Etats-Unis

La 5G et ses enjeux

 

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Mercredi 1er mai 2019, la Première ministre britannique, Theresa May a limogé son ministre de la Défense Galvin Williamson « après avoir perdu confiance dans sa capacité à assumer [ses] fonctions », selon un communiqué de Downing Street, en raison de son implication dans des fuites concernant la décision d’autoriser l’opérateur chinois Huawei à participer au développement du réseau 5G en remplacement du 4G sur le territoire britannique.

Selon le fondateur du fonds A Capital et spécialiste de l’empire du Milieu, André Loesekru-Pietri, la 5G n’est « pas simplement une amélioration technologique, mais la prochaine grande révolution ». En effet, « la 5G est ce qui va faire tourner le monde ultra-connecté de demain : les smart cities, les objets connectés… ». Huawei revendique un avantage de 12 à 18 mois sur ses concurrents, alors que se pose la question de savoir quel équipementier sera en charge de son installation.

Les Etats-Unis ont déjà pris la décision de bannir Huawei. Le secrétaire adjoint au département d’Etat américain Robert Strayer a déclaré : « Huawei n’est pas un fournisseur de confiance », redoutant l’espionnage de Pékin à travers les réseaux 5G. En effet, une loi de 2017 dispose que les services de renseignements chinois peuvent accéder, en toutes occasions, aux données des entreprises chinoises. Pour Stéphane Teral, analyste au cabinet IHS Markit : « les Etats-Unis veulent préserver leur suprématie face à la Chine ».

En réponse au bannissement de Huawei, et des nombreux chefs d’inculpations américains (13) à l’encontre de l’équipementier chinois, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hua Chunying assure que « depuis un petit moment déjà, les Etats-Unis ne ménagent aucun effort et inventent sans scrupules toutes sortes d’accusations sans fondement au point de menacer ouvertement et tenter de provoquer des dissensions dans les relations entre la Chine et les autres pays ».

La prudence présentée face au géant chinois est néanmoins légitime. La Chine est entrée dans une ère qualifiée de « capitalisme de surveillance », selon Shoshana Zuboff, Professeure émérite à la Harvard Business School. Cela se traduit notamment par le nombre croissant de caméras de surveillance dans les lieux publics, la reconnaissance faciale à la pointe de la technologie avec un système de notation, les nombreuses censures de sites internet – pour la plupart américains.

En quelques mois seulement, la 5G est ainsi devenu le centre de l’affrontement commercial entre d’un côté les Etats-Unis qui exercent une pression à l’encontre des pays européens pour bannir à leur tour Huawei, et de l’autre la Chine qui entend devenir une puissance technologique incontestée.

Toutefois, la Commission européenne, par un communiqué en date du 26 mars 2019, ne bannit pas Huawei de la concurrence. Elle recommande néanmoins une approche commune concernant la sécurité des réseaux 5G, tout en rappelant que les Etats membres sont seuls compétents pour les questions de sécurité nationale. Bruxelles ne succombe donc pas aux pressions américaines, alors qu’Ellen Lord, sous-secrétaire à la Défense fait part : « Si nos alliés et partenaires recourent à Huawei, nous devrons reconsidérer le partage des renseignements cruciaux avec eux ». A ce titre, Angela Merkel constate que « nous devons donner une chance à chacun » sans être « naïf », et n’exclut pas l’équipementier chinois du territoire national. De même, la France, qui se montre plus prudente, n’écarte pas la perspective Huawei. Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, précise que « si certains de ces investissements doivent toucher la souveraineté nationale ou des technologies sensibles, c’est à nous, le gouvernement, de fixer certaines limites ».

Dans un élan de bonne foi, et surtout de contre-mesure face aux accusations américaines, Huawei a inauguré mardi 5 mars son centre de cybersécurité à Bruxelles qui permettra aux opérateurs de téléphonie de tester et examiner les matériels de la marque. Ce nouveau centre fait écho aux deux autres déjà ouverts à Londres en 2010 et à Bonn en 2018.

Exercices de l’OTAN en mer Noire : Sea-Shield 2019

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Du 5 au 13 avril 2019,  la mer Noire a connu une nouvelle fois une forte activité militaire avec l’exercice de l’OTAN Sea-Shield 2019 (Bouclier maritime 2019) qui a nécessité une coopération de l’aviation et des navires américains, grecs, néerlandais, bulgares, canadiens, roumains et turcs. Cet exercice s’est également fait en coordination avec les forces armées géorgiennes et ukrainiennes.

Les exercices de l’OTAN en mer Noire ne sont pas nouveaux. En septembre 2008, à l’issue du conflit russo-géorgien, en mars 2015 et en mai 2018, des bâtiments avaient été déployés dans l’optique de coopérations de grande envergure.

Pour autant, la mer Noire est une zone de tension régionale que la Russie convoite particulièrement. A ce titre, elle y exerce une présence renforcée. De plus, elle y trouve un accès à la mer Méditerranée à travers la Crimée.

De fait, l’OTAN est « favorable à un renforcement de la coopération avec les garde-côtes géorgiens, par un échange d’informations », selon le secrétaire général de l’Alliance atlantique, Jens Stoltenberg, lors d’une conférence de presse en 2017.

Cette année, l’exercice Sea-Shield était accueilli par la Roumanie et était axé sur deux thèmes différents : la lutte anti-aérienne et la lutte anti-sous-marine.

Un communiqué ministériel géorgien stipule que « les exercices navals impliquaient des manœuvres et des abordages communs en conformité avec les règlements techniques de l’OTAN. Ils visaient à accroître la compatibilité et à améliorer l’interaction des garde-côtes du ministère géorgien de l’Intérieur avec les forces navales de l’OTAN ».

En réponse au déploiement conséquent mis en place dans le cadre de l’exercice Sea-Shield 2019, Moscou avait décidé de renforcer sa flotte navale et son aviation en mer Noire. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexander Grouchko, avait déclaré « Nos positions sont claires : les efforts de l’OTAN dans la région de la mer Noire sont insensés d’un point de vue militaire. Ils ne renforcent pas la sécurité de la région ni celle de l’OTAN et entraîneront des risques militaires supplémentaires ». Il ajoute que « la Russie est prête à tout changement dans la sécurité militaire de la région de la mer Noire et prendra des mesures de défense supplémentaires au besoin ».

