Mondialisation

La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation

Par le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur, Directeur général de l’institut FMES et M. Pierre Razoux, Directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM). 

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

Carte de la Méditerranée.
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La Méditerranée n’est plus au centre du monde. Comme les trois continents qui la bordent (Europe, Afrique et Asie), elle est frappée par le déplacement géographique du centre de gravité géopolitique et géoéconomique mondial vers l’Asie du Sud et de l’Est. Cette marginalisation stratégique pourrait signifier l’aube d’une ère pacifiée, les tensions liées à la concentration des enjeux globaux s’éloignant progressivement vers l’orient. Il n’en n’est rien. Au contraire, le bassin méditerranéen concentre dans son espace restreint tous les enjeux et les défis de la mondialisation et est confronté à l’ensemble des risques qui en découlent.

L’actualité de cet été illustre parfaitement cette situation : le Hirak algérien, la bataille en cours de Tripoli en Libye, les évènements du Soudan, l’impasse israélienne, l’absence de traitement réel des dossiers kurde et palestinien, le chaos syrien, la rivalité irano-israélienne, les surenchères d’Erdogan même si le revers électoral qu’il a récemment subi à Istanbul laisse présager l’atténuation de son pouvoir, la fragilité de Chypre d’autant plus problématique que son littoral est riche en hydrocarbure offshore. Bref, la Méditerranée et ses riverains se retrouvent plus que jamais au centre de préoccupations géopolitiques.

Ce numéro spécial de la Revue Défense Nationale sur la Méditerranée stratégique tente de faire le point des enjeux, d’identifier les foyers de crise et de rappeler les ambitions géopolitiques qui marquent cette région qui est la nôtre.

Le bassin méditerranéen, une des zones les plus crisogènes du monde, reste un concentré des préoccupations présentes et à venir à l’échelle du monde. C’est bien pour cela que nous avons choisi de sous-titrer ce numéro « Laboratoire de la mondialisation ».

Grands enjeux et principaux défis

Espace commun fragile, la mer Méditerranée est également l’un des principaux axes commerciaux du monde. Véritable cordon ombilical énergétique et économique entre Orient et Occident, les équilibres environnementaux, sécuritaires et sociétaux y sont précaires. Préserver cet espace de vie, rendu particulièrement fragile par sa petitesse, tout en permettant à chacun d’en vivre, tel est le dilemme auquel doivent répondre ses quelques vingt-trois Etats riverains.

Région qui polarise, il s’agit également d’une zone plus perméable que tout autre espace frontalier, du fait de son organisation physique, le pourtour méditerranéen étant particulièrement sensible aux effets contaminants des crises. C’est également une zone de friction entre les riches et les pauvres, entre une Afrique en plein boom démographique, un monde arabe sous tension et une Europe tiraillée entre ouverture et protectionnisme. Aussi, l’instabilité chronique en Méditerranée orientale, la fébrilité politique et sociale des sociétés d’Afrique du Nord et le risque migratoire Sud-Nord sont autant de motifs de vigilance, tout comme la préservation indispensable de notre environnement commun : la mer Méditerranée met en effet 100 ans pour se régénérer.

Les foyers de crises

Les foyers de crise déclarés ou potentiels sont nombreux. Depuis près de trente années le bassin méditerranéen connaît un cycle crisogène qui a progressivement touché de manière directe ou indirecte une majorité de ses riverains. Les guerres dans les Balkans et leur pénible sortie de crise, la guerre civile qui a ravagé l’Algérie dans la dernière décennie du 20e siècle, les guerres par procuration en cours au Levant et les suites des « printemps » arabes, notamment en Libye et en Syrie, sont à la fois des métastases de crises plus lointaines et plus profondes et des laboratoires de rapports de forces où se joue le nouvel équilibre des puissances globales et régionales.

Un des enjeux pour les pays riverains, l’Europe et la France est de se réapproprier la gestion de ses crises, en refusant la dépossession et l’instrumentalisation par des enjeux externes. La création d’un multilatéralisme local, probablement subrégional tant les bassins orientaux et occidentaux de la Méditerranée sont différents, est probablement une piste à creuser. L’intérêt régional milite pour un retour à la stabilité par le dialogue et la coopération. De ce point de vue, le meilleur atout de l’Europe et de la France consiste à pouvoir parler avec tout le monde sans tabou et de pouvoir agir comme un intermédiaire crédible et légitime dans la région. C’est d’autant plus important à l’heure où les Etats-Unis de Donald Trump font monter la pression à l’encontre de l’Iran, menaçant de mettre le feu au poudre d’un conflit qui pourrait aisément impacter la sécurité de la Méditerranée orientale et de la mer Rouge.

