Méditerranée

Forage turc dans la ZEE chypriote : les tensions s’accroissent

 

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Vendredi 3 mai 2019, le gouvernement turc a autorisé des activités de forage de gaz en Méditerranée orientale, en s’affranchissant du droit international de la mer et de fait, en débordant dans la zone économique exclusive (ZEE) chypriote.

La décision d’Ankara, qui ne fait qu’accroître les tensions dans la région, a suscité de vives réactions de la communauté internationale.

Dans un communiqué du samedi 4 mai 2019, la Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Frederica Mogherini, condamne fermement la volonté de la Turquie de mener ces activités de forage. Elle appelle le gouvernement turc à « respecter les droits souverains de Chypre sur sa ZEE et d’arrêter toute action illégale ». Elle ajoute : « Toute action de la sorte sera répondue proportionnellement par l’Union européenne, en pleine solidarité avec la République de Chypre ».

Le porte-parole du gouvernement américain, Morgan Ortagus annonce, le dimanche 5 mai : « les Etats-Unis sont profondément préoccupés par les intentions de la Turquie de mener des activités de forage dans une zone revendiquée par la République de Chypre comme étant sa ZEE ». Il poursuit : « c’est une mesure provocatrice qui accroît les tensions dans une région qui a besoin de stabilité ». Washington demande ainsi l’arrêt immédiat des opérations et encourage les parties à réagir avec retenue.

Toutefois, le ministère des affaires étrangères turc rejette le communiqué de la Haute représentante de l’Union européenne, ainsi que celui du porte-parole du gouvernement américain, qualifiant ce dernier d’ « irréaliste ». Ankara rejette les prétentions de Chypre et estime qu’elles « violent les droits de la Turquie sur son plateau continental ». Le gouvernement turc dénonce « les tentatives inacceptables de tiers pour agir en tant que tribunal international pour déterminer les frontières maritimes ». Il ajoute qu’au contraire par les agissements de « l’administration grec chypriote, qui ne reconnaît pas les droits chypriotes turcs – qui sont copropriétaires de l’île –, l’administration grec chypriote met en péril la sécurité et la stabilité de l’Est Méditerranée ». Enfin, le ministère des affaires étrangères turc annonce que la Turquie « poursuivra résolument ses activités sur [son] plateau continental ».

Le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian reçoit son homologue chypriote le 7 mai pour un entretien où ils évoqueront l’importance de leurs relations bilatérales, leur caractère stratégique en Méditerranée orientale, et leur développement dans le domaine de la défense et de l’énergie. Cette rencontre sera également l’occasion d’affirmer à nouveau « l’attachement indéfectible [de la France] au respect du droit maritime international et de la souveraineté de Chypre ».

La Chine en Méditerranée : un nouvel acteur – par Mustapha BENCHENANE

Une frégate chinoise du type Jiangkai II, ici lors d’une escale à Toulon. Tous droits réservés.

Il y a encore une vingtaine d’années, personne n’envisageait que la Chine serait, à brève échéance, un acteur avec lequel il faudrait composer en Méditerranée. On avait pris l’habitude d’y observer et d’y analyser les rapports de force entre les pays riverains, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Russie.

La Chine, pensait-on, était trop loin et ses centres d’intérêt ailleurs, dans son environnement le plus proche. Mais ce pays a réalisé en très peu de temps – moins d’un demi-siècle – une percée dans tous les domaines, au point de devenir une puissance à l’échelle planétaire. Peuplé d’un milliard trois cents millions d’habitants, il a su préserver son unité, trouver sa place dans l’économie de marché mondialisée grâce à ses capacités d’adaptation – « l’économie socialiste de marché » – à un régime politique sui generis – ni démocratique ni totalitaire – et fonctionnant à l’idéologie mais aussi avec une forte dose de coercition. La croissance économique élevée et l’existence d’une classe moyenne importante, sont aussi un facteur de stabilité. Il n’y a pas de « miracle chinois », mais une compréhension de la complexité du monde nouveau, une intelligence stratégique, une volonté et même, un volontarisme, une organisation et une mobilisation avec un objectif de développement dans tous les domaines, afin de peser sur les rapports de force. Cette vision globale explique les raisons de la présence chinoise en Méditerranée.

Une mondialisation chinoise : la « route de la soie »

La « route de la soie » englobe la Méditerranée comme elle tisse son réseau de communication sur tous les continents, mers et océans. Le projet a commencé officiellement en 2013, à l’occasion d’un voyage du Président Xi Jinping au Kazakhstan.

L’objectif est de construire des infrastructures sur deux types de route, des routes terrestres et des routes maritimes. Cela comprend aussi tous les moyens de transport des ressources énergétiques, dont les pipelines. Quant à la route maritime, elle consiste dans des investissements et des concessions d’exploitation commerciale dans de nombreux ports, partout dans le monde. En Méditerranée, la Chine a mis à profit les graves difficultés économiques de la Grèce pour investir dans le port du Pirée.

Pékin a organisé à Rome en février 2013 une conférence réunissant les représentants des ministères de l’agriculture de 6 pays d’Europe du sud : l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, Chypre et Malte. En 2015, ces 6 pays ont été invités en Chine afin de développer des partenariats de « coopération maritime globale ». Il faut avoir à l’esprit que la « route de la soie » dont les deux volets, maritime et terrestre, doivent se joindre à Venise, passe par la Grèce, l’Italie et l’Espagne. La rive sud de la Méditerranée fait l’objet d’une attention particulière. La Chine propose aux pays arabes de construire ensemble « une ceinture et une route » pour un « développement partagé », de créer des « synergies » entre les stratégies de développement des deux parties. Pékin leur achète chaque année 110 millions de tonnes de pétrole brut. La Chine est le deuxième partenaire commercial du « monde arabe ».

Bien avant qu’on ne parle de la « route de la soie », et dès les années 60, la Chine a commencé à avoir une présence dans cette zone, en particulier en Algérie. Alger a fait appel aux Chinois d’abord dans le domaine médical. Il y a eu des équipes de médecins chinois dans plusieurs hôpitaux en Algérie. Ils ont toujours eu le double souci de la discrétion et de l’efficacité. Puis la coopération s’est étendue à d’autres secteurs, en particulier le bâtiment : ils ont construit des centaines de milliers de logements payés par l’État. Ils ont toujours refusé de faire du « transfert de technologie », prétextant l’obligation de respect des délais de livraison du « produit clef en main ». Pour eux, recruter une main d’œuvre locale les auraient empêchés de respecter scrupuleusement les contrats et les auraient exposés à des pénalités de retard.

La nouvelle stratégie de la « route de la soie » est d’une nature et d’une ampleur profondément différentes des pratiques des années 60 à 90….

La deuxième phase du projet « route de la soie » a consisté à développer des « hubs » que les Chinois appellent « zones économiques spéciales ». Ce sont des relais servant à la production, au stockage et au redéploiement de marchandises.

La troisième phase enfin concerne la circulation de l’information par des réseaux de fibre optique.

L’un des instruments de cette politique est la Banque Asiatique d’Investissement sur les Infrastructures (BAII)qui finance des infrastructures.

Ce qui est remarquable dans cette approche, c’est l’intelligence, l’habileté des Chinois qui se sont montrés capables de relever le défi de la mondialisation, mais plus encore, de veiller à mettre en place une autre mondialisation dont ils ont la maîtrise. Mais cela ne leur suffit pas. En effet, il se dote de moyens considérables dans d’autres domaines : la défense et la culture.

