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Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux est Directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) Chargé d’enseignement à Sciences Po Paris et à l’université Paris Dauphine.

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À la suite du sommet de Marseille sur la Méditerranée de juin 2019 et alors que les foyers d’incertitudes et de tensions se multiplient sur le pourtour méditerranéen, la France doit réfléchir à la formalisation d’une stratégie cohérente, coordonnée et interministérielle en direction de cet espace crucial, notamment à l’égard de ses rives sud (Maghreb) et est (Levant). Car à bien des égards, la Méditerranée constitue un laboratoire de la mondialisation, avec ses opportunités comme ses risques. Les États-Unis, la Chine et la Russie, sans compter de nombreux acteurs régionaux, l’ont parfaitement compris et accroissent leur présence et leur influence dans cet espace clé pour l’avenir de l’Europe, ne serait-ce que pour se positionner par rapport aux prometteuses ressources gazières et pétrolières offshore de Méditerranée orientale. Cette stratégie française doit prendre en compte les espaces aéromaritimes adjacents (mer Adriatique, mer Égée, mer Noire) et s’étendre en direction de la mer Rouge et de l’océan Indien de manière à protéger l’axe de communication maritime vital reliant l’Europe à l’Asie par la route la plus courte. Limiter la stratégie de la France à la seule Méditerranée, c’est se mettre des ornières en défendant son dernier périmètre de sécurité sans vision d’ensemble ; c’est la garantie d’un échec stratégique, géopolitique, économique et sécuritaire à long terme. Cette stratégie doit se fonder prioritairement sur les intérêts nationaux et non plus forcément sur la défense de valeurs libérales. Elle doit promouvoir une coopération économique et sécuritaire exigeante avec les pays de la rive sud de la Méditerranée, impliquant des investissements massifs et soigneusement contrôlés pour fixer les populations sur place et réduire le flot de migrants illégaux et de trafics en tous genres. C’est là que l’Union européenne (UE) peut jouer un rôle majeur et faire la différence. Cette stratégie globale doit projeter le plus loin possible vers le sud la frontière virtuelle d’endiguement des trafics et du terrorisme islamiste. Elle doit affirmer clairement qu’elle ne vise nullement à favoriser un type de régime politique, une religion ou l’une de ses expressions plutôt qu’une autre (sunnisme vs chiisme), mais qu’elle se définit au cas par cas en fonction des seuls intérêts nationaux et européens.

Le meilleur atout de la France est de montrer qu’elle est capable de parler avec tout le monde sans tabou, d’agir comme un intermédiaire crédible et légitime pour favoriser le dialogue entre États rivaux, en prenant des initiatives visant à stabiliser la zone ANMO, que ce soit au Levant ou plus loin dans le Golfe en promouvant une Conférence inclusive de sécurité et de coopération dans le Golfe (CSCG) entre les pétromonarchies, l’Iran et l’Irak, sur le modèle de ce que fut la CSCE en Europe. Les principaux intérêts de la France dans cette vaste zone consistent à éviter l’extension et l’unification des différents fronts djihadistes en leur interdisant l’accès aux littoraux maritimes, de même qu’à anticiper les effets déstabilisateurs du possible effondrement de certains États partenaires. Ces intérêts nous dictent également de maintenir ouvertes les portes d’entrée aériennes permettant à l’aviation française (armée de l’air et aéronautique navale) de se projeter vers la bande sahélo-saharienne, vers le Moyen-Orient, vers la péninsule Arabique et vers le pourtour de l’océan Indien. Pour y parvenir, la France a tout intérêt à renforcer ses liens avec la Tunisie, Chypre, l’Égypte, Israël, le Liban, l’Irak et le sultanat d’Oman, à intensifier le dialogue avec la Turquie, l’Iran et l’Inde, mais aussi à maintenir une relation étroite avec Djibouti comme avec les monarchies du Golfe en faisant clairement comprendre à nos interlocuteurs que nos intérêts continueront de converger tant que leur politique ne visera pas à mettre la France en porte-à-faux. La France doit pouvoir discuter avec franchise avec l’ensemble des acteurs concernés, notamment pour stabiliser la Libye et la Syrie et garantir l’accès au canal de Suez et au détroit de Bab el-Mandeb, à l’heure où de nouveaux foyers de tensions apparaissent en mer Rouge et où Russes, Chinois, Turcs et Iraniens se positionnent pour être capables d’agir militairement le long de ce long corridor maritime stratégique.

