Russie

Une crise pétrolière inédite – par Sarah Sriri

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Si, à la mi-mai 2020, le prix du baril de pétrole est de nouveau en léger rebond, depuis février dernier, l’or noir a vu son prix dévisser. La crise pétrolière de ces derniers mois découle de la rivalité des stratégies pétrolières au sein de l’OPEP+ ainsi que de la crise économique liée à la crise sanitaire de la Covid-19[1].  Tandis que l’industrie pétrolière et gazière fournit toujours près de 60% de l’énergie mondiale avec une production globale de près de 100 millions de barils par jour pour l’année 2019[2], l’Agence internationale de l’énergie a anticipé une chute de la demande mondiale de pétrole pour l’ensemble de l’année 2020, soulignant le caractère historique de cette crise[3].

Cette situation inédite a conduit les principaux pays producteurs de pétrole et leurs partenaires à conclure un accord historique, le 12 avril 2020, afin de réduire la production globale de 9,7 millions de barils par jour. Malgré cet accord, le secteur de l’or noir reste englué dans une double crise : une guerre des prix qui illustre la lutte entre Etats producteurs et les conséquences du coronavirus[4].

Un accord historique sur fond de querelle russo-saoudienne

Signé par les pays membres de l’OPEP (Angola, Algérie, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Equateur, Gabon, Guinée équatoriale, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, République du Congo, Venezuela) et leurs partenaires de l’OPEP+[5], l’objectif premier de cet accord était de stabiliser le marché de l’or noir en réduisant l’excédent d’offre par rapport à la demande, afin de permettre une remontée des prix[6]. L’accord du 12 avril 2020 est significatif à deux points de vue. D’abord, la baisse de la production de 9,7 millions de barils (à compter du 1er mai 2020) est sans précédent en termes de volume dans l’histoire et ensuite, l’OPEP+ a étendu cet accord à l’ensemble des pays producteurs de pétrole. L’OPEP+ a en effet demandé aux pays producteurs de pétrole non-membres de l’organisation de réduire leur production d’un total de 5 millions de barils par jour. Reste à savoir si tous les Etats franchiront ce cap étant donné qu’ils ne sont contraints par aucun engagement international.

Pour comprendre le contexte économique d’avant crise, il convient de rappeler que depuis 2014, la production de pétrole de schiste, notamment américaine, a sensiblement augmenté tandis que celle du pétrole conventionnel a stagné. L’Arabie saoudite a décidé alors de lancer une guerre des prix dès 2014 pour convaincre les Etats-Unis d’adhérer à une politique commune concernant l’offre de pétrole. De 2014 à 2016, le prix du baril de pétrole passe de 114 dollars à environ 27 dollars. Face au maintien du niveau de la production américaine, Riyad a dans un premier temps renoncé à poursuivre sa stratégie et s’est allié en 2016 à la Russie, pourtant non membre de l’OPEP, en s’entendant sur leur production pétrolière conjointe, donnant naissance à l’OPEP+. Cette dernière s’est entendue pour réduire la production d’environ 1,5 million de barils / jour, puis 1,2 million de barils / jour de manière à faire remonter son prix autour des 60 dollars.

Ce rapprochement entre Moscou et Riyad était stratégique. Pour la Russie, cela lui permettait de conforter sa position d’acteur incontournable dans le secteur des hydrocarbures – Moscou restant le troisième producteur de brut au monde – tout en se rapprochant de l’Arabie saoudite, l’une des alliées principales des Etats-Unis. Cette stratégie allait de pair avec la volonté de Moscou de s’ériger comme une puissance ré-émergente au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen et de faire face au rival américain. Les enjeux liés à l’or noir permettaient en outre au Kremlin d’accroitre son rôle et sa puissance aux plans diplomatique, géopolitique et économique. Le changement de cap de Washington dans la région, depuis l’élection de Donald Trump, laissait également le terrain libre à la puissance russe qui en a profité pour proposer une sorte de condominium à l’Arabie saoudite sur le secteur du pétrole ; les deux pays avaient en effet tout intérêt à s’entendre en amont pour définir les orientations stratégiques de l’OPEP[7]. Pour Riyad, ce rapprochement avec la Russie lui permet de tirer profit de sa rivalité avec l’Iran, elle aussi très présente au sein de l’OPEP – d’autant plus après l’attaque iranienne sur les sites Aramco le 14 septembre 2019 et le manque de réaction des Etats-Unis dont le silence a contribué à rapprocher les deux acteurs[8].

La pandémie de la Covid-19 est cependant venue affaiblir la dynamique de l’OPEP+ en freinant drastiquement l’activité de la majorité des pays industrialisés au premier plan desquels figure la Chine qui reste la plus dépendante du pétrole moyen-oriental. Elle a de facto diminué les profits de l’or noir, provoquant une chute des prix inédite. Réunis à Vienne le 5 mars 2020, les pays de l’OPEP, sous l’égide saoudienne, entendaient s’accorder pour réduire leur production en invitant leurs partenaires de l’OPEP+ à se joindre à leur effort. Face au refus russe, la relation russo-saoudienne et la crédibilité de l’OPEP+ en sont sorties ébranlées. Moscou se considérait en effet assez solide pour pouvoir supporter un effondrement des prix, grâce à ses réserves financières et y voyait une opportunité de fragiliser Washington.

En réaction au refus russe, Mohamed bin Salman s’est lancé dans une guerre des prix dès le mois de mars 2020, espérant faire revenir la Russie de Vladimir Poutine à la table des négociations. Cette stratégie risquée a consisté à augmenter massivement la production saoudienne tout en abaissant les coûts de livraison pour préserver les parts de marché de l’Arabie saoudite. Paradoxalement, les pays industriels, bien qu’affaiblis économiquement par la Covid-19, ont profité de cette crise pour remplir leurs réserves en achetant du pétrole à un prix défiant toute concurrence[9]. Dans cette rivalité entre Riyad et Moscou, le royaume wahhabite a vu ses revenus pétroliers divisés par trois depuis le début de l’année[10]. De son côté, Moscou a finalement accepté le compromis proposé le 13 avril 2020, après une nette détérioration de sa situation économique intérieure. En définitive, dans cette partie de poker à 3, la Russie a échoué, pensant que l’Arabie Saoudite ou les Etats-Unis allaient craquer avant elle.

Des raisons économiques permettent d’expliquer ce revirement de situation. En effet, l’exemple chinois montrait la lenteur de la reprise à l’issue de la Covid-19 et le maintien durable de prix bas aurait pu dissuader les investissements étrangers dans les secteurs vitaux du pays[11].

Quelles conséquences ?

En dépit de l’accord du 12 avril 2020, l’équilibre reste fragile. L’offre pétrolière, toujours très excédentaire, se heurte à une demande trop faible. Cette situation influe sur les prix et vient saturer les installations de stockage. Dans un monde qui tourne toujours au ralenti malgré le déconfinement progressif, les producteurs extraient encore beaucoup plus de pétrole que le monde n’en consomme. Aux Etats-Unis, l’indice de référence, le WTI (West Texas Intermediate) est même tombé ponctuellement en dessous de 0 le 20 avril 2020, illustrant la difficulté des producteurs américains à stocker leur pétrole, les réservoirs étant déjà pleins.

Les Etats-Unis, qui étaient redevenus le premier producteur mondial de brut avec une production de 13 millions de barils par jour[12], font face à une situation qui pénalise fortement les compagnies pétrolières américaines, tout particulièrement celles ayant beaucoup investi dans l’exploitation du pétrole de schiste, mais elle n’est pas défavorable à Donald Trump en pleine campagne présidentielle. Celui-ci cherche en effet à satisfaire son électorat, notamment les classes moyennes, en leur permettant de maintenir à un niveau bas le prix de l’essence à la pompe et en contribuant à relancer la production industrielle localisée aux Etats-Unis. De même, cette situation fait le jeu des majors américaines qui pourront racheter au rabais les plus petites compagnies très dépendantes du pétrole de schiste et dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts[13]. Malgré tout, l’ampleur de la crise économique pourrait changer la donne, car la disparition de centaines de milliers d’emplois risque de menacer la réélection du président Donald Trump.

L’Arabie saoudite, de son côté, bénéficie d’importantes réserves pétrolières (17% du total mondial) et fait toujours partie des producteurs clés, les swing producers capables de faire fluctuer le prix du pétrole. Pour le royaume wahhabite, le secteur des hydrocarbures représente jusqu’à 50% du PIB[14] et 79% de ses recettes d’exportation en 2018[15]. La crise de la Covid-19 met en lumière la fragilité naissante de l’équilibre budgétaire[16] saoudien déjà menacé par l’arrivée de nouveaux acteurs influents : le bloc américain (Etats-Unis, Canada et Mexique) ainsi que la Russie appuyée par les Etats d’Asie centrale qui réduisent d’autant le rôle central des pétromonarchies[17]. De plus, la longévité de la crise sanitaire prive le royaume des ressources liées au pèlerinage (estimées à environ 8 milliards de dollars[18]). La reprise économique reportée à une date incertaine continue de fragiliser le royaume, ce qui pourrait aggraver la crise économique et sociale. Longtemps excédentaire, le budget de l’Etat s’est détérioré depuis 2014 à tel point que l’Arabie saoudite prévoit d’emprunter près de 60 millions de dollars pour combler son déficit budgétaire. A ce titre, le royaume wahhabite a adopté des mesures d’austérité. A compter de juillet 2020, la TVA – mise en place dans le pays il y a seulement deux ans – augmentera de 10 points (de 5 à 15%) et l’allocation pour le coût de la vie (1 000 rials mensuels, soit un peu plus de 245 euros) sera supprimée[19]. A ces mesures s’ajoute un contrôle des dépenses du régime qui « annule, étale ou reporte » les grands projets qui auraient dû diversifier l’économie du pays. Si Riyad espère engranger 100 milliards de riyals grâce à ces mesures, il n’est pas certain qu’elles suffisent à pallier la crise du secteur pétrolier[20], d’autant plus qu’elles exacerberont sans doute la colère populaire.

La Russie semblait s’être imposée dans le jeu des puissances en occupant un rôle dominant dans la fixation des cours du pétrole en relation avec l’Arabie saoudite. Toutefois, cette crise démontre que le Kremlin n’a pas réussi à faire fléchir Riyad et qu’il a dû finir par accepter l’accord de l’OPEP+, laissant percevoir ses limites. En outre, alors que le monde commence à se déconfiner, Moscou subit de plein fouet les conséquences de la Covid-19, affaiblissant davantage encore l’économie russe très dépendante de ses exportations de brut, même si le secteur gazier représente pour lui un filet de sécurité. La Banque centrale a en tout cas annoncé le 24 avril 2020 une baisse du PIB pouvant atteindre 6% en 2020[21].

La Chine, premier consommateur de pétrole (15% de la consommation mondiale totale), se prépare à la reprise et a profité des prix bas pour remplir ses réserves stratégiques. Premier pays à connaître la pandémie, il incarne aussi le premier à amorcer une reprise et fait figure de grand gagnant dans ce jeu des puissances. Mais Pékin devra gérer son image sérieusement écornée.

L’Europe a elle aussi profité des prix bas pour compléter ses stocks en attendant des jours meilleurs. L’Union européenne, qui a été massivement confinée, subit un ralentissement important de ses activités et son économie en ressort fragilisée. En France notamment, les investissements de quatre grandes banques françaises (BNP, Crédit agricole, Société générale et Caisse d’épargne) dans le secteur du pétrole de schiste américain affaiblit l’ensemble du secteur bancaire[22]. Face à la crise, certaines de ces banques ont vendu une partie de leurs actions tandis que d’autres ont préféré profiter de la crise pour miser sur les investissements dans le secteur de l’or noir, pariant sur un retour à la normale[23].

Pour les Etats africains producteurs de pétrole, cette crise aura des répercussions graves. Au Nigéria et en Angola (les deux principaux producteurs de pétrole du continent), les économies, déjà endettées, ont été fortement ébranlées. L’enjeu principal pour les gouvernements en place consiste à atténuer les conséquences de cette crise polymorphe. Pour autant, il convient de noter leur marge de manœuvre limitée du fait de leur dépendance accrue à l’or noir[24]. Le Gabon, lui aussi endetté, semble subir le même sort, victime d’une économie peu diversifiée.

En Algérie, troisième producteur de pétrole du continent, la crise de la Covid-19 vient s’ajouter à une crise sociale et politique qui perdure depuis plus d’un an. La crise de l’or noir est un défi majeur dans ce pays où les hydrocarbures assurent 95% des recettes en devises[25], d’autant plus que l’effondrement des prix pétroliers en 1986-1988 avait eu pour conséquence un surendettement de l’Etat et avait contribué à précipiter le pays dans la décennie noire, le régime étant incapable d’acheter la paix sociale pour contrer les discours des islamistes.

Avec un prix du baril aussi bas, il est impossible pour de nombreux Etats rentiers d’équilibrer leur budget. Tout comme l’Algérie et le Nigéria, le Venezuela reste trop dépendant du pétrole et la corruption et le manque d’investissements empêchent le secteur économique de fonctionner sainement. A défaut de provoquer l’écroulement du régime[26], cette crise pétrolière aggravera les tensions sociales.

Quant à l’Iran, si cette crise lui permet d’affaiblir l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du Golfe associées à Riyad, son économie reste affaiblie, d’autant plus que Téhéran, comme Caracas, subit des sanctions internationales très fortes (notamment américaines)[27]. Pour l’Irak où le pétrole représente 67% des revenus budgétaires, la situation n’est guère plus enviable. La crise pétrolière se superpose aux crises sanitaire et économique et à une situation humanitaire alarmante. Tous ces éléments sont des défis de taille pour le gouvernement qui peine à sortir de l’impasse politique[28].  Son voisin koweïtien, pays le plus strict en matière de confinement[29], souffre également de la situation, d’autant que le Koweït a décidé de réduire encore plus sa production de pétrole (100 000 barils par jour) à compter de juin[30].

Mentionnons enfin le sultanat d’Oman, relativement épargné par la crise sanitaire, qui a dû réduire sa production de 200 000 barils par jour, aggravant l’endettement qui franchira cette année la barre des 100% du PIB alors que son nouveau sultan peine à imposer des réformes longtemps reportées[31].

