France

La réémergence d’un projet d’armée européenne

Angela MERKEL et Emmanuel MACRON à Rethondes, pour la commémoration de l’armistice, le 10 novembre 2018.
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Dans un entretien à Verdun pour Europe 1 diffusé mardi 6 novembre 2018, le président français Emmanuel MACRON a exprimé sa volonté de créer une « vraie armée européenne ». Le chef de l’Etat a plaidé en faveur de ce projet, capable de « protéger » l’Union européenne « à l’égard de la Chine, de la Russie et même des Etats-Unis ».

Si Vladimir POUTINE considère cette initiative comme « un processus positif du point de vue du renforcement du caractère multipolaire du monde », les déclarations du chef de l’Etat français ont provoqué une réaction du président américain. Accusant Paris de promouvoir une armée européenne concurrente des Etats-Unis et de l’OTAN et déclarant les propos de son homologue français « très insultants », Donald TRUMP s’est de nouveau exprimé, mardi 13 novembre, dans une série de tweets à l’encontre du président français.

Face aux accusations de son homologue américain, Emmanuel MACRON a évoqué samedi une « confusion » mais continue d’affirmer la volonté d’une autonomie européenne. L’UE bénéficierait d’une plus grande marge de manœuvre en matière de défense et pourrait assurer les missions de la politique de sécurité et de défense communes. Premier président français à évoquer publiquement « une armée européenne », Emmanuel MACRON a instauré, dans cette optique, l’Initiative européenne d’intervention (IEI). Lancé en juin 2018, ce projet qui se place dans la logique du discours à la Sorbonne du président de la république en septembre 2017, a pour but de développer une culture stratégique européenne, à plusieurs Etats, afin de pouvoir mener plus facilement des opérations militaires en commun.

Les propositions françaises sont rejointes par l’Allemagne. La chancelière allemande Angela MERKEL, devant le Parlement européen à Strasbourg, a défendu l’idée d’une armée européenne mardi 13 novembre. Assurant que cette armée ne remettra pas en cause l’OTAN, la chancelière allemande a réitéré sa proposition de « conseil de sécurité européen » afin de renforcer la politique extérieure de l’Union européenne.

Toutefois, les avis sont partagés sur la faisabilité et la légitimité d’une telle initiative. A titre d’exemple, le général de VILLIERS, ancien chef d’état-major considère « impossible » une armée européenne où les forces serait juxtaposées, fusionnées afin d’en faire des unités de combat « aux ordres d’un état-major hypothétique à Bruxelles ». Jean-Yves le DRIAN, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, a déclaré au début de l’année 2016, alors qu’il était ministre de la Défense du président François Hollande : « C’est aux Etats qu’il appartient en premier d’entretenir une défense forte, et c’est aux plus importants d’entre eux de montrer la voie en Europe ».

La vision d’Emmanuel MACRON consiste en une Europe forte, indépendante et autonome militairement et notamment vis-à-vis des Etats-Unis. Toutefois, si le couple franco-allemand affiche une position unie, d’autres pays européens semblent envoyer le message inverse. Alors que la défense européenne dépend pour une grande part du maintien d’une industrie de défense, la Belgique et la Pologne ont choisi d’opter ces derniers mois pour des armements américains. 

Le thème emblématique de « l’armée européenne » sous-tend les choix fondamentaux qui n’ont jamais été tranchés par les Européens depuis 30 ans et qui imposent de répondre à trois questions : quelle unité de destin ? quel effort de défense acceptable ? quelle autonomie vis-à-vis des Etats-Unis ?

Nouvelle escalade des tensions à Gaza

Le bâtiment abritant al-Aqsa TV, la télévision du Hamas, bombardé par l’armée israélienne, le 12 novembre 2018.
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Après plus de sept mois d’affrontements entre Israël et Gaza, contrôlé par le Hamas, un blocus de l’enclave palestinienne avait conduit à l’instauration d’un calme précaire. Pourtant, dimanche 11 novembre, Gaza s’est de nouveau embrasé et fait face à la plus violente confrontation avec Israël depuis la guerre de 2014.

Le 11 novembre, les forces spéciales israéliennes ont mené une incursion secrète à Gaza, mais ont été surprises par une brigade d’al-Qassam, le bras armé du Hamas. En représailles à l’intervention des forces armées israéliennes pour dégager leurs soldats, le Hamas et le Jihad islamique ont tiré des roquettes et obus de mortier. Outre la mort d’un lieutenant-colonel de Tsahal, au moins sept personnes ont péri depuis dimanche du côté palestinien et des blessés sont à déplorer dans les deux camps.

Gaza est depuis devenu le théâtre d’un chassé-croisé ininterrompu entre les centaines de tirs de roquettes palestiniens et les frappes aériennes israéliennes en riposte. Mardi 13 novembre au matin, plus de 400 roquettes et obus de mortier ont été tirés depuis la bande de Gaza, dont plus d’une centaine ont été interceptés par le Dôme d’acier israélien. Pour le porte-parole de l’armée israélienne, Jonathan CONRICUS, il s’agit du « barrage de projectiles le plus intense en un seul jour depuis la guerre de 2014 », le Hamas et le Jihad islamique ayant accru leur arsenal militaire ces dernières années. En réponse, l’armée israélienne procède à des raids aériens et a déployé ses avions de combat, ses hélicoptères et ses chars. Israël a détruit des bâtiments affiliés au Hamas tels que les studios de la chaine de télévision du Hamas, Al-Aqsa TV.

S’agissant de la communauté internationale, les Nations Unies et l’Egypte ont poursuivi leurs efforts dans le dessein de parvenir rapidement à un cessez-le-feu et appellent les deux parties à la mesure. Quant à la France, elle « condamne avec la plus grande fermeté les nombreux tirs de roquettes revendiqués par le Hamas » et « demande la cessation immédiate de ces actions inacceptables et injustifiables » appelant « les parties à éviter un nouveau cycle de violences dont les populations civiles seraient les premières victimes ». Mardi 13 novembre 2018, la Turquie, « préoccupée par la nouvelle vague de violence à Gaza », exhorte la communauté internationale à « prendre les mesures nécessaires pour mettre fin aux attaques israéliennes ».

A Paris, alors que les chefs d’Etats s’étaient réunis pour commémorer l’armistice de 1918, Benyamin NETANYAHOU a écourté son séjour face à cette situation inquiétante. Si l’embrasement de la bande de Gaza n’est pas inédit, la surenchère à laquelle se livrent les deux camps peut mener à une nouvelle guerre.

Colonisation, islam et laïcité

Compte rendu de la conférence éponyme prononcée par Pierre-Jean LUIZARD, le 9 novembre 2018. Les analyses historiques décrites ci-dessous représentent les seules opinions du conférencier et n’engagent pas l’institut FMES.

