fait accompli

Erdogan – Stratège ou voyou – par Jean-Philippe Pierre

Jean-Philippe PIERRE, Directeur du Centre Méditerranéen Innovation et Economie de Défense à l’institut FMES

Docteur en géographie-géopolitique

La Turquie de Recep Tayyip Erdogan (RTE), jusqu’à présent 19ème économie mondiale, connait depuis quelques années de réelles difficultés économiques. Forte d’une population de 83 millions d’habitants dont près du quart a moins de 15 ans, il s’agit d’une société en pleine transformation. La tertiarisation de l’activité[1] (55% du PIB pour 55,4% de la population active en 2019) a pris le dessus sur les secteurs agricole (5,8% de la richesse nationale) et industriel (29,1%). Le chômage touche 13,4% de la population active (octobre 2019) et l’inflation atteint un niveau record de 12,15% en janvier 2020. L’AKP, parti de la justice et du développement, parti d’Erdogan au pouvoir depuis 2002 s’est vu sanctionné lors des élections municipales du 31 mars 2019 par la perte des villes d’Ankara et d’Istanbul, qu’il contrôlait depuis 15 ans.

Cette déconvenue électorale au-delà du problème migratoire qui a pesé sur ce scrutin, a été prise comme un avertissement par le chef de la majorité qui a redoublé d’efforts pour sortir de cette ornière économique. Sa stratégie s’appuie à la fois sur l’entretien d’un sentiment victimaire et le retour à un esprit conquérant.

Elle consiste dans un premier temps à chercher des solutions pour sortir du piège intérieur que constituent ces difficultés économiques, puis à créer des alliances d’intérêts et de valeurs divers et enfin à imposer des situations toujours plus osées à ses partenaires.

 

Sortir du piège intérieur – la fuite en avant.

Les mesures de correction internes de la balance commerciale déficitaire depuis 2003[2], ont contribué à appauvrir les turcs. En effet, l’endettement du secteur privé est passé de 29,9 % du PIB en 2007 à 69 % en 2019 et la monnaie a perdu un tiers de sa valeur ces deux dernières années. Sans une diminution de sa dépendance énergétique, une nette amélioration de son attrait pour les investisseurs étrangers et un assouplissement de ses relations avec ses partenaires américains et européens, la Turquie est condamnée à une course perpétuelle aux subsides. Le jeu ambigu de Recep Tayyip Erdogan ne semble pas aller dans le sens d’une remise en question et d’un assainissement des relations extérieures.

Erdogan ou le chaud et le froid.

Dans un portrait rédigé pour le blog de l’institut Montaigne[3], François Livet après l’élection présidentielle turque de juillet 2018 résumait ainsi ce nouveau mandat du « nouveau sultan » : … « Il peut, en cet été 2018, poursuivre son rêve d’une Turquie complètement remodelée qu’il domine presque sans contrepoids, non sans rappeler au fond Kemal Atatürk, dont d’ailleurs il commence à revendiquer l’héritage. Les prisons du pays sont remplies d’opposants, les médias sont muselés, le patronat a dû se soumettre, l’armée, la justice, les administrations ont été épurées. La guerre contre les Kurdes du PKK est relancée ». Cet extrait résume à lui seul la personnalité duale du personnage. En effet, le charismatique président turc affiche deux visages. Celui d’un « libéral » qui s’est battu pour l’intégration de la Turquie à l’Union européenne et celui du conservateur qui, soutenu par les Frères musulmans, conforte les classes populaires dans leur modèle patriarcale et nationaliste. Et, en ce début de seconde mandature, force est de constater que la relation avec l’Union européenne a été instrumentalisée par l’AKP pour contrer les nostalgiques du kémalisme, et insidieusement réinstaurer un Etat religieux, et sert d’exemple vertueux au profit de l’idéologie frériste.