Un retour à la normale est-il crédible à brève échéance ?

Le ministre français de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, déclarait le 21 avril 2020 que l’effondrement des prix du pétrole représentait « un danger pour l’économie mondiale » mais également pour la transition énergétique qui nécessite que « les prix des énergies fossiles soient à un niveau raisonnable[32]. » Les incertitudes sur une potentielle reprise sont grandes et il paraît impossible de prévoir à ce stade quelles seront les conséquences de la baisse de la consommation de pétrole et son impact pour l’économie mondiale.

Les pays industriels ont en effet besoin de pétrole pour redémarrer leur économie. Cette situation explique le léger rebond de l’or noir coté à un peu plus de 30 dollars le baril fin mai 2020. Toutefois, l’une des questions centrales reste de savoir à quel niveau se stabiliseront les cours pétroliers ?[33] Depuis plus de quarante ans, le PIB mondial varie selon la quantité de pétrole extraite[34]. Pour Eric Confais, consultant d’Oliver Wyman, un retour de la demande aux niveaux équivalents à ceux de la période pré-Covid (60 dollars le baril) n’est pas envisageable avant 2023, le temps que les transports et l’activité industrielle ne reviennent à la normale[35]. Cette vision rejoint celle de Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’IFRI. Selon lui, le retour de la demande aurait pour conséquence une hausse des prix probablement à l’horizon 2025-2028[36].

Au bout du compte, le principal défi pour les pays producteurs de pétrole reste de maintenir l’équilibre budgétaire alors que la plupart d’entre eux n’ont pas su diversifier leur économie. Les plus gros producteurs peuvent envisager des emprunts à des bailleurs internationaux mais les plus fragiles ou les plus petits sont susceptibles de s’effondrer avant qu’une véritable reprise ne se matérialise, a fortiori s’ils font face à d’importantes crises sociale et politique. Pour l’instant, les prix bas profitent aux Etats clients, à l’instar de l’Union européenne et de la Chine qui stockent du pétrole à bas coût. Au fond, c’est probablement de Pékin que viendront les premières tendances puisque le prix du baril dépendra de la reprise chinoise.

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[1] https://www.iris-france.org/146275-petrole-le-nouvel-accord-de-lopep-peut-il-faire-remonter-les-prix/

[2] https://www.ompe.org/la-production-mondiale-de-petrole-en-pleine-augmentation/#:~:text=La%20plan%C3%A8te%20n’a%20tout,%2B%2045%25%20en%201%20an.

[3]  https://www.iea.org/reports/oil-market-report-april-2020

[4] https://www.foreignaffairs.com/articles/2020-04-02/oil-collapse

[5] L’OPEP+ réunit les 14 pays membres de l’OPEP ainsi que d’autres Etats producteurs de pétrole : Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman, Russie, Soudan, Soudan du Sud

[6] https://www.opec.org/opec_web/en/press_room/5891.htm

[7] Entretien avec Pierre Razoux

[8] Entretien avec Pierre Razoux

[9] Entretien avec Pierre Razoux

[10] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/austerite-en-arabie-saoudite-tva-triplee-fin-des-allocations-20200511

[11] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43427-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-1-3

[12] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43438-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-3-3

[13] Entretien avec Pierre Razoux

[14] https://www.middleeasteye.net/opinion/what-happens-saudi-arabia-when-oil-stops

[15] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/SA/situation-economique-et-financiere-de-l-arabie-saoudite

[16] Pour que l’Arabie saoudite équilibre son budget, le pays nécessite un prix du pétrole au-dessus de 80 dollars par baril : https://www.agefi.com/home/acteurs/detail/edition/online/article/le-prix-du-petrole-et-linflation-494810.html

[17] Entretien téléphonique avec Pierre Razoux

[18] https://www.middleeasteye.net/news/oil-prices-how-saudi-arabia-gambit-russia-could-backfire-vision-2030

[19] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=2084933

[20] https://www.middleeasteye.net/opinion/how-long-can-saudis-remain-silent-over-their-own-impoverishment

[21] https://www.bilan.ch/economie/leconomie-russe-sapprete-a-plonger-face-a-lepidemie-et-a-la-crise-petroliere

[22] https://www.marianne.net/societe/les-banques-francaises-pointees-du-doigt-pour-leurs-investissements-dans-le-petrole-et-gaz

[23] https://reporterre.net/En-plein-krach-la-finance-francaise-mise-encore-sur-le-petrole-et-le-gaz-de-schiste

[24] https://www.jeuneafrique.com/928038/economie/nigeria-angola-face-a-la-recession-meme-combat/

[25] https://www.jeuneafrique.com/mag/913944/economie/coronavirus-la-crise-de-trop-pour-lalgerie/

[26] https://blogs.letemps.ch/laurent-horvath/2020/05/01/energies-economie-petrole-revue-mondiale-avril-2020/

[27] https://www.letemps.ch/monde/chute-cours-petrole-plusieurs-pays-menaces-deffondrement

[28] https://www.aljazeera.com/ajimpact/oil-price-crash-compounds-problems-facing-iraq-government-200506232414949.html

[29] https://www.nouvelobs.com/societe/20200519.AFP6735/au-koweit-le-casse-tete-familial-des-polygames-au-temps-du-confinement.html

[30] https://www.ouest-france.fr/economie/petrole-ryad-va-reduire-en-juin-sa-production-d-1-million-de-barils-jour-6831562

[31] https://orientxxi.info/magazine/oman-incertitudes-economiques-defis-sociaux,3844

[32] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-effondrement-des-prix-du-petrole-est-un-danger-pour-l-economie-mondiale-previent-bruno-le-maire_3927415.html

[33] https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/du-petrole-ou-pas/

[34] https://theshiftproject.org/lien-pib-energie/

[35] https://www.consultor.fr/devenir-consultant/actualite-du-conseil/6006-en-plein-crack-le-petrole-plus-que-jamais-friand-de-conseil.html

[36] https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/edito-energie/lenergie-climat-face-aux-chocs-covid-19-quitte-double

Les stratégies de déni d’accès en Méditerranée, problème ou solution ? – par Arnaud Peyronnet

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La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à y intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est ainsi au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale et y constituer progressivement un déni d’accès crédible. Et cet exemple pourrait éventuellement se dupliquer vers d’autres pays de la Méditerranée. La politique turque privilégie quant à elle les actions en dehors de son territoire, dans une sorte de « néo-pan-ottomanisme » centrée sur le renouveau de l’influence turque au Moyen-Orient et en Méditerranée1.

Or pour ce faire, un certain contrôle de la Méditerranée est essentiel. Dans ce contexte, pour à la fois protéger son influence et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie développe progressivement une stratégie de déni d’accès en Méditerranée, notamment au large de Chypre. Or, ces dispositifs de déni d’accès mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent les puissances maritimes occidentales, adeptes du principe de liberté de navigation et du sea control. Mais elles semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. L’exemple américain, qui commence à mettre en place un dispositif étendu de « déni d’accès offensif » en Asie du Sud-Est pourrait alors être, dans ce contexte, une piste à étudier. Assiste-on à la mise en place de stratégies de déni d’accès en Méditerranée ? Et quelles pourraient être les stratégies navales permettant de les contourner ?

Le déni d’accès russe en Méditerranée orientale…

Le théâtre syrien a d’abord été l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est ainsi devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Mais surtout, la Russie a mis progressivement en place une stratégie de déni d’accès au large de la Syrie : présence navale permanente au large des côtes, notamment via des sous-marins, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P doté de missiles de croisière anti surface (350 km de portée), mise en place de systèmes de défense aérienne de type S-400 (400 km de portée) et présence ponctuelle d’avions de patrouille maritime. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes2 dès que la présence américaine s’accroît. De plus, la Russie ferme, parfois pour plusieurs jours, des zones maritimes et aériennes au large de la Syrie, au prétexte d’exercices militaires, privant ainsi les autres pays d’accès libre et inconditionnel aux espaces au large de la Syrie3. Certaines de ces zones réservées se sont même parfois étendues jusqu’au Nord d’Israël pour les plus grands exercices, comme en septembre 2018 par exemple. Ces « zones fermées » créent ainsi une « barrière protectrice» pour la Syrie, forçant les aéronefs étrangers à voler à plus haute altitude (et donc à être plus facilement détectables) tout en obligeant les bâtiments étrangers à s’éloigner des côtes.

La présence navale russe en Syrie étant désormais pérenne4 et le déni d’accès établi, Moscou pourrait désormais chercher à étendre ce « modèle » à d’autres pays de la région, ce qui passe d’abord par des actions appuyées d’influence. Pour ce faire, la Russie semble d’abord privilégier son « retour » en Libye, ce qui s’observe au travers de son activisme vis à vis du LNA (Libyan National Army) du maréchal Haftar5, des mercenaires russes ayant même été aperçus auprès des forces du LNA en 2019. Obtenir de nouveau un point d’appui naval en Libye pourrait être l’objectif essentiel de Moscou qui pourrait alors y développer une stratégie de déni d’accès vis-à-vis de la Méditerranée centrale et du trafic maritime entre Gibraltar et Suez, en adaptant localement son « modèle syrien ». L’Algérie pourrait être également (mais dans un 2ème temps) un objectif de choix pour la Russie qui y est déjà très présente par ses livraisons d’armement. L’Algérie, par ses moyens de déni d’accès déjà conséquents (6 sous-marins de type Kilo, dont certains ont d’ailleurs effectué, avec l’appui technique russe, des tirs de missiles de croisière en 2019 ; systèmes antiaériens de typeS400) pourrait devenir un allié de Moscou s’il fallait, en temps de crise, effectuer des pressions non négligeables sur le trafic maritime proche du détroit de Gibraltar.

Les velléités turques de déni d’accès.

L’activisme naval turc s’observe d’abord par des démonstrations affirmées de puissance navale en Méditerranée. La marine turque a ainsi conduit en mars 2019, en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice national Mavi Vatan 2019, sa plus grosse séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique, mobilisant une centaine d’unité dont la quasi-totalité de ses bâtiments de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Ces démonstrations de force sont rendues possibles par une flotte nombreuse (1ère marine régionale par le tonnage avec 16 frégates et 10 corvettes) mais qui reste encore structurellement centrée sur des stratégies de déni d’accès (avec de nombreux sousmarins, patrouilleurs et frégates légères permettant le contrôle durable de zone).

Elle se voit également au travers des pressions et interférences effectuées sur les zones de forages de gaz offshore au large de Chypre. Ainsi, outre le fait de perturber les campagnes d’explorations étrangères6, la Turquie effectue, sous protection militaire constante, ses propres recherches sous-marines au sein même de la ZEE chypriote que la Turquie considère en partie comme sienne. Dans le même esprit, elle a conclu le 28 novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations7. Ces manœuvres se doublent d’une présence navale qui est devenue permanente à la fois dans la ZEE chypriote mais également depuis le début de l’année 2020 au large de la Libye8. De fait, certaines zones maritimes au large de la Libye et de Chypre sont en passe d’être soumises à un déni d’accès permanent, de par la simple présence militaire turque qui multiplie également les réservations de zones pour de prétendus « exercices ». En outre, la militarisation turque de Chypre Nord pourrait exacerber  cette tendance avec déjà le déploiement de drones de surveillance (à compétence maritime) et la future construction d’une base navale (zone de Gazimağusa probablement). Ces nouveaux moyens permettront ainsi d’appuyer les moyens navals déployés tout autour de l’île et compléter l’architecture de déni d’accès progressivement mise en place.

Quelles stratégies anti-déni d’accès en Méditerranée ?

Les dispositifs mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent à la fois les États-Unis (surtout vis à vis de la Russie) et les pays européens riverains de la Méditerranée qui semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. Le cas américain dans l’Ouest du Pacifique, au travers de son « déni d’accès offensif » le long de la 1ère chaîne d’îles pourrait alors être un exemple d’inspiration. Ainsi, les États-Unis, s’ils prennent en compte le réel déni d’accès chinois dans les mers de Chine, tentent désormais d’enrayer la propagation de cette stratégie plus en avant via une défense archipélagique en profondeur, la dispersion d’unités sur une multitude d’îlots stratégiques et la constitution d’axes politiques régionaux.

Cette stratégie mise ainsi d’abord sur le maintien de FONOPS (Freedom of Navigation Operations) dans les zones soumises à du déni d’accès. Pour plus d’efficacité, ces opérations doivent être très régulières, dotées de moyens conséquents et se faire en coalition afin de perturber les « certitudes » adverses quant à l’efficacité de son fait accompli. Dans le cadre Méditerranéen, de telles opérations pourraient ainsi se concevoir sous couvert de l’OTAN vis à vis de la Russie (en Méditerranée orientale notamment) et sous couvert de l’UE vis à vis de la Turquie (avec des patrouilles ostensibles et communes dans la ZEE chypriote et au large de la Libye)9.

