mer d’Azov

Les implications géostratégiques de l’incident naval en mer d’Azov entre la Russie et l’Ukraine – par Ana Pouvreau

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Le 25 novembre dernier, dans le détroit de Kertch, reliant la mer Noire à la mer d’Azov, trois navires de la Marine ukrainienne en provenance du port d’Odessa, qui se dirigeaient vers le port de Marioupol, ont été la cible de tirs par des gardes-côtes du Service de protection des côtes du FSB de Russie. Ces bâtiments ont été arraisonnés dans les eaux de la mer Noire, saisis puis déroutés vers le port de Kertch, en Crimée, péninsule annexée par Moscou en mars 2014. Les membres d’équipage, dont trois blessés par des tirs, ont été arrêtés[1]. Vingt-et-un d’entre eux, d’abord incarcérés à Simferopol, ont été transférés à Moscou, pour y être détenus dans la sinistre prison de Lefortovo[2]. Ils risquent d’être condamnés à six ans de prison[3]. Cet incident a ravivé les tensions entre l’Ukraine et la Russie et soulevé le spectre d’une escalade militaire provoquant de vives réactions sur la scène internationale.

Des incertitudes persistent en ce qui concerne les motivations profondes de la Russie dans l’ensemble de la région de la mer d’Azov et de la mer Noire. Ces événements s’inscrivent dans un contexte régional caractérisé depuis 2014, par une présence militaire russe accrue en mer d’Azov sur fond de remilitarisation de la péninsule de Crimée. Au-delà de ces problématiques, des questionnements se posent quant à la perception russe de la navigation dans les détroits, du droit de passage inoffensif des navires dans les eaux territoriales de pays riverains et plus généralement, de la libre circulation des bâtiments en haute mer, avec des conséquences prévisibles en Méditerranée et dans la mer Baltique. Enfin, force est de constater que ces évolutions coïncident avec la remontée en puissance de la marine russe, notamment depuis 2012, à l’initiative de Vladimir Poutine. Face à ces réalités, le bloc occidental tâtonne dans la recherche d’une nouvelle stratégie.

 

Une stratégie russe de domination de l’espace maritime

Depuis 2014, deux tendances simultanées ont caractérisé la stratégie poursuivie par Moscou dans la région. Il s’agit, d’une part, de contrôler les eaux au large de la péninsule de Crimée et d’autre part, de verrouiller progressivement l’accès à la mer d’Azov, l’objectif poursuivi étant de faire de la mer Noire et de la mer d’Azov, un espace maritime sous domination russe. Ces évolutions s’inscrivent dans le cadre plus large d’une nouvelle stratégie maritime russe.

Le basculement des équilibres en mer d’Azov et en mer Noire au profit de la Russie

Comme le souligne le chercheur Ridvan Bari Urcosta dans son analyse récente sur l’importance stratégique de la mer d’Azov[4], l’annexion de la péninsule de Crimée, en mars 2014, a permis à la Russie d’accroître considérablement l’étendue de son littoral.

Jusqu’en 2014, l’Ukraine contrôlait environ 60% de la mer d’Azov ; la Russie, près de 40%. Avec l’annexion de la Crimée, le contrôle russe s’est étendu aux trois quarts de cet espace maritime et a vocation à se renforcer en raison de la mainmise exercée par les séparatistes pro-russes des républiques sécessionnistes auto-proclamées de Lougansk et de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine. Il y aurait d’ailleurs un projet de création d’une base navale sur les 45 km de littoral de la République populaire de Donetsk[5].

En vertu de l’accord bilatéral signé en 2003 par l’Ukraine et la Russie, la mer d’Azov est devenue une mer intérieure pour ces deux pays, restreignant l’accès à des navires étrangers. Mais la Russie est parvenue à faire du détroit de Kertch un « goulot d’étranglement stratégique », comme l’a illustré l’inauguration du pont de Kertch par Vladimir Poutine en mai 2018[6]. Alors que jusqu’à l’accord de 2003, la Russie devait acquitter des droits de passage à l’Ukraine, ce rapport s’est peu à peu inversé. Les autorités russes sont désormais en mesure d’entraver le trafic maritime ukrainien et donc de disposer d’un levier économique contraignant pour Kiev.

