FNI

Les évolutions stratégiques de l’OTAN

Par Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique et conférencier au Collège de l’OTAN

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En déclarant que l’OTAN était « obsolète », et même si, par la suite, il a essayé de nuancer son propos, le Président TRUMP entendait-il dresser l’acte de décès de cette Organisation créée en 1949 pour faire face à la menace soviétique ? S’il en est ainsi, il n’a fait que rejoindre tous ceux qui pensaient qu’avec la dislocation de l’Union Soviétique en 1991, l’OTAN disparaîtrait puisque sa raison d’être n’existait plus. Mais la réalité fut tout autre : l’OTAN, au Sommet de Rome en novembre 1991, dans son « concept stratégique », a marqué sa volonté de relever le défi d’une « stratégie sans adversaire ».  Elle y est parvenue car elle s’est adaptée à la nouvelle donne internationale, elle s’est transformée et elle s’est élargie… Non seulement elle a accueilli comme États membres presque tous les pays de l’Europe centrale et orientale, mais elle a aussi, à partir de 1994, proposé une forme de partenariat à la plupart des pays du Sud de la Méditerranée, à travers le « Dialogue méditerranéen de l’OTAN ». Celui-ci fut étendu sous une forme analogue à certains pays du Moyen-Orient lors de la conférence d’Istanbul en 2004.

Les alliés sont censés définir ensemble et par consensus, les missions et les objectifs de l’OTAN dans un document approuvé par le Conseil réuni au niveau des chefs d’État ou de gouvernement, le concept stratégique, qui décrit l’environnement de Sécurité de l’Alliance, les menaces auxquelles elle doit faire face et les tâches qui lui sont confiées, et donne des orientations pour l’adaptation des outils militaires des Alliés à ces missions. Par exemple, au Sommet de Lisbonne en novembre 2010, le concept stratégique a défini les tâches fondamentales de l’Alliance :

  • la défense collective et la dissuasion
  • la gestion de crise
  • la sécurité coopérative.

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Quant à la défense collective cœur du Traité fondateur, elle n’est pas automatique (article 5), contrairement à ce que l’on affirme systématiquement. En effet, en cas d’une attaque contre un ou des États membre(s), les autres États prendront « telle action qu’ils jugeront nécessaires, y compris l’emploi de la force armée » –  L’article 5 n’a donc pas de caractère clairement contraignant.

Jusqu’à présent, les États Unis ont joué un rôle central au sein de l’OTAN au plan financier et pour ce qui est relatif à l’exercice du pouvoir.

C’est au sommet de Reykjavík en 2002 qu’il fut décidé que l’OTAN pourrait opérer désormais tous azimuts. Le secrétaire général, Jaaps de HOOP SCHEFFER, déclara en janvier 2004 : « La transformation de l’Alliance n’est pas liée à son élargissement, mais à ses nouvelles missions et a vocation à exporter la sécurité et la stabilité »… L’OTAN est effectivement intervenue en Bosnie à partir de 1994 comme « bras armé » de l’ONU ; au Kosovo à partir du 23 mars 1999 (opération Allied Force) sans habillage juridique, à partir de 2001 en Afghanistan en toute légalité. Quant à son action la plus récente en Libye (à partir de février 2011) elle est loin d’être un exemple de réussite.

Sous la présidence de Georges W. BUSH et avant lui, l’OTAN a été l’un des outils de la politique de puissance des États-Unis, ce qui fait dire au Commandant suprême des forces alliées, le Général James L. JONES : « Il y a pour l’OTAN un désir d’exercer une influence sur le plan mondial et non plus seulement régional » (20 janvier 2004).

Marquant la volonté des États-Unis de disposer d’une liberté d’action sans limite, Donald RUMSFELD (secrétaire à la Défense) a affirmé le 18 décembre 2001 : « C’est la mission qui détermine la coalition et non la coalition qui détermine la mission ». Cela signifie que lorsque les intérêts des États-Unis sont en jeu, Washington peut agir en essayant d’obtenir une Résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU. Si elle se heurte à un veto de l’un des cinq membres permanents du Conseil, elle pourrait envisager le recours à l’OTAN au sein de laquelle les décisions sont prises par consensus. Si cet accord n’est pas obtenu, il resterait la ressource de la coalition ad-hoc. Et en dernier recours, les Américains agiraient seuls.

Dès le début des années 60, le Général de GAULLE, disait à Alain PEYREFITTE : « L’OTAN est un faux-semblant. C’est une machine pour déguiser la mainmise de l’Amérique sur l’Europe. Grâce à l’OTAN, l’Europe est placée sous la dépendance des États-Unis sans en avoir l’air ».

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C’est toute cette stratégie et cet ordonnancement que Donald TRUMP semble remettre en question. En voulant faire payer les Européens pour leur propre sécurité, a-t-il renoncé à la règle : « qui paye, commande » ? Donc, si les autres membres de l’OTAN augmentent leurs contributions financières, il faudra un nouveau partage des pouvoirs au sein de l’Alliance Atlantique. Ce que les Américains n’ont jamais accepté…

A l’heure où le « climat » des relations internationales se détériore, il n’est pas exclu que Monsieur TRUMP modifie sa conception et son regard sur l’OTAN. En effet, il semblerait que les cyberattaques russes soient devenues de plus en plus fréquentes. Moscou est aussi accusée par Washington de violer le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI), d’où la décision américaine de se retirer de ce Traité. Le Secrétaire général de l’OTAN considère que le FNI est la « pierre angulaire » de la sécurité en Europe… Ce continent n’existe pas en tant qu’acteur et il demeure, comme au temps de la « guerre froide », un enjeu dans les vrais rapports de force qui concernent au premier chef les États-Unis, la Russie, la Chine… La politique des sanctions pratiquée par les Américains contre la Russie, la Chine, l’Iran, entre autres, risque de conduire à une « coalition des sanctionnés », ce qui rendrait inopérante et même contreproductive la politique de TRUMP… Cela pourrait être, pour l’Europe, une occasion historique de prendre conscience de sa vulnérabilité et de traduire cette prise de conscience en actions, la plus prioritaire étant une Europe capable de se doter des moyens nécessaires pour assurer sa propre défense.