mer d’Azov

La Mer d’Azov : nouveau lac russe et remise en cause de l’ordre mondial ?

 

Affrontement naval en Mer d’Azov le 25 novembre

La Russie a arraisonné puis saisi trois navires ukrainiens à la suite d’une escalade militaire sans précédent dans le détroit de Kertch reliant la Mer Noire à la Mer d’Azov[1]. Douze des vingt-quatre marins retenus captifs par les autorités russes ont déjà été condamnés à deux mois de détention provisoire provoquant de vives réactions des pays occidentaux.

Ce dimanche 25 novembre, un remorqueur et deux vedettes blindées d’artillerie ukrainiens basés à Odessa transitaient vers le port de Marioupol. Accusés par les Russes d’être « entrés illégalement » dans leurs eaux territoriales, le remorqueur a été percuté volontairement par la garde côte russe, tandis que les deux navires militaires ont essuyé des tirs blessant des marins ukrainiens. La chasse russe a également survolé la zone. Selon l’administration russe, la marine ukrainienne n’ayant pas fait part de ses intentions, les navires ont été interceptés. Les Ukrainiens affirment avoir signalé leur itinéraire[2]et accusent la Russie d’agression.

Un précédent passage de navires ukrainiens en septembre 2018 avait déjà fait l’objet de tensions mais sans confrontation. Cette fois-ci, il s’agit d’un affrontement militaire entre les deux pays.

La situation géographique délicate de la Mer d’Azov et du détroit de Kertch fournit tous les ingrédients de ce maelström géopolitique. Bordée par l’Ukraine au Nord et à l’Ouest et par la Russie à l’Est, la Mer d’Azov cristallise les tensions russo-ukrainiennes, illustrées par l’annexion de la Crimée et l’instabilité du Donbass ukrainien (Donetsk, Louhansk) contrôlé par les séparatistes prorusses.

Le casse-tête du statut juridique de la mer d’Azov

Avant la proclamation de l’indépendance de l’Ukraine, la Mer d’Azov était considérée comme une mer intérieure soviétique. Depuis 1991, date de la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, la mer d’Azov est partagée entre l’Ukraine et la Russie. En 2003, ce statut est renforcé par un accord bilatéral de coopération : les navires militaires et civils des deux pays jouissent du droit de libre navigation dans la Mer d’Azov et le détroit de Kertch. Quant aux navires étrangers, ils doivent obtenir l’accord des autorités russes et ukrainiennes pour franchir le détroit, en particulier les navires de l’OTAN. Or depuis l’annexion de la Crimée, et malgré cette gestion commune décidée en 2003, Moscou impose son emprise sur la mer d’Azov.

Pont de discorde et inspections russes trop zélées

Si l’annexion de la Crimée répond à des préoccupations géostratégiques russes  -en particulier l’accès aux mers chaudes[3]-, la Russie se heurte toujours à des problèmes logistiques. En effet, l’Ukraine interdit sur son territoire tout trafic routier et ferroviaire russe vers la Crimée. Aussi, dès le lendemain de l’annexion, l’administration russe a remis au gout du jour un vieux projet de pont au milieu du détroit de Kertch reliant la Crimée et la région russe de Krasnodar.

Depuis la construction de ce nouveau pont de 19 km enjambant le détroit de Kertch[4], et forte de l’annexion des territoires ukrainiens permettant le contrôle des deux rives du détroit, la Russie a instauré de nombreux contrôles des navires de commerce[5]provoquant des retards très couteux ralentissant l’activité économique des ports ukrainiens[6]. Une autre raison, plus insidieuse, pénalise ces ports[7]et asphyxie ainsi l’économie du pays : malgré sa longueur impressionnante, la hauteur du pont ne permet pas le passage de navires d’un tirant d’air supérieur à 33 mètres, ce qui  limite le passage à des navires de petite capacité. Situé à quelques kilomètres de la zone tenue par les séparatistes prorusses (région de Donbass), le port de Marioupol, essentiel pour l’activité économique de la région, a désormais une activité moribonde. Quant au port de Berdyansk, son activité de transport de céréales a diminué de moitié.

Ces mesures de harcèlement russes constitueraient une réponse au blocage ukrainien du canal[8]approvisionnant en eau les zones agricoles de la Crimée dont le déficit en eau pénalise l’agriculture. Mais ces mesures de rétorsion russes pourraient également, à terme et faute d’un approvisionnement suffisant en matières premières et en denrées alimentaires, déstabiliser la zone ukrainienne proche de la région séparatiste du Donbass déjà fragilisée par des conflits internes.

Face à ce véritable blocus économique, la marine ukrainienne accroit sa présence militaire en mer d’Azov pour désenclaver ses ports, mais sa puissance navale ne peut rivaliser avec celle de la Russie.

Instauration de la loi martiale, manœuvre de politique intérieure ?

Dès le lendemain de cet affrontement naval et pour faire face à une éventuelle invasion russe terrestre, le parlement ukrainien, sur la proposition de son président Petro Porochenko, a voté le placement du pays sous le régime de la loi martiale[9]pour 30 jours avec une possibilité de mobilisation partielle des forces armées si la situation s’aggrave. Toutefois, cette loi ne concerne que certaines régions de l’Ukraine, en particulier celles frontalières avec la Russie et les zones côtières du Sud.

Cette décision, dénoncée comme une provocation supplémentaire par l’administration russe, intervient dans un contexte politique difficile pour le président ukrainien dont la réélection prochaine n’est pas acquise.  Ses opposants – et la Russie – voient dans cette décision une manœuvre politicienne pour repousser la date des prochaines élections programmée le 31 mars 2019. Cette démonstration de force est également l’opportunité pour Vladimir Poutine, dont la cote de popularité est en baisse, de valoriser son image de président fort.