Résumer RTE à sa seule accointance au courant des frères musulmans serait néanmoins une erreur. Erdogan est avant tout un pragmatique et un opportuniste. Les alliances et mésalliances auxquelles il habitue les observateurs en attestent. Le traitement de l’affaire Jamal Khashoggi, assassiné par des « agents » saoudiens sur le territoire turc en est une excellente illustration. Dans un premier temps, il dénonce lui-même le crime puis, en Turquie plus rapidement qu’ailleurs, les suites de l’affaire sont passées sous silence. A posteriori, nous pouvons en déduire deux conséquences. En premier lieu, c’est une affirmation de la non vassalité de la Turquie vis-à-vis de l’Arabie-Saoudite et dans un second temps, il s’agit d’un moyen de pression qui pourra être utilisé lors de négociations ultérieures.

Fin négociateur, le président Erdogan semble assez peu se soucier des moyens, seuls les résultats comptent et cette attitude qui peut sembler déstabilisante pour un Occidental est plutôt acceptée dans la culture moyen orientale. D’un autre côté, la situation intérieure du pays l’oblige à adopter une attitude moins déterminée.

Une économie exsangue et des perspectives limitées.

Contre coup de la crise de 2008, effets de la corruption, inadaptation de l’industrie et forte dépendance énergétique ne sont que quelques-unes des causes des inquiétudes qui pèsent sur l’avenir de la Turquie.

Sa population partagée équitablement entre les habitants des grandes villes et celles des villes moyennes et des ruraux subit cette situation économique morose de manière très différente. Les urbains des grandes villes principalement dans les régions d’Istanbul, Ankara, Izmir, à la frontière sud à Adana et Baziantep et au Nord dans la région de Samsun, sont très sensibles à la chute de la livre turque et au chômage. Avec un taux d’alphabétisation de 99, 48 % (2015), cette partie de la population est attachée à un mode de vie ouvert à la mondialisation, elle est très liée avec la diaspora installée en Europe. Les tensions économiques de cette dernière décennie et le retour du fait religieux dans l’espace public turc (comme le port du voile…) les inquiètent. Les résultats des dernières élections municipales, au printemps 2019, illustrent cette inquiétude, l’AKP a perdu Istanbul où Binali Yildirim, un proche d’Erdogan a été battu par une coalition de l’opposition. Il s’agit bien là d’un vote sanction contre un parti, l’AKP, qui exerce pourtant un contrôle total sur l’appareil d’Etat. La population rurale est à l’inverse toute acquise au camp conservateur. Moins sensible aux difficultés économiques du fait de la solidarité familiale et villageoise, elle est bien plus concernée par les problèmes liés aux afflux de populations réfugiées des pays voisins notamment les 3,6 millions de réfugiés syriens et à la préservation de leur mode de vie patriarcal. Le discours nationaliste et conservateur du président y trouve un écho très favorable. Les scores enregistrés par l’AKP dans l’Est et le centre du pays attestent de ce soutien populaire même si une érosion, inquiétante pour le pouvoir et liée au phénomène migratoire, est perceptible.

La Turquie est à la frontière de zones très riches en énergies fossiles (Moyen-Orient et Asie-centrale) et de l’Union Européenne. Elle constitue un point de passage majeur pour le transport d’hydrocarbures. Plus de 2 millions de barils par jour (Mb/j) de matières énergétiques transitent par ses détroits. Ne produisant que 7% de ses besoins elle dépend des productions Irakiennes, Iraniennes pour le pétrole et 60 % de sa consommation de gaz lui est fournie par la Russie. Ses infrastructures gazoducs, oléoducs et plates formes de transformation (GNL) ont atteint leurs capacités maximales, de lourds investissements sont actuellement consentis pour faire passer les capacités de stockage de 5 à 20 % des importations annuelles de gaz. Cette forte dépendance énergétique rend la Turquie vulnérable aux ruptures d’approvisionnement et aux tensions géopolitiques. Ceci explique entre autres le jeu ambigu du président turc vis-à-vis de ses voisins ou de la Russie. Sur le plan industriel, la situation n’est pas meilleure, nous l’avons vu précédemment, la balance commerciale est en déséquilibre quasi chronique. Les autorités misent fortement sur le secteur de l’économie maritime et de défense par la mise en œuvre d’une stratégie très offensive visant à utiliser les capacités de sous-traitance des entreprises turques à développer des partenariats stratégiques (Asie centrale, alliés et pays du Moyen-Orient), à développer des accords de coopération industrielle et à occuper le terrain laissé par les anciens pays colonisateurs en Afrique. Malgré ces efforts et un doublement des chiffres de l’export sur la période 2010 – 2014 (de 0,8 Md$ à 1,6 Md$), les perspectives ne sont pas depuis à la croissance.