L’historien Pierre-Jean LUIZARD et le vice-amiral d’escadre (2s) et directeur des opérations de l’institut FMES Pascal AUSSEUR, le 9 novembre 2018.

 

L’institut FMES a eu le plaisir de recevoir l’historien Pierre-Jean LUIZARD, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’islam contemporain au Moyen-Orient. Auteur de nombreux ouvrages, il reçoit en 2015 le Prix Brienne du livre géopolitique pour Le Piège Daech – l’État islamique ou le retour de l’Histoire .

Pendant plus d’une heure, Pierre-Jean LUIZARD a fait un retour sur le « roman national français » pour permettre de comprendre le rapport complexe à la laïcité qu’ont les sociétés musulmanes contemporaines à travers le prisme original de la colonisation du XIXème siècle.

La colonisation a pris de multiples formes et a connu plusieurs périodes. La conférence a porté sur les choix et les formes de la colonisation française au XIXème siècle. Le but de la conférence n’était pas de faire une contre histoire mais de confronter l’histoire française à une autre approche, celle du colonisé.

  • Une colonisation à la mission civilisatrice

Si le Nouveau Monde avait été colonisé avec des objectifs apostoliques, Monsieur LUIZARD explique que la colonisation du XIXème siècle en France ne s’est pas faite selon un idéal religieux mais au nom d’une mission civilisatrice, justificatrice des entreprises d’occupation et de domination militaires.

Il précise que la France, héritière des Lumières, s’est donnée le rôle de coloniser les sociétés considérées comme insuffisamment civilisées. Leur attachement à la religion était le critère clé. Une société sécularisée telle que la France de la Révolution était donc plus civilisée que les sociétés musulmanes où l’attachement aux principes religieux est fort et où religion et politique sont liés.

Cette vision des élites républicaines et laïques de l’époque a justifié la colonisation. Pourtant, nous explique l’historien, elle était en partie erronée. L’Empire ottoman, qui régnait sur la majeure partie du monde arabe, différenciait les sphères politique et religieuse à travers deux fonctions différentes incarnées par une seule et même personne : le sultan et le calife. La vision du calife a été peu à peu abandonnée, le chef de l’empire ottoman ne se présentant qu’en sultan.

Pierre-Jean LUIZARD insiste sur les fondements de la colonisation à l’époque à travers deux idées principales :

    • La colonisation, en particulier du monde arabe, contrairement à une idée reçue, n’a pas été le fait de la droite ou de l’extrême droite. Elle ne s’est pas réclamée à l’époque des camps clérical ou royaliste mais a été le fait des républicains sous la IIIème République.
    • La légitimation de la colonisation civilisatrice s’est faite à géométrie variable. Alors qu’elle s’est proclamée au nom d’idéaux républicains et laïcs, ce qui était valable en métropole ne l’était pas dans les colonies. La colonisation a donné lieu à des retournements systématiques des élites républicaines et laïques voire à des « reniements » afin de justifier ce système colonial. Les musulmans n’ont jamais pu prétendre à ces mêmes principes présentés pourtant comme légitimant la colonisation.
  • La campagne d’Egypte de Napoléon Bonaparte

De 1798 à 1801, se tient la campagne d’Egypte. Au lendemain de la Révolution française et dans le contexte du Directoire, il s’agit de la première exportation coloniale dite « révolutionnaire ». Napoléon Bonaparte, se pensant comme la réincarnation d’Alexandre le Grand, veut priver son ennemi historique, la Grande Bretagne, des liens terrestres et maritimes qu’elle entretient avec sa plus grande colonie, les Indes. Il entend proclamer en Egypte une République française d’Egypte. Le pays, partie intégrante de l’Empire ottoman, était en réalité aux mains des mamlouks (anciens esclaves venus du Caucase ou de Crimée ), dirigeant au nom du sultan mais ayant fait un Etat propre.

La mission que s’est donnée Napoléon Bonaparte était de libérer les Egyptiens des « étrangers » afin d’établir une souveraineté dans le pays. Ces principes de liberté ou de république étaient inconnus pour les Egyptiens qui n’ont, de fait, pas compris le message du souverain français. Napoléon Bonaparte s’engage donc dans une guerre contre les mamlouks et établit en Egypte une politique concordataire : la religion est sous le contrôle de l’Etat. Dès lors, il lance une opération de séduction envers la notabilité religieuse égyptienne en vantant les principes de l’islam. Il affirme le profond respect qu’il a pour cette religion.

Du côté des Egyptiens, les batailles ordonnées par Napoléon Bonaparte donnent à voir la réalité de cette expédition en Egypte. Cette dernière étant onéreuse et le souverain français n’ayant pas les moyens de ses ambitions, Napoléon Bonaparte a décidé de faire payer au peuple égyptien un impôt qui a engendré révoltes et famine. Pour taire les soulèvements, il a fait décimer les hommes dans chaque village incapable de payer les impôts. Selon les estimations d’historiens et mémoristes égyptiens, la répression au refus dû à l’imposition aurait fait entre 40 000 et 50 000 morts durant les trois années d’occupation.

Deux événements majeurs sont à retenir :

  • La révolte du Caire du 20 octobre 1798 qui a été matée en deux jours, entrainant la mort de plus de 10 000 Egyptiens.
  • La révolte du Delta du Nil où l’ensemble de la population mâle d’un village a été décapitée et les têtes exhibées sur une place dans la capitale égyptienne.

Face à la coalition militaire contre lui (Empire ottoman, Grande Bretagne et Russie), Napoléon Bonaparte se rend en Syrie et en Palestine où il fait tomber les villes de Saint-Jean d’Acre (après six mois de siège) et de Jaffa où il décime la garnison s’étant rendue. Jaffa retient de Napoléon Bonaparte un tyran s’étant servi d’idéaux révolutionnaires pour cacher une entreprise de domination coloniale.

 

  • L’influence saint-simonienne

Les saint-simoniens sont influents dans le contexte post-révolutionnaire puisqu’ils se réfèrent aux idées des Lumières. Leur théorie est celle d’un développement des pays pauvres afin de les civiliser. En développant ces pays, ils se détacheraient par nature de leur croyance religieuse et tendraient vers une sécularisation permettant la laïcité. L’Europe, pour les saint-simoniens, a une mission civilisatrice, cette mission nécessitant des voies de communication. La principale voie est le canal de Suez (Ferdinand de Lesseps étant un ancien saint-simonien).

