Méditerranée

Soft power russe et enjeux stratégiques dans les pays méditerranéens de l’UE – par Ana POUVREAU

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Dans les années 1990, le politologue américain Joseph Nye recommandait aux Etats-Unis de maintenir leur statut de puissance globale en exerçant sur la scène internationale, un mélange de hard power à savoir, l’exercice de la force militaire, et de soft power, notion désignant la capacité pour une puissance de séduire et de persuader d’autres États sans avoir à user de la coercition[1].

La stratégie menée actuellement par la Russie en Méditerranée illustre précisément cette double approche conceptuelle. A la suite de l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’intervention militaire russe en Syrie, à compter de septembre 2015, a provoqué un basculement des équilibres géostratégiques. Désormais, force est de constater que la Méditerranée n’est plus une mer fermée sous le contrôle des puissances de l’OTAN, comme cela était le cas dans la période de l’après-guerre froide. Un accord signé en 2017 entre la Russie et la Syrie pour 49 ans et renouvelable pour 25 ans supplémentaires, permet à la Russie de devenir une puissance riveraine de la Méditerranée, en confirmant l’établissement d’une base navale russe à Tartous.

Forts de leur présence militaire et navale en Méditerranée orientale, les Russes ont ajouté à leur exercice du hard power (жëсткая сила, « jiostskaïa sila ») les instruments d’un soft power (мягкая сила, « miagkaïa sila »), qui favorisent désormais, par d’autres moyens, l’expansion de l’influence russe dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Ce phénomène nouveau est notamment observable sur la façade méditerranéenne de l’Union européenne. Face au choix, par la Russie, de modes d’action inattendus, il se révèle déjà difficile pour certains de ces Etats, tels que Chypre, de défendre leurs intérêts. Cela devient particulièrement préoccupant lorsque les « cibles » de cette politique correspondent à des zones qui, tout comme Chypre, présentent un indéniable intérêt géostratégique pour la Russie, telles que la région Sud en France.

 

1. Le soft power russe, une réponse « du faible au fort »

 

  • Le choix d’une stratégie d’influence

Dans la lutte pour la suprématie dans laquelle la Russie s’est engagée, depuis une dizaine d’années, sous le leadership de Vladimir Poutine, le pays doit adapter sa stratégie aux moyens contraints dont il dispose. Car, face aux budgets de défense cumulés et à la supériorité technologique des puissances occidentales au plan militaire, il ne peut espérer vaincre qu’en priorisant ses efforts et en choisissant des pratiques à la fois audacieuses et difficilement lisibles pour les Occidentaux.

Par ailleurs, le choix d’exercer une politique d’influence soigneusement élaborée en amont, dans des zones jugées stratégiques, présente l’avantage d’un faible coût et d’un intéressant retour sur investissement à savoir, une expansion invisible, indolore avec des effets durables.

Pour la chercheuse Céline Marangé, concernant la Russie, « on constate une amplification et une diversification des méthodes d’influence, qui s’inspirent à la fois du modèle occidental et de la tradition soviétique ». Elle rappelle à cet égard que selon le chef d’état-major des armées de la Fédération de Russie, le général Valery Gerasimov : « l’influence à distance, sans contact, sur l’adversaire devient le principal moyen d’atteindre ses objectifs de combat et d’opération »[2]. Elle ajoute que, ne pouvant nous appuyer sur un corps doctrinal russe connu qui permettrait de comprendre qui, en Russie, décide du choix des cibles, des vecteurs d’influence et des effets à atteindre, la seule solution qui s’offre à l’analyste est celle de l’observation des pratiques.

 

  • Les vecteurs du soft power russe

De nombreux travaux de recherche ont été menés en France (IRSEM, CERI) et à l’étranger (ex. Atlantic Council, Carnegie Endownment Center) pour identifier les vecteurs de la politique d’influence russe en Europe. L’accent a souvent été mis à juste titre sur l’influence exercée sur les milieux souverainistes et d’extrême-droite européens par les medias russes (RT, Sputnik) financés directement par le Kremlin ; par les diverses associations et fonds à vocation culturelle, dont le rayonnement se fait au profit de Moscou ainsi que par les diasporas russes. Ces actions favoriseraient l’entrisme russe dans l’UE.

La spécialiste Marlène Laruelle a par exemple souligné la porosité de ces milieux politiques particuliers face à la politique menée par les milieux d’affaire russes en France[3]. Cependant, force est de constater que les flux financiers d’origine russe ont vocation à s’étendre à l’ensemble du spectre politique au sein-même de l’Union européenne, comme en témoigne l’exemple chypriote (cf. 2ème partie).

Les oligarques russes constituent le vecteur le plus efficace de cette politique en raison de leur capacité à séduire les milieux politiques et à marquer de leur empreinte le tissu économique et social des villes et des régions européennes, où ils investissent.

Pour le criminologue Alain Bauer, en Russie, à partir de 1992, les privatisations massives de plus de 100 000 entreprises d’Etat (soit la moitié du secteur public) se font au profit quasi exclusif d’une poignée de privilégiés proches du pouvoir qui s’accaparent biens publics et matières premières. Souvent étroitement liés à de puissants groupes criminels, « ces barons voleurs » , connus sous le nom d’oligarques, investissent massivement à l’étranger. Quelques années plus tard, « la crise économique a culminé avec la crise financière de 1998 marquée par une forte dévaluation du rouble et une défaillance de la dette russe. L’évasion criminelle de capitaux pendant cette période a été estimée à 100 milliards de dollars. De plus, une partie importante de l’argent injecté à cette époque par les institutions internationales (FMI et Banque mondiale) pour sauver le pays des dégâts causés par la « thérapie de choc » aurait été à son tour détournée et investie hors de Russie » [4]. D’où l’apparition d’immenses fortunes dans le monde post-soviétique.

Dans son ouvrage intitulé Les Oligarques. Le Système Poutine, la journaliste Christine Ockrent montre que les oligarques font entièrement partie de la structure de pouvoir mise en place par Vladimir Poutine[5]. « Les milliardaires d’aujourd’hui sont des oligarques d’Etat, qui ont la fibre nationaliste », précise-elle[6]. C’est pourquoi la capacité des oligarques à exercer de l’influence sur les environnements sur lesquels ils parviennent à se greffer, fait craindre une mainmise progressive de l’Etat russe. A noter également que les oligarques emploient, lorsqu’ils résident à l’étranger, une main d’œuvre nombreuse ayant souvent servi dans les forces armées ou de sécurité russes.

Pour Céline Marangé, « les stratégies d’influence déployées par la Russie sont de nature défensive, bien que les pratiques qui en découlent soient très offensives »[7] et l’on peut en déduire que tout comme les manœuvres de la guerre hybride, celles-ci sont difficiles à parer[8].

 

2. La pérennisation de l’influence de la Russie à des points stratégiques au sud de l’UE : les exemples chypriote et français.

Les sites concernés par l’entrisme russe présentent divers avantages qui vont  permettre à la Russie, de pénétrer, par exemple, le tissu socio-économique de l’Union européenne, d’influencer des évolutions politiques au niveau national, de collationner du renseignement ou de faciliter le ravitaillement de ses bateaux.

Compte tenu du fait que la Russie exerce déjà avec efficacité son soft power en Espagne, en Italie, en France, à Monaco, dans les Balkans, à Chypre, en Grèce, à Malte, on peut s’interroger sur quelles seront les conséquences stratégiques à plus long terme de ces évolutions. Nous analyserons pour ce faire les exemples caractéristiques de Chypre et de la France, qui permettent de mettre en évidence certains axes de l’action menée par la Russie.