Les moyens d’une politique de puissance

Chaque année, en même temps qu’ils annoncent le montant du budget militaire de la Chine, les États Unis expriment leur « inquiétude ». Pourtant, le budget chinois pour la défense est de 177 milliards de dollars pour 2019, alors que celui des Américains est de 716 milliards de dollars. Pékin a augmenté de 7,5 % ses dépenses en 2019, en baisse par rapport aux années précédentes. Il était de 8,1% en 2018. Mais il a dépassé les 20% de croissance depuis 2015. Le but annoncé est de disposer « de forces armées prêtes au combat ». Afin de mesurer l’ampleur de ces sommes, ayons à l’esprit ce que disait l’Amiral Christophe Prazuck en octobre 2017 : « En 4 ans les Chinois ont lancé l’équivalent en volume de la marine française ». Il ajoutait : « D’ailleurs, en juillet dernier, il y avait davantage de navires de combat chinois que de navires français en Méditerranée »…

En 2015, il y a eu des exercices militaires conjoints russo-chinois en Méditerranée. Pékin a construit une base à Djibouti en 2017 et dispose de facilités sur la base de Tartous en Syrie. Leurs moyens sont suffisamment importants et leur mise en œuvre maîtrisée au point qu’ils ont été capables d’évacuer environ 35 000 de leurs concitoyens de Libye en 2011. L’une des justifications des dépenses militaires en hausse est la « protection des citoyens chinois » dans le monde. La Chine dispose, entre autres, de 58 sous-marins dont 6 nucléaires et a mis en chantier 2 porte-avions supplémentaires.

Or, ce dernier type de bâtiment ne sert pas uniquement à conduire une politique d’influence, mais signifie que l’on mène une politique de puissance. En effet, un porte-avions est, d’une part, une base militaire mobile. Il sert dans le cadre de projection de forces. En Méditerranée, mer étroite, il suffit de deux porte-avions pour exercer des pressions sur un ou des pays riverains. Il est, d’autre part, juridiquement, un morceau du territoire national du fait de son statut particulier. La façon dont les dépenses militaires d’un pays sont réalisées, donne une indication de ses orientations stratégiques. A cet égard, les orientations de la Chine ne trompent plus personne, à plus forte raison si on s’intéresse à sa politique dans les secteurs de la culture.

Quand on évoque la politique de puissance d’un État, on a généralement en tête plusieurs dimensions : la science, la technologie, l’innovation, l’économie, la monnaie, le commerce extérieur, les moyens militaires… il manque une dimension, pourtant fondamentale, la culture. C’est ce que les Américains ont compris depuis longtemps, d’où leur volonté d’exporter leur langue, leurs modes de consommation, leurs valeurs, leur conception du monde, etc.

Les Chinois tentent de le faire. En 2016, ils ont célébré les 60 ans des premières relations diplomatiques entre la Chine et les pays arabes. A cette occasion, Pékin a publié le premier document sur sa politique envers ces pays. Ce document situe ces relations sur le registre de la coopération, en insistant sur le soutien (« passionné ») au processus de paix au Moyen Orient et à « la juste cause du peuple palestinien ». La politique culturelle passe par l’ouverture d’Instituts Confucius chaque fois que cela est possible au sud de la Méditerranée et dans les pays du Golfe. C’est ainsi qu’il y a actuellement 11 Instituts Confucius dans 9 pays arabes. L’objectif officiel de ces Instituts est d’« aider les peuples à connaître la langue et la culture chinoises et renforcer les échanges et coopération entre la Chine et les autres pays du monde dans les domaines de l’éducation et de la culture ». Au Maroc, par exemple, il y a 3 Instituts Confucius, à Rabat, Casablanca et Tanger. En Tunisie, le premier Institut Confucius a été inauguré le 12 novembre 2018 à l’université de Carthage. Les Chinois avaient lancé en 2002 le « Chinese Bridge Project » pour la promotion de la langue chinoise à l’étranger.

Le nombre d’étudiants étrangers en Chine a triplé en dix ans : on en compte 300 000 en 2019. Cinq milliards de dollars sont consacrés à la mise en place d’un réseau mondial de presse, radio et télévision. Pour l’heure, 14 000 étudiants arabes poursuivent leurs études en Chine. Il y a 183 vols réguliers entre la Chine et les pays arabes, ce qui correspond au déplacement de 1,02 million de personnes chaque année dans les deux sens. Toute cette politique est « habillée » d’un discours très « conventionnel » : il s’agirait de « promouvoir les échanges socio-culturels »… de « renforcer le dialogue entre les civilisations ». Dans la réalité, il est indispensable, si l’on veut comprendre, d’analyser la politique chinoise de façon globale.

 

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Si les dirigeants chinois possèdent l’intelligence stratégique qui leur permet d’avoir une vision globale du monde et de leurs intérêts à très long terme, ils n’ont pas encore fait de leur pays une puissance globale comme le sont les États-Unis. Ils n’y parviendront sans doute pas car il manquera toujours à la dimension culturelle chinoise le pouvoir d’attraction qu’ont su créer les Américains : cette froide rationalité doublée d’une alchimie qui a suscité, à l’échelle planétaire, ce que certains appellent le « rêve américain ».

Mais le « génie chinois » a consisté d’abord à s’adapter à la mondialisation voulue par d’autres qu’eux. Dans un premier temps, ce pays est devenu l’ « usine du monde », et on croyait en Occident que cela suffirait. Aujourd’hui, la Chine va beaucoup plus loin : pour assurer son avenir de la meilleure des manières et afin que son destin soit essentiellement entre ses mains, elle met en place une autre mondialisation, celle de la route de la soie, qu’elle contrôle.

Sa politique en Méditerranée s’inscrit dans cette approche stratégique. C’est la raison pour laquelle il faut s’attendre à une présence chinoise renforcée dans cette zone. Il appartient aux riverains de cette mer de ne pas se laisser marginaliser dans leur propre environnement.

 

Mustapha Benchenane

Docteur d’État en Science Politique

Conférencier au Collège de Défense de l’O.T.A.N. et

à l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité

et de la Justice ( I.N.H.E.S.J).

Exercices de l’OTAN en mer Noire : Sea-Shield 2019

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Du 5 au 13 avril 2019,  la mer Noire a connu une nouvelle fois une forte activité militaire avec l’exercice de l’OTAN Sea-Shield 2019 (Bouclier maritime 2019) qui a nécessité une coopération de l’aviation et des navires américains, grecs, néerlandais, bulgares, canadiens, roumains et turcs. Cet exercice s’est également fait en coordination avec les forces armées géorgiennes et ukrainiennes.

Les exercices de l’OTAN en mer Noire ne sont pas nouveaux. En septembre 2008, à l’issue du conflit russo-géorgien, en mars 2015 et en mai 2018, des bâtiments avaient été déployés dans l’optique de coopérations de grande envergure.

Pour autant, la mer Noire est une zone de tension régionale que la Russie convoite particulièrement. A ce titre, elle y exerce une présence renforcée. De plus, elle y trouve un accès à la mer Méditerranée à travers la Crimée.

De fait, l’OTAN est « favorable à un renforcement de la coopération avec les garde-côtes géorgiens, par un échange d’informations », selon le secrétaire général de l’Alliance atlantique, Jens Stoltenberg, lors d’une conférence de presse en 2017.

Cette année, l’exercice Sea-Shield était accueilli par la Roumanie et était axé sur deux thèmes différents : la lutte anti-aérienne et la lutte anti-sous-marine.

Un communiqué ministériel géorgien stipule que « les exercices navals impliquaient des manœuvres et des abordages communs en conformité avec les règlements techniques de l’OTAN. Ils visaient à accroître la compatibilité et à améliorer l’interaction des garde-côtes du ministère géorgien de l’Intérieur avec les forces navales de l’OTAN ».

En réponse au déploiement conséquent mis en place dans le cadre de l’exercice Sea-Shield 2019, Moscou avait décidé de renforcer sa flotte navale et son aviation en mer Noire. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexander Grouchko, avait déclaré « Nos positions sont claires : les efforts de l’OTAN dans la région de la mer Noire sont insensés d’un point de vue militaire. Ils ne renforcent pas la sécurité de la région ni celle de l’OTAN et entraîneront des risques militaires supplémentaires ». Il ajoute que « la Russie est prête à tout changement dans la sécurité militaire de la région de la mer Noire et prendra des mesures de défense supplémentaires au besoin ».

Nous pouvons néanmoins noter que les exercices se sont déroulés dans le respect du droit international maritime en demeurant dans les eaux internationales ou les eaux territoriales bulgares ou roumaines. Il en est de même pour les avions qui ne sont jamais sortis des espaces aériens souverains des pays membres de l’OTAN.