Enfin, la corruption est une affaire de pouvoir en Turquie. Comme c’est souvent le cas dans les démocraties autoritaires, le « clan » au pouvoir profite de sa position dominante pour s’affranchir des règles. Les accusations et les scandales de fraudes, de blanchiment d’argent, de corruption et de clientélisme sont récurrentes depuis l’accession au pouvoir d’Erdogan. En 2013 par exemple, à quelques mois des élections locales, le gouvernement du Premier ministre turc Erdogan est touché par un scandale de corruption sans précédent. Dix ministres y ont été démissionnés et 70 officiers de police ont été limogés pour des affaires d’attributions de permis de construire illégaux et de malversations financières. L’Indice de perception de la corruption [4](IPC) en 2018 montre que la lutte contre la corruption est au point mort dans la plupart des pays et en particulier en Turquie qui enregistre un net recul de 8 places (78ème sur 180 pays) en affichant un score de 41/100 sachant que dans l’IPC, les démocraties bien établies obtiennent en moyenne un score de 75 points et les démocraties imparfaites un score moyen de 49.

Ces difficultés financières, le manque de crédibilité du fait des affaires de corruption et la baisse du soutien populaire dans les grandes villes semblent des phénomènes durables qui rendent l’exercice du pouvoir complexe et fragile.

Désigner des boucs émissaires.

Pour sortir de l’impasse politique, le maître d’Ankara joue la carte des boucs émissaires. Chacune de ses interventions est une nouvelle désignation tantôt les Kurdes, les terroristes, les réfugiés, tantôt les Européens, les Israéliens ou les Saoudiens. Evitant les postures victimaires, il préfère se poser en juge, il assène ses théories et impose ses décisions, il a le pouvoir, en use et en abuse surtout vis-à-vis de ceux qui donnent des signes de faiblesse.

Particulièrement cinglant vis-à-vis des Européens, le nouveau Sultan comme les médias occidentaux le surnomment, stigmatise leur manque de soutien et leur manque d’engagement. Les réticences à l’entrée de la Turquie dans l’UE sont pour lui une véritable aubaine. Il peut ainsi justifier que malgré d’« immenses efforts » en matière de démocratie et d’organisation, l’UE a rejeté les Turcs, alimentant un nationalisme déjà bien ancré. Conscient que l’UE a du mal à parler d’une seule voix sur les sujets sensibles, il en profite pour jouer la carte de la migration. Sur ce sujet, il est gagnant sur deux tableaux. Sur le plan des relations internationales, il pratique le chantage avec les Européens et soutire des aides financières importantes. Sur le plan intérieur, il se dédouane du problème de l’accueil des réfugiés syriens en rejetant la faute sur l’UE qui ne veut pas les accueillir.

La guerre est également un bon moyen de masquer les problèmes du pays. Surtout si elle est conduite contre un ennemi qui fait l’unanimité contre lui. Les Kurdes, et en particulier le PKK, sont considérés comme une menace majeure pour la Turquie même si leurs communautés associant celles de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran semblent incapables de se fédérer. Les inimitiés historiques qu’ils suscitent justifient l’actuelle intervention militaire d’Ankara dans la poche d’Idlib.

