Europe

Covid en Méditerranée : accélérateur de ruptures

 

Équipe de recherche de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques.

Cet article sera publié dans le prochain numéro de la Revue de Défense Nationale (n° 831, mois de juin 2020)

 

Il est encore trop tôt pour savoir si la crise du Covid-19 va changer le monde, mais nous pouvons être certains qu’elle va accélérer les changements déjà à l’oeuvre. Elle joue en effet le rôle de catalyseur qui, parce qu’elle met en évidence les différences entre les sociétés et entre les États, parce qu’elle souligne les dysfonctionnements et parce qu’elle aggrave les déséquilibres et les tensions, provoque des points d’inflexion et des ruptures.

La Méditerranée qui concentre la plupart des défis de la mondialisation est, comme souvent, un excellent laboratoire de cette accélération de l’Histoire. Par sa situation particulière, la Méditerranée fait se côtoyer des espaces civilisationnels très divers sur lesquels l’impact de la pandémie, comme sa perception et ses conséquences, restent très différents. Pour actualiser le numéro d’été 2019 de la RDN consacré à la Méditerranée stratégique (1), l’équipe de recherche de la FMES analyse l’impact de la crise du Covid à ce stade autour de ce bassin pour en évaluer les conséquences stratégiques pour la sécurité de la France et de l’Europe.

 

État des lieux : un seul virus, des réponses différentes

Même si les mesures de lutte contre ce virus sont plus ou moins identiques dans tous les pays (confinement collectif et distanciation sociale), la réalité de leur application diffère notablement. L’analyse des réponses à une crise commune donne une image fidèle des sociétés et de leurs différences. Les conséquences prévisibles de cette crise, qu’elles soient sociales ou économiques, accentueront les divergences et les inégalités déjà à l’oeuvre dans cette région de frictions entre deux mondes. La perception par les populations de ces différences est également un point clé qui influera sur les représentations à venir, facteurs déterminants dans les frustrations et tensions qui en découlent.

 

L’Europe : transparence, hétérogénéité et fragilité des États latins

La première caractéristique du continent européen a été, conformément à sa culture, d’appliquer une transparence totale vis-à-vis de sa situation sanitaire souvent critique, ce qui l’a placé en fragilité dans la compétition mondiale du narratif
qui s’est instaurée à propos de la pandémie.

Si tous les États ont mis en place des quarantaines d’ampleur variable pour tenter d’éviter la propagation du virus, ces mesures se sont révélées insuffisantes dans les pays méditerranéens. L’état de préparation imparfait des systèmes de santé
s’est révélé un facteur aggravant. Le bilan de la gestion de la pandémie, contrasté, est donc plutôt négatif, surtout dans les pays latins où l’impact économique risque d’être considérable. Les mesures de confinement plus ou moins strictes se répercutent fortement sur la vie économique et ont imposé des mesures de dépenses publiques inédites. C’est notamment le cas de la France, de l’Italie et de l’Espagne qui ont fortement confiné alors que leur endettement public dépassait les 100 %.

La gestion du Coronavirus a ainsi renforcé le clivage déjà patent lors de la crise de la zone euro de 2010, en mettant en évidence les différences culturelles, politiques et économiques des pays du nord et du sud de l’Europe (2).

Si les mesures prises par l’Union européenne ont été jugées insuffisantes, fragilisant une image déjà écornée par la gestion de la crise migratoire de 2015 et le Brexit, elles sont pourtant en cohérence avec le fonctionnement de l’Europe de la santé qui relève de la compétence interne des États-membres. Malgré tout, l’Union européenne a pris une série de mesures de soutien financier dès la mi-mars (au plan de relance de 750 milliards d’euros baptisé Next Generation EU, “s’ajoutera […] un budget européen à long terme révisé de 1 100 milliards d’euros” selon la présidente de la commission Ursula von der Leyen), complétées par un paquet de mesures financières décidées par l’Eurogroupe du 9 avril 2020 à hauteur de 540 milliards d’euros (3) ; elle a annoncé investir plus de 138 millions d’euros dans la recherche sur le Covid-19, ciblant les projets de vaccins, de traitement et de diagnostics à travers le programme « Horizon 2020 ». Il est donc difficile de nier le rôle important de l’UE dans son secteur fétiche, l’aide économique.

Ainsi, malgré l’imperfection et le manque d’unité des réponses des pays de la rive nord, ceux-ci ont pu s’appuyer sur des systèmes sanitaires leur garantissant la disponibilité de compétences et de moyens opérationnels pour apporter une première
série de mesures conservatoires destinées à rendre supportable l’afflux de malades dans leur système de santé. Le pire, à savoir l’effondrement des systèmes hospitaliers, a pu être évité et, même si l’urgence reste de rigueur, l’UE peut se concentrer sur la recherche de solutions thérapeutiques (vaccins, traitement…) et la gestion de la crise économique et sociale de l’après Covid qui sera importante, surtout pour les pays sud-européens les plus touchés.

Cette situation est bien différente sur les deux autres rives de la Méditerranée.

 

L’autoritarisme et la relance de l’économie l’emportent sur la protection sanitaire au sud et à l’est

Du Maghreb au Levant, à l’exception d’Israël qui applique le même type de politique sanitaire que les pays d’Europe et dans une moindre mesure de la Turquie qui s’en rapproche, les données sur le Covid-19 sont lacunaires ou dissimulées.

Les situations de crise économique, sociale ou sécuritaire expliquent en grande partie ce manque d’informations fiables. Les gouvernements autoritaires (ou fragile comme en Tunisie) savent qu’ils seront en effet plus jugés sur l’absence
de troubles que sur le nombre de décès. Il est néanmoins possible de dégager les grandes lignes des politiques de gestion de cette crise dont le principal ressort est d’éviter l’effondrement total des systèmes en place par le maintien, autant que faire se peut, de l’activité économique.

Le premier paramètre commun aux pays de la rive sud concerne une moindre vulnérabilité à la pandémie qui est antithétique à la rive nord : une population moins fragile parce que plus jeune malgré une organisation sanitaire moins performante.

Le deuxième point à souligner reste le mimétisme des réactions. Les gouvernements ont tous pris des mesures de confinement plus ou moins strictes (à titre d’illustration, en Égypte les restaurants ou les cafés peuvent rester ouverts, en Turquie seul le week-end est confiné et de nombreux pays tolèrent leur secteur informel). Ces mesures autorisent, il faut le noter, un contrôle social accru (le Hirak algérien a ainsi été suspendu) et renforce l’effet de chape de plomb recherché par nombre de dirigeants.

