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Algérie : année 57 – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Alger, le 15 mars.
Tous droits réservés.

Il est beaucoup question de l’Algérie depuis le 22 février dernier, date à partir de laquelle le mouvement d’opposition au cinquième mandat du Président Bouteflika a rassemblé des millions d’Algériens dans les rues des villes du pays. Ceux qui ne veulent pas quitter le pouvoir ont tout fait pour imposer un homme gravement malade, dans l’incapacité d’exercer les responsabilités de sa charge, ce qui a mis le feu aux poudres. Pourtant, rien ne laissait prévoir une telle révolte. Depuis la fin de la décennie 90, marquée par les méfaits des terroristes « islamistes », ce peuple semblait comme pétrifié, optant pour un statu quo, pourvu que cela le protège du retour de la violence dont il a tant souffert. Mais trop, c’est trop et, comme le disait le leader chinois Mao Tsé Toung, « une étincelle suffit à mettre le feu à la plaine ».

L’Algérie a fêté le 57ème anniversaire de son indépendance le 5 juillet. D’où l’intérêt de dresser le bilan de la politique du régime. Quelle était la situation de ce pays avant 1962, et quelles sont les réalisations, les succès et les échecs des politiques menées en toute souveraineté ?

Un bilan contrasté

Si l’on veut comparer la situation de l’Algérie actuelle à ce qu’elle était en 1962, cet exercice nous permet de découvrir deux pays totalement différents.

Au plan démographique, 9 millions d’Algériens en 1962, 42 millions aujourd’hui. 85% d’analphabètes en 1962, 97,77% des 15 à 24 ans alphabétisés en 2019. Le taux de scolarisation est de 98,5%. Deux universités en 1962, une quinzaine actuellement. Une faible protection sociale pour les “indigènes” avant l’indépendance, la sécurité sociale et une médecine gratuite pour tous maintenant. Un habitat précaire avant, des millions de logements construits par l’État depuis les dernières décennies.

Au plan politique et symbolique, un peuple sous emprise et, à partir de 1962, un drapeau, un hymne national, une politique tant au dedans qu’au dehors décidée de façon endogène, des ambassades partout dans le monde, une place originale sur l’échiquier international, une compagnie aérienne aux couleurs du pays, une armée nationale, l’ascenseur social…Ces dernières années, des investissements massifs pour construire l’autoroute Est-Ouest sur plus de mille kilomètres, l’électrification des campagnes, les subventions pour un habitat rural digne, l’aide financière de l’État au profit des jeunes qui veulent créer leur propre entreprise, la politique de « réconciliation » qui a vidé les maquis « islamistes » et a permis le retour de la sécurité…Cette liste des effets positifs de l’indépendance n’est pas exhaustive.

Pour autant, l’Algérie n’est pas devenue la « Californie du Maghreb ».

En effet, dans la plupart des cas, ce qui a été édifié par le régime militaire depuis 1962 porte la marque de l’incompétence et de la corruption, ce qui ne signifie pas que tous les militaires sont incompétents et corrompus.

Au plan de la politique intérieure, les deux premiers dirigeants – Ben Bella de 1962 à 1965, puis Boumédiène, de 1965 jusqu’à sa mort en 1978 – ont opté pour le socialisme, le tout-Etat, ce qui a freiné considérablement le développement du pays. Ils ont ruiné l’agriculture par une révolution agraire conçue et menée de façon dogmatique, rendant l’Algérie dépendante de l’étranger pour se nourrir au prix d’une hémorragie de devises. Ils ont créé une bureaucratie pléthorique et budgétivore. Ils ont choisi de financer un pseudo développement, non par la culture du travail, mais par l’argent tiré de la vente du pétrole et du gaz. Au plan politique, ils ont imposé une dictature avec tous ses oripeaux : parti unique, journal unique, radio et télévision uniques, élections dont les résultats étaient décidés à Alger et non par les urnes.

Quant à la politique étrangère, ils ont choisi le « camp anti impérialiste », donc Cuba avec Fidel Castro et Che Guevara, Pékin et Moscou, Alger devenant la « Mecque des révolutionnaires ».

