Syrie

Syrie : sommet inédit entre la France, la Turquie, la Russie et l’Allemagne

Angela MERKEL, Vladimir POUTINE, Recep Tayyip ERDOGAN et Emmanuel MACRON à Istanbul le 27 octobre.
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Samedi 27 octobre 2018, se sont réunis à Istanbul les présidents turc, français et russe, Recep Tayyip ERDOGAN, Emmanuel MACRON et Vladimir POUTINE ainsi que la chancelière allemande Angela MERKEL. Ce sommet quadrilatéral, auquel s’est joint l’émissaire des Nations Unies pour la Syrie, Staffan de MISTURA, avait pour thème l’amorce d’une solution politique en Syrie.

Dans une déclaration commune, les quatre chefs d’Etat et de gouvernement ont exprimé leur « inquiétude commune concernant les risques et les menaces du conflit pour la sécurité régionale comme pour la sécurité et la stabilité mondiale ». Ce sommet intervient afin de préserver la fragile trêve à Idlib, dernier bastion des insurgés, situé au nord-ouest du pays. Alors qu’un cessez-le-feu précaire a été négocié entre la Russie, la Turquie et la Syrie, les jihadistes entendent poursuivre le combat. En représailles, des frappes du régime ont fait sept morts vendredi 26 octobre. Pour le Président français, l’enjeu est « la stabilité en Syrie pour éviter un nouveau désastre humanitaire ».

Cette rencontre quadrilatérale est inédite s’agissant de ce conflit qui a causé la mort de plus de 360 000 personnes et engendré le départ massif de dizaines de milliers de déplacés et réfugiés. Si aucune annonce majeure n’était attendue à l’issue de ce sommet aux « attentes modestes », cette réunion est l’occasion pour les quatre dirigeants de trouver des terrains d’entente pour l’avenir du régime de Damas. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri PESKOV a d’ailleurs appelé à « harmoniser les positions ».

Moscou et Ankara occupent, avec Téhéran, le devant de la scène concernant la situation en Syrie, où ils y ont investi d’importantes ressources militaires. Le rôle de Paris et Berlin, membres du « small group » (Allemagne, Arabie saoudite, Égypte, États-Unis, France, Jordanie et Royaume- Uni) en charge de trouver une solution politique à la Syrie, est éclipsé par les actions iraniennes, turques et russes. Par le biais d’une coopération solide avec la Turquie, hôte de ce sommet, les deux principales puissances de l’Union européenne espèrent revenir au premier plan des négociations.

De fait, les quatre Etats, en réaffirmant « leur fort engagement à la souveraineté, l’indépendance, l’unité et l’intégrité territoriale de la République arabe syrienne et aux principes de la Charte des Nations Unies », soulignent « leur ferme conviction qu’il ne peut y avoir une solution militaire pour régler ce conflit ». Ils préconisent ainsi un « processus politique négocié, en rapport avec la résolution 2254 » de 2015 et insistent sur une « coordination internationale dans le but de trouver une solution crédible et durable au conflit syrien ». Les discussions ont également abordé le retour des personnes réfugiées et déplacées dans de bonnes conditions. En s’engageant à travailler conjointement dans le dessein de « créer des conditions de paix et de stabilité en Syrie », les Etats affirment « renforcer le consensus international ».

Le Président français s’était entretenu le 21 octobre avec son homologue américain, Donald TRUMP et avait, entre autres sujets, « abordé la situation en Syrie ». Les Etats-Unis et l’Iran sont les grands absents de ce sommet à la configuration exceptionnelle, qui réunit des Etats aux avis divergents sur l’avenir de Bachar al-ASSAD mais partageant l’objectif commun d’une Syrie stable.