Pour définir cette nouvelle stratégie, la France doit dresser le diagnostic des crises qui peuvent survenir dans la région ANMO en intégrant l’agenda et les contraintes des acteurs locaux et globaux, et en envisageant les conséquences des Game Changer susceptibles de modifier la donne dans la région (chapitre 4 de cette étude). Sur le plan militaire, la France devra prendre en compte les tensions croissantes en Méditerranée orientale liées aux rivalités engendrées par l’exploration et l’exploitation des gisements gaziers offshore (notamment avec la Turquie), l’arrivée quasi certaine d’un nombre croissant de navires russes, chinois et iraniens en Méditerranée, de même que l’établissement probable de nouvelles bases russes et chinoises (et par là même de bulles A2/ AD1 –  Anti Access / Area Denial – associées) à proximité de détroits vitaux. De fait, la France devra déterminer quelle pourrait être la plus grande menace à son indépendance sur le long terme (la Russie ou la Chine ?) en se fondant sur des critères objectifs et non idéologiques, afin de concevoir la stratégie globale la plus pertinente possible. Elle aura tout intérêt à s’appuyer militairement sur les États-Unis et le Royaume-Uni qui restent les seuls à disposer de capacités critiques en Méditerranée, que ce soit via l’OTAN ou dans un cadre ad hoc, mais aussi sur l’Italie qui reste un partenaire de choix pour agir militairement le long du continuum Méditerranée mer Rouge. L’Union européenne ne peut fournir pour sa part aujourd’hui que 20 % des moyens militaires susceptibles d’être mobilisés le long de cet axe aéro-maritime ; elle ne dispose que d’un nombre restreint de capacités cruciales. Pour éviter que ses adversaires potentiels ne disposent de ces mêmes capacités cruciales, la France aurait intérêt à maintenir en cohérence sa stratégie d’exportation de matériels militaires et ses intérêts stratégiques, favorisant l’acquisition de systèmes permettant d’accroître la surveillance, la transparence, le contrôle des frontières (y compris maritimes) et les communications entre pays riverains, tout en évitant la prolifération de sous-marins, de missiles de croisière, d’avions ravitailleurs en vol et de systèmes sol-air et surface-surface à longue portée.

Pour s’assurer que cette nouvelle stratégie puisse être appliquée sur le long terme, la France pourrait enfin repenser son système de bases et de points d’appui, pourquoi pas en les mutualisant avec certains partenaires européens, car elle sera amenée immanquablement à intervenir loin du territoire national en direction de l’océan Indien et de l’Asie. S’il lui faut impérativement s’appuyer sur la Corse pour le contrôle de la Méditerranée occidentale et renforcer sa présence à Djibouti pour la défense du détroit de Bab el-Mandeb et du corridor aérien de la mer Rouge, les autorités françaises pourraient étudier la faisabilité de nouvelles bases ou points d’appui en Tunisie, à Chypre, en Égypte, au sultanat d’Oman et en Inde.

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[Perspectives navales] : L’Iran peut-il réellement fermer les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb ? – par Arnaud Peyronnet

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Les attaques suspectes de plusieurs bâtiments marchands à proximité du détroit d’Ormuz, tout comme la saisie d’autres quelques semaines plus tard pendant l’été 2019, ont ravivé les craintes d’une potentielle fermeture par l’État iranien de cette artère stratégique[1]. En effet, et alors que l’Iran fait face à des sanctions économiques renouvelées (notamment pour l’exportation de son pétrole) suite à la profonde crise irano-américaine liée à la sortie des États-Unis du JCPOA, le régime des Mollahs a toujours indiqué qu’il ne permettrait à quiconque d’exporter du pétrole par le détroit d’Ormuz si lui-même ne pouvait pas le faire. Or, avec des forces navales littorales implantées tout au long du détroit d’Ormuz et dans le golfe arabo-persique (Bandar Abbas, Jask, Qeshm et Abu Musa), sans compter une expertise certaine pour les modes opératoires hybrides, l’Iran semble parfaitement positionné pour tenter de fermer ce détroit s’il le souhaite. Impliqué également dans la guerre civile yéménite au travers de son soutien aux rebelles houthis, le régime iranien est aussi présent à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, 4ème détroit le plus fréquenté dans le monde[2]. Des attaques commis par les houthis contre des navires de commerce ont déjà eu lieu dans cette zone les années passées et s’inscrivent plus particulièrement dans la lutte d’influence régionale entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Les détroits de la région sont donc une vulnérabilité majeure pour le commerce maritime mondial, toute fermeture d’un ou des deux passages pouvant précipiter l’économie mondiale dans une crise profonde et durable. Or, les méthodes éprouvées des forces navales iraniennes font de celles-ci un adversaire redoutable qui peut effectivement porter atteinte à la liberté de navigation. En outre, les puissances régionales intéressées à empêcher de tels agissements ont révélé leur incapacité à les endiguer, ouvrant alors la voie à de potentiels multiples autres incidents en cas de détérioration plus large de la situation en Iran[3].