Chadli Bendjedid, successeur de Boumédiène à partir de 1978, a renoncé à l’option « socialiste », mais a maintenu les orientations diplomatiques du pays.

Au plan politique, des changements se sont produits après les émeutes d’octobre 1988.
Le régime, qui ne pouvait pas satisfaire les revendications économiques et sociales, a eu recours à une diversion consistant à octroyer des libertés et en finançant un pseudo multipartisme, des journaux d’opposition, et la liberté d’expression conçue comme une soupape de sécurité.

Indirectement, la France a contribué à l’arrivée au pouvoir de l’« armée des frontières » en 1962.
En effet, le “plan Challe” (6 février  1959 au 6 avril 1961) qui consistait en un ensemble d’opérations militaires contre les maquis de l’Armée de Libération Nationale (ALN) a été dévastateur pour les combattants Algériens. Dans le même temps, l'”armée des frontières” constituée au Maroc et en Tunisie, commandée par le colonel Boumédiène, se préparait à prendre le pouvoir en violation du principe adopté au Congrès de la Soumam, (13 au 20 août 1956) selon lequel, l’intérieur commande à l’extérieur. Cette « armée des frontières » a pris le pouvoir en 1962 par un coup d’État contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) et contre le peu de forces de l’intérieur qui avaient survécu au « Plan Challe ». Quant à la dictature, elle n’a pas été mise en place à partir du 5 juillet 1962, mais pendant la guerre d’indépendance, le Front de Libération Nationale (FLN) ayant décrété dès le 1er novembre 1954 : « quiconque n’est pas avec nous est contre nous », donc était exécuté. Tout ce qui s’est passé par la suite n’est que la conséquence des conditions dans lesquelles l’Algérie a acquis son indépendance, et d’une réalité qui est pérenne, à savoir que ce sont les individus et les groupes détenteurs de la force armée qui gouvernent le pays depuis l’indépendance. C’est donc l’armée qui constitue l’épine dorsale du régime, elle est l’État, elle est omnipotente. Tout le reste n’est que péripétie.

Quelques indicateurs éloquents de l’incompétence du régime depuis 1962 : grâce à la vente du pétrole et du gaz, l’Algérie a disposé de l’équivalent de dix fois le plan Marshall, sans parvenir à amorcer le processus de développement ; depuis des décennies, 97% des recettes d’exportation proviennent de la vente du pétrole et du gaz. Le système éducatif est sinistré, si bien que les parents qui le peuvent inscrivent leurs enfants dans des écoles privées, certaines enseignent en français, avec le même programme que les écoles françaises. Les étudiants qui parviennent à s’inscrire dans des universités françaises ne retournent plus dans leurs pays une fois leur formation achevée ; des jeunes tentent de traverser la Méditerranée dans des embarcations de fortune, et il y a des morts au cours de ces traversées ; le régime n’a pas été capable d’assurer la sécurité des citoyens massacrés durant la décennie 90 par les “islamistes” qui sont le produit de sa politique; la corruption affecte tous les secteurs, à tous les échelons, etc…..

Le meilleur ou le pire ?

On doit avoir à l’esprit cette réalité si l’on veut essayer de comprendre la nature des événements qui se déroulent de l’autre côté de la Méditerranée depuis le 22 février 2019. Le mouvement de protestation contre un cinquième mandat présidentiel par Bouteflika alors qu’il est gravement handicapé, se heurte à une partie de l’armée représentée par le chef d’état-major, le général Gaïd Salah. Cette armée a perdu une partie de sa cohésion depuis une dizaine d’années et des clans s’y sont formés. Cela explique ce qui se passe actuellement, notamment que des généraux mettent en prison d’autres généraux, ainsi que des “oligarques” qui ne seraient jamais parvenus à la position qui est la leur, sans l’appui de “parrains” au cœur du système.