Syrie : les jihadistes d’Idleb veulent poursuivre le combat

 

Le groupe terroriste jihadiste Hayat Tahrir al-Cham en 2017.
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La province d’Idleb en Syrie a fait l’objet, en septembre 2018, d’un accord russo-turc. A Sotchi, le président turc Recep Tayyip ERDOGAN, soutenant la rébellion syrienne et son homologue russe Vladimir POUTINE, allié indéfectible de Bachar AL-ASSAD, se sont accordés sur la mise en place d’une zone démilitarisée et sous contrôle russo-turc à Idleb au 15 octobre 2018 ainsi que le retrait des armes lourdes. Cet accord aurait pour but d’éviter la « pire catastrophe humanitaire du XXIème siècle », selon les mots de Marc LOWCOCK, secrétaire général adjoint de l’ONU.

Se situant dans le nord-ouest du pays et comptant en son sein près de 3 millions d’habitants, Idleb est le fief du groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) et représente le dernier territoire contrôlé par l’insurrection contre le pouvoir en place.

Tandis que certains groupes rebelles ont accepté de rendre leurs armes lourdes conformément à l’accord de Sotchi, Hayat Tahrir al-Cham, issu de l’ex-branche syrienne d’al-Qaïda et incarnant le groupe le plus important dans la région, a annoncé dimanche 14 octobre continuer le combat face au régime syrien. Dans le communiqué publié, les jihadistes s’expriment : « Nous n’abonnerons pas le choix du jihad et du combat pour réaliser les objectifs de notre révolution bénie, en premier lieu faire tomber le régime criminel ». Alors que le plan russo-turc prévoyait le retrait de la zone tampon des jihadistes pour que l’accord tienne, l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) déclare qu’aucun retrait visible n’a été constaté de la part d’Hayat Tahrir Al-Cham.

En réponse, Walid MOUALLEM, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères syrien, a prévenu que « les forces syriennes se tiennent prêtes » en cas d’intervention.

De fait, le sort de la province d’Idleb semble incertain. Un assaut du régime syrien est envisageable en représailles, à l’heure où Idleb est contrôlée à plus de 60% par les jihadistes. Dans la nuit de samedi à dimanche, des tirs à l’arme lourde ayant causé la mort d’au moins deux soldats syriens ont été entendus et répertoriés par l’OSDH. David BEASLEY, directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM) a déclaré que son agence se préparait à l’arrivée massive de réfugiés à la frontière turque.

Le risque d’un effondrement de l’accord russo-turc a ravivé les craintes parmi la population et les ONG et ébranle la région, déjà lourdement fragilisée.

Renforcement de la défense aérienne syrienne par Moscou : Israël inquiété

Benjamin NETANYAHU et Vladimir POUTINE à Moscou le 29 janvier 2018

Près d’une semaine après la perte de l’avion de renseignement russe Iliouchine-20 après un missile tiré par la défense aérienne syrienne, la Russie a décidé de livrer des systèmes de missiles sol-air S-300 à l’armée syrienne.

Alors que 15 militaires russes ont perdu la vie, pour Moscou, la responsabilité revient à l’aviation israélienne, accusée de s’être servie de l’avion russe comme « couverture ». De fait, la Syrie aurait tiré sur son allié par erreur. L’état-major israélien a contesté cette version et si une délégation israélienne s’est par ailleurs rendue à Moscou présentant les documents concernant l’opération menée dans la région de Lattaquié, la Russie ne s’est pas montrée convaincue. Le Kremlin a en effet soutenu que la perte de son avion était due à l’action des F-16 israéliens et a annonce par le biais de son ministre de la Défense, Sergeï CHOIGOU, des mesures afin de renforcer les troupes en Syrie.

La première de ces mesures concerne la livraison des systèmes de défense aérienne S-300 à l’armée syrienne dans les deux prochaines semaines, ces systèmes étant en mesure de frapper plusieurs cibles simultanément et d’intercepter des appareils à plus de 250 kilomètres de distance. Cette livraison de systèmes d’armement hautement sophistiqués n’est pas une idée nouvelle : alors que la Syrie avait déjà commandé de tels systèmes en 2010, la transaction n’avait pu être finalisée du fait de l’opposition israélienne. D’ailleurs, en avril dernier, Avigdor LIEBERMAN, ministre israélien de la Défense s’était exprimé : « Si des systèmes d’armes russes sont utilisés contre nous en Syrie, nous agirons contre eux ». Toutefois, « la situation a changé » a fait valoir CHOIGOU.

