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Afghanistan : Facilité à déclencher la guerre, difficultés à y mettre fin – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

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La guerre en Afghanistan a commencé le 7 octobre 2001 par l’opération “Enduring freedom”
(Liberté immuable). Elle est, à ce moment-là, exclusivement américaine, dans le cadre du droit à la légitime défense. En effet, les États Unis venaient de faire l’objet d’une agression contre leur propre territoire le 11 septembre 2001. La Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) intervient en Afghanistan après le vote par le Conseil de Sécurité de l’ONU de la Résolution 1386 le 20 décembre 2001. L’OTAN en a pris le commandement en août 2003. La FIAS était constituée de 130 000 hommes dont 90 000 Américains. Cette guerre se poursuit en 2019 et elle est quatre fois plus longue que la Seconde guerre mondiale…Les Américains essaient de se désengager partiellement et, pour ce faire, ils ont entamé depuis 2018 à Doha (Qatar) des négociations avec les “Talibans” qu’ils avaient chassés du pouvoir en novembre-décembre 2001. Pourquoi une guerre si longue, et pourquoi cette impasse dans laquelle se trouve Washington ?

 

DES ERREURS INITIALES CAUSE DE L’IMPASSE

Le gouvernement américain a immédiatement accusé Al Al-Qaïda et son chef Ben Laden réfugié en Afghanistan d’être les auteurs de l’attaque contre les tours jumelles à New-York et contre le Pentagone à Washington le 11septembre 2001. Il convient de rappeler que Ben Laden avait été l’un des meilleurs alliés des États-Unis dans la guerre contre les Soviétiques qui avaient envahi l’Afghanistan en 1979. A cette époque, l'”ennemi principal” des Américains était Moscou et cela depuis la “guerre froide” en 1947 en Europe. Ben Laden et la “légion islamique” étaient armés, équipés, entraînés par la CIA. Ce conflit a duré du 27 décembre 1979 au 15 février 1989. Les divergences entre ces alliés sont apparues à partir du 2 août 1991 lorsque Saddam Hussein a envahi le Koweït. Le désaccord a porté sur la manière de libérer le Koweït, Ben Laden étant hostile à une intervention militaire américaine à partir de l’Arabie “terre d’islam”, donc “sacrée”. De surcroît, les États Unis ont contribué à la prise du pouvoir par les “Talibans” à Kaboul en 1996. C’est en particulier lors d’une réunion qui s’est tenue le 21 septembre 1994 au Pakistan entre les représentants des États-Unis, du Pakistan et de l’Arabie Saoudite, que le plan visant à soutenir les “Talibans” est passé à la phase opératoire. On se rend compte à ce stade que la politique de Washington dans cette région est complexe sinon équivoque. Mais on peut aussi constater qu’il arrive souvent que les “amis” d’aujourd’hui deviennent les “ennemis” de demain et inversement. Il n’empêche que les Américains ont manqué de discernement.

L’intervention armée en Afghanistan avait un but de guerre : vaincre Al Al-Qaïda et renverser le régime taliban du Mollah Omar puisque Kaboul refusait de livrer Ben Laden.

Dès la conception de cette opération des fautes stratégiques ont été commises, d’où l’engrenage dans lesquelles Américains se sont eux-mêmes piégés.

En effet, ils se sont livrés à des bombardements massifs qui ont provoqué des “dommages collatéraux” importants, et ils ont engagé des troupes au sol, nombreuses et sur une longue durée. Or, dès la fin du mois de décembre 2001, l’objectif de guerre était atteint : Il n’y avait plus de combattants de Al-Qaïda en Afghanistan car, soit ils avaient été tués, soit ils s’étaient réfugiés dans les zones tribales au Pakistan. Quant au régime taliban, il avait été éliminé. La mission était donc remplie. Mais c’est à ce moment-là que les États-Unis ont décidé de fixer de nouveaux objectifs de guerre : mettre en place la démocratie dans ce pays. De “libérateurs”, les Américains sont devenus très vite des occupants aux yeux de beaucoup d’Afghans. Les incursions de soldats dans les maisons en pays d’islam, les victimes civiles de plus en plus nombreuses, la mise en place d’un régime pro américain incompétent et corrompu, l’absence d’État de droit, l’arbitraire de chefs locaux se comportant en roitelets, le retour à l’économie de la drogue faisant de l’Afghanistan un “narco État”. Ces facteurs ont grandement contribué au retour des « Talibans » et à la multiplication des individus, des clans, des tribus, qui voulaient se venger parce que un de leur proche avait été tué par les militaires occidentaux.