Que va-t-il se passer ? Si le mouvement qui réclame un changement de régime reste ce qu’il est -sans organisation, sans programme, sans leaders – il finira par s’essouffler parce que, en politique, les rapports de force sont déterminants. Cette orientation est possible car le peuple algérien ne veut plus le retour de la violence. Il a été profondément traumatisé par la tragédie de la décennie 90, les “islamistes” étant toujours là. Ils n’ont jamais renoncé à leur projet de faire de l’Algérie une “République islamique”.…

En dernière analyse, il n’y a pas d’un côté les “méchants” qui seraient les gouvernants” et, de l’autre, les “âmes pures” qui seraient les gouvernés.

En effet, on doit à la vérité de relever que A. Bouteflika n’a pas été le tyran que l’opposition décrit. Le régime qu’il a incarné pendant vingt ans n’était ni une dictature, ni une démocratie. Les Algériens bénéficiaient de la liberté d’expression dont ils ont usé parfois avec excès. Les journaux de l’opposition étaient et restent virulents dans leur critique du système politique. Pour autant, il ne s’agit pas d’une démocratie car il n’y a pas d’État de droit. Celui-ci signifie, notamment, une justice indépendante du pouvoir, et un État lui-même soumis au Droit. Or, l’Algérie reste encore très loin de cette qualité de régime démocratique. Elle n’en est même pas à l’étape des élections loyales puisque les consultations sont entachées de fraudes systématiques. La seule fois où les Algériens ont voté librement, c’était en 1991, et ils ont donné majoritairement leurs suffrages aux “islamistes” du Front Islamique du Salut (FIS) alors même que ce parti était porteur d’un projet politique totalitaire.

A. Bouteflika a mené une diplomatie active et efficace qui a consisté à briser l’isolement du pays. A partir de décembre 1994 et le détournement d’un avion d’Air France par un commando du GIA, plus aucune compagnie aérienne occidentale ne desservait les aéroports algériens. De surcroît, aucun de ces pays n’a apporté une aide quelconque à l’armée algérienne en lutte contre les terroristes. Le président a su tirer parti de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre l’Amérique pour se rapprocher des États Unis et entamer avec Washington, une collaboration fructueuse dans les domaines du renseignement.

D’aucuns, en Occident, prétendent que la solution consiste à mettre en place des institutions démocratiques, c’est à dire une Constitution qui établirait des règles du jeu. Ceux-là ignorent que les constitutions existent et leur seule application serait un progrès prodigieux. Mais elles ne sont pas respectées, d’où des révisions fréquentes de ces lois fondamentales. L’Algérie est, à cet égard, un cas éclairant : par exemple, l’interdiction pour le Président d’effectuer plus de deux mandats était inscrite dans la Constitution algérienne. Cela n’a pas empêché A. Bouteflika de procéder à la révision de la Constitution, de rester au pouvoir pendant vingt ans et de prétendre faire un cinquième mandat. C’est que le concept même de Constitution et ce qu’il implique en termes de conduites politiques, restent étrangers aux mœurs, aux mentalités des peuples du sud de la Méditerranée.

L’Algérie indépendante a fait ses choix en toute souveraineté. Pourtant, certains Algériens continuent de penser que leurs difficultés et leurs échecs sont dus à la colonisation et que l’ancien colonisateur ne peut pas leur vouloir du bien.

Algérie-France, une relation marquée par le passé

On ne peut pas parler de l’Algérie sans évoquer la relation algéro-française. Comment pourrait-il en être autrement alors que la France a été présente dans ce pays pendant 132 années ? Ce fut d’abord une conquête militaire avec la violence inhérente à ce type d’entreprise. On pourrait croire que cette séquence de l’Histoire relève du passé dont il ne faudrait plus parler. Ce serait ignorer le traumatisme causé par l’occupation de cette « terre musulmane » par une « puissance chrétienne ». C’est ce qui la différencie de la présence ottomane qui n’était pas de nature coloniale. Il s’agissait du califat et cela change tout car ce pouvoir avait vocation à s’exercer sur l’ensemble de la communauté musulmane. Les 132 années de souveraineté française sur l’Algérie sont perçues de façon négative par les Algériens. La France a une autre perception de la même réalité. Le Parlement français est allé jusqu’à voter une résolution en 2005 vantant les “aspects positifs de la colonisation”…La France est revenue sur cette initiative contestée par une partie de sa classe politique et considérée par Alger comme une provocation. En France, on pense que le problème sera résolu lorsque la génération qui a participé à la guerre d’indépendance aura disparu et quand ceux qui sont nés après 1962 seront aux commandes à Alger. Or, la psychologie des jeunes algériens est plus complexe qu’on veut bien le croire. En effet, leur comportement à l’égard de la France est fait d’attirance et de réticences. Mais force est de constater que le premier sentiment l’emporte sur le second. D’où leur désir de traverser la Méditerranée pour vivre chez l’ancien colonisateur.