 

  • Le cas chypriote

Des motivations stratégiques, économiques et politiques sous-tendent l’entrisme russe observé à Chypre[9]. En 2015, alors que le pays abrite toujours deux bases militaires souveraines (Sovereign Base Areas) de la Couronne britannique, le gouvernement chypriote accepta de laisser la Russie utiliser ses ports de Limassol (d’ailleurs surnommée « Limassolgrad ») et Larnaca dans le cadre d’un rapprochement officiel entre les deux pays. Cette décision déclencha l’opposition des Etats-Unis et de l’OTAN. Mais l’influence russe sur les élites politiques et économiques à Chypre avait atteint un tel niveau qu’il était devenu quasiment impossible de freiner les ambitions de la Russie dans ce pays. En effet, près de 60 000 russes (sur une population totale de 1,1 million pour l’ensemble de l’île) ou ressortissants ex-soviétiques résident à Chypre. Un parti russophone Ego o Politis (« Moi le citoyen ») est même apparu à l’automne 2017 sur la scène politique. Quelque 25 000 ressortissants de l’ex-Union soviétique furent en mesure de participer au scrutin présidentiel de 2018, confirmant les craintes des observateurs occidentaux sur l’influence grandissante de la Russie dans le pays.

A noter également qu’une des raisons de la crise majeure de 2013 à Chypre est liée à l’ampleur disproportionnée des dépôts d’origine russe dans les banques chypriotes. Ceux-ci atteignaient le chiffre record de 20 milliards d’euros sur les 70 milliards d’euros de dépôts. Depuis 2015, le pays offre la possibilité aux Russes qui disposent de 2 millions d’Euros (contre 10 millions dans les années 2000) – ainsi qu’à tout riche investisseur – d’acheter la nationalité chypriote et donc la citoyenneté de l’UE[10]. En 2011, Moscou a accordé à Chypre un prêt de 2,5 milliards d’euros, que le pays est toujours en train de rembourser. Ainsi, grâce à ces multiples leviers, la Russie est désormais en mesure d’exiger des contreparties de la part de la République de Chypre.

 

  • Le cas de la France

Parmi les Etats riverains de la Méditerranée, la France, qui figure parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies et parmi les premières puissances économiques de la planète, représente une cible de choix pour la politique d’influence développée par la Russie.

Dans ce contexte, la région Sud constitue un pôle d’intérêt particulier car, déjà considérablement militarisée, celle-ci a l’ambition de devenir la première région européenne dans le domaine de la défense d’ici 2025[11]. Elle englobe à cet égard de grands camps militaires, la plus grande base navale européenne à Toulon, les bases aériennes d’Istres et d’Orange, ainsi que des sites nucléaires et des sites Séveso. De surcroît, de nombreuses entreprises travaillent pour le secteur de la défense. Or, force est de constater que, certes attractive de par sa réputation prestigieuse, son climat et ses paysages, celle-ci est devenue, en trois décennies, un lieu de prédilection pour les investisseurs en provenance de l’ex-Union soviétique, en particulier pour les oligarques russes. Parmi eux, on peut citer par exemple, Roman Abramovitch, Souleïman Kerimov et Alisher Ousmanov. Pour Éric de Montgolfier, procureur de la République de Nice de 1999 à 2012, « les oligarques russes viennent ici avec leurs millions, mais les infractions sont souvent difficiles à qualifier, même si ces ressortissants ne sont pas toujours respectueux de notre légalité républicaine »[12]. La situation à Monaco, où l’emprise des oligarques (tels que le milliardaire Dmitri Rybolovlev)[13] sur les rouages économiques de cette ville-Etat, se renforce progressivement, entre en résonance avec les flux financiers en provenance de Russie qui irriguent actuellement la région Sud voisine. Ajoutons à cela la présence de communautés originaires de la Fédération de Russie durablement installées en France, à l’instar de la communauté tchétchène (entre 15 000 et 30 000 personnes sur le territoire national), dont plusieurs milliers dans les quartiers Nord de Nice. Cette dernière se trouverait sous la surveillance des services de renseignement en raison de l’implication de certains de ses éléments dans des filières djihadistes.[14] La pérennisation de l’influence russe est également favorisée par le développement des liaisons aériennes entre les aéroports de Nice et Marseille d’une part, et de grandes villes russes, d’autre part. Progressivement, des liens se tissent et, par capillarité, des milieux économique et politique se mélangent dans l’opacité, créant ainsi des vulnérabilités dans une région sensible.

 

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L’exercice d’une politique de soft power par la Russie dans les pays de l’UE ayant une façade méditerranéenne s’inscrit dans la durée. Par ce biais, la Russie renforce son influence dans l’ensemble du Bassin méditerranéen et obtient par des moyens autres que militaires, une emprise au cœur-même de l’Union européenne. Sans prise de conscience de ces évolutions, les Etats européens concernés pourraient un jour se voir contraints de faire face à une nouvelle réalité : celle d’une dépendance accrue – voire d’une symbiose – vis-à-vis de la puissance russe, ce qui amoindrirait sans nul doute leur autonomie et leur capacité d’action au plan stratégique.

 

 

[1] Joseph NYE : Bound To Lead, The Means To Success In World Politics, New York, Basic Books, 1990.

[2] Céline MARANGE : « Les stratégies et les pratiques d’influence de la Russie », Etude de l’IRSEM, N°49, 2017, p.45.

[3] Marlene LARUELLE : « Le « soft power » russe en France: La para-diplomatie culturelle et d’affaires », 8 janvier 2018, Carnegie Council, The George Washington University. [https://www.carnegiecouncil.org/publications/articles_papers_reports/russian-soft-power-in-france/_res/id=Attachments/index=0/Le%20soft%20power%20Russe%20en%20France_2.pdf]

[4]Alain BAUER : « Les crises financières sont aussi des aubaines criminelles », Huffington Post, 8 février 2012. [https://www.huffingtonpost.fr/alain-bauer/les-crises-financieres-aubaines-criminelles_b_1255782.html]

[5] Christine OCKRENT: Les Oligarques. Le Système Poutine, Paris, Robert Laffont, 2014.

[6] Interview de Christine Ockrent par Isabelle Lasserre, Le Figaro, 9 novembre 2014. [http://premium.le figaro.fr]

[7] Céline MARANGÉ, op.cit p.58.

[8] Céline MARANGÉ, op.cit. p.22.

[9] La République de Chypre est entrée dans UE en 2004 et dans la zone euro en 2008. Voir aussi Ana POUVREAU : « Chypre : la réunification en perspective ? », Diploweb, 21 mai 2016 [https://www.diploweb.com/Chypre-la-reunification-en.html].

[10] « Un salon de l’évasion fiscale à Cannes? L’organisatrice répond aux accusations”, Nice-matin, 9  novembre 2018. [https://www.nicematin.com/economie/un-salon-de-levasion-fiscale-a-cannes-lorganisatrice-repond-aux-accusations-275888]

[11] Pierre-Louis PAGÈS, « La Paca veut devenir la première région européenne de la Défense d’ici à 2025 », Var-matin, 21 septembre 2018.

[https://www.varmatin.com/politique/la-paca-veut-devenir-la-premiere-region-europeenne-de-la-defense-dici-a-2025-262493]

[12] Denis TROSSERO : « De Berezovski à Kerimov : des affaires qui défraient encore la chronique », La Provence, 5 décembre 201

[13] Renaud REVEL : Le Mystérieux Monsieur Rybolovlev. Enquête sur l’oligarque le plus puissant du monde, Paris, First Document, 2017.

[14] «  Les filières tchéchènes surveillées dans le grand sud », La Dépêche, 16 mai 2018. [https://www.ladepeche.fr/article/2018/05/16/2798724-les-filieres-tchetchenes-surveillees-dans-le-grand-sud.html]

La Méditerranée, zone d’intérêt vital pour la Russie – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

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La politique de la Russie en Méditerranée lui est dictée par la Géographie et par l’Histoire. Cela signifie qu’il s’agit d’un acteur majeur dans cette région et qu’il a la volonté d’y inscrire durablement sa marque.

 

            . La Méditerranée remède à la claustrophobie russe.