En Egypte et en Algérie, les saint-simoniens bénéficient d’une grande influence, en particulier sous Napoléon III, période durant laquelle a été pensé le projet de Grand royaume arabe, abandonné avec la proclamation de la IIIème République. Les saint-simoniens légitiment un discours colonial : tout le monde peut être citoyen français mais l’islam étant trop présent, la citoyenneté doit être conditionnée à un abandon du statut personnel, en l’occurrence l’appartenance à une religion.

  • Citoyenneté et décret Crémieux en Algérie

Le statut personnel régit, en Algérie, la vie des Musulmans et des Juifs. En 1869, un sénatus-consulte de Napoléon III donne le choix aux indigènes algériens de rester indigènes et de fait d’obtenir la nationalité française mais sans être citoyen à moins d’abandonner leur statut personnel. Seulement quelques centaines de Musulmans et de Juifs ont accepté de devenir citoyens, le statut personnel étant constitutif de leur identité pour ces indigènes qui ne se sentaient pas français.

La fin du Second Empire avec la défaite de Sedan, laisse place à la IIIème République en 1870. A travers le décret Crémieux, ce régime va imposer par décret ce que le Second Empire avait laissé au libre choix des Algériens. Ce décret porte le nom d’Adolphe CREMIEUX, un homme politique radical socialiste, anti-religieux et franc-maçon mais issu d’une famille juive d’Avignon. CREMIEUX s’est donné pour mission de civiliser les communautés juives de Méditerranée en leur octroyant par décret la citoyenneté française. Ainsi, la communauté juive d’Algérie est devenue française de façon autoritaire.

A la même période, les élites républicaines et laïques font le choix de donner la citoyenneté française aux colons d’origines européennes (espagnole, italienne, maltaise). Cet octroi n’a pas posé de problème.

De fait, l’islam s’érige véritablement en religion du colonisé. Les musulmans algériens sont les seuls confrontés au choix entre la citoyenneté française et l’abandon du statut personnel. Le défendre renvoyait à défendre leur identité.

Si les élites de la IIIème République ont pensé la loi de 1905, ils vont s’opposer à son application en Algérie. A cette loi s’ajoute ainsi un décret en 1907 : les Chrétiens et les Juifs d’Algérie se voient appliquer les mêmes droits qu’en métropole mais pour les musulmans, les biens habous[1] qui servent à financer les cultes musulmans sont confisqués. Une indemnité coloniale va être fixée et l’Etat va fournir des fonctionnaires. Cette politique a fait de l’islam une ressource idéologique anticoloniale. En parallèle des mosquées officielles où les discours de culte doivent être soumis à la préfecture, les mosquées clandestines fleurissent.

Jusqu’en 1962, l’Etat français va considérer les musulmans algériens comme des indigènes et continuer d’appliquer ces principes du XIXème siècle.

  • Des élites républicaines, laïques et colonisatrices

Jules FERRY s’est fait le chantre de la colonisation après l’avènement du décret Crémieux. S’il est connu pour son rôle en faveur de l’éducation, il a été l’instigateur de trois lois entre le 16 juin et le 29 juillet 1881 :

  • Ecole primaire gratuite et obligatoire pour les enfants de moins de 16 ans
  • Liberté de la presse et d’opinion
  • Code de l’Indigénat : instauré en 1881 en Algérie jusqu’à l’indépendance en 1962, il est appliqué dès 1887 à l’ensemble des colonies. Il s’agit d’un statut « entre la citoyenneté et l’esclavage » qui octroie un statut spécial aux indigènes, astreints à une justice expéditive, à des peines collectives et à la restriction de certains droits.

Dans un contexte de ressentiment envers l’Allemagne, Jules FERRY déclare devant la Chambre : « La colonisation est le prix du patriotisme » et « la colonisation est la fille de la politique industrielle ». Cette colonisation a été ardemment défendue par ces élites républicaines. Face aux députés de droite réticents pour des raisons économiques et pour qui la récupération de l’Alsace Lorraine était la priorité, Jules Ferry argue la mission civilisatrice des « races supérieures » qui ont des devoirs vis-à-vis des « races inférieures ». Pour Jules FERRY il s’agit d’un sujet culturel et non ethnique, les « races inférieures » ayant vocation à rattraper leur retard au terme de plusieurs générations à travers l’éducation et notamment l’école.

En 1892, Jules FERRY se rend en Algérie lors d’une commission sénatoriale et s’aperçoit de la nature réelle de la domination coloniale. Il estime que les colons ont trahi la colonisation. En réponse, il fait débarquer l’armée française en Tunisie, le protectorat étant proclamé en 1881, afin de montrer aux colons algériens ce que signifie une « bonne colonisation ».

Les opposants à la colonisation dans le camp républicain laïc sont rares. Jean JAURES et Georges CLEMENCEAU en font partie. Georges CLEMENCEAU est l’un des seuls à remettre en cause le discours civilisateur de Jules FERRY. Anticolonial quand il est dans l’opposition, il mène cependant une politique toute autre une fois au pouvoir. S’il se dit contre la colonisation, il avoue faire une exception pour le Maroc afin que l’Allemagne ne s’empare pas du territoire. En 1920, dans un contexte d’après-guerre et à l’issue des accords de Sykes-Picot, les élites républicaines et laïques avec en chef de file Georges CLEMENCEAU, ministre de la Guerre et président du Conseil, vont vouloir se partager le Moyen-Orient avec la Grande-Bretagne. Lloyd George et Georges CLEMENCEAU se rencontrent afin de procéder à un « marchandage » entre deux puissances coloniales : Mossoul et la Palestine reviennent à la Grande-Bretagne tandis que la France bénéficie du Liban et la Syrie.

La France, dirigée par des élites républicaines et laïques, va se projeter dans la région de façon chrétienne. En métropole, une loi de 1901 expulse les congrégations catholiques et l’Eglise perd le monopole sur l’enseignement. Ainsi, les congrégations jésuites et dominicaines vont essaimer dans l’empire colonial. Pour servir la politique française, dont l’objectif était de contrer les majorités arabes, le pouvoir va collaborer avec les congrégations. Ainsi, le Moyen-Orient va être divisé sur des bases confessionnelles. Le Liban qui est à l’origine une région de Syrie, en est une parfaite illustration. Sur le même schéma, sont proclamés l’Etat des Druzes et l’Etat des Alaouites. La France a donc séduit les minorités afin de les opposer à la majorité arabe sunnite.

Cette politique connaît un revers à travers la révolte des Druzes. La France avait clientélisé les grandes familles druzes mais en 1925, ces derniers se révoltent, ne voulant plus accepter de trahir la cause arabe nationale syrienne et le roi Fayçal. Les élites républicaines et laïques ont alors rendu coupable l’état-major, considéré comme catholique. Ces « deux France » se sont accusées tour à tour. Finalement, la révolte a été matée, la région de la Ghouta bombardée massivement, faisant en trois jours entre 30 000 et 40 000 morts.