Cette décision peut envenimer les relations israélo-russes puisqu’elle vient compliquer les opérations israéliennes dans la région, lesquelles cherchent à contrer les transferts d’armes vers le Hezbollah et à empêcher l’implantation militaire iranienne en Syrie. De manière générale, cette acquisition de systèmes de défense russes par Damas peut perturber les actions des forces occidentales.

Lundi 24 septembre 2018, le Premier ministre israélien Benyamin NETANYAHU s’est entretenu avec le Président russe Vladimir POUTINE pour lui faire part des dangers d’une telle décision. Alors qu’il a réitéré la crédibilité de la version israélienne concernant l’avion abattu, NETANYAHU a souligné que cette fourniture d’armements contribuera à renforcer les dangers déjà inhérents dans la région. Son service de presse indique que « la remise d’armes de pointes dans des mains irresponsables fera croître les risques dans la région » alors même que l’Etat hébreu n’entend pas abandonner ses opérations militaires en Syrie.

Agitations autour de l’avion russe abattu en Syrie

Visite de Bachar AL ASSAD à Vladimir POUTINE au Kremlin en octobre 2015

Dans la nuit de lundi à mardi 17 septembre 2018, la défense antiaérienne syrienne aurait accidentellement abattu, dans le nord-ouest du pays, un Illiouchine-20 russe, un avion de reconnaissance. Quinze membres d’équipage russes ont perdu la vie. Alors que la Russie est l’alliée de la Syrie de Bachar AL ASSAD, cet incident survient à l’issue d’un accord entre la Turquie et la Russie portant sur la création d’une zone tampon autour de la province syrienne d’Idleb, entre les territoires insurgés des groupes rebelles appuyés par Ankara et les zones gouvernementales. Cette entente entre Turquie et Russie sur la Syrie est porteuse d’espoirs dans un pays déchiré par la guerre ayant engendré plus de 360 000 morts depuis 2011.

Dans le même temps, Israël est soupçonné de multiplier les tirs en Syrie contre le régime dans une logique de lutte contre l’Iran. En premier lieu, la Russie a jugé Israël comme « entièrement responsable » du drame, les forces syriennes ayant ouvert le feu pour contrer les tirs de missiles israéliens sur Lattaquié, bastion d’AL ASSAD. Selon le ministère de la Défense russe, les F-16 israéliens se seraient cachés derrière l’avion russe. Le même jour, Moscou accuse Paris d’avoir tiré des missiles à partir d’une frégate stationnée en Méditerranée. Ces déclarations successives influent sur le climat de tensions ambiant. De son côté, Tsahal se défend et avance une version différente. Des chasseurs-bombardiers israéliens ont bien visé une installation militaire syrienne supposée fabriquer des armes « précises et meurtrières » devant être transférées au Hezbollah au nom de l’Iran. Toutefois, Israël avance que les appareils engagés n’étaient plus dans la zone au moment de l’incident. Selon elle, les tirs syriens souffrant d’imprécision ont causé l’accident.

Mercredi 19 septembre, Vladimir POUTINE a tenté de calmer les esprits. A l’issue d’une conversation avec son homologue israélien Benjamin NETANYAHU, le Président russe a parlé d’un « enchaînement de circonstances accidentelles tragiques » tout en rappelant à Israël sa violation à la souveraineté syrienne en procédant à ces tirs.

La Turquie, un allié turbulent

Le 24 novembre 2015, un F-16 turc abattait un Sukoi-24 russe en profitant des quelques secondes pendant lesquelles le chasseur-bombardier avait pénétré l’espace aérien turc. Alors que tout annonçait un raidissement radical des relations russo-turques, le jeu diplomatique de Moscou et les rodomontades de Recep Erdoğan ont au contraire fait de la Turquie le meilleur allié de la Russie dans la crise syrienne, et un soutien inattendu du régime de Bachar el-Assad.