Le deuxième volet de cette stratégie est la mise en place de bases insulaires isolées permettant d’endiguer, si besoin, par des moyens offensifs accrus (batteries côtières de missiles antinavires et dispositifs anti-aériens notamment) les actions adverses. Ces bases, à vocation initialement dissuasives, devront être logiquement disposées sur des positions maritimes stratégiques, à proximité des points de passage principaux. Sur le théâtre méditerranéen, l’application d’une telle stratégie pourrait alors passer par le réarmement de Chypre et de la Grèce (notamment de la Crète, Rhodes, Karpathos et certaines îles de la mer Egée) en moyens antinavires et anti-aériens conséquents. Ces moyens établiraient alors une menace de déni d’accès pesant sur la libre circulation des forces adverses, notamment à destination de ses propres zones « fermées » d’opérations (large de la Syrie, de Chypre et de la Libye). Malte, les îles italiennes de Pantelleria et Lampedusa pourraient être également équipées, faisant poser cette fois-ci une menace sur les bascules d’effort russes (renforcements des Flottes de la Baltique ou de la Flotte du Nord au profit des unités de la mer noire) transitant au sud de l’Italie, voire même sur les tentatives de déni d’accès au large de la Libye. Un renforcement des capacités de lutte anti sous-marine des acteurs impliqués dans cette stratégie d’anti déni d’accès devrait également être mis en place pour compléter cette défense multicouches. Le troisième volet est le resserrement des liens avec les alliés régionaux. Dans ce cadre, la Grèce, à la fois membre de l’OTAN et de l’UE semble bénéficier d’un rôle pivot. La Grèce est en effet sur le passage des bâtiments russes transitant de la mer noire vers la Méditerranée et peut donc leur faire poser un déni d’accès potentiel. En outre, les épisodes de tensions avec la Turquie dans le domaine naval, bien réels (incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques, question épineuse de Chypre) ont déjà poussé la Grèce à vouloir moderniser ses forces navales, notamment dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, tout en se rapprochant d’autres pays. Ainsi, tant la Grèce que Chypre cherchent à se rapprocher des principaux pays occidentaux, notamment des États-Unis10 et de la France pour faire face aux menaces constituées par l’activisme turc. Un axe régional antiturc semble également s’établir, associant la Grèce, Chypre, Israël et l’Égypte, en partie motivé par des intérêts gaziers offshore communs (développés au travers des projets EastMed et Eastern Mediterranean Gas Forum) que la politique « révisionniste » d’Ankara vis-à-vis de la ZEE chypriote menace régulièrement. Les marines égyptienne, grecque et chypriote effectuent d’ailleurs annuellement un exercice naval trilatéral (série des exercices Medusa), renforçant progressivement leur intégration régionale. Cette « intégration régionale » pourrait à terme inclure Israël et l’Egypte, ces deux pays pouvant éventuellement assurer, en lien avec les puissances occidentales, une protection du canal de Suez vis à vis de tout aventurisme turc ou russe dans cette zone. Ce rôle de « pôle de stabilité » est d’ailleurs déjà perceptible au travers des exercices réguliers conduits par les forces occidentales, notamment américaines, avec ces deux pays.

Une approche nécessairement graduelle et sectorielle.

La mise en place d’une stratégie d’anti déni d’accès en Méditerranée risque cependant d’être ralentie par les réticences politiques de certaines puissances occidentales. En effet, il est probable que l’OTAN et les États-Unis ne souhaitent pas davantage contraindre leur allié turc, déjà malmené par ses difficultés politiques intérieures, la crise syrienne et surtout l’influence russe, devenue omniprésente. En outre, des pays comme la Grèce et Chypre se sentent proches, sous certains aspects, de la Russie et dépendent également de celle-ci pour une partie de leur économie (tourisme essentiellement). Enfin, l’implication collective de l’UE dans la mise en œuvre de mesures fortes et contraignantes tant vis à vis de la Turquie que de la Russie reste sujette à caution. La route pour la mise en place d’une stratégie européenne d’anti déni d’accès apparaît donc délicate et compliquée.

Une solution pourrait toutefois résider dans une approche « différenciée » du problème en fonction des interlocuteurs. L’OTAN, et notamment les États-Unis secondés par la Turquie, pourrait ainsi se charger de contrer l’activisme russe en Méditerranée, ce qui ménagerait la Grèce et Chypre dans leurs relations avec la Russie et aurait pour avantage d’occuper massivement les moyens turcs à des opérations dans les objectifs et intérêts de l’Alliance. Une force navale permanente de l’OTAN en Méditerranée, composée essentiellement de moyens américains et turcs, et éventuellement sous commandement de ces derniers, pourrait alors être envisagée pour une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis de la Russie. En contrepartie de ce « réengagement » et de cette confiance renouvelée du camp occidental en la Turquie, celle-ci pourrait s’engager à limiter ses activités tant au large de Chypre que de la Libye. La mise en œuvre d’une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis des activités turques dans ces zones pourrait être ainsi facilitée et donnée à l’UE, notamment au couple franco-grec, éventuellement élargi à d’autres acteurs régionaux intéressés. Dans tous les cas, une synergie des stratégies devra être recherchée entre les puissances maritimes concernées (États-Unis, France et Grèce) pour faire face durablement à ces difficultés nouvelles d’entraves à la liberté de navigation en Méditerranée.

La Russie a déjà établi une zone de déni d’accès au large de la Syrie et la Turquie tente, plus progressivement, d’adopter cette même stratégie vis à vis de Chypre puis éventuellement de la Libye. En se fondant sur l’exemple américain en cours de mise en place en Asie du Sud-Est face à la Chine, une stratégie occidentale d’anti déni d’accès pourrait alors fragiliser les velléités régionales russes et turques en Méditerranée. En s’appuyant essentiellement sur la Grèce et Chypre (et dans une moindre mesure l’Italie), cette stratégie verrait alors la mise en place de FONOPS permanentes, la constitution d’axes régionaux et la militarisation de certaines îles situées sur des passages stratégiques. Une menace de déni d’accès serait alors posée sur ces mêmes forces navales adverses qui pourraient voir leurs mouvements et bascules de force entravés voire délégitimés. Une approche graduelle et sectorielle d’une telle stratégie pourrait être utilement recherchée par les puissances maritimes concernées par ces difficultés de déni d’accès en Méditerranée et notamment le trio composé par les États-Unis, la France et la Grèce.

 

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1  Les ambitions régionales turques se font jour depuis 2011 quand le Président Erdogan avait proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ».

2  Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes.

3  Les zones étant publiquement annoncées comme fermées via des avis aux navigateurs maritimes et aériens.

4  Selon un accord gouvernemental syro-russe signé à la fin de l’année 2017, les bâtiments militaires russes bénéficieront d’un accès pour 49 ans au port de Tartous. Celui-ci devrait être modernisé pour accueillir à terme jusqu’à 11 bâtiments russes, y compris les porte-aéronefs ou les unités à propulsion nucléaire.

5  Ce dernier ayant été d’ailleurs accueilli à bord du porte-avions Kuznetsov, au large des côtes libyennes en janvier 2017.

6  En mars 2018, des bâtiments turcs ont empêché un navire de la société ENI de poursuivre ses forages dans l’Est de Chypre.

7  Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entente pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui menacerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

8  Ce déploiement inédit marque ainsi, de par sa seule présence, son soutien au GNA (Government of National Accord) libyen, en complément de la protection des livraisons militaires par voie maritime.

9  Le lancement par l’UE, en mars 2020, d’une nouvelle opération maritime (dénommée « Irini ») en Méditerranée orientale afin de surveiller l’embargo sur les armes à destination de la Libye semble constituer un premier pas.

10  Renforcement capacitaire sur la base aérienne de Larissa voire de Souda Bay, augmentation du nombre d’escales de bâtiments américains, possibilité de livraisons de bâtiments multi missions.

 

La Russie face à la pandémie de coronavirus – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le 19 avril 2020, la Russie (147 millions d’habitants) comptait officiellement 42 853 cas confirmés de coronavirus et 361 décès dus au virus[1]. A Moscou, épicentre de l’épidémie en Russie (deux tiers des cas), les quelque 12 millions d’habitants sont soumis, depuis le 30 mars 2020, à un strict confinement (karantin), qui devrait durer au moins jusqu’au 1er mai. Les mesures de confinement varient selon les régions de cet immense pays d’une superficie de 17 millions de km2, où de nombreux foyers de coronavirus se sont déclarés dans la partie occidentale[2].

Cette crise du coronavirus constitue une véritable surprise stratégique[3] pour le pouvoir russe, dont l’agenda se trouve bouleversé dans plusieurs domaines. Le vote populaire, prévu le 22 avril, afin d’approuver la réforme constitutionnelle adoptée par la Douma le 11 mars dernier, qui pourrait notamment permettre au président Poutine de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036, a dû être repoussé à une date ultérieure. Par ailleurs, les commémorations du 75ème anniversaire de la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie et le défilé militaire, prévus le 9 mai 2020, lors du Jour de la Victoire (Den’ Pobedy), et qui devaient se dérouler en présence du président français, ont été décalées.

Sur fond de crise pétrolière avec l’Arabie saoudite (en dépit d’un compromis obtenu le 12 avril 2020 pour réduire la production de brut), la situation demeure préoccupante pour l’économie du pays, déjà affaibli par les sanctions internationales mises en place en 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie. La pandémie de coronavirus pourrait en effet provoquer la faillite de 3 millions d’entreprises tandis que le chômage menace désormais 8 millions de personnes. La croissance de l’économie russe devrait chuter de 3 à 5 % en 2020 selon les estimations de la Chambre de commerce et d’industrie de la Fédération de Russie[4].

Cependant, en dépit de ces contretemps malencontreux au plan intérieur, la Russie s’est attachée dès le début de la pandémie, à saisir l’occasion d’exercer son influence sur la scène internationale en offrant notamment une aide médicale aux Etats-Unis, à l’Italie et à la Serbie.

 

I.          Le spectre de l’instauration d’un « cyber-goulag » sous prétexte de lutte contre le coronavirus en Russie 

Dans sa gestion de la crise du coronavirus, le gouvernement russe a fait le choix d’une posture de plus en plus autoritaire en s’appuyant sur une communication lénifiante. Force est de constater, à ce stade, que le pouvoir, sous prétexte de pandémie, poursuit le verrouillage de la société russe et réduit davantage les libertés fondamentales de la population en invoquant la nécessité d’agir dans le sens d’un intérêt général qui est celui du droit à la vie dans le cadre de l’urgence sanitaire. Cette évolution délétère a conduit certaines personnalités politiques telles que Daria Besedina et Maxim Katz, à évoquer une dérive vers « un cyber-goulag » et un “camp de concentration numérique”[5].

Un mois après l’annonce par les autorités chinoises de l’existence d’un cluster de pneumonie virale à Wuhan, province de Hubei, le 31 décembre 2019, la Russie a annoncé le 31 janvier 2020, la découverte de ses premiers cas de malades du coronavirus sur son territoire national[6]. Il s’agissait de deux ressortissants chinois. Entré en fonctions le 15 janvier 2020, le nouveau Premier ministre russe Mikhaïl Michoustine, a ordonné la fermeture, à compter du 31 janvier 2020, de la frontière extrême-orientale du pays. 16 des 25 points de passage le long de la frontière russo-chinoise longue de 4200 kilomètres ont été fermés[7]. L’évacuation de plus de 3000 Russes présents dans la province de Hubei, berceau de la pandémie et dans l’île de Hainan, a également été annoncée. La Russie a suspendu la délivrance de visas pour les Chinois travaillant sur le territoire russe, tandis que les liaisons aériennes avec la Chine ont été réduites au minimum. A noter que les hydrocarbures constituent près des deux tiers des exportations de la Russie vers la Chine, principalement du pétrole brut circulant dans les pipelines, qui ne devrait pas être affecté par la fermeture des frontières. Par ailleurs, si les liaisons ferroviaires vers la Chine (à l’exception de la liaison Moscou-Pékin) sont interrompues, ces mesures ne concernent pas le fret[8].

A la suite de la déclaration de l’OMS, le 11 mars, qualifiant l’épidémie de coronavirus de pandémie, la Russie a fermé ses frontières occidentales à compter de la deuxième semaine de mars, afin de bloquer l’entrée des étrangers. Elle a également fermé sa frontière avec le Belarus, au risque d’irriter le président biélorussien Alexandre Loukachenko, qui, niant l’ampleur de la pandémie, refuse toujours, à ce jour, d’imposer des mesures de distanciation sociale[9]. Il faudra attendre le 27 mars pour que l’ensemble des vols réguliers et vols charters entre la Russie et d’autres pays, à l’exception de ceux dédiés au retour des Russes à partir de l’étranger, soient suspendus[10].

En ce qui concerne les mesures appliquées à la population, le pouvoir a décidé d’adopter une approche autoritaire. Dans un discours du 28 mars, le président russe annonce la fermeture des écoles, des restaurants, des cafés et autres établissements non-essentiels, dans le cadre d’une période de « congés ». Dans la région de Moscou, les habitants ont été autorisés, dans un premier temps, à quitter leur domicile en cas d’urgence médicale, pour se rendre au travail ou aller acheter de la nourriture ou des médicaments. Ils étaient contraints d’évoluer dans un rayon de 100 m autour de leur domicile pour promener leur animal de compagnie. Les autorités ont tenté d’utiliser leur réseau de caméras de reconnaissance faciale, mais celui-ci, à la différence de la Chine, a des capacités encore limitées. A Moscou, les autorités s’appuient sur 170 000 caméras de surveillance pour surveiller la population.

Cependant, depuis le 15 avril, l’étau s’est resserré de manière drastique. Si les personnes se rendant à leur travail peuvent toutefois bénéficier d’un laissez-passer spécial illimité, désormais, toute personne âgée de plus de 14 ans et résidant dans Moscou et sa région doit, pour pouvoir se déplacer, utiliser un code barre spécifique (code QR), après avoir téléchargé une application sur son smartphone ou s’être inscrite sur un site web du gouvernement. Les citoyens doivent déclarer aux autorités un itinéraire et un motif de sortie à l’avance. Tout d’abord, appliquée aux personnes utilisant les transports en commun, la mesure sera peu à peu étendue à de courts trajets au sein même des quartiers d’habitation. Les forces de sécurité sont habilitées à scanner ces codes et à sanctionner les contrevenants avec des menaces de peines de prison pour les récalcitrants. Selon CNN, les résidents ne peuvent obtenir que deux laissez-passer par semaine, chacun valable pour une journée[11].

 

II.        La mise en exergue du rôle des forces armées russes dans la lutte contre le coronavirus  

La crise du coronavirus, constitue une occasion inespérée pour la Russie d’exercer son soft power à l’étranger tout en glorifiant l’action humanitaire de ses forces armées dans la lutte mondiale contre la pandémie.

