Méditerranée

Institut FMES : Séminaire de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) – Au rendez-vous de la sécurité intérieure et d’acteurs économiques du territoire

Ce devait être le clap de fin de la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques ! Le contexte très particulier d’aujourd’hui en a voulu autrement et les auditeurs, pour leur plus grande satisfaction, pourront se retrouver au mois de septembre prochain pour leur mission d’études à Genève. Il est souvent dit que ses sessions rassemblant des auditeurs d’horizon très différent sont sans doute l’ultime endroit où l’on peut encore se faire des amis. Oui, assurément des liens se tissent et le réseau au sens humain se consolide au fil des séminaires. Le sentiment d’appartenir à une communauté singulière appelée à échanger au-delà même des périodes réalisées au cours du cycle académique est évidemment un très bel objectif. Il me parait être atteint. Il est peut-être même l’un des principaux objectifs car il permettra à des cadres responsables de partager des réflexions couvrant d’autres domaines que celui de l’incidence des nouvelles routes de la soie en Méditerranée, thème retenu pour le cycle 2019 – 2020. C’est ce partage qui permettra de relever les défis de demain. C’est ce partage qui permettra de ne pas être approximatif dans l’analyse d’un contexte, d’une situation et qui permettra d’en dessiner les perspectives. Si le contexte sanitaire pèse lourdement aujourd’hui sur nos vies professionnelles et privées et qu’il a résolument pris une dimension mondiale, certains événements eux-aussi se répandent comme une traînée de poudre avec de potentiels troubles à la sécurité publique. Cet homicide commis aux Etats-Unis, au-delà de son caractère inadmissible, a placé sur le devant de la scène les violences policières pouvant conduire à de telles issues. Assurément condamnable, il ne faut pour autant pas caricaturer les actions de nos forces de sécurité intérieure.

Ce n’était pas le thème de ce séminaire mais la rencontre programmée avec la gendarmerie nationale a évidemment abordé ce sujet. Cette force armée est un acteur clé de la sécurité intérieure et se distingue des forces de police par son attachement historique au ministère des armées même si elle aujourd’hui placée sous la tutelle du ministère de l’intérieur. C’est d’ailleurs l’une des plus ancienne institution française, héritière de la Maréchaussée, et dont certains pays se sont inspirés. Si dans les institutions de défense et de sécurité, l’homme reste, quelle que soit sa spécialité, l’acteur central, il est incontestable que cette dimension humaine revêt un caractère encore plus déterminant au sein des forces de la gendarmerie. Le général de corps d’armée Marc Lévêque a tenu lui-même à venir à la rencontre des auditeurs de la 30ème SMHES le jeudi 11 juin en y consacrant une matinée entière. Il a particulièrement souligné ce caractère dans les actions menées par ses unités sur le territoire dont il a la responsabilité.  Il faut d’ailleurs ici préciser l’importance du périmètre géographique car il ne se limite à la seule Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur en s’étendant à l’Occitanie et la Corse au titre des responsabilités exercées pour la Zone de Défense et de sécurité Sud. C’est donc 6 groupements de gendarmerie départementale, 3 groupements de gendarmerie mobile stationnés à Hyères, Nîmes et Toulouse ainsi que des détachements aériens qui lui sont rattachés pour emploi pour ne citer que quelques éléments ; des composantes essentielles utilisées au quotidien pour assurer notre sécurité. Le spectre des missions est très large allant des missions de police administrative, judiciaire et des celles de sécurité publique et d’assistance portée aux populations. C’est aussi de nouveaux enjeux face à la multiplication des nouvelles menaces. La lutte contre le terrorisme a marqué les esprits et continue d’être une priorité.  La lutte aujourd’hui pour contrer les menaces de la cybercriminalité constitue un enjeu de poids pour sécuriser l’utilisation des outils connectés qui irriguent désormais les particuliers et les professionnels dans une transition numérique en plein essor.

Cette rencontre avec la gendarmerie nationale a donc complété la formation dispensée au cours de ce cycle académique. Il a permis d’être au contact de tous les acteurs institutionnels de la défense et de la sécurité. Les auditeurs, dans l’exercice de leurs responsabilités actuelles et futures, sauront faire la part des choses et pourront faire valoir leur appréciation le cas échéant. C’est l’esprit de défense en somme qu’ils ont acquis ou consolidé au cours de leur session.

En début d’après-midi, ils avaient un autre rendez-vous régional. Monsieur Philippe Vitel, vice-président du conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, ancien auditeur des sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques, a tenu à échanger avec la 30ème SMHES après une intervention présentant les formidables atouts régionaux et les grands enjeux de demain. Cette personnalité, particulièrement bien placée pour aborder les questions de défense et de sécurité compte tenu des son engagement politique qui l’avait conduit à être vice-président de la commission de la défense nationale et des forces armées, a permis aux auditeurs de mieux appréhender le rôle régional au profit d’un écosystème industriel de défense et de technologie duale qui place la région au deuxième rang national. Ce rôle devrait s’accroître dans le temps et la volonté de décentraliser les actions de l’Etat y concourra significativement.  Ce temps d’échange fut précieux et particulièrement apprécié des auditeurs.

Le vendredi 12 juin, nous avions programmé une rencontre avec un acteur économique régional et institutionnel pour le ministère des armées. Il s’agit de l’atelier industriel de l’aéronautique (AIA) de Cuers-Pierrefeu. Cette visite, nous la devons au directeur de l’établissement, l’ingénieur général Nicolas Frager, qui nous a ouvert ses portes tout en adoptant les mesures s’imposant compte tenu du contexte sanitaire. Les auditeurs ont été sensibles à cette démarche et n’ont pas regretter le déplacement. Cet AIA relève du service industriel de l’aéronautique, service de soutien de l’armée de l’air à vocation interarmées, dont les actions sont centrées sur le maintien en condition opérationnelle des moyens aéronautiques du ministère des armées. Il intervient plus particulièrement pour la maintenance des aéronefs de la marine nationale, des équipements missiles et assure également la fabrication et la réparation des radômes et structures en composite. S’agissant des radômes, c’est véritablement un domaine d’excellence, qui équipent des aéronefs de combat et des aéronefs de la gamme commerciale. Enfin, au regard de son statut, l’AIA de Cuers-Pierrefeu est une véritable entreprise qui compte plus de mille personnes sur le site. Son caractère exceptionnel mérite le détour pour y découvrir les indispensables savoir-faire garantissant la disponibilité opérationnelle des équipements militaires durement éprouvés dans les opérations actuelles.

Pour clore ce séminaire de « territoire », il nous était impossible de ne pas s’attarder un instant sur une pépite industrielle plus que centenaire. Il s’agit de la CNIM, ou entreprises de constructions navales et industrielles de la Méditerranée dit aujourd’hui de constructions industrielles de la Méditerranée. Les auditeurs n’ont pas eu l’opportunité de se rendre sur le site car les conditions d’accueil n’auraient permis de respecter les mesures barrières prescrites. Alors l’un des leurs, Pierre Jérôme Acquaviva, lui-même ingénieur et chef de projet au sein du groupe, a réalisé une présentation complète soulignant les implications industrielles dans de multiples domaines tels que ceux de l’environnement, l’énergie mais aussi bien sûr ceux de la défense et des hautes technologies. La CNIM, c’est aussi l’histoire d’une famille tournée vers l’innovation. C’est l’histoire d’une équipe qui traverse le temps avec parfois quelques obstacles dressés sur le chemin. Mais, c’est l’innovation qui fait la différence et qui assoie cette crédibilité inaltérable dans le temps. Les technologies développées apparaissent précieuses pour ne pas dire stratégique, notamment dans le domaine du nucléaire. La diversité des actions menées ouvre aussi de nouvelles perspectives. La CNIM est, pour faire court, une fierté du territoire ancrée à la ville de la Seyne sur mer qui en fut le berceau. Ce groupe est en quelque sorte le fruit d’hommes qui ont su rêver à des choses inédites[1]. C’est ce rêve qu’il faut porter pour relever les défis à venir. C’est donc un exemple à suivre.

Nous avons donc terminé notre cycle de séminaires ici à Toulon là où nous avions commencé en octobre dernier l’étude du thème relatif aux risques et opportunités des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. C’est passé le temps d’un éclair avec, il est vrai, quelques obstacles dans la réalisation de la 30ème SMHES qui a tenu bon. Je remercie les auditeurs de la confiance qu’ils ont accordé à leur équipe pédagogique et leur donne rendez-vous pour livrer les conclusions de leur étude le 5 septembre prochain après leur mission d’étude à Genève.

 

[1]John Fitzgerald Kennedy

Covid en Méditerranée : accélérateur de ruptures

 

Équipe de recherche de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques.

