FNI

Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) – par Ana POUVREAU

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Alors que l’Europe se prépare à célébrer, le 9 novembre 2019, le trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis ont annoncé, le 1er février 2019, leur retrait du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI). Le lendemain, la Russie a déclaré, pour sa part, qu’elle cessait à son tour de respecter le Traité, signalant ainsi le début d’une nouvelle ère dans le domaine des relations entre la Russie et l’Occident et rendant nécessaire une réflexion stratégique prospective, tant au plan des concepts qu’au plan des capacités.

Signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhail Gorbatchev, dans la foulée du sommet de Reykjavik (1986), le traité de désarmement FNI a marqué la fin de la guerre froide[1]. L’objectif de cet accord était l’élimination des missiles (russes et américains) balistiques et de croisière sol-sol dont la portée est comprise entre 500 et 5 500 km, de même que celle des lanceurs et des structures associées. Des procédures de vérification contraignantes furent établies à cet effet. Les vecteurs concernés avaient été à l’origine de la crise dite des Euromissiles, déclenchée une décennie plus tôt en Europe.

Les annonces récentes des retraits américain et russe du traité FNI semblent résulter de la montée des tensions entre ces deux pays, qui s’accusent mutuellement de violer le Traité. Cependant, une convergence d’intérêts entre les deux puissances signataires pourrait être sous-jacente à la disparition annoncée du Traité. En effet, autant les Etats-Unis que la Russie tenteraient actuellement de se libérer des contraintes du Traité FNI pour développer des systèmes offensifs face à la montée en puissance chinoise (la Chine n’étant pas signataire du Traité FNI), caractérisée notamment par le développement d’arsenaux de missiles balistiques et de croisière.

Ainsi, alors que cette évolution majeure du contexte géostratégique international est déterminée par les puissances nucléaires américaine, russe et chinoise, la disparition de ce traité – à l’origine bilatéral – prévue pour le début d’août 2019 (à moins que la Russie ne mette fin à ce que les Américains considèrent comme des violations du Traité), laisse se profiler des conséquences stratégiques importantes pour le continent européen. Avec la perspective d’une multiplication de missiles sol-sol en Europe, le spectre d’une « nouvelle course aux armements », évoquée par le président russe Vladimir Poutine[2],  de même que celui d’une guerre nucléaire limitée sur le continent européen, ressurgissent.

1.Les raisons des retraits américain et russe du traité FNI

  • Les griefs américains

Le bloc occidental dénonce le développement, à compter des années 2000, d’une nouvelle famille de missiles de croisière sol-sol russes, le 9M729 « Novator », dont la portée maximale dépasserait le plafond fixé par le traité FNI[3]. La Russie se trouverait ainsi en capacité de toucher l’Europe occidentale. La Russie en a longtemps nié l’existence, alors que ce missile serait déployé depuis 2016 sur le territoire russe.

Par ailleurs, comme le souligne Bruno Tertrais, la Russie est également soupçonnée de violer le Traité FNI dans le domaine balistique, à la fois avec son missile sol-sol à courte portée SS-6 et avec son missile sol-sol à longue portée RS-26[4].

  • Les griefs russes

En janvier 2019, les autorités russes ont tenté de démontrer que le missile 9M729 conserverait une portée de 480 km et ne contreviendrait donc pas au Traité[5].

Dans l’optique russe, les accusations américaines concernant les violations russes du Traité seraient infondées et dissimuleraient en fait une réalité stratégique inacceptable. Le général Valeri Guerassimov, chef d’état-major des armées de la Fédération de Russie, dénonce les systèmes de lancement verticaux Mark 41 Vertical Launching System ou Mk.41 VLS, déployés en Roumanie et bientôt en Pologne dans le cadre du bouclier antimissile balistique américain. Ces moyens pourraient être utilisés comme lanceurs de missiles de croisière à portée intermédiaire, ce qui constituerait une violation manifeste du traité FNI[6].

Depuis 2000, la Russie appelle les Etats-Unis à mettre fin à leurs tirs de missiles-cibles lors d’essais d’intercepteurs antimissiles. Ces tirs permettent de simuler des tirs de missiles balistiques de portée courte ou intermédiaire[7].