Des moyens navals iraniens réduits mais dédiés au déni d’accès

La marine iranienne cherche à maintenir, au prix de grandes difficultés matérielles, ses capacités de haute-mer. Si elle assure depuis 2011 des déploiements anti-piraterie dans la corne de l’Afrique, les annonces régulières de déploiements lointains[4] s’apparentent plus à de la gesticulation déclaratoire qu’à de nouvelles intentions géopolitiques. La marine iranienne dispose de 7 corvettes, de 32 patrouilleurs équipés de missiles anti navires de longue portée et met surtout en ligne 29 sous-marins[5], outil classique d’une stratégie de déni d’accès. Toutefois, seuls 5 sous-marins sont capables de missions hauturières (classe Kilo), quand ceux-ci sont opérationnels… Cette arme reste cependant privilégiée par la marine iranienne comme en témoignent ses investissements dans un nouveau sous-marin côtier (type Fateh), dont le premier a été mis en service en février 2019. La flotte de surface est par contre dans un état plus précaire. L’Iran a ainsi perdu en janvier 2018 l’un de ses 2 plus grands bâtiments (le Damavand) lors d’une collision en mer Caspienne, cet incident illustrant l’état de délabrement de la flotte hauturière de l’Iran[6]. Les constructions navales iraniennes sont également marquées par d’importants défauts et des manques de moyens criants, essentiellement en raison des sanctions internationales et des faibles prix du pétrole. Le manque de capacités de défense antiaérienne limite enfin considérablement le pouvoir de nuisance de cette flotte iranienne qui pourrait être ainsi rapidement détruite en cas de déclenchement des hostilités, sauf si elle est maintenue sous couverture de la défense aérienne côtière, la limitant alors uniquement à un rôle littoral. Cette marine se déploie donc peu en dehors de ses approches (golfe d’Oman essentiellement) et effectue des exercices annuels (type Velayat), généralement consacrés à la seule protection navale du territoire national. La marine iranienne pourrait toutefois être soutenue dans ses actions par des frappes de missiles balistiques de précision (type Fateh-110 ou Khalij Fars), capables théoriquement de cibler des grosses unités occidentales naviguant en mer d’Oman, toujours dans une stratégie classique de déni d’accès. Malgré tout, isolée et manquant de moyens, la marine iranienne cherche à consolider son rôle régional et cherche pour se faire à se rapprocher de la Russie. Elle envisagerait ainsi, à terme, la conduite d’exercices bilatéraux réguliers avec la marine russe.

 

Des méthodes asymétriques éprouvées dans les détroits…

Composante navale des Gardiens de la Révolution, l’IRGCN est quant à elle plus spécifiquement chargée de la lutte asymétrique dans le golfe arabo-persique et, en temps de crise, du verrouillage potentiel du détroit d’Ormuz. Elle dispose dans ce cadre de multiples embarcations de faible tonnage suréquipées en missiles anti navires. Ces unités sont d’ailleurs généralement utilisées en « essaims » pour harceler et saturer les forces adverses, notamment dans les eaux resserrées des détroits[7]. Les modes d’action asymétriques préservant la discrétion et l’ambiguïté quant à une implication iranienne sont également favorisés. Ainsi, au printemps 2019 et au plus fort de tensions irano-américaines liées à la question nucléaire, 4 navires civils ont subi des actions de sabotage au mouillage de Fujeirah (Emirats Arabes Unis) tandis que 2 autres ont été endommagés par des mines-ventouses au large du sultanat d’Oman. Si l’implication de l’Iran n’a pas été clairement établie, le mode d’action reste par contre typique des procédés asymétriques iraniens. Durant l’été 2019, l’Iran a également arraisonné plusieurs navires de commerce, dont un britannique (sous un prétexte de lutte contre le trafic de pétrole), ouvrant la voie à une crise navale « hybride » mêlant considérations juridiques, commerciales et militaires….et rendant donc toute réponse forcément plus complexe. L’Iran brouillerait également ponctuellement les signaux GPS dans le golfe arabo-persique (via des systèmes installés sur l’ile d’Abu Mussa) et perturberait les communications radio, le tout afin de semer une certaine confusion dans le trafic marchand. Enfin, comme autre pan de cette crise navale « hybride », l’IRGCN envisagerait à terme de faire payer une « taxe » spéciale aux navires transitant dans le golfe arabo-persique afin que ceux-ci puissent y circuler librement et sans interférence iranienne….