A partir des années 1920, la France connaît un revirement. Le parti anticolonial, historiquement à droite, va passer à gauche et le parti colonial est justifié à droite et à l’extrême droite. Du point de vue des colonisés qui ont fait face à plus d’un siècle de discours républicains se réclamant de la laïcité, celle-ci est donc perçue comme une arme contre leur identité religieuse. Pour Pierre-Jean LUIZARD, ce phénomène explique que les musulmans issus des colonies françaises perçoivent les discours laïcs comme un discours d’oppression. Encore aujourd’hui, les répercussions de cette politique résonnent encore avec ce slogan islamiste qui proclame « la laïcité est l’arme des nouveaux croisés ». Toutefois, l’historien met en garde contre les anachronismes : la contradiction entre la colonisation et les idéaux républicains n’était pas totalement perceptible à l’époque. Elle est en revanche présente dans la construction intellectuelle de nombreux musulmans en France et dans leurs pays d’origine.

[1] Le bien Habous ou Wakf est donc un système juridique selon lequel le droit de propriété de certains biens se trouvent immobilisés et leurs revenus sont consacrés exclusivement dans le cadre du fonctionnement d’une oeuvre pieuse ou d’une fondation d’intérêt général, sans aucune limitation dans le temps (mosquée, hôpital, Université).

 

Yémen : les appels pour mettre fin au conflit

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Depuis 2015, le Yémen est le théâtre d’affrontements violents entre les Houthis et les forces loyales au président Hadi. L’intervention en faveur de ces dernières d’une coalition dirigée par l’Arabie Saoudite du prince héritier Mohamed ben SALMAN, a aggravé le conflit et occasionné une famine dévastatrice. Pour les Nations Unies, il s’agit de la « pire crise humanitaire au monde ». L’affaire KHASHOGGIa considérablement affecté la crédibilité de Riyad sur la scène internationale et sa légitimité au Yémen pâtit de ce meurtre. Le royaume wahhabite fait l’objet de pressions de la part des puissances occidentales, mais le revirement de son plus fidèle allié en Occident, les Etats-Unis, sera déterminant.

Le 30 octobre 2018, par la voix de Mike POMPEO, secrétaire d’Etat américain, Washington réclame en effet la fin du conflit yéménite : « les Etats-Unis appellent toutes les parties à soutenir l’envoyé spécial des Nations Unies, Martin GRIFFITHS, dans la recherche d’une solution pacifique au conflit au Yémen ». Les Etats-Unis demandent « la cessation des hostilités », qu’il s’agisse des « frappes de missiles et de drones depuis les zones contrôlées par les Houthis en direction du royaume d’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis » mais également des « frappes aériennes de la coalition (…) dans toutes les zones peuplées du Yémen ». En recommandant le recours à la voie politique, les Washington considère qu’« il est temps de mettre fin à ce conflit, de le remplacer par un compromis et de permettre au peuple yéménite de guérir par la paix et la reconstruction ». Les Etats-Unis réclament l’ouverture de négociations de paix d’ici trente jours. La déclaration américaine surprend, l’administration de Donald TRUMP n’ayant jamais caché son soutien à l’Arabie saoudite.

A Washington pourtant, l’opposition, notamment au Congrès, espérait depuis des mois que Donald TRUMP incite Riyad à plus de discernement dans la conduite de cette guerre. D’ailleurs, mardi 30 octobre, le New York Times a publié un articlealertant sur la situation au Yémen, entrecoupé par des photographies glaçantes d’enfants yéménites mourant de faim.

Dans les capitales européennes, un débat a émergé quant à la fourniture d’armes à l’Arabie saoudite. La ministre des Armées, Florence PARLY, invitée de l’émission de Jean-Jacques BOURDIN sur BFM-TVmardi 30 octobre, assure que « la France est un fournisseur modeste d’armes à l’Arabie saoudite ». Toutefois, la ministre affiche un positionnement clairement défavorable à l’encontre de cette guerre, déclarant qu’ « il est plus que temps qu’elle cesse ».

Les déclarations française et américaine rejoignent les positions des associations et ONG, à l’instar d’Amnesty Internationalqui militent depuis des mois afin d’interpeler la communauté internationale sur les atrocités commises à Sanaa.

Les différentes parties yéménites se montrent cependant réticentes à l’idée d’un accord commun, suggéré par Mike POMPEO et par l’ONU le 14 avril 2015 au travers de la résolution 2216. Selon les estimations d’Acled (The Armed Conflict Location & Event Data Project), une organisation indépendante chargée de collecter les données des violences politiques étatiques, plus de 50 000 personnes sont mortes entre janvier 2016 et septembre 2018 dans ce pays de 22 millions d’habitants où 8,4 millions ont besoin d’aide et de protection selon les Nations Unies.

 

Syrie : sommet inédit entre la France, la Turquie, la Russie et l’Allemagne

Angela MERKEL, Vladimir POUTINE, Recep Tayyip ERDOGAN et Emmanuel MACRON à Istanbul le 27 octobre.
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Samedi 27 octobre 2018, se sont réunis à Istanbul les présidents turc, français et russe, Recep Tayyip ERDOGAN, Emmanuel MACRON et Vladimir POUTINE ainsi que la chancelière allemande Angela MERKEL. Ce sommet quadrilatéral, auquel s’est joint l’émissaire des Nations Unies pour la Syrie, Staffan de MISTURA, avait pour thème l’amorce d’une solution politique en Syrie.

Dans une déclaration commune, les quatre chefs d’Etat et de gouvernement ont exprimé leur « inquiétude commune concernant les risques et les menaces du conflit pour la sécurité régionale comme pour la sécurité et la stabilité mondiale ». Ce sommet intervient afin de préserver la fragile trêve à Idlib, dernier bastion des insurgés, situé au nord-ouest du pays. Alors qu’un cessez-le-feu précaire a été négocié entre la Russie, la Turquie et la Syrie, les jihadistes entendent poursuivre le combat. En représailles, des frappes du régime ont fait sept morts vendredi 26 octobre. Pour le Président français, l’enjeu est « la stabilité en Syrie pour éviter un nouveau désastre humanitaire ».

Cette rencontre quadrilatérale est inédite s’agissant de ce conflit qui a causé la mort de plus de 360 000 personnes et engendré le départ massif de dizaines de milliers de déplacés et réfugiés. Si aucune annonce majeure n’était attendue à l’issue de ce sommet aux « attentes modestes », cette réunion est l’occasion pour les quatre dirigeants de trouver des terrains d’entente pour l’avenir du régime de Damas. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri PESKOV a d’ailleurs appelé à « harmoniser les positions ».