L’organisation sociale plus traditionnelle, centrée autour de la cellule familiale, est propice à l’entraide et au soutien communautaire indispensables à la gestion de cette crise à la fois sanitaire et économique. Elle est certainement un amortisseur de tensions.

Finalement, il est probable que la crise économique qui commence aura un impact supérieur à la crise sanitaire dans les pays de la rive sud. La faiblesse de l’activité économique locale s’ajoute à la récession mondiale, à la baisse du tourisme et à l’effondrement du prix du pétrole pour créer une situation particulièrement difficile à gérer pour des gouvernements soumis à des tensions sociales et politiques pérennes, tout particulièrement en Algérie, très dépendante des revenus pétroliers et gaziers.

Enfin, dans une région travaillée par un antioccidentalisme chronique, l’impact psychologique lié à la fermeture des frontières avec le Nord pourrait, en supprimant la soupape que représente l’accès à la diaspora, à l’économie et aux soins en Europe, renforcer le ressentiment latent vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.

Du niveau de tensions créées par ces frustrations dépendra la porosité des populations du sud et de l’est de la Méditerranée aux discours fédérateurs antioccidentaux ou islamistes, à moins que l’Europe ne mesure l’ampleur des enjeux et fasse du renforcement des liens avec sa rive sud une priorité.

 

Un défi sécuritaire renforcé

Le Covid-19, autant par les réactions qu’il suscite que par ses impacts sanitaires, est un facteur de déstabilisation sécuritaire majeur, dans une zone qui était déjà avant la crise l’une des régions les plus crisogènes du monde.
Le premier impact sécuritaire est lié aux conséquences de la pandémie dans les sociétés des pays de la rive sud, déjà fragilisés par un mal-être lié aux difficultés économiques, aux blocages politiques et la déstabilisation sociétale accélérée par l’accès à Internet. Le durcissement sécuritaire abrité derrière la gestion de l’épidémie, la crise économique engendrée par le Covid et le blocage des frontières de la rive nord vont renforcer les tensions internes qui seront, comme c’est l’usage, canalisées vers un ressentiment antieuropéen et antifrançais.

Il existe un impact d’une autre nature, lié aux mesures de protections mises en oeuvre par les forces armées engagées sur ce théâtre qui ont abouti au rapatriement ponctuel de moyens militaires, à commencer par les navires de guerre (même si la France a maintenu une présence permanente en Méditerranée orientale). Cette rétractation opérationnelle qui est à relier à la difficulté qu’ont nos sociétés à accepter des pertes considérées comme injustifiées au regard des enjeux, est partagée par la Russie qui semble avoir elle aussi réduit l’activité de ses forces déployées en Méditerranée et en Syrie. De son côté la Chine, moins présente en Méditerranée, ne semble pas procéder à de tels retraits opérationnels, comme en témoigne l’activité militaire qu’elle déploie en mer de Chine ou à proximité de sa base de Djibouti.

L’activité militaire globale se réduit donc en Méditerranée, avec un effet positif à Idlib où les combats ont cessé, même si à l’inverse les combats ont repris en Libye autour de Tripoli. La réduction de voilure des forces armées occidentales entraîne d’autres conséquences négatives lorsqu’elles participent aux opérations de stabilisation (Sahel) ou de préservation du droit international (immigration, souveraineté).

La pandémie favorise donc les entités les plus résilientes, celles qui ont le moins à perdre et qui sont en mesure de profiter du retrait, au moins temporaire, des puissances qui souhaitent se préserver en attendant la diminution de la létalité du virus. Le vide sécuritaire créé permet indubitablement aux acteurs qui considèrent que le rapport coût/efficacité est favorable de tenter leur chance. La Turquie ou le régime syrien pourraient ainsi profiter de l’effet d’opportunité pour prendre un gage en forme de fait accompli (forage en ZEE chypriote pour Erdogan, réduction de la poche d’Idlib pour Bachar). Les groupes terroristes et les organisations mafieuses peuvent de leur côté développer plus librement leurs actions et trafics (déstabilisation, armements, drogues, migrants).

Nous entrons donc dans une période où les puissances traditionnelles se replient, les sociétés sont sous tension et où les perturbateurs, qui ont moins à perdre, ont les coudées franches. Il est important que cette phase soit la plus brève possible.

 

Des conséquences géopolitiques durables

Ainsi, force est de constater le repli ponctuel des États européens, tétanisés par la gestion de la pandémie. Il ne s’agit pas seulement des navires civils et militaires qui sont rentrés à leur port d’attache, mais également du rapatriement massif d’expatriés et de la réduction des coopérations. Claquemurées, les autorités bruxelloises ont indiqué leur volonté d’accroître l’aide aux pays africains, mais sont restées prudentes vis-à-vis des pays de la rive sud, du Maroc à l’Égypte.

Ce repli laisse le champ libre aux acteurs globaux avides d’influence et adeptes de propagande, à commencer par la Chine qui apparaît, pour l’instant du moins, comme le principal bénéficiaire de cette crise alors même qu’elle en est à l’origine. Usant d’un soft power décomplexé et d’une diplomatie résolument agressive (4), les autorités chinoises ont marqué des points sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Italie, Grèce, Turquie, Égypte, Tunisie, Algérie) en livrant des lots d’équipements sanitaires, même si certains semblent de piètre qualité, en affirmant leur soutien sans faille aux régimes en place et en dénigrant ouvertement la posture des pays européens (5). Mais c’est dans un second temps que la Chine entend rafler la mise, lorsque ces pays affaiblis, menacés par un endettement excessif, seront à la recherche de liquidités et d’investissements pour relancer leur économie atone, sans devoir procéder aux pénibles réformes imposées par les traditionnels bailleurs de fonds institutionnels. Néanmoins, la partie n’est pas gagnée pour Pékin car l’attitude chinoise suscite également critiques et frustrations au cœur même des régimes qu’elle entend aider. Les débats très vifs qui ont opposé en Iran, pays de plus en plus dépendant de la Chine, la municipalité de Téhéran et le ministère de la Santé au ministère des Affaires étrangères en sont le meilleur exemple (6). Il n’est pas interdit de penser que des voix critiques à l’encontre de l’opportunisme chinois se fassent entendre en Europe comme en Afrique du Nord. En outre, rien ne dit que l’empire du milieu ne connaîtra pas quelques déboires internes pouvant limiter ses ambitions (7).

