monde musulman

Le « monde musulman » : une instabilité chronique – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Tous droits réservés.

Le « Monde musulman » tel que se le représentent ceux qui se contentent d’approches approximatives, n’existe pas. Cette zone, qui va de l’Atlantique à Kaboul et jusqu’à l’Indonésie, est caractérisée par une incommensurable fragmentation, et les pays concernés se montrent incapables depuis des siècles d’identifier ne serait-ce qu’un seul intérêt commun. Ce « Monde musulman », déjà gravement affaibli par ses divisions, est en proie à des convulsions qui affectent de nombreux « États ».

Ayons donc à l’esprit que ce « Monde musulman » est à 14 kilomètres de l’Europe (détroit de Gibraltar) … Or le produit intérieur brut (PIB) par habitant en Europe est 14 fois supérieur à celui du Sud de la Méditerranée, dont la population est composée de 70 % de moins de 30 ans, souvent diplômés et au chômage… L’Europe ne consacre que 1 % de ses investissements au Sud de la Méditerranée.

Cette situation, déjà préoccupante, va s’aggraver pour trois raisons :
– l’échec de l’intégration à l’économie mondialisée ;
– l’échec du modèle « État-nation » ;
– l’échec de la « culture islamique ».

L’échec de l’intégration à l’économie mondialisée 

Qu’ils viennent de l’économie socialiste ou de l’économie libérale, ces pays n’ont pas été ponctuels au rendez-vous du processus de mondialisation des productions et des échanges dans tous les domaines… Ils en sont encore à des modes d’organisation et de commercialisation dignes du 19ème siècle. Par exemple, l’Algérie, indépendante depuis 1962, tire 97 % de ses recettes d’exportation de la vente de son pétrole et de son gaz. Plus de 30 % de ce que les Algériens consomment vient de l’extérieur.

Dans 30 ans, la population du Sud de la Méditerranée se sera accrue de 48 % (3 % pour l’Union européenne) … L’Égypte, déjà peuplée de 93 millions d’habitants, voit sa population s’accroître chaque année de 1 300 000 personnes.

Pour combler le déficit en termes d’emplois, de logements et d’éducation, il faudrait, durant les 40 prochaines années, un taux de croissance de 8% par an. Dans la réalité, il est au mieux de 5 à 6%, mais le plus souvent de 3%, voire parfois de 1,8% (Maroc en cas de sécheresse) ou de 1,5% (Tunisie à cause de la situation politique et du terrorisme).

Quant aux pays du Golfe et à l’Arabie, on se trompe quand on pense qu’ils ne sont pas concernés par cette analyse parce que « riches ». En pensant ainsi, on confond richesse et développement. En effet ces « États » sont riches de leur pétrole et de leur gaz et ainsi, ils peuvent faire réaliser par des étrangers tout ce qu’ils décident d’édifier. Mais ils sont totalement dépendants de la main d’œuvre étrangère qui représente 80 à 90% de la population totale de certains « Émirats ». En outre, il y a chez eux – en amont – un déficit de culture de l’effort et du travail. Par ailleurs, aucune innovation, aucune percée scientifique et/ou technologique ne vient de chez eux ni même de l’ensemble du « Monde musulman » … Leurs investissements à l’étranger risquent d’être anéantis par une crise boursière intervenant dans un système financier international dont le fonctionnement leur échappe totalement. Enfin, leurs avoirs à l’extérieur de leurs frontières pourraient être « gelés » si, un jour, leur politique venait à contrarier des acteurs plus puissants qu’eux…

Dans le domaine politique, les difficultés ne sont pas moins graves.

L’échec du modèle « État-nation »

Lorsque ces populations ont acquis leur indépendance, le Droit international les a désignés comme « États nouveaux ». Plus encore, leurs gouvernants ainsi que la « Communauté internationale » ont décrété qu’ils étaient des « États-nations ». Cette affirmation ne correspondait ni à la réalité historique ni aux mentalités de ces peuples dont le système d’appartenance était, en grande partie, lié aux tribus, aux ethnies, aux clans, à des confréries et à la religion.