Au stade actuel, pour le journaliste britannique spécialiste de l’Ukraine, Askold Krushelnycky[7] :

« Tout le littoral de la mer d’Azov ne se trouve pas aux mains des Russes. Une grande partie demeure sous le contrôle des forces gouvernementales ukrainiennes, y compris Marioupol et Berdyansk, deux ports de commerce à l’importance vitale pour l’économie de l’Ukraine. Les Russes tentent actuellement d’empêcher les navires marchands internationaux de se rendre dans ces ports d’où l’Ukraine exporte une grande partie de sa production sidérurgique et agricole, production cruciale pour son économie. Depuis le printemps 2018, des navires de la marine russe immobilisent des cargos étrangers pendant 24 voire 48 heures pour les fouiller. Les retards coûtent des milliers de dollars aux opérateurs ce qui fait monter les prix des assurances dissuadant de nombreuses compagnies d’emprunter cette route maritime. De cette manière, Moscou espère étrangler une grande partie de l’économie déjà précaire de l’Ukraine. »

Selon l’amiral Ihor Kabanenko, ancien chef d’état-major de la marine ukrainienne, ces évolutions en mer d’Azov auront des conséquences directes pour l’ensemble de la mer Noire, où la Russie a d’ores et déjà établi une zone de déni d’accès autour de plusieurs forages d’hydrocarbures ukrainiens, dont elle a pris possession en 2014, ne laissant qu’un étroit corridor pour le trafic maritime en provenance ou à destination du port d’Odessa[8].

Une nouvelle volonté de puissance russe dans le domaine naval

Selon cette même analyse, entre avril et juin 2018, la Russie aurait déployé 40 navires militaires en mer d’Azov. L’actuel chef d’état-major de la marine ukrainienne, l’amiral Ihor Vorontchenko a indiqué que ce chiffre serait de 120 à compter d’octobre 2018. Sept patrouilleurs modernisés dotés d’une capacité d’hélicoptères et équipés d’artillerie auraient été redéployés, par la Russie, de la flotte du Nord et de la flotte de la mer Baltique vers la mer d’Azov. L’année 2018 a été caractérisée par une présence accrue en mer d’Azov de gardes-côtes et de forces spéciales russes et par des manifestations plus fréquentes de l’aviation de combat. L’amiral Vorontchenko refuse de voir la mer d’Azov subir le même sort que la Crimée[9]. Le 14 décembre 2018, il a rencontré son homologue américain aux Etats-Unis pour envisager des issues possibles à la crise[10].

Mais l’horizon semble grevé par la priorité que la Russie accorde depuis quelques années à cette région dans sa volonté de montée en puissance dans le domaine naval. Un rapport du Center for European Policy Analysis (CEPA), un thinktank américain, soulignait dès 2016, l’élaboration d’une nouvelle doctrine maritime par la Russie se concentrant sur la création d’une zone A2/AD (anti-accès/déni d’accès) en mer Noire et constituant ainsi une réelle menace pour le flanc sud-est de l’Alliance atlantique. En dominant la mer Noire, la Russie chercherait également à projeter sa puissance navale vers l’Europe centrale, vers l’ensemble de la péninsule balkanique et en direction de la Méditerranée orientale[11]. L’écrivain britannique Edward Lucas, spécialiste des relations Est-Ouest, auteur d’un ouvrage sur la « nouvelle guerre froide » et collaborateur au CEPA, estime que le blocus russe en mer d’Azov fait peser une pression accrue sur la 6ème flotte des Etats-Unis, tandis que les Occidentaux tâtonnent toujours dans l’élaboration d’une nouvelle stratégie pour la mer Noire[12].