           Expliquer la politique de Moscou par la personnalité de son Président, c’est refuser de comprendre, d’analyser – et non de justifier- une politique constante depuis les Tsars et dont Poutine n’est que le continuateur.

L’URSS était la plus grande puissance terrestre de la planète. Depuis toujours, ce pays est entravé par sa géographie. En effet, la plupart des ports à partir desquels sa flotte rejoindrait la haute mer, sont bloqués par les glaces plusieurs mois par an. En outre, les détroits que cette flotte doit emprunter sont contrôlés par d’autres pays.

Compte tenu de cette configuration, la mer Noire est l’espace permettant aux navires russes d’accéder à la Méditerranée en passant par les détroits turcs, puis de rejoindre l’océan Indien grâce au canal de Suez. La mer Noire représente donc pour les Russes un intérêt non pas seulement stratégique, mais vital.  C’est l’une des raisons principales pour lesquelles la Crimée a été annexée en 1783 et qu’y a été fondée la base navale de Sébastopol. Ce port a été aussi conçu pour être le point de départ d’une conquête d’Istanbul. W. Churchill faisait preuve de lucidité quand il disait de la Russie : « c’est un géant auquel on a bouché les narines ». C’est pour conjurer son complexe de claustrophobie que Moscou tient à contrôler la mer Noire. Au cours des trois siècles passés, une quinzaine de conflits ont opposé la Russie et l’Empire Ottoman d’une part dans le cadre d’un rapport de force dans les Balkans, mais aussi à propos du contrôle des détroits. Afin d’ « habiller » sa politique et la rendre légitime, la propagande de Moscou soutenait que l’URSS était un pays méditerranéen en faisant valoir que la mer Noire qu’elle contrôlait, était une « dépendance » de la Méditerranée.

Cette conviction a des racines profondes dans l’histoire des contacts entre la « Russie » et les peuples musulmans. On découvre, en effet, que des relations diplomatiques ont été établies dès 921-922 par le souverain de la Bulgarie de la Volga et de Bagdad. Souvenir plus cuisant en revanche pour les Russes : ils furent dominés entre le XIIIe et le XVe siècle par des Turco-Mongols de la Horde d’Or (1243-1502). La cause de la faiblesse de la Russie au début du XIIIe siècle était l’absence d’État. Les Russes étaient divisés en un grand nombre de principautés qui s’opposaient les unes aux autres. La bataille de la rivière Kalka le 31 mai 1222 perdue par les Russes a été le début de la longue période d’abaissement de ce peuple. Événement à première vue étonnant, Alexandre Nevski (1220-1263) et toute l’aristocratie russe se sont ralliés à l’occupant. Mais ce « ralliement » est intervenu à l’époque où les chevaliers teutoniques avaient l’ambition de conquérir la Russie avec la volonté avérée de la convertir à l’Église latine. Il convient aussi d’avoir à l’esprit que le Caucase a été, au moins partiellement, sous l’influence du Califat arabe à partir de 644 – les Arabes qui se sont installés dans cette région, se sont mélangés avec les populations locales.

            Il y a un intérêt et des relations anciens entre Russes et peuples musulmans au point que, en 1804, lors du soulèvement de Méhemet Ali (1805-1848) en Égypte contre les autorités ottomanes, le chancelier du Tsar Nicolas 1er (1825-1855) fit cette déclaration que V. Poutine pourrait faire sienne : « La grandeur de la Russie exige qu’elle parle la première chaque fois qu’il s’agit du destin de l’Orient ».

Le Conseil Consultatif des dirigeants musulmans de la CEI a été fondé à Moscou en 2009 afin de coordonner et rendre plus efficaces les actions, notamment, au Moyen-Orient. En 2005 V. Poutine a fait une déclaration devant le Parlement de Tchétchénie en se présentant  comme le « défenseur le plus fiable de l’Islam ». Il a également soutenu en 2007 la création de la Fondation pour le Soutien de la Culture Islamique, de la Science et de l’Education.

Les dirigeants russes présentent cette religion comme l’une des composantes des croyances traditionnelles du pays et comme une dimension de l’identité russe. Il n’est donc pas anormal, aux yeux des Russes, que leur pays bénéficient depuis 2005 d’un statut d’observateur à l’Organisation de Coopération Islamique (OCI)

Historiquement, certains dirigeants et des intellectuels ont considéré que la « contradiction principale » était celle qui opposait leur pays à l’Europe et non au monde de l’Islam. C’est ce qu’affirmait, entre autres, le philosophe Nicolaï Danilevski (1822-1885) à propos de la « Question d’Orient » qu’il présentait comme un antagonisme non pas entre chrétiens et musulmans, mais un conflit entre la « culture européenne et la civilisation slave, héritière de la civilisation byzantine ».

Cette politique dont V. Poutine est le continuateur comporte un autre volet encore plus important : la relation avec les chrétiens orthodoxes d’Orient.

Catherine II a imposé à l’Empire Ottoman la signature du Traité de Kutchchuk-Kaïnarsji, le 21 juillet 1774, par lequel elle devient la protectrice des chrétiens orthodoxes de l’Empire Ottoman. Elle franchit une étape supplémentaire en 1780 en élaborant un « projet grec » consistant à recréer un Empire chrétien d’Orient dont la composante principale était la conquête de Constantinople. En 1860 Moscou décida d’ouvrir une mission russe à Jérusalem. Relevant de la même démarche, Moscou a fondé au XIXe siècle la Société Impériale Orthodoxe de Palestine (SIOP). Ses activités concernent également la Jordanie, le Liban, la Syrie.

Il n’est donc pas surprenant que la Russie d’aujourd’hui poursuive cette politique.

La « profondeur historique » de la politique russe au Moyen-Orient éclaire les raisons de l’implication de ce pays, dans quasiment toutes les affaires de cette région.

 

            . Le pragmatisme au service de la puissance

            L’URSS dirigée par Staline a joué un rôle fondamental dans la création de l’État d’Israël. Dès le mois de mai 1947, Andréi Gromyko s’est prononcé à l’ONU en faveur de la création d’un État Juif. Cette déclaration est confirmée le 13 octobre 1947 par le Kremlin. Staline a cru que le projet sioniste était socialiste. Il considérait qu’un État créé dans ces conditions serait un facteur de déstabilisation des régimes arabes « rétrogrades » et que cela favorisera un élan révolutionnaire qui emporterait ces pouvoirs. Ces événements interviennent au moment où commence la « Guerre froide ». Staline voulait également contrarier la politique britannique dont l’armée était présente dans la région et, en particulier en Palestine.

En 1955, le Président égyptien Nasser décide de construire le barrage d’Assouan afin d’étendre la zone irrigable bien au-delà de que ce que permettaient les crues du Nil. L’Égypte demande une aide aux États-Unis et à la Banque Mondiale au sein de laquelle Washington tient une place prépondérante. Les États-Unis refusent de soutenir ce projet. Le barrage était considéré par le Caire comme un intérêt vital pour le pays. Si bien que Nasser s’adresse à Moscou pour financer la réalisation de cet ouvrage. L’URSS, profitant des maladresses de la politique américaine, renforce ainsi sa présence en Égypte qui est le pays le plus important, à tous égards, du « Monde arabe ».

Une autre séquence de l’histoire du Moyen-Orient permettra aux Soviétiques de se présenter comme les « protecteurs des Arabes » : c’est l’opération militaire dite « Affaire de Suez » en 1956. Cette année là, Nasser décide de nationaliser la Compagnie du Canal de Suez et d’indemniser les actionnaires, en majorité anglais. La France était confrontée depuis le 1er novembre 1954 à une insurrection en Algérie, soutenue par le régime égyptien. L’Angleterre, la France et Israël attaquent l’Égypte. Le Sinaï est occupé par l’armée israélienne et les armées française et anglaise avancent, sans rencontrer de résistance farouche de la part de l’armée égyptienne, vers leur objectif : prendre le Caire, renverser Nasser et installer à sa place un régime pro-occidental. A Paris, le gouvernement dirigée par Guy Mollet était convaincu que ce changement de régime, privant le FLN algérien du soutien égyptien, allait permettre à la France de garder l’Algérie.  L’URSS prend le parti de l’Égypte et menace d’intervenir. Les États-Unis désapprouvent leurs alliés, si bien que Washington et Moscou s’entendent pour imposer le retrait de leurs troupes par la France, l’Angleterre et Israël. Moscou va renforcer encore plus sa présence au Moyen-Orient à l’occasion du conflit israélo-arabe de juin 1967.