Cet article sera publié dans le prochain numéro de la Revue de Défense Nationale (n° 831, mois de juin 2020)

 

Il est encore trop tôt pour savoir si la crise du Covid-19 va changer le monde, mais nous pouvons être certains qu’elle va accélérer les changements déjà à l’oeuvre. Elle joue en effet le rôle de catalyseur qui, parce qu’elle met en évidence les différences entre les sociétés et entre les États, parce qu’elle souligne les dysfonctionnements et parce qu’elle aggrave les déséquilibres et les tensions, provoque des points d’inflexion et des ruptures.

La Méditerranée qui concentre la plupart des défis de la mondialisation est, comme souvent, un excellent laboratoire de cette accélération de l’Histoire. Par sa situation particulière, la Méditerranée fait se côtoyer des espaces civilisationnels très divers sur lesquels l’impact de la pandémie, comme sa perception et ses conséquences, restent très différents. Pour actualiser le numéro d’été 2019 de la RDN consacré à la Méditerranée stratégique (1), l’équipe de recherche de la FMES analyse l’impact de la crise du Covid à ce stade autour de ce bassin pour en évaluer les conséquences stratégiques pour la sécurité de la France et de l’Europe.

 

État des lieux : un seul virus, des réponses différentes

Même si les mesures de lutte contre ce virus sont plus ou moins identiques dans tous les pays (confinement collectif et distanciation sociale), la réalité de leur application diffère notablement. L’analyse des réponses à une crise commune donne une image fidèle des sociétés et de leurs différences. Les conséquences prévisibles de cette crise, qu’elles soient sociales ou économiques, accentueront les divergences et les inégalités déjà à l’oeuvre dans cette région de frictions entre deux mondes. La perception par les populations de ces différences est également un point clé qui influera sur les représentations à venir, facteurs déterminants dans les frustrations et tensions qui en découlent.

 

L’Europe : transparence, hétérogénéité et fragilité des États latins

La première caractéristique du continent européen a été, conformément à sa culture, d’appliquer une transparence totale vis-à-vis de sa situation sanitaire souvent critique, ce qui l’a placé en fragilité dans la compétition mondiale du narratif
qui s’est instaurée à propos de la pandémie.

Si tous les États ont mis en place des quarantaines d’ampleur variable pour tenter d’éviter la propagation du virus, ces mesures se sont révélées insuffisantes dans les pays méditerranéens. L’état de préparation imparfait des systèmes de santé
s’est révélé un facteur aggravant. Le bilan de la gestion de la pandémie, contrasté, est donc plutôt négatif, surtout dans les pays latins où l’impact économique risque d’être considérable. Les mesures de confinement plus ou moins strictes se répercutent fortement sur la vie économique et ont imposé des mesures de dépenses publiques inédites. C’est notamment le cas de la France, de l’Italie et de l’Espagne qui ont fortement confiné alors que leur endettement public dépassait les 100 %.

La gestion du Coronavirus a ainsi renforcé le clivage déjà patent lors de la crise de la zone euro de 2010, en mettant en évidence les différences culturelles, politiques et économiques des pays du nord et du sud de l’Europe (2).

Si les mesures prises par l’Union européenne ont été jugées insuffisantes, fragilisant une image déjà écornée par la gestion de la crise migratoire de 2015 et le Brexit, elles sont pourtant en cohérence avec le fonctionnement de l’Europe de la santé qui relève de la compétence interne des États-membres. Malgré tout, l’Union européenne a pris une série de mesures de soutien financier dès la mi-mars (au plan de relance de 750 milliards d’euros baptisé Next Generation EU, “s’ajoutera […] un budget européen à long terme révisé de 1 100 milliards d’euros” selon la présidente de la commission Ursula von der Leyen), complétées par un paquet de mesures financières décidées par l’Eurogroupe du 9 avril 2020 à hauteur de 540 milliards d’euros (3) ; elle a annoncé investir plus de 138 millions d’euros dans la recherche sur le Covid-19, ciblant les projets de vaccins, de traitement et de diagnostics à travers le programme « Horizon 2020 ». Il est donc difficile de nier le rôle important de l’UE dans son secteur fétiche, l’aide économique.

Ainsi, malgré l’imperfection et le manque d’unité des réponses des pays de la rive nord, ceux-ci ont pu s’appuyer sur des systèmes sanitaires leur garantissant la disponibilité de compétences et de moyens opérationnels pour apporter une première
série de mesures conservatoires destinées à rendre supportable l’afflux de malades dans leur système de santé. Le pire, à savoir l’effondrement des systèmes hospitaliers, a pu être évité et, même si l’urgence reste de rigueur, l’UE peut se concentrer sur la recherche de solutions thérapeutiques (vaccins, traitement…) et la gestion de la crise économique et sociale de l’après Covid qui sera importante, surtout pour les pays sud-européens les plus touchés.

Cette situation est bien différente sur les deux autres rives de la Méditerranée.

 

L’autoritarisme et la relance de l’économie l’emportent sur la protection sanitaire au sud et à l’est

Du Maghreb au Levant, à l’exception d’Israël qui applique le même type de politique sanitaire que les pays d’Europe et dans une moindre mesure de la Turquie qui s’en rapproche, les données sur le Covid-19 sont lacunaires ou dissimulées.

Les situations de crise économique, sociale ou sécuritaire expliquent en grande partie ce manque d’informations fiables. Les gouvernements autoritaires (ou fragile comme en Tunisie) savent qu’ils seront en effet plus jugés sur l’absence
de troubles que sur le nombre de décès. Il est néanmoins possible de dégager les grandes lignes des politiques de gestion de cette crise dont le principal ressort est d’éviter l’effondrement total des systèmes en place par le maintien, autant que faire se peut, de l’activité économique.

Le premier paramètre commun aux pays de la rive sud concerne une moindre vulnérabilité à la pandémie qui est antithétique à la rive nord : une population moins fragile parce que plus jeune malgré une organisation sanitaire moins performante.

Le deuxième point à souligner reste le mimétisme des réactions. Les gouvernements ont tous pris des mesures de confinement plus ou moins strictes (à titre d’illustration, en Égypte les restaurants ou les cafés peuvent rester ouverts, en Turquie seul le week-end est confiné et de nombreux pays tolèrent leur secteur informel). Ces mesures autorisent, il faut le noter, un contrôle social accru (le Hirak algérien a ainsi été suspendu) et renforce l’effet de chape de plomb recherché par nombre de dirigeants.

L’organisation sociale plus traditionnelle, centrée autour de la cellule familiale, est propice à l’entraide et au soutien communautaire indispensables à la gestion de cette crise à la fois sanitaire et économique. Elle est certainement un amortisseur de tensions.

Finalement, il est probable que la crise économique qui commence aura un impact supérieur à la crise sanitaire dans les pays de la rive sud. La faiblesse de l’activité économique locale s’ajoute à la récession mondiale, à la baisse du tourisme et à l’effondrement du prix du pétrole pour créer une situation particulièrement difficile à gérer pour des gouvernements soumis à des tensions sociales et politiques pérennes, tout particulièrement en Algérie, très dépendante des revenus pétroliers et gaziers.

Enfin, dans une région travaillée par un antioccidentalisme chronique, l’impact psychologique lié à la fermeture des frontières avec le Nord pourrait, en supprimant la soupape que représente l’accès à la diaspora, à l’économie et aux soins en Europe, renforcer le ressentiment latent vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.

Du niveau de tensions créées par ces frustrations dépendra la porosité des populations du sud et de l’est de la Méditerranée aux discours fédérateurs antioccidentaux ou islamistes, à moins que l’Europe ne mesure l’ampleur des enjeux et fasse du renforcement des liens avec sa rive sud une priorité.

 

Un défi sécuritaire renforcé

Le Covid-19, autant par les réactions qu’il suscite que par ses impacts sanitaires, est un facteur de déstabilisation sécuritaire majeur, dans une zone qui était déjà avant la crise l’une des régions les plus crisogènes du monde.
Le premier impact sécuritaire est lié aux conséquences de la pandémie dans les sociétés des pays de la rive sud, déjà fragilisés par un mal-être lié aux difficultés économiques, aux blocages politiques et la déstabilisation sociétale accélérée par l’accès à Internet. Le durcissement sécuritaire abrité derrière la gestion de l’épidémie, la crise économique engendrée par le Covid et le blocage des frontières de la rive nord vont renforcer les tensions internes qui seront, comme c’est l’usage, canalisées vers un ressentiment antieuropéen et antifrançais.

Il existe un impact d’une autre nature, lié aux mesures de protections mises en oeuvre par les forces armées engagées sur ce théâtre qui ont abouti au rapatriement ponctuel de moyens militaires, à commencer par les navires de guerre (même si la France a maintenu une présence permanente en Méditerranée orientale). Cette rétractation opérationnelle qui est à relier à la difficulté qu’ont nos sociétés à accepter des pertes considérées comme injustifiées au regard des enjeux, est partagée par la Russie qui semble avoir elle aussi réduit l’activité de ses forces déployées en Méditerranée et en Syrie. De son côté la Chine, moins présente en Méditerranée, ne semble pas procéder à de tels retraits opérationnels, comme en témoigne l’activité militaire qu’elle déploie en mer de Chine ou à proximité de sa base de Djibouti.