Nous pouvons néanmoins noter que les exercices se sont déroulés dans le respect du droit international maritime en demeurant dans les eaux internationales ou les eaux territoriales bulgares ou roumaines. Il en est de même pour les avions qui ne sont jamais sortis des espaces aériens souverains des pays membres de l’OTAN.

Un nouveau revirement dans le plan de « paix » pour résoudre le conflit israélo-palestinien par l’administration Trump


Le Président des Etats-Unis, Donald Trump (à gauche), rencontre le Premier ministre Israélien, Benyamin Netanyahou, à New-York le 18 septembre 2017. Tous droits réservés.

Le conflit israélo-palestinien sévit depuis plus de 70 ans. Le plan de « paix » de l’administration Trump s’inscrit dans une longue lignée de consortium d’idées pour résoudre ce conflit.

Conformément à ses promesses de campagne, le Président Trump a assuré régler ce conflit. Selon les dernières informations, le plan prévu ne verra le jour qu’à la mi-juin, après de multiples repousses  en raison du contexte tendu. Encore faut-il que ce plan soit accepté par les parties concernées et plus majoritairement qu’il y ait un consensus international.

Historiquement, les tentatives de compromis et d’accords entre Israël et la Palestine sont nombreuses. La première d’entre elles concerne le plan Peel de 1937qui prévoyait un partage de la Palestine entre un Etat juif, un Etat arabe et un corridor contrôlé par les Britanniques. La proposition Peel a été mise en échec par le refus des pays arabes. Les accords d’Oslo entre Israël et l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) de 1993 avaient pour but de poser les premiers jalons d’une résolution du conflit. Cependant,  le processus s’est brusquement arrêté en 1995 après l’assassinat du Premier ministre israélien Itzhak Rabin. Depuis, les conflits s’enlisent et aucune solution ne semble frayer son chemin.

Depuis deux ans, l’administration Trump échafaude un plan présenté comme « l’affaire du siècle » censé résoudre le conflit israélo-palestinien. Toutefois, le plan ne cesse d’être modifié. En effet, en mars, le plan prévoyait la création d’une entité palestinienne souveraine, comprenant la bande de Gaza et une partie du Sinaï égyptien. Pourtant, en avril 2019, il est envisagé qu’il n’y ait plus d’entité palestinienne, mais des propositions « réalistes […] qui permettent aux gens de mieux vivre » selon le conseiller et gendre du Président Trump, Jared Kushner. Alors que ce texte devait être dévoilé après les élections législatives israéliennes du 9 avril 2019, la teneur du plan reste sous le sceau du secret.

Si le 45ème Président des Etats-Unis venait à proposer ce plan, il s’agirait d’un revirement sans précédent. Après avoir reconnu Jérusalem comme la capitale de l’Etat hébreu et avoir validé l’occupation du plateau du Golan, alors que le CSNU (Conseil de sécurité des Nations Unies) l’a qualifiée dans sa résolution 497 de « nulle et non avenue, et sans effet juridique international », il paraît logique de penser que Donald Trump veut en finir avec l’idée d’une solution à deux Etats.

De plus, le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo a déclaré samedi 13 avril sur CNN qu’« il y a eu beaucoup d’idées depuis quarante ans. Aucune n’a apporté la paix entre Israéliens et Palestiniens ». Il a ajouté « [l]a nôtre est de proposer une vision qui présente des idées nouvelles, différentes, uniques, qui tentent de reformuler et de remodeler ce qui est un problème insoluble ».

D’un côté le Premier ministre Israélien, Benyamin Netanyahou, proche de son homologue américain, refuse le retrait des colonies installées sur les territoires palestiniens et affirme que « si [le plan propose le retrait des colonies], alors Israël n’y souscrira pas ».

De l’autre côté, le Président de l’autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, refuse tout contact et rejette toutes les démarches de l’administration Trump depuis la reconnaissance de la souveraineté d’Israël sur Jérusalem. Le Premier ministre de l’Autorité palestinienne, Mohammad Shtayyeh dénonce pour sa part « un chantage financier » de la part des Etats-Unis, notamment après la réduction de plusieurs centaines de millions de dollars d’aides aux Palestiniens.

En Europe ce nouveau projet ne fait pas l’unanimité non plus. En effet, d’anciens ministres des Affaires étrangères, des Premiers ministres et deux anciens secrétaires généraux de l’OTAN ont signé un courrier envoyé à l’UE et à l’ensemble des gouvernements européens pour rejeter le plan de « paix ». Ils mettent en garde contre la création d’une entité palestinienne « dépourvue de souveraineté ». On peut y lire : « [i]l est temps que l’Europe maintienne ses paramètres de principe pour la paix en Israël-Palestine ».

Les signataires de cette lettre estiment donc qu’il serait préférable que l’Europe travaille aux côtés des Etats-Unis – dont l’implication historique en tant que médiateur au sein du conflit a récemment perdu sa neutralité affichée.

L’avenir du conflit israélo-palestinien, semble découler du plan de « paix » que les Etats-Unis proposeront à la mi-juin. En cas de refus d’une partie ou de l’autre, la situation restera bloquée une fois de plus.

Raffermissement des relations Etats-Unis – Israël autour de la question du Golan

Plateau du Golan. Tous droits réservés.

Jeudi 21 mars, le président américain Donald Trump a tweeté : « Après 52 ans, il est temps pour les Etats-Unis de reconnaitre pleinement la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, qui est d’une importance stratégique et sécuritaire critique pour l’Etat d’Israël et la stabilité régionale ». Dans la foulée, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou a répondu : « Le Président Trump a fait l’histoire (…). Nous n’avons pas meilleur ami que lui ».

Une nouvelle fois, le président américain rompt avec la politique étrangère américaine au Moyen-Orient, faîtes d’équilibre malgré un soutien marqué vis-à-vis de son allié historique, Israël. En deux ans, Donald Trump a reconnu Jérusalem comme capitale du pays, a annoncé le retrait surprise des forces américaines de Syrie et dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien, rétablissant et renforçant les sanctions à l’égard de Téhéran.

