Emirats arabes unis

Guerre au Yémen : catalyseur des tensions entre Arabie saoudite et Emirats arabes unis

Des séparatistes à Aden. 29 août 2019. Tous droits réservés.

Le mardi 3 septembre, un rapport des Nations unies, qui sera présenté au cours de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme du 9 au 27 septembre, fait état des multiples « crimes de guerre » dans le pays commis par les diverses parties.
Depuis 2015 et l’éclatement du conflit, la guerre au Yémen a fait des dizaines de milliers de morts et a durement éprouvé les civils. Pour l’ONU, il s’agit de la « pire crise humanitaire au monde ».
Appelé autrefois « l’Arabie heureuse », le Yémen est aujourd’hui le pays le plus pauvre de la péninsule arabique. Embourbé dans des conflits internes depuis une cinquantaine d’années, il est aujourd’hui le théâtre d’une véritable guerre. En mars 2015, les Houthis, une faction minoritaire du chiisme appuyée par l’Iran et le Hezbollah libanais, ont pris le contrôle du palais présidentiel et de la capitale Sanaa. Le gouvernement d’Abdrabbo Hadi, d’abord replié à Aden puis réfugié en Arabie saoudite, demande l’aide de Riyad, son allié historique. Le royaume wahhabite, dirigé par le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS), met en place sous son commandement une coalition de pays arabes voisins pour combattre les Houthis et soutenir les forces loyales au Président Hadi. Sur le sol yéménite, l’Arabie saoudite se livre alors à une guerre par procuration avec l’Iran, son principal rival dans la région. Riyad et Téhéran se disputent en effet le leadership au Moyen-Orient et le conflit au Yémen s’inscrit dans un contexte d’escalade des tensions.
Depuis le mois d’août, un nouveau front s’est ouvert dans un Yémen déjà fragmenté. A Aden, les forces gouvernementales s’opposent aux séparatistes ayant pris le contrôle de la ville qui réclament l’indépendance du sud du pays. Les Emirats arabes unis, engagés dans le conflit depuis ses débuts et considérés comme un pilier de la coalition commandée par le royaume wahhabite, sont accusés d’aider une faction des séparatistes. Abou Dhabi se justifie en avançant avoir mené des raids aériens, notamment contre des « milices terroristes », dans un cas de « légitime défense ».
En juillet, l’émir ben Zayed (MBZ) avait annoncé la réduction de ses troupes, déplorant des pertes importantes en termes d’hommes – Abou Dhabi ayant envoyé un nombre conséquent de soldats sur le sol yéménite. Pour le New York Times, ce revirement des EAU démontre à quel point les combats pesaient lourdement sur l’alliance émirati-saoudienne, les deux Etats étant les plus gros contributeurs tant en moyen humain que matériel au sein de la coalition.
La situation au Yémen cristallise les tensions entre les deux grands pays du Golfe et fait la lumière sur les objectifs différents poursuivis par Riyad et Abou Dhabi. Si les deux pays partageaient, au début de la coalition, la volonté de remettre Hadi en place, désormais, leurs desseins divergent. Tandis que l’Arabie saoudite entend s’affirmer comme la puissance régionale dominante face à l’Iran en combattant les Houthis, les Emirats arabes unis, poursuivent un objectif territorial. Le sud du Yémen est en effet considéré comme une base permettant d’étendre l’influence émiratie en direction de la mer Rouge et de la corne de l’Afrique. A ce titre, les Emirats ont financé divers groupes séparatistes qui leur sont aujourd’hui favorables. La configuration du Yémen antérieure à la réunification de 1990 – correspondant à un pays scindé entre nord et sud – profiterait donc à Abou Dhabi, selon Gilles Gauthier, ancien ambassadeur de la France au Yémen. Ceci n’occulte en rien, pour Riyad, que les Houthis représentent une menace à la frontière sud.
Face aux « ingérences flagrantes des Emirats », le président Hadi a demandé à l’Arabie saoudite d’intervenir. Toutefois, il se heurte au silence de Riyad, qui se trouve très embarrassé par la dislocation de sa coalition.
Après des décennies de rivalités entre les Saoud et les Zayed, l’entente cordiale et respectueuse qu’entretiennent les princes héritiers MBS et MBZ apporte un nouveau souffle à la relation entre les deux pays constituant l’axe fort dans la région en incarnant des alliés symboliques et historiques. Les récents événements prouvent néanmoins les failles de cette alliance et percent au grand jour les différends opposant l’émirat et le royaume saoudien.
Or, l’Arabie saoudite, dans son combat contre les Houthis a tout intérêt à bénéficier de l’appui militaire des Emirats et devrait favoriser la réconciliation entre le gouvernement et les séparatistes. Dans une volonté d’afficher un front uni en dépit des divergences évidentes, les journaux d’Arabie saoudite et des EAU ont affirmé leur soutien mutuel face aux grands défis que connait la région. A ce titre, l’émirati MBZ a déclaré : « Les EAU et l’Arabie saoudite sont des partenaires. (…). Nos objectifs communs sont la sécurité des Emirats et de l’Arabie saoudite et la stabilité de la région. Nous partageons également un destin et un avenir communs ».
Ces tensions au sein du couple le plus puissant du Golfe bénéficie au rival qatari. En effet, pour le média Al Jazeera, le conflit yéménite est dans une impasse. La position des EAU au Yémen « fait partie d’une stratégie globale pour maintenir la nation la plus pauvre du monde arabe dans un état de faiblesse permanent afin de servir ses propres objectifs ». S’agissant du prince héritier MBS, il est, pour le journal qatari, empêtré dans des « sables mouvants » au Yémen : « incapable de remporter la victoire et incapable de quitter le pays ».
Le ministère français des Affaires étrangères condamne les attaques et affirme agir « en faveur d’une solution politique » en soutenant la position des Nations unies « en vue d’une reprise des discussions sur un accord politique global et inclusif ». Toutefois, la communauté internationale peine à s’imposer sur ce dossier crucial du bassin méditerranéen dont les conséquences géopolitiques peuvent avoir des répercussions sur le sol européen.