Au plan intérieur, selon Krasnaja Zvesda (L’Etoile rouge), outil de communication du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, la situation épidémiologique dans les forces armées demeurait stable et entièrement sous contrôle[12]. 11 000 militaires auraient été testés. L’ensemble des forces seraient soumises à des contrôles quotidiens de température grâce à l’installation de 5554 points de contrôle de température, tandis que des unités avaient été spécialement affectées à la désinfection des locaux et équipements. En cas de suspicion de maladie, les militaires seraient immédiatement envoyés dans des structures médicales pour y subir des tests avant d’être placés en confinement obligatoire, comme cela a été fait pour les équipages de deux sous-marins de la Flotte du Nord[13]. Dans son bulletin de veille épidémiologique du 4 avril 2020, le ministère de la Défense russe indiquait qu’aucun cas de coronavirus n’avait été détecté dans les forces armées[14]. 2782 respirateurs artificiels seraient disponibles. Par ailleurs, le 26 mars, le ministre de la Défense, le général Sergueï Choïgou, a indiqué que l’armée avait reçu un don d’un million de masques et de 200 000 tests de coronavirus de la part du milliardaire chinois Jack Ma[15]. Il a déclaré le 7 avril que l’armée était totalement préparée à faire face à la pandémie et qu’elle avait entamé une série d’exercices dans ce sens à la suite du discours présidentiel du 25 mars dernier[16]. Pour rappel, à son crédit, le général Choïgou a été ministre de l’EMERCOM, le ministère des situations d’urgence pendant près de deux décennies. Plus de 3 500 hommes sous la supervision de l’armée sont en train de construire 16 hôpitaux temporaires. L’ensemble de ces mesures coûteraient 9 milliards de roubles. Le Barents Observer, publication indépendante spécialisée dans la région Arctique, notait le 7 avril, que l’armée russe n’avait pas réduit ses activités, comme en témoignaient un exercice dans la péninsule de Kola, début avril, ou l’incorporation de 135 000 appelés du contingent dans le cadre de la conscription à partir du 1er avril[17]. Cependant, le ministère de la Défense a reconnu, la semaine dernière, que des dizaines de cadets et d’instructeurs de l’académie navale Nakhimov, avaient été testés positifs au coronavirus à Moscou[18]. Par ailleurs, ce même ministère a indiqué que quelque 15 000 soldats ayant participé aux répétitions du défilé du Jour de la Victoire, le 1er avril, allaient être confinés sur leurs bases, pendant deux semaines. Cette déclaration fait suite à la diffusion d’une vidéo clandestine montrant les répétitions du défilé à Moscou au mépris des mesures de distanciation sociale imposées au même moment dans la capitale[19].

Au plan de l’aide internationale, à partir du 22 mars, la Russie a acheminé vers le Nord de l’Italie, par voie aérienne militaire puis par camions, une aide médicale à savoir, 180 médecins, des infirmières ainsi que des respirateurs et des masques. Étiquetés «From Russia with Love», les avions et les camions ont célébré l’amitié entre les deux pays, mettant ainsi en scène une opération de communication en faveur de la Russie. Domenico Arcuri, le commissaire du gouvernement italien en charge de la gestion de la crise du Covid-19, a exprimé la gratitude du gouvernement italien vis-à-vis du gouvernement russe[20]. Des voix discordantes se sont élevées dans un reportage du journaliste Jacopo Iacoboni publié dans le journal La Stampa citant de hauts responsables italiens qualifiant l’aide russe d’«inutile». Par ailleurs, le même quotidien a révélé que les 122 officiers de l’unité de défense contre les armes radiologiques, chimiques et biologiques, présents sur le territoire italien étaient placés sous le commandement du général Sergueï Kikot, un personnage controversé en Occident depuis qu’il a affirmé qu’aucune arme chimique n’avait été utilisée par le régime de Bachar el-Assad[21]. Ces développements laissent supposer que les forces russes, particulièrement entraînées au combat NRBC, trouvent un intérêt à observer in situ les conséquences d’une épidémie virale dans un pays étranger.

Le 25 mars, au lendemain de la visite du ministre de la Défense russe à Damas, un cargo de la Marine russe Dvinitsa-50, a été observé dans le détroit de Bosphore. Le navire a acheminé des ambulances ainsi que des équipements médicaux destinés à combattre le coronavirus en Syrie. L’Iran a également bénéficié d’une aide médicale fournie par la Russie[22].

Le 2 avril, un avion de transport militaire russe An-124 transportant de l’aide médicale à destination des Etats-Unis, sous forme de masques et de respirateurs, a atterri à New York, métropole durement touchée par la pandémie. Le président Trump a exprimé sa gratitude vis-à-vis de la Russie, tandis que certains observateurs dénonçaient une opération de propagande[23]. 

Enfin, après un accord entre Vladimir Poutine et le président de la Serbie, Aleksandar Vučić, il a été convenu début avril que la Russie fournirait des équipes médicales composées de 87 médecins militaires et de spécialistes en virologie et en épidémiologie, équipés de matériels de diagnostic et de désinfection. 11 vols étaient prévus.

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En dépit du caractère tardif des mesures prises par le pouvoir russe pour endiguer la propagation du virus et du désastre sanitaire qui s’annonce sur l’ensemble du territoire de la Fédération, la Russie a su indubitablement instrumentaliser la crise afin d’accroître son influence à l’échelle globale. Il n’est pas certain cependant que le régime russe résiste à la crise économique grave qui couve sous les cendres de la pandémie, et ce malgré la volonté de Vladimir Poutine d’amortir le choc d’un effondrement par une série de mesures annoncées à la mi-avril en faveur des entreprises du pays. Le 26 mars dernier, il a lancé un appel au G7 en faveur d’une levée des sanctions internationales.

[1] “Coronavirus in Russia: The Latest News – April 19”, The Moscow Times, 19 avril 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/04/19/coronavirus-in-russia-the-latest-news-april-19-a69117].

[2] Cf. Carte des cas de coronavirus sur le territoire russe sur le lien: https://www.themoscowtimes.com/2020/04/18/coronavirus-in-russia-the-latest-news-april-17-a69117

[3] Même s’il n’y a pas dans ce cas d’adversaire défini, la notion de surprise stratégique fait référence, selon le politologue Corentin Brustlein, à une « situation de choc ou de sidération, aux plans psychologique et organisationnel, résultant d’une action offensive adverse, révélant une impréparation relative de la victime et lui imposant d’ajuster les moyens, voire les objectifs, de sa posture stratégique » in Corentin Brustlein : « La surprise stratégique, de la notion aux implications », Institut français des relations internationales (IFRI), Paris, 2008.

[4] Jake Cordell and Stanislav Zakharkin: “Analysts Fear the Economic Impact of Russia’s April Coronavirus Shutdown Will Be Catastrophic”, The Moscow Times, 3 avril 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/04/02/russia-economy-coronavirus-analysts-fear-economic-impact-russias-april-coronavirus-shutdown-catastrophic-a69851]

[5]JC Robles: “Moscow’s Digital Tracking ‘Cyber Gulag’ Helps Enforcing Lockdown by Tracking People”, Tech Times, 14 avril 2020. [https://www.techtimes.com/articles/248814/20200414/moscows-digital-tracking-cyber-gulag-helps-enforcing-lockdown-by-tracking-people.htm]

[6] ”Coronavirus: la Russie annonce deux premiers cas confirmés sur son territoire ”, Le Figaro, 31 janvier 2020. [https://www.lefigaro.fr/flash-eco/coronavirus-la-russie-annonce-deux-premiers-cas-confirmes-sur-son-territoire-20200131]

[7] Kirill Zykov : “Prime Minister Mishustin closed Russia’s border with China to prevent the spread of the deadly coronavirus”, The Moscow Times, 30 janvier 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/01/30/russia-closes-far-east-border-over-coronavirus-a69100]

[8]Jake Rudnitsky; Evgenia Pismennaya: “Russia Closes Border With China to People, Not Goods”, Bloomberg, 30 janvier 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-01-30/russia-closing-border-with-china-to-affect-people-not-goods]

[9] Artyom Shraibman :”Coronavirus Inflames Russia-Belarus Quarrel”, Carnegie Moscow Center, 25 mars 2020. [https://carnegie.ru/commentary/81361]

[10] “Домодедово закрыл галерею международных рейсов”, Agence TASS, 3 avril 2020. [https://tass.ru/ekonomika/8156133]

[11] Mary Ilyushina : “Moscow rolls out digital tracking to enforce lockdown. Critics dub it a ‘cyber Gulag’”, CNN Online, 14 avril 2020. [https://edition.cnn.com/2020/04/14/world/moscow-cyber-tracking-qr-code-intl/index.html]

[12]“Ситуация стабильная и контролируемая”, Krasnja Zvesda, 15 avril 2020. [http://redstar.ru/situatsiya-stabilnaya-i-kontroliruemaya/]

[13] Igor Delanoë : “La marine russe touchée par le COVID-19 », L’Observatoire CCI France-Russie, 28 mars 2020. [https://www.obsfr.ru/fr/blogs-et-videos/evenement/article/covid-19-dobralsja-do-rossiiskogo-flota.html]

[14] Бюллетень по санитарно-эпидемиологической обстановке в ВС РФ на 4 апреля 2020, 4 avril 2020. [http://мультимедиа.минобороны.рф/multimedia/infographics/sanitaryconditions/gallery.htm?id=75202@cmsPhotoGallery]

[15] “Китайский предприниматель передал России более 1 млн масок и 200 тыс. тестов для выявления COVID-19”, Site Internet du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, 26 mars 2020. [https://function.mil.ru/news_page/country/more.htm?id=12283950@egNews]

[16] Ian Bratskij: “Шойгу: ВС РФ продемонстрировали готовность к борьбе с коронавирусом в ходе внезапной проверки”, TV Zvesda, 7 avril 2020. [https://tvzvezda.ru/news/forces/content/2020471345-Tq9D8.html]

[17] Atle Staalesen :“Defense Minister Shoigu says Armed Forces are fully prepared for coronavirus”, Barents Monitor, 7 avril 2020. [https://thebarentsobserver.com/en/security/2020/04/defense-minister-shoigu-says-armed-forces-are-fully-prepared-coronavirus]

[18] “31 coronavirus confirmed in 31 pupils of Nakhimov naval school”, Corona24 News, 17 avril 2020. [https://www.corona24.news/c/2020/04/17/31-coronavirus-confirmed-in-31-pupils-of-nakhimov-naval-school-society.html]

[19] Andrew Roth: “Russia quarantines thousands of soldiers after parade rehearsals”, The Guardian, 20 avril 2020. [https://www.theguardian.com/world/2020/apr/20/russia-quarantines-thousand-of-soldiers-after-parade-rehearsals-coronavirus]

[20] Robin Emmott, Andrew Osborn :”Russian aid to Italy leaves EU exposed”, Reuters, 26 mars 2020. [https://uk.reuters.com/article/uk-health-coronavirus-russia-eu/russian-aid-to-italy-leaves-eu-exposed-idUKKBN21D28N]

[21] Natalia Antelava and Jacopo Iacoboni: The influence operation behind Russia’s coronavirus aid to Italy”, CodaStory, 2 avril 2020. [https://www.codastory.com/]

[22] Maxim A. Suchkov: “Intel: Why Moscow is dispatching its military to fight coronavirus in Syria, Italy”, Al-Monitor, 24 mars 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/03/intel-moscow-military-fight-coronavirus-syria-italy.html]

[23] Anton Troianovski: “Turning the Tables, Russia Sends Virus Aid to U.S.”, The New York Times, 2 avril 2020. [https://www.nytimes.com/2020/04/02/world/europe/coronavirus-us-russia-aid.html]

 

 

 

Erdogan – Stratège ou voyou – par Jean-Philippe Pierre

Jean-Philippe PIERRE, Directeur du Centre Méditerranéen Innovation et Economie de Défense à l’institut FMES

Docteur en géographie-géopolitique

La Turquie de Recep Tayyip Erdogan (RTE), jusqu’à présent 19ème économie mondiale, connait depuis quelques années de réelles difficultés économiques. Forte d’une population de 83 millions d’habitants dont près du quart a moins de 15 ans, il s’agit d’une société en pleine transformation. La tertiarisation de l’activité[1] (55% du PIB pour 55,4% de la population active en 2019) a pris le dessus sur les secteurs agricole (5,8% de la richesse nationale) et industriel (29,1%). Le chômage touche 13,4% de la population active (octobre 2019) et l’inflation atteint un niveau record de 12,15% en janvier 2020. L’AKP, parti de la justice et du développement, parti d’Erdogan au pouvoir depuis 2002 s’est vu sanctionné lors des élections municipales du 31 mars 2019 par la perte des villes d’Ankara et d’Istanbul, qu’il contrôlait depuis 15 ans.

Cette déconvenue électorale au-delà du problème migratoire qui a pesé sur ce scrutin, a été prise comme un avertissement par le chef de la majorité qui a redoublé d’efforts pour sortir de cette ornière économique. Sa stratégie s’appuie à la fois sur l’entretien d’un sentiment victimaire et le retour à un esprit conquérant.

Elle consiste dans un premier temps à chercher des solutions pour sortir du piège intérieur que constituent ces difficultés économiques, puis à créer des alliances d’intérêts et de valeurs divers et enfin à imposer des situations toujours plus osées à ses partenaires.

 

Sortir du piège intérieur – la fuite en avant.

Les mesures de correction internes de la balance commerciale déficitaire depuis 2003[2], ont contribué à appauvrir les turcs. En effet, l’endettement du secteur privé est passé de 29,9 % du PIB en 2007 à 69 % en 2019 et la monnaie a perdu un tiers de sa valeur ces deux dernières années. Sans une diminution de sa dépendance énergétique, une nette amélioration de son attrait pour les investisseurs étrangers et un assouplissement de ses relations avec ses partenaires américains et européens, la Turquie est condamnée à une course perpétuelle aux subsides. Le jeu ambigu de Recep Tayyip Erdogan ne semble pas aller dans le sens d’une remise en question et d’un assainissement des relations extérieures.

Erdogan ou le chaud et le froid.

Dans un portrait rédigé pour le blog de l’institut Montaigne[3], François Livet après l’élection présidentielle turque de juillet 2018 résumait ainsi ce nouveau mandat du « nouveau sultan » : … « Il peut, en cet été 2018, poursuivre son rêve d’une Turquie complètement remodelée qu’il domine presque sans contrepoids, non sans rappeler au fond Kemal Atatürk, dont d’ailleurs il commence à revendiquer l’héritage. Les prisons du pays sont remplies d’opposants, les médias sont muselés, le patronat a dû se soumettre, l’armée, la justice, les administrations ont été épurées. La guerre contre les Kurdes du PKK est relancée ». Cet extrait résume à lui seul la personnalité duale du personnage. En effet, le charismatique président turc affiche deux visages. Celui d’un « libéral » qui s’est battu pour l’intégration de la Turquie à l’Union européenne et celui du conservateur qui, soutenu par les Frères musulmans, conforte les classes populaires dans leur modèle patriarcale et nationaliste. Et, en ce début de seconde mandature, force est de constater que la relation avec l’Union européenne a été instrumentalisée par l’AKP pour contrer les nostalgiques du kémalisme, et insidieusement réinstaurer un Etat religieux, et sert d’exemple vertueux au profit de l’idéologie frériste.