Un nouveau revirement dans le plan de « paix » pour résoudre le conflit israélo-palestinien par l’administration Trump


Le Président des Etats-Unis, Donald Trump (à gauche), rencontre le Premier ministre Israélien, Benyamin Netanyahou, à New-York le 18 septembre 2017. Tous droits réservés.

Le conflit israélo-palestinien sévit depuis plus de 70 ans. Le plan de « paix » de l’administration Trump s’inscrit dans une longue lignée de consortium d’idées pour résoudre ce conflit.

Conformément à ses promesses de campagne, le Président Trump a assuré régler ce conflit. Selon les dernières informations, le plan prévu ne verra le jour qu’à la mi-juin, après de multiples repousses  en raison du contexte tendu. Encore faut-il que ce plan soit accepté par les parties concernées et plus majoritairement qu’il y ait un consensus international.

Historiquement, les tentatives de compromis et d’accords entre Israël et la Palestine sont nombreuses. La première d’entre elles concerne le plan Peel de 1937qui prévoyait un partage de la Palestine entre un Etat juif, un Etat arabe et un corridor contrôlé par les Britanniques. La proposition Peel a été mise en échec par le refus des pays arabes. Les accords d’Oslo entre Israël et l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) de 1993 avaient pour but de poser les premiers jalons d’une résolution du conflit. Cependant,  le processus s’est brusquement arrêté en 1995 après l’assassinat du Premier ministre israélien Itzhak Rabin. Depuis, les conflits s’enlisent et aucune solution ne semble frayer son chemin.

Depuis deux ans, l’administration Trump échafaude un plan présenté comme « l’affaire du siècle » censé résoudre le conflit israélo-palestinien. Toutefois, le plan ne cesse d’être modifié. En effet, en mars, le plan prévoyait la création d’une entité palestinienne souveraine, comprenant la bande de Gaza et une partie du Sinaï égyptien. Pourtant, en avril 2019, il est envisagé qu’il n’y ait plus d’entité palestinienne, mais des propositions « réalistes […] qui permettent aux gens de mieux vivre » selon le conseiller et gendre du Président Trump, Jared Kushner. Alors que ce texte devait être dévoilé après les élections législatives israéliennes du 9 avril 2019, la teneur du plan reste sous le sceau du secret.

Si le 45ème Président des Etats-Unis venait à proposer ce plan, il s’agirait d’un revirement sans précédent. Après avoir reconnu Jérusalem comme la capitale de l’Etat hébreu et avoir validé l’occupation du plateau du Golan, alors que le CSNU (Conseil de sécurité des Nations Unies) l’a qualifiée dans sa résolution 497 de « nulle et non avenue, et sans effet juridique international », il paraît logique de penser que Donald Trump veut en finir avec l’idée d’une solution à deux Etats.

De plus, le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo a déclaré samedi 13 avril sur CNN qu’« il y a eu beaucoup d’idées depuis quarante ans. Aucune n’a apporté la paix entre Israéliens et Palestiniens ». Il a ajouté « [l]a nôtre est de proposer une vision qui présente des idées nouvelles, différentes, uniques, qui tentent de reformuler et de remodeler ce qui est un problème insoluble ».

D’un côté le Premier ministre Israélien, Benyamin Netanyahou, proche de son homologue américain, refuse le retrait des colonies installées sur les territoires palestiniens et affirme que « si [le plan propose le retrait des colonies], alors Israël n’y souscrira pas ».

De l’autre côté, le Président de l’autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, refuse tout contact et rejette toutes les démarches de l’administration Trump depuis la reconnaissance de la souveraineté d’Israël sur Jérusalem. Le Premier ministre de l’Autorité palestinienne, Mohammad Shtayyeh dénonce pour sa part « un chantage financier » de la part des Etats-Unis, notamment après la réduction de plusieurs centaines de millions de dollars d’aides aux Palestiniens.

En Europe ce nouveau projet ne fait pas l’unanimité non plus. En effet, d’anciens ministres des Affaires étrangères, des Premiers ministres et deux anciens secrétaires généraux de l’OTAN ont signé un courrier envoyé à l’UE et à l’ensemble des gouvernements européens pour rejeter le plan de « paix ». Ils mettent en garde contre la création d’une entité palestinienne « dépourvue de souveraineté ». On peut y lire : « [i]l est temps que l’Europe maintienne ses paramètres de principe pour la paix en Israël-Palestine ».

Les signataires de cette lettre estiment donc qu’il serait préférable que l’Europe travaille aux côtés des Etats-Unis – dont l’implication historique en tant que médiateur au sein du conflit a récemment perdu sa neutralité affichée.

L’avenir du conflit israélo-palestinien, semble découler du plan de « paix » que les Etats-Unis proposeront à la mi-juin. En cas de refus d’une partie ou de l’autre, la situation restera bloquée une fois de plus.

Soft power russe et enjeux stratégiques dans les pays méditerranéens de l’UE – par Ana POUVREAU

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Dans les années 1990, le politologue américain Joseph Nye recommandait aux Etats-Unis de maintenir leur statut de puissance globale en exerçant sur la scène internationale, un mélange de hard power à savoir, l’exercice de la force militaire, et de soft power, notion désignant la capacité pour une puissance de séduire et de persuader d’autres États sans avoir à user de la coercition[1].

La stratégie menée actuellement par la Russie en Méditerranée illustre précisément cette double approche conceptuelle. A la suite de l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’intervention militaire russe en Syrie, à compter de septembre 2015, a provoqué un basculement des équilibres géostratégiques. Désormais, force est de constater que la Méditerranée n’est plus une mer fermée sous le contrôle des puissances de l’OTAN, comme cela était le cas dans la période de l’après-guerre froide. Un accord signé en 2017 entre la Russie et la Syrie pour 49 ans et renouvelable pour 25 ans supplémentaires, permet à la Russie de devenir une puissance riveraine de la Méditerranée, en confirmant l’établissement d’une base navale russe à Tartous.

Forts de leur présence militaire et navale en Méditerranée orientale, les Russes ont ajouté à leur exercice du hard power (жëсткая сила, « jiostskaïa sila ») les instruments d’un soft power (мягкая сила, « miagkaïa sila »), qui favorisent désormais, par d’autres moyens, l’expansion de l’influence russe dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Ce phénomène nouveau est notamment observable sur la façade méditerranéenne de l’Union européenne. Face au choix, par la Russie, de modes d’action inattendus, il se révèle déjà difficile pour certains de ces Etats, tels que Chypre, de défendre leurs intérêts. Cela devient particulièrement préoccupant lorsque les « cibles » de cette politique correspondent à des zones qui, tout comme Chypre, présentent un indéniable intérêt géostratégique pour la Russie, telles que la région Sud en France.

 

1. Le soft power russe, une réponse « du faible au fort »

 

  • Le choix d’une stratégie d’influence

Dans la lutte pour la suprématie dans laquelle la Russie s’est engagée, depuis une dizaine d’années, sous le leadership de Vladimir Poutine, le pays doit adapter sa stratégie aux moyens contraints dont il dispose. Car, face aux budgets de défense cumulés et à la supériorité technologique des puissances occidentales au plan militaire, il ne peut espérer vaincre qu’en priorisant ses efforts et en choisissant des pratiques à la fois audacieuses et difficilement lisibles pour les Occidentaux.

Par ailleurs, le choix d’exercer une politique d’influence soigneusement élaborée en amont, dans des zones jugées stratégiques, présente l’avantage d’un faible coût et d’un intéressant retour sur investissement à savoir, une expansion invisible, indolore avec des effets durables.

Pour la chercheuse Céline Marangé, concernant la Russie, « on constate une amplification et une diversification des méthodes d’influence, qui s’inspirent à la fois du modèle occidental et de la tradition soviétique ». Elle rappelle à cet égard que selon le chef d’état-major des armées de la Fédération de Russie, le général Valery Gerasimov : « l’influence à distance, sans contact, sur l’adversaire devient le principal moyen d’atteindre ses objectifs de combat et d’opération »[2]. Elle ajoute que, ne pouvant nous appuyer sur un corps doctrinal russe connu qui permettrait de comprendre qui, en Russie, décide du choix des cibles, des vecteurs d’influence et des effets à atteindre, la seule solution qui s’offre à l’analyste est celle de l’observation des pratiques.

 

  • Les vecteurs du soft power russe

De nombreux travaux de recherche ont été menés en France (IRSEM, CERI) et à l’étranger (ex. Atlantic Council, Carnegie Endownment Center) pour identifier les vecteurs de la politique d’influence russe en Europe. L’accent a souvent été mis à juste titre sur l’influence exercée sur les milieux souverainistes et d’extrême-droite européens par les medias russes (RT, Sputnik) financés directement par le Kremlin ; par les diverses associations et fonds à vocation culturelle, dont le rayonnement se fait au profit de Moscou ainsi que par les diasporas russes. Ces actions favoriseraient l’entrisme russe dans l’UE.

La spécialiste Marlène Laruelle a par exemple souligné la porosité de ces milieux politiques particuliers face à la politique menée par les milieux d’affaire russes en France[3]. Cependant, force est de constater que les flux financiers d’origine russe ont vocation à s’étendre à l’ensemble du spectre politique au sein-même de l’Union européenne, comme en témoigne l’exemple chypriote (cf. 2ème partie).

Les oligarques russes constituent le vecteur le plus efficace de cette politique en raison de leur capacité à séduire les milieux politiques et à marquer de leur empreinte le tissu économique et social des villes et des régions européennes, où ils investissent.

Pour le criminologue Alain Bauer, en Russie, à partir de 1992, les privatisations massives de plus de 100 000 entreprises d’Etat (soit la moitié du secteur public) se font au profit quasi exclusif d’une poignée de privilégiés proches du pouvoir qui s’accaparent biens publics et matières premières. Souvent étroitement liés à de puissants groupes criminels, « ces barons voleurs » , connus sous le nom d’oligarques, investissent massivement à l’étranger. Quelques années plus tard, « la crise économique a culminé avec la crise financière de 1998 marquée par une forte dévaluation du rouble et une défaillance de la dette russe. L’évasion criminelle de capitaux pendant cette période a été estimée à 100 milliards de dollars. De plus, une partie importante de l’argent injecté à cette époque par les institutions internationales (FMI et Banque mondiale) pour sauver le pays des dégâts causés par la « thérapie de choc » aurait été à son tour détournée et investie hors de Russie » [4]. D’où l’apparition d’immenses fortunes dans le monde post-soviétique.

Dans son ouvrage intitulé Les Oligarques. Le Système Poutine, la journaliste Christine Ockrent montre que les oligarques font entièrement partie de la structure de pouvoir mise en place par Vladimir Poutine[5]. « Les milliardaires d’aujourd’hui sont des oligarques d’Etat, qui ont la fibre nationaliste », précise-elle[6]. C’est pourquoi la capacité des oligarques à exercer de l’influence sur les environnements sur lesquels ils parviennent à se greffer, fait craindre une mainmise progressive de l’Etat russe. A noter également que les oligarques emploient, lorsqu’ils résident à l’étranger, une main d’œuvre nombreuse ayant souvent servi dans les forces armées ou de sécurité russes.

Pour Céline Marangé, « les stratégies d’influence déployées par la Russie sont de nature défensive, bien que les pratiques qui en découlent soient très offensives »[7] et l’on peut en déduire que tout comme les manœuvres de la guerre hybride, celles-ci sont difficiles à parer[8].

 

2. La pérennisation de l’influence de la Russie à des points stratégiques au sud de l’UE : les exemples chypriote et français.

Les sites concernés par l’entrisme russe présentent divers avantages qui vont  permettre à la Russie, de pénétrer, par exemple, le tissu socio-économique de l’Union européenne, d’influencer des évolutions politiques au niveau national, de collationner du renseignement ou de faciliter le ravitaillement de ses bateaux.

Compte tenu du fait que la Russie exerce déjà avec efficacité son soft power en Espagne, en Italie, en France, à Monaco, dans les Balkans, à Chypre, en Grèce, à Malte, on peut s’interroger sur quelles seront les conséquences stratégiques à plus long terme de ces évolutions. Nous analyserons pour ce faire les exemples caractéristiques de Chypre et de la France, qui permettent de mettre en évidence certains axes de l’action menée par la Russie.

 

  • Le cas chypriote

Des motivations stratégiques, économiques et politiques sous-tendent l’entrisme russe observé à Chypre[9]. En 2015, alors que le pays abrite toujours deux bases militaires souveraines (Sovereign Base Areas) de la Couronne britannique, le gouvernement chypriote accepta de laisser la Russie utiliser ses ports de Limassol (d’ailleurs surnommée « Limassolgrad ») et Larnaca dans le cadre d’un rapprochement officiel entre les deux pays. Cette décision déclencha l’opposition des Etats-Unis et de l’OTAN. Mais l’influence russe sur les élites politiques et économiques à Chypre avait atteint un tel niveau qu’il était devenu quasiment impossible de freiner les ambitions de la Russie dans ce pays. En effet, près de 60 000 russes (sur une population totale de 1,1 million pour l’ensemble de l’île) ou ressortissants ex-soviétiques résident à Chypre. Un parti russophone Ego o Politis (« Moi le citoyen ») est même apparu à l’automne 2017 sur la scène politique. Quelque 25 000 ressortissants de l’ex-Union soviétique furent en mesure de participer au scrutin présidentiel de 2018, confirmant les craintes des observateurs occidentaux sur l’influence grandissante de la Russie dans le pays.

A noter également qu’une des raisons de la crise majeure de 2013 à Chypre est liée à l’ampleur disproportionnée des dépôts d’origine russe dans les banques chypriotes. Ceux-ci atteignaient le chiffre record de 20 milliards d’euros sur les 70 milliards d’euros de dépôts. Depuis 2015, le pays offre la possibilité aux Russes qui disposent de 2 millions d’Euros (contre 10 millions dans les années 2000) – ainsi qu’à tout riche investisseur – d’acheter la nationalité chypriote et donc la citoyenneté de l’UE[10]. En 2011, Moscou a accordé à Chypre un prêt de 2,5 milliards d’euros, que le pays est toujours en train de rembourser. Ainsi, grâce à ces multiples leviers, la Russie est désormais en mesure d’exiger des contreparties de la part de la République de Chypre.

 

  • Le cas de la France

Parmi les Etats riverains de la Méditerranée, la France, qui figure parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies et parmi les premières puissances économiques de la planète, représente une cible de choix pour la politique d’influence développée par la Russie.

Dans ce contexte, la région Sud constitue un pôle d’intérêt particulier car, déjà considérablement militarisée, celle-ci a l’ambition de devenir la première région européenne dans le domaine de la défense d’ici 2025[11]. Elle englobe à cet égard de grands camps militaires, la plus grande base navale européenne à Toulon, les bases aériennes d’Istres et d’Orange, ainsi que des sites nucléaires et des sites Séveso. De surcroît, de nombreuses entreprises travaillent pour le secteur de la défense. Or, force est de constater que, certes attractive de par sa réputation prestigieuse, son climat et ses paysages, celle-ci est devenue, en trois décennies, un lieu de prédilection pour les investisseurs en provenance de l’ex-Union soviétique, en particulier pour les oligarques russes. Parmi eux, on peut citer par exemple, Roman Abramovitch, Souleïman Kerimov et Alisher Ousmanov. Pour Éric de Montgolfier, procureur de la République de Nice de 1999 à 2012, « les oligarques russes viennent ici avec leurs millions, mais les infractions sont souvent difficiles à qualifier, même si ces ressortissants ne sont pas toujours respectueux de notre légalité républicaine »[12]. La situation à Monaco, où l’emprise des oligarques (tels que le milliardaire Dmitri Rybolovlev)[13] sur les rouages économiques de cette ville-Etat, se renforce progressivement, entre en résonance avec les flux financiers en provenance de Russie qui irriguent actuellement la région Sud voisine. Ajoutons à cela la présence de communautés originaires de la Fédération de Russie durablement installées en France, à l’instar de la communauté tchétchène (entre 15 000 et 30 000 personnes sur le territoire national), dont plusieurs milliers dans les quartiers Nord de Nice. Cette dernière se trouverait sous la surveillance des services de renseignement en raison de l’implication de certains de ses éléments dans des filières djihadistes.[14] La pérennisation de l’influence russe est également favorisée par le développement des liaisons aériennes entre les aéroports de Nice et Marseille d’une part, et de grandes villes russes, d’autre part. Progressivement, des liens se tissent et, par capillarité, des milieux économique et politique se mélangent dans l’opacité, créant ainsi des vulnérabilités dans une région sensible.

 

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L’exercice d’une politique de soft power par la Russie dans les pays de l’UE ayant une façade méditerranéenne s’inscrit dans la durée. Par ce biais, la Russie renforce son influence dans l’ensemble du Bassin méditerranéen et obtient par des moyens autres que militaires, une emprise au cœur-même de l’Union européenne. Sans prise de conscience de ces évolutions, les Etats européens concernés pourraient un jour se voir contraints de faire face à une nouvelle réalité : celle d’une dépendance accrue – voire d’une symbiose – vis-à-vis de la puissance russe, ce qui amoindrirait sans nul doute leur autonomie et leur capacité d’action au plan stratégique.

 

 

[1] Joseph NYE : Bound To Lead, The Means To Success In World Politics, New York, Basic Books, 1990.

[2] Céline MARANGE : « Les stratégies et les pratiques d’influence de la Russie », Etude de l’IRSEM, N°49, 2017, p.45.

[3] Marlene LARUELLE : « Le « soft power » russe en France: La para-diplomatie culturelle et d’affaires », 8 janvier 2018, Carnegie Council, The George Washington University. [https://www.carnegiecouncil.org/publications/articles_papers_reports/russian-soft-power-in-france/_res/id=Attachments/index=0/Le%20soft%20power%20Russe%20en%20France_2.pdf]

[4]Alain BAUER : « Les crises financières sont aussi des aubaines criminelles », Huffington Post, 8 février 2012. [https://www.huffingtonpost.fr/alain-bauer/les-crises-financieres-aubaines-criminelles_b_1255782.html]

[5] Christine OCKRENT: Les Oligarques. Le Système Poutine, Paris, Robert Laffont, 2014.

[6] Interview de Christine Ockrent par Isabelle Lasserre, Le Figaro, 9 novembre 2014. [http://premium.le figaro.fr]

[7] Céline MARANGÉ, op.cit p.58.

[8] Céline MARANGÉ, op.cit. p.22.

[9] La République de Chypre est entrée dans UE en 2004 et dans la zone euro en 2008. Voir aussi Ana POUVREAU : « Chypre : la réunification en perspective ? », Diploweb, 21 mai 2016 [https://www.diploweb.com/Chypre-la-reunification-en.html].

[10] « Un salon de l’évasion fiscale à Cannes? L’organisatrice répond aux accusations”, Nice-matin, 9  novembre 2018. [https://www.nicematin.com/economie/un-salon-de-levasion-fiscale-a-cannes-lorganisatrice-repond-aux-accusations-275888]

[11] Pierre-Louis PAGÈS, « La Paca veut devenir la première région européenne de la Défense d’ici à 2025 », Var-matin, 21 septembre 2018.

[https://www.varmatin.com/politique/la-paca-veut-devenir-la-premiere-region-europeenne-de-la-defense-dici-a-2025-262493]

[12] Denis TROSSERO : « De Berezovski à Kerimov : des affaires qui défraient encore la chronique », La Provence, 5 décembre 201

[13] Renaud REVEL : Le Mystérieux Monsieur Rybolovlev. Enquête sur l’oligarque le plus puissant du monde, Paris, First Document, 2017.

[14] «  Les filières tchéchènes surveillées dans le grand sud », La Dépêche, 16 mai 2018. [https://www.ladepeche.fr/article/2018/05/16/2798724-les-filieres-tchetchenes-surveillees-dans-le-grand-sud.html]

La Méditerranée, zone d’intérêt vital pour la Russie – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Tous droits réservés.

La politique de la Russie en Méditerranée lui est dictée par la Géographie et par l’Histoire. Cela signifie qu’il s’agit d’un acteur majeur dans cette région et qu’il a la volonté d’y inscrire durablement sa marque.

 

            . La Méditerranée remède à la claustrophobie russe.

           Expliquer la politique de Moscou par la personnalité de son Président, c’est refuser de comprendre, d’analyser – et non de justifier- une politique constante depuis les Tsars et dont Poutine n’est que le continuateur.

L’URSS était la plus grande puissance terrestre de la planète. Depuis toujours, ce pays est entravé par sa géographie. En effet, la plupart des ports à partir desquels sa flotte rejoindrait la haute mer, sont bloqués par les glaces plusieurs mois par an. En outre, les détroits que cette flotte doit emprunter sont contrôlés par d’autres pays.

Compte tenu de cette configuration, la mer Noire est l’espace permettant aux navires russes d’accéder à la Méditerranée en passant par les détroits turcs, puis de rejoindre l’océan Indien grâce au canal de Suez. La mer Noire représente donc pour les Russes un intérêt non pas seulement stratégique, mais vital.  C’est l’une des raisons principales pour lesquelles la Crimée a été annexée en 1783 et qu’y a été fondée la base navale de Sébastopol. Ce port a été aussi conçu pour être le point de départ d’une conquête d’Istanbul. W. Churchill faisait preuve de lucidité quand il disait de la Russie : « c’est un géant auquel on a bouché les narines ». C’est pour conjurer son complexe de claustrophobie que Moscou tient à contrôler la mer Noire. Au cours des trois siècles passés, une quinzaine de conflits ont opposé la Russie et l’Empire Ottoman d’une part dans le cadre d’un rapport de force dans les Balkans, mais aussi à propos du contrôle des détroits. Afin d’ « habiller » sa politique et la rendre légitime, la propagande de Moscou soutenait que l’URSS était un pays méditerranéen en faisant valoir que la mer Noire qu’elle contrôlait, était une « dépendance » de la Méditerranée.

Cette conviction a des racines profondes dans l’histoire des contacts entre la « Russie » et les peuples musulmans. On découvre, en effet, que des relations diplomatiques ont été établies dès 921-922 par le souverain de la Bulgarie de la Volga et de Bagdad. Souvenir plus cuisant en revanche pour les Russes : ils furent dominés entre le XIIIe et le XVe siècle par des Turco-Mongols de la Horde d’Or (1243-1502). La cause de la faiblesse de la Russie au début du XIIIe siècle était l’absence d’État. Les Russes étaient divisés en un grand nombre de principautés qui s’opposaient les unes aux autres. La bataille de la rivière Kalka le 31 mai 1222 perdue par les Russes a été le début de la longue période d’abaissement de ce peuple. Événement à première vue étonnant, Alexandre Nevski (1220-1263) et toute l’aristocratie russe se sont ralliés à l’occupant. Mais ce « ralliement » est intervenu à l’époque où les chevaliers teutoniques avaient l’ambition de conquérir la Russie avec la volonté avérée de la convertir à l’Église latine. Il convient aussi d’avoir à l’esprit que le Caucase a été, au moins partiellement, sous l’influence du Califat arabe à partir de 644 – les Arabes qui se sont installés dans cette région, se sont mélangés avec les populations locales.

            Il y a un intérêt et des relations anciens entre Russes et peuples musulmans au point que, en 1804, lors du soulèvement de Méhemet Ali (1805-1848) en Égypte contre les autorités ottomanes, le chancelier du Tsar Nicolas 1er (1825-1855) fit cette déclaration que V. Poutine pourrait faire sienne : « La grandeur de la Russie exige qu’elle parle la première chaque fois qu’il s’agit du destin de l’Orient ».

Le Conseil Consultatif des dirigeants musulmans de la CEI a été fondé à Moscou en 2009 afin de coordonner et rendre plus efficaces les actions, notamment, au Moyen-Orient. En 2005 V. Poutine a fait une déclaration devant le Parlement de Tchétchénie en se présentant  comme le « défenseur le plus fiable de l’Islam ». Il a également soutenu en 2007 la création de la Fondation pour le Soutien de la Culture Islamique, de la Science et de l’Education.