N’écoutant pas les conseils et les avertissements du général de Gaulle, Tel-Aviv déclenche les hostilités armées en attaquant l’Égypte et la Syrie mettant ainsi à profit des décisions maladroites et les rodomontades du colonel Nasser. La guerre dite des « Six Jours » est en fait gagnée par Israël en quarante-huit heures, le temps qu’il lui a fallu pour détruire au sol les aviations égyptienne et syrienne.

Moscou, encore une fois, fait preuve d’opportunisme et d’habileté en volant au secours des Arabes, tout en se gardant de franchir certaines limites tracées par accord tacite avec Washington. C’est l’URSS qui prend en charge la reconstruction des armées égyptienne et syrienne en fournissant des armes, des instructeurs, des spécialistes de la maintenance des avions fournis par Moscou à son « ami et allié » Nasser et à Damas. Ce sont plusieurs milliers de militaires soviétiques qui s’installent en Égypte et en Syrie.  Les Soviétiques n’ont jamais été aussi profondément présents au Moyen-Orient que durant cette époque. Elle prend fin en 1972, quand A.Sadate, successeur de Nasser, décide de les renvoyer et de changer radicalement les orientations de la politique étrangère de son pays.

         Actuellement, Moscou s’efforce d’établir des relations durables avec l’Égypte dirigée par le maréchal al-Sissi qui s’est rendu dans la capitale russe en février et août 2014, tandis que V. Poutine a fait une visite officielle au Caire en février 2015. Une fois de plus, le régime russe a profité d’une erreur de la politique américaine celle-ci a été perçue par les militaires égyptiens comme favorable aux Frères musulmans.

La Russie essaie de développer les échanges commerciaux avec l’Égypte en fournissant, par exemple,  40 % des importations en blé de ce pays. En volume, les échanges commerciaux entre les deux pays ont été multipliés par sept en dix ans. Les relations économiques concernent aussi le gaz.

La Russie va construire en Égypte la première centrale nucléaire à Dabca et un autre contrat a été signé en novembre 2015 avec Rosatom pour la construction de quatre réacteurs de 1200 mégawatts pour un montant de 26 milliards de dollars. L’Égypte a manifesté de l’intérêt pour son adhésion à l’Union Eurasiatique dont l’acteur principal est la Russie, dans le but de créer une vaste zone de libre échange….

Dans le domaine militaire, le maréchal al-Sissi souhaite diversifier ses partenariats. C’est dans ce but qu’ont été organisées les manœuvres entre les marines russe et égyptienne en Méditerranée, en juin 2015.

Faisant flèche de tout bois (être prêt à utiliser n’importe quel moyen pour parvenir à un but) V. Poutine déploie sa diplomatie sur l’ensemble de la région, à commencer par la Syrie où il a engagé une partie de ses moyens militaires pour soutenir Bachar al-Assad en ayant comme « alliés » les Iraniens et les milices du Hezbollah libanais. La Syrie est le seul pays riverain de la Méditerranée à accorder des facilités permanentes à la marine russe.

Les autorités russes sont très attentives à la radicalisation d’une partie de leur population de religion musulmane (20 millions de musulmans). Prés de 2 900 Russes feraient le « djihad » en Syrie et en Irak dans les rangs de l’ « État islamique ». Les extrémistes se réclamant de l’Islam ont proclamé un « Émirat du Caucase » en 2007.

Les relations avec la Turquie ont rarement été sereines durant les derniers siècles. Elles ont connu une période de détérioration car le gouvernement de ce pays a laissé des milliers de djihadistes « transiter » par son territoire pour se rendre en Syrie, la Turquie a même détruit un avion russe, ce qui a conduit V. Poutine a déployer sur le territoire syrien des systèmes de missiles S-400.

Le Président Erdogan a fini par prendre conscience que sa politique dans l’ « espace ottoman » avait eu comme résultat de lui faire trop d’ennemis. Il s’est donc résolu à présenter des excuses à V. Poutine. Pour le moment Ankara considère que sa priorité nationale est le combat qui l’oppose aux kurdes du PKK.

V. Poutine a aussi fait des efforts en direction de l’Arabie et des États du Golfe. Il a reçu à Moscou les dirigeants des Emirats-Arabes-Unis (EAU), de Jordanie, mais ses initiatives se heurtent à deux obstacles : la sécurité de ces pays est assurée par les occidentaux et, surtout, les monarques qui dirigent ces Etats désignent le chiisme comme ennemi prioritaire. Or Moscou a pris parti pour cet « ennemi » par son engagement en Syrie.

Avec l’Iran, V. Poutine essaie de développer des coopérations, notamment dans le domaine militaire. Il a entamé des discussions avec Téhéran pour la production, en Iran, de chars T-90S.

Les relations diplomatiques entre les deux pays datent du XVIe siècle. En 2007, un contrat a été signé pour la fourniture à Téhéran du système de défense aérienne S-300 d’un montant de 900 millions de dollars.

Quant à Israël, la Russie pourrait, à terme, disposer sur place d’un moyen d’influence grâce aux Russes qui y sont installés – un million – et qui maintiennent intactes les traditions et la langue de leur pays d’origine.

*   *   *

            La politique de Moscou en Méditerranée n’est pas uniquement le produit de la volonté de  V. Poutine. Le dirigeant russe inscrit sa diplomatie dans cette région dans la continuité de la stratégie des Tsars et celle-ci est induite par la géographie.  Il ne faut pas exclure le vieil antagonisme qui oppose depuis des siècles le monde slave orthodoxe à l’Europe catholique romaine. En même temps il s’agit d’une politique de puissance. Celle-ci ne peut se déployer vers l’Est où elle se heurterait à la Chine, ni à l’Ouest car cet espace est la « chasse gardée » de l’OTAN. Il reste donc à Moscou ce « ventre mou » qu’est le Moyen-Orient, zone poreuse, friable, propice à toutes les ingérences, mais avec le risque de s’y perdre à cause de la complexité des réalités locales et de l’impossibilité dans laquelle se trouvent les peuples de cette région à vivre en paix ensemble…..

Les États-Unis et la Méditerranée – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Les États-Unis sont présents en Méditerranée depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne le pense… Cela est peu connu, y compris par des « experts » : Philip Golub affirme, « l’intérêt stratégique des États-Unis pour cette région remonte à l’après guerre comme ce fut le cas pour d’autres régions sensibles du point de vue géopolitique » (1). En réalité, les États-Unis s’intéressent à la région depuis le 18éme siècle et leur implication ne s’est quasiment jamais démentie, y compris de nos jours.

 

Un intérêt s’inscrivant dans l’Histoire

Dès 1786, le roi de France a manifesté sa préoccupation dans une directive adressée au Consul de France à Alger. Ce dernier devait mettre en œuvre des moyens appropriés  afin de contrarier les ambitions américaines au Maghreb.

Washington avait ouvert des représentations commerciales dans ces pays à partir de 1783. Le premier consulat ouvre à Tanger en 1791 et le premier navire de guerre américain entre en Méditerranée en 1794.