 

Une stratégie occidentale en gestation

La montée des tensions Est-Ouest

Dans le contexte délétère survenu à la suite de l’incident en mer d’Azov, la Russie a saisi le Conseil de sécurité des Nations unies (26/11). Elle a évoqué, pour ce faire, une « provocation », considérant que les navires ukrainiens avaient ignoré les tirs de sommation, pénétré délibérément dans les eaux de la Fédération de Russie et violé ainsi la frontière russe. Le président ukrainien, Petro Porochenko, réagissant à « une agression russe » et soulignant la possibilité d’« une guerre totale avec Moscou », a signé un décret instaurant la loi martiale (26/11), pour une durée de trente jours à partir du 28 novembre, notamment dans des régions frontalières avec la Russie ou situées sur la mer Noire et sur le littoral de la mer d’Azov. L’Union européenne et l’OTAN ont exhorté à la désescalade et demandé à Moscou la réouverture du détroit de Kertch à la navigation. Les Etats-Unis ont, quant à eux, dénoncé le caractère illégal de l’action menée par la Russie en violation de la souveraineté de l’Ukraine. Le président américain Donald Trump a annulé sa rencontre avec son homologue russe lors du G20, tandis que le président turc Erdogan proposait son aide dans la résolution du conflit. Enfin, le débat sur l’imposition de nouvelles sanctions occidentales vis-à-vis de la Russie, en raison de son rôle en Ukraine, a ressurgit à cette occasion.

Les prémices d’une stratégie maritime occidentale pour la région de la mer d’Azov et de la mer Noire

La signature par Vladimir Poutine, le 20 juillet 2017, d’un document intitulé : “Le fondement de la politique d’Etat de la Fédération de Russie dans le domaine naval pour la période jusqu’à 2030”, illustre la détermination de la Russie à poursuivre ses intérêts en mer d’Azov et en mer Noire. Mais 2017 a également été marquée par un renforcement de la présence de l’Alliance atlantique en mer Noire avec le lancement, en octobre 2017, d’une nouvelle force multinationale en Roumanie[13]. Avec l’aide de l’OTAN, l’Ukraine, pour sa part, tente d’élaborer une nouvelle stratégie navale nationale à l’horizon 2035[14]. Celle-ci sera axée en priorité sur la défense côtière puis en second lieu, sur la défense de « la zone éloignée », c’est-à-dire de l’ensemble des eaux de la mer Noire. Sera favorisée, à cette fin, l’acquisition d’équipements de défense adaptés. Pour affirmer sa présence en mer d’Azov, l’Ukraine a annoncé la création d’une base navale à Berdiansk. Mais il est évident que face aux forces armées russes, le déséquilibre des forces entre les deux pays demeure considérable. Le conflit entre les forces ukrainiennes et les séparatistes pro-russes dans l’est du pays, conflit qui s’est enkysté peu après son déclenchement en 2014, a déjà fait 10 000 morts. Il se double d’une crise humanitaire en raison de milliers de déplacés internes, dont de nombreuses personnes âgées, des femmes et des enfants privés de moyens de subsistance adéquats.

Les Etats-Unis et l’Union européenne déclarent avoir pris conscience du danger pour la sécurité du bloc occidental de l’ensemble de ces évolutions alarmantes dans le bassin de la mer d’Azov et de la mer Noire. Il reste à voir s’ils sauront en tirer des conclusions utiles pour les équilibres géostratégiques à venir.