Enfin, la Russie condamne le déploiement par les Etats-Unis de drones armés à long rayon d’action[8]. Toutes ces allégations sont réfutées par les Etats-Unis.

2.Les implications stratégiques pour l’Europe

En novembre 2018, la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini a exprimé la crainte que le territoire européen ne redevienne un champ de bataille pour d’autres puissances, comme il l’a été dans le passé, et qu’avec la fin du traité FNI, « la sécurité de l’Europe sera en danger »[9]. Depuis le dernier trimestre 2018, les déclarations russes face à la volonté des Etats-Unis de se retirer du Traité confirment ces inquiétudes. A titre d’exemple, en décembre 2018, le chef d’état-major des armées russes a annoncé que ce retrait aurait un impact négatif tant sur la sécurité européenne que sur la stabilité stratégique mondiale[10]. Lors d’un briefing destiné aux attachés de défense étrangers en poste à Moscou, il a déclaré, le 5 décembre 2018, que les pays hébergeant des systèmes de missiles américains deviendraient des cibles pour la Russie en cas de retrait américain du traité FNI :  » Vous devez comprendre que ce n’est pas le territoire américain, mais les pays qui hébergent des systèmes américains équipés de missiles à portée intermédiaire et à courte portée, qui deviendront les cibles des mesures de représailles de la Russie »[11].

Le 2 février 2019, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie suspendrait ses engagements et commencerait à développer de nouveaux missiles à capacité nucléaire interdits par le Traité ainsi que des armes hypersoniques[12]. Cependant, ce déploiement n’aurait lieu ni en Europe ni ailleurs dans le monde à moins que les Etats-Unis ne décident d’en faire autant. La Russie refusait d’être entraînée dans une coûteuse course aux armements et par conséquent, elle n’augmenterait pas son budget de la défense pour produire de nouvelles armes.

Par ailleurs, selon les médias russes, le ministre de la Défense de la République tchèque aurait évoqué, le 10 février 2019, la possibilité de déployer des missiles et des radars américains dans son pays[13].

Dans un contexte stratégique déjà marqué par des incertitudes concernant la position des Etats-Unis vis-à-vis de ses Alliés de l’OTAN, la fin annoncée du traité FNI génère de nouveaux débats sur la sécurité européenne. On constate d’ores et déjà, à titre d’exemple, que l’Allemagne a relancé sa réflexion – jusque-là taboue – sur la possibilité pour elle de développer une force de dissuasion nucléaire[14]. Les perspectives sont également sombres en matière de maîtrise des armements nucléaires stratégiques notamment, alors que le traité New Start arrivera à son terme en février 2021[15].

*****

Vers la fin des années 2000, l’idée d’une « multilatéralisation » du Traité FNI[16] avait été avancée, ce qui aurait permis d’englober la Chine en particulier. Si la véritable raison derrière le retrait des Etats-Unis et de la Russie du Traité est principalement liée à la menace chinoise en termes de missiles de portée intermédiaire, on ne peut que regretter que cette dernière option ait été abandonnée. Dans les conditions actuelles, il serait essentiel d’inventer de nouveaux schémas qui contraindraient les puissances nucléaires, dont la puissance chinoise, à s’autolimiter dans ce domaine.

 

 

[1] Plus tard, le Traité fut étendu au Belarus, au Kazakhstan et à l’Ukraine devenus indépendants après la chute de l’Union soviétique en 1991.

[2] Andrew ROTH: “Russia follows US in suspending nuclear deal”, The Guardian, 2 février 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/feb/02/russia-follows-us-in-suspending-nuclear-deal]

[3] Bruno TERTRAIS: “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, Fondation pour la recherche stratégique, Note n°02/19, 1er février 2019. [https://www.frstrategie.org/publications/notes/la-mort-annoncee-du-traite-fni-ou-la-fin-de-l-apres-guerre-froide-02-2019]

[4] Bruno TERTRAIS, “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, op.cit. p.3.