Tout comme la Chine, la Russie a profité de la pandémie pour apporter elle aussi une assistance sanitaire surmédiatisée à plusieurs pays méditerranéens (notamment l’Italie). Elle a laissé ouverte ses lignes aériennes, permettant ainsi de rapatrier de nombreux Européens, tout en tenant fermement ses positions. Le message subliminal est limpide : vous pouvez compter sur Moscou. Second message implicite, qui a perdu de sa vigueur après que la Russie a été touchée plus fortement : c’est grâce à son régime autoritaire que le Kremlin est parvenu à endiguer la pandémie tout en dégageant des ressources permettant de vous assister. Ces messages visent aussi bien à rassurer les régimes autocratiques qu’à diviser les pays européens. Reste à voir si le Kremlin sera en mesure de poursuivre sur le long terme l’effort consenti compte tenu des difficultés auxquelles il fait face en Russie (8).

Troisième bénéficiaire de cette crise, la Turquie qui profite – au moment où ses lignes sont écrites – du retrait des marines occidentales pour maintenir une présence navale autour de Chypre, afin d’appuyer ses revendications énergétiques offshore à l’intérieur de la zone économique exclusive chypriote, face à la mer Égée afin d’impressionner la Grèce et l’Union européenne menacées de vagues migratoires en provenance de Turquie, et à proximité du littoral libyen pour soutenir un point d’appui avancé lui permettant de diffuser l’idéologie des Frères musulmans en direction du Maghreb et du Sahel (9).

De leur côté, les États-Unis sont partagés entre d’une part leur volonté d’allégement de leur engagement dans la région, en réaction à leur surimplication des années 2000 et au poids croissant des enjeux asiatiques, et d’autre part l’importance de cet espace pour leurs lignes de communications stratégiques, pour continuer de peser sur le marché pétrolier mondial et pour contrer la Russie et la Chine. Il est donc probable que Donald Trump ou Joseph Biden continueront de s’impliquer, plus fortement qu’on le croit, en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Plus grave pour le long terme, les réactions des uns et des autres soulignent la remise en cause du multilatéralisme (OMS largement démonétisée, Conseil de sécurité de l’ONU silencieux) et le manque de crédibilité de l’Union européenne. Elles exacerbent la logique de rapport de force tout comme la rivalité sino-américaine.

Mais le Covid-19 pourrait également apporter quelques bonnes nouvelles.

La relocalisation d’une partie de la chaîne de valeur à proximité de l’Europe est l’occasion d’initier un partenariat industriel renforcé avec la rive sud qui pourrait se substituer aux hydrocarbures, au tourisme et aux diasporas, domaines qui entretiennent des relations psychologiques complexes avec les pays anciens colonisateurs.

Avec un brin d’optimisme, il n’est pas interdit de penser qu’une fois les stocks de munitions épuisés, les effets induits de cette pandémie assécheront les camps rivaux en Libye, les poussant à s’entendre sur une sortie de conflit négociée. La plupart de leurs sponsors y semblent prêts. Reste à convaincre la Turquie d’un côté, les Émirats arabes unis de l’autre qui pour l’instant maintiennent leur flux d’armements.

Pour terminer ce tour d’horizon géopolitique, il est possible que cette pandémie contribue à faciliter la reprise de dialogue entre les trois acteurs régionaux les plus influents du Moyen-Orient : l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël qui ont tous trois renforcé leur posture régionale et qui ont besoin de relancer leur économie après la triple peine de la pandémie, de l’arrêt de l’activité économique et de l’effondrement des prix pétroliers. C’est tout particulièrement vrai pour l’Iran et Israël qui ont intérêt à apaiser les tensions au Levant pour pouvoir exporter sereinement leurs hydrocarbures (offshore pour Israël) vers les pays du bassin méditerranéen, car ils savent disposer tous deux des moyens militaires leur permettant de stopper le flux d’hydrocarbures de l’autre.

 

Conséquences et propositions pour la France et l’Union européenne

Toutes ces évolutions imposent à la France et à l’Union européenne de ne pas sacrifier à l’urgence sanitaire et économique les enjeux géopolitiques de leur rive sud. Le boomerang reviendrait vite et violemment : terrorisme, migration, déstabilisation…

Dès lors, une question cruciale se pose : sur qui s’appuyer pour stabiliser un bassin méditerranéen très affaibli par la pandémie ?

Sur les États riverains ? Ce serait la réponse de bon sens, mais ceux-ci sont englués dans leurs rivalités contre-productives. Si rien n’est fait pour les atténuer, le Covid-19 aura fragmenté et compartimenté davantage encore l’espace méditerranéen.
Sur la Chine ? Cela aurait du sens, car contrairement aux États-Unis et à la Russie, la Chine, tout comme l’Union européenne, a un intérêt objectif à apaiser rapidement les tensions autour du bassin méditerranéen, même si c’est pour des raisons différentes. Il s’agit pour Pékin de profiter du flottement actuel pour poursuivre rapidement son expansion économique et géopolitique en direction de l’océan Atlantique. Car le projet OBOR (One Belt, One Road) de Xi Jinping s’inscrit dans une stratégie mondiale. À l’inverse, Moscou et Washington ont intérêt àmaintenir un certain niveau de tensions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour justifier leur rôle de protecteur, de pourvoyeur d’armes et de parrain diplomatique. Mais en jouant la carte chinoise, l’Union européenne jouerait avec un concurrent redoutable, adepte de la prédation, et offrirait un avantage tendanciel considérable à Pékin dans son bras de fer avec la Maison-Blanche, ce que Washington ferait payer très cher à Bruxelles.

Sur la Russie alors ? Après tout, l’Europe et la Russie partagent de nombreux intérêts stratégiques communs en Méditerranée, y compris ceux de freiner la Chine et l’Iran, de faire entendre raison à la Turquie et de stabiliser la Syrie et la Libye. Mais le Kremlin est aujourd’hui prisonnier de sa spirale revancharde et sent le soufre : nombreux sont ceux qui ne veulent pas d’un rapprochement avec un pouvoir autocratique accusé de véhiculer virus informatiques et fake news.
Faudrait-il alors s’appuyer finalement sur les États-Unis ? Cette option, souhaitée par ceux que la Chine et la Russie effraient, reste inaudible à l’ère de Donald Trump. Elle ne saurait être ressuscitée qu’après le résultat de l’élection présidentielle de novembre 2020, si le magnat de l’immobilier new-yorkais venait à s’éclipser et si son successeur s’ouvrait à une coopération vraiment équilibrée. C’est donc à l’automne prochain que devrait se clarifier le paysage géopolitique puisque de nombreux signaux convergent à cette échéance.

