Méditerranée orientale

Chypre, un complexe de différends maritimes – par le VAE (2S) Pascal Ausseur

Par l’amiral (2s) Pascal Ausseur

Directeur général de l’Institut FMES.

 

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S’intéresser aux évènements maritimes, c’est s’intéresser aux évènements terrestres : ce qui se passe en mer est en effet directement lié à la situation à terre et les différends voire les tensions maritimes s’intègrent dans une situation géopolitique et géoéconomique donnée. Quand on s’intéresse à Chypre, on est, en la matière, dans un cas d’école.

Nous avons l’habitude de décrire la Méditerranée comme le laboratoire de la mondialisation, une forme de concentré qui nous permet d’appréhender les enjeux qui déterminent le monde et qui pourrait nous aider à identifier des pistes qu’il est possible de généraliser pour y répondre. Mais quand on s’intéresse à la Méditerranée orientale, on est face à une forme de « concentré de concentré ».

Ainsi, parler des tensions en Méditerranée orientale, autour de Chypre, c’est d’une certaine façon décrire le nouveau monde, tant les enjeux, les évolutions et les scénarios qui sont à l’œuvre illustrent les tendances lourdes de notre temps.

 

La Méditerranée orientale est un « petit » chaudron géopolitique

 

Elle a toujours été sensible : cette région a, dans l’Histoire, toujours été complexe et souvent tendue. Triple zone d’interface entre l’Occident, l’Orient et l’Afrique, elle a apporté aux pays qui la composent enrichissements culturel et matériel, mais également tensions et rivalités qui, comme sur le reste de la Méditerranée, ne s’atténuent au cours de l’Histoire que lorsqu’une puissance tutélaire assure son emprise (Phéniciens, Grecs, Romains, Ottomans, Britanniques, Américains).

Elle est également une route de transit – vulnérable – privilégiée du trafic maritime mondial (25% des approvisionnements) et en particulier européen et français (70%). Le canal de Suez est une telle évidence que l’on n’en parle que lorsqu’il pourrait être coupé.

Les 20 dernières années ont connu un bouleversement complet de la situation géopolitique mondiale et donc de la Méditerranée orientale.

Au début des années 2000, au tournant du siècle, nous étions dans une phase plutôt pacifiée sous la tutelle des Etats-Unis, vainqueurs de la guerre froide et promoteurs du système que l’on a appelé « la démocratie libérale de marché » et qui semblait devoir s’étendre. En Méditerranée orientale, seuls deux nœuds de tensions subsistaient.

Le premier était (et reste malheureusement) le conflit israélo palestinien qui perdure depuis 1948. En effet, dans la perception et la représentation arabes, Israël est identifié à une forme de colonie européenne, avant-poste occidental en Orient et intrus en perpétuel état de siège à l’image des royaumes croisés des XIIème et XIIIème siècles[1]. Ce conflit, qui s’est étendu au Liban depuis 1975, s’enkyste dans des tensions sans fin que tentent de contrôler autant que possible les puissances régionales (en premier lieu l’Egypte) et globales (en particulier les Etats-Unis). Cela n’empêche pas de régulières éruptions de violence ou de guerre.

En 2000 le processus d’Oslo établissant une reconnaissance mutuelle entre l’Etat d’Israël et l’Autorité Palestinienne, déjà fragilisé par l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 et les attentats du Hamas et du Jihad Islamique, n’était pas encore totalement neutralisé par la deuxième intifada lancée en septembre de la même année.

Le deuxième point de tension était lié aux rivalités gréco-turques, héritières lointaines de l’émancipation de la Grèce de la tutelle de l’Empire ottoman en 1821 et des réorganisations qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale.

Au début des années 2000, ces tensions se focalisaient sur les délimitations des espaces maritime et aérien en mer Egée et sur le statut de Chypre. L’île était indépendante depuis 1960 et fondée sur une organisation communautaire répartissant les rôles entre chypriotes grecs et turcs, selon l’usage de l’ancienne puissance tutélaire britannique. En 1974, alors que les colonels au pouvoir en Grèce envisagent un rattachement de l’île, la Turquie intervient militairement au prétexte de la protection des intérêts des chypriotes turcs. L’opération Attila aboutit à l’occupation par l’armée turque de 38% de l’île, à la séparation des deux communautés et à une stabilisation garantie par une force de l’ONU. La Turquie ne reconnaît alors plus le gouvernement de Chypre et est en revanche le seul Etat à reconnaître depuis 1983 le gouvernement de Chypre du Nord (RTCN).

Au début du XXIème siècle, la situation était plutôt apaisée : la réunification semblait possible puisque tous les problèmes étaient considérés comme résolus par la convergence généralisée vers le modèle occidental qui se concrétisait par une adhésion annoncée de ces pays à l’UE. Le rejet en 2004 par les chypriotes grecs du plan Annan de réunification qui précédait l’adhésion de Chypre à l’UE a fait voler en éclat ce projet, rendant encore plus complexe le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE et donc les relations avec ce pays.

Depuis lors, cette séparation s’est transformée en un véritable conflit gelé et a généré une partition de fait : Chypre du Nord est aujourd’hui de facto annexée par la Turquie et la réunification semble impossible.

Nous vivons aujourd’hui dans un environnement stratégique différent qui a bouleversé l’environnement géopolitique de la Méditerranée orientale. Deux ruptures ont changé la donne, l’une globale, l’autre régionale.

La première rupture est liée à la fin – plus rapide que prévue – de l’unipolarité du monde à l’issue de la guerre froide. La gestion catastrophique par les Etats-Unis de leur victoire en est la cause. A l’approche plutôt subtile de Georges Bush senior, visant à mettre en place un « new world order » bâti sur le droit, le multilatéralisme et l’auto-restriction de ce qui était devenu l’unique super puissance, ses successeurs et surtout son fils ont substitué une politique marquée par l’incohérence et la brutalité. Emportés par l’hubris d’une société qui se croyait à l’aube d’un siècle américain, les Etats-Unis n’ont pas su gérer leur hyperpuissance et ont précipité la région dans le chaos et le monde dans le rejet d’un Occident perçu comme partial et dysfonctionnant.

Une vingtaine d’années plus tard, plus personne ne croit à « la fin de l’histoire » décrite par Francis Fukuyama, à la convergence mondiale vers un modèle occidental, à l’impartialité des institutions fondées après la Deuxième Guerre mondiale et même aux principes de compromis et de rejet de la guerre qui les sous-tendent. Cette gouvernance mondiale remise en cause – c’est un paradoxe – est pourtant rendue encore plus nécessaire par l’interpénétration des enjeux globaux (économie, environnement, démographie, santé, sécurité, …).

 

Les successeurs de G. Bush junior, prenant acte chacun avec son style du coup porté à la crédibilité américaine en tant qu’hégémon stabilisateur, ont entamé un désengagement au moins partiel de son leadership mondial, laissant la place à la Russie et bientôt à la Chine, ainsi qu’aux puissances moyennes qui exploitent les marges de manœuvre laissées par ce nouveau « vide de puissance ». Au Moyen-Orient ces pays sont l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Egypte et la Turquie.

La deuxième rupture pour cette zone est la conséquence de ce dernier point. Elle est liée à la progressive émancipation stratégique de la Turquie vis-à-vis de l’Occident organisée par Recep Tayyip Erdogan. Cette posture s’appuie sur une doctrine à la fois néo-ottomane et islamiste et vise à placer la Turquie en situation de pivot régional dans le nouveau monde post-bipolaire (c’est-à-dire post-guerre froide). Les révolutions arabes de 2011 lui ont donné une accélération : la Turquie, avec l’apport financier du Qatar, a soutenu les frères musulmans en Tunisie, au Maroc et en Egypte, a armé les milices de Misrata en Libye et les forces d’opposition en Syrie (Daesh compris) et s’est impliquée dans les communautés musulmanes européennes. Les résultats n’ont cependant pas été à la hauteur des espérances, en particulier en Egypte où la contre-révolution et la prise du pouvoir du maréchal Al-Sissi, soutenues par l’Arabie Saoudite et les Emirats ont affirmé un contre-pouvoir régional solide.

Cette région baigne donc dans un nouveau monde, marqué par des reconfigurations géopolitiques majeures, liées pour l’essentiel à la perte de prééminence américaine et à une politique disruptive turque.

Dans ce cadre très déstructuré, chaque Etat cherche à réaliser ses objectifs propres, sans être freiné par les alliances, bloqué par les règles de droit ou inhibé dans l’emploi de la force. Les rapports de forces se sont consolidés aujourd’hui autour de deux grands axes : d’un côté, la Turquie et le Qatar (frères musulmans) associés à la Russie et à l’Iran (anti-occidentaux), de l’autre l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte (anti-fréristes) associés aux Etats-Unis et à Israël (anti-Iran).

 

La manne des hydrocarbures peut-elle apaiser la situation ?