Entre 1801 et 1805, un différend a opposé les États-Unis et la Libye. Les américains ont alors commencé à créer, à partir de l’Égypte, un corps expéditionnaire dont le but était d’attaquer la Libye. Le chant des « Marines » américains y fait allusion : «  Des salles de Montezuma, Aux rives de Tripoli… »

Dans les années 1830, Washington a donné l’impression d’avoir d’autres priorités. La France va en profiter pour conquérir l’Algérie, et la Grande Bretagne pour s’installer à Aden…. Mais cette « pause » ne va pas durer très longtemps. On va vite retrouver la continuité de la stratégie américaine, concurrencée autant que faire se peut, par Londres et par Paris.

Pour comprendre cette politique, il faut avoir à l’esprit ce que Francis Bacon, Chancelier d’Angleterre écrivait en 1612 dans son ouvrage «  The Greatness of kingdoms » : « Celui qui commande sur mer est libre ; il peut faire la guerre dans la mesure qui lui convient, alors que les plus puissants sur terre se trouvent souvent dans des situations difficiles » (2). Un document plus récent, datant de l’immédiate après seconde guerre mondiale précise : « Les rivages de l’Afrique du Nord prolongent les rivages de l’Europe atlantique et de l’Afrique méditerranéenne. Nous ne pouvons donc tolérer que ces régions tombent sous le contrôle d’une puissance hostile. Ou même sous influence indirecte. Nous sommes donc directement concernés par la stabilité de ces régions ». (3).

Cette formulation a pour finalité la légitimation d’une politique de puissance sous couvert de garantie de « stabilité » d’une région à laquelle les États-Unis n’appartiennent pas structurellement. Cette conception de la « mission stabilisatrice » sera utilisée par le Président Eisenhower avec la théorie du « vide » : cela signifie que si les américains ne sont pas présents, il y aura le « vide » que les adversaires combleront.

La politique américaine s’appuie aussi sur la relation « spéciale » que Washington entretient avec Tel-Aviv. Israël est le destinataire prioritaire des armements les plus sophistiqués produits par les États-Unis.

 

Les intérêts avant les alliés

Dès la présidence de F. Roosevelt, Washington a marqué sa préférence en faveur d’une politique de décolonisation en général, et en particulier pour les possessions françaises. C’est ainsi qu’à partir du débarquement des troupes américaines en Afrique du Nord (1942), les nationalistes ont été encouragés dans leurs revendications indépendantistes. Le Président Kennedy était ouvertement favorable à l’Indépendance de l’Algérie. Dans ce même pays, lorsque l’on a assisté à l’éclatement du conflit interne qui a duré de 1991 à 2000, les dirigeants américains ont penché du côté du Front Islamique du Salut (FIS) au moins jusqu’en 1996. Philip Golup dit que le FIS a été « considéré par beaucoup de cercles diplomatiques comme étant une possible alternative réformiste et peu dangereuse pour les intérêts américains ». Il ajoute : « Les Islamistes n’ont jamais manifesté un anti-américanisme important et ils ont même choisi Washington comme siège de l’une de leurs représentations à l’étranger » (4). C’est seulement à partir de 1996 que, constatant que le FIS et son bras armé, l’Armée Islamique du Salut (AIS), ne pourraient pas prendre le pouvoir par les armes, que les américains, par pragmatisme, ont relancé leurs relations avec le régime algérien… Auparavant, l’enjeu était le contrôle du pétrole et du gaz d’Algérie, ce qui passait, notamment, par l’affaiblissement des positions françaises dans ce pays…

C’est aussi à une initiative française que se sont ouvertement opposés les États-Unis : le Dialogue Euro-arabe lancé en 1973 par le Président Georges Pompidou et son ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert. Ce dernier apporte son témoignage dans l’un de ses livres, « L ‘autre regard », à propos de Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer ». Il a fini par obtenir des Européens qu’ils n’abordent pas avec les pays arabes les questions de l’énergie et le conflit « Israélo-arabe ».

C’est pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui encore, Monsieur Trump s’oppose à une Europe de la Défense qui permettrait à l’Europe de parvenir à une vraie indépendance stratégique.

Cette situation est facilitée par les faiblesses de nature structurelle des pays riverains de la Méditerranée qui se sont toujours montrés incapables de s’exprimer d’une seule voix à propos de quelques intérêts communs qu’ils auraient préalablement identifiés.

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            Les États-Unis pourront-ils maintenir leur présence militaire en Méditerranée sur une longue durée ? A l’époque de la « guerre froide » il y étaient en rivalité avec l’URSS qui prétendait être un « pays méditerranéen ». La propagande de Moscou présentait la Mer Noire comme une dépendance de la Méditerranée… Après leur défaite de 1989 et 1991 (fin de la  « guerre froide »), Moscou a eu d’autres priorités à gérer… Mais se plaçant dans la continuité de la politique des Tsars, V. Poutine est en train de donner à son pays les moyens d’un retour remarqué dans cette région. La Chine, également, a des ambitions qui consistent à devenir une vraie grande puissance, ce qui implique une présence militaire sur les mers et océans, la Méditerranée n’étant pas négligée par les dirigeants de Pékin.

Depuis la guerre du Vietnam qui s’est achevée de façon peu glorieuse pour les Etats-Unis, et l’attaque qu’ils ont subie le 11 septembre 2001, cette super puissance semble avoir perdu une partie de son prestige et de sa capacité à mener des opérations militaires victorieuses loin de ses frontières.

La question donc se pose de savoir si les États-Unis ont encore les moyens de conserver leur statut de puissance globale ou s’ils seront contraints de reconnaître que le Monde devient multipolaire, ce qui signifie que d’autres acteurs prétendent eux aussi à leur part de puissance et sont en train de s’en donner les moyens. C’est une des donnée fondamentale qui marquera la réalité géopolitique des cinquante prochaines années.

 

1)         Philip Golub, interview, revue « Arabies », décembre 1996, p.20

2)         Francis Bacon, « Of the True Greatnesse of Kingdomes and Estates », Essai XXIX, traduit         par Maurice Castelin, Éditions Aubier, Paris 1940, pp 166-167.

3)         Conseil National de Sécurité, document classé N.12 – NSC.

Conférence de Marrakech sur les migrations, un sujet qui divise

Des demandeurs d’asile et des migrants à bord d’un canot dans les eaux internationales au large des côtes libyennes en novembre 2016.Tous droits réservés.

Les 10 et 11 décembre 2018 se tient à Marrakech une conférence des Nations Unies concernant les migrations. L’objectif de cette Conférence de Marrakech est d’adopter officiellement un pacte global afin de « rendre les migrations plus sûres et plus dignes pour tous ».

Le texte de l’accord, le « Pacte mondial pour des migrations plus sûres, ordonnées et régulières », a été approuvé par les Etats membres de l’ONU le 13 juillet 2018. Il entend mieux gérer les migrations internationales, renforcer le droit des migrants et à contribuer au développement durable et répond à la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants du 19 septembre 2016. Pour la première fois, les Etats se sont accordés pour négocier un accord couvrant toutes les dimensions des migrations internationales. « Réalisation importante » pour le Secrétaire général de l’ONU Antonio GUTERRES, il s’agit d’un « moment historique » pour Miroslav LAJCAK, président de l’Assemblée générale jusqu’au 18 septembre 2018, puisqu’en décembre ce pacte « deviendra officiellement le premier cadre global sur la migration que le monde ait jamais vu ».

Ce Pacte mondial mentionne 23 objectifs à atteindre qui reposent sur des valeurs telles que la souveraineté des Etats, le partage des responsabilités, la non-discrimination et les droits de l’homme afin d’encadrer les migrations. Toutefois, ce texte propose des pistes de réflexion. Même s’il aura de facto une valeur normative, il ne sera pas contraignant juridiquement.