La décision de reconnaitre l’annexion du Golan est en opposition avec la posture traditionnelle de Washington et de la communauté internationale. En 1967, lors de la guerre des Six Jours, Israël a conquis aux dépens de la Syrie une grande partie du plateau du Golan (1 200 km2) et l’a annexé en 1981. Cette région surplombant Israël, cette annexion était présentée comme une nécessité stratégique pour l’Etat hébreu. Aux arguments militaires s’ajoute également la question de la maitrise de l’eau. Le Golan fournit plus de 250 millions de m3 d’eau à Israël. Plus de 20 000 Israéliens vivent sur le plateau du Golan, côtoyant 17 000 Druzes.

La communauté internationale n’a jamais reconnu cette annexion qui viole les principes de l’Organisation des Nations-Unies. Dès 1967, la résolution 242 du Conseil de sécurité souligne « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre et la nécessité d’œuvrer pour une paix juste et durable permettant à chaque État de la région de vivre en sécurité ». La résolution 497, votée en 1981 considère quant à elle que « la décision prise par Israël d’imposer ses lois, sa juridiction et son administration dans le territoire syrien occupé des hauteurs du Golan est nulle et non avenue et sans effet juridique sur le plan international ».

La singularité de l’administration Trump en matière de politique étrangère suscite l’inquiétude. Léon Panetta, ancien chef du Pentagone, déplore l’annonce d’une décision « qui n’a pas été débattue avec nos partenaires internationaux et à l’ONU ». Quant à la Syrie, elle a exprimé sa colère et dénonce « le soutien aveugle des Etats-Unis à Israël ». Le gouvernement de Bachar al-Assad est rejoint par ses alliés, l’Iran et la Russie. A l’échelle internationale, de nombreux pays déplorent la décision américaine. Sans surprise, le président turc Recep Tayyip Erdogan condamne cette reconnaissance et a déclaré : « La malheureuse déclaration américaine au sujet du Golan a placé la région aux portes d’une nouvelle crise et tensions ». Il a ajouté : « nous ne permettrons en aucun cas la légitimation de l’occupation du Golan ». Quant à la France, le ministère des Affaires étrangères déclare : « La reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan, territoire occupé, serait contraire au droit international, en particulier l’obligation pour les Etats de ne pas reconnaître une situation illégale ». L’Union européenne partage le même point de vue.

Ce soutien à l’Etat d’Israël intervient alors que le Premier ministre est entré en campagne pour les élections. De plus, le message du président Trump s’est fait au moment où son chef de la diplomatie Mike Pompeo, se trouvait à Jérusalem.

Les relations entre les deux pays se renforcent davantage après cette annonce. Après la visite du secrétaire d’Etat Pompeo, Benjamin Netanyahou se rendra à Washington. L’administration de Donald Trump prévoit également, à l’issue des élections israéliennes, de présenter un plan de paix pour le Moyen-Orient. Pour autant, cette décision remet en cause l’avenir de la Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement, dont le mandat court jusqu’au 30 juin 2019.

La conférence de Munich sur la sécurité

Angela Merkel, à la conférence de Munich.
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La conférence de Munich sur la sécurité s’est déroulée du 15 au 17 février 2019, au lendemain de la très polémique « ministérielle pour promouvoir un futur de paix et de sécurité au Moyen-Orient » organisée à Varsovie par les Etats-Unis et la Pologne.

Trouvant son origine en novembre 1963 avec les premières Internationale Wehrkunde-Begegnung, la Munich Security Conference réunit tous les ans des responsables politiques et des experts autour d’un thème portant sur la sécurité du monde d’aujourd’hui et de demain. L’affrontement entre les Etats-Unis et ses plus anciens alliés, en phase avec l’intitulé de la conférence « le grand puzzle : qui va recoller les morceaux », a été illustré par les discours du vice-président américain Mike Pence et de la chancelière allemande Angela Merckel.

Annonçant que les Etats-Unis avaient « retrouvé la première place sur la scène internationale », le vice-président américain a vanté les investissements de l’administration Trump dans le budget de la défense, les plus importants depuis l’époque de Ronald Reagan, et la modernisation de l’arsenal nucléaire. A l’unisson de Donald Trump à la tribune des Nations unies, il s’est félicité des 5,3 millions d’emplois créés, du taux de chômage le plus bas depuis 50 ans et du regain d’exploitation du gaz et du pétrole qui font désormais des Etats-Unis le premier producteur mondial.
Reprenant la rhétorique de Donald Trump, Mike Pence a insisté sur la nécessité pour les nations de l’OTAN de respecter l’engagement des 2% de dépenses de défense réelles en part du PIB, rappelant que « beaucoup de nos alliés de l’OTAN doivent encore faire mieux ». Prétextant la lutte contre des tentatives de division basées sur l’arme de l’énergie, il a félicité les pays qui avaient pris position contre le projet de gazoduc Nord Stream 2, défendu par l’Allemagne, tout en rappelant que les Etats-Unis ne resteraient pas « les bras croisés » tandis que « des alliés achètent des armes à nos adversaires », faisant cette fois allusion à l’acquisition de missiles S-400 russes par la Turquie.
S’en prenant violemment à l’Iran, le vice-président a soutenu que ce pays, « la plus grande menace à la paix et à la sécurité au Moyen-Orient », était le principal soutien du terrorisme, armant le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien, exportant des missiles, alimentant les conflits en Syrie et au Yémen, préparant des attaques terroristes en Europe et appelant « ouvertement » à la destruction d’Israël. Après avoir énoncé cette longue liste de griefs, Mike Pence a sommé ses partenaires européens « de cesser de saper les sanctions américaines contre ce régime révolutionnaire meurtrier » et « de se retirer de l’accord nucléaire iranien ».