Enfin, la présence des réfugiés, même si elle présente un défi important pour Erdogan, est également l’occasion d’une instrumentalisation. En effet, il obtient d’une part des aides substantielles de l’UE pour les accueillir, et d’autre part, ils sont tenus pour partie responsables des difficultés économiques du pays. Même si les estimations hautes du nombre de réfugiés syriens est de 3, 6 millions, le président turc n’hésite pas à gonfler les chiffres, il annonce régulièrement plus de 5 millions, pour en tirer encore plus d’avantages.

Le double jeu de RTE est donc une véritable stratégie qu’il déploie pour faire face à ses propres difficultés ou à celles du pays. Cette duplicité est particulièrement complexe et trouble les relations entre les Etats de la région.

 

L’allié de tous les camps.

Faute d’offrir des perspectives économiques à son pays, l’ambitieux président turc en plus de désigner des responsables à ses difficultés, cherche des alliances qui lui permettent de montrer qu’il porte haut les intérêts de la Turquie. Si cette stratégie fonctionne assez bien vis-à-vis d’entités ou de leaders moins déterminés, elle a peu d’effets vis-à-vis de personnalités plus affirmées, mais l’habileté politique et la capacité à se dédire de Recep Tayyip Erdogan lui permettent néanmoins de s’imposer si ce n’est en maître du jeu, au moins en tant que partenaire incontournable.

Le pari de la Russie.

La complexité de la guerre en Syrie et l’incapacité des Occidentaux à dépasser leurs analyses manichéennes a permis à des acteurs plus pragmatiques de prendre l’initiative et de remettre en cause les équilibres internationaux. Ainsi, RTE a su se placer en allié de circonstance de la Russie.

La guerre en Syrie a offert au moins trois succès à la Russie. Elle a pu revenir au sein du groupe des quelques nations qui disposent de capacités et de savoir-faire militaires de premier plan, elle s’est établie durablement sur les rives de la Méditerranée et elle a conforté sa position dominante dans la distribution des énergies fossiles vers l’UE. Ces opportunités, elle les a saisies sans que la puissance américaine ne puisse s’y opposer. Dans cette entreprise, Erdogan a monté sa capacité à adapter sa politique à la situation.

Dans un premier temps, alors qu’elle combattait le régime syrien au côté des occidentaux, l’aide apportée par Ankara à certaines milices jihadistes a contribué à affaiblir leur détermination puisqu’ils cherchaient à tout prix à éviter de se retrouver prisonniers d’un bourbier à l’issue incertaine. Dès 2014, alors que les occidentaux ont revu leur soutien aux opposants de Bachar al Assad, des enquêtes menées par des journalistes d’Hürriyet Dailly News et de Radikal (quotidiens Turcs appartenant au groupe Dogan) ont apporté des preuves de l’implication des services de renseignement turcs (MIT) et de responsables de l’association islamiste Humanitarian Relief Foundation (IHH), proche du gouvernement et des frères musulmans, dans l’acheminement d’armes aux rebelles syriens et dans les soins apportés aux jihadistes blessés.

Puis, en septembre 2017, l’achat pour 2,2 milliards d’euros de missiles russes antiaériens S-400 incompatibles avec le système de défense de l’OTAN, a semé la confusion au sein du camp occidental. Cette acquisition de S-400 équipés de radars pouvant peut-être déchiffrer les secrets technologiques du F-35, le fleuron de 5ème génération de la chasse américaine, a non seulement semé l’inquiétude mais également souligné un manque de confiance dans les capacités de l’organisation à assurer la couverture sol-air de l’un de ses membres.

