Grèce

Méditerranée orientale : entre initiatives chypriotes et mises en garde turques

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Lundi 26 novembre, le gouvernement chypriote, par la voix de son ministre de l’Energie Georgios LAKKOTRYPIS, a annoncé que les multinationales Total et Eni avaient répondu à un appel d’offres concernant les réserves offshores de pétrole et de gaz situées au large de l’île de Chypre. Les géants français et italien pourront explorer le bloc 7, situé dans la zone économique exclusive déclarée par la République de Chypre. Nicosie espère devenir à terme un acteur énergétique majeur dans la région.

La Turquie s’oppose depuis des années à l’exploration de ces gisements gaziers récemment découverts et en réclame la suspension. Ankara, dont les troupes sont présentes dans le nord de l’île, sur le territoire de la République turque de Chypre du Nord, non reconnue par la communauté internationale, prône au préalable une solution politique pour l’île.

En réaction à l’annonce chypriote, mardi 27 novembre, devant des représentants du parti présidentiel AKP, Recep TAYYIP ERDOGAN a mis en garde Chypre et ses soutiens, déclarant que la Turquie « ne laissera pas agir ceux qui veulent établir une hégémonie économique et politique en Méditerranée ». Le discours du chef de l’Etat turc n’a pas épargné l’Union européenne et en particulier la Grèce : « le comportement irresponsable de la Grèce et de l’administration chypriote-grecque, qui reçoivent le soutien de certains pays européens, sont devenus source de menace et de danger, à commencer pour elles-mêmes ».

Dans la journée, le ministère des Affaires étrangères grec a répondu à ces « déclarations provocantes ». Dans un communiqué, Athènes déclare que « les provocations turques nuisent à la stabilité de la région à un moment crucial et démontrent les faibles arguments juridiques de la Turquie ». Le pays assure continuer « en collaboration avec ses alliés et partenaires, à défendre le droit international et ses propres droits inaliénables ». Enfin, le ministère des Affaires étrangères grec souligne que les autres pays de la région, « malgré leur différence (…), reconnaissent que l’énergie doit être un pont favorisant le dialogue et la coopération ».

Ces derniers mois, le président ERDOGAN ne cesse de multiplier les déclarations  concernant les gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, dont il revendique une partie au profit de la Turquie et de la communauté turque chypriote, s’appuyant sur son interprétation de la délimitation des zones maritimes. L’Union européenne ne s’est plus prononcée sur ce sujet depuis le Conseil européen du 22 mars 2018, où elle demandait « d’urgence à la Turquie de respecter les droits souverains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles, conformément au droit de l’UE et au droit international ».

La conclusion d’un accord en novembre 2018 entre la Grèce, l’Italie, Chypre et Israël sur la pose future du plus long et plus profond au monde gazoduc, permettant à Chypre et Israël d’exporter leur gaz, pourrait envenimer davantage les relations d’Ankara avec ses voisins.

Tensions gréco-turques en Méditerranée orientale

La frégate de recherche turque Barbaros.
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Dans un NAVTEX publié le mardi 16 octobre 2018, la Turquie a indiqué que son navire « Barbaros » effectuait des recherches sismiques en Méditerranée orientale.

Dans un communiqué du mercredi 17 octobre, le ministère des Affaires étrangères grec affirme que ces recherches avaient lieu sur un segment de son plateau continental. Athènes rappelle que ces agissements turcs, relevant de l’illégalité, doivent bénéficier d’un accord préalable des autorités grecques et accuse Ankara d’une « nouvelle provocation » qui créerait des « tensions dans la mer Egée et la Méditerranée orientale ». Avec sa frégate « Nikiforos Fokas », la Grèce entend envoyer un « message d’avertissement aux Turcs provocateurs » et mettre fin à leurs activités.

Le 18 octobre, la Turquie, dans un communiqué de presse, commente sa recherche sismique dans ce qu’elle considère comme le « plateau continental turc ». En réponse aux accusations d’Athènes, Ankara rétorque que les « revendications irréalistes grecques » sont nuisibles aux relations bilatérales gréco-turques et à la stabilité régionale. Redoutant une escalade des tensions dans la région de la part de la Grèce, la Turquie affirme qu’elle continuera « d’exercer ses droits souverains découlant du droit international ».  Le porte-parole de l’AKP, Omer Celik a également condamné « les actions provocatrices » du ministre de la Défense grec sur son compte Twitter. De concert avec le gouvernement, la radio-télévision turque titre « Provocation de la Grèce en Méditerranée orientale », après qu’une navette d’appartenance grecque a « harcelé » le Barbaros.