Cette persistance de foyers de crises impose que la France, a minima, réfléchisse à la formalisation d’une stratégie cohérente, coordonnée et interministérielle en direction des rives sud (Maghreb) et est (Machreck) de la Méditerranée. Cette stratégie multi-vectorielle doit prendre en compte les espaces aéromaritimes adjacents (mer Adriatique, mer Egée et mer Noire) et s’étendre en direction de la mer Rouge et de l’océan Indien de manière à protéger l’axe de communication maritime vital reliant l’Europe à l’Asie par la route la plus courte. Limiter la stratégie de la France à la seule Méditerranée « classique », c’est se mettre des œillères en défendant son dernier périmètre de sécurité sans l’indispensable vision d’ensemble qui peut seule assurer nos intérêts globaux.

La partie « Mémoire stratégique » est là pour nous rappeler qu’à chaque soubresaut de l’histoire récente, la Méditerranée reste un enjeu sécuritaire et géopolitique aussi bien pour les acteurs globaux que pour les acteurs régionaux. Ses fondamentaux – son logiciel de base en quelque sorte – restent très similaires, qu’il s’agisse de la crise de Suez en 1956, des guerres israélo-arabes de 1967 et 1973, des enjeux liés à la réouverture du canal de Suez et au rôle des pétromonarchies en mer Rouge au début des années 1980, de l’euphorie liée à la fin de la guerre froide et au processus de Barcelone en 1995, douchée par les attentats de 2001, la guerre en Irak de 2003 et ses suites qui continuent d’impacter les équilibres régionaux. Aujourd’hui comme alors, ceux qui réfléchissent à la stratégie développent les mêmes réflexes et se posent les mêmes questions.

Dilemmes et ambitions des principaux acteurs

Cette zone d’intérêt majeur a donc besoin de coopération, mais elle est le lieu où se jouent les ambitions des grandes puissances et de certains acteurs régionaux. Loin des rêves européens d’un monde post-historique pacifié, la Méditerranée reste un espace géopolitique qui concentre les rivalités et les jeux d’alliances.

Après une phase de flou stratégique liée à la fin de la guerre froide, la Méditerranée est redevenue un lieu de concurrence entre les Etats-Unis, la Russie et bientôt la Chine qui l’intègre dans sa vision stratégique de long terme.

Pour les Etats-Unis, le bassin méditerranéen est redevenu un espace stratégique important. Malgré la disparition des enjeux pétroliers venant du Golfe, la rivalité stratégique avec la Russie, l’endiguement de l’islam radical et le contrôle des flux économiques européens et asiatiques justifient une implication forte.

La Russie a retrouvé en Méditerranée, grâce à son implication dans le conflit syrien, son accès aux mers chaudes, sa posture de grande puissance militaire et sa capacité de nuisance et donc d’influence sur les affaires européennes.

A priori éloignée des enjeux vitaux de la Chine, la zone méditerranéenne est une région de premier plan dans le cadre de ses nouvelles routes de la soie. La sécurité de ces routes destinées à écouler ses productions sur le marché européen alors qu’elles doivent traverser les zones les plus conflictuelles du moment, lui est incontournable. Le volet sécuritaire qui accompagne en filigrane les projets portuaires en Méditerranée, en atteste.

Grande absente du jeu des puissances, l’Union européenne a un positionnement intéressant tant il est à la fois sujet de dépendance et d’indifférence. Certains Etats membres de l’Union – parfois les plus fragiles – sont directement confrontés aux problématiques engendrées par cet espace et se sentent, à cause du manque de réactivité de leurs partenaires, plus méditerranéens qu’européens.

Enfin, les puissances régionales – alliées ou non aux Etats occidentaux – jouent également des tensions méditerranéennes pour y accroitre leur influence. Parmi elles, la guerre souterraine entre l’Arabie Saoudite et ses alliés émirati et égyptiens d’un côté, la Turquie et le Qatar associés parfois à l’Iran d’un autre, est une force de clivage qui structure la rive sud de la Méditerranée dont les effets seront, quels que soient les vainqueurs, négatifs pour l’Europe. C’est pour cela qu’il est important de développer tous les outils intellectuels qui favorisent la réflexion prospective, contribuant ainsi à l’anticipation stratégique[1].

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L’initiative de ce numéro spécial de la Revue Défense Nationale s’inscrit bien évidemment dans cette démarche. Ce numéro d’été s’attache à dresser un point de situation des enjeux, des crises et des perspectives du bassin méditerranéen dans un contexte complexe soumis à des influences contradictoires qui pour certaines œuvrent à plus de stabilité alors que d’autres tirent avantage du désordre ambiant. Cette zone cruciale mérite notre attention : d’abord parce que son évolution impactera directement nos sociétés, notre prospérité et notre sécurité, ensuite parce que les modes de résolutions que nous mettrons en œuvre dans ce laboratoire nous donnerons les clés pour résoudre les défis globaux de la mondialisation. Nous vous en souhaitons bonne lecture.