[5] « Rupture du Traité FNI : le 9M729 n’est qu’un prétexte », Russia Today, 27 janvier 2019. [https://francais.rt.com/opinions/58504-rupture-traite-fni-9m729-est-pretexte]

[6] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[7] Op.cit. Agence Tass, 5 décembre 2018.

[8] Bruno TERTRAIS, “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, op.cit., p.3.

[9] Laurent LAGNEAU : « Otan/traité FNI : L’Allemagne s’opposerait au déploiement de missiles nucléaires en Europe », 27 décembre 2018. [http://www.opex360.com/2018/12/27/otan-traite-fni-lallemagne-sopposerait-au-deploiement-de-missiles-nucleaires-en-europe/]

[10] “Russia not to leave US withdrawal from INF Treaty unanswered, says General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018.[http://tass.com/defense/1034387]

[11] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[12] Op. cit. Andrew ROTH.

[13] « La République tchèque prête à accueillir des missiles américains sur son territoire », Sputnik News, 10 février 2019. [https://fr.sputniknews.com/international/201902101039977994-republique-tcheque-missiles-americains/]

[14] Ulrich KÜHNTristan VOLPE,  Bert THOMPSON: “Tracking the German Nuclear Debate”, Carnegie Endownment for International Peace, 15 août 2018. [https://carnegieendowment.org/2018/08/15/tracking-german-nuclear-debate-pub-72884]

[15] Signé pour dix ans le 8 avril 2010, le traité New Start limite à 1550 le nombre de têtes nucléaires pour chacun des Etats signataires. Il pourra être prolongé de cinq ans.

[16] Bruno Tertrais : « Retrait américain du traité nucléaire FNI : quelles conséquences ? Trois Questions à Bruno Tertrais », Institut Montaigne, 24 Octobre 2018. [https://www.institutmontaigne.org/blog/retrait-americain-du-traite-nucleaire-fni-quelles-consequences]

 

Les évolutions stratégiques de l’OTAN

Par Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique et conférencier au Collège de l’OTAN

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En déclarant que l’OTAN était « obsolète », et même si, par la suite, il a essayé de nuancer son propos, le Président TRUMP entendait-il dresser l’acte de décès de cette Organisation créée en 1949 pour faire face à la menace soviétique ? S’il en est ainsi, il n’a fait que rejoindre tous ceux qui pensaient qu’avec la dislocation de l’Union Soviétique en 1991, l’OTAN disparaîtrait puisque sa raison d’être n’existait plus. Mais la réalité fut tout autre : l’OTAN, au Sommet de Rome en novembre 1991, dans son « concept stratégique », a marqué sa volonté de relever le défi d’une « stratégie sans adversaire ».  Elle y est parvenue car elle s’est adaptée à la nouvelle donne internationale, elle s’est transformée et elle s’est élargie… Non seulement elle a accueilli comme États membres presque tous les pays de l’Europe centrale et orientale, mais elle a aussi, à partir de 1994, proposé une forme de partenariat à la plupart des pays du Sud de la Méditerranée, à travers le « Dialogue méditerranéen de l’OTAN ». Celui-ci fut étendu sous une forme analogue à certains pays du Moyen-Orient lors de la conférence d’Istanbul en 2004.

Les alliés sont censés définir ensemble et par consensus, les missions et les objectifs de l’OTAN dans un document approuvé par le Conseil réuni au niveau des chefs d’État ou de gouvernement, le concept stratégique, qui décrit l’environnement de Sécurité de l’Alliance, les menaces auxquelles elle doit faire face et les tâches qui lui sont confiées, et donne des orientations pour l’adaptation des outils militaires des Alliés à ces missions. Par exemple, au Sommet de Lisbonne en novembre 2010, le concept stratégique a défini les tâches fondamentales de l’Alliance :

  • la défense collective et la dissuasion
  • la gestion de crise
  • la sécurité coopérative.

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Quant à la défense collective cœur du Traité fondateur, elle n’est pas automatique (article 5), contrairement à ce que l’on affirme systématiquement. En effet, en cas d’une attaque contre un ou des États membre(s), les autres États prendront « telle action qu’ils jugeront nécessaires, y compris l’emploi de la force armée » –  L’article 5 n’a donc pas de caractère clairement contraignant.