La République de Chypre, non reconnue par la Turquie et estimant qu’Ankara a pénétré ses eaux territoriales, a publié un communiqué anti-NAVTEX qui déclare le document turc « nul et non avenu ».

Ces tensions autour du navire Barbaros illustrent les problèmes profonds de la région : l’Etat turc, n’acceptant pas les arbitrages internationaux concernant Chypre et les eaux grecques, applique une politique dans ce domaine une politique du déni.

Le NAVTEX turc a indiqué que son navire resterait dans la région jusqu’au mois de février. Les agissements turcs dans la zone transmettent un message politique fort, en l’occurrence la présence accrue de la Turquie dans la région, à l’heure où les forages de gaz offshore autour de Chypre suscitent agitations et convoitises. La position turque s’oppose sur ce sujet à ses voisins Egypte, Chypre et Grèce qui ont manifesté leur coopération régionale lors du 6ème Sommet tripartite.

Sommet tripartite Grèce-Egypte-Chypre

Poignée de mains entre Abdel Fattah AL-SISSI, Alexis TSIPRAS et Nikos ANASTASIADES durant le sommet tripartite Grèce-Chypre-Egypte, le 10 octobre
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Les présidents chypriote et égyptien, Nikos ANASTASIADES et Abdel Fattah AL-SISSI et le Premier ministre grec Alexis TSIPRAS se sont réunis à Elounda, en Crète, le 10 octobre 2018, à l’occasion du 6ème sommet Grèce-Chypre-Egypte.

Dans le cadre de ce partenariat trilatéral et sur la base de valeurs et d’intérêts communs, les Etats ont réaffirmé leur volonté d’élargir et d’approfondir leurs relations dans divers domaines. Dans la déclaration commune publiée par le gouvernement chypriote, les chefs d’Etats et gouvernement affirment reconnaitre que « les principes directeurs du partenariat tripartite sont le respect du droit international et les principes consacrés par la Charte des Nations Unies ».

Lors de ce sommet qui a aussi permis des réunions bilatérales, les chefs des trois délégations se sont félicités des avancées depuis le dernier sommet à Nicosie et ont discuté des nombreux enjeux de la région. Parmi les sujets discutés, les questions liées à l’immigration, à la Libye, à la Syrie, au conflit israélo-palestinien ou encore à la pollution et au tourisme ont fait l’objet de débats. Cette coopération trilatérale ayant pour but de lutter contre le terrorisme international et instaurer une sécurité à long terme, préfigure un partenariat renforcé entre l’Union européenne et l’Egypte et précède le sommet UE-Ligue arabe qui se tiendra au début de l’année 2019.

En termes énergétiques, les défis sont nombreux pour l’avenir. Les trois Etats entendent promouvoir une coopération énergétique dans les domaines des hydrocarbures, de l’électricité et des énergies renouvelables. Le débat des énergies a suscité d’importantes discussions, en rapport avec la découverte et l’exploitation prochaine de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale qui sont « d’une importance vitale pour la stabilité de la région », la sécurité énergétique s’érigeant en « pierre angulaire de la coopération énergétique trilatérale ».

Les chefs d’Etats et de gouvernement réunis ont exprimé le souhait de renforcer leur coopération par le biais d’une série d’accords concernant l’exploitation et le transfert de gaz naturel, conformément à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Ils entendent du même fait « poursuivre rapidement les négociations sur la délimitation de leurs frontières maritimes communes », en appelant Ankara à cesser ses activités illégales dans la ZEE chypriote. Par ailleurs, les 3 Etats ont également affirmé leur soutien « indéfectible » aux efforts menés par la République de Chypre dans sa recherche d’une solution globale au regard du droit international, dans un contexte d’« occupation militaire illégale par la Turquie ».

En réponse, Ankara, le 12 octobre, par le biais du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Hami AKSOY, se dit « consternée par les revendications injustifiées contre la Turquie ». En rappelant que les Chypriotes turcs sont copropriétaires de l’île, le pays accuse la partie grecque de l’île d’atrocités commises entre 1963 et 1974 et promet qu’il « continuera résolument de préserver ses droits et intérêts ». La Turquie fustige « ceux qui prennent des mesures au détriment des droits et intérêts légitimes de la République de Turquie et de la République turque de Chypre-Nord ».

La République turque de Chypre-Nord, indépendante depuis 1983 est un Etat non reconnu par la communauté internationale, à l’exception de la Turquie. La Conférence sur Chypre de juin 2017 n’ayant pas abouti « à un règlement durable, global et juste », le mandat des forces de l’ONU, présentes sur l’île depuis 1964, a été prolongé jusqu’au 31 janvier 2019.