Condamnation unanime de la communauté internationale

Cette décision de mise en œuvre d’une loi martiale n’a pas reçu le soutien massif et escompté des pays occidentaux et de l’Union européenne. En revanche, l’ensemble de la communauté internationale dénonce l’usage de la force militaire et les actions illégales[10]de la Russie ayant conduit à la saisie des trois navires ukrainiens.

Si, pour éviter une escalade, l’ambiance était à l’apaisement entre les deux protagonistes, la pression est montée d’un cran ce mercredi avec la condamnation des marins et le discours anxiogène du président ukrainien annonçant que des troupes russes s’étaient massées près de la frontière. La libération des marins est demandée et de nouvelles sanctions économiques pourraient être envisagées.

Réuni en urgence dès lundi, le conseil de sécurité des Nations Unies n’a pu aboutir à l’adoption d’une résolution au vu des positions fermes de la Russie face aux pays occidentaux. L’OTAN, quant à elle, met en garde contre la montée en puissance d’un processus de militarisation de la Mer d’Azov et a vivement rappelé le principe de liberté de navigation dans le détroit.

Cet affrontement montre une fois de plus la grande instabilité régionale depuis l’annexion de la Crimée, modifiant le paysage géopolitique. La Russie tient à montrer son statut de puissance régionale dominante en dépit du contrôle du Bosphore et des Dardanelles par la Turquie et en filigrane par l’Alliance Atlantique. L’Ukraine se considère toujours en conflit ouvert avec la Russie et ne souhaite pas être oubliée de la communauté internationale.Quant à la mer d’Azov, elle se transforme peu à peu en lac intérieur russe…

Bien au-delà de ces considérations régionales, ces tensions reflètent la montée en puissance d’une vision de plus en plus territoriale des mers et des océans. Mais ce sont surtout les comportements de la Chine et de la Russie qui posent questions car ces pays remettent en cause l’organisation de la gouvernance mondiale structurée autour des Nations-Unies. En effet, l’ONU se trouve paralysée dès lors que le non-respect du droit international est le fait d’un membre permanent du conseil de sécurité protégé par son droit de véto qui empêche toute solution juridictionnelle. Contestant par des actions unilatérales l’ordre établi à l’issue de la seconde guerre mondiale, ce retour d’Etats-puissances privilégiant l’usage unilatéral de la force remet ainsi directement en cause le principe de résolution des conflits par la négociation et donc, à terme, l’idéal pacifique dont rêve tout habitant de notre planète.

 

Le pont de Kertch : pétrolier barrant l’accès à la mer d’Azov et survol de la chasse russe.

[1]D’une superficie de 35 000 km2, la Mer d’Azov peu profonde est longue de 445 km et de 150 km dans sa plus grande largeur.

[2]Tout navire de guerre bénéficie d’un droit de passage inoffensif dans des eaux territoriales en se signalant auprès des autorités du pays concerné,  ce signalement étant un acte de courtoisie et non pas une obligation

[3]En 1997, un grand Accord sur l’amitié,la collaboration et le partenariat,confirmé par les accords de Kharkiv, avait été signé entre l’Ukraine et la Russie pour la « location de la base navale de Sébastopol » afin de permettre le stationnement de la flotte russe pour un bail de 20 ans. La remise en question par les Ukrainiens de ce bail pendant l’hiver 2013/2014 a été l’un des déclencheurs de l’annexion de la Crimée par la Russie pour s’assurer l’accès à la mer Noire et à la base de Tartous en Syrie.

[4]Le projet d’un pont sur le détroit de Kertch par l’administration hitlérienne avait conduit à sa construction en 1944 pour être détruit six mois plus tard.  L’idée refait surface vers les années 2000 (avant l’annexion de la Crimée). En 2003, la Russie décide de construire un barrage en plein détroit de Kerch face à l’ile de Touzla déclenchant une crise politique qui aboutira à la signature de l’accord du 24 décembre 2003 portant sur la gestion conjointe de la mer et du détroit. Finalement, les travaux commenceront en mars 2014, soit le lendemain de l’annexion de la Crimée, permettant le contrôle des deux rives du détroit. Le pont routier et ferroviaire de 19 km a été inauguré par Vladimir Poutine le 15 mai 2018 pour une mise en service réelle quelques mois plus tard. Plusieurs états dont les Etats unis et l’Europe ont condamné cette construction. L’union européenne a gelé des avoirs des entités ayant participés à la construction.

[5]Moscou indique que ces contrôles sont imposés par la menace potentielle des radicaux ukrainiens sur le pont.

[6]Les revenus du port de Marioupol ont chuté de 30% depuis la construction du pont.

[7]140 navires ukrainiens ne peuvent plus atteindre les ports de la mer d’Azov.

[8]Canal captant les eaux du Dniepr.

[9]Texte adopté par 276 députés contre 30.

[10]Dès lors que la mer d’Azov possède plusieurs Etats riverains, elle n’est plus la mer intérieure d’un pays unique et donc, en conformité avec la convention des Nations-Unies sur le droit de la mer dont les deux Etats sont Parties, les navires y compris militaires de chacun des pays bénéficient de facto du droit de transit sans entrave dans le détroit et du droit de passage inoffensif dans les eaux territoriales des autres pays riverains. En outre, cette action russe et la condamnation des marins ukrainiens sont contraires aux principes d’immunités (de juridiction, d’exécution et de législation) dont jouissent les navires de guerre et d’Etat et leur équipage.