Résumer RTE à sa seule accointance au courant des frères musulmans serait néanmoins une erreur. Erdogan est avant tout un pragmatique et un opportuniste. Les alliances et mésalliances auxquelles il habitue les observateurs en attestent. Le traitement de l’affaire Jamal Khashoggi, assassiné par des « agents » saoudiens sur le territoire turc en est une excellente illustration. Dans un premier temps, il dénonce lui-même le crime puis, en Turquie plus rapidement qu’ailleurs, les suites de l’affaire sont passées sous silence. A posteriori, nous pouvons en déduire deux conséquences. En premier lieu, c’est une affirmation de la non vassalité de la Turquie vis-à-vis de l’Arabie-Saoudite et dans un second temps, il s’agit d’un moyen de pression qui pourra être utilisé lors de négociations ultérieures.

Fin négociateur, le président Erdogan semble assez peu se soucier des moyens, seuls les résultats comptent et cette attitude qui peut sembler déstabilisante pour un Occidental est plutôt acceptée dans la culture moyen orientale. D’un autre côté, la situation intérieure du pays l’oblige à adopter une attitude moins déterminée.

Une économie exsangue et des perspectives limitées.

Contre coup de la crise de 2008, effets de la corruption, inadaptation de l’industrie et forte dépendance énergétique ne sont que quelques-unes des causes des inquiétudes qui pèsent sur l’avenir de la Turquie.

Sa population partagée équitablement entre les habitants des grandes villes et celles des villes moyennes et des ruraux subit cette situation économique morose de manière très différente. Les urbains des grandes villes principalement dans les régions d’Istanbul, Ankara, Izmir, à la frontière sud à Adana et Baziantep et au Nord dans la région de Samsun, sont très sensibles à la chute de la livre turque et au chômage. Avec un taux d’alphabétisation de 99, 48 % (2015), cette partie de la population est attachée à un mode de vie ouvert à la mondialisation, elle est très liée avec la diaspora installée en Europe. Les tensions économiques de cette dernière décennie et le retour du fait religieux dans l’espace public turc (comme le port du voile…) les inquiètent. Les résultats des dernières élections municipales, au printemps 2019, illustrent cette inquiétude, l’AKP a perdu Istanbul où Binali Yildirim, un proche d’Erdogan a été battu par une coalition de l’opposition. Il s’agit bien là d’un vote sanction contre un parti, l’AKP, qui exerce pourtant un contrôle total sur l’appareil d’Etat. La population rurale est à l’inverse toute acquise au camp conservateur. Moins sensible aux difficultés économiques du fait de la solidarité familiale et villageoise, elle est bien plus concernée par les problèmes liés aux afflux de populations réfugiées des pays voisins notamment les 3,6 millions de réfugiés syriens et à la préservation de leur mode de vie patriarcal. Le discours nationaliste et conservateur du président y trouve un écho très favorable. Les scores enregistrés par l’AKP dans l’Est et le centre du pays attestent de ce soutien populaire même si une érosion, inquiétante pour le pouvoir et liée au phénomène migratoire, est perceptible.

La Turquie est à la frontière de zones très riches en énergies fossiles (Moyen-Orient et Asie-centrale) et de l’Union Européenne. Elle constitue un point de passage majeur pour le transport d’hydrocarbures. Plus de 2 millions de barils par jour (Mb/j) de matières énergétiques transitent par ses détroits. Ne produisant que 7% de ses besoins elle dépend des productions Irakiennes, Iraniennes pour le pétrole et 60 % de sa consommation de gaz lui est fournie par la Russie. Ses infrastructures gazoducs, oléoducs et plates formes de transformation (GNL) ont atteint leurs capacités maximales, de lourds investissements sont actuellement consentis pour faire passer les capacités de stockage de 5 à 20 % des importations annuelles de gaz. Cette forte dépendance énergétique rend la Turquie vulnérable aux ruptures d’approvisionnement et aux tensions géopolitiques. Ceci explique entre autres le jeu ambigu du président turc vis-à-vis de ses voisins ou de la Russie. Sur le plan industriel, la situation n’est pas meilleure, nous l’avons vu précédemment, la balance commerciale est en déséquilibre quasi chronique. Les autorités misent fortement sur le secteur de l’économie maritime et de défense par la mise en œuvre d’une stratégie très offensive visant à utiliser les capacités de sous-traitance des entreprises turques à développer des partenariats stratégiques (Asie centrale, alliés et pays du Moyen-Orient), à développer des accords de coopération industrielle et à occuper le terrain laissé par les anciens pays colonisateurs en Afrique. Malgré ces efforts et un doublement des chiffres de l’export sur la période 2010 – 2014 (de 0,8 Md$ à 1,6 Md$), les perspectives ne sont pas depuis à la croissance.

Enfin, la corruption est une affaire de pouvoir en Turquie. Comme c’est souvent le cas dans les démocraties autoritaires, le « clan » au pouvoir profite de sa position dominante pour s’affranchir des règles. Les accusations et les scandales de fraudes, de blanchiment d’argent, de corruption et de clientélisme sont récurrentes depuis l’accession au pouvoir d’Erdogan. En 2013 par exemple, à quelques mois des élections locales, le gouvernement du Premier ministre turc Erdogan est touché par un scandale de corruption sans précédent. Dix ministres y ont été démissionnés et 70 officiers de police ont été limogés pour des affaires d’attributions de permis de construire illégaux et de malversations financières. L’Indice de perception de la corruption [4](IPC) en 2018 montre que la lutte contre la corruption est au point mort dans la plupart des pays et en particulier en Turquie qui enregistre un net recul de 8 places (78ème sur 180 pays) en affichant un score de 41/100 sachant que dans l’IPC, les démocraties bien établies obtiennent en moyenne un score de 75 points et les démocraties imparfaites un score moyen de 49.

Ces difficultés financières, le manque de crédibilité du fait des affaires de corruption et la baisse du soutien populaire dans les grandes villes semblent des phénomènes durables qui rendent l’exercice du pouvoir complexe et fragile.

Désigner des boucs émissaires.

Pour sortir de l’impasse politique, le maître d’Ankara joue la carte des boucs émissaires. Chacune de ses interventions est une nouvelle désignation tantôt les Kurdes, les terroristes, les réfugiés, tantôt les Européens, les Israéliens ou les Saoudiens. Evitant les postures victimaires, il préfère se poser en juge, il assène ses théories et impose ses décisions, il a le pouvoir, en use et en abuse surtout vis-à-vis de ceux qui donnent des signes de faiblesse.

Particulièrement cinglant vis-à-vis des Européens, le nouveau Sultan comme les médias occidentaux le surnomment, stigmatise leur manque de soutien et leur manque d’engagement. Les réticences à l’entrée de la Turquie dans l’UE sont pour lui une véritable aubaine. Il peut ainsi justifier que malgré d’« immenses efforts » en matière de démocratie et d’organisation, l’UE a rejeté les Turcs, alimentant un nationalisme déjà bien ancré. Conscient que l’UE a du mal à parler d’une seule voix sur les sujets sensibles, il en profite pour jouer la carte de la migration. Sur ce sujet, il est gagnant sur deux tableaux. Sur le plan des relations internationales, il pratique le chantage avec les Européens et soutire des aides financières importantes. Sur le plan intérieur, il se dédouane du problème de l’accueil des réfugiés syriens en rejetant la faute sur l’UE qui ne veut pas les accueillir.

La guerre est également un bon moyen de masquer les problèmes du pays. Surtout si elle est conduite contre un ennemi qui fait l’unanimité contre lui. Les Kurdes, et en particulier le PKK, sont considérés comme une menace majeure pour la Turquie même si leurs communautés associant celles de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran semblent incapables de se fédérer. Les inimitiés historiques qu’ils suscitent justifient l’actuelle intervention militaire d’Ankara dans la poche d’Idlib.

Enfin, la présence des réfugiés, même si elle présente un défi important pour Erdogan, est également l’occasion d’une instrumentalisation. En effet, il obtient d’une part des aides substantielles de l’UE pour les accueillir, et d’autre part, ils sont tenus pour partie responsables des difficultés économiques du pays. Même si les estimations hautes du nombre de réfugiés syriens est de 3, 6 millions, le président turc n’hésite pas à gonfler les chiffres, il annonce régulièrement plus de 5 millions, pour en tirer encore plus d’avantages.

Le double jeu de RTE est donc une véritable stratégie qu’il déploie pour faire face à ses propres difficultés ou à celles du pays. Cette duplicité est particulièrement complexe et trouble les relations entre les Etats de la région.

 

L’allié de tous les camps.

Faute d’offrir des perspectives économiques à son pays, l’ambitieux président turc en plus de désigner des responsables à ses difficultés, cherche des alliances qui lui permettent de montrer qu’il porte haut les intérêts de la Turquie. Si cette stratégie fonctionne assez bien vis-à-vis d’entités ou de leaders moins déterminés, elle a peu d’effets vis-à-vis de personnalités plus affirmées, mais l’habileté politique et la capacité à se dédire de Recep Tayyip Erdogan lui permettent néanmoins de s’imposer si ce n’est en maître du jeu, au moins en tant que partenaire incontournable.

Le pari de la Russie.

La complexité de la guerre en Syrie et l’incapacité des Occidentaux à dépasser leurs analyses manichéennes a permis à des acteurs plus pragmatiques de prendre l’initiative et de remettre en cause les équilibres internationaux. Ainsi, RTE a su se placer en allié de circonstance de la Russie.

La guerre en Syrie a offert au moins trois succès à la Russie. Elle a pu revenir au sein du groupe des quelques nations qui disposent de capacités et de savoir-faire militaires de premier plan, elle s’est établie durablement sur les rives de la Méditerranée et elle a conforté sa position dominante dans la distribution des énergies fossiles vers l’UE. Ces opportunités, elle les a saisies sans que la puissance américaine ne puisse s’y opposer. Dans cette entreprise, Erdogan a monté sa capacité à adapter sa politique à la situation.

Dans un premier temps, alors qu’elle combattait le régime syrien au côté des occidentaux, l’aide apportée par Ankara à certaines milices jihadistes a contribué à affaiblir leur détermination puisqu’ils cherchaient à tout prix à éviter de se retrouver prisonniers d’un bourbier à l’issue incertaine. Dès 2014, alors que les occidentaux ont revu leur soutien aux opposants de Bachar al Assad, des enquêtes menées par des journalistes d’Hürriyet Dailly News et de Radikal (quotidiens Turcs appartenant au groupe Dogan) ont apporté des preuves de l’implication des services de renseignement turcs (MIT) et de responsables de l’association islamiste Humanitarian Relief Foundation (IHH), proche du gouvernement et des frères musulmans, dans l’acheminement d’armes aux rebelles syriens et dans les soins apportés aux jihadistes blessés.

Puis, en septembre 2017, l’achat pour 2,2 milliards d’euros de missiles russes antiaériens S-400 incompatibles avec le système de défense de l’OTAN, a semé la confusion au sein du camp occidental. Cette acquisition de S-400 équipés de radars pouvant peut-être déchiffrer les secrets technologiques du F-35, le fleuron de 5ème génération de la chasse américaine, a non seulement semé l’inquiétude mais également souligné un manque de confiance dans les capacités de l’organisation à assurer la couverture sol-air de l’un de ses membres.

Enfin, sur le plan politique, l’accord de Sotchi du 22 octobre 2019, conclu entre Russes et Turcs met définitivement hors de course les Européens et Américains. Cet extrait d’article de l’envoyé spécial de RFI, Daniel Vallot montre les deux chefs d’Etat comme des faiseurs de paix : Recep Tayyip Erdogan a salué un accord « historique ». Vladimir Poutine a quant à lui évoqué des solutions « décisives ». À l’issue d’un entretien de plus de cinq heures, les deux dirigeants sont finalement parvenus à un accord par lequel la Turquie s’engage à ne pas reprendre son offensive militaire dans le nord de la Syrie, en échange de quoi la Russie promet un retrait des forces kurdes tout au long de la frontière. Ce sont les Américains qui par leur retrait soudain ont permis cette offensive et ce sont les Russes qui obtiennent un cessez le feu. Erdogan, par son renoncement à poursuivre son opération contre les Kurdes, revient dans le jeu diplomatique dont il avait perdu le contrôle. Il prouve aux Turcs sa détermination à lutter contre les Kurdes et à trouver une solution pour réinstaller les réfugiés syriens en Syrie et par la même occasion, il passe pour un dirigeant raisonnable et un habile négociateur. Plus récemment, le cessez-le-feu entre la Russie et la Turquie pour stopper l’escalade de violence à Idlib conclu le jeudi 5 mars 2020 relève de la même logique.

 

La proximité entre les deux dirigeants s’appuie sur leur pragmatisme et peut également se comprendre par leur longévité partagée : Vladimir Poutine est aux affaires depuis 21 ans et Recep Tayyip Erdogan depuis 17 ans. A titre indicatif, ils ont vu passer 4 présidents américains sur cette période.

Le mauvais garçon de l’OTAN.

L’habileté politique du président turc lui permet tout en étant membre de l’OTAN, de s’y comporter comme bon lui semble. Conscient de son poids au sein de l’organisation, la Turquie, au-delà de la seconde plus grande armée après les Etats-Unis avec un budget de 18,2 milliards de dollars y tient un rôle stratégique du fait de l’implantation d’un poste de commandement des forces terrestres de l’OTAN à Izmir, le LANDCOM et d’un radar AN/ TPY-2[5] sur la base militaire de Kürecik, à Malatya dans le centre Est, dans le cadre du système de défense anti-missile de l’OTAN (NATO Ballistic Missile Defence, BDM).