Dès le 28 novembre 2015, Vladimir Poutine avait ordonné la mise en place de sanctions économiques. Celles-ci ont été levées le 30 juin 2016 après que le président turc ait adressé une lettre au locataire du Kremlin où il s’excusait, sept mois après l’incident. Depuis, les deux présidents se sont téléphoné près d’une quarantaine de fois et rencontré à cinq reprises, Recep Erdoğan s’étant rendu à Saint Pétersbourg dès le 9 août 2016. Les prises de parole du Président turc sont désormais l’occasion de s’en prendre violemment aux leaders occidentaux, sans qu’aucun d’entre eux ne se décide à admettre que la Turquie d’Erdoğan n’est plus digne de confiance.

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Sans même évoquer le chantage fait par Recep Erdoğan à propos des réfugiés syriens qu’il a un temps laissé délibérément rejoindre le territoire de l’Union européenne, obtenant 3 milliards d’euros en échange de la fermeture de sa frontière, l’attitude de la Turquie vis-à-vis de la crise syrienne a toujours été ambiguë. Chacun se souvient des forces armées turques attendant, l’arme au pied, que les combattants de l’Etat islamique prennent possession de la ville kurde de Kobané et profitent ainsi d’un nouveau point de passage vers la Turquie.

Mais c’est le déclenchement le 20 janvier 2018 de l’offensive baptisée « Rameau d’olivier » qui marque réellement le lancement d’une politique diamétralement opposée aux objectifs de la Coalition menée par les Etats-Unis pour défaire l’Etat islamique. Prétextant une menace à l’encontre de la Turquie, les forces armées turques et des forces rebelles syriennes regroupées sous le titre d’Armée syrienne libre sont entrées dans le canton syrien d’Afrin, majoritairement peuplé de Kurdes, pour en déloger les combattants de l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Dans un discours devant les membres de son parti, Recep Erdoğan s’est vanté le 1er avril 2018 de la neutralisation de 3 844 « terroristes », à comparer aux 3 000 combattants de l’Etat islamique supposés neutralisés lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en 2016.

Les Nations-Unies demeurent « profondément préoccupées » par les dizaines de milliers de civils touchés par ces affrontements. Depuis le début de l’offensive militaire en janvier, quelque 183 570 hommes, femmes et enfants avaient fui, au 28 mars, vers Tal Refaat et les villages environnants tandis qu’entre 50 000 et 70 000 personnes seraient restées à Afrin.

Le Président de la République s’était entretenu le vendredi 23 mars 2018 par téléphone avec son homologue turc, soulignant que la France avait très clairement exprimé sa préoccupation dès le lancement de l’intervention militaire turque dans le canton d’Afrin. Probablement pour tenter un « coup diplomatique », comme il l’avait réussi lors de la libération du Premier ministre libanais, Emmanuel Macron a reçu le 29 mars 2018 « une délégation des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), composée à parité de femmes et d’hommes, d’Arabes et de Kurdes syriens ». Il a assuré les FDS du soutien de la France, en particulier pour la stabilisation de la zone de sécurité au nord-est de la Syrie. Prenant acte de l’engagement des FDS à n’avoir aucun lien opérationnel avec ce groupe terroriste et à condamner tout acte à caractère terroriste d’où qu’il vienne, il a souhaité qu’un dialogue puisse s’établir entre les FDS et la Turquie avec l’assistance de la France et de la communauté internationale.

Cette initiative a entrainé une salve de critiques de la part du Président turc, qui s’en est pris au Président français à de multiples reprises lors de ses interventions publiques. Après avoir répondu à Emmanuel Macron qu’il pouvait toujours « accueillir des terroristes au palais de l’Elysée », il a ainsi accusé l’entreprise française Lafarge d’avoir contribué à la construction des tunnels découverts à Afrin. Mais il a également accusé la France d’avoir tué cinq millions de personnes en Algérie, des propos qu’il avait déjà tenu lors d’une récente visite à Alger.