Les Américains ont proclamé haut et fort leur méthode : « tuer les Talibans et gagner les esprits et les cœurs ». Ils se sont inspirés de la guerre d’Algérie et des “enseignements” du Lieutenant-colonel Galula et du Colonel Trinquier. Or ces deux objectifs sont irréductiblement incompatibles car quand vous tuez un combattant, et compte tenu de la structuration de la société afghane en ethnies, tribus, clans, le “code d’honneur” dicte de mener un combat total contre les “coupables”…Si bien que les troupes américaines et leurs alliés se sont trouvés dans une guerre sans fin.

Quant à mettre en place une “démocratie “dans un environnement qui n’a jamais connu ce type de régime, c’était un leurre, car la démocratie est d’abord une culture qui nécessite un long processus d’apprentissage.

Cette démarche devait comprendre la mise en place d’une « armée nationale » afghane. Dans ce domaine également, le Président G.W Bush et ses conseillers appartenant au courant « néoconservateur », n’ont pas compris que l’on ne peut pas mettre en place une “armée nationale” là où il n’y a pas de nation…. Qu’elle est la situation aujourd’hui ?

 

TRAGIQUE ENTÊTEMENT

Plus ils s’égaraient dans cette guerre sans issue et plus le commandement américain demandait des moyens supplémentaires en hommes et en matériel. Cette impasse a été mise à profit par les sociétés privées de sécurité (SMP) qui ont employé jusqu’à 74000 personnes, majoritairement regroupées au sein de la “Private Security Companies of Afghanistan”. Il existe une étroite connexion entre ces mercenaires et l’armée américaine. Par exemple, la société “Military Professional Ressources Inc”, filiale de “L.3 communications” a employé plus de 300 Généraux américains.

Quant à l’ « afghanisation de la guerre », elle a pour seul résultat l’aggravation de la guerre civile entre Afghans, notamment parce que la constitution d’une “armée nationale” afghane est un leurre et une illusion. De plus, ce conflit doit être placé dans son environnement régional, le Pakistan, l’Inde, l’Iran, étant soit “impliqués”, soit “concernés”, ou “intéressés” par cet enjeu stratégique. Pour le Pakistan, en particulier, l’Afghanistan constitue une profondeur stratégique dont il dit avoir un besoin vital dans son antagonisme avec l’Inde. La présence militaire massive des Américains et de leurs alliés n’a pas mis fin à une économie fondée sur la drogue : l’Afghanistan produit 93% de l’opium mondial. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue (UNODOC), 100 000 personnes meurent chaque année à cause de l’opium afghan.

Lorsqu’il avait été élu, le président Obama avait semblé comprendre que son pays devait se retirer militairement d’Afghanistan. Mais en 2010, le général David Petraeus l’a convaincu d’envoyer des renforts importants (“Surge”) afin de vaincre définitivement les « Talibans ». Presque dix années après, la situation reste inextricable. La création de milices pro gouvernementales encadrées par la CIA ajoute à la complexité du problème. Ces milices sont censées pallier les défaillances de l’ « armée nationale » afghane, affaiblie par la corruption et les désertions. Elles interviennent au côté des forces spéciales américaines sans avoir de compte à rendre au gouvernement de leur pays. Elles se livrent, en toute impunité, à des exactions régulièrement dénoncées par des organisations de défense des droits de l’Homme et par le CICR.

Le Général Scott Miller a déclaré l’année dernière, avant de prendre le poste de chef des forces armées américaines et de l’OTAN en Afghanistan, qu’il n’était plus question de justifier la présence de son pays par la nécessité de « scolariser les petites filles afghanes et tout cela… ». Mais bien que ce soit important pour le futur de l’Afghanistan, ce n’est pas notre priorité. L’objectif c’est de garder les forces de sécurité afghane en vie afin qu’elles soient un partenaire fiable, et d’éliminer un maximum de commandants des forces antigouvernementales”.

