Gaïd Salah

Algérie : entre contestations et vide constitutionnel

Manifestation à Alger, le 31 mai 2019.
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En Algérie, depuis le départ du président Abdelaziz Bouteflika, le lieutenant-général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée de Terre et ancien fidèle du régime, incarne l’homme fort du pays et s’est érigé en seul interlocuteur du peuple. Face à la pression de la rue, Gaïd Salah prône « un dialogue », que la population rejette, déplorant le manque de transition et réclamant toujours la fin des « symboles de l’ancien régime ».

Sans surprise, le 1er juin 2019, le Conseil constitutionnel algérien a annulé l’élection présidentielle du 4 juillet prochain : « le Conseil constitutionnel s’est prononcé par décision du 1er juin 2019 pour le rejet des dossiers de deux postulants à la candidature, inconnus du public, ayant déposé des dossiers auprès de lui, et conclu à l’impossibilité d’organiser l’élection présidentielle à la date prévue ». L’actuel chef de l’Etat par intérim, Abdelkader Ben Salah, conserve donc son poste jusqu’à la tenue de l’élection présidentielle, dont la date n’est pas définie.

Cette annonce intervient le lendemain du 15ème vendredi de hirak en Algérie. Après plus de trois mois de contestation et malgré le départ du président malade, le mouvement populaire se maintient, en attente de la chute du régime. Le journal El Watan souligne la « détermination » qui « renseigne sur le degré de conscience des manifestants, qui, après avoir remporté d’importantes victoires, veulent poursuivre leur combat ». Devant l’immobilisme du régime, le journal déclare que « le combat sera long ».

A l’annonce du report du scrutin, le média TSA a dénoncé « l’artifice juridique » discutable mis en place pour conserver un cadre constitutionnel. Selon lui, si le Conseil constitutionnel espère que sa décision soit prise au sérieux, « le pouvoir devra donner quelques garanties », notamment en termes de liberté. Entré dans une période de vide constitutionnel, Alger devra prendre des décisions politiques. Le report par deux fois de l’élection présidentielle – une première dans l’histoire algérienne – représente une victoire pour les manifestants mais ouvre par la même une nouvelle période d’incertitudes. Face à la mainmise de l’armée, tout laisse à penser que l’institution militaire a vocation à contrôler le dialogue avec la population. Pour autant, cette situation est susceptible d’envenimer le climat actuel en cristallisant le désaveu de la population envers les institutions étatiques.

Depuis le début des événements, les manifestations en Algérie conservent leur caractère pacifique, qui a fait la réussite du mouvement populaire. Au contraire, le régime est désormais confronté aux interrogations sur son respect des droits de l’Homme, notamment après le décès en prison du médecin et défenseur des droits de l’Homme Kamel Eddine Fekhar, le 28 mai dernier, des suites d’une grève de la faim. Provoquant l’indignation des Algériens, alors que la France a réagi et exprimé sa préoccupation, cette mort sème le doute. Le décès de Fekhar a en effet alerter l’opinion publique sur les conditions de détention des militants d’opposition, dans un régime qui maintient ses opposants en incarcération. Pour TSA, « les multiples cas d’atteinte aux droits de l’Homme constituent autant d’épines que le pouvoir se plante dans le pied ».

La vague de mobilisation en Algérie reste sans précédent et touche toutes les franges de la population. Dans un manifeste intitulé « Initiative pour un Etat de citoyenneté et des libertés », un groupe d’intellectuels a pris part au mouvement, appelant à l’instauration d’un Etat civil et démocratique, respectueux des droits citoyens et des libertés individuelles et collectives. Le collectif préconise de s’éloigner des facteurs de désunions, dit « secondaires ».

Peu investis, les islamistes se montrent prudents. Le chef du parti islamiste Mouvement de la société pour la paix (MSP), Abderrazak Mokri affirme comprendre les doutes de l’institution militaire concernant l’ouverture d’une éventuelle période de transition. Toutefois, le parti s’engage à renoncer à la prochaine élection présidentielle au profit d’« un candidat consensuel ».

L’Algérie se retrouve donc à la croisée des chemins. Si la volonté populaire en faveur d’un nouveau régime ne fléchit pas, les caciques du régime, usant de la répression, entendent conserver le pouvoir. Et il convient de s’interroger sur les intentions des religieux et sur le rôle qu’ils occuperont lors des prochaines étapes.