La Canadienne Louise ARBOUR, Représentante spéciale des Nations Unies pour les migrations internationales, présidera la Conférence et espère après adoption du Pacte « une nette amélioration des aspects développement, de l’aspect humanitaire et de tous les avantages économiques que la migration peut produire » à condition que cette dernière soit « bien gérée de manière coopérative ». Si la migration n’est pas un phénomène nouveau, le nombre de migrants s’est accru ces dernières années. « Aujourd’hui, 3,4% de la population mondiale sont des migrants. En 2000, il était de 2.7% » déclare la Représentante spéciale de l’ONU qui affirme que les changements climatiques donneront également lieu à une hausse significative de ce nombre.

L’adoption de cet accord apparait essentielle à l’heure où les conséquences de la migration deviennent préoccupantes. Selon l’OIM, plus de 3 300 personnes ont péri sur les routes migratoires au courant de l’année 2018. Parmi elles, plus de 1700 sont mortes en Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe. Les préoccupations d’un autre ordre se font également entendre. Les pays d’émigration perdent une partie de leurs compétences, les migrants étant souvent qualifiés. Les pays d’accueil sont confrontés à l’inquiétude liée à la perception de concurrence et de vulnérabilité culturelle générée par l’arrivée des migrants.

Ce Pacte fait donc l’objet de critiques dans plusieurs pays craignant qu’il ne devienne un « droit à la migration ». Les gouvernements français et belge annoncent qu’ils signeront ce pacte en accord avec l’ONU mais font face à une vive opposition. Quant aux Etats-Unis, ils se sont retirés des négociations du texte. D’autres Etats, soutenant une ligne ferme en matière de politique d’asile des migrants, ont annoncé pour leur part qu’ils ne signeraient pas le document. Il s’agit en l’occurrence de l’Autriche, la Bulgarie, la Hongrie, Israël, la Pologne, la Slovaquie ou encore la République Tchèque. Face à ces absences, Louise ARBOUR défend que « l’écrasante majorité des Etats membres de l’ONU soutient ce projet de coopération » qui « réaffirme la souveraineté des Etats en terme de politique migratoire ».

Conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Jean-Loup Hautefaye, étudiant en Master 2 Géostratégie, Défense et Sécurité Internationale à l’IEP d’Aix-en-Provence
Elie Baladou, étudiant en Master 2 Expertise Internationale à l’IEP d’Aix-en-Provence

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En décembre 2017, les parlementaires français votaient la loi 2017-1839 mettant fin à la recherche ainsi qu’à l’exploitation des hydrocarbures. Au même moment, les représentants israéliens, italiens, chypriotes et grecs se réunissaient à Nicosie et signaient un protocole d’accord pour la construction du plus long pipeline sous-marin de gaz naturel au monde. La volonté française d’assurer la cohérence de sa politique avec l’Accord de Paris sur le climat s’oppose ainsi aux perspectives offertes par la multiplication des prospections sous-marines en Méditerranée orientale.

Dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, les découvertes récentes (2009-2015) de gisements d’hydrocarbures offshore dans le bassin levantin offrent aux États riverains de nouveaux débouchés économiques.

 

En quelques années, la Méditerranée orientale est devenue un espace maritime clef de la géopolitique de l’énergie. Cette dynamique nouvelle a amené les États du bassin à redéfinir leurs priorités stratégiques afin de sécuriser leurs ressources et de garantir leur indépendance énergétique. Ces gisements d’hydrocarbures considérables, qui contiennent l’équivalent de la production mondiale annuelle de gaz, font de la délimitation des frontières maritimes un enjeu majeur et un point de fixation central, prolongement des contentieux historiques. De l’application stricte du droit maritime international à la projection de puissance militaire, les actions des pays concernés contribuent à faire de la Méditerranée orientale le théâtre d’un jeu à haut risque.

Ces nouvelles ressources conduiront-elles à une simple accentuation des rapports de force préexistants ou à un véritable bouleversement de l’échiquier politique levantin ?

En premier lieu, la Méditerranée orientale doit être analysée comme une artère économique et stratégique vitale répondant à des logiques juridiques qui cristallisent les conflits d’intérêts. Ensuite, la gestion des hydrocarbures implique des capacités techniques dont les États sont inégalement dotés. C’est à ce titre que la maîtrise du triptyque exploitation, exportation, sécurisation des gisements mérite d’être étudiée comme un déterminant de l’autonomie stratégique des États. Finalement se dessine en filigrane une compétition entre l’Égypte, Israël et la Turquie, autour de laquelle s’articulent les relations géopolitiques régionales. C’est très certainement de cet impossible triumvirat qu’émergera le futur hégémon régional.

Enjeux et perspectives du théâtre méditerranéen

Par Vincent CALLIES, Conseiller régional Île-de-France et auditeur de la 29ème session SMHES

Article inspiré de la conférence éponyme prononcée par le préfet maritime de la mer Méditerranée le 20 octobre 2018.

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L’Institut FMES a eu l’honneur de recevoir le vice-amiral d’escadre et préfet maritime de la mer Méditerranée, Charles-Henri LEULIER de la FAVERIE du CHE, dans le cadre de la cérémonie d’ouverture de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques.

Sur le thème des enjeux et perspectives du théâtre méditerranéen, la conférence a été ouverte par le président de la FMES, le vice-amiral 2s Benoit le MASNE de CHERMONT.

Le président de l’Institut FMES, le vice-amiral (2s) Benoit le MASNE de CHERMONT, introduisant la cérémonie d’ouverture de la 29èmeSession Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques. A ses côtés, le vice-amiral d’escadre et préfet maritime de la mer Méditerranée, Charles-Henri LEULIER de la FAVERIE du CHE.

Pendant plus d’une heure, le préfet maritime de la Méditerranée s’est adressé à son auditoire comprenant entre autres les vingt auditrices et auditeurs de la 29èmeSession, des personnalités du monde militaire ainsi que des élus régionaux.
L’officier général, grâce à une conférence étayée et structurée, a permis à son auditoire de mieux comprendre les enjeux du bassin méditerranéen.

En premier lieu, l’espace de la Méditerranée est un laboratoire remarquable de géostratégie, l’ensemble des problématiques du monde étant rassemblé dans un espace restreint. Lieu de confrontations des acteurs extérieurs et des puissances régionales, la Méditerranée est également un terrain d’action pour deux puissances européennes, l’Italie et la France.

  • Tyrannie des distances et du temps :

En tant qu’espace géographique, la Méditerranée est une petite zone d’opération, non-homogène, rendant l’anticipation et la profondeur difficiles. Elle est composée de quatre bassins :

  • La mer Noire, fermée par le détroit du Bosphore, sous la responsabilité de la Turquie.
  • La Méditerranée orientale, un lieu où les grandes puissances se jaugent, aujourd’hui marquée par la crise syrienne qui cristallise les tensions.
  • La mer de Syrte, face à la Libye.
  • La Méditerranée occidentale, « bastion français », et région la plus stable. Ce quatrième bassin est cependant sujet aux trafics illiciges, de drogues et de migrants.
  • Des enjeux économiques essentiels :

Les enjeux du bassin méditerranéen sont perceptibles au travers de trois chiffres significatifs : la mer Méditerranée concentre 25% du commerce mondial, 30% des transports d’hydrocarbure et deux tiers des approvisionnements français. Elle concentre également un réseau important de câbles sous-marins stratégiques.
Deux exemples permettent de constater l’interdépendance des flux sur ce territoire étroit :

  • Le Port de Marseille accueille à hauteur de 75% les provenances du Canal de Suez. Dans cette perspective, la stabilité de l’Égypte (et donc du canal) n’est pas une option : elle est cruciale au bon fonctionnement du bassin méditerranéen dans son ensemble.
  • La mer Méditerranée concentre la moitié des yachts de luxe. Cibles potentielles ou vecteurs de trafics, ils sont aussi des révélateurs de la branche économique du tourisme, importante dans la région.

Le discours du préfet maritime sur la Méditerranée en tant qu’enjeu stratégique.

En s’appuyant sur les situations étatiques de plusieurs pays du bassin méditerranéen, un tableau de la région peut être dressé.