Les dirigeants russes présentent cette religion comme l’une des composantes des croyances traditionnelles du pays et comme une dimension de l’identité russe. Il n’est donc pas anormal, aux yeux des Russes, que leur pays bénéficient depuis 2005 d’un statut d’observateur à l’Organisation de Coopération Islamique (OCI)

Historiquement, certains dirigeants et des intellectuels ont considéré que la « contradiction principale » était celle qui opposait leur pays à l’Europe et non au monde de l’Islam. C’est ce qu’affirmait, entre autres, le philosophe Nicolaï Danilevski (1822-1885) à propos de la « Question d’Orient » qu’il présentait comme un antagonisme non pas entre chrétiens et musulmans, mais un conflit entre la « culture européenne et la civilisation slave, héritière de la civilisation byzantine ».

Cette politique dont V. Poutine est le continuateur comporte un autre volet encore plus important : la relation avec les chrétiens orthodoxes d’Orient.

Catherine II a imposé à l’Empire Ottoman la signature du Traité de Kutchchuk-Kaïnarsji, le 21 juillet 1774, par lequel elle devient la protectrice des chrétiens orthodoxes de l’Empire Ottoman. Elle franchit une étape supplémentaire en 1780 en élaborant un « projet grec » consistant à recréer un Empire chrétien d’Orient dont la composante principale était la conquête de Constantinople. En 1860 Moscou décida d’ouvrir une mission russe à Jérusalem. Relevant de la même démarche, Moscou a fondé au XIXe siècle la Société Impériale Orthodoxe de Palestine (SIOP). Ses activités concernent également la Jordanie, le Liban, la Syrie.

Il n’est donc pas surprenant que la Russie d’aujourd’hui poursuive cette politique.

La « profondeur historique » de la politique russe au Moyen-Orient éclaire les raisons de l’implication de ce pays, dans quasiment toutes les affaires de cette région.

 

            . Le pragmatisme au service de la puissance

            L’URSS dirigée par Staline a joué un rôle fondamental dans la création de l’État d’Israël. Dès le mois de mai 1947, Andréi Gromyko s’est prononcé à l’ONU en faveur de la création d’un État Juif. Cette déclaration est confirmée le 13 octobre 1947 par le Kremlin. Staline a cru que le projet sioniste était socialiste. Il considérait qu’un État créé dans ces conditions serait un facteur de déstabilisation des régimes arabes « rétrogrades » et que cela favorisera un élan révolutionnaire qui emporterait ces pouvoirs. Ces événements interviennent au moment où commence la « Guerre froide ». Staline voulait également contrarier la politique britannique dont l’armée était présente dans la région et, en particulier en Palestine.

En 1955, le Président égyptien Nasser décide de construire le barrage d’Assouan afin d’étendre la zone irrigable bien au-delà de que ce que permettaient les crues du Nil. L’Égypte demande une aide aux États-Unis et à la Banque Mondiale au sein de laquelle Washington tient une place prépondérante. Les États-Unis refusent de soutenir ce projet. Le barrage était considéré par le Caire comme un intérêt vital pour le pays. Si bien que Nasser s’adresse à Moscou pour financer la réalisation de cet ouvrage. L’URSS, profitant des maladresses de la politique américaine, renforce ainsi sa présence en Égypte qui est le pays le plus important, à tous égards, du « Monde arabe ».

Une autre séquence de l’histoire du Moyen-Orient permettra aux Soviétiques de se présenter comme les « protecteurs des Arabes » : c’est l’opération militaire dite « Affaire de Suez » en 1956. Cette année là, Nasser décide de nationaliser la Compagnie du Canal de Suez et d’indemniser les actionnaires, en majorité anglais. La France était confrontée depuis le 1er novembre 1954 à une insurrection en Algérie, soutenue par le régime égyptien. L’Angleterre, la France et Israël attaquent l’Égypte. Le Sinaï est occupé par l’armée israélienne et les armées française et anglaise avancent, sans rencontrer de résistance farouche de la part de l’armée égyptienne, vers leur objectif : prendre le Caire, renverser Nasser et installer à sa place un régime pro-occidental. A Paris, le gouvernement dirigée par Guy Mollet était convaincu que ce changement de régime, privant le FLN algérien du soutien égyptien, allait permettre à la France de garder l’Algérie.  L’URSS prend le parti de l’Égypte et menace d’intervenir. Les États-Unis désapprouvent leurs alliés, si bien que Washington et Moscou s’entendent pour imposer le retrait de leurs troupes par la France, l’Angleterre et Israël. Moscou va renforcer encore plus sa présence au Moyen-Orient à l’occasion du conflit israélo-arabe de juin 1967.

N’écoutant pas les conseils et les avertissements du général de Gaulle, Tel-Aviv déclenche les hostilités armées en attaquant l’Égypte et la Syrie mettant ainsi à profit des décisions maladroites et les rodomontades du colonel Nasser. La guerre dite des « Six Jours » est en fait gagnée par Israël en quarante-huit heures, le temps qu’il lui a fallu pour détruire au sol les aviations égyptienne et syrienne.

Moscou, encore une fois, fait preuve d’opportunisme et d’habileté en volant au secours des Arabes, tout en se gardant de franchir certaines limites tracées par accord tacite avec Washington. C’est l’URSS qui prend en charge la reconstruction des armées égyptienne et syrienne en fournissant des armes, des instructeurs, des spécialistes de la maintenance des avions fournis par Moscou à son « ami et allié » Nasser et à Damas. Ce sont plusieurs milliers de militaires soviétiques qui s’installent en Égypte et en Syrie.  Les Soviétiques n’ont jamais été aussi profondément présents au Moyen-Orient que durant cette époque. Elle prend fin en 1972, quand A.Sadate, successeur de Nasser, décide de les renvoyer et de changer radicalement les orientations de la politique étrangère de son pays.

         Actuellement, Moscou s’efforce d’établir des relations durables avec l’Égypte dirigée par le maréchal al-Sissi qui s’est rendu dans la capitale russe en février et août 2014, tandis que V. Poutine a fait une visite officielle au Caire en février 2015. Une fois de plus, le régime russe a profité d’une erreur de la politique américaine celle-ci a été perçue par les militaires égyptiens comme favorable aux Frères musulmans.

La Russie essaie de développer les échanges commerciaux avec l’Égypte en fournissant, par exemple,  40 % des importations en blé de ce pays. En volume, les échanges commerciaux entre les deux pays ont été multipliés par sept en dix ans. Les relations économiques concernent aussi le gaz.

La Russie va construire en Égypte la première centrale nucléaire à Dabca et un autre contrat a été signé en novembre 2015 avec Rosatom pour la construction de quatre réacteurs de 1200 mégawatts pour un montant de 26 milliards de dollars. L’Égypte a manifesté de l’intérêt pour son adhésion à l’Union Eurasiatique dont l’acteur principal est la Russie, dans le but de créer une vaste zone de libre échange….

Dans le domaine militaire, le maréchal al-Sissi souhaite diversifier ses partenariats. C’est dans ce but qu’ont été organisées les manœuvres entre les marines russe et égyptienne en Méditerranée, en juin 2015.

Faisant flèche de tout bois (être prêt à utiliser n’importe quel moyen pour parvenir à un but) V. Poutine déploie sa diplomatie sur l’ensemble de la région, à commencer par la Syrie où il a engagé une partie de ses moyens militaires pour soutenir Bachar al-Assad en ayant comme « alliés » les Iraniens et les milices du Hezbollah libanais. La Syrie est le seul pays riverain de la Méditerranée à accorder des facilités permanentes à la marine russe.

Les autorités russes sont très attentives à la radicalisation d’une partie de leur population de religion musulmane (20 millions de musulmans). Prés de 2 900 Russes feraient le « djihad » en Syrie et en Irak dans les rangs de l’ « État islamique ». Les extrémistes se réclamant de l’Islam ont proclamé un « Émirat du Caucase » en 2007.