Une base de projection indirecte au Yémen

Le détroit de Bab-el mandeb est également une région d’attention particulière pour les forces navales iraniennes. Cette zone est en effet une route logistique importante pour le transport d’armes et de matériels vers ses alliés tant au Yémen qu’à Gaza, en Syrie ou au Liban. Des chargements d’armes iraniennes à destination des houthis ont ainsi été interceptés à plusieurs reprises en mer d’Arabie, le Yémen étant pour l’Iran une excellente plate-forme de lancement « indirect » de missiles balistiques ou de drones armés sur l’Arabie Saoudite. Cette zone est d’ailleurs un excellent « terrain d’exercice » pour tester, via son proxy local, les modes opératoires asymétriques développés par la composante navale des Gardiens de la Révolution. L’Iran a ainsi procuré des « vedettes suicides » aux rebelles yéménites houthis qui les ont utilisées pour mener des attaques contre des bâtiments ou des ports saoudiens. En effet, les rebelles houthis continuent régulièrement de cibler (missiles balistiques, drones et vedettes suicides opérés à distance) les infrastructures pétrolières saoudiennes de la région de Jizan. Les navires saoudiens ont fait l’objet d’attaques dans le nord du détroit de Bab el Mandeb (au moins une dizaine de navires, dont 4 militaires depuis début 2017) via des tirs de missiles anti navires côtiers ou l’utilisation de « vedettes suicides ». Les houthis auraient également dispersé des mines le long des côtes occidentales du Yémen (Mokha, alHudeydah) afin de compliquer les opérations de la coalition arabe mais également de faire peser une menace tangible sur le trafic commercial. D’ailleurs, cette stratégie asymétrique de ciblage des pétroliers saoudiens dans le détroit de Bab al Mandeb a produit des effets lors de l’été 2018, la compagnie saoudiennes Aramco ayant annoncé à cette époque suspendre, pour une durée certes limitée, son trafic pétrolier à travers le détroit.

Un jeu irano-émirien déséquilibré dans les détroits

Pour protéger leurs voies maritimes et assurer un certain leadership régional dans le cadre de la coalition arabe, les EAU ont développé ces dernières années des implantations militaires avancées autour du détroit de Bab al Mandeb. Ils ont ainsi construit une base sur l’île de Périm (Mayyun), en plein milieu du détroit, qui comprend une piste d’aviation et quelques infrastructures portuaires légères permettant de soutenir au plus près les opérations émiriennes au Yémen. Les EAU disposent également d’une base aérienne et navale à Assab, en Erythrée, et pourraient en construire une autre à Berbera (Somaliland). Enfin, des pourparlers ont eu lieu en 2017 avec le gouvernement yéménite en exil pour la location pour 99 ans de l’île de Socotra. Des moyens militaires émiriens légers auraient également été déployés sur cette île. Cette présence émirienne permet de surveiller l’influence locale de l’Iran mais est aussi devenue un « outil de négociation » dans les relations officieuses des deux pays. Un certain « équilibre stratégique » serait recherché par les EAU qui ne veulent pas laisser l’Iran être le seul acteur influent des détroits. Toutefois, les pertes subies au Yémen, les incertitudes quant aux objectifs à long terme de la coalition arabe et les tensions du printemps 2019 dans le détroit d’Ormuz ont initié un retrait progressif des EAU des opérations au Yémen[8], sans remettre en cause toutefois pour l’instant son réseau d’infrastructures militaires autour du détroit de Bab el-mandeb. Dans tous les cas, les EAU maintiennent un certain dialogue avec l’Iran pour trouver des solutions de « désescalade » dans le détroit d’Ormuz (non condamnation de l’Iran lors des actions de sabotage et de minage de navires marchands, réunion entre les garde-côtes des deux pays).