La langue française est parlée par des millions d’Algériens. Quand on sait que la langue n’est pas neutre mais quelle est porteuse de symboles, de valeurs, et qu’elle contribue à structurer jusqu’ à l’inconscient de ceux qui la pratiquent, on se rend compte qu’elle fait partie de l’identité de beaucoup d’Algériens. Mais cette identité est fragmentée. On constate, en effet, une régression du sentiment national au profit de systèmes d’appartenance réducteurs : arabes/berbères, l’est/l’ouest du pays, les confréries, les tribus, etc. Il s’agit du plus grand et du plus périlleux des défis auquel est confronté l’Algérie d’aujourd’hui et de demain. Mais c’est là un problème algéro-algérien…

Du côté français, certes, ceux qui n’ont connu ni l’époque coloniale, ni participé à la guerre qui a alourdi le contentieux entre les deux pays, ont un regard neutre sur l’Algérie. Ce regard est différent s’agissant de l’immigration algérienne en France. En outre, des associations composées de nostalgiques de l’« Algérie française », alimentent la dimension passionnelle de la relation franco-algérienne. Ces personnes reçoivent le renfort de quelques Algériens francophones qui, bien qu’étant des produits de l’Algérie indépendante, se consacrent au dénigrement tous azimuts sans aucune nuance, ce qui leur vaut les faveurs des plateaux de télévision et des facilités pour éditer et écouler leurs “littératures”.

Du côté algérien, ce n’est pas mieux : des associations d’anciens « moudjahidines » (anciens combattants), font de même à l’égard de la France. Leurs membres font du passé leur fonds de commerce et cela d’autant plus que les vrais combattants ne sont plus, pour leur immense majorité, de ce monde.

La défiance à l’égard de la France a inspiré aux dirigeants algériens soucieux de plaire à ce lobby, une révision de la constitution par laquelle l’accès à des postes de responsabilités administratives et politiques est interdit aux binationaux.

On ne peut que regretter à cet égard, qu’il n’y ait pas eu un Mandela dans chacun de ces deux camps au sein desquels des extrémistes poursuivent à leur manière la guerre d’Algérie..

Globalement jusqu’à présent, les deux pays n’ont pas réussi à trouver un équilibre permettant de sortir l’un du déni, l’autre du ressentiment. D’où la nécessité urgente de faire un travail essentiel visant à une convergence des perceptions et, pourquoi pas, à une écriture commune de l’Histoire.

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Il ne s’agit pas de faire le bilan de l’indépendance car celle-ci ne peut être remise en cause : chaque peuple a droit à la souveraineté. Ce que les peuples en font est de leur seule responsabilité.
On ne peut établir le bilan des politiques conduites en Algérie depuis 1962 sans tenir compte du passé et des conditions tragiques dans lesquelles est né cet État nouveau. Le départ des “pieds noirs” et des juifs en quelques semaines alors qu’ils étaient les cadres compétents de l’ « Algérie française », a laissé le pays livré à lui-même, sachant que 85% des Algériens étaient analphabètes.
Cela étant dit, on ne peut pas non plus occulter la responsabilité considérable des Algériens eux-mêmes dans les erreurs stratégiques qu’ils ont faites tant durant la guerre d’indépendance qu’après, sans que jamais il y ait la moindre velléité d’autocritique.

Le mouvement né le 22 février dernier est porteur de toutes les frustrations et de tous les espoirs accumulés depuis 57 années. Il constitue un test historique de la capacité du peuple algérien à franchir une étape qualitative décisive vers une émancipation d’une autre nature.