 

Les nouvelles avancées technologiques permettant les forages profonds en haute mer donnent à cette région l’opportunité de bénéficier de ressources énergétiques et financières exceptionnelles qui, si elles ne paraissent pas en mesure de bouleverser les équilibres mondiaux (1% du potentiel mondial), sont suffisantes pour modifier les équilibres régionaux. Cette possibilité va-t-elle favoriser le « doux commerce » cher à Montesquieu et inciter ces Etats à s’entendre pour en profiter ?

La manne est d’importance : la consommation mondiale de gaz est en croissance depuis 30 ans et bénéficie d’un coût de production plus abordable que le pétrole tout en émettant moins de CO2. Le gisement Est-méditerranéen est évalué aujourd’hui à 3500 milliards de m3, équivalent aux réserves norvégiennes, et pourrait profiter à Israël, l’Autorité palestinienne, l’Égypte, le Liban, Chypre et la Turquie.

Outre l’autonomie énergétique que cette ressource apporterait aux pays riverains, le client à l’exportation est tout trouvé : l’Union européenne est un important consommateur et souhaite diversifier son approvisionnement aujourd’hui dépendant pour 40% de la Russie. Enfin, la concentration des champs autorise des synergies et des effets levier en termes d’exploitation et d’exportation.

D’une certaine façon l’effet pacificateur s’est déjà fait sentir : les grandes compagnies des industries extractives ont besoin et exigent de la sécurité à la fois physique mais aussi économique leur assurant un retour sur des investissements importants. De nombreux accords ont ainsi vu le jour : Egypte et Israël pour l’exportation du gaz israélien vers son voisin du sud, Chypre, Grèce, Italie et Israël pour la construction du pipeline EastMed, et surtout la création d’un Forum Est-méditerranéen du gaz (EMGF) constitué par l’Egypte, Chypre, Israël, l’Autorité palestinienne, la Jordanie et la Grèce. La plupart des zones économiques exclusives (ZEE) ont fait l’objet d’accords, sauf celle entre le Liban et Israël et bien sûr celles concernant la Turquie (la Syrie étant un cas particulier compte tenu de la guerre civile).

Car sur ce dernier point c’est l’effet inverse qui est observé. Alors que la Turquie a objectivement un intérêt à être incluse dans les accords régionaux (elle est déjà un hub gazier entre la Russie, le Caucase et l’Europe via TANAP et Turkish stream, et sa situation économique très dégradée justifierait un accord pour le partage des ressources gazières), Erdogan a intégré ce dossier dans sa géopolitique régionale, faite de rapports de force, de nationalisme exacerbé, de prises de gage et d’emploi désinhibé de la force. Il est difficile à ce stade de discerner si cette politique vise à la prédation pure et simple ou à se placer en position de force pour mieux négocier le partage économique.

 

Le droit de la mer ne sert que lorsqu’on accepte de le respecter

 

Après le commerce, le deuxième outil de régulation de la force est le droit. Mais, comme tout droit international, le droit de la mer, sous-tend une adhésion des Etats pour le reconnaître et l’appliquer. Dans ce domaine, la bonne volonté des Etats est essentielle et si la convention de Montego Bay de 1982 n’a pas été signée par la Turquie, Israël et la Syrie, cela ne les empêcherait pas de l’appliquer.

Chypre a déclaré (de façon unilatérale, comme la France en 1976) sa ZEE en 2004 complétée en 2014. Des accords ont été conclus avec l’Egypte en 2003, avec le Liban en 2007 (ils ne sont cependant pas encore ratifiés par le Liban) puis avec Israël en 2010. Chypre a déposé à l’ONU le 7 mai 2019 une carte sur laquelle est portée la délimitation de sa ZEE pour la partie Nord et Nord-Ouest de l’île, sans avoir négocié avec la Turquie mais en tenant compte de l’existence d’un plateau continental revendiqué par cette dernière à l’Ouest de l’île.

Elle a de plus attribué des autorisations de prospection au sein de cette ZEE, mais en évitant deux zones litigieuses : au large de la RTCN et sur le plateau continental.

La Turquie ne reconnaît pas la république de Chypre et considère donc cette ZEE comme illégitime. Elle n’a pas signé la convention du droit de la mer mais revendique pour sa part une ZEE qui engage le plateau continental jusqu’aux zones de prospection chypriotes.

Dans un registre plus politique et détaché du droit de la mer, la Turquie considère que les autorisations de prospection accordées par la République de Chypre l’ont été sans tenir compte des droits des Chypriotes turcs de la RTCN et que par voie de conséquence elles sont illégales et qu’il lui revient d’assurer la défense de leurs intérêts. Elle soutient donc la demande de la RTCN de disposer d’une ZEE extensive engageant jusqu’au sud de l’île.

Dans un premier temps la Turquie a souhaité exercer des pressions sur Chypre en gelant toutes les activités gazières, conformément à la jurisprudence qui veut que celles-ci ne peuvent s’effectuer qu’après accord entre les parties.

Après 2018, en réaction aux premières prospections chypriotes, et en conjonction avec une assurance plus forte dans le conflit syrien (bataille d’Afrin), Erdogan a ordonné à sa Marine de perturber voire de s’opposer aux travaux menés par les entreprises française Total et italienne ENI au Sud de Chypre. Puis, progressivement les bateaux de prospection et de forage turcs ont, sous bonne garde militaire et accompagnés de discours martiaux, entamé leurs activités, d’abord sur le plateau continental en mai 2019, puis dans la ZEE de la RTCN en juin et enfin au milieu de la ZEE chypriote en octobre.

 

Plus récemment, le 27 novembre 2019, la Turquie et la Libye ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour. Cet accord prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, en particulier au large de la Crète. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers.

Les protestations de la France, les avertissements des Etats-Unis et les sanctions de l’UE n’ont pas eu d’impact sur une politique qui privilégie des objectifs géopolitiques qui s’éloignent du cadre multilatéral.

La Turquie a l’avantage dans le rapport de force : elle est plus forte que Chypre, plus proche que la France et plus déterminée que les autres acteurs. Il est cependant nécessaire de ne pas céder à l’intimidation et au fait accompli tout en identifiant une voie de désescalade. Celle-ci pourrait être obtenue par la conjonction d’actions diplomatiques (comprenant nécessairement la Russie), militaires (pour préserver notre liberté d’action) et économiques (pour assurer une retombée turque suffisante).

 

Conclusion : une illustration du nouveau monde

 

Nous assistons en Méditerranée orientale à un changement de paradigme.

Les Etats-Unis ne sont plus les seuls maîtres du jeu et la Russie s’instaure en juge de paix au Proche et au Moyen-Orient. Elle est pour l’instant discrète sur ce sujet, ménageant ses liens avec tous les acteurs (Gazprom et Rosneft sont partenaires de tous les camps). Le statu quo lui est cependant plutôt favorable.

La Turquie s’émancipe et ne fait même plus semblant de jouer le jeu du multilatéralisme et du droit de la mer qu’elle perçoit comme des outils d’une domination occidentale dépassée.

L’ONU et l’UE montrent leur impuissance à réguler ces conflits.

Les Etats-Unis semblent se satisfaire de ce nouveau monde dérégulé et multipolaire. Il leur permet de peser sans restriction lorsqu’ils le souhaitent, sans avoir à « porter » un système trop lourd et qu’ils pressentent dépassé. Le secrétaire d’Etat Pompéo ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne l’inutilité du droit international pour régler le conflit israélo-palestinien : « il n’y aura jamais de solution juridique au conflit et les arguments sur le fait de savoir qui a tort ou raison au regard du droit international n’apporteront pas la paix ».

 

Seule l’Europe souhaite faire perdurer la force du multilatéralisme et du droit international. Mais elle est aujourd’hui impuissante, pétrifiée par le monde qui vient et sans outil conceptuel pour articuler la mise en place d’une politique de puissance apte à ne pas se laisser intimider et la promotion d’un multilatéralisme et d’un droit international rénovés qui seraient acceptés par un monde durablement désoccidentalisé.

 

Colloque « Les tensions maritimes en Méditerranée » Université de Toulon, le 29 novembre 2019. Revu en mars 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] DABILA Antony, Israël face à la recomposition stratégique du Moyen-Orient, Géostratégique, septembre 2019, 120.

Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie. Editorialiste à l’Institut FMES. Auditrice de l’IHEDN.

Sur fond de tragédie humanitaire, neuf ans après l’intervention militaire de l’OTAN dans le cadre de l’opération Unified Protector (mars-octobre 2011), la Libye demeure déchirée par la guerre civile. A l’ouest, Fayez al-Sarraj est à la tête du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA), basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies. A l’Est, le général Khalifa Haftar contrôle plus de 80% du pays, ainsi que les ressources en pétrole et en gaz, mais aussi une grande partie des réserves d’eau. Toutefois, il ne contrôle pas les grandes villes de Tripolitaine et donc une fraction considérable de la population.