Le même jour, la chancelière allemande a répondu point par point, sans jamais le citer, au discours de Mike Pence. Evoquant les relations avec la Russie, elle a tout d’abord rappelé que la sortie du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, signé par les Etats-Unis et l’URSS, impactait en premier lieu les Européens, « qui restent assis là ». La chancelière a martelé que la réponse ne pouvait être une course aveugle à l’armement, alors que Russes et Américains ont annoncé le développement de nouveaux systèmes couvrant les portées de 500 à 5000 km.
A propos du budget fédéral de la défense et « répondant aux critiques », Angela Merkel a confirmé que celui-ci atteindra 1,5 % du PIB en 2024, ce qui sera déjà un « énorme pas ». Questionnant sur « ce qu’il convenait de faire avec cet argent », elle a relativisé ce chiffre relativement modeste comparé à d’autres nations mais correspondant à des montants sans commune mesure (selon les statistiques officielles de l’OTAN. En 2017, l’Allemagne consacrait 1,22 % de son PIB à son budget de défense, contre 2,32 % pour la Grèce, au deuxième rang derrière les Etats-Unis et leurs 3,58 % ; mais ces 1,22 % génèrent 42,8 milliards de dollars, à comparer aux 4,5 milliards de dollars grecs).
La chancelière a également rappelé que l’Allemagne était présente en Afghanistan depuis 18 ans avec quelques 1 300 militaires engagés, que l’Allemagne assurait les fonctions de « nation cadre » en Lituanie, et que le pays était également présent au Mali, soulignant que ce type d’engagement n’était pas dans la culture allemande, « comme il peut l’être pour nos amis français ».
Sur l’Iran, Angela Merkel a regretté que ce sujet divise. Reconnaissant que la politique iranienne était préoccupante, elle s’est interrogée sur la pertinence de quitter le seul accord en place, la « seule petite ancre que nous ayons ». Enfin, évoquant les relations commerciales difficiles avec les Etats-Unis, elle s’est étonnée que les automobiles européennes puissent constituer une menace contre la sécurité nationale des Etats-Unis. Elle a rappelé que la principale usine BMW était implantée en Caroline du Sud, « pas en Bavière », et exportait des automobiles vers la Chine. Elle a conclu par ces termes : « Si ces voitures sont soudainement considérées comme une menace pour la sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, nous sommes choqués ».
La veille, Heiko Maas, ministre des affaires étrangères allemand, avait déjà défendu le multilatéralisme et vanté le traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle. S’aventurant sur le domaine économique, il a dénoncé les droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium, illustrant ce « scénario perdant-perdant » par le coût pour les Américains des 8 700 nouveaux emplois créés aux Etats-Unis, estimés à 650 000 $ par an et par emploi.

La vice-présidente du Conseil européen et haute représentante Federica Mogherini était intervenue dès le 15 février. Elle a défendu, comme la chancelière allemande, une approche duale à la résolution des conflits : « Aucune des défis sécuritaires auxquels le monde est confronté ne peut être traité par une approche purement militaire ». Si elle a convenu d’une augmentation des budgets de défense, elle a surtout rappelé que l’argent investi dans l’aide humanitaire, le développement durable, l’action pour le climat et la promotion et la défense des droits de l’homme participait tout autant à la sécurité et à la paix dans le monde.
Le ministre des affaires étrangères russe Sergey Lavrov s’est également exprimé le 16 février. Sans surprise, il s’est opposé à la description qui était faite de son pays, citant dès ses premiers mots Charles de Gaulle, qui prônait une grande Europe, « de l’Atlantique à l’Oural ». Revenant sur les années post-guerre froide, il a regretté l’approche « OTAN-centrée », les bombardements occidentaux en ex-Yougoslavie, la partition et la reconnaissance du Kosovo ou le soutien au « coup d’Etat » à Kiev. Il a surtout tendu la main aux Européens, rappelant que la porte était toujours ouverte et que l’extension de l’Union économique eurasienne conduirait à un grand espace commun de Lisbonne à Vladivostok.

Parmi les autres intervenants, le président égyptien al-Sissi s’est exprimé également en tant que président de l’Union africaine. Alors que le sujet avait à peine été évoqué à Varsovie, il a affirmé que « le non-règlement juste et définitif de la cause palestinienne constitue la principale source d’instabilité au Moyen-Orient » et défendu le « droit des Palestiniens à établir leur État sur les frontières du 4 juin 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale ».

Enfin, le ministre de la défense britannique Gavin Williamson a prononcé un discours en total décalage, attaquant violemment la Russie, ignorant la menace représentée par le terrorisme, jamais évoqué. Il a par la même glorifié la profonde amitié anglo-allemande illustrée par la bataille de Minden, un épisode de la guerre de Sept ans où Anglais et Allemands combattaient côte à côte … contre les Français. La France n’est d’ailleurs jamais citée dans son discours, en dépit des accords de Lancaster House de 2010.

Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) – par Ana Pouvreau

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Alors que l’Europe se prépare à célébrer, le 9 novembre 2019, le trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis ont annoncé, le 1er février 2019, leur retrait du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI). Le lendemain, la Russie a déclaré, pour sa part, qu’elle cessait à son tour de respecter le Traité, signalant ainsi le début d’une nouvelle ère dans le domaine des relations entre la Russie et l’Occident et rendant nécessaire une réflexion stratégique prospective, tant au plan des concepts qu’au plan des capacités.

Signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhail Gorbatchev, dans la foulée du sommet de Reykjavik (1986), le traité de désarmement FNI a marqué la fin de la guerre froide[1]. L’objectif de cet accord était l’élimination des missiles (russes et américains) balistiques et de croisière sol-sol dont la portée est comprise entre 500 et 5 500 km, de même que celle des lanceurs et des structures associées. Des procédures de vérification contraignantes furent établies à cet effet. Les vecteurs concernés avaient été à l’origine de la crise dite des Euromissiles, déclenchée une décennie plus tôt en Europe.

Les annonces récentes des retraits américain et russe du traité FNI semblent résulter de la montée des tensions entre ces deux pays, qui s’accusent mutuellement de violer le Traité. Cependant, une convergence d’intérêts entre les deux puissances signataires pourrait être sous-jacente à la disparition annoncée du Traité. En effet, autant les Etats-Unis que la Russie tenteraient actuellement de se libérer des contraintes du Traité FNI pour développer des systèmes offensifs face à la montée en puissance chinoise (la Chine n’étant pas signataire du Traité FNI), caractérisée notamment par le développement d’arsenaux de missiles balistiques et de croisière.