Les relations avec la Turquie ont rarement été sereines durant les derniers siècles. Elles ont connu une période de détérioration car le gouvernement de ce pays a laissé des milliers de djihadistes « transiter » par son territoire pour se rendre en Syrie, la Turquie a même détruit un avion russe, ce qui a conduit V. Poutine a déployer sur le territoire syrien des systèmes de missiles S-400.

Le Président Erdogan a fini par prendre conscience que sa politique dans l’ « espace ottoman » avait eu comme résultat de lui faire trop d’ennemis. Il s’est donc résolu à présenter des excuses à V. Poutine. Pour le moment Ankara considère que sa priorité nationale est le combat qui l’oppose aux kurdes du PKK.

V. Poutine a aussi fait des efforts en direction de l’Arabie et des États du Golfe. Il a reçu à Moscou les dirigeants des Emirats-Arabes-Unis (EAU), de Jordanie, mais ses initiatives se heurtent à deux obstacles : la sécurité de ces pays est assurée par les occidentaux et, surtout, les monarques qui dirigent ces Etats désignent le chiisme comme ennemi prioritaire. Or Moscou a pris parti pour cet « ennemi » par son engagement en Syrie.

Avec l’Iran, V. Poutine essaie de développer des coopérations, notamment dans le domaine militaire. Il a entamé des discussions avec Téhéran pour la production, en Iran, de chars T-90S.

Les relations diplomatiques entre les deux pays datent du XVIe siècle. En 2007, un contrat a été signé pour la fourniture à Téhéran du système de défense aérienne S-300 d’un montant de 900 millions de dollars.

Quant à Israël, la Russie pourrait, à terme, disposer sur place d’un moyen d’influence grâce aux Russes qui y sont installés – un million – et qui maintiennent intactes les traditions et la langue de leur pays d’origine.

*   *   *

            La politique de Moscou en Méditerranée n’est pas uniquement le produit de la volonté de  V. Poutine. Le dirigeant russe inscrit sa diplomatie dans cette région dans la continuité de la stratégie des Tsars et celle-ci est induite par la géographie.  Il ne faut pas exclure le vieil antagonisme qui oppose depuis des siècles le monde slave orthodoxe à l’Europe catholique romaine. En même temps il s’agit d’une politique de puissance. Celle-ci ne peut se déployer vers l’Est où elle se heurterait à la Chine, ni à l’Ouest car cet espace est la « chasse gardée » de l’OTAN. Il reste donc à Moscou ce « ventre mou » qu’est le Moyen-Orient, zone poreuse, friable, propice à toutes les ingérences, mais avec le risque de s’y perdre à cause de la complexité des réalités locales et de l’impossibilité dans laquelle se trouvent les peuples de cette région à vivre en paix ensemble…..

Les États-Unis et la Méditerranée – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Les États-Unis sont présents en Méditerranée depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne le pense… Cela est peu connu, y compris par des « experts » : Philip Golub affirme, « l’intérêt stratégique des États-Unis pour cette région remonte à l’après guerre comme ce fut le cas pour d’autres régions sensibles du point de vue géopolitique » (1). En réalité, les États-Unis s’intéressent à la région depuis le 18éme siècle et leur implication ne s’est quasiment jamais démentie, y compris de nos jours.

 

Un intérêt s’inscrivant dans l’Histoire

Dès 1786, le roi de France a manifesté sa préoccupation dans une directive adressée au Consul de France à Alger. Ce dernier devait mettre en œuvre des moyens appropriés  afin de contrarier les ambitions américaines au Maghreb.

Washington avait ouvert des représentations commerciales dans ces pays à partir de 1783. Le premier consulat ouvre à Tanger en 1791 et le premier navire de guerre américain entre en Méditerranée en 1794.

Entre 1801 et 1805, un différend a opposé les États-Unis et la Libye. Les américains ont alors commencé à créer, à partir de l’Égypte, un corps expéditionnaire dont le but était d’attaquer la Libye. Le chant des « Marines » américains y fait allusion : «  Des salles de Montezuma, Aux rives de Tripoli… »

Dans les années 1830, Washington a donné l’impression d’avoir d’autres priorités. La France va en profiter pour conquérir l’Algérie, et la Grande Bretagne pour s’installer à Aden…. Mais cette « pause » ne va pas durer très longtemps. On va vite retrouver la continuité de la stratégie américaine, concurrencée autant que faire se peut, par Londres et par Paris.

Pour comprendre cette politique, il faut avoir à l’esprit ce que Francis Bacon, Chancelier d’Angleterre écrivait en 1612 dans son ouvrage «  The Greatness of kingdoms » : « Celui qui commande sur mer est libre ; il peut faire la guerre dans la mesure qui lui convient, alors que les plus puissants sur terre se trouvent souvent dans des situations difficiles » (2). Un document plus récent, datant de l’immédiate après seconde guerre mondiale précise : « Les rivages de l’Afrique du Nord prolongent les rivages de l’Europe atlantique et de l’Afrique méditerranéenne. Nous ne pouvons donc tolérer que ces régions tombent sous le contrôle d’une puissance hostile. Ou même sous influence indirecte. Nous sommes donc directement concernés par la stabilité de ces régions ». (3).

Cette formulation a pour finalité la légitimation d’une politique de puissance sous couvert de garantie de « stabilité » d’une région à laquelle les États-Unis n’appartiennent pas structurellement. Cette conception de la « mission stabilisatrice » sera utilisée par le Président Eisenhower avec la théorie du « vide » : cela signifie que si les américains ne sont pas présents, il y aura le « vide » que les adversaires combleront.

La politique américaine s’appuie aussi sur la relation « spéciale » que Washington entretient avec Tel-Aviv. Israël est le destinataire prioritaire des armements les plus sophistiqués produits par les États-Unis.

 

Les intérêts avant les alliés

Dès la présidence de F. Roosevelt, Washington a marqué sa préférence en faveur d’une politique de décolonisation en général, et en particulier pour les possessions françaises. C’est ainsi qu’à partir du débarquement des troupes américaines en Afrique du Nord (1942), les nationalistes ont été encouragés dans leurs revendications indépendantistes. Le Président Kennedy était ouvertement favorable à l’Indépendance de l’Algérie. Dans ce même pays, lorsque l’on a assisté à l’éclatement du conflit interne qui a duré de 1991 à 2000, les dirigeants américains ont penché du côté du Front Islamique du Salut (FIS) au moins jusqu’en 1996. Philip Golup dit que le FIS a été « considéré par beaucoup de cercles diplomatiques comme étant une possible alternative réformiste et peu dangereuse pour les intérêts américains ». Il ajoute : « Les Islamistes n’ont jamais manifesté un anti-américanisme important et ils ont même choisi Washington comme siège de l’une de leurs représentations à l’étranger » (4). C’est seulement à partir de 1996 que, constatant que le FIS et son bras armé, l’Armée Islamique du Salut (AIS), ne pourraient pas prendre le pouvoir par les armes, que les américains, par pragmatisme, ont relancé leurs relations avec le régime algérien… Auparavant, l’enjeu était le contrôle du pétrole et du gaz d’Algérie, ce qui passait, notamment, par l’affaiblissement des positions françaises dans ce pays…

C’est aussi à une initiative française que se sont ouvertement opposés les États-Unis : le Dialogue Euro-arabe lancé en 1973 par le Président Georges Pompidou et son ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert. Ce dernier apporte son témoignage dans l’un de ses livres, « L ‘autre regard », à propos de Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer ». Il a fini par obtenir des Européens qu’ils n’abordent pas avec les pays arabes les questions de l’énergie et le conflit « Israélo-arabe ».

C’est pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui encore, Monsieur Trump s’oppose à une Europe de la Défense qui permettrait à l’Europe de parvenir à une vraie indépendance stratégique.

Cette situation est facilitée par les faiblesses de nature structurelle des pays riverains de la Méditerranée qui se sont toujours montrés incapables de s’exprimer d’une seule voix à propos de quelques intérêts communs qu’ils auraient préalablement identifiés.