L’activité militaire globale se réduit donc en Méditerranée, avec un effet positif à Idlib où les combats ont cessé, même si à l’inverse les combats ont repris en Libye autour de Tripoli. La réduction de voilure des forces armées occidentales entraîne d’autres conséquences négatives lorsqu’elles participent aux opérations de stabilisation (Sahel) ou de préservation du droit international (immigration, souveraineté).

La pandémie favorise donc les entités les plus résilientes, celles qui ont le moins à perdre et qui sont en mesure de profiter du retrait, au moins temporaire, des puissances qui souhaitent se préserver en attendant la diminution de la létalité du virus. Le vide sécuritaire créé permet indubitablement aux acteurs qui considèrent que le rapport coût/efficacité est favorable de tenter leur chance. La Turquie ou le régime syrien pourraient ainsi profiter de l’effet d’opportunité pour prendre un gage en forme de fait accompli (forage en ZEE chypriote pour Erdogan, réduction de la poche d’Idlib pour Bachar). Les groupes terroristes et les organisations mafieuses peuvent de leur côté développer plus librement leurs actions et trafics (déstabilisation, armements, drogues, migrants).

Nous entrons donc dans une période où les puissances traditionnelles se replient, les sociétés sont sous tension et où les perturbateurs, qui ont moins à perdre, ont les coudées franches. Il est important que cette phase soit la plus brève possible.

 

Des conséquences géopolitiques durables

Ainsi, force est de constater le repli ponctuel des États européens, tétanisés par la gestion de la pandémie. Il ne s’agit pas seulement des navires civils et militaires qui sont rentrés à leur port d’attache, mais également du rapatriement massif d’expatriés et de la réduction des coopérations. Claquemurées, les autorités bruxelloises ont indiqué leur volonté d’accroître l’aide aux pays africains, mais sont restées prudentes vis-à-vis des pays de la rive sud, du Maroc à l’Égypte.

Ce repli laisse le champ libre aux acteurs globaux avides d’influence et adeptes de propagande, à commencer par la Chine qui apparaît, pour l’instant du moins, comme le principal bénéficiaire de cette crise alors même qu’elle en est à l’origine. Usant d’un soft power décomplexé et d’une diplomatie résolument agressive (4), les autorités chinoises ont marqué des points sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Italie, Grèce, Turquie, Égypte, Tunisie, Algérie) en livrant des lots d’équipements sanitaires, même si certains semblent de piètre qualité, en affirmant leur soutien sans faille aux régimes en place et en dénigrant ouvertement la posture des pays européens (5). Mais c’est dans un second temps que la Chine entend rafler la mise, lorsque ces pays affaiblis, menacés par un endettement excessif, seront à la recherche de liquidités et d’investissements pour relancer leur économie atone, sans devoir procéder aux pénibles réformes imposées par les traditionnels bailleurs de fonds institutionnels. Néanmoins, la partie n’est pas gagnée pour Pékin car l’attitude chinoise suscite également critiques et frustrations au cœur même des régimes qu’elle entend aider. Les débats très vifs qui ont opposé en Iran, pays de plus en plus dépendant de la Chine, la municipalité de Téhéran et le ministère de la Santé au ministère des Affaires étrangères en sont le meilleur exemple (6). Il n’est pas interdit de penser que des voix critiques à l’encontre de l’opportunisme chinois se fassent entendre en Europe comme en Afrique du Nord. En outre, rien ne dit que l’empire du milieu ne connaîtra pas quelques déboires internes pouvant limiter ses ambitions (7).

Tout comme la Chine, la Russie a profité de la pandémie pour apporter elle aussi une assistance sanitaire surmédiatisée à plusieurs pays méditerranéens (notamment l’Italie). Elle a laissé ouverte ses lignes aériennes, permettant ainsi de rapatrier de nombreux Européens, tout en tenant fermement ses positions. Le message subliminal est limpide : vous pouvez compter sur Moscou. Second message implicite, qui a perdu de sa vigueur après que la Russie a été touchée plus fortement : c’est grâce à son régime autoritaire que le Kremlin est parvenu à endiguer la pandémie tout en dégageant des ressources permettant de vous assister. Ces messages visent aussi bien à rassurer les régimes autocratiques qu’à diviser les pays européens. Reste à voir si le Kremlin sera en mesure de poursuivre sur le long terme l’effort consenti compte tenu des difficultés auxquelles il fait face en Russie (8).

Troisième bénéficiaire de cette crise, la Turquie qui profite – au moment où ses lignes sont écrites – du retrait des marines occidentales pour maintenir une présence navale autour de Chypre, afin d’appuyer ses revendications énergétiques offshore à l’intérieur de la zone économique exclusive chypriote, face à la mer Égée afin d’impressionner la Grèce et l’Union européenne menacées de vagues migratoires en provenance de Turquie, et à proximité du littoral libyen pour soutenir un point d’appui avancé lui permettant de diffuser l’idéologie des Frères musulmans en direction du Maghreb et du Sahel (9).

De leur côté, les États-Unis sont partagés entre d’une part leur volonté d’allégement de leur engagement dans la région, en réaction à leur surimplication des années 2000 et au poids croissant des enjeux asiatiques, et d’autre part l’importance de cet espace pour leurs lignes de communications stratégiques, pour continuer de peser sur le marché pétrolier mondial et pour contrer la Russie et la Chine. Il est donc probable que Donald Trump ou Joseph Biden continueront de s’impliquer, plus fortement qu’on le croit, en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Plus grave pour le long terme, les réactions des uns et des autres soulignent la remise en cause du multilatéralisme (OMS largement démonétisée, Conseil de sécurité de l’ONU silencieux) et le manque de crédibilité de l’Union européenne. Elles exacerbent la logique de rapport de force tout comme la rivalité sino-américaine.

Mais le Covid-19 pourrait également apporter quelques bonnes nouvelles.

La relocalisation d’une partie de la chaîne de valeur à proximité de l’Europe est l’occasion d’initier un partenariat industriel renforcé avec la rive sud qui pourrait se substituer aux hydrocarbures, au tourisme et aux diasporas, domaines qui entretiennent des relations psychologiques complexes avec les pays anciens colonisateurs.

Avec un brin d’optimisme, il n’est pas interdit de penser qu’une fois les stocks de munitions épuisés, les effets induits de cette pandémie assécheront les camps rivaux en Libye, les poussant à s’entendre sur une sortie de conflit négociée. La plupart de leurs sponsors y semblent prêts. Reste à convaincre la Turquie d’un côté, les Émirats arabes unis de l’autre qui pour l’instant maintiennent leur flux d’armements.

Pour terminer ce tour d’horizon géopolitique, il est possible que cette pandémie contribue à faciliter la reprise de dialogue entre les trois acteurs régionaux les plus influents du Moyen-Orient : l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël qui ont tous trois renforcé leur posture régionale et qui ont besoin de relancer leur économie après la triple peine de la pandémie, de l’arrêt de l’activité économique et de l’effondrement des prix pétroliers. C’est tout particulièrement vrai pour l’Iran et Israël qui ont intérêt à apaiser les tensions au Levant pour pouvoir exporter sereinement leurs hydrocarbures (offshore pour Israël) vers les pays du bassin méditerranéen, car ils savent disposer tous deux des moyens militaires leur permettant de stopper le flux d’hydrocarbures de l’autre.

 

Conséquences et propositions pour la France et l’Union européenne

Toutes ces évolutions imposent à la France et à l’Union européenne de ne pas sacrifier à l’urgence sanitaire et économique les enjeux géopolitiques de leur rive sud. Le boomerang reviendrait vite et violemment : terrorisme, migration, déstabilisation…

Dès lors, une question cruciale se pose : sur qui s’appuyer pour stabiliser un bassin méditerranéen très affaibli par la pandémie ?

Sur les États riverains ? Ce serait la réponse de bon sens, mais ceux-ci sont englués dans leurs rivalités contre-productives. Si rien n’est fait pour les atténuer, le Covid-19 aura fragmenté et compartimenté davantage encore l’espace méditerranéen.
Sur la Chine ? Cela aurait du sens, car contrairement aux États-Unis et à la Russie, la Chine, tout comme l’Union européenne, a un intérêt objectif à apaiser rapidement les tensions autour du bassin méditerranéen, même si c’est pour des raisons différentes. Il s’agit pour Pékin de profiter du flottement actuel pour poursuivre rapidement son expansion économique et géopolitique en direction de l’océan Atlantique. Car le projet OBOR (One Belt, One Road) de Xi Jinping s’inscrit dans une stratégie mondiale. À l’inverse, Moscou et Washington ont intérêt àmaintenir un certain niveau de tensions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour justifier leur rôle de protecteur, de pourvoyeur d’armes et de parrain diplomatique. Mais en jouant la carte chinoise, l’Union européenne jouerait avec un concurrent redoutable, adepte de la prédation, et offrirait un avantage tendanciel considérable à Pékin dans son bras de fer avec la Maison-Blanche, ce que Washington ferait payer très cher à Bruxelles.