Enfin, sur le plan politique, l’accord de Sotchi du 22 octobre 2019, conclu entre Russes et Turcs met définitivement hors de course les Européens et Américains. Cet extrait d’article de l’envoyé spécial de RFI, Daniel Vallot montre les deux chefs d’Etat comme des faiseurs de paix : Recep Tayyip Erdogan a salué un accord « historique ». Vladimir Poutine a quant à lui évoqué des solutions « décisives ». À l’issue d’un entretien de plus de cinq heures, les deux dirigeants sont finalement parvenus à un accord par lequel la Turquie s’engage à ne pas reprendre son offensive militaire dans le nord de la Syrie, en échange de quoi la Russie promet un retrait des forces kurdes tout au long de la frontière. Ce sont les Américains qui par leur retrait soudain ont permis cette offensive et ce sont les Russes qui obtiennent un cessez le feu. Erdogan, par son renoncement à poursuivre son opération contre les Kurdes, revient dans le jeu diplomatique dont il avait perdu le contrôle. Il prouve aux Turcs sa détermination à lutter contre les Kurdes et à trouver une solution pour réinstaller les réfugiés syriens en Syrie et par la même occasion, il passe pour un dirigeant raisonnable et un habile négociateur. Plus récemment, le cessez-le-feu entre la Russie et la Turquie pour stopper l’escalade de violence à Idlib conclu le jeudi 5 mars 2020 relève de la même logique.

 

La proximité entre les deux dirigeants s’appuie sur leur pragmatisme et peut également se comprendre par leur longévité partagée : Vladimir Poutine est aux affaires depuis 21 ans et Recep Tayyip Erdogan depuis 17 ans. A titre indicatif, ils ont vu passer 4 présidents américains sur cette période.

Le mauvais garçon de l’OTAN.

L’habileté politique du président turc lui permet tout en étant membre de l’OTAN, de s’y comporter comme bon lui semble. Conscient de son poids au sein de l’organisation, la Turquie, au-delà de la seconde plus grande armée après les Etats-Unis avec un budget de 18,2 milliards de dollars y tient un rôle stratégique du fait de l’implantation d’un poste de commandement des forces terrestres de l’OTAN à Izmir, le LANDCOM et d’un radar AN/ TPY-2[5] sur la base militaire de Kürecik, à Malatya dans le centre Est, dans le cadre du système de défense anti-missile de l’OTAN (NATO Ballistic Missile Defence, BDM).

Fort de cette position, RTE prend des libertés vis-à-vis de ses alliés. Le projet d’implantation d’une base navale à Gazimagusa en République Turque de Chypre Nord (RTCN) est une des nombreuses illustrations de cette attitude. Ses décisions sont régulièrement ressenties comme des provocations par les autres membres, mais aucun d’entre eux ne s’aventure à y répondre, ce qui l’incite à repousser les limites. Ses outrances verbales, comme en décembre dernier à l’encontre du président français au sujet de sa déclaration sur la « mort cérébrale » de l’OTAN en sont le parfait exemple. Pour mémoire, lors d’un discours prononcé à Istanbul, il s’est adressé au président Macron dans les termes suivants : “Ces déclarations ne siéent qu’à ceux dans ton genre qui sont en état de mort cérébrale”…”Fais d’abord examiner ta propre mort cérébrale !”.

Au-delà d’un verbe fort, RTE manie avec efficacité le rapport de force et même le chantage. En réponse aux menaces de sanctions infligées à son pays contre l’achat de systèmes de défense antiaérienne S-400 russes, Il a ainsi, par la voix de son ministre des Affaires étrangères M. Mevlut Cavusoglu averti les autorités américaines qu’il pourrait fermer à l’US Air Force la base aérienne d’Incirlik, dans le sud de la Turquie. Le ministre Cavasoglu début décembre 2019 déclarait « Nous évaluerons le pire des scénarios et prendrons une décision. Si les États-Unis imposent des sanctions contre la Turquie, alors la question des bases d’Incirlik et de Kureggik pourrait être à l’ordre du jour »,

Cette attitude provocatrice est clairement délibérée. Pour la population turque, cette posture confère au président Erdogan une certaine autorité vis-à-vis de ses partenaires, ce qui lui vaut un soutien populaire empreint de fierté et d’admiration. Pour ses contradicteurs, il inspire la crainte car il se montre imprévisible et incontrôlable. Pour ses alliés enfin, c’est un trublion avec lequel ils sont obligés de composer.