Ainsi, alors que cette évolution majeure du contexte géostratégique international est déterminée par les puissances nucléaires américaine, russe et chinoise, la disparition de ce traité – à l’origine bilatéral – prévue pour le début d’août 2019 (à moins que la Russie ne mette fin à ce que les Américains considèrent comme des violations du Traité), laisse se profiler des conséquences stratégiques importantes pour le continent européen. Avec la perspective d’une multiplication de missiles sol-sol en Europe, le spectre d’une « nouvelle course aux armements », évoquée par le président russe Vladimir Poutine[2],  de même que celui d’une guerre nucléaire limitée sur le continent européen, ressurgissent.

1.Les raisons des retraits américain et russe du traité FNI

  • Les griefs américains

Le bloc occidental dénonce le développement, à compter des années 2000, d’une nouvelle famille de missiles de croisière sol-sol russes, le 9M729 « Novator », dont la portée maximale dépasserait le plafond fixé par le traité FNI[3]. La Russie se trouverait ainsi en capacité de toucher l’Europe occidentale. La Russie en a longtemps nié l’existence, alors que ce missile serait déployé depuis 2016 sur le territoire russe.

Par ailleurs, comme le souligne Bruno Tertrais, la Russie est également soupçonnée de violer le Traité FNI dans le domaine balistique, à la fois avec son missile sol-sol à courte portée SS-6 et avec son missile sol-sol à longue portée RS-26[4].

  • Les griefs russes

En janvier 2019, les autorités russes ont tenté de démontrer que le missile 9M729 conserverait une portée de 480 km et ne contreviendrait donc pas au Traité[5].

Dans l’optique russe, les accusations américaines concernant les violations russes du Traité seraient infondées et dissimuleraient en fait une réalité stratégique inacceptable. Le général Valeri Guerassimov, chef d’état-major des armées de la Fédération de Russie, dénonce les systèmes de lancement verticaux Mark 41 Vertical Launching System ou Mk.41 VLS, déployés en Roumanie et bientôt en Pologne dans le cadre du bouclier antimissile balistique américain. Ces moyens pourraient être utilisés comme lanceurs de missiles de croisière à portée intermédiaire, ce qui constituerait une violation manifeste du traité FNI[6].

Depuis 2000, la Russie appelle les Etats-Unis à mettre fin à leurs tirs de missiles-cibles lors d’essais d’intercepteurs antimissiles. Ces tirs permettent de simuler des tirs de missiles balistiques de portée courte ou intermédiaire[7].

Enfin, la Russie condamne le déploiement par les Etats-Unis de drones armés à long rayon d’action[8]. Toutes ces allégations sont réfutées par les Etats-Unis.

2.Les implications stratégiques pour l’Europe

En novembre 2018, la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini a exprimé la crainte que le territoire européen ne redevienne un champ de bataille pour d’autres puissances, comme il l’a été dans le passé, et qu’avec la fin du traité FNI, « la sécurité de l’Europe sera en danger »[9]. Depuis le dernier trimestre 2018, les déclarations russes face à la volonté des Etats-Unis de se retirer du Traité confirment ces inquiétudes. A titre d’exemple, en décembre 2018, le chef d’état-major des armées russes a annoncé que ce retrait aurait un impact négatif tant sur la sécurité européenne que sur la stabilité stratégique mondiale[10]. Lors d’un briefing destiné aux attachés de défense étrangers en poste à Moscou, il a déclaré, le 5 décembre 2018, que les pays hébergeant des systèmes de missiles américains deviendraient des cibles pour la Russie en cas de retrait américain du traité FNI : ” Vous devez comprendre que ce n’est pas le territoire américain, mais les pays qui hébergent des systèmes américains équipés de missiles à portée intermédiaire et à courte portée, qui deviendront les cibles des mesures de représailles de la Russie”[11].

Le 2 février 2019, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie suspendrait ses engagements et commencerait à développer de nouveaux missiles à capacité nucléaire interdits par le Traité ainsi que des armes hypersoniques[12]. Cependant, ce déploiement n’aurait lieu ni en Europe ni ailleurs dans le monde à moins que les Etats-Unis ne décident d’en faire autant. La Russie refusait d’être entraînée dans une coûteuse course aux armements et par conséquent, elle n’augmenterait pas son budget de la défense pour produire de nouvelles armes.

Par ailleurs, selon les médias russes, le ministre de la Défense de la République tchèque aurait évoqué, le 10 février 2019, la possibilité de déployer des missiles et des radars américains dans son pays[13].

Dans un contexte stratégique déjà marqué par des incertitudes concernant la position des Etats-Unis vis-à-vis de ses Alliés de l’OTAN, la fin annoncée du traité FNI génère de nouveaux débats sur la sécurité européenne. On constate d’ores et déjà, à titre d’exemple, que l’Allemagne a relancé sa réflexion – jusque-là taboue – sur la possibilité pour elle de développer une force de dissuasion nucléaire[14]. Les perspectives sont également sombres en matière de maîtrise des armements nucléaires stratégiques notamment, alors que le traité New Start arrivera à son terme en février 2021[15].

*****

Vers la fin des années 2000, l’idée d’une « multilatéralisation » du Traité FNI[16] avait été avancée, ce qui aurait permis d’englober la Chine en particulier. Si la véritable raison derrière le retrait des Etats-Unis et de la Russie du Traité est principalement liée à la menace chinoise en termes de missiles de portée intermédiaire, on ne peut que regretter que cette dernière option ait été abandonnée. Dans les conditions actuelles, il serait essentiel d’inventer de nouveaux schémas qui contraindraient les puissances nucléaires, dont la puissance chinoise, à s’autolimiter dans ce domaine.

 

 

[1] Plus tard, le Traité fut étendu au Belarus, au Kazakhstan et à l’Ukraine devenus indépendants après la chute de l’Union soviétique en 1991.