Moscou et Ankara occupent, avec Téhéran, le devant de la scène concernant la situation en Syrie, où ils y ont investi d’importantes ressources militaires. Le rôle de Paris et Berlin, membres du « small group » (Allemagne, Arabie saoudite, Égypte, États-Unis, France, Jordanie et Royaume- Uni) en charge de trouver une solution politique à la Syrie, est éclipsé par les actions iraniennes, turques et russes. Par le biais d’une coopération solide avec la Turquie, hôte de ce sommet, les deux principales puissances de l’Union européenne espèrent revenir au premier plan des négociations.

De fait, les quatre Etats, en réaffirmant « leur fort engagement à la souveraineté, l’indépendance, l’unité et l’intégrité territoriale de la République arabe syrienne et aux principes de la Charte des Nations Unies », soulignent « leur ferme conviction qu’il ne peut y avoir une solution militaire pour régler ce conflit ». Ils préconisent ainsi un « processus politique négocié, en rapport avec la résolution 2254 » de 2015 et insistent sur une « coordination internationale dans le but de trouver une solution crédible et durable au conflit syrien ». Les discussions ont également abordé le retour des personnes réfugiées et déplacées dans de bonnes conditions. En s’engageant à travailler conjointement dans le dessein de « créer des conditions de paix et de stabilité en Syrie », les Etats affirment « renforcer le consensus international ».

Le Président français s’était entretenu le 21 octobre avec son homologue américain, Donald TRUMP et avait, entre autres sujets, « abordé la situation en Syrie ». Les Etats-Unis et l’Iran sont les grands absents de ce sommet à la configuration exceptionnelle, qui réunit des Etats aux avis divergents sur l’avenir de Bachar al-ASSAD mais partageant l’objectif commun d’une Syrie stable.

XVIIème Sommet de la Francophonie à Erevan

Le discours d’Emmanuel MACRON à Erevan lors du XVIIème Sommet de la Francophonie
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Le XVIIème Sommet de la Francophonie s’ouvrira jeudi 11 octobre à Erevan. Dans une Arménie comprenant 200 000 locuteurs francophones, les 84 Etats et gouvernements représentés au sein de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) se réuniront autour du thème « Vivre ensemble dans la solidarité, le partage des valeurs humanistes et le respect de la diversité : source de paix et de prospérité pour l’espace francophone ». L’OIF organise un sommet tous les deux ans depuis 1986, afin de définir les grandes orientations politiques de la francophonie.

La langue française, parlée par 274 millions de locuteurs à travers le monde, est à ce jour la 5ème langue mondiale, derrière le mandarin, l’anglais, l’espagnol et l’arabe et la 3ème langue des affaires après l’anglais et le mandarin. Pratiquée sur tous les continents, le nombre de francophones est en forte augmentation, notamment en Afrique. Le français est utilisé dans les enceintes multilatérales à l’instar de l’ONU, de l’OMC ou des instances européennes et africaines, faisant de la langue un vecteur de communication internationale. Sa diffusion est une priorité pour la diplomatie française, la francophonie étant devenue constitutionnelle par le titre XIV, article 87 qui stipule : « la République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les Etats et les peuples ayant le français en partage ». Le Président de la République est chargé de déterminer la politique générale en matière de francophonie et représente Paris lors des Sommets.

Dans la capitale arménienne, 58 Etats et gouvernements membres seront joints par 26 observateurs de l’OIF, l’organisation ayant pour dessein de contribuer à certaines valeurs telles que la diversité culturelle, la paix, la gouvernance démocratique, l’Etat de droit ou la question environnementale. Dotée d’un budget annuel de 85 millions d’euros, l’OIF entend également prévenir les conflits au sein de l’espace francophone et diffuser les droits de l’homme. L’éventuelle adhésion de Riyad qui a exprimé le vœu de rejoindre l’OIF pose le débat des limites de l’organisation qui a doublé de volume depuis sa création, certains craignant que l’instance ne devienne « une cacophonie ».

L’un des autres enjeux de ce XVIIème sommet consistera à élire le nouveau secrétaire général. Michaëlle JEAN, secrétaire générale sortante et ancienne gouverneure générale canadienne, est en compétition avec la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise MUSHIKIWABO, bénéficiant du soutien de la part des 29 pays de l’Union africaine et du Président français Emmanuel MACRON. La potentielle nomination rwandaise questionne en premier lieu les intentions françaises, Paris et Kigali entretenant des relations complexes depuis le génocide rwandais de 1994. Dès le 13 septembre, dans une tribune, quatre anciens ministres français chargés de la francophonie, exprimaient pourtant que le choix de MUSHIKIWABO « portait atteinte à l’image même de la France ».

La candidature rwandaise attise les critiques de toutes parts.  D’abord, la question des droits de l’Homme alerte l’opinion, le Rwanda de Paul KAGAME étant décrié pour ses pratiques autoritaires. Enfin, l’argument de la légitimité est soulevé, Kigali ayant rejoint le Commonwealth en 2009 après avoir fait de l’anglais la langue obligatoire à l’école.

 

Aquarius : après le Panama, la France dit non

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L’Aquarius, navire humanitaire de secours en mer, a demandé, lundi 24 septembre, à la France de pouvoir débarquer à Marseille « à titre exceptionnel ». Géré par les ONG SOS Méditerranée et Médecins sans Frontières, 58 migrants sont à son bord, onze personnes ayant été recueillies jeudi 20 septembre, puis quarante-sept dans la nuit de samedi 22 à dimanche 23 septembre. Parmi elles se trouvent 17 femmes et 18 mineurs.

Cette demande à la France intervient après la décision du Panama de retirer son pavillon. Juridiquement, le pavillon, qui désigne la nationalité d’un navire, est obligatoire pour naviguer, accoster et être identifié en cas de problème. Sans pavillon, l’Aquarius risque de devenir un « bateau pirate » à qui il est interdit de prendre la mer. De plus, la marine libyenne pourrait monter à bord pour effectuer des vérifications sans accord du capitaine puisque les marines peuvent exercer des pouvoirs de police sur des navires sans nationalité en haute mer. Pour Francis VALLAT, Président de SOS Méditerranée « c’est une honte et c’est révoltant ». En effet, le Panama a reconnu avoir pris cette décision suite à une discussion avec l’Italie et affirme que le navire n’aurait pas respecté les conventions internationales. Pourtant, les conventions maritimes stipulent que toute personne secourue en mer doit être débarquée dans un lieu sûr, en dépit de sa nationalité. La Libye n’étant pas considérée comme tel selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations-Unies, l’Aquarius ne semble pas contrevenir au droit international. Pourtant, depuis cet été, les activités de l’Aquarius deviennent plus compliquées : les gouvernements italien et maltais ont décidé de fermer leurs ports aux ONG. La question divise l’Union européenne.