Sur la Russie alors ? Après tout, l’Europe et la Russie partagent de nombreux intérêts stratégiques communs en Méditerranée, y compris ceux de freiner la Chine et l’Iran, de faire entendre raison à la Turquie et de stabiliser la Syrie et la Libye. Mais le Kremlin est aujourd’hui prisonnier de sa spirale revancharde et sent le soufre : nombreux sont ceux qui ne veulent pas d’un rapprochement avec un pouvoir autocratique accusé de véhiculer virus informatiques et fake news.
Faudrait-il alors s’appuyer finalement sur les États-Unis ? Cette option, souhaitée par ceux que la Chine et la Russie effraient, reste inaudible à l’ère de Donald Trump. Elle ne saurait être ressuscitée qu’après le résultat de l’élection présidentielle de novembre 2020, si le magnat de l’immobilier new-yorkais venait à s’éclipser et si son successeur s’ouvrait à une coopération vraiment équilibrée. C’est donc à l’automne prochain que devrait se clarifier le paysage géopolitique puisque de nombreux signaux convergent à cette échéance.

En attendant, Paris et Bruxelles gagneraient à raviver les initiatives de coopération navale entre marines européennes pour réinvestir le plus vite possible la Méditerranée centrale et orientale, afin de montrer à l’ensemble des acteurs locaux et globaux qu’il s’agit là d’une zone maritime vitale pour l’Europe. Ils doivent surtout renforcer le processus d’intégration européenne, car cette crise aura prouvé qu’au bout du compte, l’Europe ne pouvait compter que sur elle-même et qu’elle se devait de projeter l’image d’un acteur crédible et responsable.

La France et l’Union européenne doivent également s’attaquer au champ des perceptions qui empoisonne depuis des décennies les relations entre les deux rives. La bataille du narratif liée à la gestion de la pandémie et de ses conséquences en est une illustration et une opportunité. Il est indispensable de communiquer activement, préventivement et sans détour pour contrer le discours biaisé et propagandiste des régimes autocratiques qui cherchent à discréditer les États européens, France en tête, et à les utiliser comme boucs émissaires pour camoufler leurs propres lacunes et leurs propres faiblesses structurelles. Cela implique de contrer chaque fake news en démontrant son inanité et l’intérêt qu’en tirent ceux qui les propagent. Cela impose également de forger un narratif alternatif basé sur le bon sens et les intérêts croisés des rives nord, est et sud de la Méditerranée. Les universités, les think tanks tout comme les responsables politiques concernés par l’avenir du bassin méditerranéen ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Deux États méditerranéens sont en position de faiblesse et méritent le soutien des Européens par leur positionnement stratégique : Chypre, pointe orientale de l’Union européenne en Méditerranée en butte à la Turquie ; la Tunisie, État du Maghreb le plus ouvert vers l’Europe, cible des Frères musulmans désireux d’y promouvoir un islam politique combatif.

Mieux comprendre le monde arabo-musulman est essentiel. C’est pourquoi il paraît indispensable de renforcer la coopération avec les services de renseignement marocains, égyptiens et libanais, c’est-à-dire ceux qui comprennent le mieux les stratégies d’infiltration de la mouvance islamiste sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme le suggère le professeur Pierre Vermeren dans une interview remarquée au site Diploweb (10).

Sans paraître alarmiste ni souhaiter que de tels scénarios se produisent, il serait prudent d’anticiper les conséquences de la résurgence de manifestations massives en Algérie et en Égypte, car ces deux pays très menacés par le Covid-19, bien qu’ils s’en défendent, pourraient démontrer très bientôt leur fragilité socio-économique et politique.

C’est sans doute vis-à-vis de la Turquie que la France et l’Union européenne doivent prioritairement agir. Il leur faut informer discrètement, mais fermement, le président Erdogan des mesures de rétorsion économique, politique et diplomatique que l’Union européenne prendrait s’il franchissait les lignes rouges des intérêts européens ; Washington, Moscou et Pékin n’ont pas hésité de leur côté à lui tracer leurs propres lignes rouges, en lui démontrant dans les faits les conséquences néfastes de leur franchissement. Le but n’est pas de lui faire perdre la face, mais de lui faire comprendre que l’Union européenne n’entend pas être l’idiot utile de l’Histoire, pour paraphraser Lénine, et qu’elle sait tout aussi bien manier le bâton que la carotte quand ses intérêts vitaux sont menacés.

Sur le plan infraétatique, il convient enfin d’intensifier le dialogue multilatéral entre les régions du sud de l’Europe et leurs équivalents des rives orientales et méridionales, en vivifiant les échanges académiques et les rencontres entre think tanks. C’est pourquoi la FMES se tient prête à analyser les conséquences de cette crise avec tous ceux de ses partenaires qui le souhaiteraient.

 

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(1) Numéro spécial « La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation », RDN, n° 822, été 2019.

(2) Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(3) Instrument SURE (Support to mitigate Unemployment Risks in an Emergency) proposé par la Commission pour financer les mesures de chômage partiel ; prêts de la Banque européenne d’investissement, garantis par les États, aux entreprises ; ligne de crédit du Mécanisme européen de stabilité, créé en 2012, pour aider les États à faire face aux dépenses liées à la crise du coronavirus ; Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(4) « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, 24 avril 2020.

(5) Benoît Delmas : « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, 5 avril 2020.

(6) Anne-Bénédicte Hoffner : « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine », La Croix, 7 avril 2020.

(7) Minxin Pei : « Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping », Foreign Affairs, mai-juin 2020.

(8) Emil Avdaliani : « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper, n° 1534, 17 avril 2020.

(9) Irina Tsukerman : « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper, n° 1528, 14 avril 2020.

(10) Pierre Vermeren : « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, 19 avril 2020.

Vidéo – Audition de Pierre Razoux, directeur de recherche associé à l’institut FMES, à la commission des affaires étrangères du Sénat

Audition de Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM et directeur de recherche associé à l’institut FMES, à la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat (28 avril 2020) sur les conséquences du Covid-19 sur les mondes méditerranéens.

Source: http://videos.senat.fr/video.1589204_5ea81c9d2321c.audition-m-pierre-razoux-directeur-de-recherche-a-l-irsem?timecode=2582000

 

 

Les stratégies de déni d’accès en Méditerranée, problème ou solution ? – par Arnaud Peyronnet

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La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à y intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est ainsi au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale et y constituer progressivement un déni d’accès crédible. Et cet exemple pourrait éventuellement se dupliquer vers d’autres pays de la Méditerranée. La politique turque privilégie quant à elle les actions en dehors de son territoire, dans une sorte de « néo-pan-ottomanisme » centrée sur le renouveau de l’influence turque au Moyen-Orient et en Méditerranée1.

Or pour ce faire, un certain contrôle de la Méditerranée est essentiel. Dans ce contexte, pour à la fois protéger son influence et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie développe progressivement une stratégie de déni d’accès en Méditerranée, notamment au large de Chypre. Or, ces dispositifs de déni d’accès mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent les puissances maritimes occidentales, adeptes du principe de liberté de navigation et du sea control. Mais elles semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. L’exemple américain, qui commence à mettre en place un dispositif étendu de « déni d’accès offensif » en Asie du Sud-Est pourrait alors être, dans ce contexte, une piste à étudier. Assiste-on à la mise en place de stratégies de déni d’accès en Méditerranée ? Et quelles pourraient être les stratégies navales permettant de les contourner ?

Le déni d’accès russe en Méditerranée orientale…

Le théâtre syrien a d’abord été l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est ainsi devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Mais surtout, la Russie a mis progressivement en place une stratégie de déni d’accès au large de la Syrie : présence navale permanente au large des côtes, notamment via des sous-marins, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P doté de missiles de croisière anti surface (350 km de portée), mise en place de systèmes de défense aérienne de type S-400 (400 km de portée) et présence ponctuelle d’avions de patrouille maritime. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes2 dès que la présence américaine s’accroît. De plus, la Russie ferme, parfois pour plusieurs jours, des zones maritimes et aériennes au large de la Syrie, au prétexte d’exercices militaires, privant ainsi les autres pays d’accès libre et inconditionnel aux espaces au large de la Syrie3. Certaines de ces zones réservées se sont même parfois étendues jusqu’au Nord d’Israël pour les plus grands exercices, comme en septembre 2018 par exemple. Ces « zones fermées » créent ainsi une « barrière protectrice» pour la Syrie, forçant les aéronefs étrangers à voler à plus haute altitude (et donc à être plus facilement détectables) tout en obligeant les bâtiments étrangers à s’éloigner des côtes.