En attendant, Paris et Bruxelles gagneraient à raviver les initiatives de coopération navale entre marines européennes pour réinvestir le plus vite possible la Méditerranée centrale et orientale, afin de montrer à l’ensemble des acteurs locaux et globaux qu’il s’agit là d’une zone maritime vitale pour l’Europe. Ils doivent surtout renforcer le processus d’intégration européenne, car cette crise aura prouvé qu’au bout du compte, l’Europe ne pouvait compter que sur elle-même et qu’elle se devait de projeter l’image d’un acteur crédible et responsable.

La France et l’Union européenne doivent également s’attaquer au champ des perceptions qui empoisonne depuis des décennies les relations entre les deux rives. La bataille du narratif liée à la gestion de la pandémie et de ses conséquences en est une illustration et une opportunité. Il est indispensable de communiquer activement, préventivement et sans détour pour contrer le discours biaisé et propagandiste des régimes autocratiques qui cherchent à discréditer les États européens, France en tête, et à les utiliser comme boucs émissaires pour camoufler leurs propres lacunes et leurs propres faiblesses structurelles. Cela implique de contrer chaque fake news en démontrant son inanité et l’intérêt qu’en tirent ceux qui les propagent. Cela impose également de forger un narratif alternatif basé sur le bon sens et les intérêts croisés des rives nord, est et sud de la Méditerranée. Les universités, les think tanks tout comme les responsables politiques concernés par l’avenir du bassin méditerranéen ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Deux États méditerranéens sont en position de faiblesse et méritent le soutien des Européens par leur positionnement stratégique : Chypre, pointe orientale de l’Union européenne en Méditerranée en butte à la Turquie ; la Tunisie, État du Maghreb le plus ouvert vers l’Europe, cible des Frères musulmans désireux d’y promouvoir un islam politique combatif.

Mieux comprendre le monde arabo-musulman est essentiel. C’est pourquoi il paraît indispensable de renforcer la coopération avec les services de renseignement marocains, égyptiens et libanais, c’est-à-dire ceux qui comprennent le mieux les stratégies d’infiltration de la mouvance islamiste sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme le suggère le professeur Pierre Vermeren dans une interview remarquée au site Diploweb (10).

Sans paraître alarmiste ni souhaiter que de tels scénarios se produisent, il serait prudent d’anticiper les conséquences de la résurgence de manifestations massives en Algérie et en Égypte, car ces deux pays très menacés par le Covid-19, bien qu’ils s’en défendent, pourraient démontrer très bientôt leur fragilité socio-économique et politique.

C’est sans doute vis-à-vis de la Turquie que la France et l’Union européenne doivent prioritairement agir. Il leur faut informer discrètement, mais fermement, le président Erdogan des mesures de rétorsion économique, politique et diplomatique que l’Union européenne prendrait s’il franchissait les lignes rouges des intérêts européens ; Washington, Moscou et Pékin n’ont pas hésité de leur côté à lui tracer leurs propres lignes rouges, en lui démontrant dans les faits les conséquences néfastes de leur franchissement. Le but n’est pas de lui faire perdre la face, mais de lui faire comprendre que l’Union européenne n’entend pas être l’idiot utile de l’Histoire, pour paraphraser Lénine, et qu’elle sait tout aussi bien manier le bâton que la carotte quand ses intérêts vitaux sont menacés.

Sur le plan infraétatique, il convient enfin d’intensifier le dialogue multilatéral entre les régions du sud de l’Europe et leurs équivalents des rives orientales et méridionales, en vivifiant les échanges académiques et les rencontres entre think tanks. C’est pourquoi la FMES se tient prête à analyser les conséquences de cette crise avec tous ceux de ses partenaires qui le souhaiteraient.

 

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(1) Numéro spécial « La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation », RDN, n° 822, été 2019.

(2) Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(3) Instrument SURE (Support to mitigate Unemployment Risks in an Emergency) proposé par la Commission pour financer les mesures de chômage partiel ; prêts de la Banque européenne d’investissement, garantis par les États, aux entreprises ; ligne de crédit du Mécanisme européen de stabilité, créé en 2012, pour aider les États à faire face aux dépenses liées à la crise du coronavirus ; Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(4) « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, 24 avril 2020.

(5) Benoît Delmas : « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, 5 avril 2020.

(6) Anne-Bénédicte Hoffner : « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine », La Croix, 7 avril 2020.

(7) Minxin Pei : « Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping », Foreign Affairs, mai-juin 2020.

(8) Emil Avdaliani : « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper, n° 1534, 17 avril 2020.

(9) Irina Tsukerman : « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper, n° 1528, 14 avril 2020.

(10) Pierre Vermeren : « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, 19 avril 2020.

L’instabilité méditerranéenne : fatalité ou défi à relever ?

Par Mustapha Benchenane,

Docteur d’État en science politique. Conférencier au Collège de défense de l’Otan et à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. Éditorialiste à l’institut FMES.

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

 

La plupart des études portant sur la Méditerranée se concentrent sur son importance stratégique au regard de sa configuration et de ses ressources énergétiques : plus de 600 millions de tonnes de pétrole y transitent (un tiers du trafic mondial). On insiste aussi sur le problème israélo-palestinien dont on affirme tantôt qu’il est central, tantôt qu’il est devenu secondaire. On y ajoute un phénomène nouveau : les câbles sous-marins dont l’importance stratégique est au moins aussi grande que celle qui concerne l’énergie. En effet, ces câbles constituent l’ossature d’Internet. Qui plus est, il y a des approches différentes selon que l’on considère la Méditerranée comme un tout, ou comme deux bassins, l’un occidental, l’autre oriental. De surcroît, cette région du monde reste le berceau des civilisations monothéistes, exacerbant passions et antagonismes, même si les peuples qui y vivent ne sont pas des étrangers les uns pour les autres. Plus que tout, la Méditerranée souffre de faiblesses structurelles, géographiques et politiques, qui facilitent les ingérences des puissances étrangères.