Macédoine : tensions et blocages autour d’un nom

Jim MATTIS, Secrétaire à la Défense américain et Radmila SHEKERINSKA, Ministre de la Défense macédonienne à Skopje, le 17 septembre 2018.
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Le 17 septembre, Jim MATTIS, Secrétaire à la Défense des Etats-Unis, s’est rendu à Skopje, la capitale macédonienne, dénonçant une « campagne d’influence » de la Russie dans la région concernant le vote du référendum. En effet, la Macédoine doit faire l’objet le 30 septembre prochain, d’un référendum portant sur un changement de nom, les Macédoniens devant accepter ou non le nom de « Macédoine du Nord ».

Depuis l’indépendance de cette ancienne république yougoslave en 1991, la Grèce voit dans le maintien du nom Macédoine une usurpation de son héritage historique, une région grecque portant le même nom. Face au véto d’Athènes, le changement de nom est nécessaire pour une intégration à l’OTAN et une potentielle adhésion à l’Union européenne.

Les Etats-Unis affichent une position claire en faveur du oui, appuyés par les Etats occidentaux et affirment leur soutien au Premier ministre macédonien Zoran ZAEV. La Russie, par la voix de son ambassadeur auprès de l’Union européenne Vladimir TCHIJOV, avait estimé en juin 2018 que la volonté macédonienne de rejoindre l’OTAN était « une erreur pouvant avoir des conséquences ». Moscou est soupçonnée par les pays occidentaux de vouloir conserver une influence dans ses anciens territoires et de vouloir tenir les électeurs loin des urnes. Lui sont reprochés une campagne de désinformation en Macédoine par le biais des réseaux sociaux et le financement de groupes politiques pro-russes. L’ambassadeur russe à Skopje, Oleg SHCHERBAK, se défend, accusant le camp occidental d’exercer une « très forte pression médiatique et psychologique » sur les électeurs macédoniens tout en niant les faits qui lui sont reprochés. Les déclarations diplomatiques des deux parties engendrent la recrudescence des tensions près de deux semaines avant le référendum, cette supposée ingérence russe ayant déjà suscité une crise diplomatique entre Moscou et Athènes.

Si les médias macédoniens œuvrent majoritairement en faveur du oui, ce scrutin est consultatif. Le résultat obtenu devra faire l’objet à l’issue du référendum d’un vote par le Parlement à la majorité des deux-tiers.

L’Union européenne et les négociations interchypriotes

Rapport d’information de M. Didier MARIE, fait au nom de la commission des affaires européennes

n° 663 (2015-2016) – 2 juin 2016

Plus de dix ans après l’échec du plan des Nations unies, dit « plan Annan », les négociations pour la réunification de Chypre (kipriako), divisée depuis 1974, ont été relancées en mai 2015. Les dirigeants des deux communautés espèrent désormais aboutir à un règlement dans les prochains mois. Des questions cruciales ne sont pour autant pas encore tranchées, qu’il s’agisse des ajustements territoriaux, des modalités de restitution des propriétés des personnes déplacées ou des garanties de sécurité visant l’île, définies par un traité de 1960 dont la Grèce, le Royaume-Uni et la Turquie sont signataires. L’armée de cette dernière occupe aujourd’hui, au nord de l’île, 36 pour cent du territoire chypriote. Le gouvernement turc ne reconnaît pas, par ailleurs, la République de Chypre depuis 1963, date du retrait des représentants de la communauté turque de ses institutions.

L’ambition affichée par le plan Annan en 2004 était de permettre une adhésion à l’Union européenne d’une île réunifiée. Les incertitudes entourant la gouvernance du nouvel État et la question du retour des populations déplacées avaient néanmoins conduit les habitants de la République de Chypre à rejeter le dispositif par référendum. La réappropriation chypriote du processus par les dirigeants des deux entités comme l’absence de calendrier peuvent aujourd’hui dissiper l’impression d’une solution dans l’urgence, imposée par des acteurs extérieurs. Les négociations restent suivies de près par les Nations unies mais aussi par l’Union européenne, qui n’entend pas toutefois être partie prenante compte tenu du statut d’État membre de la République de Chypre.

Il n’en demeure pas moins que l’Union européenne dispose d’un rôle particulier à jouer dans ce processus. D’une part, parce que la réunification supposera l’intégration du nord de l’île – région dans laquelle elle mène déjà des actions de financement – en son sein et, d’autre part, parce que ces discussions interviennent au moment où, dans le contexte de la crise des migrants, une relance des négociations d’adhésion avec la Turquie est observée. Au-delà, la réunification aurait valeur de symbole au sein d’une Union européenne traversée ces dernières années par les séparatismes.

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