La présence navale russe en Syrie étant désormais pérenne4 et le déni d’accès établi, Moscou pourrait désormais chercher à étendre ce « modèle » à d’autres pays de la région, ce qui passe d’abord par des actions appuyées d’influence. Pour ce faire, la Russie semble d’abord privilégier son « retour » en Libye, ce qui s’observe au travers de son activisme vis à vis du LNA (Libyan National Army) du maréchal Haftar5, des mercenaires russes ayant même été aperçus auprès des forces du LNA en 2019. Obtenir de nouveau un point d’appui naval en Libye pourrait être l’objectif essentiel de Moscou qui pourrait alors y développer une stratégie de déni d’accès vis-à-vis de la Méditerranée centrale et du trafic maritime entre Gibraltar et Suez, en adaptant localement son « modèle syrien ». L’Algérie pourrait être également (mais dans un 2ème temps) un objectif de choix pour la Russie qui y est déjà très présente par ses livraisons d’armement. L’Algérie, par ses moyens de déni d’accès déjà conséquents (6 sous-marins de type Kilo, dont certains ont d’ailleurs effectué, avec l’appui technique russe, des tirs de missiles de croisière en 2019 ; systèmes antiaériens de typeS400) pourrait devenir un allié de Moscou s’il fallait, en temps de crise, effectuer des pressions non négligeables sur le trafic maritime proche du détroit de Gibraltar.

Les velléités turques de déni d’accès.

L’activisme naval turc s’observe d’abord par des démonstrations affirmées de puissance navale en Méditerranée. La marine turque a ainsi conduit en mars 2019, en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice national Mavi Vatan 2019, sa plus grosse séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique, mobilisant une centaine d’unité dont la quasi-totalité de ses bâtiments de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Ces démonstrations de force sont rendues possibles par une flotte nombreuse (1ère marine régionale par le tonnage avec 16 frégates et 10 corvettes) mais qui reste encore structurellement centrée sur des stratégies de déni d’accès (avec de nombreux sousmarins, patrouilleurs et frégates légères permettant le contrôle durable de zone).

Elle se voit également au travers des pressions et interférences effectuées sur les zones de forages de gaz offshore au large de Chypre. Ainsi, outre le fait de perturber les campagnes d’explorations étrangères6, la Turquie effectue, sous protection militaire constante, ses propres recherches sous-marines au sein même de la ZEE chypriote que la Turquie considère en partie comme sienne. Dans le même esprit, elle a conclu le 28 novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations7. Ces manœuvres se doublent d’une présence navale qui est devenue permanente à la fois dans la ZEE chypriote mais également depuis le début de l’année 2020 au large de la Libye8. De fait, certaines zones maritimes au large de la Libye et de Chypre sont en passe d’être soumises à un déni d’accès permanent, de par la simple présence militaire turque qui multiplie également les réservations de zones pour de prétendus « exercices ». En outre, la militarisation turque de Chypre Nord pourrait exacerber  cette tendance avec déjà le déploiement de drones de surveillance (à compétence maritime) et la future construction d’une base navale (zone de Gazimağusa probablement). Ces nouveaux moyens permettront ainsi d’appuyer les moyens navals déployés tout autour de l’île et compléter l’architecture de déni d’accès progressivement mise en place.

Quelles stratégies anti-déni d’accès en Méditerranée ?

Les dispositifs mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent à la fois les États-Unis (surtout vis à vis de la Russie) et les pays européens riverains de la Méditerranée qui semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. Le cas américain dans l’Ouest du Pacifique, au travers de son « déni d’accès offensif » le long de la 1ère chaîne d’îles pourrait alors être un exemple d’inspiration. Ainsi, les États-Unis, s’ils prennent en compte le réel déni d’accès chinois dans les mers de Chine, tentent désormais d’enrayer la propagation de cette stratégie plus en avant via une défense archipélagique en profondeur, la dispersion d’unités sur une multitude d’îlots stratégiques et la constitution d’axes politiques régionaux.

Cette stratégie mise ainsi d’abord sur le maintien de FONOPS (Freedom of Navigation Operations) dans les zones soumises à du déni d’accès. Pour plus d’efficacité, ces opérations doivent être très régulières, dotées de moyens conséquents et se faire en coalition afin de perturber les « certitudes » adverses quant à l’efficacité de son fait accompli. Dans le cadre Méditerranéen, de telles opérations pourraient ainsi se concevoir sous couvert de l’OTAN vis à vis de la Russie (en Méditerranée orientale notamment) et sous couvert de l’UE vis à vis de la Turquie (avec des patrouilles ostensibles et communes dans la ZEE chypriote et au large de la Libye)9.

Le deuxième volet de cette stratégie est la mise en place de bases insulaires isolées permettant d’endiguer, si besoin, par des moyens offensifs accrus (batteries côtières de missiles antinavires et dispositifs anti-aériens notamment) les actions adverses. Ces bases, à vocation initialement dissuasives, devront être logiquement disposées sur des positions maritimes stratégiques, à proximité des points de passage principaux. Sur le théâtre méditerranéen, l’application d’une telle stratégie pourrait alors passer par le réarmement de Chypre et de la Grèce (notamment de la Crète, Rhodes, Karpathos et certaines îles de la mer Egée) en moyens antinavires et anti-aériens conséquents. Ces moyens établiraient alors une menace de déni d’accès pesant sur la libre circulation des forces adverses, notamment à destination de ses propres zones « fermées » d’opérations (large de la Syrie, de Chypre et de la Libye). Malte, les îles italiennes de Pantelleria et Lampedusa pourraient être également équipées, faisant poser cette fois-ci une menace sur les bascules d’effort russes (renforcements des Flottes de la Baltique ou de la Flotte du Nord au profit des unités de la mer noire) transitant au sud de l’Italie, voire même sur les tentatives de déni d’accès au large de la Libye. Un renforcement des capacités de lutte anti sous-marine des acteurs impliqués dans cette stratégie d’anti déni d’accès devrait également être mis en place pour compléter cette défense multicouches. Le troisième volet est le resserrement des liens avec les alliés régionaux. Dans ce cadre, la Grèce, à la fois membre de l’OTAN et de l’UE semble bénéficier d’un rôle pivot. La Grèce est en effet sur le passage des bâtiments russes transitant de la mer noire vers la Méditerranée et peut donc leur faire poser un déni d’accès potentiel. En outre, les épisodes de tensions avec la Turquie dans le domaine naval, bien réels (incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques, question épineuse de Chypre) ont déjà poussé la Grèce à vouloir moderniser ses forces navales, notamment dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, tout en se rapprochant d’autres pays. Ainsi, tant la Grèce que Chypre cherchent à se rapprocher des principaux pays occidentaux, notamment des États-Unis10 et de la France pour faire face aux menaces constituées par l’activisme turc. Un axe régional antiturc semble également s’établir, associant la Grèce, Chypre, Israël et l’Égypte, en partie motivé par des intérêts gaziers offshore communs (développés au travers des projets EastMed et Eastern Mediterranean Gas Forum) que la politique « révisionniste » d’Ankara vis-à-vis de la ZEE chypriote menace régulièrement. Les marines égyptienne, grecque et chypriote effectuent d’ailleurs annuellement un exercice naval trilatéral (série des exercices Medusa), renforçant progressivement leur intégration régionale. Cette « intégration régionale » pourrait à terme inclure Israël et l’Egypte, ces deux pays pouvant éventuellement assurer, en lien avec les puissances occidentales, une protection du canal de Suez vis à vis de tout aventurisme turc ou russe dans cette zone. Ce rôle de « pôle de stabilité » est d’ailleurs déjà perceptible au travers des exercices réguliers conduits par les forces occidentales, notamment américaines, avec ces deux pays.

Une approche nécessairement graduelle et sectorielle.

La mise en place d’une stratégie d’anti déni d’accès en Méditerranée risque cependant d’être ralentie par les réticences politiques de certaines puissances occidentales. En effet, il est probable que l’OTAN et les États-Unis ne souhaitent pas davantage contraindre leur allié turc, déjà malmené par ses difficultés politiques intérieures, la crise syrienne et surtout l’influence russe, devenue omniprésente. En outre, des pays comme la Grèce et Chypre se sentent proches, sous certains aspects, de la Russie et dépendent également de celle-ci pour une partie de leur économie (tourisme essentiellement). Enfin, l’implication collective de l’UE dans la mise en œuvre de mesures fortes et contraignantes tant vis à vis de la Turquie que de la Russie reste sujette à caution. La route pour la mise en place d’une stratégie européenne d’anti déni d’accès apparaît donc délicate et compliquée.