Jusqu’à présent, les États Unis ont joué un rôle central au sein de l’OTAN au plan financier et pour ce qui est relatif à l’exercice du pouvoir.

C’est au sommet de Reykjavík en 2002 qu’il fut décidé que l’OTAN pourrait opérer désormais tous azimuts. Le secrétaire général, Jaaps de HOOP SCHEFFER, déclara en janvier 2004 : « La transformation de l’Alliance n’est pas liée à son élargissement, mais à ses nouvelles missions et a vocation à exporter la sécurité et la stabilité »… L’OTAN est effectivement intervenue en Bosnie à partir de 1994 comme « bras armé » de l’ONU ; au Kosovo à partir du 23 mars 1999 (opération Allied Force) sans habillage juridique, à partir de 2001 en Afghanistan en toute légalité. Quant à son action la plus récente en Libye (à partir de février 2011) elle est loin d’être un exemple de réussite.

Sous la présidence de Georges W. BUSH et avant lui, l’OTAN a été l’un des outils de la politique de puissance des États-Unis, ce qui fait dire au Commandant suprême des forces alliées, le Général James L. JONES : « Il y a pour l’OTAN un désir d’exercer une influence sur le plan mondial et non plus seulement régional » (20 janvier 2004).

Marquant la volonté des États-Unis de disposer d’une liberté d’action sans limite, Donald RUMSFELD (secrétaire à la Défense) a affirmé le 18 décembre 2001 : « C’est la mission qui détermine la coalition et non la coalition qui détermine la mission ». Cela signifie que lorsque les intérêts des États-Unis sont en jeu, Washington peut agir en essayant d’obtenir une Résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU. Si elle se heurte à un veto de l’un des cinq membres permanents du Conseil, elle pourrait envisager le recours à l’OTAN au sein de laquelle les décisions sont prises par consensus. Si cet accord n’est pas obtenu, il resterait la ressource de la coalition ad-hoc. Et en dernier recours, les Américains agiraient seuls.

Dès le début des années 60, le Général de GAULLE, disait à Alain PEYREFITTE : « L’OTAN est un faux-semblant. C’est une machine pour déguiser la mainmise de l’Amérique sur l’Europe. Grâce à l’OTAN, l’Europe est placée sous la dépendance des États-Unis sans en avoir l’air ».

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C’est toute cette stratégie et cet ordonnancement que Donald TRUMP semble remettre en question. En voulant faire payer les Européens pour leur propre sécurité, a-t-il renoncé à la règle : « qui paye, commande » ? Donc, si les autres membres de l’OTAN augmentent leurs contributions financières, il faudra un nouveau partage des pouvoirs au sein de l’Alliance Atlantique. Ce que les Américains n’ont jamais accepté…

A l’heure où le « climat » des relations internationales se détériore, il n’est pas exclu que Monsieur TRUMP modifie sa conception et son regard sur l’OTAN. En effet, il semblerait que les cyberattaques russes soient devenues de plus en plus fréquentes. Moscou est aussi accusée par Washington de violer le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI), d’où la décision américaine de se retirer de ce Traité. Le Secrétaire général de l’OTAN considère que le FNI est la « pierre angulaire » de la sécurité en Europe… Ce continent n’existe pas en tant qu’acteur et il demeure, comme au temps de la « guerre froide », un enjeu dans les vrais rapports de force qui concernent au premier chef les États-Unis, la Russie, la Chine… La politique des sanctions pratiquée par les Américains contre la Russie, la Chine, l’Iran, entre autres, risque de conduire à une « coalition des sanctionnés », ce qui rendrait inopérante et même contreproductive la politique de TRUMP… Cela pourrait être, pour l’Europe, une occasion historique de prendre conscience de sa vulnérabilité et de traduire cette prise de conscience en actions, la plus prioritaire étant une Europe capable de se doter des moyens nécessaires pour assurer sa propre défense.