Une géographie et une géopolitique complexes

La Méditerranée est une mer étroite et compartimentée. Le Monde occidental et le Sud sont séparés par les 14 km du détroit de Gibraltar.  La Tunisie est à 147 km de la Sicile. Cette proximité a entraîné des relations particulières entre les pays des deux rives, marquées par de nombreux conflits mais aussi par des périodes de coopération, voire même d’alliances entre musulmans et chrétiens (1). Deux porte-avions avec leurs navires d’accompagnement, l’un en Méditerranée occidentale, l’autre en Méditerranée orientale, suffisent aujourd’hui à contrôler la Méditerranée.

La complexité qui caractérise la Méditerranée reste la fragmentation des populations et les difficultés qu’elles éprouvent à vivre en paix, chacune dans sa construction « nationale ».

On parle communément de « Monde arabe » qui commence en Mauritanie et qui se termine aux frontières de la Turquie et de l’Iran. Cette affirmation ne correspond pas à la réalité, qui est beaucoup plus complexe. Le Maghreb est arabo-berbère. Il comprend la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye. Cette région était berbère jusqu’à l’arrivée des Arabes et de l’Islam. Elle le reste pour ceux qui n’ont pas adopté la langue arabe, soulignant la « panne » du sentiment national dans certains pays qui privilégient les systèmes d’appartenance ethnique, régionaliste et tribale. Les pays maghrébins font moins de 2,5 % de leur commerce extérieur entre eux, malgré la tentative de création de l’Union du Maghreb arabe qui reste une fiction. Cette absence d’intégration leur coûte plusieurs points de croissance annuelle. On prétend que cela est dû au problème du Sahara occidental qui cristallise les rivalités entre le Maroc et l’Algérie ; pourtant, même s’il n’y avait pas ce contentieux, il n’y aurait pas davantage de coopération entre ces États car les différentes composantes des peuples qui s’y trouvent ont du mal à cohabiter pacifiquement. La situation n’est pas meilleure au Machrek, c’est-à-dire au Levant, où la fragmentation est encore plus grave. Le pays le plus important, l’Égypte, vit sous perfusion américaine depuis que le président Sadate a signé une paix séparée avec Israël (1978-1979). Il est confronté au puissant mouvement des Frères musulmans et au terrorisme qui sévit dans le Sinaï. Le Liban ne s’est jamais remis de la guerre civile qui a fracturé ce pays de 1975 à 1990. L’Irak et la Syrie sont ravagés par des guerres civiles. La Jordanie ne survit que grâce à l’aide extérieure. L’Arabie saoudite est obsédée par ce qu’elle perçoit comme la « menace iranienne » et par des contradictions internes. Mais le Machrek, c’est aussi la question nationale palestinienne, même si on n’en parle presque plus. Un peuple vit sous occupation militaire depuis plusieurs décennies sans que la communauté internationale s’en émeuve. Le sentiment d’impuissance et d’humiliation favorise la propagande des islamistes qui dénoncent « le deux poids, deux mesures » des Occidentaux.

S’agissant de la rive Nord, le problème concerne surtout les Balkans, l’Europe occidentale ayant su préserver la paix grâce à la construction européenne. Malgré l’accord de Dayton (1995) qui a mis fin à la guerre en ex-Yougoslavie, les tensions restent vives, notamment entre le Kosovo et la Serbie. Entre Orient et Occident, Chypre reste une île divisée depuis 1974. L’Union européenne a commis une faute en admettant une moitié de cette île comme État-membre, au lieu de surseoir la décision d’admission en l’assortissant d’une condition : réunification d’abord, admission ensuite.

Pour l’heure, l’attention est fixée sur le Moyen-Orient où les populations éprouvent des difficultés à trouver des facteurs qui les rassemblent. Car tout semble les opposer, compte tenu de la diversité qui les caractérise. Toutes les tentatives d’unification ont échoué, qu’elles aient eu recours à la religion, au nationalisme arabe ou encore au socialisme. Les initiatives venues d’Europe pour établir des partenariats Nord-Sud ont échoué. Il en a été ainsi du Dialogue euro-arabe voulu par le président Pompidou et son ministre des Affaires étrangères Michel Jobert en 1973. Le Partenariat euro-méditerranéen lancé à Barcelone en novembre 1995 a connu le même sort. Il en a été de même pour le projet d’Union pour la Méditerranée porté par Nicolas Sarkozy en 2008, qui n’a atteint aucun de ses objectifs. L’une des raisons principales de ces échecs renvoie à l’incapacité des pays du Sud à identifier, ne serait-ce qu’un seul intérêt commun. À aucun moment et sur aucun sujet, ceux-ci n’ont pu parler d’une seule voix. Une autre raison de cette désillusion tient aux mentalités qui prévalent au Sud, consistant à croire que le Nord, anciennement colonisateur, ne peut vouloir de bien à l’ancien colonisé.

Des pays menacés d’implosion

Plusieurs États du monde musulman ont implosé, principalement à cause de contradictions internes aggravées par des interventions étrangères, tels le Yémen, le Soudan, l’Irak, la Libye et la Syrie où se déroulent des guerres civiles. D’autres États ont été affectés par le « Printemps arabe » à partir de 2011, tels la Tunisie et l’Égypte. Les responsables occidentaux ont éprouvé des difficultés à identifier la nature de ces événements : révoltes, révolutions ou guerres civiles ? En Syrie, même si Bachar el-Assad peut être qualifié de « tyran sanguinaire qui massacre son propre peuple », il reste soutenu par une partie du peuple syrien, dont la plupart des minorités, y compris chrétiennes. Les Alaouites, auxquels il appartient, représentent 8 % de la population. S’il n’avait bénéficié que de l’appui des siens, aurait-il été en mesure de mener un combat si long et si coûteux à tous égards ? Même le soutien militaire de la Russie et de l’Iran n’aurait pas suffi à le maintenir au pouvoir. En Libye, l’intervention de l’Otan a provoqué la mort de Mouammar Kadhafi, entraînant une guerre civile dont on ne voit pas comment elle prendrait fin. En Irak, la guerre déclenchée illégalement par les Américains en 2003 a provoqué la chute du régime, mais aussi une guerre civile. Au Yémen, les bombardements de la coalition menée par l’Arabie saoudite aggravent la situation.