Une solution pourrait toutefois résider dans une approche « différenciée » du problème en fonction des interlocuteurs. L’OTAN, et notamment les États-Unis secondés par la Turquie, pourrait ainsi se charger de contrer l’activisme russe en Méditerranée, ce qui ménagerait la Grèce et Chypre dans leurs relations avec la Russie et aurait pour avantage d’occuper massivement les moyens turcs à des opérations dans les objectifs et intérêts de l’Alliance. Une force navale permanente de l’OTAN en Méditerranée, composée essentiellement de moyens américains et turcs, et éventuellement sous commandement de ces derniers, pourrait alors être envisagée pour une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis de la Russie. En contrepartie de ce « réengagement » et de cette confiance renouvelée du camp occidental en la Turquie, celle-ci pourrait s’engager à limiter ses activités tant au large de Chypre que de la Libye. La mise en œuvre d’une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis des activités turques dans ces zones pourrait être ainsi facilitée et donnée à l’UE, notamment au couple franco-grec, éventuellement élargi à d’autres acteurs régionaux intéressés. Dans tous les cas, une synergie des stratégies devra être recherchée entre les puissances maritimes concernées (États-Unis, France et Grèce) pour faire face durablement à ces difficultés nouvelles d’entraves à la liberté de navigation en Méditerranée.

La Russie a déjà établi une zone de déni d’accès au large de la Syrie et la Turquie tente, plus progressivement, d’adopter cette même stratégie vis à vis de Chypre puis éventuellement de la Libye. En se fondant sur l’exemple américain en cours de mise en place en Asie du Sud-Est face à la Chine, une stratégie occidentale d’anti déni d’accès pourrait alors fragiliser les velléités régionales russes et turques en Méditerranée. En s’appuyant essentiellement sur la Grèce et Chypre (et dans une moindre mesure l’Italie), cette stratégie verrait alors la mise en place de FONOPS permanentes, la constitution d’axes régionaux et la militarisation de certaines îles situées sur des passages stratégiques. Une menace de déni d’accès serait alors posée sur ces mêmes forces navales adverses qui pourraient voir leurs mouvements et bascules de force entravés voire délégitimés. Une approche graduelle et sectorielle d’une telle stratégie pourrait être utilement recherchée par les puissances maritimes concernées par ces difficultés de déni d’accès en Méditerranée et notamment le trio composé par les États-Unis, la France et la Grèce.

 

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1  Les ambitions régionales turques se font jour depuis 2011 quand le Président Erdogan avait proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ».

2  Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes.

3  Les zones étant publiquement annoncées comme fermées via des avis aux navigateurs maritimes et aériens.

4  Selon un accord gouvernemental syro-russe signé à la fin de l’année 2017, les bâtiments militaires russes bénéficieront d’un accès pour 49 ans au port de Tartous. Celui-ci devrait être modernisé pour accueillir à terme jusqu’à 11 bâtiments russes, y compris les porte-aéronefs ou les unités à propulsion nucléaire.

5  Ce dernier ayant été d’ailleurs accueilli à bord du porte-avions Kuznetsov, au large des côtes libyennes en janvier 2017.

6  En mars 2018, des bâtiments turcs ont empêché un navire de la société ENI de poursuivre ses forages dans l’Est de Chypre.

7  Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entente pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui menacerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

8  Ce déploiement inédit marque ainsi, de par sa seule présence, son soutien au GNA (Government of National Accord) libyen, en complément de la protection des livraisons militaires par voie maritime.

9  Le lancement par l’UE, en mars 2020, d’une nouvelle opération maritime (dénommée « Irini ») en Méditerranée orientale afin de surveiller l’embargo sur les armes à destination de la Libye semble constituer un premier pas.

10  Renforcement capacitaire sur la base aérienne de Larissa voire de Souda Bay, augmentation du nombre d’escales de bâtiments américains, possibilité de livraisons de bâtiments multi missions.

 

Le BREXIT aura des conséquences en Méditerranée

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Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? » (FMES, septembre 2019). Il a codirigé avec Pascal Ausseur le numéro spécial de la Revue Défense Nationale consacré à « La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation » (été 2019).

[Cliquez ici pour lire l’article en anglais]

Inutile de se voiler la face, le BREXIT, effectif depuis le 1er février 2020, aura des conséquences néfastes en Méditerranée. Les trois rives septentrionale, levantine et méridionale seront impactées, mais probablement pas de la même manière. Il convient de s’y préparer en anticipant les conséquences les plus prévisibles de manière à limiter leurs impacts négatifs lorsque ceux-ci surgiront. Pour cela, il va falloir dialoguer, faire preuve de bon sens, d’esprit d’ouverture, mais aussi de fermeté lorsque cela s’avérera nécessaire. Les Centres de recherche et de réflexion stratégique répartis autour du bassin méditerranéen auront leur rôle à jouer, à commencer par l’institut FMES qui se trouve en première ligne depuis son avant-poste toulonnais.

 

Le statut de Gibraltar

Territoire britannique d’outre-mer depuis 1704, le rocher de Gibraltar – anciennes colonnes d’Hercule gardiennes de la sortie de la Méditerranée pendant l’Antiquité – n’a cessé d’être revendiqué par l’Espagne à laquelle ce rocher est physiquement rattaché. Depuis son adhésion à l’Union Européenne en 1986, la couronne espagnole demande à Bruxelles de soutenir sa requête visant à récupérer cette enclave britannique, estimant qu’il s’agit là d’une scorie coloniale qui n’a plus lieu d’être. Jusqu’à présent, les instances européennes avaient toujours refusé de prendre partie dans ce différend opposant deux Etats membres, estimant que cette question ne pourrait être résolue que par les intéressés eux-mêmes. Lors de la dernière consultation d’octobre 2016, 96% des résidents de Gibraltar ont voté en faveur du maintien à la couronne britannique. Lors d’une visite de courtoisie l’été suivant (2017), le roi Philippe VI d’Espagne a confirmé les prétentions espagnoles, mais a souligné qu’elles devraient être satisfaites par voie diplomatique.

Maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’UE, il est probable que l’Espagne remonte à la charge et demande à Bruxelles de soutenir sa position, mettant l’UE en porte-à-faux entre ses principes visant à privilégier les Etats membres et les nombreux intérêts commerciaux qui la lient à la Grande-Bretagne. A fortiori si le gouvernement espagnol a besoin d’un dossier fédérateur pour renforcer le sentiment d’unité nationale et si les négociations commerciales entre Bruxelles et Londres patinent. Dans cette hypothèse, nul doute que Madrid et Londres demanderont aux principaux Etats européens de prendre partie, accroissant par là même les risques de division au sein d’une UE déjà bien fragilisée. Or, la France, pour ne parler que d’elle, a besoin d’entretenir d’excellentes relations avec Madrid comme avec Londres.

Ce dossier pourrait affaiblir un peu plus l’Espagne en proie à de fortes tensions centrifuges (Catalogne, Pays basque), d’autant que les frontaliers qui franchissaient jusqu’à présent librement les limites du Rocher pour travailler de part et d’autre pourraient se voir stoppés au passage de la frontière, Gibraltar ne faisant désormais plus partie du territoire de l’UE.

Déterrer le dossier de Gibraltar pourrait impacter par ricochet celui des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en territoire marocain, elles-mêmes scories de la présence coloniale espagnole au Maroc, dans un contexte de fortes tensions nationalistes affectant l’ensemble de la rive Sud du bassin méditerranéen. Les tensions sont suffisamment fortes entre les pays maghrébins pour que l’on en rajoute de nouvelles.

 

Prime à la division et aux forces centrifuges

Si l’on en croit les sondages les plus récents effectués en Ecosse et en Irlande, appuyés par l’évolution démographique et religieuse des populations locales, il est possible – voire probable – que l’on assiste à moyen terme à l’unification pacifique de l’Irlande et à l’indépendance de l’Ecosse (qui a voté majoritairement pour son maintien dans l’UE) en cas de détérioration de l’économie britannique dans un contexte post-BREXIT. Cette évolution pourrait être accélérée en cas de dégradation de l’image de la couronne et de polarisation de la vie politique britannique.

Une telle évolution ne pourrait que stimuler les velléités indépendantistes de la Catalogne en Espagne, de la Corse en France, de la Sardaigne en Italie, de la Kabylie en Algérie, des minorités des Balkans occidentaux, ou bien encore de la république autoproclamée de Chypre du Nord.

Nul doute également que les futurs gouvernements britanniques ne manqueront aucune occasion de diviser l’UE pour se créer des occasions de rebonds économiques et politiques en Méditerranée. Malte, vieux bastion britannique (y compris par la langue et la culture), pourrait pâtir de cette stratégie dans le sens où Londres pourrait aisément profiter du sentiment de solitude des autorités maltaises face à la délicate gestion de la crise des migrants par l’UE pour raviver les liens du Commonwealth et fragmenter un peu plus la politique méditerranéenne de Bruxelles.

