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Enjeux géopolitiques de la situation au Moyen-Orient par Pierre Razoux

Pierre Razoux. Tous droits réservés.

Pierre Razoux est directeur de recherches à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM). Le 6 février dernier, il s’est entretenu devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, pour une audition consacrée aux enjeux géopolitiques de la situation au Moyen-Orient.

Les événements au Moyen-Orient ont des répercussions sur la situation en Europe et en France, que ce soit les attentats de 2015 ou les mouvements migratoires générés par la crise syrienne. La zone, qui intéresse Paris, restera « une région cruciale pendant les quinze à vingt prochaines années » pour le directeur de recherches. En effet, le Moyen-Orient, situé dans une zone stratégique aux niveaux énergétique, maritime, politique, idéologique et économique, est un espace convoité. Les sénateurs ont interrogé Pierre Razoux sur la situation dans la région et le rôle des acteurs internationaux.

Au niveau géopolitique, deux fronts se font face. Au Nord, la Russie et l’Iran exercent une influence sur l’Irak et la Syrie tandis qu’au Sud, les Etats-Unis se sont alliés à l’Arabie saoudite, à Israël, à l’Egypte, à la Jordanie et aux Emirats arabes unis. Dans cette configuration, la Turquie jouit d’une position singulière, partagée entre les deux blocs.

Concernant les Etats-Unis et la décision du Président Donald Trump de retirer ses troupes de la région, Pierre Razoux n’y « croit pas du tout ». Il estime que Washington maintiendra sa présence « militairement, diplomatiquement et économiquement » pour y préserver ses intérêts tels que la liberté de navigation, la sécurité des citoyens (américains et alliés) et le contrôle des flux énergétiques. Selon lui, la stratégie américaine consiste en un repli sur quelques zones stratégiques de la région, notamment Oman, le Qatar, Djibouti ou le Koweït. Les Etats-Unis de Donald Trump se distinguent toutefois des administrations Obama et Clinton qui privilégiaient un dialogue avec Téhéran, Moscou ou Ankara. A contrario, le Président américain, dans la lignée des administrations Bush père et fils, prône la stratégie de l’endiguement, tout en s’appuyant sur les monarchies du Golfe. La sortie de l’accord sur le nucléaire iranien et le rétablissement des sanctions à l’égard de l’Iran en sont des illustrations. La présence américaine au Moyen-Orient permettrait alors à long terme de faire face aux Etats rivaux de demain, en l’occurrence Chine et Inde.

Moscou suit une posture défensive. L’objectif poursuivi par le pays est de contenir les djihadistes dans la région afin de leur interdire l’accès au Caucase. La Russie désire également promouvoir ses propres intérêts énergétiques et éviter la concurrence, le pays étant le premier fournisseur de gaz de l’Union européenne. Soutien indéfectible du régime de Bachar al-Assad en Syrie, la Russie entend prouver qu’elle est un partenaire fiable.

Etats-Unis et Russie n’ont pas intérêt à ce que la situation s’embrase. Le risque d’une prolifération militaire incontrôlée explique également leur investissement.
La Chine a également besoin d’un climat apaisé pour investir massivement, dans le cadre de ses nouvelles routes de la soie. Pierre Razoux considère tout de même que la Chine est « le seul Etat qui ait une vision stratégique à long terme » en maintenant à distance le Japon et les Etats-Unis tout en « étouffant progressivement, économique et stratégiquement l’Inde pour étendre son influence ».

Au niveau régional, les trois acteurs majeurs sont l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël. Selon Pierre Razoux, ces derniers pourraient se montrer plus enclins à une escalade des tensions.
La Turquie, quant à elle, est une alliée historique des Etats-Unis et de l’Occident, membre de l’OTAN. Elle s’est néanmoins rapprochée, ces dernières années, de la Russie et de l’Iran. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, espère se maintenir au pouvoir jusqu’en 2023, année célébrant le centième anniversaire de la République turque dans le dessein de s’ériger en homme fort du pays, à l’image de Mustafa Kemal. Toutefois, le pays doit gérer de multiples enjeux dans la région, dont le retrait des djihadistes de la région d’Idlib et de la région transfrontalière nord.

Finalement, aucune solution à la crise du Moyen-Orient ne surviendra, selon Pierre Razoux, sans une quadruple entente entre tous ces acteurs (Etats-Unis – Chine – Russie ; Russie – Iran –  Turquie (actuellement engagés dans le processus d’Astana) ; Israël – Russie – Iran et Iran – Arabie Saoudite). Cependant, si les deux premières conditions semblent remplies et la troisième relève de l’envisageable, la dernière n’est en rien acquise pour le directeur de recherches.