[2] Andrew ROTH: “Russia follows US in suspending nuclear deal”, The Guardian, 2 février 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/feb/02/russia-follows-us-in-suspending-nuclear-deal]

[3] Bruno TERTRAIS: “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, Fondation pour la recherche stratégique, Note n°02/19, 1er février 2019. [https://www.frstrategie.org/publications/notes/la-mort-annoncee-du-traite-fni-ou-la-fin-de-l-apres-guerre-froide-02-2019]

[4] Bruno TERTRAIS, “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, op.cit. p.3.

[5] « Rupture du Traité FNI : le 9M729 n’est qu’un prétexte », Russia Today, 27 janvier 2019. [https://francais.rt.com/opinions/58504-rupture-traite-fni-9m729-est-pretexte]

[6] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[7] Op.cit. Agence Tass, 5 décembre 2018.

[8] Bruno TERTRAIS, “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, op.cit., p.3.

[9] Laurent LAGNEAU : « Otan/traité FNI : L’Allemagne s’opposerait au déploiement de missiles nucléaires en Europe », 27 décembre 2018. [http://www.opex360.com/2018/12/27/otan-traite-fni-lallemagne-sopposerait-au-deploiement-de-missiles-nucleaires-en-europe/]

[10] “Russia not to leave US withdrawal from INF Treaty unanswered, says General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018.[http://tass.com/defense/1034387]

[11] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[12] Op. cit. Andrew ROTH.

[13] « La République tchèque prête à accueillir des missiles américains sur son territoire », Sputnik News, 10 février 2019. [https://fr.sputniknews.com/international/201902101039977994-republique-tcheque-missiles-americains/]

[14] Ulrich KÜHNTristan VOLPE,  Bert THOMPSON: “Tracking the German Nuclear Debate”, Carnegie Endownment for International Peace, 15 août 2018. [https://carnegieendowment.org/2018/08/15/tracking-german-nuclear-debate-pub-72884]

[15] Signé pour dix ans le 8 avril 2010, le traité New Start limite à 1550 le nombre de têtes nucléaires pour chacun des Etats signataires. Il pourra être prolongé de cinq ans.

[16] Bruno Tertrais : « Retrait américain du traité nucléaire FNI : quelles conséquences ? Trois Questions à Bruno Tertrais », Institut Montaigne, 24 Octobre 2018. [https://www.institutmontaigne.org/blog/retrait-americain-du-traite-nucleaire-fni-quelles-consequences]

 

La conférence de Varsovie divise

 

Photo officielle de la rencontre de Varsovie. Le 13 février 2019.
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Inaugurée dans la capitale polonaise mercredi 13 février 2019, la « conférence ministérielle pour la promotion de la paix et de la sécurité au Moyen-Orient » a réuni plus de 60 délégations. Annoncée au Caire par le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, cette rencontre est co-organisée par la Pologne et les Etats-Unis.

Selon certains observateurs, ce sommet « anti-Iran » a pour objectif de créer les prémices d’une coalition internationale qui représenterait les intérêts de Washington au Moyen-Orient, après l’annonce du président américain Donald Trump de se retirer progressivement de la région. Washington a en effet fait de la lutte contre Téhéran l’un de ses trois piliers de politique étrangère au Moyen-Orient (avec la stabilité au Moyen-Orient et l’achèvement de l’Etat islamique).

L’Iran n’a, sans surprise, pas été convié à la conférence. La Russie et la Turquie, alliés de la République islamique, ont décliné l’invitation. Le ministre libanais des Affaires étrangères, Gebran Bassil, a annoncé qu’il ne participerait pas au sommet, à l’instar des responsables palestiniens. La cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, Federica Mogherini a également fait part qu’elle n’y participerait pas, officiellement « pour des raisons d’emploi du temps ». En effet, depuis le retrait unilatéral américain de l’accord sur le nucléaire iranien, l’Union européenne avait œuvré en faveur d’un maintien de l’accord et du commerce avec Téhéran. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont réaffirmé leur détermination à préserver l’accord. Malgré leurs méfiances envers la République islamique, les principaux pays de l’UE n’envisagent pas l’isolement de l’Iran sur la scène internationale comme une solution pérenne. De fait, la plupart des Etats de l’UE, dont Paris et Berlin, n’ont envoyé que des diplomates de second rang – à l’exception du Royaume-Uni, représenté par son ministre des Affaires étrangères, présent notamment afin d’évoquer la crise humanitaire qui sévit au Yémen.

La décision de Varsovie d’organiser cette rencontre illustre les clivages des pays de l’Union européenne. Le pays s’est aligné à la position américaine contrairement au groupe E3.

Mike Pompeo a tenté de minimiser ces absences : « Nous ferons de réels progrès. Il y aura des dizaines de pays disposés à œuvrer à un Moyen-Orient plus stable, et j’espère qu’au moment de nous quitter jeudi nous aurons atteint ce but ».

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a été le seul chef de gouvernement présent à cette réunion. La lutte Iran-Israël, qui connait actuellement un pic de tensions, profite à l’Etat hébreu dans le cadre de son rapprochement avec les pays arabes de la région, concurrents stratégiques de l’Iran.

L’ouverture du sommet de Varsovie intervient alors que l’armée iranienne a fait l’objet d’un attentat suicide en pleine période de célébration du quarantième anniversaire de la République islamique. Mercredi 13 février, 27 membres des gardiens de la révolution ont péri dans une attaque meurtrière. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif considère que cet événement n’était pas « une coïncidence » et dénonce le « cirque de Varsovie ». Ce dernier a qualifié la rencontre de « nouvelle tentative des Etats-Unis de poursuivre leur obsession de l’Iran ».

40ème anniversaire de la République islamique d’Iran : la « révolution permanente »

Une Iranienne commémorant le 40ème anniversaire de la révolution iranienne, tenant une affiche à l’effigie de l’ayatollah Ali Khamenei, le 11 février 2019.
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Lundi 11 février, des milliers d’Iraniens se sont rassemblés à Téhéran afin de célébrer le 40ème anniversaire de la République islamique d’Iran. Correspondant au 22 bahman du calendrier iranien, cette journée fériée commémore le renversement du régime impérial du shah Mohammad Reza Pahlavi, le 11 février 1979, dix jours après le retour triomphal de son exil en France de l’ayatollah Khomeiny, père fondateur de la République islamique.