L’« État-nation » est un concept qui s’est traduit dans la réalité politique, culturelle et symbolique de l’Europe occidentale… Il est le produit de plusieurs siècles d’Histoire. La Nation, le sentiment national, transcendent les appartenances et les identifications partielles, au profit d’un ensemble beaucoup plus vaste que celui qui prévalait dans le passé. La Nation rassemble des personnes qui ont la conviction d’avoir un passé commun, une langue, épine dorsale de leur identité, une volonté de vivre ensemble en paix grâce à la mémoire partagée, l’adhésion à des valeurs et à un code de conduite, et enfin la volonté de construire un avenir meilleur pour elles et leurs enfants. Il s’agit donc d’autre chose que la tribu ou l’ethnie qui, face aux exigences de notre temps, sont l’expression et le témoignage d’une difficulté, sinon d’une incapacité, à entrer de plein pied dans la modernité. Cela explique en partie que le « Printemps arabe » était, pour une part importante, une illusion. Il y a eu, dans certains pays musulmans des révoltes, des coups d’État, des guerres civiles mais en aucune façon des « Révolutions ».

Pour que les conditions favorables au déclenchement d’une Révolution soient réunies, il faut, en amont, un substrat intellectuel, culturel, comme ce fut le cas en France avec la philosophie des Lumières. A cela il faut ajouter un système d’alliances entre des forces, des acteurs, qui mettent en sommeil leurs divergences afin de concentrer leurs moyens en vue d’atteindre un objectif prioritaire commun : le remplacement du régime en place par un autre, radicalement différent. Cela passe aussi par un programme qui donne des orientations stratégiques, ainsi que par l’émergence de leaders charismatiques, une « avant-garde », et enfin un appareil de propagande mobilisateur.      Il n’y a rien eu de tout cela dans le « Monde musulman » mais des révoltes (Algérie en 1988, Tunisie, Égypte, Bahreïn) et des guerres civiles (Syrie, Yémen, Irak, Soudan, Afghanistan) … Parfois, les ingérences militaires étrangères ont ajouté au désordre pour en faire un chaos (Libye, Irak, Afghanistan, Yémen, entre autres).

La situation n’est pas meilleure au plan culturel/religieux.

L’échec de l’Islam et de l’« Islamisme »

La religion a plusieurs finalités, dont l’une des plus importantes est de « relier » entre eux ceux qui s’en réclament. En adhérant à la même foi, en acceptant les valeurs et les contraintes qui en découlent, en pratiquant le même rituel, on forme une « communauté » dont les membres ont vocation à vivre ensemble en paix. A cet égard, l’Islam ne parvient plus à remplir cette finalité puisque les pays musulmans sont en train d’imploser les uns après les autres et les guerres civiles se multiplient. D’un Islam dévoyé naissent de nombreuses sectes dont certaines utilisent la violence sous toutes ses formes, en particulier le terrorisme… C’est ce que l’on appelle « islamisme », qui est une instrumentalisation de la religion dans le cadre d’une stratégie dont le but est la mise en place de régimes totalitaires, sous couvert d’un retour à un « Islam des origines », forcément « pur » et porteur d’espoir. Il s’agit d’une dimension essentielle de la tragédie que vit le « Monde musulman » car l’utilisation de la religion en politique mène à des impasses, à des affrontements, à des guerres intestines. C’est ce à quoi nous assistons et nombreux sont ceux qui, par désespoir, se réfugient dans ce qu’ils croient être l’Islam. Pratiqué par eux, il n’est qu’un rituel sans spiritualité, sans la symbolique qui lui donne un sens. Ce rituel est devenu une compulsion. C’est ainsi que les mosquées n’ont jamais été aussi pleines et il n’y a jamais eu aussi peu de musulmans.

* * *

* *

Une évidence : compte tenu de la proximité géographique et de la mondialisation des problèmes, si le « Sud » va mal, le « Nord » ne peut pas aller bien… L’onde de choc des échecs du « Monde musulman » se propage ailleurs, en particulier en Europe. L’intérêt bien compris du « Monde occidental » est d’empêcher que le chaos prévale dans cette zone. Encore faut-il que, de ce « Monde musulman », naisse une prise de conscience de la nécessité vitale de coopérer avec le Nord dans tous les domaines car la preuve est largement faite qu’ils ne peuvent pas s’en sortir seuls.