Pour l’heure, les négociations de Doha visent à désengager l’armée américaine dans les moins mauvaises conditions possibles, tout en maintenant sur le terrain un contingent de 6800 hommes avec, en particulier, une capacité de frappe constituée de forces spéciales et l’aviation, ce que les « Talibans » refusent.

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Dès septembre 2001, une autre politique était possible et souhaitable. Elle aurait consisté, dans le cadre de la légitime défense, en s’appuyant d’abord et avant tout sur le renseignement, à identifier les responsables de l’attaque contre les États-Unis. Une fois ce travail achevé, la seconde étape aurait consisté à éliminer physiquement ces individus par le moyen de frappes circonscrites et de courte durée. Au besoin, si l’action sur le terrain s’avérait indispensable, le seul recours à des forces spéciales aéroportées, exfiltrées dès la mission accomplie, aurait suffi pour atteindre l’objectif de guerre, c’est à dire frapper la “tête du serpent”… Cette méthode, accompagnée des mesures les plus strictes de sanctions visant à affaiblir les « Talibans » afin de susciter, de l’intérieur, des réactions de rejet de ce régime totalitaire, auraient au moins mérité d’être tentées.

Ce qui était prévisible dès 2001, c’est que l’envoi de troupes au sol sur une longue durée, ne pouvait produire d’autres conséquences que celles constatées depuis dix-huit années.

Afghanistan – USA : ébauche d’un accord de paix

L’envoyé américain pour la paix Afghanistan, Zalmay KHALILZAD, à l’ambassade américaine à Kaboul, le 28 janvier 2019.
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A Doha se tiennent des pourparlers discrets entre des négociateurs américains et une représentation des talibans afghans. Ces discussions entendent mettre un terme au conflit qui déchire l’Afghanistan depuis dix-sept ans. Débutées en juillet 2018 entre les deux parties dans la capitale qatarie – où les talibans disposent d’un bureau de représentation dédié aux initiatives diplomatiques – les négociations n’incluent ni le Président afghan Ashraf GHANI ni son gouvernement, les talibans, représentés par Abdul Ghani BARADAR, l’ancien bras droit du mollah Omar, refusant de s’entretenir avec le pouvoir en place.

Au terme de plusieurs jours de discussions, le représentant spécial des Etats-Unis pour la réconciliation en Afghanistan, Zalmay KHALILZAD a annoncé lundi 28 janvier 2019 au New York Timesune « ébauche » d’accord : « Nous avons trouvé une ébauche d’accord qui doit être étoffée avant qu’elle ne devienne un accord ». En échange d’un engagement des talibans à lutter contre la wilayahdu Khorassan affiliée à Daech et à prévenir l’organisation depuis le territoire afghan de tout attentat terroriste à l’étranger, Washington s’engage à retirer ses troupes du pays. Le président afghan, reconnu par la communauté internationale, a rappelé pour sa part qu’une discussion de paix ne pouvait se faire sans le gouvernement établi. Il s’inquiète d’un processus précipité pouvant entraîner des conséquences désastreuses pour ce pays déjà fragilisé. Le mouvement a précisé, malgré les échanges « constructifs », que rien n’était pour l’instant encore abouti. Toutefois, talibans et administration TRUMP s’accordent sur une chose : le retrait des forces américaines du pays.

Les Etats-Unis sont présents en Afghanistan depuis 2001, à la suite des attentats du 11 septembre. A la tête d’une coalition internationale, ils ont chassé du pouvoir les talibans, tout en éliminant progressivement le réseau Al-Qaïda et son chef Oussama Ben LADEN. Le départ d’Afghanistan des troupes américaines répond à une politique plus globale de retrait du Moyen-Orient, déjà initiée en Syrie. En décembre dernier, le président américain avait annoncé le retrait de la moitié des 14 000 soldats déployés dans le pays, tout en conditionnant un retrait définitif à la conclusion d’un accord de paix.

Il aura fallu plus de neuf ans pour parvenir à une amorce d’accord de paix avec les talibans. Les puissances étrangères et régionales soutiennent ces pourparlers entre les deux pays à l’instar du Qatar, hôte de la rencontre, mais également le Pakistan voisin, l’Iran, la Chine et la Russie qui espèrent tous une fin de ce conflit.