Paris entend trouver une solution européenne dans cette affaire. Interrogé mardi matin, le ministre de l’Economie Bruno LE MAIRE affirme que « pour l’instant, la France dit non » à la migration économique, en rappelant l’importance du respect des règles européennes. Il est vrai que depuis le début de la crise, la France avance l’argument du port le plus proche et n’a jamais accepté le débarquement de navires humanitaires. Sébastien LECORNU, secrétaire d’Etat rappelle le droit de la mer : s’il est vrai qu’un bateau en difficulté doit être accueilli dans « le port le plus proche », il n’en reste pas moins que Marseille n’est pas le port le plus proche, l’Aquarius étant actuellement près de Malte.

Malgré ces déclarations, les ONG sont en attente d’une réponse officielle du Président de la République et l’Aquarius continue sa route en direction de Marseille.

Des élections en Libye ?

Le Premier ministre AL SARRAJ, le Président français Emmanuel MACRON et le maréchal HAFTAR à La-Celle-Saint-Cloud, 25 juillet 2017
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« La Libye n’est pas prête pour des élections » déclarait le Premier ministre du Gouvernement National d’Accord (GNA) Faïez AL SARRAJ en septembre 2018. Depuis 2016, se font front en Libye deux hommes forts. D’un côté, Faïez AL SARRAJ, est le Premier ministre du GNA de Tripoli formé sous l’égide de l’ONU à l’issue de la deuxième guerre civile libyenne et de la progression de l’Etat islamique sur le territoire libyen. S’il incarne le pouvoir légitime et bénéficie du soutien italien, il n’est pas reconnu comme tel par l’ensemble du pays. Face à lui, le maréchal Khalifa HAFTAR est le chef de l’Armée nationale libyenne contrôlant l’Est de la Libye. Auréolé de la libération de la ville de Benghazi des djihadistes et bénéficiant de l’appui du Parlement de Tobrouk, il est considéré comme proche du Caire et de Paris.

Si les deux hommes se sont rencontrés en juillet 2017 à La-Celle-Saint-Cloud en présence du Président de la République française Emmanuel MACRON en s’engageant à un cessez-le-feu, il est promis en mai 2018 à Paris la tenue d’élections présidentielles et législatives pour le 10 décembre 2018.

Or, le Premier ministre estime que les conditions ne sont pas remplies pour organiser ces élections. La situation de cessez-le-feu ne semble tenir qu’à un fil : tandis que les combats entre milices rivales armées ne cessent de s’accroître, la menace djihadiste se montre grandissante, notamment dans la capitale. Le Parlement situé à Tobrouk, dans l’Est du pays, rejoint la position du Premier ministre et bloque l’adoption de la Loi électorale initiée par les Nations-Unies.

Ces points de vue viennent contredire les attentes françaises et onusiennes qui espèrent maintenir ces élections en décembre 2018. La question devient épineuse puisqu’elle envenime les relations franco-italiennes. Rome s’oppose depuis quelques semaines à la tenue de ces élections, dénonçant une volonté d’ingérence de la part de la France.  Toutefois, la France maintient sa position en soutenant les efforts des autorités libyennes et onusiennes quant à la poursuite du processus politique mis en place.

Alors que le calendrier défendu par Paris entend être le moyen de sortir le pays du chaos, Rome et Tripoli, appuyés par Washington, considèrent la réunification des institutions comme prioritaire aux élections.

Sept ans après la chute de Mouammar KADHAFI, la Libye baigne dans un climat d’insécurité et devient alors le théâtre d’influence entre la France et l’Italie.

Commission de la défense nationale et des forces armées – rapport d’information sur le service national universel

« Le service militaire a été créé en 1905, comme vous le savez, à une époque où il fallait des poitrines à opposer à d’autres poitrines – si j’ose dire – face à un danger extérieurCette époque est complètement révolue. Nous n’avons plus besoin d’appelés, de gens faisant leur service militaire. » Le 22 février 1996, le président de la République, M. Jacques Chirac, annonce en même temps la professionnalisation des armées et la fin de la conscription, qui ne sera finalement que suspendue par la loi du 28 octobre 1997 portant réforme du service national.

Plus de vingt ans après cette suspension, que l’on peut raisonnablement juger définitive, force est de constater que l’idée du rétablissement d’une forme militaire de service national resurgit régulièrement, au gré des crises qui frappent notre pays, tant dans les enceintes de débats politiques qu’au sein de la société tout entière. Cette résurgence revêt une acuité particulière aujourd’hui, tant le « rétablissement » d’un service national a constitué une thématique de campagne importante lors de la dernière élection présidentielle.

Depuis son élection à la présidence de la République, M. Emmanuel Macron a confirmé son projet de refonte du service national universel évoqué durant la campagne. Lors du discours prononcé à l’Hôtel de Brienne le 13 juillet dernier, le président de la République a ainsi annoncé son intention de désigner une commission chargée de formuler des propositions « non pas [pour] remplacer des dispositifs qui, aujourd’hui, fonctionnent et, qu’il s’agisse de l’organisation militaire ou de l’organisation civile, permettent à des jeunes de trouver leur place dans la société, mais bien redonner un sens à ce service national universel. » Ce faisant, le président de la République a apporté quelques précisions complémentaires donnant à ce nouveau service une visée essentiellement civique, afin de contribuer à former des citoyens, à accroître la résilience du pays et à développer la mixité sociale. En conséquence, le Premier ministre a constitué, le 1er septembre dernier, une mission inter-inspections chargée de recenser et d’évaluer les dispositifs civils et militaires existants, et de proposer des premières pistes de réflexion pour refondre le service national universel. Cette mission a remis, à la fin de l’année 2017, un rapport demeuré pour l’heure confidentiel. Une commission d’experts devrait néanmoins formuler des propositions de scénarios au printemps, avant le dépôt et l’examen d’un projet de loi au Parlement et le lancement d’une phase d’expérimentation au début de l’année 2019. Ce calendrier a été rappelé par le président de la République lors de ses vœux aux armées comme de ses vœux aux bureaux des assemblées, aux corps constitués, aux forces vives et aux héros de l’année 2017, les 19 et 30 janvier derniers. À chaque fois, il a confirmé son engagement à voir ce service national renouvelé voir le jour.