Le retour des initiatives de « sécurité maritime » pour faire face aux inquiétudes…

L’activisme iranien et les incidents recensés au printemps 2019 contre le trafic commercial dans le détroit d’Ormuz ont évidemment accru le niveau d’inquiétudes de la communauté internationale. Ils ont ravivé le besoin de « sécurisation » du trafic marchand, à l’instar des années 1987/1988 lors de la guerre Iran/Irak. De fait, la marine américaine a annoncé en juin le lancement de l’opération Sentinel visant à mettre en place un système d’escortes et de surveillance des navires de commerce dans le golfe arabo-persique. Cette opération s’est doublée d’un mécanisme international de sécurité maritime (International Maritime Security Construct ou IMSC), sous leadership américain, ouvert à d’autres Etats si ceux-ci veulent s’y joindre, dans le cadre d’une coalition maritime ad hoc (Bahreïn, la Corée du Sud, l’Australie et le Royaume-Uni se sont déclarés intéressés). L’arraisonnement d’un navire britannique par l’Iran lors de l’été 2019 (en rétorsion de l’arraisonnement d’un pétrolier iranien à Gibraltar) a d’ailleurs conduit rapidement la marine britannique à déclencher une mission navale de protection de son trafic maritime commercial (opération Kipion), intégrée à la « coalition maritime » voulue dans cette zone par les Etats-Unis.

 

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Les capacités navales iraniennes étant limitées, la fermeture militaire d’un ou des deux détroits ne durerait probablement que quelques jours à quelques semaines, tout en signifiant certainement la destruction à terme des capacités navales de ce pays. L’utilisation par l’Iran de l’arme navale devrait donc probablement rester « hybride », afin d’éviter une responsabilité directe, et utilisée comme une « diversion » par rapport à d’autres théâtres d’opérations plus prioritaires (Syrie, Irak). Les possibilités de perturbations du trafic commercial dans les détroits, causés indirectement par les agissements iraniens, vont donc rester pérennes et osciller en fonction du tempo de la crise américanoiranienne. Les réponses potentielles à y apporter restent dans tous les cas limitées, les escortes de convois immobilisant déjà des moyens conséquents et étant en soi une reconnaissance implicite des capacités de nuisance iraniennes.

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[1] Le détroit d’Ormuz voit transiter environ 2400 pétroliers par année, soit environ 17 millions de barils de pétrole par jour, 75 % de celui-ci allant en Asie.

[2] 40 % du trafic maritime mondial dont 6,2 millions de barils de pétrole brut par jour en 2018.

[3] La menace de fermeture du détroit d’Ormuz est classiquement brandie par le régime iranien, notamment quand celui-ci est soumis à une forte pression extérieure.

[4] Notamment en Atlantique en 2019 avec une escale annoncée au Venezuela.

[5] Notamment des sous-marins de poche dotés de capacités de mouillage de mines.

[6] Il ne reste plus qu’un bâtiment de type Jamaran sur les 2 construits et ce alors que 7 étaient initialement prévus (la construction de quatre autres étant à l’arrêt).

[7] La vitesse, la mobilité, la surprise et les eaux resserrées sont favorisées par les unités de l’IRGCN pour mener leurs opérations. Le mouillage de mines est également un mode d’action favorisé. Le harcèlement des unités occidentales franchissant le détroit d’Ormuz par des vedettes rapides ou des drones est d’ailleurs récurrent et illustre toute l’attention que l’Iran porte en outre à ce détroit.

[8] Les incidents du détroit d’Ormuz, artère vitale pour l’économie des EAU, auraient eu raison de son implication au Yémen, signant peut-être la fin de la coalition arabe, ce qui était potentiellement l’état final recherché par l’Iran dans le détroit d’Ormuz…

La Mer d’Azov : nouveau lac russe et remise en cause de l’ordre mondial ?

 

Affrontement naval en Mer d’Azov le 25 novembre

La Russie a arraisonné puis saisi trois navires ukrainiens à la suite d’une escalade militaire sans précédent dans le détroit de Kertch reliant la Mer Noire à la Mer d’Azov[1]. Douze des vingt-quatre marins retenus captifs par les autorités russes ont déjà été condamnés à deux mois de détention provisoire provoquant de vives réactions des pays occidentaux.