Non seulement la Turquie n’a aucune intention de dialoguer avec les Kurdes de Syrie, mais au contraire, le 30 mars 2018, le Conseil national de sécurité turc a menacé d’une intervention militaire pour chasser les « terroristes » de Manbij. Cette ville majoritairement peuplée d’arabes syriens a été libérée par les FDS durant l’été 2016, et des forces américaines y sont stationnées, comme le prouve le décès du sergent-chef Jonathan J. Dunbar le 30 mars 2018 à la suite de l’activation d’un engin explosif improvisé.

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L’attitude turque dans les eaux territoriales chypriotes et en mer Egée est un autre sujet de préoccupation de l’Union européenne, sur fond d’exploitation de gisements gaziers par la compagnie italienne ENI, qui avait annoncé le 8 février 2018 la découverte d’une poche de gaz au large de l’île de Chypre, dans une zone contestée par la Turquie. Dans ses conclusions du 22 mars 2018, le Conseil européen a fermement condamné « les actions illégales que la Turquie continue de mener en Méditerranée orientale et en mer Égée ». Il a également demandé à la Turquie de « respecter les droits souverains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Lors de la rencontre de Varna, le 26 mars 2018, entre les leaders turc et de l’Union européenne, Recep Edoğan s’est montré menaçant, affirmant que ce serait une « grave erreur » que l’Union européenne n’associe pas la Turquie, pays dynamique dotée d’une population jeune, à sa politique d’expansion. A propos de Chypre, il a reproché à l’Union européenne de soutenir, sous le couvert de la solidarité, une action « individuelle et illégitime » d’un de ses membres. Démontrant l’absence totale de convergence sur ce sujet, le président du Conseil européen a quant à lui rappelé que « l’Union européenne est unie pour défendre le droit de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles se trouvant dans sa zone économique exclusive ». Enfin, si la confrontation entre la Turquie et la Grèce se cantonne aux joutes verbales entre ministères des affaires étrangères, la tension a rarement été aussi élevée en mer Égée.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

Le non-respect du droit international au cœur du dernier accrochage syro-israélien

Via son porte-parole, le Secrétaire général des Nations Unies s’est alarmé le 10 février 2018 de l’escalade militaire « dans toute la Syrie » et de la « dangereuse contagion au-delà des frontières du pays ». Outre l’offensive meurtrière des forces armées syriennes contre les dernières zones tenues par les groupes insurgés à l’est de Damas et dans la région d’Idlib, sont visées l’opération « rameau d’olivier » lancée il y a plus de trois semaines et surtout la destruction d’un drone d’origine iranienne par un hélicoptère israélien puis d’un chasseur israélien par la défense antiaérienne syrienne.

Le rappel au respect du droit international et des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité formulé par António Guterres s’adresse à toutes les parties en Syrie et dans la région. Le ministère russe des affaires étrangères a été plus direct dans sa réaction au raid israélien, appelant au strict respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie et s’insurgeant contre des actions menaçant la vie et la sécurité du personnel des forces armées russes, « présent en Syrie à l’invitation du gouvernement légitime afin d’apporter son soutien dans la lutte contre les terroristes ».

Si l’origine iranienne du drone abattu ne fait aucun doute, la localisation précise des faits n’est pas connue, la seule vidéo disponible ne présentant pas en incrustation de coordonnées géographiques. Il est très probable que le drone ait été détruit sur les hauteurs du Golan syrien, territoire dont l’annexion en 1981 par Israël n’a pas été reconnue par la « communauté internationale », qui s’était exprimée par la résolution 497 votée à l’unanimité le 17 décembre 1981.

Si Benjamin Netanyahu justifie la destruction du drone par une violation de l’espace aérien, il est ainsi possible que ce drone ait uniquement survolé le territoire appartenant légalement à la Syrie[1]. Selon des sources officielles iraniennes, ces drones mènent « des actions de reconnaissance contre les groupes terroristes et jouent un rôle important dans le nettoyage de l’est de la Syrie ». Il est difficile dans ces conditions d’invoquer le droit naturel de légitime défense face à une agression armée prévu par l’article 51 de la charte des Nations unies.