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L’incident naval du 25 novembre 2018 a permis de mettre en lumière les différences de perception entre les visions russe et occidentale. Tandis que l’Union européenne et l’OTAN continuent de plaider en faveur de la liberté de navigation sur l’ensemble des mers du globe, la Russie semble avoir porté son choix sur une territorialisation des océans. James Holmes, président de la chaire de stratégie maritime de l’U.S Naval War College y voit, pour sa part, une illustration de l’affrontement ancien entre les tenants de doctrines respectivement défendues, dès le dix-septième siècle, par le hollandais Hugo Grotius, le père fondateur du droit maritime international, auteur du traité Mare Liberum (1609) et par le juriste britannique John Selden, auteur de Mare Clausum en 1635[15]. Au stade actuel, une « cadastralisation » des mers ne pourrait être que préjudiciable à l’architecture de sécurité occidentale telle que nous la connaissons[16].

 

 

Références: 

[1] « La Mer d’Azov : nouveau lac russe et remise en cause de l’ordre mondial ? », Actualités de l’institut FMES, 2 décembre 2018. [http://fmes-france.org/la-mer-dazov-nouveau-lac-russe-et-remise-en-cause-de-lordre-mondial/].

[2] Cet établissement pénitentiaire, actuellement sous l’autorité du ministère de la justice russe, fut, pendant des décennies, utilisé par le NKVD puis par le KGB, pour interroger et torturer les prisonniers politiques.

[3] “21 Ukrainian sailors taken to Moscow’s Lefortovo jail, three more to hospital – Russian media”, Ukrinform.net, 30 novembre 2018. [https://www.ukrinform.net/rubric-society/2591361-21-ukrainian-sailors-taken-to-moscows-lefortovo-jail-three-more-to-hospital-russian-media.html]

[4] Ridvan Bari Urcosta : « The Strategic Dimension of the Sea of Azov », Center for International Maritime Security (CIMSEC), Maryland, 29 novembre 2018. [http://cimsec.org/the-strategic-dimensions-of-the-sea-of-azov/38976]

[5] Op.cit. Ridvan Bari Urcosta

[6] « Poutine inaugure le pont de Kertch entre la Russie et la Crimée », Challenges, 15 mai 2018. [https://www.challenges.fr/monde/poutine-inaugure-le-pont-de-kertch-entre-la-russie-et-la-crimee_587379]

[7] Entretien avec l’auteur, 10 décembre 2018. Askold Krushelnycky est l’auteur de l’ouvrage An Orange Revolution: A Personal Journey Through Ukrainian History, Harvill Secker, London, (2006).

[8] Ihor KABANENKO : « Strategic Implications of Russia and Ukraine’s Naval Clash », Realcleardefense.com, 29 novembre 2018. [https://www.realcleardefense.com/articles/2018/11/29/strategic_implications_of_russia_and_ukraines_naval_clash_113991.html]

[9] Jonah FISHER : “Why Ukraine-Russia sea clash is fraught with risk”, BBC Online, 27 novembre 2018. [https://www.bbc.com/news/world-europe-46345853]

[10] “Commanders of Ukrainian, US navies to discuss Russian aggression in Black Sea”, Kyivpost, 14 décembre 2018.

[https://www.kyivpost.com/ukraine-politics/commanders-of-ukrainian-us-navies-to-discuss-russian-aggression-in-black-sea.html]

[11] Janusz Bugajski; Peter B. Doran: “Black Sea Rising”, CEPA, Washington D.C, 2016. [https://www.cepa.org/black-sea-power]

[12] Entretien avec l’auteur, 5 décembre 2018. Edward Lucas est l’auteur de : The New Cold War – Putin’s Russia and the Threat to the West, Palgrave Macmillan, London, 2008.

[13] Robin EMMOT: “NATO launches Black Sea force as latest counter to Russia”, Reuters, 9 octobre 2017. [https://www.reuters.com/article/us-russia-nato/nato-launches-black-sea-force-as-latest-counter-to-russia-idUSKBN1CE0MJ]

[14] “Ukraine unveils its Navy Development strategy”, UAWIRE Online, 8 août 2018. [https://www.uawire.org/ukraine-announces-plans-to-restore-navy].

[15] James R. HOLMES : “Goodbye Grotius, Hello Putin”, Foreignpolicy.com, 29 novembre 2018.