Sur la rive Sud, le Royaume-Uni pourrait être tenté d’attiser les rivalités locales, les frictions intereuropéennes et les incompréhensions entre les deux rives du bassin méditerranéen pour améliorer les positions de ses industriels de l’énergie et de l’armement. Il convient de souligner à cet égard les progrès récents réalisés par British Petroleum en Algérie, en Libye, en Egypte, en Méditerranée orientale (au sud de Chypre) et même envers l’Autorité palestinienne dans la perspective de l’exploration future des gisements gaziers offshores au large de la bande de Gaza. Jouer des divisions serait d’autant plus facile au gouvernement britannique que les Européens affichent leurs divisions ou leur absence de consensus sur les dossiers les plus marquants du moment, qu’il s’agisse de leurs relations à l’Iran, à la Turquie, à Israël et au soi-disant « Plan de Paix du siècle de la Maison Blanche pour régler le dossier palestinien », de l’Egypte, de la Libye bien sûr, mais aussi de la Tunisie et de l’Algérie.

 

Regain de tensions à Chypre et en Méditerranée orientale

C’est toutefois à Chypre et dans ses alentours que l’évolution de la posture britannique post-BREXIT pourrait entraîner les effets les plus significatifs. Protectorat, puis colonie britannique de 1878 à 1960, les forces armées britanniques entretiennent depuis l’indépendance de Chypre une importante garnison (actuellement 3 500 militaires) sur l’île, sur les deux bases d’Akrotiri (près de Limassol) et de Dhekelia (près de Larnaca). Ce contingent britannique contribue depuis 1964 à la Force de maintien de la paix des Nations unies à Chypre (UNFICYP[1]) à travers l’opération Tosca. Depuis 1971, Chypre représente le bastion militaire britannique tourné vers le Moyen-Orient ; c’est de là que sont parties les forces aériennes britanniques impliquées dans toutes les opérations extérieures post-guerre froide, y compris vers la Libye (2011), l’Irak et le Levant (2014) dans le cadre de l’opération de lutte contre l’Etat islamique (Daech), ou bien encore vers la Syrie lors de l’opération Hamilton (14 avril 2018) visant des sites de production d’armes chimiques du régime de Bachar el-Assad.

Aujourd’hui, la Royal Air Force déploie sur la base d’Akrotiri sa 903e Expeditionary Unit constituée d’une douzaine de chasseurs bombardiers Typhoon FGR4, de ravitailleurs en vol, d’un AWACS et d’avions de guerre électroniques ; en cas de besoin, elle a déclaré son intention d’y affecter des chasseurs bombardiers F-35 de 5e génération, ceux-là même que la Turquie ne recevra pas compte tenu de sa posture désormais favorable à la Russie, mais surtout de sa relative défiance vis-à-vis de l’OTAN. Ce dispositif, auquel s’ajoute la présence ponctuelle d’une frégate ou d’un destroyer de la Royal Navy en Méditerranée orientale, contribue indéniablement à stabiliser Chypre et à dissuader la Turquie de pousser davantage ses pions sur place. Mais qu’adviendrait-il si le ministère de la Défense britannique venait à se voir imposer des coupes budgétaires drastiques, en cas de réduction du niveau d’ambitions de la Couronne, lui imposant de réduire sa présence militaire sur place, voire même de fermer ses bases[2] ? Ou à l’inverse si le gouvernement britannique adoptait une posture plus favorable à la Turquie, comme il eut l’habitude de le faire pendant vingt-cinq ans pour fragiliser la cohésion de l’UE ?

Face aux nouvelles ambitions méditerranéennes revendiquées par le président turc Recep Tayyip Erdogan (extension unilatérale de la zone maritime économique sous souveraineté turque en direction de la Libye, demande de retrait de contingents militaires stationnés sur les îles grecques voisines, violations récurrentes des eaux territoriales grecques, envois d’armes et de combattants en Libye), il est urgent que l’UE prenne position pour contenir les actions déstabilisatrices du pouvoir turc. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron le 29 janvier 2020 en dénonçant très fermement les provocations de Recep Tayyip Erdogan et en annonçant la conclusion prochaine d’un partenariat stratégique avec la Grèce et Chypre, tous deux membres de l’UE. Dans ce contexte de plus en plus tendu et après la perche tendue par le président de la République français, Londres devra prendre position.

 

Désengagement britannique ou posture plus agressive ?

Une fois l’euphorie du divorce passé et le sentiment de liberté retrouvée évanoui, les Britanniques devront faire face à l’amoindrissement de leur espace marchand et aux tentatives des Etats-Unis et de la Chine de les dépecer économiquement et stratégiquement. A fortiori si le royaume de Sa Majesté a entre-temps perdu l’Ecosse et l’Irlande du Nord, et que la Russie, comme d’autres acteurs mal intentionnés, se sont déchaînés via des campagnes de dénigrements, de propagande et de manipulation des opinions publiques pour délégitimer la classe politique et la monarchie britanniques. Car ce qui rend au bout du compte le Royaume-Uni attractif pour ses partenaires comme pour ses voisins européens, c’est sa dimension libérale dans tous les domaines : économique, politique, sociétal et religieux ; les Frères musulmans qui ont massivement investi la City l’ont bien compris. Pour isoler la Grande-Bretagne, rien de mieux qu’une montée brutale du populisme et de l’isolationnisme. Les premiers signaux sont clairement perceptibles, y compris à l’encontre de la Couronne. Déjà, Américains et Chinois sont bien positionnés pour prendre le contrôle de secteurs clés de l’économie, qu’il s’agisse de l’énergie (y compris du nucléaire pour la Chine), des infrastructures de communication, de l’industrie de défense, de la 5G et de la haute technologie.

Affaiblis et luttant pour préserver leur rang, les Britanniques redeviendront ce qu’ils ont été pendant des siècles, un peuple de marins conquérants et de corsaires écumant mers et océans pour gagner des marchés par tous les moyens possibles, sans plus la moindre prévention pour leurs anciens partenaires européens. Les règles européennes qui limitaient jusqu’à présent les pratiques les plus contestables ne leur sont plus désormais opposables. Quant aux organes de régulation internationaux (ONU, OMC, FMI…), ceux-ci sont de plus en plus fragilisés par les foucades de Donald Trump, les ambitions chinoises et les provocations des autocrates qui semblent avoir le vent en poupe.

Le problème pour les Européens, c’est que quelle que soit l’évolution de la posture britannique, ses conséquences risquent de leur être défavorables : soit le Royaume-Uni s’affaiblit économiquement et stratégiquement, et Londres diminuera sa présence militaire et ses investissements dans l’aide au développement, réduisant ainsi sa présence stabilisatrice en Méditerranée ; soit il se renforce et risque de vouloir contrer les actions stabilisatrices des Européens pour gagner de nouveaux marchés et accroître sa propre influence.

Il est donc crucial de maintenir un dialogue étroit, franc et constructif avec le Royaume pour l’instant encore uni, afin de lui exprimer clairement nos attentes, nos offres, mais aussi les mesures de rétorsion que nous pourrions être amenés à prendre, ce qui implique pour l’Union européenne et ses membres les plus influents en Méditerranée de se concerter rapidement entre eux d’abord, avant d’en discuter avec leurs partenaires des rives méridionales et levantines. Ce pourrait être l’agenda prioritaire d’un futur sommet euro-méditerranéen.

Il est tout aussi crucial pour les Etats de l’UE riverains du bassin méditerranéen d’accroître leur effort de défense, notamment dans le domaine aéromaritime, pour contribuer plus efficacement, avec ou sans les Britanniques, à la sécurisation de l’axe maritime reliant l’océan Atlantique à l’océan Indien via le détroit de Gibraltar, le canal de Suez et le détroit de Bab el-Mandeb. Ce dernier s’impose plus que jamais comme un avant-poste vital pour la défense de la Méditerranée.

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[1] L’UNFICYP déploie depuis 1964 un millier de casques bleus le long d’une « Ligne verte » séparant les parties nord et sud de l’île. Leur présence, qui visait initialement à assurer la sécurité des deux communautés grecques et turcophones, consiste depuis l’invasion turque de 1974 à contrôler physiquement la ligne de partage séparant la République chypriote internationalement reconnue (et membre de l’UE), de la république autoproclamée de Chypre du Nord reconnue par la Turquie.

[2] La présence des bases britanniques à Chypre était jusqu’à présent plutôt bien acceptée des Chypriotes compte tenu du bassin d’emplois qu’elles représentent. Mais la sortie du Royaume-Uni de l’UE pourrait entraver sensiblement les mouvements quotidiens des travailleurs locaux qui pénètrent désormais dans un territoire situé de fait en dehors de celui de l’UE.