L’un des plus anciens empires du monde a alors laissé place à une théocratie. Ce bouleversement radical était le fruit d’un mécontentement politique, social et économique, ayant nourri l’opposition durant des décennies. L’ayatollah Khomeiny, opposant de longue date au régime du shah et figure religieuse emblématique, a été par surprise le catalyseur de la révolution. Perçu comme le seul capable d’unifier les dissidents, il réussit à rallier les opposants de tous bords, permettant aux religieux de s’emparer définitivement du pouvoir.

Près d’un demi-siècle après la révolution, l’opinion publique iranienne est partagée. Si les classes urbaines se montrent plus critiques vis-à-vis du régime islamique, la population rurale, historiquement plus conservatrice, le soutient davantage. La situation économique dégradée de Téhéran renforce encore ce clivage. Le FMI a annoncé pour l’année 2019 un taux de chômage à hauteur de 14% et la chute du PIB iranien de 3,6%. Des grèves et des manifestations se multiplient dans le pays, en même temps que les démonstrations de soutien. Lundi 11 février, dès 8h30, une très grande foule s’est réunie dans les rues de la capitale pour écouter le discours du Président iranien Hassan ROHANI. Ce dernier a déclaré : « La présence du peuple aujourd’hui dans les rues de toute la République islamique d’Iran (…) signifie que l’ennemi n’atteindra jamais ses objectifs démoniaques ». En affirmant que la nation iranienne s’était « affranchie de la dictature, du colonialisme et des dépendances », le Président a dénoncé le « complot » américain.

Les relations avec les Etats-Unis ont cristallisé depuis 40 ans les clivages politiques au sein de la société iranienne. L’annonce de Washington de se retirer unilatéralement de l’accord sur le nucléaire et de rétablir les sanctions à l’égard de l’Iran a renforcé ces tensions. Un vent de panique s’est répandu dans le pays, entrainant une dépression. Le rial, monnaie nationale, a été déprécié et une partie de la classe moyenne a plongé dans la pauvreté. L’hostilité des Etats-Unis envers la République islamique remonte à l’origine du régime théocratique et à la prise d’otages à l’ambassade de Téhéran. A l’occasion des 40 ans du régime, Donald Trump a réagi :  « Le régime iranien n’a offert que 40 années d’échec. Les Iraniens, qui souffrent depuis trop longtemps, méritent un avenir bien plus prometteur ». En réponse, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a répliqué : « Après 40 ans de mauvais choix, il est temps pour Donald Trump de repenser la politique américaine qui a échoué ».

La lutte pour le leadership régional avec l’Arabie Saoudite participe de cette opposition qui se matérialise dans l’activation des réseaux chiites du Moyen-Orient (Irak, Bahreïn, Syrie, Hezbollah, Hamas, Houthis).

L’Iran est en effet une puissance incontournable au Moyen-Orient et la question des missiles balistiques iraniens empoisonne également les relations entre Téhéran et les Occidentaux. Cependant les puissances européennes sont conscientes du pouvoir d’influence de l’Iran et n’entendent pas isoler complètement le régime. Pour ce faire, l’Union européenne a imaginé un outil de troc afin de continuer à commercer avec l’Iran tout en contournant les sanctions américaines.

Pour l’économiste iranien Shaheen Fatemi, la longévité de la République islamique est liée au discours ambigu de la « révolution permanente ». Le régime iranien joue donc sur l’appellation de « révolution » depuis 40 ans pour justifier un processus inachevé et une situation précaire. Les divisions intestines liées à la succession de l’actuel Guide suprême, Ali Khamenei, âgé de 79 ans contribuent aux tensions internes à la société iranienne.

La crise vénézuélienne : cristallisation des clivages du bassin méditerranéen

Nicolas MADURO, recevant son homologue turc Recep Tayyip ERDOGAN, à Caracas en décembre 2018.
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Le 23 janvier 2019, Juan GUAIDO, président social-démocrate de l’Assemblée nationale s’est autoproclamé Président par intérim de la République bolivarienne du Venezuela. Qualifiant le Président en place, Nicolas MADURO d’usurpateur, il conteste sa réélection et promet un « gouvernement de transition » et des « élections libres ». Depuis quelques semaines, le président autoproclamé de 35 ans tente de fédérer l’opposition aux dépens du régime chaviste.

Juan GUAIDO a reçu le soutien immédiat des Etats-Unis, du Canada et d’un grand nombre de pays d’Amérique latine. Le 4 février 2019, une déclaration conjointe déclare que 19 pays de l’Union européenne « reconnaissent et soutiennent M. Juan GUAIDO, président de l’Assemblée nationale démocratiquement élue, comme président par intérim du Venezuela, pour qu’il convoque des élections présidentielles libres, équitables et démocratiques ». Cette déclaration intervient après que les Etats européens ont demandé à Nicolas MADURO d’organiser une nouvelle élection présidentielle. Le Président en exercice, faisant fi de la fronde sociale et politique, n’a pas accepté d’organiser cette nouvelle élection.

La crise vénézuélienne s’étend au-delà des frontières du pays et devient un enjeu géopolitique. Le positionnement des Etats en faveur de l’un ou l’autre des deux camps illustre les jeux d’alliances et les clivages autour du bassin méditerranéen.

Emmanuel MACRON a pris position dans le dossier vénézuélien : « Les Vénézuéliens ont le droit de s’exprimer librement et démocratiquement. La France reconnait Juan GUAIDO comme président en charge pour mettre en œuvre un processus électoral ». Cependant, l’Union européenne est divisée : l’Italie, l’Irlande et la Grèce ont notamment bloqué l’adoption d’une déclaration commune de l’UE.