Dans ce contexte, la Turquie, dont l’influence en Libye perdure depuis 1551 (année de l’annexion du pays à l’empire ottoman par le sultan Soliman le Magnifique), tente de protéger ses intérêts en soutenant le gouvernement de Fayez al-Sarraj. Ce dernier est lui-même issu de la minorité turque libyenne kouloughlie (kuloǧlu). Afin d’assurer coûte que coûte la survie du régime face à l’avancée des troupes du général Haftar, le gouvernement turc lui apporte un soutien aux plans militaire et sécuritaire.

Ces évolutions interrogent sur les motivations profondes qui sous-tendent la politique menée par la Turquie en Libye.

 

Le soutien de la Turquie à la communauté turque et aux Frères musulmans libyens.

L’engagement politique et militaire turc en Libye illustre l’affrontement idéologique qui existe au sein du monde sunnite entre d’un côté, les partisans de la confrérie des Frères musulmans en faveur de l’islam politique, que sont la Turquie et le Qatar ; et de l’autre, l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats arabes unis. Les premiers soutiennent le GNA ; les seconds, le général Haftar.

En outre, le pouvoir turc s’appuie sur la communauté des Turcs libyens kouloughlis qui compterait plus d’un million de membres[1] (soit entre 15% et 20% de la population) majoritairement concentrés à Misrata. Dans cette ville d’un demi-million d’habitants, qui fut un bastion de la résistance anti-Kadhafi en 2011, ils constitueraient les trois quarts de la population. Ils sont également présents à Tripoli, Zaouïa, Benghazi et Derna[2].

Bien que divisée dans ses allégeances auprès des partis politiques ou des milices, la communauté turque libyenne compte parmi ses membres, outre le Premier ministre Fayez al-Sarraj, plusieurs figures-clé de l’influence des Frères musulmans en Libye[3]. A titre d’exemple, Ali al-Sallabi est le représentant libyen de Youssef al-Qaradawi, le prédicateur d’origine égyptienne basé au Qatar et leader incontesté de la Confrérie. A ce titre, al-Sallabi coordonne l’aide militaire et financière à la Libye en provenance du Qatar. L’influent Mohamed Sowan est le leader du Parti de la Justice et de la Construction, qui s’inspire du Parti de la Justice et du Développement (AKP) turc, le parti du président Erdoǧan. L’actuel ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bashagha, entretiendrait également des relations étroites avec Ankara. Il est intéressant de noter que le gouvernement turc a commencé à évoquer dans les médias turcs le risque d’une éventuelle épuration ethnique de la part des forces du général Haftar contre la minorité turque libyenne[4].

 

Un accord sur l’accès de la Turquie aux ressources énergétiques en Méditerranée en échange de garanties sécuritaires pour la Libye.

L’accord maritime

Le 27 novembre 2019, les deux pays ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour.

L’accord maritime entre la Turquie et la Libye prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Des opérations de forage de la Turquie dans la ZEE libyenne pourraient donc avoir lieu. Cet accord a au préalable été précédé par la signature d’un accord entre la Turquie et la République turque de Chypre du Nord (RTCN), entité reconnue par la seule Turquie.

Un problème existe toutefois du fait que les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, qui a entrepris d’exploiter en Méditerranée des ressources en hydrocarbures conjointement avec d’autres pays (République de Chypre, Egypte et Israël)[5]. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers[6].

Source de la carte: https://www.alaraby.co.uk/english/news/2019/12/15/turkish-parliament-due-to-approve-libya-military-cooperation-deal

Les garanties sécuritaires et militaires 

En vertu d’un accord de coopération militaire datant de 2012, la Turquie forme les forces armées et de sécurité libyennes[7]. En échange de l’accord maritime du 27 novembre 2019, le gouvernement libyen a obtenu des garanties en vue de freiner, de manière significative, avec l’aide de la Turquie, l’avancée des forces du général Haftar en direction de Tripoli[8]. Le 3 janvier 2020, le parlement turc a autorisé le président Erdoǧan à projeter des forces en Libye.

Du côté libyen, le GNA a demandé à la Turquie la mise sur pied d’une force navale qui protégerait la façade maritime de Tripoli et la création d’une zone d’exclusion aérienne dans les territoires sous son contrôle, face aux forces du général Haftar, qui contrôlent en grande partie l’espace aérien libyen[9]. Afin de satisfaire ces exigences, le 6 janvier 2020, la Turquie a entamé le déploiement d’une force comprenant des éléments de l’armée de terre associés à des milices syriennes, de la Marine et de l’Armée de l’air. Le président turc a annoncé, à cet égard, la mise en place d’un centre d’opérations en Libye commandé par un officier général. L’objectif officiel de ce déploiement ne serait pas de combattre mais d’assurer un cessez-le-feu dans le pays[10]. L’installation d’une base militaire turque a été envisagée. Par ailleurs, la Turquie a mis en place des systèmes anti-aériens à Tripoli et Misrata.

Selon l’amiral Pascal Ausseur, directeur de l’Institut FMES, la Turquie serait en mesure de déployer les navires nécessaires à la surveillance du littoral de la région de Tripoli. En revanche, la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne paraît irréaliste, notamment compte tenu des capacités actuelles de l’armée de l’air turque amoindrie par les purges massives menées par le pouvoir à la suite de la tentative de putsch de juillet 2016. La Turquie pourrait également renforcer les capacités militaires du GNA, soit en fournissant des missiles portatifs antiaériens, soit en installant des systèmes anti-aériens dans Tripoli (ce qu’elle a commencé à faire). Les autres options d’engagement militaire, tels que des raids aériens sur la Libye à partir de la Turquie et un déploiement plus massif de troupes à Tripoli, présentent un risque important de confrontation avec la Russie, les Emirats arabes unis et l’Egypte[11]. Ce déploiement plus massif est confié aux mercenaires recrutés en Syrie (au moins un millier déjà présents).

Ces objectifs paraissent donc très ambitieux, notamment en ce qui concerne la mise en œuvre d’une zone d’exclusion aérienne, au vu des difficultés que cela implique en matière de planification, de logistique, de disponibilité des pilotes et d’avions ravitailleurs pour conserver en alerte en vol plusieurs patrouilles d’avions de chasse, comme l’a d’ailleurs montré l’expérience de l’OTAN dans ce même pays en 2011[12].

Lors de la conférence de Berlin sur la Libye du 19 janvier 2020, les violations de l’embargo sur les armes à destination de la Libye (Résolution des Nations unies 1970 (2011)) sont apparues comme un obstacle majeur à la médiation internationale actuellement en cours. A la suite de cette conférence, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé les parties en présence à mettre fin aux actions militaires, à respecter l’embargo et à en renforcer le contrôle. Il a notamment exhorté le général Haftar à accepter pleinement les conclusions de cette conférence[13]. En violation de l’embargo sur les armes à destination de la Libye, la Turquie continue de son coté de livrer au gouvernement de Tripoli des capacités de défense, tels que des drones armés, des véhicules blindés et des milices. De son côté, le général Haftar bénéficie lui aussi de soutiens internationaux en matière de livraisons d’armes[14].

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Dans un pari risqué, la Turquie considère – à l’instar d’autres puissances  – que ce sont les rapports de force qui détermineront l’avenir de la Libye et permettront de parvenir à un règlement du conflit. Elle estime donc que le renforcement de son soutien au régime libyen est susceptible de changer définitivement la donne sur le terrain en provoquant, dans un premier temps, un rééquilibrage aux plans militaire et politique.

Cet engagement pose plusieurs problèmes : il n’est tout d’abord pas certain que la Turquie soit en mesure de répondre aux demandes du gouvernement de Tripoli, dont la volonté est de faire reculer militairement les forces du général Haftar. Cet engagement comporte ensuite le risque d’une confrontation directe avec les soutiens d’Haftar, notamment les Russes, même si des mesures de déconfliction ont probablement été mises en place entre les présidents Erdoǧan et Poutine. Par ailleurs, le soutien turc aux réseaux fréristes libyens présente un risque de déstabilisation au Maghreb, en particulier en Tunisie. Enfin, l’accord maritime conclu entre la Turquie et la Libye est porteur d’un risque de déstabilisation régionale en Méditerranée orientale, tant la question des hydrocarbures est sensible.

 

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[1] Fehim Tastekin: Are Libyan Turks Ankara’s Trojan horse?, Al-Monitor, 26 août 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/08/turkey-libya-are-libyan-turks-ankaras-trojan-horse.html]

[2] Une partie de la communauté kouloughlie de Libye a regagné la Turquie au cours du XXème siècle, après la chute de l’empire ottoman. En 2011, a été fondée à Izmir l’Association des Turcs libyens, resserrant ainsi les liens entre les deux pays.

[3] Op.cit. Fehim Tastekin, Al-Monitor, 26 août 2019.

[4] Ayşe Betül Bal: Haftar deliberately targeted Libya’s Turkish diaspora”, Daily Sabah, 24 janvier 2020. [ https://www.dailysabah.com/politics/2020/01/24/haftar-deliberately-targeted-libyas-turkish-diaspora]

[5] « Sommet tripartite Grèce-Egypte-Chypre », FMES, 16 octobre 2018. [http://fmes-france.org/sommet-tripartite-grece-egypte-chypre/]. Voir également : Joshua Krasna: “Israel-Greece-Cyprus take on Turkey in the Mediterranean”, Al-Monitor, 23 janvier 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/01/israel-turkey-greece-cyprus-benjamin-netanyahu-natural-gas.html#ixzz6CWoAu06H]

[6] Hande Fırat : “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[7] Hande Fırat :  “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[8] Le 4 avril 2019, le général Haftar a lancé une offensive pour conquérir la capitale Tripoli. Celle-ci a provoqué l’exode de 140 000 personnes et la mort de quelque 300 civils et de plus de 2200 combattants. Le 4 janvier 2020, 30 cadets d’une école militaire à Tripoli ont été tués par un raid aérien.

[9] Metin Gurcan : “Could Turkey’s military capacity match Erdoǧan’s ambitions in Libya?”, al-Monitor, 31 décembre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/12/turkey-russia-libya-military-capacity-Erdoǧan-ambitions.html]

[10] Dorian Jones: “Turkey Starts Military Deployment in Libya as International Pressure Rises”, Voice of America, 6 janvier 2020. [https://www.voanews.com/middle-east/turkey-starts-military-deployment-libya-international-pressure-rises]

[11] Entretien avec l’amiral Ausseur du 9 janvier 2020.

[12] Il faut prendre également en compte la distance de vol entre la Turquie et la Libye. Durant les opérations en 2011, les avions de l’OTAN étaient déployés en Grèce et en Italie afin de se rapprocher du théâtre d’opérations.

[13] « Guterres : Haftar doit accepter les conclusions de la conférence de Berlin », TRT, 22 janvier 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/moyen-orient/2020/01/22/guterres-haftar-doit-accepter-les-conclusions-de-la-conference-de-berlin-1345331].

[14] Arabie saoudite, Egypte, EAU, Russie et d’autres pays.

Conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le sujet d’études proposé à la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques concerne « les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale ».

Force est de constater qu’en quelques années, la Méditerranée orientale est devenue un espace clef de la géopolitique de l’énergie. En effet, dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, les découvertes récentes (2009-2015) de gisements d’hydrocarbures offshore dans le bassin levantin en Israël, en Egypte, en 2011 au sud de Chypre et plus récemment en 2018 au large du Liban, offrent aux Etats riverains de nouveaux débouchés économiques.

Cette dynamique nouvelle a amené les Etats du bassin à redéfinir leurs priorités stratégiques, afin de sécuriser leurs ressources et garantir leur indépendance énergétique.

Ces découvertes seront-t-elles l’occasion d’une coopération entre les nations pour se partager cette richesse ou, au contraire, une source de tension, voire d’une escalade militaire, pour la capter à leur profit exclusif ?

Pour tenter de répondre à cette question, la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) a adopté comme méthodologie celle proposée par le professeur Gourdin et confortée par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Elle repose sur quatre grilles d’analyse : le territoire, les hommes, les représentations géopolitiques et les acteurs extérieurs.

Avec cette méthode comme fil conducteur, les auditeurs de la 29ème Session se sont ensuite appuyés sur une approche pragmatique construite autour de conférences, d’auditions, d’interviews, de lectures pour in fine se déplacer à Chypre et y recueillir sur place, avec les acteurs locaux, des informations de contexte permettant d’alimenter la réflexion, l’analyse et les débats.

Nous présenterons donc dans une première partie comment se fait l’articulation entre problématiques énergiques et géostratégiques et ses conséquences sur les équilibres régionaux, pour ensuite évoquer dans une seconde partie trois scenarii possibles assortis de recommandations idoines de nature politique et militaire. Nous conclurons enfin par une recommandation visant les décideurs.

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[SMHES] Les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le sujet d’études proposé à la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques concerne « les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale ».

Force est de constater qu’en quelques années, la Méditerranée orientale est devenue un espace clef de la géopolitique de l’énergie. En effet, dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, les découvertes récentes (2009-2015) de gisements d’hydrocarbures offshore dans le bassin levantin en Israël, en Egypte, en 2011 au sud de Chypre et plus récemment en 2018 au large du Liban, offrent aux Etats riverains de nouveaux débouchés économiques.

Cette dynamique nouvelle a amené les Etats du bassin à redéfinir leurs priorités stratégiques, afin de sécuriser leurs ressources et garantir leur indépendance énergétique.

Ces découvertes seront-t-elles l’occasion d’une coopération entre les nations pour se partager cette richesse ou, au contraire, une source de tension, voire d’une escalade militaire, pour la capter à leur profit exclusif ?

Pour tenter de répondre à cette question, la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) a adopté comme méthodologie celle proposée par le professeur Gourdin et confortée par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Elle repose sur quatre grilles d’analyse : le territoire, les hommes, les représentations géopolitiques et les acteurs extérieurs.

Avec cette méthode comme fil conducteur, les auditeurs de la 29ème Session se sont ensuite appuyés sur une approche pragmatique construite autour de conférences, d’auditions, d’interviews, de lectures pour in fine se déplacer à Chypre et y recueillir sur place, avec les acteurs locaux, des informations de contexte permettant d’alimenter la réflexion, l’analyse et les débats.

Nous présenterons donc dans une première partie comment se fait l’articulation entre problématiques énergiques et géostratégiques et ses conséquences sur les équilibres régionaux, pour ensuite évoquer dans une seconde partie trois scenarii possibles assortis de recommandations idoines de nature politique et militaire. Nous conclurons enfin par une recommandation visant les décideurs.

Forage en Méditerranée : la Turquie défie l’UE

Recep Tayyip Erdogan.
Tous droits réservés.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan continue de faire monter la pression en Méditerranée orientale. Elle s’accroît d’ailleurs davantage depuis la découverte d’importants gisements d’hydrocarbures autour de Chypre.

Cette pression existait antérieurement avec l’occupation illégale de la partie Nord de l’île depuis 1974, devenue la République turque de Chypre nord (RTCN). Non officiellement reconnue par la communauté internationale, la RTCN est séparée de la République de Chypre – membre de l’Union européenne depuis 2004 et contrôlant les deux tiers de l’île – par une zone démilitarisée. Au dossier épineux de ces frontières s’ajoute donc celui de la question maritime en ce qui concerne son exploitation. Si la Convention de Montego Bay de 1982 régit le droit de la mer et attribue à chaque Etat une zone économique exclusive, elle n’est pas reconnue par la Turquie. Cette dernière fait donc valoir le droit à « une répartition équitable des ressources » tandis que Chypre juge cette proposition inacceptable.

Il faut ici rappeler que, ces dernières années, d’importants gisements d’hydrocarbures ont été découverts dans le bassin levantin. Dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, ces hydrocarbures représentent un enjeu stratégique majeur pour les Etats riverains – Chypre, Liban, Israël et Egypte – et annoncent d’évidents débouchés économiques qui font ressurgir de vieux contentieux historiques dont l’un des plus anciens entre Chypre et la Turquie.

A cette problématique tendue entre les Etats s’accole celle concernant les contrats passés avec des groupes multinationaux et Nicosie, tels que l’américain Exxon Mobil, l’italien Eni ou le français Total ; une forme d’effet induit de portée internationale. Or, la Turquie s’oppose à tout forage qui exclurait la RTCN, ne s’interdisant pas de son coté de pratiquer des forages en débordant sur la ZEE chypriote. Cette situation ne peut donc être acceptée par la communauté internationale qui condamne ces agissements et appelle au respect du droit international. Faisant fi de ces accusations, et notamment de celles de l’UE, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan entend continuer de mener ses activités de prospection.

La position de l’UE vient corroborer celle de la France affirmée par le Président Emmanuel Macron le 14 juin dernier lors du Sommet à La Valette réunissant les chefs d’Etat du sud de l’UE : « La Turquie doit mettre fin à ses activités illégales dans la zone économique exclusive de Chypre ». Si cette position ne constitue pas un véritable levier d’action pour convaincre Ankara, celle du  Conseil européen adoptant, le 15 juillet dernier, des conclusions assorties de sanctions enfonce le « clou ». Il a décidé de suspendre les négociations relatives à l’accord global sur le transport aérien et a pris la décision de ne pas organiser de réunions dans le cadre des dialogues de haut niveau entre l’UE et la Turquie. Sur proposition de la Commission, le Conseil entend aussi réduire l’aide de préadhésion en faveur de la Turquie pour l’année 2020, soit une coupe de près de 150 millions d’euros. Enfin, Bruxelles « invite la Banque européenne d’investissement à revoir ses activités de prêt à la Turquie ». Des mesures certes symboliques mais qui abondent le message diplomatique et qui démontrent la position unie de l’Union européenne sur ce dossier. Ce levier n’infléchit pas pour autant la position turque d’autant que le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE est au point mort.

Contestant ces mesures, le chef de l’Etat turc a déclaré le 24 août dernier: « nous allons défendre jusqu’au bout les droits de la Turquie en Méditerranée orientale » face aux « menaces de l’Occident ». Deux jours plus tard, son ministre de l’Energie et des Ressources naturelles Fatih Donmez, lors d’un discours à Istanbul, a affirmé que « la Turquie ne renoncera jamais à sa cause légitime en Méditerranée orientale ».

Ce dossier sur les hydrocarbures en Méditerranée orientale se combine aux importantes ambitions turques avec le développement de moyens de transit de gaz naturel sur son territoire et le projet de pipeline Turkish Stream. Au carrefour entre l’Asie et l’Europe, c’est cette ambition qui renforce la détermination du pays sur les ressources énergétiques. Cette ambition complique donc la gestion des ressources en Méditerranée orientale à l’échelle régionale et par effet induit à l’échelle internationale.

Face aux sanctions de l’UE à l’impact financier symbolique, Erdogan maintient sa position. Reste à savoir comment évoluera la situation dans le bassin levantin et quelle sera la réaction des autres puissances régionales et internationales.

La France à Chypre : de la parole aux actes

Cet article s’appuie sur le travail réalisé par les auditeurs de la 29e promotion des Sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques de l’Institut FMES qui s’est vue confier, en guise de rapport collectif, l’étude des « Conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale » ; rapport à paraître en septembre 2019.

Une très forte corrélation existe entre la découverte de champs gaziers « offshore» et la dégradation constatée des relations de voisinage entre certains États de la région. Ces gisements alimentent des rivalités fortement polarisées et une reconfiguration des équilibres stratégiques provoquant l’émergence d’une nouvelle donne énergétique.

La République de Chypre, au centre de ce nouveau « grand jeu », se trouve dans une position délicate au regard des ambitions énergétiques turques aujourd’hui contrariées par les ententes nouvelles (1). Cette dernière a d’ores et déjà fait montre de fermeté en éconduisant, en février 2018 de la zone économique exclusive (ZEE) chypriote qu’elle ne reconnaît pas, un bateau de forage appartenant à la société italienne ENI. Elle a lancé à dessein dans cette ZEE en juin 2019 des forages illégaux, et n’a pas hésité, par la voix de son président Recep Tayyip Erdogan, à menacer dès 2018 les différents acteurs impliqués « de représailles similaires à celles exercées sur les ennemis de la Turquie en Syrie… (sic !) » (2). Menaces maintes fois réitérées depuis. Chypre, qui a concédé les différents blocs sis au sein de sa ZEE, doit compter sur le soutien de ses partenaires traditionnels, à commencer par la France, pour en sécuriser leur prospection.

Les éléments contenus dans le discours que le président de la République a prononcé lors du MED 7 (3) qui s’est tenu à La Valette (Malte), le 14 juin dernier, vont dans ce sens : « Je veux ici redire une nouvelle fois mon entière solidarité avec Chypre et mon attachement au respect de sa souveraineté. La Turquie doit cesser ses activités illégales dans la zone économique exclusive de Chypre. L’Union européenne ne fera preuve d’aucune faiblesse sur ce sujet (4). »

Dès lors, il s’agit d’analyser en quoi cette nouvelle donne énergétique, avec son corollaire de tensions, renforce l’intérêt que la France et l’Union européenne doivent avoir pour la Méditerranée orientale, tant sur le plan diplomatique que militaire.

La Méditerranée orientale, un environnement complexe que les découvertes de gisements d’hydrocarbures tendent à réorganiser

La constitution de deux hubs énergétiques, l’un autour de la Turquie et le second autour du binôme Israël-Égypte, répond à des logiques différentes.

La Turquie est un État en « instabilité énergétique » (5). Elle importe la quasi-totalité du gaz et du pétrole qu’elle consomme et ses approvisionnements sont sécurisés auprès d’États « amis » : la Russie bien sûr, mais aussi l’Azerbaïdjan, l’Irak, jusqu’à récemment l’Iran… Ses besoins en consommation et sa position stratégique de hub vers les marchés européens favorisent le passage par la Turquie de gazoducs qui se connecteront aux marchés européens via la Grèce et la Bulgarie. Le mix énergétique doit se réaliser par le développement d’une filière nucléaire – aujourd’hui en partenariat avec les Russes, peut-être demain avec les Français – et le recours à l’énergie éolienne ; chacune de ces filières devant participer à hauteur de 10 % aux besoins du pays en électricité.

Dans le même espace, s’est formé en janvier 2019 un Forum du gaz de la Méditerranée orientale (6) qui lie désormais les principaux producteurs de la région (pour l’instant Israël et l’Égypte, demain Chypre ?), les consommateurs (l’Égypte mais aussi Israël, la Jordanie, les Territoires palestiniens, Chypre) et les pays de transit vers les marchés européens (la Grèce, l’Italie). Cela, avec une réelle stratégie d’intégration des États du voisinage (le Liban aujourd’hui) pour lesquels il est nécessaire de développer un processus de conciliation et de convergence vers les avantages que porte ce modèle « gagnant/gagnant ». Le hub accentue donc l’intégration économique régionale en permettant par exemple la signature d’un accord entre l’Égypte et Chypre (7) pour la fourniture d’électricité ; il contribue également à stabiliser l’environnement géopolitique en favorisant les négociations de paix entre le Liban et Israël, négociations nécessaires pour la délimitation de la frontière maritime et la sécurisation juridique des opérations de prospection dans les ZEE respectives. À terme, ce forum a vocation à devenir une organisation régionale dont les objectifs dépasseront certainement ceux de la simple organisation du marché régional de l’énergie.

La République de Chypre peut-elle espérer résoudre ses différends intérieurs et régionaux, grâce à la perspective de l’exploitation de ses gisements de gaz, au mieux à l’horizon 2025 ? Force est malheureusement de constater que non, tant qu’un espace de négociation n’est pas ouvert avec la communauté turque de l’île et avec Ankara. Des gages doivent rapidement être donnés par le gouvernement chypriote pour une affectation des ressources budgétaires tirées de l’exploitation gazière respectueuse des besoins de l’île et de ses communautés, Bruxelles pouvant et devant être le garant de cette juste distribution. À terme, cette garantie de juste distribution des ressources doit encourager les différentes communautés chypriotes à se retrouver autour d’une table pour finaliser le projet de réunification de l’île, déjà grandement négocié avec la complicité des Nations unies, et simplifier de facto le processus de reconnaissance par Ankara des frontières maritimes de l’île.

Quelle place la Turquie peut-elle tenir dans cet environnement ? L’exploitation des gisements de gaz en Méditerranée orientale pose désormais la question du positionnement d’Ankara face aux nouvelles dynamiques structurant la région : faut-il jouer la rivalité ou s’engager dans la complémentarité ?

La rivalité n’est pas une option dans la mesure où les deux hubs ne répondent pas aux mêmes besoins : la Turquie tire profit de sa position, tandis que le FEMG représente un marché en soi. La complémentarité est quant à elle sérieusement envisagée, notamment entre la Turquie, la Grèce et la République de Chypre, pour des raisons évidentes d’opportunité géographique visant à diminuer les coûts d’investissement et d’exploitation, et de stabilisation des relations de voisinage. La variable qui détermine le choix entre ces deux options reste le comportement des autorités turques et chypriotes, pour une moindre part.

L’Europe et la France face au spectre nationaliste turc de 2023

Les intérêts des pays membres de l’Union européenne, des compagnies de prospection pétrolière – Total et ENI au premier chef – ainsi que de la Commission européenne qui s’efforce de reconfigurer le mix énergétique, convergent avec les pays de la zone. Si les éléments de désescalade sont bien réels, que ceux-ci soient structurels comme l’imbrication de l’économie turque (dont la croissance est en berne) avec le continuum européen, ou institutionnels (ONU, Alliance atlantique, Conseil de l’Europe, OSCE…), une montée en tension orchestrée – et donc délibérée – par Ankara ne peut être exclue à l’approche du centenaire du traité de Lausanne (1923). Pour rappel, celui-ci rectifiait, après l’arrivée au pouvoir des troupes kémalistes, l’inapplicable traité de Sèvres qui dépeçait l’Empire ottoman. À l’approche de cette date, la dimension nationaliste des discours du Président turc, qui va en s’accentuant, pourrait se concrétiser par une montée en tension, comme le montre la multiplication des incidents en Méditerranée orientale. Cette stratégie vise très clairement à rechercher une rupture des équilibres régionaux, laquelle participe au rapprochement d’Ankara avec Moscou.

Sauf à trouver un accord, ce qui suppose une volonté des parties de négocier, volonté aujourd’hui inexistante, la politique visant à entraver les forages au sein des blocs contestés se poursuivra. Elle pourrait décourager des compagnies pétrolières déjà bien servies en exploration et exploitation de gisements dans la région et ailleurs de par le monde. Le torchon continuera à brûler entre, d’une part Chypre et ses partenaires (Israël, Égypte, Grèce) et, d’autre part, la Turquie. Ne pouvant se défendre elle-même et n’étant pas membre de l’Otan du fait d’un droit de veto turc, Nicosie n’a donc pas d’autre choix que de faire appel à l’Union européenne. À l’aune de la dégradation de la situation, les sept États participants au Sommet de La Valette du 16 juin 2019 ont exprimé, dans leur communiqué final, leur « profond regret que la Turquie n’ait pas répondu aux appels répétés de l’Union européenne condamnant la poursuite de ses activités illégales en Méditerranée orientale et dans la mer Égée » (…) et « manifesté leur grande inquiétude au sujet de réelles ou potentielles activités de forage au sein de la zone économique exclusive de Chypre ». Dans cette déclaration, le principe a été posé que si « la Turquie ne cesse pas ses actions illégales », « l’Union européenne demeure saisie de cette question (…) et envisage les mesures appropriées, en toute solidarité avec Chypre » (8). Ainsi, les sept États, en appellent à une implication accrue de l’Union européenne dans cette crise en gestation. L’Europe, au-delà des canaux diplomatiques classiques, devra prendre ses responsabilités comme elle l’a auparavant fait pour des conflits ne concernant pas directement son espace ; par exemple celui opposant la Russie à l’Ukraine.

Quelles réponses ?

L’Alliance atlantique se trouvant neutralisée par la présence active de la Turquie en son sein, Chypre n’aura pas d’autre choix que d’invoquer l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne, qui fait office de clause de solidarité entre États-membres, ou le droit de légitime défense collective défini par l’article 51 de la Charte des Nations unies.

Au sein de l’UE, Paris sera alors en mesure de proposer, avec le soutien grec, une opération visant la « réassurance » de Chypre. Cette action pourrait s’inspirer, du point de vue des modalités, de l’opération de réassurance des États baltes par l’Otan, l’opération Lynx (9). Sa déclinaison opérationnelle passerait par la mise en place d’une force navale (sur le modèle de l’opération Atalante) et de forces terrestres et aériennes déployées à Chypre même. Dans ce schéma, et compte tenu du contexte et des relations entre la France et Chypre, Paris peut et doit jouer un rôle central.

En effet, ces dernières années ont vu une densification des relations entre Nicosie et Paris : une multiplication des rencontres bilatérales ces deux dernières années, la signature d’un agenda stratégique en 2016, la pré-adhésion de Chypre à l’Organisation internationale de la Francophonie et, plus récemment, un nouvel accord de défense enrichissant celui de 2007. Celui-ci a été conclu afin « d’étendre le champ des domaines de coopération prévus par l’accord de 2007, en y intégrant la formation et l’échange de connaissances et d’expériences concernant le rôle des forces armées dans le domaine de la sécurité énergétique, de la sûreté maritime, de l’alerte précoce, de l’évacuation de ressortissants et de la gestion des crises » (10). Il s’inscrit bien dans le contexte de la dégradation en cours de l’environnement stratégique en Méditerranée orientale et dans l’anticipation de la montée des tensions avec la Turquie. Dès lors, l’éventail des actions possiblement envisageables peut être large – du simple appui aux forces chypriotes à la base permanente, en passant par les facilités militaires. En dépit d’un récent démenti effectué par le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, M. Jean-Yves Le Drian, à l’occasion d’une rencontre avec son homologue turc (11), il est difficile d’imaginer comment Paris pourrait rester les bras croisés si Ankara continue sa quête d’une rupture stratégique.

En effet, cette dernière vise à bousculer les équilibres régionaux, l’Union européenne envisageant très sérieusement un premier train de sanctions ciblées à l’égard de la Turquie (12).

Indépendamment de la question de l’exploitation des ressources en hydrocarbures et des tensions qu’elles engendrent, il n’en demeure pas moins que Chypre est la plateforme avancée de l’Union européenne et de la France pour appréhender la situation au Levant. C’est cette position qui justifie la présence britannique sur l’île avec des bases militaires sur des emprises dont le Royaume-Uni a l’entière propriété, et l’existence d’accords de défense (13) qui lient Chypre à la France ou à la Russie.

Le conflit israélo-libanais en 2006, la guerre contre Daech en Syrie et en Irak représentent de terribles événements qui valorisent Chypre comme le lieu de mise en place pour la Méditerranée orientale des instruments de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) et de l’Initiative européenne d’intervention (IEI). Sans attendre une crise avec la Turquie, il serait judicieux de stationner une force multinationale composée de soldats français dès aujourd’hui à Chypre, mais aussi grecs et britanniques, qui pourrait à la fois sécuriser préventivement l’île, garantir la liberté de navigation dans la ZEE chypriote et servir de soutien à toute intervention humanitaire ou sécuritaire au Levant.

La crise n’étant qu’à ses débuts, la conclusion ne peut être que provisoire

A falsis principiis proficisci (la richesse vient de la mer), et le rapport de la Turquie à la Méditerranée orientale ne sont pas sans rappeler celui de la Chine avec ses mers environnantes : la présence de ces gisements de gaz fait donc du contrôle de cet espace une priorité stratégique.

Ankara, qui opère aujourd’hui un rapprochement avec Moscou, devrait jouer une partition bien différente dans les mois et années à venir. Si la République de Chypre compte s’appuyer sur le droit international et la négociation d’alliances n’incluant pas la Turquie, si aucun espace de négociation visant à une prise en considération des ambitions énergétiques turques ne s’ouvre, il est fort à parier qu’Ankara continuera à renforcer une rupture stratégique à laquelle l’Union européenne et la France devront répondre autrement que par des mots. Le degré de fermeté des sanctions envisagées par le dernier Conseil européen n’indique pour l’instant pas si les Européens sont prêts à un bras de fer stratégique… sans les États-Unis.

 

(1) Hicham Mourad : « Nouvelle dynamique régionale en Méditerranée orientale », dans ce numéro de la RDN.
(2) Reuters : « Erdogan met Chypre en garde contre la prospection gazière », Challenges, 13 février 2018 (www.challenges.fr/).
(3) Ou EuroMed 7 : alliance informelle de sept pays méditerranéens membres de l’Union européenne (la République de Chypre, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie, Malte et le Portugal). La Croatie et la Slovénie ne sont, pour l’instant, pas invitées à se joindre à ce groupe.
(4) « Discours du président de la République – Sommet des pays du Sud de l’Union européenne », 14 juin 2019 (www.elysee.fr/).(5) Ministère de l’Économie et des Finances : « La stratégie énergétique de la Turquie », Trésor, direction générale, 20 octobre 2017 (https://www.tresor.economie.gouv.fr/).
(6) « Eastern Mediterranean countries to form regional gas market », Reuters, 14 janvier 2019 (www.reuters.com/).
(7) « Accord pour une ligne électrique sous-marine entre l’Égypte et Chypre », France-Info Afrique, 24 mai 2019 (www.francetvinfo.fr/).
(8) « Discours du président de la République – Sommet des pays du Sud de l’Union européenne », op. cit.
(9) Ministère des Armées : « Mission Lynx », 7 juin 2019 (www.defense.gouv.fr/).
(10) Sénat : « Accords France-Albanie et France-Chypre en matière de défense », 2018-2019 (www.senat.fr/).
(11) Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères : « Turquie – Conférence de presse de Jean-Yves Le Drian avec son homologue Mevlüt Çavuşoğlu », OSCE, 13 juin 2019 (https://osce.delegfrance.org/).
(12) Conseil de l’Union européenne : « Conseil européen, 20-21/06/2019 » (www.consilium.europa.eu/).
(13) Ministry of Defence of the Republic of Cyprus : « Bilateral Relations » (www.mod.gov.cy/).

 

Jean-Yves le Drian et Nicos Anastasiades, Président de la République de Chypre. Septembre 2018. Tous droits réservés.

Avec Mavi Vatan, la Turquie veut incarner une puissance maritime incontournable

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La marine turque a entamé, mercredi 27 février 2019, le plus grand exercice naval de son histoire. Mavi Vatan 2019 (Patrie bleue) se déroule simultanément sur les trois espaces maritimes bordant le pays : mer Egée, mer Méditerranée et mer Noire. Le but poursuivi est de renforcer l’état d’alerte du pays face aux éventuels évènements sécuritaires.

Dans le cadre de cet exercice de 4 jours qui s’étend sur plus de 462 000 kilomètres carrés, Ankara a déployé des milliers de marins et 103 navires. 13 frégates, 6 corvettes, 7 sous-marins, 7 chasseurs de mines, des hélicoptères et des drones ont participé à l’exercice qui comprend également des war games. Conformément aux règles de l’OTAN, dont la Turquie est membre, Mavi Vatan a été planifié six mois l’avance.

A travers cette action de ses forces navales, la Turquie réalise une démonstration de force dissuasive. Le pays entend montrer à la région et au monde qu’il est en mesure de combattre simultanément sur trois mers afin de défendre ses intérêts. En démontrant ses capacités opérationnelles, la Turquie s’affiche comme unacteur incontournable de la région.

Sans surprise, la démonstration de force d’Ankara inquiète ses voisins. Pour Athènes, Mavi Vatan serait « une nouvelle source d’inquiétude ». Il fait suite aux déclarations du ministre des Affaires étrangères Mevlut Cavusolu, qui a annoncé avant le lancement de Mavi Vatan qu’Ankara enverra les deux bâtiments d’exploration Fatih et Yavuz dans les eaux proches de Chypre afin de commencer l’exploration des ressources de pétrole et de gaz. Les observateurs grecs craignent que la situation intérieure tendue en Turquie – problème kurde, crise économique, etc. – ne conduise le pays à détourner l’attention de son opinion publique en adoptant une posture maritime agressive.

Cet exercice d’ampleur survient en effet alors que les Etats de Méditerranée orientale craignent une recrudescence des tensions autour de la découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale. La Turquie, présente au Nord de Chypre, espère tirer profit de ces gisements et le président Recep Tayyip Erdogan multiplie les déclarations virulentes à l’encontre de ses voisins en contestant les activités de prospection organisées par le gouvernement chypriote, les jugeant unilatérales. De fait, les tensions se sont creusées avec Athènes et Nicosie ces derniers mois.

La concurrence autour des ressources énergétiques concernent plusieurs pays de la région (dont Chypre, Israël et la Grèce) et les plus grandes multinationales. Parmi elles, se trouvent des géants tels que Total pour la France, ENI pour l’Italie ou encore ExxonMobil pour les Etats-Unis, qui vient d’annoncer la découverte d’un gisement d’environ 200 millions de m3 de gaz dans le sud-ouest de Chypre. Face aux attitudes des différents pays, les querelles autour des hydrocarbures en Méditerranée orientale prendront de l’ampleur au cours des prochaines années.

Le système GPS brouillé en Méditerranée Orientale ? Un enjeu de sécurité maritime et d’autonomie stratégique


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Depuis le début de l’année, dans l’Est de la Méditerranée, de nombreux navires ont été confrontés à des défaillances soudaines de leur GPS[1], impactant leur activité mais surtout leur sécurité. Localisées autour du Canal de Suez et dans une zone allant de l’Est de Chypre à la côte libanaise, ces pannes, prises très au sérieux, ont fait l’objet d’avis urgents aux navigateurs émis par l’Administration Maritime Américaine (MARAD[2]) et par le Commandement Maritime Allié de l’OTAN (MARCOM[3]).

Une enquête est toujours en cours pour connaitre les raisons de ces dysfonctionnements. La piste le plus souvent évoquée est celle d’un brouillage GPS[4] réalisé par un Etat ou un acteur privé[5]. Dans cette région du monde minée par une instabilité géopolitique majeure et des opérations militaires d’envergure[6], ces actions sembleraient imputables aux Etats en guerre.

Une forte dépendance du monde maritime à la technologie GPS

Dans des espaces maritimes très fréquentés, particulièrement en Méditerranée où le trafic est dense, le transport maritime doit pouvoir compter sur une navigation sûre. Or, celle-ci est fortement dépendante du système de positionnement GPS[7]. De nombreux outils d’aide à la navigation tel que l’ECDIS[8], intègrent cette donnée pour calculer la position du navire, voire donner directement des ordres au pilote automatique. Même si, en règle générale, l’intervention humaine permet de contourner ces dysfonctionnements, une position GPS erronée fragilise la sécurité de la navigation.

La précision de navigation, capacité clé des opérations aéronavales

Même si les militaires[9] utilisent une fréquence GPS cryptée réputée plus sûre, la dépendance au système est encore plus stratégique pour les forces aéronavales, que ce soit pour leur positionnement relatif ou la mise en œuvre de leur système d’armes[10].

Leurrer l’ennemi ou l’adversaire ou le priver de cette fonction devient donc un mode d’action militaire. En 2015, une frégate britannique, croyant être en haute mer selon les données de son GPS leurré, naviguait en réalité dans les eaux territoriales de la Chine et fut rappelée à l’ordre par l’aviation de chasse chinoise. Pirater le signal GPS peut donc permettre de déclencher un incident diplomatique.

L’autonomie de navigation au cœur de l’indépendance stratégique

Une réelle indépendance stratégique nécessite donc la totale maîtrise de son système de navigation. C’est la raison pour laquelle les grandes puissances comme les Etats-Unis, la Russie et la Chine possèdent déjà leur propre système autonome et que l’Union européenne disposera en 2020 du système Galileo[11]. Plus précis[12] et plus résistant au brouillage, ce système sera complémentaire du système GPS.

Preuve, si l’en était besoin, que ces enjeux liés à l’intégrité des systèmes de positionnement sont essentiels pour l’autonomie stratégique d’un pays et la liberté de manœuvre de ses forces armées, en particulier en mer. Les Etats-Unis travaillent également sur un GPS nouvelle génération avec un meilleur système de chiffrement et une fonctionnalité « antibrouillage ».

Dans l’avenir, cette autonomie de navigation revêtira un caractère encore plus crucial avec l’émergence des navires autonomes. La supervision à distance saura–t-elle diagnostiquer à temps un leurre ou une erreur de positionnement ? Ces futurs projets confèrent une dimension stratégique accrue à la maîtrise de la numérisation des systèmes, en particulier la sécurisation des données de positionnement face au brouillage.

 

[1] 16 rapports d’interruptions de GPS, dont certaines de plusieurs jours, ont été signalées auprès de l’US Navigation Center (NAVCEN) entre le 18 mars et le 4 novembre 2018.

[2] Maritime Administration.

[3] Allied Maritime Command.

[4] Brouillage GPS pour rendre le signal inutilisable ou Usurpation GPS (Spoofing) qui consiste à tromper un récepteur GPS en émettant des signaux GPS incorrects mais ressemblant à des signaux GPS normaux.

[5] Son coût ayant considérablement baissé, un brouilleur GPS devient abordable pour un privé.

[6] Les nombreuses opérations militaires menées par l’armée égyptienne mais aussi par les navires russes au large des côtes syriennes. D’autres Etats tels que la Syrie, la Turquie, Israël et même le Hezbollah seraient également susceptibles d’utiliser des brouilleurs.

[7] La navigation inertielle peut aussi être utilisée et elle s’abstrait de tout capteur externe

[8] L’ECDIS (Electronic Charts Display Information System) est un système d’informations présentant en temps réel sur des cartes électroniques la position du navire à partir de diverses informations (GPS, sondeur, centrale inertielle pour certains navires, radar anticollision).

[9] Suite à un accord avec les Etats unis, la France et l’OTAN accèdent aux signaux militaires du GPS, plus précis.

[10] D’après le général Jean-Pascal Breton, commandant interarmées de l’espace, les deux tiers des armements tirés en 2016 par les forces françaises ont utilisé le GPS.

[11] Lancée en 1999, la constellation sera composée à terme de 30 satellites. Le signal militaire sécurisé de Galileo étant réservé aux membres de l’UE, les instances européennes ont proposé un accord au Royaume-Uni pour y avoir accès après le Brexit. Une proposition semblable a été faite aux États-Unis.

[12] « On a l’habitude de dire qu’avec le GPS, on sait dans quelle rue on est, avec Galileo, on sait sur quel trottoir ! », déclare le général Jean-Pascal Breton.

Erdogan met en garde contre « les spoliations » en Méditerranée orientale

Recep Tayyip ERDOGAN à Istanbul, le 4 novembre 2018.
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« Nous ne permettrons jamais la spoliation des ressources de la Méditerranée orientale », a déclaré le président turc Recep Tayyip ERDOGAN, le 4 novembre 2018, lors de la cérémonie de mise en service de la corvette TCG Burgazada. Il s’agit du troisième navire de combat du projet MILGEM (classe Ada) de fabrication turque.

Le président a également déclaré : « Nous n’autoriserons jamais des initiatives visant à rendre pratiquement impossible l’accès à la mer pour la Turquie » et poursuit : « Nous ne permettrons non plus jamais les initiatives ignorant notre pays et la République turque de Chypre du Nord et visant à usurper les ressources naturelles de la Méditerranée orientale ».

Alors que des gisements ont été récemment découverts en Méditerranée orientale et suscitent les convoitises, la Turquie tente de s’imposer dans la région et s’érige en interlocuteur incontournable. Le pays exerce un contrôle sur la partie Nord de l’île chypriote à travers la République turque de Chypre du Nord, une entité uniquement reconnue par Ankara. La Turquie, qui souhaite tirer profit de la découverte des gisements, multiplie les déclarations à l’encontre de ses voisins et ne cesse de contester les activités de forage organisées par le gouvernement chypriote, les jugeant unilatérales. La découverte des hydrocarbures a permis à la République de Chypre, membre de l’Union européenne mais souveraine sur deux tiers de son territoire, de signer des contrats d’exploitation avec des entreprises multinationales. Parmi elles, se trouvent des géants tels que Total pour la France, ENI pour l’Italie ou encore ExxonMobil pour les Etats-Unis. Au début du mois d’octobre, les autorités chypriotes ont proposé aux grands groupes énergétiques de répondre à un appel d’offres afin d’exploiter un nouveau bloc gazier dans sa ZEE, également revendiquée par la Turquie au profit de la minorité turque de l’île.

Ankara modernise sa flotte dans le dessein de maîtriser son espace maritime proche et de protéger ses activités nationales de forage. Le premier navire spécialisé turc, Fatih, a procédé à son premier forage en profondeur le mardi 30 octobre, au large des côtes. Le ministre turc de l’Energie et des Ressources naturelles, Fatih DONMEZ a affirmé que l’objectif est « d’ouvrir deux puits de forage en moyenne par an ».

Recep Tayyip ERDOGAN s’appuie sur les récents événements survenus dans la région notamment les tensions gréco-turques, pour affirmer que la flotte turque augmente la puissance, la dissuasion et la mobilité d’Ankara en mer, ainsi que sa détermination à préserver ses intérêts nationaux. A l’instar des « terroristes en Syrie » punis par la Turquie, le chef de l’Etat turc menace « les bandits en mer ». Dans cette atmosphère de tensions, la Turquie développe son industrie de défense et réduit sa dépendance extérieure, cette dernière étant passée de 80% à 35% selon le président turc.

La découverte des hydrocarbures génère de grands espoirs mais fait l’objet de crispations dans une région déjà en proie à de multiples tensions. Ce sujet illustre la territorialisation croissante des mers, source de tension globale qui touche particulièrement la Méditerranée.

Lancement de la 29ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques

Les auditrices et auditeurs en visite à Istres, au sein du site de Dassault Aviation Essais en vol.

 

Les auditrices et auditeurs de la 29ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques se sont retrouvés au château de Cadarache le 17 octobre 2018 pour le séminaire inaugural consacré aux grands enjeux de la géopolitique de l’énergie.

Monsieur Patrice GOURDIN, docteur en histoire, professeur d’histoire contemporaine à l’Ecole de l’Air et chercheur associé de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence, a prononcé la première conférence du séminaire, baptisée « introduction à la géopolitique ». Le thème d’étude de la session portant sur les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, le professeur a choisi d’illustrer son propos par une étude de l’île de Chypre, après avoir rappelé la définition de la géopolitique, l’étude des rivalités de pouvoir (ou d’influence) pour un territoire donné.

La matinée du 18 octobre a permis la découverte des installations du centre de Cadarache, un des 9 centres de recherche du Commissariat à l’Energie Atomique et aux Energies Alternatives (CEA). Les auditrices et auditeurs ont été tout d’abord reçus dans l’enceinte sécurisée de l’Unité de Propulsion Nucléaire, rattachée au centre DAM/Ile-de-France. Ils y ont reçu une information sur la conception et la réalisation des chaufferies nucléaires et des cœurs associés, avant de visiter le réacteur d’essais RES, un réacteur compact à eau pressurisée semblable aux chaufferies nucléaires assurant la propulsion des sous-marins français et du porte-avions Charles de Gaulle.

La visite s’est prolongée par une présentation des vingt installations nucléaires de base, disséminées sur les 900 hectares clôturés du site de Cadarache. Parmi celles-ci, de nombreux réacteurs de recherche, dont le réacteur Jules Horowitz qui, outre sa capacité expérimentale pour étudier le comportement des matériaux et des combustibles sous irradiation, contribuera également à assurer une part importante de la production européenne de radioéléments nécessaires pour l’imagerie médicale.

A l’issue du déjeuner offert par la direction du CEA Cadarache, les auditrices et auditeurs ont bénéficié d’une visite du chantier ITER, « un des plus grands défis de notre civilisation ». Situé à Cadarache à proximité immédiate du CEA Cadarache, le chantier concrétise le développement d’une recherche pacifique sur l’énergie de fusion, proposée en novembre 1985 par Mikhaïl GORBATCHEV au président américain Ronald REAGAN. Le tokamak (acronyme russe pour « chambre toroïdale, bobines magnétiques »), qui pèsera 23 000 tonnes, doit démontrer la maîtrise des technologies requises par un réacteur de fusion. ITER est une étape indispensable pour préparer les réacteurs commerciaux. Le calendrier, validé par les conseils ITER réunissant l’Union européenne, les Etats-Unis, l’Inde, la Chine, le Japon, la Corée du Sud et la Russie, prévoit la génération du premier plasma en 2025 et les premières fusions de deutérium et de tritium en 2035.

De retour au château de Cadarache, les auditrices et auditeurs ont été initiés aux secrets de l’énergie hydroélectrique et des responsabilités d’EDF dans la gestion de l’eau, « une richesse convoitée et contrainte ». S’appuyant sur l’expérience de l’unité de production Durance Méditerranée, le conférencier (et ancien auditeur) Vincent RIVIERE, a présenté la complexité du partage de la ressource, lorsqu’il faut aux ingénieurs d’EDF maintenir une cote des retenues d’eau compatible avec les activités touristiques tout en soutenant les débits à l’aval pour l’irrigation, favoriser les sports en eau vive sans mécontenter les pêcheurs, et bien sûr savoir « turbiner » en réponse à une pointe de consommation électrique. L’hydroélectricité, première des énergies renouvelables, représente environ 10% de la production d’EDF et une économie de 13 millions de tonnes équivalent au pétrole. La conférence s’est achevée par un survol des principaux conflits potentiels autour de l’eau et des bassins du Mékong, du Nil ou du Tigre et de l’Euphrate, une occasion de découvrir la convention de 1977 sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation.

Profitant de la proximité des bases aériennes de Salon de Provence et d’Istres, la matinée du 19 octobre a été consacrée à l’Armée de l’air et aux forces aériennes. Après une présentation générale des missions de l’Armée de l’air et de la vision du chef d’état-major par le commandant en second de l’Ecole de l’air, les auditrices et auditeurs ont été reçus par le commandant du centre de formation aéronautique militaire initiale. Ce centre assure l’initiation au vol ainsi que la formation théorique et pratique des futurs pilotes et navigateurs de chasse, de transport et d’hélicoptère au sein de l’Armée de l’air, de la Marine nationale ainsi que de la Direction générale de l’armement. Pour mener à bien sa mission, il dispose d’un escadron d’initiation au vol à voile, de deux escadrons d’instruction en vol pour les pilotes ainsi que de l’escadron de formation des navigateurs de combat.

Quelques dizaines de kilomètres et de minutes plus tard, les auditrices et auditeurs ont été accueillis par deux anciens auditeurs de Dassault Aviation pour une après-midi consacrée aux essais en vol. Les Essais en Vol (Direction des Essais en Vol et Direction des Bases d’Essais) sont en charge des essais globaux, au sol et en vol, de développement et de qualification/certification des avions civils et militaires, de leurs systèmes embarqués et de leurs systèmes de soutien. L’historique des essais en vol au sein de la société Dassault Aviation a permis de comprendre comment, depuis les temps héroïques où le pilote d’essais « allait voir », l’ingénierie et l’électronique ont permis de préserver la vie des pilotes, tout comme le rôle déterminant de Serge DASSAULT, qui fut directeur des essais en vol de 1955 à 1961, ou le traumatisme causé par la mort en 1967 aux commandes d’un Mirage F1 de René BIGAND, ancien officier de l’Armée de l’air et chef pilote d’essais depuis 1959.

Ce premier séminaire a été conclu le 20 octobre par une conférence prononcée à la Maison du Numérique et de l’Innovation par le vice-amiral d’escadre Charles-Henri LEULIER de la FAVERIE du CHE. Préfet maritime de la Méditerranée, commandant l’arrondissement et la zone maritime Méditerranée, CECMED a présenté les enjeux géopolitiques de sa zone de responsabilité, un espace stratégique restreint qu’un bâtiment peut parcourir en une journée de nord en sud et en quatre jours d’est en ouest. Marquée par les zones d’instabilité de Libye, de Syrie mais également d’Ukraine, la Méditerranée héberge 25 % du trafic maritime mondial, 30 % du trafic d’hydrocarbures et les deux tiers des approvisionnements de la France. Rappelant que la Méditerranée était également un espace convoité pour ses ressources, le vice-amiral d’escadre du CHE a terminé sa conférence par quelques conseils au profit des auditrices et des auditeurs, orientant ainsi les travaux qu’ils seront menés à conduire au fil des huit prochains séminaires.

 

Après la visite du chantier ITER