 

L’Algérie plonge dans le flou constitutionnel

Quatre-vingt-dix jours après la démission du Président Abdelaziz Bouteflika, le mandat du président par intérim Abdelkader Bensalah arrive à son terme le 9 juillet. La fin de cette période de transition n’est pourtant pas synonyme d’une nouvelle ère, puisqu’aucune date d’élection n’a encore été prévue par les dirigeants algériens. Cette situation menace de plonger le pays dans un flou constitutionnel. En effet, cet intérim risque d’être prolongé de facto à défaut de candidat élu démocratiquement ; une situation non prévue par les textes fondateurs du pays susceptible d’attiser les tensions entre l’Etat et les manifestants déjà engagés dans des affrontements hebdomadaires depuis le mois de février.

Les dirigeants algériens, portés par leur légitimé historique liée à la guerre de libération, n’ont pas réussi à détendre la situation en annonçant la démission du Président Bouteflika le 9 avril. Ils trouvent face à eux une nouvelle génération de manifestants qui n’a pas vécu l’indépendance mais qui se souvient davantage de la violente guerre civile entre 1991 et 2002.

C’est probablement ce contexte qui explique l’extrême prudence et la maitrise de la violence de la part des acteurs, malgré l’illégalité du prolongement des fonctions d’Abdelkader Bensalah. Les dirigeants d’un côté cherchent à faire un pas vers les manifestants – via l’organisation d’élections – pour apaiser les mécontentements, tout en cherchant à maintenir leur influence sur le pays. De l’autre, les opposants au régime cherchent à marquer leur colère, sans tomber dans la violence afin de ne pas discréditer leur action. C’est enfin entre ces deux camps que vient se positionner l’armée, portée par son homme fort Ahmed Gaïd Salah. Sa position intermédiaire aurait pu le désigner comme le médiateur idéal. Mais le général Salah s’est positionné comme le véritable leader du pays. L’Hirak (le mouvement) le considère, au même titre que les autres dirigeants, comme un indésirable qui doit céder sa place.

De nombreux juristes et personnalités ont dénoncé cette crise constitutionnelle qu’ils considèrent comme un deuxième coup de force orchestré par les dirigeants après la décision de Bouteflika d’annuler les élections le 11 mars. Plus encore, c’est la durée indéterminée de cette situation qui irrite l’opposition au régime. Abdelkader Bensalah a en effet promis qu’il quitterait ses fonctions lors de l’élection démocratique de son successeur. Mais rien ne garantit au peuple algérien le bouleversement qu’ils attendent. La dernière tentative de scrutin s’est soldée par son annulation le 4 Juillet, faute de candidature sérieuse au poste. Et aucune date n’est encore prévue pour une prochaine élection.

Les perspectives de sortie de crise semblent limitées. Les gouvernants tentent d’apaiser la situation en appelant au consensus. Ils s’efforcent d’impliquer davantage la société civile dans la résolution du conflit, comme lors de l’organisation du Forum du Dialogue à Alger le 6 juillet dernier. Mais les manifestants maintiennent la pression et refusent catégoriquement de coopérer. La situation semble devoir s’éterniser, et interroge quant à son issue. Les adaptations du pouvoir aboutiront-elles à une pacification des relations, menant au maintien du « système » ancien amendé ? L’impatience des manifestants peut-elle déboucher sur un conflit violent ? Les scénarios sont nombreux, mais aucun ne semble pour l’instant se démarquer.

L’Algérie se trouve donc dans une impasse. Les dirigeants tentent de créer un consensus basé sur des réformes qu’ils ont évitées pendant de nombreuses années. Ils en payent le prix aujourd’hui en trouvant face à eux des manifestants opposés à la moindre de leur décision. Chaque camp semble pour l’instant vouloir rester dans sa logique, formant un verrou difficile à dégripper.

Manifestants à Alger, 5 juillet, tous droits réservés

Algérie : entre contestations et vide constitutionnel

Manifestation à Alger, le 31 mai 2019.
Tous droits réservés.