Ce dimanche 25 novembre, un remorqueur et deux vedettes blindées d’artillerie ukrainiens basés à Odessa transitaient vers le port de Marioupol. Accusés par les Russes d’être « entrés illégalement » dans leurs eaux territoriales, le remorqueur a été percuté volontairement par la garde côte russe, tandis que les deux navires militaires ont essuyé des tirs blessant des marins ukrainiens. La chasse russe a également survolé la zone. Selon l’administration russe, la marine ukrainienne n’ayant pas fait part de ses intentions, les navires ont été interceptés. Les Ukrainiens affirment avoir signalé leur itinéraire[2]et accusent la Russie d’agression.

Un précédent passage de navires ukrainiens en septembre 2018 avait déjà fait l’objet de tensions mais sans confrontation. Cette fois-ci, il s’agit d’un affrontement militaire entre les deux pays.

La situation géographique délicate de la Mer d’Azov et du détroit de Kertch fournit tous les ingrédients de ce maelström géopolitique. Bordée par l’Ukraine au Nord et à l’Ouest et par la Russie à l’Est, la Mer d’Azov cristallise les tensions russo-ukrainiennes, illustrées par l’annexion de la Crimée et l’instabilité du Donbass ukrainien (Donetsk, Louhansk) contrôlé par les séparatistes prorusses.

Le casse-tête du statut juridique de la mer d’Azov

Avant la proclamation de l’indépendance de l’Ukraine, la Mer d’Azov était considérée comme une mer intérieure soviétique. Depuis 1991, date de la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, la mer d’Azov est partagée entre l’Ukraine et la Russie. En 2003, ce statut est renforcé par un accord bilatéral de coopération : les navires militaires et civils des deux pays jouissent du droit de libre navigation dans la Mer d’Azov et le détroit de Kertch. Quant aux navires étrangers, ils doivent obtenir l’accord des autorités russes et ukrainiennes pour franchir le détroit, en particulier les navires de l’OTAN. Or depuis l’annexion de la Crimée, et malgré cette gestion commune décidée en 2003, Moscou impose son emprise sur la mer d’Azov.

Pont de discorde et inspections russes trop zélées

Si l’annexion de la Crimée répond à des préoccupations géostratégiques russes  -en particulier l’accès aux mers chaudes[3]-, la Russie se heurte toujours à des problèmes logistiques. En effet, l’Ukraine interdit sur son territoire tout trafic routier et ferroviaire russe vers la Crimée. Aussi, dès le lendemain de l’annexion, l’administration russe a remis au gout du jour un vieux projet de pont au milieu du détroit de Kertch reliant la Crimée et la région russe de Krasnodar.

Depuis la construction de ce nouveau pont de 19 km enjambant le détroit de Kertch[4], et forte de l’annexion des territoires ukrainiens permettant le contrôle des deux rives du détroit, la Russie a instauré de nombreux contrôles des navires de commerce[5]provoquant des retards très couteux ralentissant l’activité économique des ports ukrainiens[6]. Une autre raison, plus insidieuse, pénalise ces ports[7]et asphyxie ainsi l’économie du pays : malgré sa longueur impressionnante, la hauteur du pont ne permet pas le passage de navires d’un tirant d’air supérieur à 33 mètres, ce qui  limite le passage à des navires de petite capacité. Situé à quelques kilomètres de la zone tenue par les séparatistes prorusses (région de Donbass), le port de Marioupol, essentiel pour l’activité économique de la région, a désormais une activité moribonde. Quant au port de Berdyansk, son activité de transport de céréales a diminué de moitié.

Ces mesures de harcèlement russes constitueraient une réponse au blocage ukrainien du canal[8]approvisionnant en eau les zones agricoles de la Crimée dont le déficit en eau pénalise l’agriculture. Mais ces mesures de rétorsion russes pourraient également, à terme et faute d’un approvisionnement suffisant en matières premières et en denrées alimentaires, déstabiliser la zone ukrainienne proche de la région séparatiste du Donbass déjà fragilisée par des conflits internes.

Face à ce véritable blocus économique, la marine ukrainienne accroit sa présence militaire en mer d’Azov pour désenclaver ses ports, mais sa puissance navale ne peut rivaliser avec celle de la Russie.

Instauration de la loi martiale, manœuvre de politique intérieure ?