Conséquence du conflit d’octobre 1973, la Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement (FNUOD) a été établie le 31 mai 1974 par la résolution 350, suite au recul négocié des forces syriennes et israéliennes de part et d’autre de la ligne de cessez-le-feu. Le mandat de cette force « déployée dans le Golan syrien » a été prolongé jusqu’au 30 juin 2018 par la résolution 2394. Les rapports régulièrement publiés, dont le dernier établi pour la période allant du 10 septembre au 24 novembre 2017, permettent de suivre les activités militaires qui « risquent d’exacerber les tensions entre Israël et la République arabe syrienne [et] de fragiliser le cessez-le-feu entre les deux pays ».

Ces rapports, comme la résolution 2394, confirment la présence de « groupes d’opposition armés non étatiques »[2] dans la zone de séparation, ce qui peut justifier les survols par un drone de surveillance. Le dernier rapport confirme également le soutien apporté par les Forces de défense israéliennes à des « individus » en provenance du secteur syrien[3] et s’inquiète des tirs de représailles en réaction aux « dérapages » (tirs d’obus ou de munitions d’artillerie à travers la ligne de cessez-le-feu). Enfin, ce rapport note en le regrettant que « les Forces de défense israéliennes tiennent le Gouvernement syrien responsable de tous les tirs provenant de son territoire en direction du secteur alpha, et ce, quelle que soit leur origine ».

[1] L’aviation militaire israélienne viole régulièrement l’espace aérien libanais (ministère de la défense libanais)

[2] dont le Jabhat Fatah el-Cham (Front el-Nosra), groupe terroriste inscrit sur la liste établie par le Conseil de sécurité, et le Jaysh Khaled ibn el-Walid, qui a prêté allégeance à l’État islamique d’Iraq et du Levant (Daech)

[3] « La FNUOD ne peut confirmer ni vérifier la nature de l’interaction qui généralement fait intervenir des individus non identifiés du secteur bravo accompagnés de mules déchargées qu’on voit s’approcher de la barrière technique israélienne ainsi que des positions des Forces de défense israéliennes et repartir vers le secteur bravo avec des mules transportant des fournitures de caractère indéterminé. »

L’opération « rameau d’olivier » se prolonge malgré de timides appels à la retenue

Les forces turques ont lancé le 20 janvier 2018 une opération baptisée « rameau d’olivier » en vue de supprimer la menace représentée par les « terroristes » présents dans le canton d’Afrin, situé dans le nord-ouest de la Syrie. Cette opération, annoncée depuis plusieurs mois, a été précipitée par la volonté affichée des Etats-Unis de former des « forces de sécurité locales », considérée par la Turquie comme une confirmation du soutien apporté à l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Pourtant, le 17 janvier, un communiqué de presse diffusé par le Department of Defense insistait sur la mission limitée de ces forces, garantes de la sécurité des populations civiles, et reconnaissait le droit à la Turquie, « partenaire de la coalition et allié au sein de l’OTAN[1] », de garantir sa sécurité. Selon le président turc, l’opération a permis au 8 février « la neutralisation de 1 028 terroristes ».

Le 6 février, dans un discours devant les députés du Parti de la justice et du développement, le président Recep Erdoğan s’en est violemment pris aux Etats-Unis, n’hésitant pas à accuser les présidents Barack Obama et Donald Trump d’avoir menti en promettant de retirer leurs forces de la région de Manbij, une ville du nord de la Syrie libérée à l’été 2016 par les Forces démocratiques syriennes soutenues par la coalition occidentale dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant (Daesh). Rappelant à ceux qui pressent la Turquie de mettre un terme à ses opérations que les Etats-Unis sont présents en Irak et en Afghanistan depuis dix-huit ans, il a confirmé que l’opération « Rameau d’olivier » se poursuivra « avec détermination » et qu’elle se prolongera jusqu’à Manbij, où les forces turques rendront la ville à leurs habitants légitimes et chasseront les terroristes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) « amenés et installés là » par les Etats-Unis.

Le 8 février, le Président turc a repris la même rhétorique devant l’assemblée des mukhtars (équivalent des maires). Rappelant que la Turquie partageait une frontière de 911 km avec la Syrie, il s’est étonné que les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, la France ou la Grande-Bretagne puissent être présents sur le terrain, qu’Israël puisse impunément mener des raids sur la Syrie mais que les forces turques soient enjointes de quitter immédiatement le territoire syrien.