  • L’Ukraine

Cette zone incarne la guerre larvée et d’attente et explique les comportements de chaque Etat partie au conflit. Parmi ces Etats se retrouve indéniablement la Russie mais également la Roumanie et la Bulgarie, membres de l’Union européenne. Les conséquences de la situation en Ukraine s’étendent au-delà de son espace territorial puisqu’elles créent des volontés de rattachement à l’OTAN. C’est le cas de la Géorgie notamment.

  • Syrie

Les accords de zones démilitarisées retardent la prise d’Idleb, le dernier bastion des opposants du régime de Bachar EL-ASSAD, président de la République arabe syrienne. Il convient de noter que le contrôle des villes par le régime en place se sont faits par le biais d’accords permettant aux opposants de quitter la zone vers cette région du nord-ouest de la Syrie. La chute d’Idleb est annoncée et Moscou a intérêt à favoriser cette reprise. Toutefois, il s’agit pour l’Occident d’éviter une catastrophe humanitaire. En effet, avec plus de 3 millions d’habitants à Idleb, la reprise par EL-ASSAD pourrait donner lieu à des départs massifs vers Chypre et la Turquie.
S’intéresser à cette zone est d’autant plus crucial qu’elle impacte Israël, Gaza et leurs voisins. En cas de problème, le phénomène se diffuserait et, par contagion, toucherait des pays tels que l’Egypte, donnant lieu à des conséquences importantes pour l’ensemble de la Méditerranée.

  • Libye

La Libye et ses trois grandes régions, Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan, connait une situation politique compliquée. Le contrôle du Fezzan, riche en pétrole, est revendiqué par Tripoli comme par Tobrouk. Fayez el-SARRAJ, chef du gouvernement d’entente nationale reconnu par la communauté internationale, voit son autorité contestée par le maréchal Khalifa HAFTAR, chef autoproclamé de l’Armée nationale libyenne, soutenu par le parlement de Tobrouk. De fait, en manque d’interlocuteur unique, la Libye ne connait ni d’unité ni de politique globale.
Le seul « succès » a été permis par les Italiens qui ont œuvré pour le renforcement des garde-côtes, permettant de diviser par dix le flux des migrants. Cependant, ce flux s’est déplacé vers le Maroc, l’Espagne étant redevenu le premier pays d’accueil.

  • Algérie

L’avenir politique de ce pays n’est pas garanti. Les interrogations se multiplient concernant le potentiel départ du président Abdelaziz BOUTEFLIKA, chef de l’Etat depuis 1999. Si l’on espère une stabilité, un débordement est tout de même envisageable. L’Algérie est le plus proche voisin de la France au Sud et une vigilance est donc nécessaire.

  • Zoom : Analyse du dispositif russe de septembre 2018

En mer Méditerranée, les grandes puissances se jaugent. Elle incarne le théâtre d’affrontements et de convoitises. La Russie entend faire passer un message clair aux autres puissances, celui de maitriser les techniques du déni d’accès.
La politique russe suit depuis des siècles la même constante, préserver un accès aux mers chaudes. Le « Syrian Express », surnom donné au ravitaillement de l’armée syrienne par la Russie à travers un flot continu de navires, en est une parfaite illustration. En contrepartie, la moitié du port de Tartous a été confiée à la Russie qui y positionne deux sous-marins classiques équipés de missiles de croisière mais également des frégates. Lors d’un grand exercice naval, Moscou a fait la démonstration de sa capacité à maitriser l’espace aéromaritime. D’une durée d’un mois, l’exercice a permis aux Russes de montrer leurs progrès en termes de coopération navale.

  • Décryptage des enjeux à travers le travail du préfet maritime, aux niveaux militaire et sécuritaire

Dans une mer de nature fermée et petite, il est primordial d’anticiper, d’autant plus que les effets sont liés, imbriqués, complémentaires et se nourrissent, de la terre à la mer.

Les fonctions du préfet maritime témoignent de la singularité en Méditerranée, ce dernier disposant de plusieurs rôles :

  • Préfet de l’urgence en mer : son objectif est la sauvegarde de la vie humaine. Cette mission concerne l’assistance aux navires en difficulté, la lutte contre les pollutions, le déminage ou encore la surveillance de la navigation. En dépit des efforts de prévention et des interventions de sauvetage, environ 30 personnes perdent la vie chaque été.
  • Préfet de police en mer : le dessein poursuivi est celui de la surveillance des approches maritimes. Il s’agit de la lutte anti-terroriste en mer, la sûreté des navires, la coordination de la lutte contre les activités illicites et la répression des pollutions.
  • Préfet “gouverneur” de l’espace marin : le but est la prévention des conflits et des usages. Cette mission relève de la protection de l’environnement, la planification de l’espace maritime ainsi que le développement économique.

Ainsi, en Méditerranée, la gouvernance n’est pas chose aisée. Une bonne illustration en a été la récente catastrophe écologique évitée de justesse, suite à la collision le 7 octobre 2018 entre l’ULYSSE et le SLC VIRGINIA, à une trentaine de kilomètres au Nord-ouest du Cap Corse, ayant provoqué 530 m3de pollution. Le préfet maritime a été chargé de coordonner le pompage et le chalutage des nappes de pétrole. S’agissant de la collision, de très gros moyens ont été mis en œuvre : 34 navires, 11 aéronefs et 500 hommes en permanence déployés.

Illustrant son rôle de commandant de zone maritime, le vice-amiral d’escadre du CHE a exposé la politique française de défense de la liberté en mer, qui applique le principe de « courtoise fermeté ». Des bâtiments de la Marine nationale sont déployés en permanence en Méditerranée. L’un deux se situe entre Chypre et la Syrie et utilise avec profit ses radars performants. Un autre est généralement présent au large de la Libye afin de lutter contre les trafics en tous genres. Il a été récemment déplacé en mer d’Alboran entre l’Espagne, le Maroc et l’Algérie, les flux de migrants en Libye ayant presque disparus. Un troisième navire sert le plus souvent de relai entre la haute mer et l’action à proximité des côtes.

Enfin, trois fois par an, la Marine nationale se déploie en mer Noire. Il s’agit d’un message politique, notamment à la Russie et à la Turquie, pour réaffirmer qu’il s’agit bien d’une haute mer, au terme de la convention de Montego Bay. Cette présence est notamment l’occasion d’afficher un soutien à la Bulgarie et la Roumanie.

Session de questions-réponses concluant la conférence.

  • Conclusion : le prisme de l’économie

Les activités en Méditerranée sont régies par l’aspect financier. Les flux, les détroits, les gazoducs et les câblages sous-marins en sont des exemples.
L’exemple de Chypre est édifiant. Les Chypriotes sont concernés par la découverte d’un gisement d’hydrocarbures à leur sud. Ce gisement ne concerne pas les Turcs qui occupent le nord de l’île, Chypre étant de facto scindée depuis 1974. Toutefois, si elle n’est pas partie prenante, la Turquie s’impose en Méditerranée orientale en envoyant des navires de guerre dans la zone. La compagnie pétrolière italienne ENI a même été interdite d’accès par Ankara. La Turquie bloque ainsi l’exploration de gisements de gaz au large de Chypre.

Au-delà des acteurs régionaux, les grandes puissances entrent en action, la situation chypriote s’érigeant en problème régional majeur.
La Méditerranée cristallise en son sein plusieurs types de problème. Sa situation en fait un enjeu majeur pour les Etats riverains. Plus encore, elle attire la présence d’acteurs mondiaux, à l’instar de la Chine qui a divisé par deux les effectifs de son armée de terre et multiplié par cinq ceux de sa Marine. En définitive, la situation en Méditerranée est une priorité française, la France cherchant à éviter l’escalade des tensions.

L’intervention du préfet maritime a permis d’éclairer l’auditoire sur les priorités françaises en Méditerranée mais également sur la position de la Turquie.