Fort de cette position, RTE prend des libertés vis-à-vis de ses alliés. Le projet d’implantation d’une base navale à Gazimagusa en République Turque de Chypre Nord (RTCN) est une des nombreuses illustrations de cette attitude. Ses décisions sont régulièrement ressenties comme des provocations par les autres membres, mais aucun d’entre eux ne s’aventure à y répondre, ce qui l’incite à repousser les limites. Ses outrances verbales, comme en décembre dernier à l’encontre du président français au sujet de sa déclaration sur la « mort cérébrale » de l’OTAN en sont le parfait exemple. Pour mémoire, lors d’un discours prononcé à Istanbul, il s’est adressé au président Macron dans les termes suivants : “Ces déclarations ne siéent qu’à ceux dans ton genre qui sont en état de mort cérébrale”…”Fais d’abord examiner ta propre mort cérébrale !”.

Au-delà d’un verbe fort, RTE manie avec efficacité le rapport de force et même le chantage. En réponse aux menaces de sanctions infligées à son pays contre l’achat de systèmes de défense antiaérienne S-400 russes, Il a ainsi, par la voix de son ministre des Affaires étrangères M. Mevlut Cavusoglu averti les autorités américaines qu’il pourrait fermer à l’US Air Force la base aérienne d’Incirlik, dans le sud de la Turquie. Le ministre Cavasoglu début décembre 2019 déclarait « Nous évaluerons le pire des scénarios et prendrons une décision. Si les États-Unis imposent des sanctions contre la Turquie, alors la question des bases d’Incirlik et de Kureggik pourrait être à l’ordre du jour »,

Cette attitude provocatrice est clairement délibérée. Pour la population turque, cette posture confère au président Erdogan une certaine autorité vis-à-vis de ses partenaires, ce qui lui vaut un soutien populaire empreint de fierté et d’admiration. Pour ses contradicteurs, il inspire la crainte car il se montre imprévisible et incontrôlable. Pour ses alliés enfin, c’est un trublion avec lequel ils sont obligés de composer.

Des alliances à géométrie variable.

La situation intérieure de la Turquie reste pour son président la principale préoccupation, toutes ses actions à l’international visent conforter sa position et celle de l’AKP et freiner l’érosion de son électorat. Il se tourne donc, au nom du nationalisme turc et du panislamisme, vers de nouveaux horizons. L’hybridation de l’islamisme et du nationalisme sont le fil rouge de ces nouvelles alliances.

S’appuyant sur le réseau et les moyens financiers importants (dont ceux du Qatar) dont dispose l’organisation des frères musulmans, la Turquie se rapproche de pays où ils sont influents. La récente alliance avec le Gouvernement d’union nationale (GNA), dirigé par Fayez Sarraj montre parfaitement cette politique. L’un des moyens pour sortir de la situation économique compliquée de la Turquie est de réduire sa dépendance énergétique. Les gisements offshores de Méditerranée Orientale pourraient largement y contribuer. La Turquie revendique les gisements découverts sur son plateau continental qui s’étend jusqu’au Sud-Ouest de Chypre sans tenir compte des conventions de Genève (1958) et de Montego bay (1982) sur le droit de la mer (dont elle n’est pas signataire). Isolée dans cette posture, Ankara a trouvé un partenaire en renforçant sa coopération militaire avec Tripoli et en signant un protocole d’accord de délimitation maritime permettant à la Turquie d’augmenter de 30% la superficie de son plateau continental. Le GNA étant reconnu par les Nations Unies, cet accord apporte une forme de caution morale et juridique aux ambitions d’Erdogan. Il lui permet également de renfoncer militairement la position des frères musulmans en Libye et de se placer en défenseur de leurs intérêts puisque l’Egypte et l’Arabie Saoudite soutiennent au moins officieusement le camp du maréchal Khalifa Haftar. Enfin, cet accord est une nouvelle provocation vis-à-vis de ses alliés de l’OTAN puisque la zone ainsi partagée entre Libye et Turquie « isole » la Méditerranée Orientale.

Une autre alliance d’intérêt est celle avec l’Iran. En septembre dernier, Recep Tayyip Erdogan, avant de quitter New York où il venait d’assister à l’Assemblée générale des Nations Unies, déclarait à des journalistes turcs : « C’est impossible pour nous d’annuler nos relations avec l’Iran en ce qui concerne le pétrole et le gaz naturel. Nous allons poursuivre nos achats de gaz naturel de ce pays ». Cette déclaration va totalement à l’encontre du nouveau train de sanction imposées par le président Donald Trump. Une fois encore, alors que la quasi-totalité de la communauté occidentale s’est pliée bon gré mal gré à la volonté américaine, Erdogan impose unilatéralement sa décision et ménage un autre protagoniste du problème kurde dont il pourrait avoir besoin.

 

Une stratégie : tester et repousser les limites.

Dans un article pour valeurs actuelles du 16 septembre 2019, intitulé : La Turquie néo-impériale d’Erdogan : faible avec les forts et fort avec les faibles[6], le Géo politologue Alexandre Del Valle présente cette appétence du président turc pour les rapports de force. Evaluant en permanence la capacité de réponse de ses contradicteurs, Erdogan est un fin négociateur. Face aux moins déterminés, il pratique volontiers la politique du fait accompli. Face aux plus forts que lui, l’agression préventive lui permet de montrer sa détermination et d’emporter un gain minimum. Enfin, la menace, le chantage et les provocations, le font passer pour une sorte de voyou avec lequel la négociation comprend toujours un risque de discrédit.

La politique du fait accompli.

Le meilleur exemple de la politique du fait accompli pratiquée par les Turcs est certainement celui des prospections sauvages au Sud-Ouest des côtes chypriotes. Dès 2011, la Turquie signe un accord de délimitation du plateau continental avec la RTCN qui autorise la compagnie Turkiye Petrolleri Anonim Ortakligi (TPAO) à prospecter sous la protection de la marine turque. Faute de contradicteurs, le gouvernement d’Erdogan affirme que le partage des ressources offshore doit faire partie intégrante des discussions sur la réunification de l’Ile. Il s’impose à tous en maître du jeu.

 

Par l’emploi de la marine militaire turque qui assure une « surveillance constante » et la sécurité des zones de forage revendiquées, Ankara une nouvelle fois marque sa volonté d’incarner l’acteur incontournable de la région.

Le 13 février 2018 la marine turque a repoussé une plate-forme de forage italienne (ENI). Sous le prétexte de Manœuvres militaires en cours, elle a été contrainte de s’immobiliser à 50 kilomètres de sa zone de forage au sud-est des côtes chypriotes. Le ministre des affaires étrangères a dénoncé ces actions unilatérales de Chypre, qui « spolient » les droits des Chypriotes turcs, copropriétaires de l’île, sur ses ressources naturelles.

Le 23 novembre 2019, Mr Fatih Donmez, ministre turc de l’Energie et des Ressources Naturelles, a réaffirmé une nouvelle fois que la Turquie poursuivra ses travaux de forage en Méditerranée orientale jusqu’à ce que les recherches aboutissent à la découverte d’hydrocarbures. Pour contrer les menaces de sanctions (gel d’avoir financiers turcs) provenant notamment de l’Union Européenne il déclare : « Nous ne prenons en compte aucune des menaces faites à notre pays et nos institutions. Nous irons jusqu’au bout … Nous défendrons jusqu’au bout nos droits ainsi que ceux des Chypriotes turcs. … Nous réalisons notre 4ème forage en Méditerranée orientale. Nous continuerons à chercher jusqu’à ce que nous trouvions quelque chose ».

Cette déclaration est rapidement suivie d’effets puisque début décembre deux navires militaires turcs ont expulsé le Bat Galimun, navire de recherche océanographique et limnologique israélien, travaillant au large des eaux chypriotes. Cet évènement n’a pas donné lieu à une communication particulière et n’a été divulgué que deux semaines plus tard par les israéliens. Ce silence est certainement le signe d’une quasi « normalisation » de cette attitude turque.

Incidents impliquant la marine militaire turque en Méditerranée Orientale

2018 – 2019

 

L’agression préventive

Dans le même esprit que cette politique du fait accompli, Erdogan pratique l’agression préventive. La mise à exécution de menaces auxquelles ses interlocuteurs ont du mal à accorder du crédit ou l’action sans préavis lui permettent de conquérir des gages qui feront l’objet de négociations sur lesquelles il fera certainement des concessions mais pour lesquelles il tirera néanmoins certains avantages.

Lors de l’opération « Source de paix », l’offensive menée par Ankara à la frontière turco-syrienne contre les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) entre les 9 et 22 octobre 2019, Erdogan n’obtient certes pas tout ce qu’il voulait, mais c’est une victoire facile et à moindres frais qui ajoute à son prestige. Ankara n’est pas parvenue à prendre le contrôle des 440 km de frontière, elle garde quand même le contrôle sur une bande frontalière longue de 120 km et profonde de 32 km, entre la ville de Tall Abyad et celle de Ras Al-Aïn. L’effet de surprise voire de sidération produit par ces mises à exécution de menaces lui permet à chaque fois d’aller un peu plus loin dans le contrôle de l’espace et l’affaiblissement de ses adversaires.

Plus récemment, l’offensive militaire contre le régime de Bachar al-Assad à Idlib, dans le Nord-Ouest de la Syrie, en réponse à la mort de 33 soldats turcs tués par une frappe attribuée aux forces de Bachar al Assad peut ressembler à une défaite des turcs. Même si le président Erdogan a dû accepter de faire des concessions dans les négociations avec son puissant allié russe, il en tire des avantages. Sur le plan intérieur, le président Erdogan prouve à son opinion publique qu’il agit concrètement pour le retour chez eux des réfugiés syriens. C’est notamment un des 3 points de l’accord de cessez le feu conclu à Sotchi le 5 mars. Sur le plan de la politique extérieure, Il a également donné des gages à ses partenaires en prenant le parti des forces d’opposition au régime syrien, dont certains sont financés et soutenus par l’organisation des frères musulmans. Enfin, il y a trouvé et ce déjà depuis quelques temps des proxis qu’il oriente vers les forces de Tripoli en Libye.

Chantage et provocations.

Erdogan n’hésite pas à contraindre ses interlocuteurs. C’est un parieur qui n’hésite pas à prendre des risques pour arriver à ses fins. Plus il sent faible son interlocuteur, plus il est provocant. Peu soucieux des us et coutumes de la diplomatie, le chantage est pour lui un moyen comme un autre pour obtenir ce qu’il veut. Il est en cela au diapason des dirigeants du nouveau monde : Trump, Poutine, Xi-Jinping.

Aujourd’hui, ce sont les européens qui font les frais du chantage aux migrants. Fragilisés, car devant parler d’une seule voix pour 28 membres, leurs hésitations et leurs désaccords renforcent la détermination d’Ankara. L’accord passé sous l’impulsion de la chancelière allemande en mars 2016, prévoyant de financer la Turquie pour qu’elle garde sur son territoire les réfugiés syriens est battu en brèche à la fois par un certain rejet de ces syriens (arabes) qui pèsent sur le quotidien des Turcs et par l’appât du gain que représente cette manne financière consentie par l’UE. Dans cette affaire encore, Erdogan joint le geste à la parole. Afin d’être certain que les Européens comprennent bien que sa demande ne souffre pas de discussion, il lance en même temps les premières vagues de migrants vers l’Union et, il fait appuyer leur passage de la frontière de l’UE par ses forces de police et ses forces spéciales.

Les Européens sont pris au piège. Soit, ils paient et s’exposent à de nouveaux chantages. Soit, ils ferment momentanément leurs frontières sachant qu’il est quasiment impossible d’arrêter un tel flux de migrants et que jamais les opinions publiques occidentales n’accepteront le sacrifice d’hommes et de femmes considérées là comme une simple marchandise.

 

L’ambition de Recep Tayyip Erdogan a peu de limites, il souhaite marquer l’histoire de son pays d’une marque au moins aussi indélébile que celle laissée par Mustafa Kemal Atatürk.
Il est vrai que le contexte actuel lui offre de nombreuses possibilités de servir cette cause et de donner l’illusion qu’il peut atteindre son but.

Pourtant, si l’on observe attentivement la situation de la Turquie, on s’aperçoit que « l’allié de tous » d’hier est en train de devenir l’adversaire de chacun aujourd’hui.

Même si l’Europe n’est pas en mesure aujourd’hui de contrer ses provocations, le retour de la Russie, l’impératif besoin de stabilité en Méditerranée Orientale pour les nouvelles routes de la soie chinoises et la présence discrète mais toujours imposante des Etats-Unis pourraient rapidement ramener le « néo sultan » à la réalité. Erdogan est un joueur qui affectionne le bluff, mais son jeu et ses moyens ne lui permettront pas de gagner la partie. Reste le risque de la fuite en avant…

 

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[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/TR/indicateurs-et-conjoncture

[2]http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=TUR&codeTheme=7&codeStat=NE.RSB.GNFS.ZS

[3] https://www.institutmontaigne.org/blog/portrait-de-recep-tayyip-erdogan-president-de-la-republique-de-turquie

[4] https://transparency-france.org/actu/indice-de-perception-de-la-corruption-2018

[5] Ce radar permet à l’OTAN de détecter et d’identifier des missiles balistiques ennemis. Les informations sont ensuite automatiquement transmises à d’autres outils de défense aérienne de façon à intercepter les missiles étrangers.

[6] https://www.valeursactuelles.com/monde/la-turquie-neo-imperiale-derdogan-faible-avec-les-forts-et-fort-avec-les-faibles-110815

 

Perspectives navales : Les capacités de projection de puissance de la marine russe, mythe ou réalité ? – par Arnaud Peyronnet

Le porte-avions russe, victime d’un incendie, en décembre 2019. Tous droits réservés.

L’incendie du mois de décembre 2019 à bord du porte-avions Kuznetsov, figure emblématique de la marine russe, fait suite à de précédents accidents du même type sur cette unité. Le vieillissement de ce bâtiment et les difficultés qu’à la marine russe pour l’entretenir font s’interroger quant à la pertinence d’une telle arme pour la stratégie de projection navale de la Russie. Apanage des grandes puissances, le pouvoir symbolique du porte-avions est réel et participe sans aucun doute à la volonté russe de retrouver sa place parmi les grandes puissances. Toutefois, la marine russe semble avoir développé ces dernières années des capacités de frappes inédites laissant augurer de la fin de ses forces expéditionnaires classiques, trop onéreuses à maintenir en l’état. Les nouvelles capacités de frappe de la marine russe sont ainsi régulièrement mises en exergue par Moscou pour asseoir sa position de puissance eurasiatique, mais également par certains membres de l’Alliance Atlantique qui craignent les effets de « rupture » de telles armes sur le statu quo géopolitique obtenu depuis les années 1990 en Europe. Ces nouvelles capacités vont-elles façonner la structure de la future marine russe et dans quelle mesure celles-ci peuvent-elles influencer les équilibres géopolitiques de l’Europe et du Moyen-Orient ?