Si l’Europe n’est que peu évoquée durant l’audition, c’est parce qu’elle ne partage pas une vision commune concernant le Moyen-Orient. Les pays de l’arc latin suivent chacun leur propre stratégie tandis que l’Allemagne est davantage axée sur une logique commerciale. Pierre Razoux déplore le manque d’unité des pays de l’Union européenne s’agissant du devenir de la région.
Interrogé sur le lien entre la France et Djibouti, qu’il considère « vital », Pierre Razoux constate « l’érosion progressive » de la présence française alors que le pays bénéficie d’un emplacement stratégique de taille.

Oman est considéré comme le pays stabilisateur de la région. Mascate entretient en effet des relations cordiales avec Israël. Pour autant, le sultan Qabous est malade et l’avenir du pays est incertain. Quant à savoir si les Emirats arabes unis hériteront de ce rôle, rien n’est sûr compte tenu des tensions historiques entre Abu Dhabi et Mascate. Cependant, les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite resteront proches. Les deux Etats partagent des points communs notamment dans leurs relations épineuses avec les Frères musulmans. Pierre Razoux imagine alors davantage le Qatar prendre de l’importance dans la région. Le pays, qui subit un blocus de la part de l’Arabie saoudite et de ses alliés en raison de sa proximité avec le Hezbollah, se détache du Conseil de coopération du Golfe pour se rapprocher de Téhéran et Ankara.
Aussi, pour certains, la Jordanie incarne le « pôle de stabilité ». Le pays est soutenu « par tout le monde » et accueille un nombre important de réfugiés. Il bénéficie de fait d’une assistance financière de la part des Nations unies. Toutefois, sans cette aide, Amman se retrouverait dans une situation toute autre : il s’agit en réalité d’un pays pauvre aux ressources très limitées. A long terme, il est légitime de s’inquiéter pour la Jordanie, les indicateurs socio-économiques n’étant pas rassurants.

Pour la Syrie, le chercheur imagine des zones d’influence attribuées à la Russie, à l’Iran, aux Kurdes et une zone décernée au régime « d’unité ».
Interrogé sur le dossier palestinien, le directeur de recherches constate que « personne n’a ni intérêt ni la volonté de le porter sur le devant de la scène ». La situation est donc gelée.

L’Union européenne et les négociations interchypriotes

Rapport d’information de M. Didier MARIE, fait au nom de la commission des affaires européennes

n° 663 (2015-2016) – 2 juin 2016

Plus de dix ans après l’échec du plan des Nations unies, dit « plan Annan », les négociations pour la réunification de Chypre (kipriako), divisée depuis 1974, ont été relancées en mai 2015. Les dirigeants des deux communautés espèrent désormais aboutir à un règlement dans les prochains mois. Des questions cruciales ne sont pour autant pas encore tranchées, qu’il s’agisse des ajustements territoriaux, des modalités de restitution des propriétés des personnes déplacées ou des garanties de sécurité visant l’île, définies par un traité de 1960 dont la Grèce, le Royaume-Uni et la Turquie sont signataires. L’armée de cette dernière occupe aujourd’hui, au nord de l’île, 36 pour cent du territoire chypriote. Le gouvernement turc ne reconnaît pas, par ailleurs, la République de Chypre depuis 1963, date du retrait des représentants de la communauté turque de ses institutions.

L’ambition affichée par le plan Annan en 2004 était de permettre une adhésion à l’Union européenne d’une île réunifiée. Les incertitudes entourant la gouvernance du nouvel État et la question du retour des populations déplacées avaient néanmoins conduit les habitants de la République de Chypre à rejeter le dispositif par référendum. La réappropriation chypriote du processus par les dirigeants des deux entités comme l’absence de calendrier peuvent aujourd’hui dissiper l’impression d’une solution dans l’urgence, imposée par des acteurs extérieurs. Les négociations restent suivies de près par les Nations unies mais aussi par l’Union européenne, qui n’entend pas toutefois être partie prenante compte tenu du statut d’État membre de la République de Chypre.

Il n’en demeure pas moins que l’Union européenne dispose d’un rôle particulier à jouer dans ce processus. D’une part, parce que la réunification supposera l’intégration du nord de l’île – région dans laquelle elle mène déjà des actions de financement – en son sein et, d’autre part, parce que ces discussions interviennent au moment où, dans le contexte de la crise des migrants, une relance des négociations d’adhésion avec la Turquie est observée. Au-delà, la réunification aurait valeur de symbole au sein d’une Union européenne traversée ces dernières années par les séparatismes.

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