Cette conférence est aussi le moyen d’introduire le sujet de la 29èmeSession Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques. Les auditrices et auditeurs, des cadres civils et militaires, doivent rédiger un rapport sur les conséquences géopolitiques des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale.

Escale à Toulon de la 4ème session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

Les auditeurs de la 4ème session « Enjeux et stratégies maritimes » après la visite du sous-marin nucléaire d’attaque Perle

Pour leur première escale dans un port, les auditeurs de la 4ème Session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » se sont rendus à Toulon les 12 et 13 octobre, en pleine opération de sauvetage et d’antipollution à la suite d’une collision en mer entre deux navires. Ils ont ainsi pu suivre en temps réel ce que représente la mise en œuvre en mer des moyens des différentes administrations de l’État coordonnées par le préfet maritime, le vice-amiral d’escadre Charles-Henri du CHE. Les auditeurs ont particulièrement apprécié avoir pu partager leurs réflexions avec des interlocuteurs au temps très compté par les circonstances.

La première matinée a été consacrée aux grands enjeux stratégiques de la France en Méditerranée, présentés par le contre-amiral Laurent HEMMER, adjoint territorial au préfet maritime. Après quoi les auditeurs se sont entretenus dans le cadre d’une table ronde avec les grands acteurs des opérations aéronavales en Méditerranée et de la mise en condition opérationnelle des forces aéromaritimes : les contre-amiraux Jean-Frédéric PLOEBNER, adjoint « opérations » du commandant en chef et Olivier LEBAS, commandant la force aéromaritime française de réaction rapide, le vice-amiral d’escadre Jean-Philippe Rolland, commandant la force d’action navale et le capitaine de vaisseau Laurent Machard de Gramont, adjoint « entraînement-opérations » de l’amiral commandant la force maritime de l’aéronautique navale. Pour la plus grande satisfaction des auditeurs, les débats sur les nouveaux équipements français et de la gestion des équipages ont été d’une grande franchise.

Pendant la table ronde « Action de l’État en mer : risques, menaces et enjeux »

L’après-midi, dédiée à l’action de l’État en mer, débuta par une visite du Cross MED. Les auditeurs y furent accueillis par son commandant, l’administrateur en chef des affaires maritimes Philippe Michaud, et l’administrateur général des affaires maritimes Éric Levert, directeur interrégional de la mer. Les grands acteurs méditerranéens de l’action de l’État en mer, le commissaire général de la Marine Thierry Duchesne, adjoint du préfet maritime, Éric Levert, administrateur supérieur des Douanes, Max Ballarin, directeur régional des garde-côtes de Méditerranée et le colonel Jean-Guillaume Remy, commandant du groupement de Gendarmerie maritime de la Méditerranée se sont ensuite réunis autour d’une nouvelle table ronde. Les auditeurs ont ainsi découvert la complicité et la coopération qui lient ces acteurs, très satisfaits de la coordination exercée par le préfet maritime, notamment à l’occasion des opérations en cours.

Cette journée s’acheva par une plongée dans les abysses à travers une conférence de Frédéric Leroy, directeur adjoint du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drasm), consacrée à l’archéologie sous-marine. Les auditeurs mesurent mieux désormais, à quel point le « plus grand musée du monde » recèle des richesses à préserver, qui constituent parfois de véritables enjeux stratégiques et géopolitiques.

Sur la plate-forme hélicoptère de la frégate anti-aérienne Cassard

Le lendemain, les visites de la frégate antiaérienne Cassard et du sous-marin nucléaire d’attaque Perle ont permis d’aborder plus concrètement les concepts et théories abordés la veille. Les auditeurs ont été saisis à cette occasion, par l’enthousiasme, le professionnalisme et le niveau de responsabilité confiés à des marins dont la jeunesse les a surpris. Pour conclure ces journées, ils se sont finalement livrés aux études concoctées par la direction de l’IHEDN avant de rejoindre plein d’émotions fortes en tête leurs pénates.

Conférence : « Enjeux et perspectives du théâtre méditerranéen »

Le vice-amiral d’escadre Charles-Henri LEULIER de la FAVERIE du CHE – Commandant la zone et l’arrondissement maritimes Méditerranée – Préfet maritime de la Méditerranée
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A l’occasion de l’inauguration de la 29ème session des SMHES, l’institut FMES vous convie à la conférence « Enjeux et perspectives du théâtre méditerranéen » donnée par le préfet maritime de la Méditerranée, le Vice-Amiral d’Escadre Charles Henri LEULIER de la FAVERIE du CHE.

 

L’événement se tiendra dans l’amphithéâtre de la Maison du Numérique et de l’Innovation (Place Georges Pompidou, Toulon), à partir de 9 heures. Pour plus d’informations, veuillez nous contacter par courriel ou bien par téléphone au 04 94 05 55 55.

Mare Ionio en Méditerranée « défie la politique européenne »

Le Mare Ionio, dans le port d’Augusta, début octobre.
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Ce jeudi 4 octobre 2018, l’ONG allemande de sauvetage de migrants en mer Sea-Watch a annoncé, conjointement avec d’autres associations humanitaires en faveur des migrants, avoir affrété le bateau Mare Ionio, battant pavillon italien. Sur Twitter, l’ONG allemande annonce : « Nous sommes de nouveau en mer, pour garder un œil vigilant et défier la politique européenne qui laisse les gens couler ».

Remorqueur long de 37 mètres (l’Aquarius en mesure 77) conçu pour repérer et sécuriser les embarcations en détresse et assurer une présence civile dans la zone, le Mare Ionio est parti mercredi soir du port d’Augusta, à l’Est de la Sicile et fait route vers le Sud.  Il lui faudra environ 24 heures en mer pour atteindre les côtes libyennes. Il rejoindra l’Astral, un voilier de l’ONG espagnole Proactiva Open Arms qui mène une mission similaire tandis que l’Aquarius, ayant perdu son pavillon panaméen, a rejoint le port de Marseille jeudi 4 octobre au matin. Face à cette situation, l’ONG SOS Méditerranée appelle les gouvernements européens dans le but de poursuivre cette mission « en attribuant un pavillon à l’Aquarius, déterminé à reprendre la mer au plus vite » et a organisé une vague de manifestations dans plusieurs villes françaises et européennes le samedi 6 octobre 2018.

Affrété par des militants de la gauche italienne, le Mare Ionio a commencé sa mission mercredi soir, pour rappeler symboliquement le 3 octobre 2013, date à laquelle un bateau de pêche a coulé au large de Lampedusa, causant la mort de 366 migrants. Les ONG affirment avoir créé « un réseau qui ne passe plus par les gouvernements », ajoutant que certaines villes européennes telles qu’Amsterdam, Berlin, Palerme et Bologne soutiendraient la mission et accepteraient d’accueillir les personnes secourues. En érigeant ce bateau en symbole, les associations affirment qu’en cas de fermeture des ports, elles appelleraient la mobilisation massive de la population. Alors que l’Organisation mondiale pour les migrations (OIM) rappelle que 1 741 migrants ont péri dans la Méditerranée en 2018, les ONG relaient ce chiffre afin d’alerter l’opinion publique.

En réponse, le ministre de l’Intérieur et vice-président du Conseil des ministres italien Matteo SALVINI a déclaré au Mare Ionio : « Fais ce que tu veux, mais en Italie tu n’y arriveras jamais ». Rome connait depuis quelques mois un revirement de politique avec l’arrivée de la Ligue de M. SALVINI au pouvoir qui se démarque par un caractère eurosceptique et un renforcement assumé de la politique migratoire. Ainsi, les entrées de migrants sont à leur plus bas niveau depuis près de cinq ans. L’OIM note que moins de 1 000 arrivées de migrants ont été enregistrées en Italie pour le mois de septembre.

L’Espagne reste donc à ce jour la première porte d’entrée des réfugiés et des migrants en Europe, recensant 45% de toutes les arrivées irrégulières pour l’année en cours et recevant sept fois plus de migrants que l’Italie.