Ce qui se passe en Algérie depuis quelques mois est une révolte dont le détonateur a été la candidature de Bouteflika pour un cinquième mandat, alors que gravement malade, il était incapable d’assurer sa charge. Pendant trop longtemps, le peuple algérien a subi le chantage du régime consistant à faire croire que c’était lui ou le retour à la tragédie des années 1990. En dépit de sa désorganisation, l’opinion publique a obtenu le départ du Président. Quant au changement de régime, ce sont les rapports de force qui en décideront. À cet égard, l’acteur principal est l’armée mais celle-ci a perdu sa cohésion. Il y a, en son sein, des clans qui s’affrontent. Contrairement à bien des idées reçues, tous les généraux ne sont pas corrompus ; la société est, elle aussi, atteinte par la corruption.

Au bout du compte, le « Printemps arabe » aura été une illusion, y compris en Tunisie souvent présentée comme exemple de transition réussie. La culture démocratique en Tunisie comme dans le reste du monde arabe est très loin d’être enracinée. Une fois encore, on constate que la démocratie ne se décrète pas ; elle n’est pas un bien « d’import-export » et l’imposer par la force a mené chaque fois au désastre. Mais les difficultés insurmontables auxquelles se heurtent ces peuples ne sont pas dues essentiellement à ces ingérences étrangères. Elles s’expliquent aussi par l’effondrement du mythe de l’État-Nation, par l’échec des stratégies de développement et par la défaillance du facteur religieux.

Lorsque ces pays ont accédé à l’indépendance, il fut décidé de conserver les frontières de la colonisation. Cette méthode arbitraire consistait à nier l’histoire de peuples qui ont vécu ensemble dans d’autres limites territoriales. La seconde faute a consisté à décréter que ces nouveaux États seraient des « États-Nations », ignorant que ce concept européen correspondait peu à l’histoire du monde arabe. Les peuples décolonisés et leurs élites se sont fait un point d’honneur de démontrer qu’ils avaient toujours vécu dans un cadre national qui correspondait très peu en réalité à la vérité historique renvoyant à des structures tribales, ethniques et claniques.

La greffe de l’État-Nation n’a donc pas pris, pas plus que la façon dont les gouvernants s’y prennent pour diriger leur pays. Les pays du Sud de la Méditerranée, y compris ceux disposant d’importantes ressources d’hydrocarbures, n’ont pas réussi à sortir leur peuple du sous-développement. L’Algérie et la Libye ont bénéficié chacun de l’équivalent de dix fois le plan Marshall sans atteindre les résultats escomptés à la hauteur des sommes englouties dans des stratégies hasardeuses. Outre la corruption, les mentalités des gouvernants comme des gouvernés se caractérisent par l’absence de rationalité et le manque de professionnalisme. Parmi les indicateurs de cette défaillance, citons le rapport au temps qui n’est pas une priorité pour les peuples du Sud. L’absence de motivation et de culture du travail a lourdement pesé dans l’échec de leurs stratégies de développement. Ces mêmes pays sont confrontés à un chômage de masse qui frappe lourdement les jeunes qui constituent l’immense majorité de la population (70 % ont moins de trente-cinq ans), y compris les diplômés. La démographie de ces pays, loin d’être un atout, ajoute aux difficultés. En Égypte, la population augmente de 1,3 million de personnes chaque année. Il faudrait pour l’ensemble de ces pays une croissance annuelle de 8 % sur quarante ans pour faire face au défi démographique et au déficit d’emplois qu’il implique. Or, dans le meilleur des cas, le taux moyen ne dépasse pas 4 %.

Plus grave encore, le système éducatif est largement défaillant. Alors que l’éducation devrait être le vecteur du changement pour s’adapter aux exigences de la mondialisation, ce secteur est l’enjeu de batailles idéologiques et religieuses qui l’empêchent d’évoluer. La religion, ayant pour finalité originelle de relier les hommes les uns aux autres par l’adhésion à une foi commune et à des valeurs partagées, devrait se traduire par un code de conduite permettant de vivre en paix ensemble. Or, la religion ne parvient plus à remplir cette finalité. Elle est devenue l’habillage de la dis- corde. Au nom de la même religion, certains tuent leurs propres coreligionnaires, comme en Algérie durant la décennie 1990, alors que les Algériens sont tous musulmans sunnites. Au Levant, l’accent est mis sur l’antagonisme chiites-sunnites pour expliquer le recours à la violence. Mais ce clivage n’est que le masque d’une opposition entre Perses et Arabes dont le but est la conquête du leadership régional. Dans les pays du Sud de la Méditerranée, les musulmans ont abîmé l’Islam dont la pratique est dévoyée par une partie de ceux qui s’en réclament.

Ces trois faiblesses structurelles favorisent les ingérences étrangères.

La Méditerranée convoitée par des puissances étrangères

La France, l’Espagne et l’Italie sont des pays méditerranéens. Leur présence est légitime. Mais cette légitimité a disparu dès lors que ces pays ont pratiqué une politique de puissance et de colonisation. Toutefois, il n’y a pas lieu de faire le procès de cette politique pour la simple raison que les relations entre les peuples, tout comme entre les États, ont toujours été régies par les rapports de forces. Quand un pays possède les moyens de la puissance, il est rare qu’il ne s’en serve pas au détriment de ceux qui sont plus faibles que lui.