 

[1] A l’instar des ateliers wargaming stratégiques mis en place à Paris par l’IRSEM et à Toulon par la FMES pour réfléchir de manière prospective au dénouement ou au déclenchement de crises, notamment sur le pourtour méditerranéen.

La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation

Page de couverture du numéro de la RDN consacré à la Méditerranée.
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Le numéro d’été de la revue de la défense nationale (RDN) se consacre à la Méditerranée. Intitulé « La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation », ce numéro a été codirigé par l’institut FMES et l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM). Il a été préfacé par le commandant en chef de la Méditerranée (CECMED) et préfet maritime, le vice-amiral d’escadre Charles-Henri de la Faverie du Ché.

Ce numéro particulier dresse les principaux enjeux de cette région où les puissances régionales et internationales sont très présentes. Il s’attache à identifier les principaux points de tension. Le bassin méditerranéen se distingue en effet par la multiplicité de ses crises souvent d’ampleur inégale. Mer quasi fermée de surface modeste à l’échelle du globe, elle ne compte pas moins de 23 pays sur son littoral. L’espace méditerranéen pourrait se définir comme un laboratoire de la mondialisation où se retrouvent les rivalités qui se jouent à l’échelle planétaire. Ce n’est étonnamment pas le point d’attention majeur des médias qui se consacrent davantage au Proche et Moyen-Orient ou à l’Asie du Sud Est. Pour autant, cette mer est l’un des axes commerciaux les plus importants au monde. C’est à la fois un trait d’union et une ligne de fracture entre les rives Nord et Sud.

Après une introduction partagée entre le vice-amiral d’escadre (2S) Pascal Ausseur, directeur général de l’institut FMES et le directeur de recherche du pôle « questions régionales Nord » à l’IRSEM, monsieur Pierre Razoux, ce numéro se scinde en trois parties. La première concerne les grands enjeux et principaux défis de la région en s’intéressant à des domaines divers tels que la territorialisation, les hydrocarbures en Méditerranée orientale, les questions environnementales, financières et religieuses. Le deuxième volet fait référence aux multiples foyers de crise avec le Levant, la Libye, les Balkans et l’hirak algérien. La troisième et dernière partie souligne les ambitions des principaux acteurs en Méditerranée, notamment celles des grandes puissances.  Les Etats-Unis, la Russie et la Chine sont à ce titre des acteurs majeurs de ce laboratoire de la mondialisation. Il ne faut pas pour autant sous-estimer les rivalités régionales avec des « confrontations » Nord Sud et de substantielles différences d’approche entre les pays de la rive Sud, notamment pour l’Egypte, La Turquie, Israël et les pays du Golfe pour ne citer qu’eux.

Cette revue, et c’est un peu l’usage pour la RDN, se distingue par un apport de réflexions issu d’une très grande diversité de rédacteurs qu’ils soient universitaires, chercheurs ou militaires et anciens militaires issus des deux rives de cette mer si singulière. Parmi ces rédacteurs, figurent des experts renommés de la région tels que Gilles Kepel, Nicolas Mazzuchi, Jean Dufourcq ou encore Benoît Pellistrandi qui se réjouissent de partager leurs analyses avec des rédacteurs plus « discrets » mais fascinés par l’intérêt qu’ils portent à un espace euro-méditerranéen qui n’est pas toujours traité à la hauteur des enjeux qu’il contient. Enfin, ce numéro spécial est aussi l’occasion de permettre à Christian Castagna et William Leday, au nom de la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques de l’institut FMES, de partager leur analyse sur la position de la France au regard de la sensibilité du dossier des hydrocarbures en Méditerranée orientale.

Maritimisation – 2012 12 – Enjeux de la mondialisation par E. Descleves

La mondialisation se traduit par une interdépendance de plus en plus étroite entre les pôles de peuplement et les zones d’exploitation ou de transformation des ressources nécessaires à la vie humaine. Autrefois, ces zones étaient proches et concentrées autour de populations dont l’activité couvrait globalement les besoins. La raréfaction de certaines ressources et la croissance considérable de la consommation, auxquelles il faut ajouter le très faible coût du transport maritime ainsi que d’importants différentiels de prix de main d’oeuvre, ont modifié l’équilibre autarcique ancien…

Afrique – 2014 05 25 – “Défense et sécurité en Afrique : quel couple ?”, par Jean-Jacques Konadje – Diploweb.com

Continent à la fois riche et appauvri, l’Afrique se définit la plupart du temps par son contraste saisissant. Qualifiée souvent de « scandale géologique », le berceau de l’humanité semble subir la malédiction de ses matières premières et de ses ressources minières. Et pour cause, depuis les indépendances, le continent n’a cessé d’être le théâtre de guerres et de crises qui ont jalonné son histoire et porté régulièrement un frein à son développement…