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            Les États-Unis pourront-ils maintenir leur présence militaire en Méditerranée sur une longue durée ? A l’époque de la « guerre froide » il y étaient en rivalité avec l’URSS qui prétendait être un « pays méditerranéen ». La propagande de Moscou présentait la Mer Noire comme une dépendance de la Méditerranée… Après leur défaite de 1989 et 1991 (fin de la  « guerre froide »), Moscou a eu d’autres priorités à gérer… Mais se plaçant dans la continuité de la politique des Tsars, V. Poutine est en train de donner à son pays les moyens d’un retour remarqué dans cette région. La Chine, également, a des ambitions qui consistent à devenir une vraie grande puissance, ce qui implique une présence militaire sur les mers et océans, la Méditerranée n’étant pas négligée par les dirigeants de Pékin.

Depuis la guerre du Vietnam qui s’est achevée de façon peu glorieuse pour les Etats-Unis, et l’attaque qu’ils ont subie le 11 septembre 2001, cette super puissance semble avoir perdu une partie de son prestige et de sa capacité à mener des opérations militaires victorieuses loin de ses frontières.

La question donc se pose de savoir si les États-Unis ont encore les moyens de conserver leur statut de puissance globale ou s’ils seront contraints de reconnaître que le Monde devient multipolaire, ce qui signifie que d’autres acteurs prétendent eux aussi à leur part de puissance et sont en train de s’en donner les moyens. C’est une des donnée fondamentale qui marquera la réalité géopolitique des cinquante prochaines années.

 

1)         Philip Golub, interview, revue « Arabies », décembre 1996, p.20

2)         Francis Bacon, « Of the True Greatnesse of Kingdomes and Estates », Essai XXIX, traduit         par Maurice Castelin, Éditions Aubier, Paris 1940, pp 166-167.

3)         Conseil National de Sécurité, document classé N.12 – NSC.

Conférence de Marrakech sur les migrations, un sujet qui divise

Des demandeurs d’asile et des migrants à bord d’un canot dans les eaux internationales au large des côtes libyennes en novembre 2016.Tous droits réservés.

Les 10 et 11 décembre 2018 se tient à Marrakech une conférence des Nations Unies concernant les migrations. L’objectif de cette Conférence de Marrakech est d’adopter officiellement un pacte global afin de « rendre les migrations plus sûres et plus dignes pour tous ».

Le texte de l’accord, le « Pacte mondial pour des migrations plus sûres, ordonnées et régulières », a été approuvé par les Etats membres de l’ONU le 13 juillet 2018. Il entend mieux gérer les migrations internationales, renforcer le droit des migrants et à contribuer au développement durable et répond à la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants du 19 septembre 2016. Pour la première fois, les Etats se sont accordés pour négocier un accord couvrant toutes les dimensions des migrations internationales. « Réalisation importante » pour le Secrétaire général de l’ONU Antonio GUTERRES, il s’agit d’un « moment historique » pour Miroslav LAJCAK, président de l’Assemblée générale jusqu’au 18 septembre 2018, puisqu’en décembre ce pacte « deviendra officiellement le premier cadre global sur la migration que le monde ait jamais vu ».

Ce Pacte mondial mentionne 23 objectifs à atteindre qui reposent sur des valeurs telles que la souveraineté des Etats, le partage des responsabilités, la non-discrimination et les droits de l’homme afin d’encadrer les migrations. Toutefois, ce texte propose des pistes de réflexion. Même s’il aura de facto une valeur normative, il ne sera pas contraignant juridiquement.

La Canadienne Louise ARBOUR, Représentante spéciale des Nations Unies pour les migrations internationales, présidera la Conférence et espère après adoption du Pacte « une nette amélioration des aspects développement, de l’aspect humanitaire et de tous les avantages économiques que la migration peut produire » à condition que cette dernière soit « bien gérée de manière coopérative ». Si la migration n’est pas un phénomène nouveau, le nombre de migrants s’est accru ces dernières années. « Aujourd’hui, 3,4% de la population mondiale sont des migrants. En 2000, il était de 2.7% » déclare la Représentante spéciale de l’ONU qui affirme que les changements climatiques donneront également lieu à une hausse significative de ce nombre.

L’adoption de cet accord apparait essentielle à l’heure où les conséquences de la migration deviennent préoccupantes. Selon l’OIM, plus de 3 300 personnes ont péri sur les routes migratoires au courant de l’année 2018. Parmi elles, plus de 1700 sont mortes en Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe. Les préoccupations d’un autre ordre se font également entendre. Les pays d’émigration perdent une partie de leurs compétences, les migrants étant souvent qualifiés. Les pays d’accueil sont confrontés à l’inquiétude liée à la perception de concurrence et de vulnérabilité culturelle générée par l’arrivée des migrants.

Ce Pacte fait donc l’objet de critiques dans plusieurs pays craignant qu’il ne devienne un « droit à la migration ». Les gouvernements français et belge annoncent qu’ils signeront ce pacte en accord avec l’ONU mais font face à une vive opposition. Quant aux Etats-Unis, ils se sont retirés des négociations du texte. D’autres Etats, soutenant une ligne ferme en matière de politique d’asile des migrants, ont annoncé pour leur part qu’ils ne signeraient pas le document. Il s’agit en l’occurrence de l’Autriche, la Bulgarie, la Hongrie, Israël, la Pologne, la Slovaquie ou encore la République Tchèque. Face à ces absences, Louise ARBOUR défend que « l’écrasante majorité des Etats membres de l’ONU soutient ce projet de coopération » qui « réaffirme la souveraineté des Etats en terme de politique migratoire ».

Conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Jean-Loup Hautefaye, étudiant en Master 2 Géostratégie, Défense et Sécurité Internationale à l’IEP d’Aix-en-Provence
Elie Baladou, étudiant en Master 2 Expertise Internationale à l’IEP d’Aix-en-Provence

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En décembre 2017, les parlementaires français votaient la loi 2017-1839 mettant fin à la recherche ainsi qu’à l’exploitation des hydrocarbures. Au même moment, les représentants israéliens, italiens, chypriotes et grecs se réunissaient à Nicosie et signaient un protocole d’accord pour la construction du plus long pipeline sous-marin de gaz naturel au monde. La volonté française d’assurer la cohérence de sa politique avec l’Accord de Paris sur le climat s’oppose ainsi aux perspectives offertes par la multiplication des prospections sous-marines en Méditerranée orientale.

Dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, les découvertes récentes (2009-2015) de gisements d’hydrocarbures offshore dans le bassin levantin offrent aux États riverains de nouveaux débouchés économiques.

 

En quelques années, la Méditerranée orientale est devenue un espace maritime clef de la géopolitique de l’énergie. Cette dynamique nouvelle a amené les États du bassin à redéfinir leurs priorités stratégiques afin de sécuriser leurs ressources et de garantir leur indépendance énergétique. Ces gisements d’hydrocarbures considérables, qui contiennent l’équivalent de la production mondiale annuelle de gaz, font de la délimitation des frontières maritimes un enjeu majeur et un point de fixation central, prolongement des contentieux historiques. De l’application stricte du droit maritime international à la projection de puissance militaire, les actions des pays concernés contribuent à faire de la Méditerranée orientale le théâtre d’un jeu à haut risque.

Ces nouvelles ressources conduiront-elles à une simple accentuation des rapports de force préexistants ou à un véritable bouleversement de l’échiquier politique levantin ?

En premier lieu, la Méditerranée orientale doit être analysée comme une artère économique et stratégique vitale répondant à des logiques juridiques qui cristallisent les conflits d’intérêts. Ensuite, la gestion des hydrocarbures implique des capacités techniques dont les États sont inégalement dotés. C’est à ce titre que la maîtrise du triptyque exploitation, exportation, sécurisation des gisements mérite d’être étudiée comme un déterminant de l’autonomie stratégique des États. Finalement se dessine en filigrane une compétition entre l’Égypte, Israël et la Turquie, autour de laquelle s’articulent les relations géopolitiques régionales. C’est très certainement de cet impossible triumvirat qu’émergera le futur hégémon régional.