Dès 1794, le gouvernement américain envoie un navire de guerre en Méditerranée. À la même époque, afin de contrecarrer la volonté française de s’établir en Afrique du Nord, Washington signe avec Tunis un traité commercial par lequel le bey (roi) s’engage à protéger les ressortissants américains et à ouvrir la Tunisie à leurs produits, en échange de quoi les États-Unis arment gratuitement les troupes du bey. Des pressions de la même nature sont exercées sur le Maroc, la Libye et l’Algérie qui finissent par conclure des accords similaires. Avec la doctrine Monroe, les Américains s’intéressent moins à la Méditerranée, contribuant à convaincre la France que le moment était venu de se lancer à la conquête de l’Algérie (1830). Les Anglais en profitent pour s’installer à Aden (1839). Mais Washington revient en Méditerranée après la Première Guerre mondiale en élaborant la doctrine Wilson du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ils encouragent les peuples arabes à se dresser contre la France et la Grande-Bretagne. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, un document du Conseil national de sécurité (2) reconnaît que la propagande des États-Unis a contribué à la montée du nationalisme chez les « indigènes ». Cette politique sera poursuivie par John Kennedy qui écrivait à propos de l’Algérie dans un « ordre exécutif » du 20 février 1963 : « Les intérêts des États-Unis constituent le facteur primordial de notre nouvelle ligne envers ce pays qui est la clé de l’Afrique du Nord. […] Notre souci essentiel est l’accroisse- ment de notre propre influence. Le départ de la France de l’Algérie comme celui de l’Indochine sont des faits positifs ». L’intérêt des États-Unis pour la Méditerranée est donc très antérieur à la découverte du pétrole moyen-oriental et à la création d’Israël. Depuis, l’appui de Washington à Tel-Aviv est quasi inconditionnel, a fortiori avec Donald Trump à la Maison-Blanche. Ce dernier ne trouve rien à redire à la colonisation juive des territoires palestiniens occupés depuis 1967, autorisant le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem alors que selon le droit international, Jérusalem-Est est un territoire occupé. Il a fermé la représentation palestinienne à Washington et coupé la contribution de son pays à l’agence de l’ONU chargée d’aider les réfugiés palestiniens. Le 21 mars 2019, il a reconnu l’annexion par Israël du plateau du Golan, territoire incontestablement syrien. Son prédécesseur, Barack Obama, réputé réticent à l’égard d’Israël, a lui aussi apporté un appui sans précédent à l’État d’Israël en lui livrant des bombardiers F-35, faisant voter une aide de 36 milliards de dollars sur dix ans en faveur de Tel-Aviv. Cette politique est menée sans aucun égard pour les Arabes dont le poids sur l’échiquier international est faible au regard de leur nombre, du pétrole et du gaz que recèle leur sous-sol, tout comme de leur position géostratégique.

La Russie nourrit, elle aussi depuis longtemps, des ambitions méditerranéennes. Depuis les tsars, Moscou a toujours eu la volonté de se ménager un accès aux mers chaudes. D’où l’importance vitale que Moscou accorde à la mer Noire et à la Crimée que Poutine a annexée en 2014. L’URSS, en son temps, se présentait comme pays méditerranéen en affirmant que la mer Noire était une dépendance   de la Méditerranée. L’URSS avait réussi à renforcer sa présence au Moyen-Orient en aidant l’Égypte à construire le barrage d’Assouan et en équipant les armées égyptiennes, syriennes, algériennes et libyennes. Aujourd’hui, la Russie affirme que l’Islam fait partie de son identité, obtenant un siège d’observateur au sein de l’Organisation de la conférence islamique. Ce faisant, Vladimir Poutine ne fait que mettre ses pas dans ceux des tsars. Tous ont poursuivi les mêmes objectifs : conjurer le sentiment de claustrophobie par une ouverture sur la Méditerranée et sur l’océan Indien. L’intervention militaire russe en Syrie en faveur du régime de Bachar el-Assad s’explique notamment par cette obsession. Elle manifeste aussi la volonté de retrouver des positions perdues en 1991 après la dislocation de l’URSS.

La Chine s’intéresse également à la Méditerranée. Cela se traduit par des investissements importants dans des infrastructures de transport maritime, comme le port grec du Pirée. Les Chinois organisent de nouveaux forums régionaux. Ils investissent également dans les câbles sous-marins. Le tout s’inscrit dans une stratégie globale de « nouvelles routes de la soie » qui constituent un vecteur de la plus haute importance. La Chine et la Russie ont mené, en mars 2015, des exercices militaires conjoints pendant dix jours en Méditerranée orientale. La Chine veut devenir une puissance maritime afin d’assurer la sécurité de ses axes de communication. Pékin affirme que ses intentions sont pacifiques et prétend que, historiquement, sa politique n’a pas été agressive. Ce propos doit être reçu avec circonspection. En effet, on assiste à une compétition planétaire pour la suprématie commerciale, financière, scientifique, technologique, militaire et culturelle.

En termes de puissance globale, les États-Unis disposent d’une avance importante. En effet, ils maîtrisent toutes les dimensions de la puissance au sens où on l’entend habituellement, à quoi s’ajoute la capacité à produire et à exporter sa culture, au moyen de sa langue, de son idéologie, de ses mœurs, de son mode de pensée, de consommer, de s’habiller, bref à être un modèle dont on s’inspire et que l’on veut reproduire chez soi. C’est là un domaine dans lequel les Américains ont magistralement réussi. Ce n’est pas le cas de la Russie, pas plus que de l’URSS communiste en son temps. Reste à voir si la Chine parviendra à exporter son modèle.

L’instabilité n’est pas une fatalité car elle s’explique par des causes identifiées. Quant au défi à relever, il ne semble pas pour l’instant à la portée de ces pays et de ces peuples. Le demi-siècle écoulé indique clairement que ceux qui dirigent n’ont pas été en mesure de faire face aux problèmes vitaux pour leurs populations. Ils ne pourront donc pas s’en sortir seuls. Mais leur idéologie et leur mentalité les empêchent d’en convenir. Or, la rive Sud de la Méditerranée n’étant qu’à quelques kilomètres de l’Europe, ce qui l’affecte, produit des conséquences négatives sur la rive Nord. D’où la nécessité de prendre conscience que si le Sud va mal, le Nord ne peut pas aller bien. Les deux rives gagneraient à traduire en actions communes ce constat. Cela pourrait se concrétiser par l’élaboration d’une stratégie de développement solidaire.

(1). Citons pour exemple le Traité d’alliance conclu entre Soliman le Magnifique et François Ier en 1525.

(2). Classé N.12.NSC.

 

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Escales à Bruxelles, La Haye et Rotterdam pour la mission « Europe » de la 4e Session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

Les auditeurs réunis au Parlement européen autour de M. Marc Valleys

La première navigation hors de France des auditeurs de la 4e Session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » fut européenne. Du 1er au 3 avril, ils se sont ainsi rendus à Bruxelles, cœur des institutions européennes, et aux Pays-Bas, Etat-membre de l’Union européenne (UE) maritime par excellence, qui a bâti sa prospérité sur le commerce maritime. Ils purent ainsi découvrir les grands enjeux maritimes de l’Union européenne, les politiques et les stratégies mises en œuvre pour y faire face, et la manière dont la France coopère avec ses alliés européens pour construire une Europe forte et prospère.