Dès le lendemain de cet affrontement naval et pour faire face à une éventuelle invasion russe terrestre, le parlement ukrainien, sur la proposition de son président Petro Porochenko, a voté le placement du pays sous le régime de la loi martiale[9]pour 30 jours avec une possibilité de mobilisation partielle des forces armées si la situation s’aggrave. Toutefois, cette loi ne concerne que certaines régions de l’Ukraine, en particulier celles frontalières avec la Russie et les zones côtières du Sud.

Cette décision, dénoncée comme une provocation supplémentaire par l’administration russe, intervient dans un contexte politique difficile pour le président ukrainien dont la réélection prochaine n’est pas acquise.  Ses opposants – et la Russie – voient dans cette décision une manœuvre politicienne pour repousser la date des prochaines élections programmée le 31 mars 2019. Cette démonstration de force est également l’opportunité pour Vladimir Poutine, dont la cote de popularité est en baisse, de valoriser son image de président fort.

Condamnation unanime de la communauté internationale

Cette décision de mise en œuvre d’une loi martiale n’a pas reçu le soutien massif et escompté des pays occidentaux et de l’Union européenne. En revanche, l’ensemble de la communauté internationale dénonce l’usage de la force militaire et les actions illégales[10]de la Russie ayant conduit à la saisie des trois navires ukrainiens.

Si, pour éviter une escalade, l’ambiance était à l’apaisement entre les deux protagonistes, la pression est montée d’un cran ce mercredi avec la condamnation des marins et le discours anxiogène du président ukrainien annonçant que des troupes russes s’étaient massées près de la frontière. La libération des marins est demandée et de nouvelles sanctions économiques pourraient être envisagées.

Réuni en urgence dès lundi, le conseil de sécurité des Nations Unies n’a pu aboutir à l’adoption d’une résolution au vu des positions fermes de la Russie face aux pays occidentaux. L’OTAN, quant à elle, met en garde contre la montée en puissance d’un processus de militarisation de la Mer d’Azov et a vivement rappelé le principe de liberté de navigation dans le détroit.

Cet affrontement montre une fois de plus la grande instabilité régionale depuis l’annexion de la Crimée, modifiant le paysage géopolitique. La Russie tient à montrer son statut de puissance régionale dominante en dépit du contrôle du Bosphore et des Dardanelles par la Turquie et en filigrane par l’Alliance Atlantique. L’Ukraine se considère toujours en conflit ouvert avec la Russie et ne souhaite pas être oubliée de la communauté internationale.Quant à la mer d’Azov, elle se transforme peu à peu en lac intérieur russe…

Bien au-delà de ces considérations régionales, ces tensions reflètent la montée en puissance d’une vision de plus en plus territoriale des mers et des océans. Mais ce sont surtout les comportements de la Chine et de la Russie qui posent questions car ces pays remettent en cause l’organisation de la gouvernance mondiale structurée autour des Nations-Unies. En effet, l’ONU se trouve paralysée dès lors que le non-respect du droit international est le fait d’un membre permanent du conseil de sécurité protégé par son droit de véto qui empêche toute solution juridictionnelle. Contestant par des actions unilatérales l’ordre établi à l’issue de la seconde guerre mondiale, ce retour d’Etats-puissances privilégiant l’usage unilatéral de la force remet ainsi directement en cause le principe de résolution des conflits par la négociation et donc, à terme, l’idéal pacifique dont rêve tout habitant de notre planète.

 

Le pont de Kertch : pétrolier barrant l’accès à la mer d’Azov et survol de la chasse russe.

[1]D’une superficie de 35 000 km2, la Mer d’Azov peu profonde est longue de 445 km et de 150 km dans sa plus grande largeur.

[2]Tout navire de guerre bénéficie d’un droit de passage inoffensif dans des eaux territoriales en se signalant auprès des autorités du pays concerné,  ce signalement étant un acte de courtoisie et non pas une obligation

[3]En 1997, un grand Accord sur l’amitié,la collaboration et le partenariat,confirmé par les accords de Kharkiv, avait été signé entre l’Ukraine et la Russie pour la « location de la base navale de Sébastopol » afin de permettre le stationnement de la flotte russe pour un bail de 20 ans. La remise en question par les Ukrainiens de ce bail pendant l’hiver 2013/2014 a été l’un des déclencheurs de l’annexion de la Crimée par la Russie pour s’assurer l’accès à la mer Noire et à la base de Tartous en Syrie.