Le président MADURO est soutenu par Ankara et Téhéran, à l’instar de Pékin et de Moscou, l’un des principaux créanciers de Caracas. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri PESKOV, dénonce par ailleurs « l’ingérence » états-unienne et européenne dans les affaires du Venezuela. S’agissant de la Turquie, l’ensemble du spectre politique a affiché son soutien à Nicolas MADURO. Le 5 février, lors d’une réunion de son parti, l’AKP, Recep Tayyip ERDOGAN a partagé le point de vue russe concernant l’ingérence de la part des pays occidentaux dans les affaires intérieures de Caracas. Il a déclaré : « Maduro, mon frère, tiens bon. Nous sommes avec toi ! ». Le fossé se creuse entre la Turquie de Recep Tayyip ERDOGAN et ses « partenaires » de l’OTAN, le pays s’affranchissant davantage de ses alliances d’hier. Les liens entre les présidents turc et vénézuélien n’ont cessé de se renforcer ces dernières années et les visites diplomatiques se sont multipliées. Ankara est également devenue en 2018 le premier importateur d’or en provenance du Venezuela. Les deux chefs d’Etat partagent un même anti-américanisme et la vive prise de position turque exprime la peur qu’Ankara soit victime d’une tentative de déstabilisation semblable. Pays détenant les premières réserves pétrolières au monde, le Venezuela de MADURO a également reçu le soutien de l’Iran, les deux pays étant à l’origine de la création de l’OPEP. Les deux pays se rejoignent par la même dans leur idéologie prônée d’anti-impérialisme.

Concernant les pays arabes, le Maroc est le seul à s’être exprimé officiellement sur la question. Le royaume chérifien affiche son soutien à Juan GUAIDO, en réaction aux déclarations de ce dernier sur le Sahara occidental. Alors que le Venezuela a reconnu la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1982 et que les deux pays ont rompu leurs liens diplomatiques, Juan GUAIDO se montre plus enclin à reconsidérer cette reconnaissance. Pour sa part, Alger s’est abstenu de tout commentaire. Les deux pays sont toutefois liés historiquement et comparés du fait de la ressemblance de leurs structures économiques. L’Algérie et le Venezuela de MADURO partagent aussi de nombreux points communs idéologiques. Quant aux Emirats arabes unis et à l’Arabie saoudite, ils sont pour leur part dans une situation d’attentisme. Si le ministère de l’Energie saoudien se dit rassuré, la crise vénézuélienne a commencé à influer sur le prix du baril de pétrole.

Enfin, les Nations Unies, pour préserver leur « crédibilité », ont décidé de ne participer à aucun des groupes de discussion et de ne pas prendre parti. Le Secrétaire général Antonio GUTERRES se dit tout de même disposé à aider les deux parties à « trouver une solution politique ».

L’outil de troc de l’UE pour commercer avec l’Iran

 

Jean-Yves Le DRIAN, Jeremy HUNT, et Heiko MAAS à Bucarest, le 31 janvier 2019.
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Jeudi 31 janvier 2019, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, avec le soutien de l’Union européenne, ont officialisé la mise en place d’un « véhicule spécial » destiné à faciliter le commerce avec l’Iran, contournant ainsi les sanctions décrétées par les Etats-Unis.

Baptisé INSTEX (Instrument in Support of Trade Exchanges ou Instrument de soutien aux échanges commerciaux), ce mécanisme a été annoncé par Jean-Yves le DRIAN pour la France, Heiko MAAS pour l’Allemagne et Jeremy HUNT pour le Royaume-Uni. La déclaration conjointe des ministres des Affaires étrangères du groupe E3 rappelle que cette création est conforme « à leur ferme engagement et à leurs efforts constants visant à sauvegarder le Plan d’action global commun » (PAGC ou JCPoA Joint Comprehensive Plan of Action), entériné par le Conseil de sécurité des Nations unies dans sa résolution 2231. INSTEX SAS, implantée à Paris et dirigée par le banquier allemand Per FISCHER, est destinée à soutenir « les transactions commerciales européennes légitimes avec l’Iran ». Toutefois, pour que ce mécanisme fonctionne, il est nécessaire que l’Iran établisse une structure identique.

Le projet fait suite à la décision américaine de rétablir les sanctions à l’égard de l’Iran et au retrait de Washington de l’accord de Vienne de 2015. Le but poursuivi par le président Donald TRUMP, qui estime contrairement à l’avis de ses services de renseignement que l’Iran ne respecte pas ses engagements, est d’isoler le pays de ses principales sources de revenus et des canaux financiers internationaux. De fait, cette décision extraterritoriale vise l’ensemble des entreprises commerçant avec la République islamique. Alors que la plupart des grandes sociétés, dont Total ou PSA, se sont retirées du marché iranien pour éviter les sanctions américaines, les exportations de pétrole de Téhéran ont chuté de presque 50%. Pour éviter les transactions et les flux financiers libellés en dollars, les entreprises européennes auront recours à un troc sophistiqué : un exportateur iranien vendant en Europe sera payé par un importateur iranien qui importe depuis l’Europe et inversement.

La cheffe de la diplomatie de l’UE, Federica MOGHERINI s’est félicitée de la mise en place d’INSTEX et espère qu’il « fournira aux opérateurs économiques le cadre nécessaire pour poursuivre le commerce légitime avec l’Iran ». Elle affirme que l’Union européenne « reste attachée à la mise en œuvre complète et effective du JCPoA sous tous ses aspects » et souligne le respect des engagements pris de la part de l’Iran. Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammed Javad ZARIF salue « la première étape attendue depuis longtemps » concernant les engagements de l’UE pris en mai 2018 afin de « sauver le JCPOA ». Il déclare que le pays reste « prêt pour un engagement constructif avec l’Europe sur un pied d’égalité et avec un respect mutuel ».

Pour l’heure, INSTEX se concentre sur les « secteurs les plus essentiels pour la population iranienne », en l’occurrence les produits pharmaceutiques, les dispositifs médicaux et les produits agro-alimentaires. Le « véhicule » dispose ainsi d’une portée symbolique qui illustre la résistance des trois nations européennes aux Etats-Unis.

Pour le moment, seuls Paris, Berlin et Londres, signataires de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien de 2015, sont partie prenante, mais « INSTEX a pour visée, à long terme, de s’ouvrir à des acteurs économiques de pays tiers désireux de commercer avec l’Iran ».