En Algérie, depuis le départ du président Abdelaziz Bouteflika, le lieutenant-général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée de Terre et ancien fidèle du régime, incarne l’homme fort du pays et s’est érigé en seul interlocuteur du peuple. Face à la pression de la rue, Gaïd Salah prône « un dialogue », que la population rejette, déplorant le manque de transition et réclamant toujours la fin des « symboles de l’ancien régime ».

Sans surprise, le 1er juin 2019, le Conseil constitutionnel algérien a annulé l’élection présidentielle du 4 juillet prochain : « le Conseil constitutionnel s’est prononcé par décision du 1er juin 2019 pour le rejet des dossiers de deux postulants à la candidature, inconnus du public, ayant déposé des dossiers auprès de lui, et conclu à l’impossibilité d’organiser l’élection présidentielle à la date prévue ». L’actuel chef de l’Etat par intérim, Abdelkader Ben Salah, conserve donc son poste jusqu’à la tenue de l’élection présidentielle, dont la date n’est pas définie.

Cette annonce intervient le lendemain du 15ème vendredi de hirak en Algérie. Après plus de trois mois de contestation et malgré le départ du président malade, le mouvement populaire se maintient, en attente de la chute du régime. Le journal El Watan souligne la « détermination » qui « renseigne sur le degré de conscience des manifestants, qui, après avoir remporté d’importantes victoires, veulent poursuivre leur combat ». Devant l’immobilisme du régime, le journal déclare que « le combat sera long ».

A l’annonce du report du scrutin, le média TSA a dénoncé « l’artifice juridique » discutable mis en place pour conserver un cadre constitutionnel. Selon lui, si le Conseil constitutionnel espère que sa décision soit prise au sérieux, « le pouvoir devra donner quelques garanties », notamment en termes de liberté. Entré dans une période de vide constitutionnel, Alger devra prendre des décisions politiques. Le report par deux fois de l’élection présidentielle – une première dans l’histoire algérienne – représente une victoire pour les manifestants mais ouvre par la même une nouvelle période d’incertitudes. Face à la mainmise de l’armée, tout laisse à penser que l’institution militaire a vocation à contrôler le dialogue avec la population. Pour autant, cette situation est susceptible d’envenimer le climat actuel en cristallisant le désaveu de la population envers les institutions étatiques.

Depuis le début des événements, les manifestations en Algérie conservent leur caractère pacifique, qui a fait la réussite du mouvement populaire. Au contraire, le régime est désormais confronté aux interrogations sur son respect des droits de l’Homme, notamment après le décès en prison du médecin et défenseur des droits de l’Homme Kamel Eddine Fekhar, le 28 mai dernier, des suites d’une grève de la faim. Provoquant l’indignation des Algériens, alors que la France a réagi et exprimé sa préoccupation, cette mort sème le doute. Le décès de Fekhar a en effet alerter l’opinion publique sur les conditions de détention des militants d’opposition, dans un régime qui maintient ses opposants en incarcération. Pour TSA, « les multiples cas d’atteinte aux droits de l’Homme constituent autant d’épines que le pouvoir se plante dans le pied ».

La vague de mobilisation en Algérie reste sans précédent et touche toutes les franges de la population. Dans un manifeste intitulé « Initiative pour un Etat de citoyenneté et des libertés », un groupe d’intellectuels a pris part au mouvement, appelant à l’instauration d’un Etat civil et démocratique, respectueux des droits citoyens et des libertés individuelles et collectives. Le collectif préconise de s’éloigner des facteurs de désunions, dit « secondaires ».

Peu investis, les islamistes se montrent prudents. Le chef du parti islamiste Mouvement de la société pour la paix (MSP), Abderrazak Mokri affirme comprendre les doutes de l’institution militaire concernant l’ouverture d’une éventuelle période de transition. Toutefois, le parti s’engage à renoncer à la prochaine élection présidentielle au profit d’« un candidat consensuel ».

L’Algérie se retrouve donc à la croisée des chemins. Si la volonté populaire en faveur d’un nouveau régime ne fléchit pas, les caciques du régime, usant de la répression, entendent conserver le pouvoir. Et il convient de s’interroger sur les intentions des religieux et sur le rôle qu’ils occuperont lors des prochaines étapes.