Des alliances à géométrie variable.

La situation intérieure de la Turquie reste pour son président la principale préoccupation, toutes ses actions à l’international visent conforter sa position et celle de l’AKP et freiner l’érosion de son électorat. Il se tourne donc, au nom du nationalisme turc et du panislamisme, vers de nouveaux horizons. L’hybridation de l’islamisme et du nationalisme sont le fil rouge de ces nouvelles alliances.

S’appuyant sur le réseau et les moyens financiers importants (dont ceux du Qatar) dont dispose l’organisation des frères musulmans, la Turquie se rapproche de pays où ils sont influents. La récente alliance avec le Gouvernement d’union nationale (GNA), dirigé par Fayez Sarraj montre parfaitement cette politique. L’un des moyens pour sortir de la situation économique compliquée de la Turquie est de réduire sa dépendance énergétique. Les gisements offshores de Méditerranée Orientale pourraient largement y contribuer. La Turquie revendique les gisements découverts sur son plateau continental qui s’étend jusqu’au Sud-Ouest de Chypre sans tenir compte des conventions de Genève (1958) et de Montego bay (1982) sur le droit de la mer (dont elle n’est pas signataire). Isolée dans cette posture, Ankara a trouvé un partenaire en renforçant sa coopération militaire avec Tripoli et en signant un protocole d’accord de délimitation maritime permettant à la Turquie d’augmenter de 30% la superficie de son plateau continental. Le GNA étant reconnu par les Nations Unies, cet accord apporte une forme de caution morale et juridique aux ambitions d’Erdogan. Il lui permet également de renfoncer militairement la position des frères musulmans en Libye et de se placer en défenseur de leurs intérêts puisque l’Egypte et l’Arabie Saoudite soutiennent au moins officieusement le camp du maréchal Khalifa Haftar. Enfin, cet accord est une nouvelle provocation vis-à-vis de ses alliés de l’OTAN puisque la zone ainsi partagée entre Libye et Turquie « isole » la Méditerranée Orientale.

Une autre alliance d’intérêt est celle avec l’Iran. En septembre dernier, Recep Tayyip Erdogan, avant de quitter New York où il venait d’assister à l’Assemblée générale des Nations Unies, déclarait à des journalistes turcs : « C’est impossible pour nous d’annuler nos relations avec l’Iran en ce qui concerne le pétrole et le gaz naturel. Nous allons poursuivre nos achats de gaz naturel de ce pays ». Cette déclaration va totalement à l’encontre du nouveau train de sanction imposées par le président Donald Trump. Une fois encore, alors que la quasi-totalité de la communauté occidentale s’est pliée bon gré mal gré à la volonté américaine, Erdogan impose unilatéralement sa décision et ménage un autre protagoniste du problème kurde dont il pourrait avoir besoin.

 

Une stratégie : tester et repousser les limites.

Dans un article pour valeurs actuelles du 16 septembre 2019, intitulé : La Turquie néo-impériale d’Erdogan : faible avec les forts et fort avec les faibles[6], le Géo politologue Alexandre Del Valle présente cette appétence du président turc pour les rapports de force. Evaluant en permanence la capacité de réponse de ses contradicteurs, Erdogan est un fin négociateur. Face aux moins déterminés, il pratique volontiers la politique du fait accompli. Face aux plus forts que lui, l’agression préventive lui permet de montrer sa détermination et d’emporter un gain minimum. Enfin, la menace, le chantage et les provocations, le font passer pour une sorte de voyou avec lequel la négociation comprend toujours un risque de discrédit.

La politique du fait accompli.

Le meilleur exemple de la politique du fait accompli pratiquée par les Turcs est certainement celui des prospections sauvages au Sud-Ouest des côtes chypriotes. Dès 2011, la Turquie signe un accord de délimitation du plateau continental avec la RTCN qui autorise la compagnie Turkiye Petrolleri Anonim Ortakligi (TPAO) à prospecter sous la protection de la marine turque. Faute de contradicteurs, le gouvernement d’Erdogan affirme que le partage des ressources offshore doit faire partie intégrante des discussions sur la réunification de l’Ile. Il s’impose à tous en maître du jeu.