 

Un abandon graduel des capacités aéronavales et amphibies russes.

 

Le dernier déploiement opérationnel du porte-avions russe Kuznetsov au large de la Syrie en 2016 a largement mis en évidence les fragilités de ce système d’armes ancien et très peu utilisé par le passé. Plusieurs crashs d’aéronefs ont été recensés, conduisant d’ailleurs à la décision d’utiliser ces appareils à terre plutôt qu’en mer… La Russie a alors décidé d’entamer au printemps 2017 une modernisation majeure de son seul porte-avions en service. Celle-ci devait s’achever à l’origine en 2021, permettant au porte-avions Kuznetsov de rester en service jusqu’en 2040. Toutefois, en octobre 2018, cet unique porte-avions de la marine russe fut endommagé par la chute d’une grue sur son pont, elle-même provoquée par le naufrage du dock flottant PD-50 auquel il était amarré. Or depuis la perte de ce dock flottant, le seul en Russie qui permettait d’accueillir ce porte-avions, sa modernisation a été logiquement ralentie… En outre, et alors que les travaux continuaient tant bien que mal, un incendie majeur s’est déclaré à bord en décembre 2019, relançant les spéculations quant à son retrait éventuel de la flotte russe. Cette question reste évidemment épineuse, ce seul porte-avions restant hautement symbolique. Le porte-avions reste en effet toujours l’apanage des grandes puissances, ce que la Russie veut évidemment rester. Dans tous les cas, si une telle décision était prise, il est probable que cela sonnerait le glas des capacités aéronavales russes, déjà largement en sursis[1]. La marine russe maintient toutefois un vague projet de construction d’un nouveau porte-avions (éventuellement nucléaire et d’un déplacement de 70 000 tonnes), successeur du Kuznetsov, à l’horizon post-2030, mais sans échéance précise. Sa réalisation reste largement hypothétique[2] compte-tenu des difficultés actuelles rencontrées par les chantiers navals russes[3]. Dans tous les cas, force est de constater que la détention d’un porte-avions correspond peu à la doctrine de la marine russe d’aujourd’hui, celle-ci étant de plus en plus défensive et à moindre coût. L’acquisition de bâtiments amphibies porte-hélicoptères ou dotés d’aéronefs à décollage vertical serait ainsi plus cohérent (comme l’épisode du contrat Mistral l’a montré) et permettrait alors à la Russie de projeter sa puissance dans sa périphérie immédiate. Toutefois, la marine russe ne prévoit pas dans l’immédiat l’acquisition de tels porte-hélicoptères et semble plutôt favoriser le développement de ponts d’envols élargis pour de nouveaux bâtiments amphibies afin que ces derniers soient en mesure d’accueillir quelques aéronefs à décollage vertical d’ici 10 ans. Mais le remplacement des bâtiments amphibies actuels (particulièrement vieillissants) reste difficile, les programmes de renouvellement n’étant encore pas réellement identifiés (malgré quelques projets de 5 nouveaux LST destinés à la flotte de la Baltique), ce qui laisse augurer sans doute de la disparition à terme de certaines capacités amphibies russes.

 

La « Kalibrisation » de la marine russe, moyen de développement de capacités de frappes régionales.

 

Ces dernières années, la marine russe a choisi de développer une flotte moderne mais légère, à l’opposé des ambitions navales soviétiques qui privilégiaient les unités de fort tonnage. Ce plan de modernisation comprend la construction de 5 frégates modernes de type Gorshkov, la construction de 3 frégates de type Grigorovitch (avec une option pour trois autres) mais surtout un effort majeur sur les corvettes avec près de cinquante unités de différents types livrées, en construction ou en projet[4]. Or ces frégates et corvettes multi missions sont notamment dotées de missiles de croisière à longue portée (missiles Kalibr[5] et Onyx). Ces unités vont ainsi devenir la véritable colonne vertébrale de la marine russe, certaines versions de ces bâtiments pouvant à terme emporter jusqu’à 48 missiles de type Kalibr puis embarquer les missiles hypersoniques de type Zircon, actuellement en développement et devant être livrés à partir de 2023. D’ailleurs, ces missiles hypersoniques ont vocation à équiper l’ensemble des bâtiments de 1er rang de la marine russe, la « zirconisation » remplaçant ainsi à terme la « kalibrisation » de la marine.  Cette transition globale de la marine russe vers des plateformes plus légères et disposant d’une polyvalence plus poussée entraîne une plus grande agilité des forces navales russes, même si celle-ci est limitée à leur « étranger proche »[6]. En faisant du missile de croisière l’épine dorsale de sa flotte, la Russie prend également le parti d’exploiter la protection qu’offrent ses zones bastion, eaux intérieures et zones littorales verrouillées par des « bulles » de déni d’accès, pour mettre en œuvre une dissuasion conventionnelle régionale.[7] Cette posture apporte ainsi une réponse à la menace des flottes de l’OTAN en zone Arctique, en Atlantique Nord, en Baltique et en mer Noire : la Russie pourrait ainsi être en mesure, en cas de crise et à partir de la mer de Norvège, d’imposer un déni d’accès aux flottes logistiques nord-américaines à destination du continent européen. Cette évolution confirme toutefois le phénomène de littoralisation de cette marine, rendue inéluctable par la combinaison du vieillissement des unités hauturières ex-soviétiques et la réduction des financements.

 

La Méditerranée, théâtre d’essais des nouveaux moyens de projection russes

La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale. Ce théâtre a ainsi été d’abord l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Des frégates, des corvettes et des sous-marins (notamment ceux basés en mer Noire) ont ainsi fait les premiers tests opérationnels de ces missiles en 2016, puis plus régulièrement dès 2017 en appui des opérations terrestres.  Enfin, la Russie a mis en place, comme ailleurs, une stratégie de déni d’accès en Syrie : présence permanente d’un groupe naval russe au large des côtes, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P en Syrie doté de missiles de croisière anti-surface (350 km de portée) mais également de capacité de frappes terrestres (450 km de portée), rénovation des systèmes syriens de détection avancée. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes dès que la présence américaine s’accroît. Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes, démontrant ainsi une nouvelle fois les capacités russes en termes de projection navale dans ses zones d’intérêt.

Les forces expéditionnaires de la marine russe, trop onéreuses à maintenir en l’état, sont peu à peu abandonnées et remplacées par des moyens de projection régionaux fondés sur les plateformes équipées de missiles de croisière. Ces nouveaux moyens développés par la Russie ont été testés avec efficacité en Syrie et constituent une « rupture » particulièrement intéressante pour Moscou qui rentre ainsi dans le club des marines capables d’effectuer, à partir de la mer, des frappes de précision contre des objectifs terrestres. Ces capacités opérationnelles constituent une menace nouvelle pour l’ensemble du théâtre euroméditerranéen, les bases et convois logistiques des pays de l’OTAN n’étant ainsi plus à l’abri de premières frappes conventionnelles russes par voie de mer. Si ces nouvelles armes structurent la marine russe d’aujourd’hui et de demain, les plateformes plutôt légères employées pour les lancer semblent toutefois reléguer, et pour longtemps, les forces navales russes à un rôle exclusivement régional.

 

 

[1] La refonte du Kuznetsov envisageait déjà de le transformer essentiellement en « croiseur  lance-missiles » grâce à l’adjonction de silos de missiles Kalibr et Onik, au détriment de ses capacités d’emport d’un groupe aéronaval.
[2] Dénommé projet « Shtorm » (ou Projet 23000E), il a été rayé en 2017 des priorités du plan « Armement 2025 ».
[3] Les chantiers navals russes n’ont plus les compétences (notamment dans les moteurs) et les capacités de construire une flotte de bâtiments de surface de fort tonnage. De plus, si le gouvernement russe effectue beaucoup d’annonces de projets de constructions, très peu sont suivies d’effets pour des raisons financières, et les retards s’accumulent.
[4] 8 corvettes Gremyashchiy, équipées de missiles Kalibr, à destination notamment de la Flotte du Pacifique ; 10 corvettes Steregushchiy ; 12 corvettes Buyan dotées de missiles Kalibr ; 18 corvettes Karakurt.
[5] Une nouvelle version du missile Kalibr, de 2500 km de portée, est en essais et a pour vocation d’être embarquée sur toutes les unités modernes de la marine russe.
[6] La marine russe développe d’ailleurs depuis 2012, le concept de « « flottilles de projection » destinées à stationner et agir dans les points d’intérêt vitaux de la Russie. La première de cette « flottille de projection » a été celle de la Mer Noire en 2014.
[7] Des corvettes de la flotte de la mer Caspienne restant dans les eaux sous souveraineté russe ont ainsi tiré en 2017/2018 des missiles de type Kalibr sur des cibles en Syrie.

Vidéo – 3 questions pour Emmanuel Véron

«La Russie : sa nouvelle diplomatie et ses conséquences en Méditerranée» :

La Russie est un acteur important des relations internationales de ce premier quart du XXIe siècle. Si son économie (PIB de l’Espagne), essentiellement issue de l’industrie de l’armement et de la rente des hydrocarbures et autres ressources naturelles, est toute relative au regard de son implication dans de grands dossiers diplomatiques, sa politique internationale prend une place toute particulière dans l’espace méditerranéen : diplomatie, militaire et question de sécurité. La présence navale russe est un facteur très important, singulier et éloquent. Nous présenterons les enjeux et les nouveaux équilibres de cette présence.

Emmanuel Véron, docteur en géographie et spécialiste de la Chine contemporaine et de géopolitique. Il est anciennement responsable de la géographie et de la géopolitique de la Chine à l’Inalco/Langues’O, et a enseigné la géopolitique et les relations internationales à l’École navale, dont il est associé. Il est délégué général du Fonds de dotation Brousse dell’Aquila et a été directeur scientifique de la Société de Géographie.

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

Tous droits réservés.

Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

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En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

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Un accord russo-turc pour la Syrie, les cartes au Moyen-Orient rebattues

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A l’issue d’un accord avec la Russie le mardi 22 octobre 2019 à Sotchi, la Turquie a annoncé la fin de son offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie. Lancée le 9 octobre sous le nom de « Source de paix », l’opération menée par Ankara visait la milice kurde syrienne de l’YPG (Unités de protection du peuple) qu’elle considère comme une branche terroriste reliée au mouvement indépendantiste kurde de Turquie, le PKK. Cette milice avait pourtant activement contribué à la lutte contre l’organisation Etat islamique dans le cadre de la coalition internationale menée par les Etats-Unis. Le retrait annoncé des forces américaines de la région a permis à la Turquie de mener cette action unilatérale répondant à un double intérêt : limiter la marge d’action du PKK et créer une zone d’accueil pour les réfugiés syriens qui suscitent un rejet croissant en Turquie. De facto, la milice de l’YPG s’est retrouvée isolée face à une offensive turque soulevant l’inquiétude de la communauté internationale.L’Organisation des Nations unies est ainsi préoccupée par l’impact humanitaire de cette action turque dans la région, les « hostilités dans le nord-est de la Syrie » ayant provoqué « d’importants mouvements de populations ». C’est finalement l’implication russe qui aboutira à un accord avec les Turcs. A Sotchi, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont rencontrés afin de mettre fin à cette offensive qui affaiblit davantage une Syrie déjà exsangue.

Les deux présidents se sont accordés sur un contrôle commun de la majeure partie de cette zone, disputée par Ankara et les combattants kurdes. Des patrouilles militaires russes et turques seront déployées dans les secteurs de la frontière turco-syrienne. Si la Turquie n’obtient pas le contrôle des 440 km de frontière qu’elle souhaitait, elle a la main sur une zone de 120 km de longueur et 32 km de largeur dont elle a pris le contrôle durant son offensive qui complète les territoires déjà contrôlés depuis l’opération « Rameau d’olivier » de janvier 2018. Selon les termes de l’accord conclu, les forces kurdes devaient se retirer de la zone avant le mardi 29 octobre à 16 heures. Le mercredi 30 octobre, la Russie a annoncé l’achèvement du retrait kurde du nord de la Syrie. Il revient dorénavant aux patrouilles russo-turques de vérifier si les combattants kurdes se sont véritablement retirés. Le ministre turc de la Défense a prévenu que son pays n’hésiterait pas à reprendre ses opérations militaires si la milice kurde y est toujours présente.

Le président américain a fait part de sa satisfaction sur Twitter. Washington suspendra les sanctions imposées à Ankara dès le retrait constaté des forces de l’YPG. Du côté syrien, le président Bachar al-Assad a déclaré s’être entretenu par téléphone avec son homologue russe. Quant à la France, la prolongation de la trêve en vigueur actuellement est une de ses priorités afin de permettre une « sortie de crise par les moyens diplomatiques ». Le média radio-télévision de Turquie, TRT, fait état d’une conversation téléphonique des présidents français et russe où le chef de l’Etat français Emmanuel Macron aurait « évalué positivement » le récent accord

Derrière cette satisfaction générale de façade, à l’exception bien entendu des Kurdes, cette évolution illustre la reconfiguration des forces en présence en Syrie.

Grâce à cet accord, la Russie réaffirme toute sa place dans le traitement des dossiers au Moyen-Orient. Elle manifeste son influence et sa capacité à peser sur les rapports de force. Le désengagement progressif américain clairement énoncé par le Président Trump renforce cette bascule de puissance. Le Président Poutine est devenu l’acteur clé qui, par son soutien au régime syrien de Bachar al-Assad, se positionne en « faiseur de rois ».  Pour la Syrie, l’accord russo-turc s’avère donc plutôt positif. S’il entérine un droit de regard turc sur la zone nord du pays, le régime de Bachar al-Assad peut désormais se déployer dans cette région dont le contrôle lui échappait depuis 2012.