[4]Le projet d’un pont sur le détroit de Kertch par l’administration hitlérienne avait conduit à sa construction en 1944 pour être détruit six mois plus tard.  L’idée refait surface vers les années 2000 (avant l’annexion de la Crimée). En 2003, la Russie décide de construire un barrage en plein détroit de Kerch face à l’ile de Touzla déclenchant une crise politique qui aboutira à la signature de l’accord du 24 décembre 2003 portant sur la gestion conjointe de la mer et du détroit. Finalement, les travaux commenceront en mars 2014, soit le lendemain de l’annexion de la Crimée, permettant le contrôle des deux rives du détroit. Le pont routier et ferroviaire de 19 km a été inauguré par Vladimir Poutine le 15 mai 2018 pour une mise en service réelle quelques mois plus tard. Plusieurs états dont les Etats unis et l’Europe ont condamné cette construction. L’union européenne a gelé des avoirs des entités ayant participés à la construction.

[5]Moscou indique que ces contrôles sont imposés par la menace potentielle des radicaux ukrainiens sur le pont.

[6]Les revenus du port de Marioupol ont chuté de 30% depuis la construction du pont.

[7]140 navires ukrainiens ne peuvent plus atteindre les ports de la mer d’Azov.

[8]Canal captant les eaux du Dniepr.

[9]Texte adopté par 276 députés contre 30.

[10]Dès lors que la mer d’Azov possède plusieurs Etats riverains, elle n’est plus la mer intérieure d’un pays unique et donc, en conformité avec la convention des Nations-Unies sur le droit de la mer dont les deux Etats sont Parties, les navires y compris militaires de chacun des pays bénéficient de facto du droit de transit sans entrave dans le détroit et du droit de passage inoffensif dans les eaux territoriales des autres pays riverains. En outre, cette action russe et la condamnation des marins ukrainiens sont contraires aux principes d’immunités (de juridiction, d’exécution et de législation) dont jouissent les navires de guerre et d’Etat et leur équipage.

Macédoine : tensions et blocages autour d’un nom

Jim MATTIS, Secrétaire à la Défense américain et Radmila SHEKERINSKA, Ministre de la Défense macédonienne à Skopje, le 17 septembre 2018.
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Le 17 septembre, Jim MATTIS, Secrétaire à la Défense des Etats-Unis, s’est rendu à Skopje, la capitale macédonienne, dénonçant une « campagne d’influence » de la Russie dans la région concernant le vote du référendum. En effet, la Macédoine doit faire l’objet le 30 septembre prochain, d’un référendum portant sur un changement de nom, les Macédoniens devant accepter ou non le nom de « Macédoine du Nord ».

Depuis l’indépendance de cette ancienne république yougoslave en 1991, la Grèce voit dans le maintien du nom Macédoine une usurpation de son héritage historique, une région grecque portant le même nom. Face au véto d’Athènes, le changement de nom est nécessaire pour une intégration à l’OTAN et une potentielle adhésion à l’Union européenne.

Les Etats-Unis affichent une position claire en faveur du oui, appuyés par les Etats occidentaux et affirment leur soutien au Premier ministre macédonien Zoran ZAEV. La Russie, par la voix de son ambassadeur auprès de l’Union européenne Vladimir TCHIJOV, avait estimé en juin 2018 que la volonté macédonienne de rejoindre l’OTAN était « une erreur pouvant avoir des conséquences ». Moscou est soupçonnée par les pays occidentaux de vouloir conserver une influence dans ses anciens territoires et de vouloir tenir les électeurs loin des urnes. Lui sont reprochés une campagne de désinformation en Macédoine par le biais des réseaux sociaux et le financement de groupes politiques pro-russes. L’ambassadeur russe à Skopje, Oleg SHCHERBAK, se défend, accusant le camp occidental d’exercer une « très forte pression médiatique et psychologique » sur les électeurs macédoniens tout en niant les faits qui lui sont reprochés. Les déclarations diplomatiques des deux parties engendrent la recrudescence des tensions près de deux semaines avant le référendum, cette supposée ingérence russe ayant déjà suscité une crise diplomatique entre Moscou et Athènes.

Si les médias macédoniens œuvrent majoritairement en faveur du oui, ce scrutin est consultatif. Le résultat obtenu devra faire l’objet à l’issue du référendum d’un vote par le Parlement à la majorité des deux-tiers.