Algérie : espoir et incertitudes – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Manifestation à Alger, le 22 mars 2019.
Tous droits réservés.

Le “Printemps arabe” (à partir de 2011) a concerné plusieurs États arabes, de la Tunisie à la Syrie, de l’Égypte au Yémen. Il s’agissait soit de révoltes – Tunisie, Égypte, Bahreïn – soit de guerres civiles – Syrie, Libye, Yémen. Le Maroc a fait face en maintenant le mouvement qui s’était constitué dans des limites étroites en se servant d’arguments à caractère religieux : le roi “Commandeur des croyants” et “descendant du Prophète”. Quant à l’Algérie, tout le monde s’interrogeait : “pourquoi rien ne se passe dans ce pays ? “.

La singularité algérienne :

 Ceux qui s’étonnaient ainsi avaient oublié deux choses : d’une part l’Algérie avait vécu avant tous les autres “son” printemps, en octobre 1988. Cette année-là, des émeutes avaient éclaté dans plusieurs villes d’Algérie et l’armée avait tiré sur le peuple alors qu’elle se présentait comme “Armée Nationale Populaire ” (ANP). De ces événements est née une singularité algérienne : c’est le pouvoir qui a octroyé des libertés : dans la presse, l’opinion publique, les partis politiques. Il a fait preuve d’intelligence : la liberté d’expression comme soupape de sécurité et non une menace pour le régime. D’autre part, on ne peut pas comprendre l’inertie du peuple algérien, si l’on n’a pas à l’esprit la décennie tragique des années 1990 : un conflit interne au cours duquel la violence, sous toutes ses formes, s’est déchaînée et a frappé sans quartier tout le peuple de ce pays. Ce traumatisme profond explique en grande partie la torpeur, la léthargie dans lesquelles était plongée la population de ce pays. La candidature de A. Bouteflika pour un cinquième mandat a eu l’effet d’un électrochoc salutaire : des millions d’Algériens se sont réveillés et se sont mis en marche pour s’opposer à un diktat révélateur, selon eux, du mépris dans lequel les gouvernants les tenaient.

Tout ce qui a été si longtemps refoulé, mis sous le boisseau, resurgit mais pacifiquement jusqu’à présent. Les Algériens qui souffraient “chacun pour soi” redécouvrent qu’ils sont capables de vouloir, ensemble, la même chose : le départ du président.

L’armée, arbitre et décideur.

La singularité algérienne, c’est aussi la place et le rôle de l’armée. En effet, depuis 1962, elle est l’épine dorsale du régime qu’elle incarne.

Pour autant, l’approche réductrice de ceux qui se contentent d’affirmer : “le régime des généraux corrompus qui détournent à leur profit la rente pétrolière”, ne recouvre pas la réalité dans toute sa complexité. D’une part, l’armée n’est plus un monolithe. Tous les généraux ne sont pas corrompus et, dans ce domaine, la société civile est elle aussi atteinte par ce mal. D’autre part, l’ANP de 2019 n’est plus celle que dirigeait le président Boumediene qui était son chef, reconnu comme tel par tous.

L’Armée Nationale Populaire (ANP) s’est toujours présentée comme “la digne héritière de la glorieuse Armée de Libération Nationale” (ALN). C’est par l’armée, grâce à elle et par elle que s’est constitué l'”État” algérien depuis l’indépendance. Elle était la seule force organisée. L’armée algérienne n’est donc pas la “grande muette” comme c’est le cas en France et dans les pays à régime démocratique. Elle a ouvertement procédé à plusieurs coups d’État : le premier, dès 1962 contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), puis en juin 1965 quand le chef de l’ANP, le colonel Boumediene, a renversé le Président Ahmed Ben Bella. Elle est de nouveau intervenue en 1992 lorsque les “islamistes” du Front Islamiste du Salut (FIS) ont remporté le premier tour des élections législatives. Elle a empêché le déroulement du second tour. Son rôle a été vital pour le pays durant la décennie 1990 dans la lutte contre le terrorisme “islamiste”. Il ne faut donc pas s’étonner de la voir intervenir aujourd’hui encore dans le champ politique par les déclarations du chef d’état-major Gaïd Salah qui réclame l’application de la Constitution pour faire partir A. Bouteflika. Ce faisant, il viole lui-même la Constitution car selon cette “loi suprême” ce n’est pas à lui qu’incombe une telle initiative mais au président du Conseil constitutionnel. En fait, et cela en quelques semaines, il y a eu deux coups d’État : d’abord la décision de reporter les élections, ensuite l’intrusion du Général Gaïd Salah pour obtenir le départ de son chef. Selon la Constitution, le Conseil constitutionnel aurait dû se réunir “de plein droit” et proposer à l’unanimité au Parlement de déclarer l’état d’empêchement du Président de la République (article 88). Mais on risque de ne pas comprendre grand-chose au fonctionnement de ce régime si l’on s’en tient à la référence au Droit.