De son côté, Erdogan est conforté dans sa politique régionale. Enfin, les Etats-Unis, comme l’évoque le média américain CNN semblent être « les plus grands perdants géopolitiques » de cette affaire en dépit de la démonstration opérationnelle démontrée lors de l’élimination du chef de l’Etat islamique Abu Bakr al-Baghdadi. Quant à l’Iran, elle a semblé en retrait de ces négociations.

Ce dossier syrien, par sa complexité et l’importance de ses enjeux, reste un point clé de la sécurité du Moyen-Orient, du bassin méditerranéen et donc de l’Europe et de la France. Il impose toute notre vigilance pour comprendre les nouveaux rapports de force qui s’installent.

Syrie : la percée des forces pro régime autour d’Idlib

Des frappes attribuées au régime dans la région de Maar Hitat, dans la province d’Idleb, le 20 août 2019.
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En Syrie, l’offensive du régime de Bachar al-Assad se poursuit. Le lundi 19 août, les forces gouvernementales, appuyées par leur allié russe ont avancé dans le nord-ouest du pays et pris la ville stratégique de Khan Cheikhoun dans la région d’Idlib.

La province d’Idlib est dominée par le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Cham de l’ex-branche syrienne d’Al Qaïda. Abritant des groupes rebelles pro turcs, la région est la cible depuis quelques mois de bombardements du régime syrien et de la Russie.

Dans ce conflit, la Turquie soutient certains groupes rebelles. De fait, les tensions s’accroissent entre Ankara et Damas. Le 19 août dernier, un convoi militaire turc comprenant 50 véhicules, dépêché après l’entrée des forces pro régime dans la région, a fait l’objet de bombardements syriens et russes, causant la mort de trois personnes. Si Ankara a déploré la perte de trois civils, pour l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), il s’agit de trois combattants rebelles affiliés à la Turquie. Face à cette attaque, le ministre turc des Affaires étrangères a averti la Syrie de ne pas « jouer avec le feu » et a assuré faire le nécessaire pour la sécurité des soldats turcs.

En septembre 2018, des accords ont été conclus entre la Turquie et la Russie à Sotchi en faveur d’un cessez-le-feu dans la région, un accord partiellement appliqué. Pour autant, Ankara et Moscou continuent de s’opposer en soutenant des camps syriens antagonistes, suscitant l’inquiétude la communauté internationale. Le Président français Emmanuel Macron, lors de sa rencontre avec son homologue russe Vladimir Poutine, a rappelé l’importance de respecter l’accord conclu. Et Vladimir Poutine de répondre qu’il soutient l’armée syrienne contre les « terroristes ». Au même titre, l’Organisation des Nations unies se dit « préoccupée par l’escalade continue dans le nord-ouest du pays ». Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, exhorte toutes les parties « à respecter pleinement le droit international humanitaire et réitère son appel urgent pour que le Mémorandum d’accord de septembre 2018 soit maintenu ».

En dépit d’une reconquête massive du territoire par le régime, la majeure partie de la région d’Idlib, à l’instar des provinces voisines d’Alep et de Lattaquié, ne sont pas sous contrôle du président syrien. La mainmise sur Khan Cheikhoun symbolise malgré tout l’inexorable reconquête des forces de Bachar al-Assad après plus de huit années de conflit. D’ailleurs, depuis le mois d’avril, la région d’Idlib a fait l’objet de lourds combats faisant des civils les premières victimes, avec la mort de 860 d’entre eux selon l’OSDH. Selon les Nations unies, ces combats ont également provoqué le déplacement de plus de 400 000 personnes.

Depuis la répression initiée par le régime syrien en 2011, le conflit en Syrie a fait plus de 370 000 morts et déplacé plus d’un million de personnes. Les différentes parties du pays ont fait l’objet de jeux d’alliances des puissances régionales et internationales. Ce conflit est sans doute aujourd’hui le dossier le plus sensible de l’espace méditerranéen.

La fin du Traité FNI et l’accroissement des incertitudes stratégiques en Méditerranée orientale – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan signent le Traité FNI à la Maison Blanche en 1987.
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Le 2 août 2019, les Etats-Unis se sont retirés du Traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI), comme ils l’avaient annoncé le 2 février 2019[1]. Signé en 1987 par les Etats-Unis et l’Union soviétique, cet accord de désarmement visait l’élimination des missiles balistiques et de croisière sol-sol dont la portée est comprise entre 500 et 5 500 km, de même que celle des lanceurs et des structures associés[2].

Les Etats-Unis et l’OTAN ont imputé à la Russie des violations du Traité avec le développement, à compter des années 2000, d’une nouvelle famille de missiles de croisière sol-sol russes, dont la portée maximale dépasserait le plafond fixé[3]. Par ailleurs, la Russie a été également soupçonnée de violer cet accord dans le domaine balistique[4].

Avec la perspective d’une multiplication de missiles sol-sol en Europe, le Secrétaire général de l’OTAN a souligné, le 2 août 2019, le risque d’une nouvelle course aux armements[5], tandis que le ministère russe des Affaires étrangères confirmait le même jour que le Traité FNI était officiellement caduc[6]. En effet, avec la fin de ce traité disparaissent nombre de mesures de confiance contraignantes (visites et inspections à l’instar de mesures similaires dans le cadre du Traité sur les forces conventionnelles en Europe), qui freinaient indubitablement par le passé une éventuelle course aux armements.

Pour l’Alliance atlantique, la situation est actuellement complexifiée par le rapprochement entre la Russie et la Turquie, qui s’est matérialisé par la livraison, depuis le 12 juillet 2019, des premiers éléments du système de défense anti-aérienne russe S-400 et ce, en dépit de l’opposition des États-Unis[7]. Ces développements laissent ainsi se profiler, à plus long terme, un accroissement des incertitudes en ce qui concerne les équilibres géostratégiques en Méditerranée orientale.

 

LES MENACES POTENTIELLES POSEES PAR LA RUSSIE

 

Le 2 février 2019, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait commencer à développer de nouveaux missiles à capacité nucléaire interdits par le Traité FNI, y compris une version sol-sol de son missile Kalibr, (missile déjà utilisé à partir de plateformes navales lors de frappes russes en Syrie), ainsi que des armes hypersoniques[8]. C’est ainsi que ressurgit le spectre d’une guerre nucléaire limitée sur le continent européen[9].

Par ailleurs, pour rappel, en décembre 2018, le chef d’état-major des armées russes a annoncé que le retrait des Etats-Unis du Traité FNI aurait un impact négatif tant sur la sécurité européenne que sur la stabilité stratégique mondiale[10] et que les pays hébergeant des systèmes de missiles américains deviendraient des cibles pour la Russie en cas de retrait américain du traité[11].

A cet égard, en mars 2019, la Russie a décidé de déployer des bombardiers stratégiques à capacité nucléaire Tu-22M3 sur la base aérienne de Gvardeyskoye en Crimée en réponse au déploiement de la défense antimissile américaine en Roumanie en arguant qu’il était nécessaire de renforcer le dispositif de défense de la péninsule[12]. Ces aéronefs seront modernisés pour pouvoir neutraliser les systèmes de défense antiaérienne et antimissile partout en Europe. De plus, le transfert potentiel d’une nouvelle version de ce bombardier – le Tu-22M3M – en Crimée pourrait permettre à la Russie, à compter de 2021, de mettre en œuvre une nouvelle stratégie de projection de puissance visant à contrer les groupes aéronavals américains opérant dans la sphère d’influence de la Russie[13], en mer Noire et par là-même en Méditerranée orientale.

 

UNE INSTABILITE LIEE AUX AMBITIONS STRATEGIQUES DE LA TURQUIE : LE CAS DE LA LIVRAISON DU SYSTEME S-400 PAR LA RUSSIE.

Dans ce contexte d’incertitudes stratégiques, le 12 août 2019, le ministre de la Défense turc, le général Hulusi Akar, a insisté sur le fait que la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie, était une nécessité[14]. Mis en service en 2007, ce système de défense antiaérienne est conçu pour détruire des avions ainsi que des missiles de croisière et des missiles balistiques, y compris des missiles à portée intermédiaire. Il peut également être utilisé contre des objectifs au sol. Il peut détruire des cibles à une distance de 400 km et à une altitude de 35 km[15].

Depuis 2017, dans le cadre d’un rapprochement russo-turc, un contrat de 2,5 milliards de dollars portant sur la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie a généré de vives tensions avec les Etats-Unis[16]. Ces derniers se sont fermement opposés à ce contrat, en faisant valoir que le S-400 n’était pas compatible avec les dispositifs de l’Otan et ont suspendu la vente du nouvel avion furtif américain F-35 le 17 juillet 2019. Un contrat avait été signé pour la livraison de 100 F-35. Des pilotes turcs ont été formés à cette fin aux Etats-Unis.

Dans une lettre datée du 6 juin 2019 et adressée au ministre de la Défense turc, Patrick Shanahan, alors Secrétaire américain à la Défense par intérim, avait exprimé la déception des Etats-Unis concernant l’envoi de personnels turcs en Russie pour y être formés à l’emploi du système S-400[17]. Par ailleurs, les États-Unis ne souhaitent pas que des techniciens russes puissent accéder aux données sensibles du F-35[18]. En effet, la présence probable de techniciens russes sur le sol turc dans le cadre de l’installation du nouveau système S-400 en même temps que la présence d’avions F-35 pourrait constituer une vulnérabilité.

En vertu d’une loi américaine visant à contrer les adversaires des Etats-Unis par le biais de sanctions (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), la Turquie est passible de sanctions économiques pour avoir accepté la livraison du système S-400 de Moscou[19].

 

Le Secrétaire général de l’OTAN a, pour sa part, déclaré, le 2 août 2019, que l’Alliance atlantique n’avait aucunement l’intention d’intégrer le système acheté par les Turcs à ses systèmes de défense antiaérienne[20].

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Même si le Traité FNI était sans doute devenu inadapté aux réalités de l’après-guerre froide, sa disparition et les nouvelles évolutions survenues au cours de l’été 2019 ne manqueront pas de grever le contexte géostratégique au plan global et d’accroître les incertitudes en Méditerranée orientale, relançant ainsi une montée des tensions.

 

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[1] Communiqué de presse de Michael R. Pompeo, Secrétaire d’Etat des Etats-Unis : “U.S. Withdrawal from the INF Treaty on August 2, 2019”.  [https://www.state.gov/u-s-withdrawal-from-the-inf-treaty-on-august-2-2019/]. Une clause du Traité FNI stipulait qu’un préavis de six mois devait être respecté pour s’en retirer.

[2] Pour une analyse des griefs russes et américains concernant le Traité FNI et de la problématique de la Chine, se reporter à l’article suivant : Ana Pouvreau : « Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) », FMES, 15 février 2019.

[https://fmes-france.org/les-consequences-strategiques-pour-leurope-de-la-fin-du-traite-sur-les-forces-nucleaires-de-portee-intermediaire-fni-par-ana-pouvreau/]

[3] Bruno Tertrais: “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, Fondation pour la recherche stratégique, Note n°02/19, 1er février 2019. [https://www.frstrategie.org/publications/notes/la-mort-annoncee-du-traite-fni-ou-la-fin-de-l-apres-guerre-froide-02-2019]

[4] Bruno Tertrais, op.cit. p.3.

[5] “Press point by NATO Secretary General Jens Stoltenberg on the INF Treaty”, NATO, 2 août 2019. [https://www.nato.int/cps/en/natohq/opinions_168183.htm]

[6] “INF nuclear treaty: US pulls out of Cold War-era pact with Russia”, BBC World, 2 août 2019. [https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49198565]

[7] “Turkey takes delivery of more S-400 components from Russia”, TRT World, 18 juillet 2019. [https://www.trtworld.com/turkey/turkey-takes-delivery-of-more-s-400-components-from-russia-28188]. Voir aussi l’analyse d’Isabelle Facon : « Export russe des systèmes antiaériens S-400 : intentions stratégiques, atouts industriels et politiques, limites », FRS, Défense&Industries n°13, juin 2019.

[8] Andrew Roth: “Russia follows US in suspending nuclear deal”, The Guardian, 2 février 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/feb/02/russia-follows-us-in-suspending-nuclear-deal]. Voir également les analyses de Igor Delanoë : [http://www.rusnavyintelligence.com/2019/02/les-consequences-de-la-fin-du-traite-fni-sur-les-forces-navales-russes.html] et de César Frézat  sur les missiles hypersoniques développés par la Russie, Note du CERPA N°214, avril 2019.

[9] Stephen Blank : “Russian Nuclear Strategy after the INF Treaty”, European defence and Security, 18 juin 2019. [https://euro-sd.com/2019/06/articles/13610/russian-nuclear-strategy-after-the-inf-treaty/]

[10] “Russia not to leave US withdrawal from INF Treaty unanswered, says General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018.[http://tass.com/defense/1034387]

[11] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[12] “Russia decides to deploy nuclear-capable strategic bombers to Crimea: RIA”, Reuters, 18 mars 2019. [https://www.reuters.com/article/us-ukraine-crisis-crimea-bombers/russia-decides-to-deploy-nuclear-capable-strategic-bombers-to-crimea-ria-idUSKCN1QZ1WV]

[13] Mark Episkopos:  “Meet Russia’s ‘New’ Tu-22M3M Bomber: “A Nasty Surprise for the U.S. Navy”, The National Interest, 6 juin 2019. [https://nationalinterest.org/blog/buzz/meet-russias-new-tu-22m3m-bomber-nasty-surprise-us-navy-61252]

[14] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]

[15] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]

[16] “Livraison des S-400 russes à la Turquie : une stratégie d’influence en Méditerranée », Note de la FMES, 15 juillet 2019. [https://fmes-france.org/tag/s-400/]

[17] Voir le document sur: https://twitter.com/Joyce_Karam/status/1137095663529975808 in “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.

[18] “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.

[19] Amanda Macias: “US cuts Turkey from F-35 program after Russian missile deal”, CNBC Online, 17 juillet 2019. [https://www.cnbc.com/2019/07/17/us-cuts-turkey-from-f-35-program-after-russian-missile-deal.html]

[20] “No plans to integrate S-400 into any NATO system: NATO chief”, Hürriyet Daily News, 3 août 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/no-plans-to-integrate-s-400-into-any-nato-system-nato-chief-145503].