C’est dans ce contexte que la commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale a procédé à la création, le 12 septembre 2017, d’une mission d’information sur le service national universel, constituée de dix membres représentant tous les groupes parlementaires, et dont vos rapporteures ont eu l’honneur de s’être vu confier les travaux.

Au cours des derniers mois, la mission a conduit vingt-cinq auditions à l’Assemblée nationale. Elle a reçu des autorités militaires, des représentants du monde de l’engagement civique et citoyen, du monde de l’éducation et de l’enseignement, de la mémoire, de l’insertion, des chercheurs et, bien entendu, des représentants des jeunes. Vos rapporteures ont également effectué plusieurs déplacements : à Brétigny-sur-Orge, sur le site de l’un des centres du service militaire volontaire (SMV) ; dans le Var, à la rencontre notamment de jeunes engagés dans des parcours de cadets de la défense ou au sein de classes « défense et sécurité globales », de leurs enseignants et des militaires qui les accompagnent ; dans le Loiret, où elles ont rencontré des volontaires en service civique engagés au sein de la Croix-Rouge française et les personnels les encadrant, un certain nombre de responsables d’établissements scolaires et les services de la direction du service national et de la jeunesse du ministère des Armées. Elles se sont ainsi entretenues avec une centaine de personnes.

Vos rapporteures ont conscience qu’aujourd’hui encore, une partie des Français éprouve une certaine nostalgie du temps du service. Pourtant – elles en sont convaincues – cette nostalgie repose bien souvent sur des souvenirs évanescents et sur une image floue et souvent idéalisée de la conscription. Dans le même temps, vos rapporteures partagent le constat du président de la République quant à la nécessité de redonner du sens au service national universel tel qu’il existe actuellement. Telle était d’ailleurs la conclusion de l’une d’entre elles dans un précédent rapport d’information. En l’état, le service national universel, dont la forme est définie à l’article L.111-2 du code du service national, est difficilement lisible et ne permet pas d’atteindre pleinement ses objectifs : concourir à la défense et à la cohésion de la Nation.

C’est pourquoi, fortes des avis et témoignages recueillis lors de leurs travaux, elles proposent de le refondre, autour d’un parcours citoyen renforcé et rationalisé pour les jeunes de 11 à 25 ans, s’appuyant sur les dispositifs existants qui fonctionnent et mobilisant de multiples acteurs.

Ce nouveau service national universel comprendrait trois étapes.

Première étape, pour les 11-16 ans, l’apprentissage de la citoyenneté, au travers de deux phases, l’une obligatoire et uniforme, l’autre reposant sur le volontariat et des initiatives locales.

S’agissant de la phase obligatoire et uniforme, il s’agirait de conforter l’éducation à la citoyenneté dans le cadre scolaire, en réformant l’enseignement de défense afin de mieux l’identifier, le valoriser et l’évaluer. Parallèlement, vos rapporteures proposent la création d’une semaine annuelle de la défense et de la citoyenneté, obligatoire dans chaque établissement scolaire de la sixième à la troisième, qui se déroulerait au même moment sur l’ensemble du territoire. Ainsi existerait-il un temps unique sur le territoire national, durant lequel tous les élèves réaliseraient, au sein de leur établissement, leur semaine du parcours citoyen, de manière complémentaire aux actions conduites le reste de l’année scolaire. Cette semaine serait organisée autour de cinq modules : défense et sécurité, résilience, droits et devoirs, mémoire et engagement, bilan individuel. Si le cadre d’intervention devrait être précisément défini par la loi, une certaine liberté serait laissée aux chefs d’établissement pour la mettre en œuvre. Surtout, elle serait l’occasion d’ouvrir l’école à des intervenants extérieurs afin, évidemment, de ne pas faire reposer son organisation et sa conduite sur le seul personnel de l’Éducation nationale. La confrontation des élèves à des témoins inédits paraît fondamentale : militaires d’active ou réservistes, acteurs de la sécurité civile comme les pompiers, associations d’anciens combattants et de mémoire, de solidarité et contribuant à la cohésion nationale, réservistes de l’Éducation nationale, notamment.

À côté de cette phase obligatoire et uniforme, vos rapporteures préconisent la mise en place d’un programme national de cadets et la montée en puissance des dispositifs permettant aux jeunes adolescents de s’engager, dans le cadre scolaire ou non.

Deuxième étape, à 16 ans, l’expérience de l’engagement et la délivrance du passeport citoyen. Il s’agit là, pour vos rapporteures, d’établir une forme de « rite de passage » vers l’âge du citoyen actif, en donnant un caractère particulier à la semaine de la défense et de la citoyenneté. Vos rapporteures ont identifié deux options qui leur paraissent toutes deux pertinentes, mais aux ressorts philosophiques comme aux impacts budgétaires radicalement différents.

Dans le premier cas, cette semaine serait réalisée en internat, durant les vacances scolaires, et se déroulerait selon un programme similaire pour tous. Il s’agirait ainsi de consacrer un temps commun à cette « école de la fraternité » promue par le président de la République, afin de faire se rencontrer les jeunesses de France.

Dans le second cas, les jeunes devraient effectuer une semaine d’immersion au sein d’une structure à choisir parmi une liste d’acteurs publics et associatifs agréés, afin de vivre concrètement l’engagement.

Quelle que soit sa forme, cette semaine se conclurait par une cérémonie officielle, présidée par un représentant de l’État, permettant aussi de délivrer un passeport citoyen, dématérialisé, récapitulant les activités effectuées jusqu’alors dans le cadre du parcours citoyen et destiné à être complété au fil des ans.

Troisième étape enfin, celle du jeune citoyen actif de 16 à 25 ans. Vos rapporteures préconisent d’accompagner la montée en puissance de tous les dispositifs d’engagement dès 16 ans – préparations militaires, jeunes sapeurs-pompiers, engagement associatif, service civique, notamment – en développant des outils incitatifs et en valorisant l’engagement des jeunes tant dans les parcours universitaires que les parcours professionnels. Pour cette dernière phase, vos rapporteures sont en effet convaincues que la contrainte serait contre-productive, alors même que l’engagement repose sur le don volontaire de sa personne et de son temps.

Aux yeux de vos rapporteures, ce parcours citoyen renouvelé présenterait plusieurs avantages.

Comme exposé dans le corps du présent rapport, il permettrait en effet d’associer de multiples acteurs, d’impliquer dès leur plus jeune âge les jeunes Français, de toucher l’ensemble de la jeunesse présente sur le territoire national, y compris les étrangers scolarisés en France, de s’appuyer sur des infrastructures existantes, d’écarter la plupart des risques juridiques liés à la mobilisation d’une classe d’âge, de proposer un dispositif cohérent, inscrit dans la durée, d’associer des éléments obligatoires et des éléments fondés sur le volontariat et, enfin, aurait le mérite de présenter un coût raisonnable.