Un mouvement sans boussole :

 La Constitution en tant que concept qui fonde la légitimité du pouvoir politique est un produit d’importation dans le “Monde musulman” et pas seulement en Algérie. Ces pays se sont dotés de cette “loi fondamentale” d’où découle tout l’édifice institutionnel, sans en avoir l’intelligence. Ce qui prévaut dans ces pays est aux antipodes de l’État de droit. En effet, un pouvoir qui ne respecte aucune règle inflige une forme de violence au peuple qui se sent méprisé, humilié. À partir de cette réalité qui, tôt ou tard, devient insupportable, le meilleur et le pire peuvent advenir. Dans le premier cas, un changement de régime sans effusion de sang. Dans la seconde configuration, la plus effroyable, une guerre civile comme c’est le cas en Syrie. Cette tragédie pourrait être épargnée au peuple algérien, car il a la mémoire de ce qui s’est passé durant la décennie 90, c’est à dire un conflit interne qui a mené le pays au bord de l’implosion. Il convient aussi d’avoir à l’esprit une réalité : ceux qui manifestent contre le régime ne sont pas forcément tous des démocrates…Les plus nombreux se révoltent parce qu’ils n’en peuvent plus de vivre dans un pays où, selon leur perception, il y a d’un côté ceux qui s’enrichissent, souvent par la corruption, alors que d’autres sont condamnés au chômage et, pour certains, à braver la mort en traversant la Méditerranée dans des « coquilles de noix ». En tout état de cause, il ne s’agit pas d’une révolution. En effet, il manque le substrat intellectuel, culturel. Par exemple, les changements politiques majeurs – les révolutions – en Europe, en particulier en France (1789), ont été préparés en amont par la philosophie des Lumières. Il y a eu aussi une alliance de forces politiques qui avaient le même objectif. Des leaders ont émergé de ce mouvement irréversible, et ils avaient un programme propre à mobiliser le plus grand nombre de personnes. Ce n’est le cas ni en Algérie, ni dans aucun pays dit du “printemps arabe”. Souhaitons néanmoins que ces événements constituent l’une des étapes du long et difficile processus d’apprentissage de la culture démocratique.

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Quelle sera l’issue de ce mouvement ? Pour l’heure, il semble irréversible car le peuple algérien a réussi à extirper de son esprit la peur qui le paralysait. Mais tant qu’il sera inorganisé, sans programme et sans leader, il ne représentera pas une véritable alternative à la situation qui prévaut depuis des décennies, c’est à dire bien avant l’arrivée au pouvoir de A. Bouteflika en 1999. L’Algérie indépendante n’a produit ni femmes, ni hommes d’État. Elle souffre de l’incompétence et de la corruption de la plupart des membres de sa “classe politique”. Cette corruption concerne la société dans son ensemble. Le mal est profond et seul un changement des mentalités constituerait le remède approprié. Mais pour cela, il serait urgent de revoir de fond en comble le système éducatif. Dans ce domaine, vital pour l’avenir du pays, il y a de nombreuses oppositions, celle des “islamistes” n’étant pas la moindre. On retrouve alors le problème de l’identité dont la caractéristique est la fragmentation qui semble “oubliée” dans l’élan lyrique de la révolte contre le régime.