Le Secretary of States, Rex Tillerson, se rendra prochainement à Ankara afin de tenter de rassurer les autorités turques sur la réalité de l’alliance entre les deux pays et d’évoquer les sujets régionaux, de la campagne contre Daesh à la lutte contre le PKK. Lors de la conférence de presse préparatoire à ce déplacement, un officiel américain a confirmé le 9 février que les échanges relatifs à l’intervention turque dans le nord de la Syrie seraient difficiles (« Turkish rhetoric has obviously been very hot on this topic ») mais que la position officielle restait inchangée. Dès le 21 janvier, dans un communiqué de presse, le Department of States apportait son soutien à la Turquie, allié de l’OTAN et partenaire essentiel dans la lutte contre Daech mais appelait à la retenue, demandant que les opérations dans le nord de la Syrie restent limitées dans leur portée et dans leur durée et évitent toute perte civile. Le 25 janvier, le Department of Defense réagissait également par la voix de sa porte-parole, s’inquiétant ses conséquences négatives de l’opération sur le succès de la lutte contre Daech et affirmant que les Etats-Unis n’avaient jamais livré d’armes ni d’équipements aux Kurdes du canton d’Afrin.

Les Etats-Unis préfèrent cantonner leurs critiques envers le gouvernement turc sur les modalités d’application de l’état d’urgence et les conséquences sur les ressortissants américains. Serkan Golge, scientifique de la NASA, arrêté en juillet 2017, a ainsi été condamné le 8 février « sans preuve crédible » pour appartenance à une organisation terroriste. De même, les principaux Etats européens ont jusqu’à présent évité toute polémique, appelant à la retenue tout en reconnaissant le droit de la Turquie à « sécuriser sa frontière ».[2][3][4]

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

[1] Le 23 janvier, trois jours après le déclenchement de l’opération, Rose Gottemoelle , secrétaire générale déléguée de l’OTAN, dans un discours prononcé à l’Université nationale de défense d’Istanbul, a souligné le rôle essentiel de la Turquie, se gardant bine d’évoquer l’opération.

[2] Entretien téléphonique de Jean-Yves Le Drian, 21 janvier 2018

[3] Communiqué de Sigmar Gabriel, 21 janvier 2018

[4] Entretien téléphonique de Theresa May, 26 janvier 2018

Syrie : en finir avec une guerre sans fin

Depuis plus de six ans, 400 000 Syriens ont trouvé la mort, plus de 6 millions se sont déplacés dans leur propre pays et plus de cinq millions ont dû fuir à l’étranger.

Pour Michel Duclos, ancien ambassadeur de France en Syrie et auteur de cette note, il existe peut être une “fenêtre d’opportunité” pour mettre fin à cette guerre. Et ce pour quatre raisons principales, qu’il convient de soigneusement peser  :

  • la Russie, même si elle peut être tentée par une formule de “conflit gelé” qu’elle applique en général dans son environnement proche, devrait avoir la préoccupation d’éviter un enlisement pour conforter les gains importants dans la région qui lui ont valu son engagement en Syrie ;
  • depuis les frappes américaines du 6 avril dernier, il existe une possibilité d’un réengagement américain. On ignore quelle sera la constance du président Donald Trump, mais son administration ne restera pas indifférente à la percée actuelle de l’Iran aux côtés de Bachar al-Assad ;
  • les lignes bougent sur le damier régional. La nouvelle disposition américaine à recourir à la force peut présenter une opportunité si elle conduit à un rééquilibrage maîtrisé entre les puissances sunnites et l’Iran.
  • enfin, si la priorité accordée par les Etats-Unis et leurs alliés au combat contre l’EI au cours des deux dernières années avait détourné l’attention de la question syrienne dans son ensemble, la perspective d’une “fin de partie” s’agissant de l’EI devrait relancer les négociations diplomatiques pour un règlement politique de la crise syrienne.

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