 

Par l’emploi de la marine militaire turque qui assure une « surveillance constante » et la sécurité des zones de forage revendiquées, Ankara une nouvelle fois marque sa volonté d’incarner l’acteur incontournable de la région.

Le 13 février 2018 la marine turque a repoussé une plate-forme de forage italienne (ENI). Sous le prétexte de Manœuvres militaires en cours, elle a été contrainte de s’immobiliser à 50 kilomètres de sa zone de forage au sud-est des côtes chypriotes. Le ministre des affaires étrangères a dénoncé ces actions unilatérales de Chypre, qui « spolient » les droits des Chypriotes turcs, copropriétaires de l’île, sur ses ressources naturelles.

Le 23 novembre 2019, Mr Fatih Donmez, ministre turc de l’Energie et des Ressources Naturelles, a réaffirmé une nouvelle fois que la Turquie poursuivra ses travaux de forage en Méditerranée orientale jusqu’à ce que les recherches aboutissent à la découverte d’hydrocarbures. Pour contrer les menaces de sanctions (gel d’avoir financiers turcs) provenant notamment de l’Union Européenne il déclare : « Nous ne prenons en compte aucune des menaces faites à notre pays et nos institutions. Nous irons jusqu’au bout … Nous défendrons jusqu’au bout nos droits ainsi que ceux des Chypriotes turcs. … Nous réalisons notre 4ème forage en Méditerranée orientale. Nous continuerons à chercher jusqu’à ce que nous trouvions quelque chose ».

Cette déclaration est rapidement suivie d’effets puisque début décembre deux navires militaires turcs ont expulsé le Bat Galimun, navire de recherche océanographique et limnologique israélien, travaillant au large des eaux chypriotes. Cet évènement n’a pas donné lieu à une communication particulière et n’a été divulgué que deux semaines plus tard par les israéliens. Ce silence est certainement le signe d’une quasi « normalisation » de cette attitude turque.

Incidents impliquant la marine militaire turque en Méditerranée Orientale

2018 – 2019

 

L’agression préventive

Dans le même esprit que cette politique du fait accompli, Erdogan pratique l’agression préventive. La mise à exécution de menaces auxquelles ses interlocuteurs ont du mal à accorder du crédit ou l’action sans préavis lui permettent de conquérir des gages qui feront l’objet de négociations sur lesquelles il fera certainement des concessions mais pour lesquelles il tirera néanmoins certains avantages.

Lors de l’opération « Source de paix », l’offensive menée par Ankara à la frontière turco-syrienne contre les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) entre les 9 et 22 octobre 2019, Erdogan n’obtient certes pas tout ce qu’il voulait, mais c’est une victoire facile et à moindres frais qui ajoute à son prestige. Ankara n’est pas parvenue à prendre le contrôle des 440 km de frontière, elle garde quand même le contrôle sur une bande frontalière longue de 120 km et profonde de 32 km, entre la ville de Tall Abyad et celle de Ras Al-Aïn. L’effet de surprise voire de sidération produit par ces mises à exécution de menaces lui permet à chaque fois d’aller un peu plus loin dans le contrôle de l’espace et l’affaiblissement de ses adversaires.

Plus récemment, l’offensive militaire contre le régime de Bachar al-Assad à Idlib, dans le Nord-Ouest de la Syrie, en réponse à la mort de 33 soldats turcs tués par une frappe attribuée aux forces de Bachar al Assad peut ressembler à une défaite des turcs. Même si le président Erdogan a dû accepter de faire des concessions dans les négociations avec son puissant allié russe, il en tire des avantages. Sur le plan intérieur, le président Erdogan prouve à son opinion publique qu’il agit concrètement pour le retour chez eux des réfugiés syriens. C’est notamment un des 3 points de l’accord de cessez le feu conclu à Sotchi le 5 mars. Sur le plan de la politique extérieure, Il a également donné des gages à ses partenaires en prenant le parti des forces d’opposition au régime syrien, dont certains sont financés et soutenus par l’organisation des frères musulmans. Enfin, il y a trouvé et ce déjà depuis quelques temps des proxis qu’il oriente vers les forces de Tripoli en Libye.