Surtout, ce scénario semble pouvoir emporter l’adhésion de la jeunesse, ou plutôt des jeunesses. Rappelons que le service national universel s’adressera à l’ensemble d’une classe d’âge, soit autour de 800 000 jeunes chaque année, qui ont chacun des quotidiens et des repères différents. Or, le service national universel renouvelé devra s’adresser à tous, être attendu par tous, être utile à tous. La jeunesse est souvent caricaturée, parfois jugée responsable de tous les maux de la société (4). Pourtant, comme l’ensemble des études récentes le montre, elle est prête à s’engager ; il suffit de lui montrer la voie et de lui offrir les opportunités de le faire.

L’approfondissement de l’engagement de la jeunesse au service de la société doit ainsi être l’aboutissement du service national universel, dont la mission première est de contribuer à former des citoyens. Comme l’indique le Gouvernement, « l’engagement des jeunes dans la vie de la cité est envisagé comme un levier d’insertion sociale, favorable au développement de valeurs citoyennes, au renforcement de la cohésion sociale et à la participation à la vie démocratique » (5). Le président de la République ne disait d’ailleurs pas autre chose lorsque, s’adressant aux Français lors de ses vœux pour l’année 2018, il indiquait : « Enfin, notre cohésion nationale dépend aussi de votre engagement. ».

Le présent rapport ne porte pas sur la jeunesse, à laquelle de multiples études sont consacrées, ni ne recense ou présente l’ensemble des dispositifs permettant aux jeunes, comme aux moins jeunes, de s’engager au service de la société. Vos rapporteures ont simplement souhaité fournir quelques clés de compréhension au débat sur le service national, alors que paraissent ici ou là des informations erronées ou caricaturales, traduisant souvent une méconnaissance de l’existant ou reflétant des postures idéologiques peu étayées.

Pour cette raison, la première partie du présent rapport rappelle le contexte dans lequel s’inscrit ce débat. Elle fait ainsi état du cadre actuel du service national, issu de la loi de 1997 suspendant la conscription et des dispositions qui l’ont complétée, et présente succinctement l’ensemble des dispositifs, civils et militaires, qui participent de l’accompagnement des jeunes dans la construction de leur identité et leur insertion dans la société. Alors que persistent des mythes brouillant la réflexion, vos rapporteures étudient également les risques desquels il convient de se prémunir et proposent de définir les objectifs d’un service national universel renouvelé.

Si nombre de propositions ont surgi ces derniers mois, qui présentent toutes des intérêts et des limites, la deuxième partie du rapport a pour objet d’expliquer les raisons qui ont amené la mission d’information à les écarter. Il s’agit là simplement de présenter, de la manière la plus impartiale qui soit, les questionnements juridiques, budgétaires, pratiques et sociaux qui constituent, aux yeux de vos rapporteures, de forts inconvénients.

Enfin, la dernière partie du rapport présente le scénario privilégié par les rapporteures et décrit ci-dessus. Au-delà d’un exposé théorique, elles se sont attachées à évaluer les conséquences de leurs recommandations, et proposent les évolutions législatives à conduire afin de les mettre en œuvre.

Le rapport d’information en format html =>

La France et la Turquie, des relations vieilles de cinq cents ans

A l’occasion de la visite officielle du président turc Recep Erdoğan, le Président français, tout en notant les « désaccords sur la vision […] des libertés individuelles », a mis en avant la bonne santé de la coopération bilatérale. Recep Erdoğan a quant à lui rappelé que cette coopération est vieille de 500 ans[1], que 700 000 Turcs vivent en France et que les échanges commerciaux pourraient atteindre vingt milliards d’euros.

Si Emmanuel Macron a souligné l’exemplarité de cette coopération dans le champ de la lutte contre le terrorisme, citant les actions que la France mène sur son sol contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan – PKK), le Président turc a insisté sur les liens existants entre le PKK et le Parti de l’Union Démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat – PYD) et sa branche armée des Unités de Protection du Peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG), fer de lance des Forces démocratiques syriennes, bras armé de la Coalition dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant en Syrie. En retour, Emmanuel Macron a dénoncé les processus d’Astana et de Sotchi, qui « ne construiront pas […] la paix parce qu’ils sont biaisés sur le plan politique ».

Sur le Proche-Orient, Emmanuel Macron a confirmé la convergence de vue entre la France et la Turquie, rappelant sa volonté « d’œuvrer pour une paix qui ne peut se construire qu’entre Israéliens et Palestiniens sur la base de la reconnaissance de deux États vivant en paix, ayant l’un et l’autre Jérusalem pour capitale ». Recep Erdoğan avait convoqué sur ce sujet le 13 décembre 2017 une session extraordinaire de l’’Organisation de la Conférence islamique, qui avait appelé « à l’internationalisation de la protection de la paix, à l’imposition de restrictions politiques et économiques en réponse à la décision américaine ».

A propos de la relation avec l’Union européenne, Emmanuel Macron a souhaité « sortir de l’hypocrisie »[2]. Recep Erdoğan a rappelé que la Turquie frappait à la porte de l’Union européenne depuis 54 ans et que cette attente vaine pourrait conduire la Turquie à « prendre des décisions ». La Turquie avait pourtant obtenu le statut de pays candidat à la suite de la réunion du Conseil européen tenue à Helsinki en décembre 1999, la réunion des 16 et 17 décembre 2004 du même Conseil décidant que « la Turquie remplissait suffisamment les critères pour que soient ouvertes des négociations d’adhésion ».

La visite de Recep Erdoğan a été l’occasion pour la Turquie de parapher l’accord portant sur un projet de défense antimissile porté par le consortium franco-italien Eurosam. Ce consortium développe entre autres la famille de missiles Aster 15 et 30 équipant les deux frégates de défense aérienne de la Marine nationale et les frégates européennes multi missions françaises et italiennes. Il équipe également les escadrons de défense sol-air de l’armée de l’air en systèmes sol-air moyenne portée terrestre (SAMP/T). Emmanuel Macron a également rappelé dans ce cadre des relations commerciales stratégiques « l’importance du projet de centrale nucléaire de Sinop, en partenariat avec le Japon ». Ce projet vient en « concurrence » de celui de la centrale d’Akkuyu, confié à la société russe ROSATOM.

Déclaration du Président de la république sur le site de l’Elysée =>

Compte-rendu de la conférence de presse sur le site de la Présidence turque (en anglais) =>

[1] Le traité d’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique a été conclu en février 1536.

[2] « il est clair que les évolutions récentes et les choix ne permettent aucune avancée du processus engagé »