Cette potentielle paix en Afghanistan est également un défi pour les talibans. Forts militairement, ils sont impopulaires auprès de l’opinion publique afghane. Participer aux pourparlers avec les Etats-Unis et s’ériger de fait en faiseurs de paix est une opportunité politique essentielle en vue des élections de juillet 2019.

Zalmay KHALILZAD prévient tout de même : « Il n’y a pas de résolution du conflit tant que nous ne sommes pas d’accord sur tout, et ce tout doit inclure un dialogue entre Afghans et un cessez-le-feu complet ». Les Etats-Unis réclament en effet un dialogue direct entre le régime de Kaboul et les talibans. Le refus systématique des talibans pourrait alors bloquer le processus de paix espéré.

Conférence à Genève sur l’Afghanistan

La secrétaire générale adjointe de l’ONU Rosemary DICARLO, le président de l’Afghanistan Ashraf GHANI et Rula GHANI, première dame d’Afghanistan, à Genève.
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Mercredi 27 novembre s’est achevée la 13ème conférence ministérielle concernant l’Afghanistan à Genève, organisée par la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA). Le pays, 17 ans après la chute du régime des Talibans, est toujours en proie à de multiples attentats et à une pauvreté touchant plus de la moitié de la population. Cette conférence, qui se tient tous les deux ans, permet de faire le bilan sur les avancées du pays en matière de développement et de récolter des fonds.

Pour le président afghan Ashraf GHANI, le conflit et la pauvreté sont aggravés par une sécheresse importante qui a provoqué une véritable « crise ». L’enjeu de cette conférence pour le chef de l’Etat est de convaincre que l’aide internationale – 70% du budget national afghan en dépend – est utilisée à bon escient.

A Genève se sont donc réunis la Secrétaire générale adjointe aux affaires politiques de l’ONU, Rosemary DICARLO, le président Ashraf GHANI, le chef du gouvernement Abdullah ABDULLAH ainsi que de nombreux ministres des affaires étrangères, y compris de l’Union européenne, de la Russie et de la Turquie. Le président afghan souligne la volonté de changement du pays et a déclaré qu’ « une feuille de route pour les négociations de paix » avait été établie : « Nous voulons un accord de paix dans lequel les Talibans afghans seront inclus dans une société démocratique et inclusive » mais précise qu’ « aucun groupe armé lié aux groupes terroristes transnationaux ne pourra participer au processus politique ». Une équipe chargée de négocier la paix avec les Talibans a été établie.

Par la voix de Rosemary DICARLO, le Secrétaire général de l’ONU Antonio GUTERRES a félicité les « récents efforts de paix, y compris l’offre du gouvernement de tenir des pourparlers sans conditions préalables ». Afin que cette paix soit durable, elle devra reposer sur un consensus impliquant l’ensemble de la société. Pour la secrétaire générale adjointe « les femmes doivent participer pleinement au processus de paix et les droits humains de tous doivent être garantis ». Toby LANZER, Représentant de la MANUA a déclaré qu’il y a « une immense soif de paix » de la part des Afghans qui souhaitent mettre un terme à la violence.

La Haute représentante de l’UE, Federica MOGHERINI a souligné les efforts entrepris depuis la précédente conférence à Bruxelles et réitèré les engagements de l’UE en matières politique et financière dans le dessein de parvenir à une paix. En saluant « l’offre de paix courageuse » du président GHANI, la cheffe de la diplomatie de l’Union a déclaré : quelque chose de nouveau se passe en Afghanistan et nous nous en félicitons ».

Pourtant, depuis le début de l’année 2018, un record de victimes civiles a été enregistré. Les négociations directes annoncées portent ainsi l’espoir d’une paix en Afghanistan. Dans ce pays en crise ouverte depuis plusieurs dizaines d’années, 2019 marquant le 40ème anniversaire de l’invasion soviétique, la menace des Talibans, qui ne reconnaissent toujours pas la légitimité du gouvernement, se superpose à l’émergence de l’Etat islamique (province du Khorassan), renforcée par de nombreux combattants ayant fui la Syrie et l’Irak. Si l’élection présidentielle au printemps prochain promet d’être « la clé du succès des négociations de paix » pour le président afghan, la mise en œuvre des projets énoncés prendra au mininum cinq ans pour réintégrer les millions de personnes réfugiées et déplacées.