[https://foreignpolicy.com/2018/11/29/goodbye-grotius-hello-putin-russia-ukraine-sea-of-azov-kerch-strait-south-china-sea-unclos-law-of-sea-crimea/].

[16] La question de la “cadastralisation” des océans a été évoquée par l’amiral Charles-Henri Leulier de la Faverie du Ché, Préfet maritime pour la Méditerranée, lors d’une conférence à l’institut FMES le 20 octobre 2018.

La Mer d’Azov : nouveau lac russe et remise en cause de l’ordre mondial ?

 

Affrontement naval en Mer d’Azov le 25 novembre

La Russie a arraisonné puis saisi trois navires ukrainiens à la suite d’une escalade militaire sans précédent dans le détroit de Kertch reliant la Mer Noire à la Mer d’Azov[1]. Douze des vingt-quatre marins retenus captifs par les autorités russes ont déjà été condamnés à deux mois de détention provisoire provoquant de vives réactions des pays occidentaux.

Ce dimanche 25 novembre, un remorqueur et deux vedettes blindées d’artillerie ukrainiens basés à Odessa transitaient vers le port de Marioupol. Accusés par les Russes d’être « entrés illégalement » dans leurs eaux territoriales, le remorqueur a été percuté volontairement par la garde côte russe, tandis que les deux navires militaires ont essuyé des tirs blessant des marins ukrainiens. La chasse russe a également survolé la zone. Selon l’administration russe, la marine ukrainienne n’ayant pas fait part de ses intentions, les navires ont été interceptés. Les Ukrainiens affirment avoir signalé leur itinéraire[2]et accusent la Russie d’agression.

Un précédent passage de navires ukrainiens en septembre 2018 avait déjà fait l’objet de tensions mais sans confrontation. Cette fois-ci, il s’agit d’un affrontement militaire entre les deux pays.

La situation géographique délicate de la Mer d’Azov et du détroit de Kertch fournit tous les ingrédients de ce maelström géopolitique. Bordée par l’Ukraine au Nord et à l’Ouest et par la Russie à l’Est, la Mer d’Azov cristallise les tensions russo-ukrainiennes, illustrées par l’annexion de la Crimée et l’instabilité du Donbass ukrainien (Donetsk, Louhansk) contrôlé par les séparatistes prorusses.

Le casse-tête du statut juridique de la mer d’Azov

Avant la proclamation de l’indépendance de l’Ukraine, la Mer d’Azov était considérée comme une mer intérieure soviétique. Depuis 1991, date de la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, la mer d’Azov est partagée entre l’Ukraine et la Russie. En 2003, ce statut est renforcé par un accord bilatéral de coopération : les navires militaires et civils des deux pays jouissent du droit de libre navigation dans la Mer d’Azov et le détroit de Kertch. Quant aux navires étrangers, ils doivent obtenir l’accord des autorités russes et ukrainiennes pour franchir le détroit, en particulier les navires de l’OTAN. Or depuis l’annexion de la Crimée, et malgré cette gestion commune décidée en 2003, Moscou impose son emprise sur la mer d’Azov.

Pont de discorde et inspections russes trop zélées

Si l’annexion de la Crimée répond à des préoccupations géostratégiques russes  -en particulier l’accès aux mers chaudes[3]-, la Russie se heurte toujours à des problèmes logistiques. En effet, l’Ukraine interdit sur son territoire tout trafic routier et ferroviaire russe vers la Crimée. Aussi, dès le lendemain de l’annexion, l’administration russe a remis au gout du jour un vieux projet de pont au milieu du détroit de Kertch reliant la Crimée et la région russe de Krasnodar.

Depuis la construction de ce nouveau pont de 19 km enjambant le détroit de Kertch[4], et forte de l’annexion des territoires ukrainiens permettant le contrôle des deux rives du détroit, la Russie a instauré de nombreux contrôles des navires de commerce[5]provoquant des retards très couteux ralentissant l’activité économique des ports ukrainiens[6]. Une autre raison, plus insidieuse, pénalise ces ports[7]et asphyxie ainsi l’économie du pays : malgré sa longueur impressionnante, la hauteur du pont ne permet pas le passage de navires d’un tirant d’air supérieur à 33 mètres, ce qui  limite le passage à des navires de petite capacité. Situé à quelques kilomètres de la zone tenue par les séparatistes prorusses (région de Donbass), le port de Marioupol, essentiel pour l’activité économique de la région, a désormais une activité moribonde. Quant au port de Berdyansk, son activité de transport de céréales a diminué de moitié.

Ces mesures de harcèlement russes constitueraient une réponse au blocage ukrainien du canal[8]approvisionnant en eau les zones agricoles de la Crimée dont le déficit en eau pénalise l’agriculture. Mais ces mesures de rétorsion russes pourraient également, à terme et faute d’un approvisionnement suffisant en matières premières et en denrées alimentaires, déstabiliser la zone ukrainienne proche de la région séparatiste du Donbass déjà fragilisée par des conflits internes.

Face à ce véritable blocus économique, la marine ukrainienne accroit sa présence militaire en mer d’Azov pour désenclaver ses ports, mais sa puissance navale ne peut rivaliser avec celle de la Russie.

Instauration de la loi martiale, manœuvre de politique intérieure ?

Dès le lendemain de cet affrontement naval et pour faire face à une éventuelle invasion russe terrestre, le parlement ukrainien, sur la proposition de son président Petro Porochenko, a voté le placement du pays sous le régime de la loi martiale[9]pour 30 jours avec une possibilité de mobilisation partielle des forces armées si la situation s’aggrave. Toutefois, cette loi ne concerne que certaines régions de l’Ukraine, en particulier celles frontalières avec la Russie et les zones côtières du Sud.

Cette décision, dénoncée comme une provocation supplémentaire par l’administration russe, intervient dans un contexte politique difficile pour le président ukrainien dont la réélection prochaine n’est pas acquise.  Ses opposants – et la Russie – voient dans cette décision une manœuvre politicienne pour repousser la date des prochaines élections programmée le 31 mars 2019. Cette démonstration de force est également l’opportunité pour Vladimir Poutine, dont la cote de popularité est en baisse, de valoriser son image de président fort.

Condamnation unanime de la communauté internationale

Cette décision de mise en œuvre d’une loi martiale n’a pas reçu le soutien massif et escompté des pays occidentaux et de l’Union européenne. En revanche, l’ensemble de la communauté internationale dénonce l’usage de la force militaire et les actions illégales[10]de la Russie ayant conduit à la saisie des trois navires ukrainiens.

Si, pour éviter une escalade, l’ambiance était à l’apaisement entre les deux protagonistes, la pression est montée d’un cran ce mercredi avec la condamnation des marins et le discours anxiogène du président ukrainien annonçant que des troupes russes s’étaient massées près de la frontière. La libération des marins est demandée et de nouvelles sanctions économiques pourraient être envisagées.

Réuni en urgence dès lundi, le conseil de sécurité des Nations Unies n’a pu aboutir à l’adoption d’une résolution au vu des positions fermes de la Russie face aux pays occidentaux. L’OTAN, quant à elle, met en garde contre la montée en puissance d’un processus de militarisation de la Mer d’Azov et a vivement rappelé le principe de liberté de navigation dans le détroit.

Cet affrontement montre une fois de plus la grande instabilité régionale depuis l’annexion de la Crimée, modifiant le paysage géopolitique. La Russie tient à montrer son statut de puissance régionale dominante en dépit du contrôle du Bosphore et des Dardanelles par la Turquie et en filigrane par l’Alliance Atlantique. L’Ukraine se considère toujours en conflit ouvert avec la Russie et ne souhaite pas être oubliée de la communauté internationale.Quant à la mer d’Azov, elle se transforme peu à peu en lac intérieur russe…

Bien au-delà de ces considérations régionales, ces tensions reflètent la montée en puissance d’une vision de plus en plus territoriale des mers et des océans. Mais ce sont surtout les comportements de la Chine et de la Russie qui posent questions car ces pays remettent en cause l’organisation de la gouvernance mondiale structurée autour des Nations-Unies. En effet, l’ONU se trouve paralysée dès lors que le non-respect du droit international est le fait d’un membre permanent du conseil de sécurité protégé par son droit de véto qui empêche toute solution juridictionnelle. Contestant par des actions unilatérales l’ordre établi à l’issue de la seconde guerre mondiale, ce retour d’Etats-puissances privilégiant l’usage unilatéral de la force remet ainsi directement en cause le principe de résolution des conflits par la négociation et donc, à terme, l’idéal pacifique dont rêve tout habitant de notre planète.

 

Le pont de Kertch : pétrolier barrant l’accès à la mer d’Azov et survol de la chasse russe.

[1]D’une superficie de 35 000 km2, la Mer d’Azov peu profonde est longue de 445 km et de 150 km dans sa plus grande largeur.

[2]Tout navire de guerre bénéficie d’un droit de passage inoffensif dans des eaux territoriales en se signalant auprès des autorités du pays concerné,  ce signalement étant un acte de courtoisie et non pas une obligation

[3]En 1997, un grand Accord sur l’amitié,la collaboration et le partenariat,confirmé par les accords de Kharkiv, avait été signé entre l’Ukraine et la Russie pour la « location de la base navale de Sébastopol » afin de permettre le stationnement de la flotte russe pour un bail de 20 ans. La remise en question par les Ukrainiens de ce bail pendant l’hiver 2013/2014 a été l’un des déclencheurs de l’annexion de la Crimée par la Russie pour s’assurer l’accès à la mer Noire et à la base de Tartous en Syrie.

[4]Le projet d’un pont sur le détroit de Kertch par l’administration hitlérienne avait conduit à sa construction en 1944 pour être détruit six mois plus tard.  L’idée refait surface vers les années 2000 (avant l’annexion de la Crimée). En 2003, la Russie décide de construire un barrage en plein détroit de Kerch face à l’ile de Touzla déclenchant une crise politique qui aboutira à la signature de l’accord du 24 décembre 2003 portant sur la gestion conjointe de la mer et du détroit. Finalement, les travaux commenceront en mars 2014, soit le lendemain de l’annexion de la Crimée, permettant le contrôle des deux rives du détroit. Le pont routier et ferroviaire de 19 km a été inauguré par Vladimir Poutine le 15 mai 2018 pour une mise en service réelle quelques mois plus tard. Plusieurs états dont les Etats unis et l’Europe ont condamné cette construction. L’union européenne a gelé des avoirs des entités ayant participés à la construction.

[5]Moscou indique que ces contrôles sont imposés par la menace potentielle des radicaux ukrainiens sur le pont.

[6]Les revenus du port de Marioupol ont chuté de 30% depuis la construction du pont.

[7]140 navires ukrainiens ne peuvent plus atteindre les ports de la mer d’Azov.

[8]Canal captant les eaux du Dniepr.

[9]Texte adopté par 276 députés contre 30.

[10]Dès lors que la mer d’Azov possède plusieurs Etats riverains, elle n’est plus la mer intérieure d’un pays unique et donc, en conformité avec la convention des Nations-Unies sur le droit de la mer dont les deux Etats sont Parties, les navires y compris militaires de chacun des pays bénéficient de facto du droit de transit sans entrave dans le détroit et du droit de passage inoffensif dans les eaux territoriales des autres pays riverains. En outre, cette action russe et la condamnation des marins ukrainiens sont contraires aux principes d’immunités (de juridiction, d’exécution et de législation) dont jouissent les navires de guerre et d’Etat et leur équipage.