Dès la première matinée, la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne (RPUE) a plongé les auditeurs dans l’atmosphère européenne. S.E. M. Nicolas Suran, ambassadeur, représentant permanent de la France au Comité politique et de sécurité de l’UE, a abordé les enjeux sécuritaires du Brexit et ses conséquences pour la France et son positionnement au sein de l’UE.

Réflexions avec S.E.M. Nicolas Suran

Le vice-amiral d’escadre Chaperon, représentant militaire français auprès de l’Union européenne et de l’OTAN, s’est concentré sur les questions militaires et maritimes avec, notamment, un éclairage spécifique sur le délicat partage des rôles entre l’OTAN et l’UE. Ce sujet particulièrement sensible touche directement la souveraineté des Etats-membres. Enfin, M. Truelle et M. Avrillier, conseillers « pêche » et « transport » de la RPUE, ont permis aux auditeurs de découvrir l’importance de ces sujets au cœur de la politique maritime intégrée de l’Union, et notamment la façon dont la politique commune de la pêche a permis la reconstitution de certains stocks de poissons. Tous ces représentants de la France à Bruxelles contribuent, chacun à leur niveau, à améliorer le dialogue et la compréhension entre les échelons national et communautaire. Ils promeuvent la vision, les positions et les intérêts de la France auprès de ses partenaires européens. Pour clore cette matinée, le Secrétaire général de la mer, Denis Robin, premier inspirateur de la session, a présidé le déjeuner des auditeurs avec lesquels il a eu de nombreux échanges.

Le vice-amiral d’escadre Chaperon répond aux questions des auditeurs

Forts de cette entrée en matière à la RPUE, les auditeurs ont ensuite été reçus au Parlement européen par Marc Valleys, de la direction  générale de la communication (DG COMM), qui leur a présenté sans ambages ce haut lieu de la démocratie européenne avec son fonctionnement fondé sur le compromis. Il s’agit d’un changement de culture difficile pour des Français davantage habitués à la confrontation et aux rapports de force.

Dès potron-minet, la session a appareillé pour une seconde journée de mission passée en dessous du niveau de la mer à étudier la politique maritime de ce pays où la mer a toujours joué un rôle prédominant : les Pays-Bas. Accueillis à La Haye par S.E. M. Philippe Lalliot, ambassadeur de France auprès du Royaume des Pays-Bas, et ses principaux conseillers, les auditeurs ont pris la mesure des fortes, et souvent méconnues, relations bilatérales entretenues par la France et les Pays-Bas. Elles se situent au niveau économique bien sûr, mais concernent aussi, de plus en plus, les domaines de la défense et de la sécurité pour lesquels les deux pays partagent des approches et des intérêts communs et disposent de forces militaires d’excellent niveau capables de conduire ensemble des opérations de forte intensité. Les rencontres organisées par l’Ambassade avec des personnalités du monde maritime néerlandais ont donné lieu à de riches débats sur le développement portuaire et sur les enjeux de sécurité et de défense. Les auditeurs ont ainsi pu découvrir les nombreux points de convergence entre ces deux puissances maritimes, mais aussi le pragmatisme néerlandais sur lequel les Français pourraient prendre exemple dans bien des domaines.

S.E.M. Philippe Lalliot en discussion avec les auditeurs

Cette longue journée s’est terminée avec la visite très attendue du port de Rotterdam, premier port européen. Fidèle à son habitude, M. Frans van Keulen, représentant du conseil de l’Autorité portuaire de Rotterdam et grand ami de l’IHEDN, a réservé aux auditeurs un accueil particulièrement chaleureux et professionnel. Avec une impressionnante hauteur de vue et une parfaite connaissance du monde maritime, il a présenté les défis relevés par le port de Rotterdam et le développement de ce hub impressionnant qui représente à lui seul 6,2% du PIB du pays. Les auditeurs ont ensuite été invités à prendre la mer pour naviguer au plus près des impressionnantes installations qui font la force de ce port, garantissant le chargement et le déchargement de 34 000 navires chaque année. Cette visite restera l’un des moments forts de la mission.

Frans van Keulen présentant le port de Rotterdam

De retour à la RPUE, le troisième jour fut l’occasion d’étudier plus précisément la mise en œuvre de la politique maritime intégrée (PMI) de l’Union européenne, notamment de ses développements en matière de sécurité et sûreté maritimes. Un panel d’experts, issus de la DG MARE[1], de la RPUE ou du SEAE[2] comme d’entreprises privées, a permis aux auditeurs de réfléchir sur des nombreux sujets. La coopération maritime entre les pays membres fut largement débattue, mais aussi le développement de la stratégie de sûreté maritime de l’UE (SSMUE), et surtout la mise en œuvre d’une déclinaison maritime de la toute nouvelle coopération structurée permanente (CSP), domaine qui relève de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC).

Éric Maurice, représentant de la Fondation Schuman à Bruxelles, a animé un dernier débat sur la gouvernance européenne. L’Union européenne sera-t-elle capable de moderniser ses institutions et d’obtenir l’adhésion des citoyens européens pour construire une Europe plus unie et plus forte ? Sera-t-elle en mesure de relever les défis d’un monde multipolaire dont elle doit être l’un des grands acteurs ? Les auditeurs n’en sont qu’au début de leurs réflexions sur les grands enjeux que doit relever l’UE.

Le dernier après-midi a été consacré par les auditeurs à la restitution, devant Jean-Jacques Roche, doyen et directeur de la formation des études et de la recherche de l’IHEDN et leurs camarades, de leurs travaux de réflexion. Les débats furent animés sur les trois sujets qui leur ont été confiés :  la politique portuaire de la France, la politique des outre-mer et le concept Indo-Pacifique.

[1] Direction générale des Affaires maritimes et de la pêche

[2] Service européen pour l’action extérieure

Economie maritime – 2016 11 24 – Ecologie, Développement durable (pêche et aquaculture) SENAT Rapport °141

Mesdames, Messieurs,
Après une dizaine d’années de crise, marquée par la faiblesse des revenus des pêcheurs et la réduction de la taille de notre flottille, la conjoncture s’est nettement améliorée depuis un peu plus de deux ans en matière de pêche maritime. De nombreux éléments attestent de cette amélioration : les revenus des pêcheurs se sont améliorés et de nouveaux investissements sont réalisés dans la modernisation des navires et le renouvellement de la flotte…