Vidéo – 3 questions pour Emmanuel Véron

«La Russie : sa nouvelle diplomatie et ses conséquences en Méditerranée» :

La Russie est un acteur important des relations internationales de ce premier quart du XXIe siècle. Si son économie (PIB de l’Espagne), essentiellement issue de l’industrie de l’armement et de la rente des hydrocarbures et autres ressources naturelles, est toute relative au regard de son implication dans de grands dossiers diplomatiques, sa politique internationale prend une place toute particulière dans l’espace méditerranéen : diplomatie, militaire et question de sécurité. La présence navale russe est un facteur très important, singulier et éloquent. Nous présenterons les enjeux et les nouveaux équilibres de cette présence.

Emmanuel Véron, docteur en géographie et spécialiste de la Chine contemporaine et de géopolitique. Il est anciennement responsable de la géographie et de la géopolitique de la Chine à l’Inalco/Langues’O, et a enseigné la géopolitique et les relations internationales à l’École navale, dont il est associé. Il est délégué général du Fonds de dotation Brousse dell’Aquila et a été directeur scientifique de la Société de Géographie.

Conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le sujet d’études proposé à la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques concerne « les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale ».

Force est de constater qu’en quelques années, la Méditerranée orientale est devenue un espace clef de la géopolitique de l’énergie. En effet, dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, les découvertes récentes (2009-2015) de gisements d’hydrocarbures offshore dans le bassin levantin en Israël, en Egypte, en 2011 au sud de Chypre et plus récemment en 2018 au large du Liban, offrent aux Etats riverains de nouveaux débouchés économiques.

Cette dynamique nouvelle a amené les Etats du bassin à redéfinir leurs priorités stratégiques, afin de sécuriser leurs ressources et garantir leur indépendance énergétique.

Ces découvertes seront-t-elles l’occasion d’une coopération entre les nations pour se partager cette richesse ou, au contraire, une source de tension, voire d’une escalade militaire, pour la capter à leur profit exclusif ?

Pour tenter de répondre à cette question, la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) a adopté comme méthodologie celle proposée par le professeur Gourdin et confortée par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Elle repose sur quatre grilles d’analyse : le territoire, les hommes, les représentations géopolitiques et les acteurs extérieurs.

Avec cette méthode comme fil conducteur, les auditeurs de la 29ème Session se sont ensuite appuyés sur une approche pragmatique construite autour de conférences, d’auditions, d’interviews, de lectures pour in fine se déplacer à Chypre et y recueillir sur place, avec les acteurs locaux, des informations de contexte permettant d’alimenter la réflexion, l’analyse et les débats.

Nous présenterons donc dans une première partie comment se fait l’articulation entre problématiques énergiques et géostratégiques et ses conséquences sur les équilibres régionaux, pour ensuite évoquer dans une seconde partie trois scenarii possibles assortis de recommandations idoines de nature politique et militaire. Nous conclurons enfin par une recommandation visant les décideurs.

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[SMHES] Les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le sujet d’études proposé à la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques concerne « les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale ».

Force est de constater qu’en quelques années, la Méditerranée orientale est devenue un espace clef de la géopolitique de l’énergie. En effet, dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, les découvertes récentes (2009-2015) de gisements d’hydrocarbures offshore dans le bassin levantin en Israël, en Egypte, en 2011 au sud de Chypre et plus récemment en 2018 au large du Liban, offrent aux Etats riverains de nouveaux débouchés économiques.

Cette dynamique nouvelle a amené les Etats du bassin à redéfinir leurs priorités stratégiques, afin de sécuriser leurs ressources et garantir leur indépendance énergétique.

Ces découvertes seront-t-elles l’occasion d’une coopération entre les nations pour se partager cette richesse ou, au contraire, une source de tension, voire d’une escalade militaire, pour la capter à leur profit exclusif ?

Pour tenter de répondre à cette question, la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) a adopté comme méthodologie celle proposée par le professeur Gourdin et confortée par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Elle repose sur quatre grilles d’analyse : le territoire, les hommes, les représentations géopolitiques et les acteurs extérieurs.

Avec cette méthode comme fil conducteur, les auditeurs de la 29ème Session se sont ensuite appuyés sur une approche pragmatique construite autour de conférences, d’auditions, d’interviews, de lectures pour in fine se déplacer à Chypre et y recueillir sur place, avec les acteurs locaux, des informations de contexte permettant d’alimenter la réflexion, l’analyse et les débats.

Nous présenterons donc dans une première partie comment se fait l’articulation entre problématiques énergiques et géostratégiques et ses conséquences sur les équilibres régionaux, pour ensuite évoquer dans une seconde partie trois scenarii possibles assortis de recommandations idoines de nature politique et militaire. Nous conclurons enfin par une recommandation visant les décideurs.

Journée de lancement de l’Observatoire Stratégique des Mondes Méditerranéens (OS2M)

Le 18 octobre 2019, l’Institut FMES et ses partenaires universitaires de la Région Sud ont organisé le lancement de l’Observatoire Stratégique des Mondes Méditerranéens (OS2M) lors d’une journée d’étude portant sur « Les grands enjeux contemporains de la Méditerranée ».

Cet évènement, accueilli sur le campus de l’Université de Toulon à La Garde, était labélisé « Fabrique Défense » et soutenu par Naval Group.

Après le mot d’accueil de Monsieur Xavier Leroux, président de l’Université de Toulon et de l’Amiral Ausseur, directeur général de l’Institut FMES qui ont mis en perspective ce projet particulièrement ambitieux, en mettant notamment l’accent sur l’importance de promouvoir la réflexion stratégique en région, deux temps forts ont marqué cette journée.

L’OS2M a été officiellement établi au cours d’une cérémonie de signature d’une déclaration commune entre les présidents des universités AMU, UTLN, UCA ; de l’IEP d’AIX et de l’Institut FMES, constituant le Consortium et l’Officier général de la zone de défense et de sécurité sud, le général Houssay, représentant du ministère des Armées, soutien de cette initiative.

Le préfet maritime, l’amiral Isnard, a prononcé la conférence inaugurale de la journée d’étude en abordant les enjeux méditerranéens perçus au travers du prisme de la défense maritime. Il a notamment rappelé l’importance de cet espace maritime à l’échelle du monde et a évoqué les influences extérieures qui y opèrent ainsi que leur influence sur la sécurité et l’équilibre de la région.

Les deux sessions de table ronde ayant pour thèmes « la Mer Méditerranée, lieu de circulation et de rapports de force » et « la Mer Méditerranée réservoir de ressources, lieu d’échanges et d’inégalités », respectivement animées par Philippe Gilles, Doyen de la faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Toulon et Jean-Philippe Pierre, directeur recherche et relations académiques de l’Institut FMES, ont suscité de nombreux échanges entre l’auditoire et les intervenants-experts.

L’amiral Ausseur, directeur général de l’Institut FMES, a clos cette journée en rappelant combien l’espace méditerranée pris dans son acception large – incluant le Proche et le Moyen Orient, l’Afrique du Nord et Sub-Saharienne, l’Europe du Sud, les Balkans et la mer Noire – est à la fois particulièrement « crisogène » et stratégique, et finalement l’objet de peu d’études pluridisciplinaires reprises par les décideurs politiques, militaires ou économiques. L’objectif de l’Observatoire est de fédérer chercheurs et acteurs de la défense de la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, de toutes les disciplines et spécialités, pour pallier cette insuffisance, en apportant par ailleurs une expertise « locale ». L’amiral Ausseur a insisté sur la nécessaire mobilisation des participants pour parvenir à la publication de travaux consistants et ambitieux qui doivent contribuer à une meilleure compréhension des enjeux du bassin méditerranéen.

Vous pouvez d’ores et déjà consulter le site internet de l’OS2M en suivant ce lien: https://www.observatoire-strategique-med.com/ 

Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? Par Pierre Razoux

Pierre Razoux est directeur de recherche à l’IRSEM. Il a dirigé auparavant le programme « Afrique du Nord / Moyen-Orient » au Collège de Défense de l’OTAN, à Rome, après avoir été chargé de missions à la Délégation aux affaires stratégiques et avoir servi trois ans au sein de la division politique du ministère de la Défense britannique. Ancien auditeur de la 67e session nationale de l’IHEDN, il a une expérience pratique du terrain, de la géopolitique et des négociations internationales. Expert reconnu du Proche et du Moyen- Orient, spécialiste des conflits contemporains, il écrit pour la presse internationale, enseigne à Science Po Paris et à l’École de guerre et s’exprime régulièrement dans les médias. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence, dont La Guerre Iran-Irak – Première guerre du Golfe (Perrin), dont la version anglaise (The Iran-Iraq War, publiée aux presses de Harvard) a été récompensée aux États-Unis par le prix du meilleur ouvrage 2016 décerné par la Society for Military History. Son dernier ouvrage Le siècle des as – Une autre histoire de l’aviation (Perrin, 2019) a été couronné du Prix Guynemer 2019.