Royaume-Uni

L’affaire Skripal

Dans un discours à la Chambre des communes, le Premier ministre britannique Theresa May est revenu le 26 mars 2018 sur la tentative d’assassinat perpétrée le dimanche 4 mars 2018 à Salisbury contre Sergei Skripal et sa fille Yulia. Sergei Skripal est un ancien colonel des services de renseignements militaires russes, arrêté pour trahison en décembre 2004 et échangé en 2010 contre une dizaine d’espions russes. Si aucune preuve formelle ne peut être avancée pour incriminer la Russie et son Président, Theresa May a énuméré les éléments à charge qui ont conduit les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne à condamner fermement la Russie, condamnation reprise dans les conclusions du Conseil.

Le Defence Science and Technology Laboratory britannique, établi à Proton Down, a identifié l’agent utilisé à Salisbury comme étant du Novichok, neurotoxique de qualité militaire développé par l’Union soviétique. La Russie a déjà dans le passé cautionné l’assassinat d’opposants et considère, selon Theresa May, que certains anciens « agents doubles » sont des cibles naturelles de tels assassinats, tel Alexandre Litvinenko, décédé en 2006 après avoir ingurgité du polonium. Enfin, la Grande-Bretagne détient des renseignements selon lesquels la Russie a produit du Novichok en quantités limités dans la dernière décennie afin de procéder à ces exécutions.

A ce titre, selon Theresa May, aucun autre Etat ne disposait à la fois de la capacité, la volonté et la motivation pour conduire cette attaque. « Il n’existe aucune autre explication plausible ». De plus, toujours selon Theresa May, la Russie n’a apporté aucune réponse valable aux demandes britanniques. Au contraire, cette tentative d’assassinat arrive dans un contexte de crise ouverte. Dans les dernières années, la Russie a annexé la Crimée et soutenu activement le séparatisme dans la région du Donbass, et conduit des campagnes d’espionnage et d’influence à l’encontre des Etats occidentaux.

Le même jour, le ministre français de l’Europe et des affaires étrangères a annoncé la décision d’expulser du territoire français, dans un délai d’une semaine, quatre personnels russes sous statut diplomatique. Qualifiant l’attaque de Salisbury de menace grave à notre sécurité collective et au droit international, Jean-Yves Le Drian s’est référé aux conclusions du Conseil européen des 22 et 23 mars 2018, qui a affirmé, reprenant les termes de Theresa May, qu’il n’existait pas d’autre explication plausible que celle de la responsabilité de la Fédération de Russie.

Les Etats-Unis ont quant à eux décidé l’expulsion d’une soixantaine d’agent de renseignement russes et la fermeture du consulat situé à Seattle, invoquant la proximité d’une base de sous-marins et du siège de Boeing. Parmi ceux-ci figurent douze agents de la mission russe auprès des Nations Unies à New York, accusés d’avoir profité de leur statut pour mener des actions de renseignement préjudiciables à la sécurité des Etats Unis.

Enfin, le 27 mars 2018, le Secrétaire général de l’OTAN a annoncé le retrait de l’accréditation d’une dizaine de membres de la mission russe, qualifiant la réponse de l’OTAN de message clair adressé à la Russie en réponse à son comportement inacceptable et dangereux. Il a toutefois laissé la porte ouverte au dialogue, rappelant que la tenue de la prochaine réunion du Conseil OTAN-Russie n’était pas remise en cause.

La Russie a dès le début du mois de mars réfuté toutes les accusations. Lors d’une conférence réunissant les ministres des affaires étrangères, de la défense et de l’industrie, Moscou a affirmé que l’arsenal d’armes chimique russe avait été totalement détruit le 27 septembre 2017, destruction confirmée par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC). Après avoir publié un « aide-mémoire » sur l’affaire Skripal niant toute responsabilité dans la tentative d’empoisonnement, le ministère des affaires étrangères a souligné le 23 mars 2018 que l’absence d’autre explication possible ne pouvait faire office de preuve, regrettant que le Conseil européen s’aligne sur la position britannique. Moscou réclame que les investigations soient menées par les équipes de l’OIAC, niant avoir reçu des question précises de la part du Royaume Uni et regrettant l’absence de collaboration entre les deux pays, pourtant signataires de la Convention. Les équipes de l’OIAC sont arrivées au Royaume-Uni le 19 mars, mais leurs conclusions ne sont pas encore connues.

Au total, plus de 140 agents de renseignement russes auront été expulsés par une vingtaine de nations de l’Union européenne et de l’OTAN ainsi que par les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou l’Ukraine. Malgré les dénégations de Moscou, il est probable que la Russie soit à l’origine de cette tentative d’assassinat, qui constitue la première attaque neurotoxique sur le territoire européen depuis la Seconde guerre mondiale. Alors que Vladimir Poutine vient d’être réélu à la tête de la Russie, il reste incompréhensible que le nouveau tsar, s’il est réellement coupable, ait tellement sous-estimé la réaction des Etats occidentaux.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques