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Mort du Sultan d’Oman, Qabous Ben Said

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Par Anne BOULNOIS, chargée de mission Afrique du Nord Moyen-Orient à l’institut FMES

Qui était feu Qabous ben Said ?

Qabous ben Said, Sultan d’Oman, est mort à l’âge de 79 ans le 10 janvier 2020 des suites d’un cancer. Le ministère de l’information omanais a exprimé sur Twitter que « c’est avec tristesse (…) que le sultanat d’Oman pleure notre Sultan Qabous ben Said qui a été rappelé à Dieu vendredi soir ».

Né le 18 novembre 1940 à Salalah, dans la province méridionale du Dhofar, fils unique du sultan Said ibn Taimour, Qabous vécut une enfance solitaire. A l’âge de 16 ans, il fut envoyé par son père en Angleterre à l’académie de Bury St Edmunds dans le Suffolk pour y bénéficier d’une une éducation occidentale ; il y devint excellent cavalier. Au cours de cette période, il se passionna pour la culture britannique et se découvrit un amour pour la musique classique, qu’il importera au Sultanat à son retour. Par la suite, il intégra l’académie royale militaire de Sandhurst, puis servit un an dans l’armée britannique en Allemagne. Une fois rentré à Oman en 1965, il entra en confrontation avec son père, particulièrement conservateur, qu’il renversa le 23 juillet 1970, avec l’aide des Britanniques, pour accéder au trône. Il modernisa le pays en s’appuyant notamment sur la manne pétrolière. Il proclama le Sultanat d’Oman en place du Sultanat d’Oman et Mascate, qui donnait un sentiment de désunion à son peuple. Il mobilisa les rares élites pour qu’elles s’investissent dans le développement du pays afin d’y construire des écoles, des hôpitaux et des universités, tout en professionnalisant son armée devenue l’une des plus crédibles de la péninsule Arabique.

 

Oman, un havre de neutralité

Le règne de Qabous débute avec la rébellion du mouvement marxiste du Dhofar qu’il parvient à juguler en 1975, notamment grâce à l’appui du Shah d’Iran qui envoie sur place un contingent de plus de 3000 soldats. Dès lors, il conservera d’excellents rapports avec l’Iran. Qabous a maintenu une posture de neutralité à l’égard des conflits dans la péninsule arabo-persique qui est devenue sa marque. Il n’a ainsi pas pris parti dans la guerre Iran-Irak de 1980-88. En 1994, il reçoit le premier ministre israélien Yitzahk Rabin, initiative qui aboutira à l’ouverture de bureaux commerciaux réciproques à Mascate et Tel Aviv. Il ne participe pas non plus à l’embargo mené depuis 2017 par l’Arabie-Saoudite et les Emirats Arabes Unis à l’encontre du Qatar, pas plus qu’il ne prend part à la coalition menée par l’Arabie-Saoudite au Yémen. Oman a abrité secrètement sur son territoire des délégations américaines et iraniennes lors des négociations préparatoires à la conclusion de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA). Qabous ben Said a toujours prôné la paix entre les religions – la majorité des Omanais sont ibadites – et les peuples a opté pour une politique de non-ingérence et de stricte neutralité. Il est le seul pays membre du Conseil de Coopération du Golfe à avoir maintenu des relations avec Damas pendant toute la durée de la guerre civile syrienne.

Lorsqu’Oman est très brièvement touché par le Printemps Arabe en 2012, Qabous choisit d’effectuer un important remaniement ministériel en limogeant des ministres accusés de corruption et en augmentant le salaire minimum de 40%, de même que les bourses universitaires. Il obtiendra ainsi le retour au calme. L’économie d’Oman reste cependant aujourd’hui dans une situation délicate. Particulièrement dépendante des rentes pétrolière et gazière, qui constituent avec le tourisme la principale ressource du Sultanat, elle est sensible à la baisse des cours du baril et s’appuie sur des réserves limitées de pétrole (évaluées à une quinzaine d’années), même si le sultanat dispose de réserves de gaz naturel ; selon l’IDE les flux financiers sembleraient être à la hausse (4.2Mds USD en 2018), même s’ils concernent avant tout les investissements dans le secteur gazier[1]. Avec un taux de chômage des jeunes particulièrement élevé et une dette nationale dépassant les 100% du PIB, Oman fait donc face à un contexte socio-économique précaire. Pour tenter de sortir de cette situation, le gouvernement omanais a élaboré un plan à horizon de 2040 pour rendre l’économie moins dépendante des hydrocarbures. Ce plan vise à réduire le poids considérable de l’Etat dans l’économie nationale et à stimuler le secteur privé en donnant une place plus importante aux investissements étrangers et au tourisme de qualité. Pour le moment, peu d’effets positifs imputables à cette nouvelle politique ont été observés et la politique d’omanisation des services publics a largement échoué.

La politique de neutralité de Qabous a permis au sultanat d’échapper aux crises les plus récentes du Moyen-Orient, même si la guerre au Yémen, à leur frontière sud, continue d’inquiéter les Omanais. Le sultanat redoute surtout Daech, de même que les pressions saoudiennes et émiriennes (les EAU faisaient auparavant partie d’Oman) pour contraindre Mascate à s’aligner sur la politique très anti-iranienne de Ryiad et d’Abu Dhabi. Le sultanat d’Oman est dominé par la religion Ibadite, dérivée du Kharijisme. L’ibadisme repose la vie islamique sur trois piliers : principe, égalité et travail. L’Ibadisme professe un islam pacifique qui correspond bien à la mentalité de la population. De nombreux messages sont d’ailleurs venus de toute part honorer la disparition du sultan reconnu unanimement comme une personnalité « pacifique » dans ses rapports avec la communauté internationale. Ce n’est pas un hasard si Mohammed Zarif, ministre des affaires étrangères iranien, a été le premier à venir s’incliner sur sa dépouille et saluer son successeur.

Comme le sultan n’avait pas d’héritier et était notoirement malade depuis de longues années, la question de sa succession s’est rapidement posée mais a été résolue par la désignation de son successeur, comme l’autorisait la constitution omanaise, par le sultan de son vivant. C’est Haitham ben Tariq, ancien ministre du Patrimoine et de la Culture et cousin du défunt, qui a été désigné pour succéder à Qabous. Le nouveau sultan a prêté serment le 11 janvier 2020 en annonçant d’emblée sa volonté d’inscrire son action dans le respect de la ligne de son prédécesseur, au grand soulagement de l’Iran et des Occidentaux.

 

Qui est le nouveau sultan Haitham ben Tariq ?

Haitham ben Tariq est né le 13 octobre 1954 à Mascate. Il est diplômé du Foreign service Program de l’Université d’Oxford en Angleterre. De 1986 à 1994, il fut sous-secrétaire d’état aux Affaires politiques auprès du ministre des Affaires étrangères, puis secrétaire général pour le ministère des Affaires étrangères de 1994 à 2002. De 2002 à 2004, il est ministre du Patrimoine et de la Culture avant d’être nommé ministre honoraire jusque 2020. Il est marié à l’une de ses cousines et père de quatre enfants. Il a promis, lors de son serment, de marcher dans les pas de son prédécesseur et de continuer à développer le pays tout en poursuivant la politique de neutralité en matière de politique étrangère. Il a déclaré ouvertement : « nous allons suivre la voie tracée par le Sultan défunt » et poursuivre « une politique étrangère basée sur la coexistence pacifique entre les nations (…) et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres, dans le respect de la souveraineté des nations et de la coopération internationale ». Il a ajouté que son pays continuerait « comme sous le règne du sultan Qabous à favoriser des solutions pacifiques aux crises régionales et mondiales ». Si ces déclarations ont rassuré les chancelleries occidentales, elles ont probablement agacé ses voisins émiriens et saoudiens. Très impliqué dans le développement culturel, le nouveau sultan Haitham a été le précurseur de nombreux projets touristiques impliquant la restauration de monuments historiques ; il a également initié la création d’une encyclopédie sur le sultanat d’Oman. Comme le sultan Qabous, il a mis l’accent sur le développement de l’Opéra Royal de Mascate qui allie culture islamique et musique classique. Il s’est également impliqué dans les affaires religieuses, ayant joué un rôle dans la construction de la très grande mosquée de Mascate dans un style faisant l’union de la modernité avec le style traditionnel omanais. Une question demeure : son pays va-t-il être en capacité de résister aux promoteurs immobiliers ?

Acteur discret dont la neutralité est unanimement reconnue, le sultanat d’Oman se trouve donc à la croisée des chemins, car si certains acteurs se réjouissent de cette politique de neutralité, d’autres au contraire, Arabie- Saoudite et Emirats Arabes Unis en tête, souhaiteraient le contraindre à prendre parti dans les multiples tensions opposant les deux rives du Golfe persique. Au bout du compte, il est probable que la stabilité de cet espace de dialogue essentiel dans une zone particulièrement agitée reste liée à la capacité du nouveau sultan à développer une économie aujourd’hui en panne.

 

[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/OM/situation-economique-et-financiere-du-sultanat-d-oman-septembre-2018