Chantage et provocations.

Erdogan n’hésite pas à contraindre ses interlocuteurs. C’est un parieur qui n’hésite pas à prendre des risques pour arriver à ses fins. Plus il sent faible son interlocuteur, plus il est provocant. Peu soucieux des us et coutumes de la diplomatie, le chantage est pour lui un moyen comme un autre pour obtenir ce qu’il veut. Il est en cela au diapason des dirigeants du nouveau monde : Trump, Poutine, Xi-Jinping.

Aujourd’hui, ce sont les européens qui font les frais du chantage aux migrants. Fragilisés, car devant parler d’une seule voix pour 28 membres, leurs hésitations et leurs désaccords renforcent la détermination d’Ankara. L’accord passé sous l’impulsion de la chancelière allemande en mars 2016, prévoyant de financer la Turquie pour qu’elle garde sur son territoire les réfugiés syriens est battu en brèche à la fois par un certain rejet de ces syriens (arabes) qui pèsent sur le quotidien des Turcs et par l’appât du gain que représente cette manne financière consentie par l’UE. Dans cette affaire encore, Erdogan joint le geste à la parole. Afin d’être certain que les Européens comprennent bien que sa demande ne souffre pas de discussion, il lance en même temps les premières vagues de migrants vers l’Union et, il fait appuyer leur passage de la frontière de l’UE par ses forces de police et ses forces spéciales.

Les Européens sont pris au piège. Soit, ils paient et s’exposent à de nouveaux chantages. Soit, ils ferment momentanément leurs frontières sachant qu’il est quasiment impossible d’arrêter un tel flux de migrants et que jamais les opinions publiques occidentales n’accepteront le sacrifice d’hommes et de femmes considérées là comme une simple marchandise.

 

L’ambition de Recep Tayyip Erdogan a peu de limites, il souhaite marquer l’histoire de son pays d’une marque au moins aussi indélébile que celle laissée par Mustafa Kemal Atatürk.
Il est vrai que le contexte actuel lui offre de nombreuses possibilités de servir cette cause et de donner l’illusion qu’il peut atteindre son but.

Pourtant, si l’on observe attentivement la situation de la Turquie, on s’aperçoit que « l’allié de tous » d’hier est en train de devenir l’adversaire de chacun aujourd’hui.

Même si l’Europe n’est pas en mesure aujourd’hui de contrer ses provocations, le retour de la Russie, l’impératif besoin de stabilité en Méditerranée Orientale pour les nouvelles routes de la soie chinoises et la présence discrète mais toujours imposante des Etats-Unis pourraient rapidement ramener le « néo sultan » à la réalité. Erdogan est un joueur qui affectionne le bluff, mais son jeu et ses moyens ne lui permettront pas de gagner la partie. Reste le risque de la fuite en avant…

 

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[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/TR/indicateurs-et-conjoncture

[2]http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=TUR&codeTheme=7&codeStat=NE.RSB.GNFS.ZS

[3] https://www.institutmontaigne.org/blog/portrait-de-recep-tayyip-erdogan-president-de-la-republique-de-turquie

[4] https://transparency-france.org/actu/indice-de-perception-de-la-corruption-2018

[5] Ce radar permet à l’OTAN de détecter et d’identifier des missiles balistiques ennemis. Les informations sont ensuite automatiquement transmises à d’autres outils de défense aérienne de façon à intercepter les missiles étrangers.

[6] https://www.valeursactuelles.com/monde/la-turquie-neo-imperiale-derdogan-faible-avec-les-forts-et-fort-avec-les-faibles-110815