Carte du Yémen et forces en présence. Tous droits réservés.

Le Soudan suspendu de l’Union africaine alors que la situation se détériore

Une situation explosive au Soudan.
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Jeudi 6 juin, conformément à ses textes en cas de coup d’Etat, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a suspendu avec effet immédiat le Soudan des activités de l’organisation jusqu’à la mise en place d’une transition. : « Nous décidons, en tant que Conseil, de suspendre à compter de ce jour la participation de la République du Soudan à toutes les activités de l’Union africaine jusqu’à la mise en place effective d’une autorité civile de transition, qui est la seule voie pour sortir de la crise actuelle. » Au nom de l’UA, l’ambassadeur du Sierra Leone et président du Conseil de paix et de sécurité Patrick Kapuwa a déclaré : « Le Conseil imposera automatiquement des mesures punitives sur les individus et les entités qui ont empêché l’établissement d’une autorité civile »

Le 30 avril dernier à Tunis, l’organisation panafricaine avait fixé une période de 60 jours au Conseil militaire soudanais afin de remettre le pouvoir aux civils, faute de quoi le pays serait soumis à des sanctions – des interdictions de visas ou des mesures commerciales en particulier. La suspension fait suite à la quatrième réclamation d’une transition de l’UA depuis le 15 avril – quatre jours après le renversement du président Omar el-Béchir par les militaires à l’issue d’un mouvement de contestation.

Née en décembre 2018 autour du prix de pain, la contestation a pris de l’ampleur, détériorant l’état du pays. La décision de l’UA intervient quelques jours après une vague de répression inédite. En trois jours, au moins 108 personnes ont perdu la vie et plus de 500 ont été blessées selon un comité de médecins proches de la contestation. Ces attaques, perpétrées à l’issue d’un sit-in devant le siège de l’armée lundi 3 juin dans la capitale, sont attribuées à des « milices » appartenant au Conseil militaire. Toutefois, ce dernier a justifié « une opération de nettoyage » et a minimisé le nombre de morts.

Le dossier soudanais suscite l’intérêt de la communauté internationale. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte ont appelé au dialogue entre les deux parties du pays – armée et contestataires. En tant que soutiens de taille du Conseil militaire, ces derniers n’ont pas condamné la répression. Le soutien politique et financier du camp mené par l’Arabie saoudite s’explique par ailleurs par des motifs religieux. En effet, le Conseil militaire entend préserver la charia, en vigueur depuis le coup d’Etat du président déchu Omar el-Béchir en 1989. Toutefois, le reste de la communauté internationale a unanimement dénoncé ce « massacre », à l’exception  de la Chine et de la Russie. En effet, vendredi 7 juin, l’ONU et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont dénoncé les attaques ,qui ont notamment visé « les personnes dans le besoin, les agents de santé et les installations médicales ». La veille, Washington avait dénoncé ces attaques auprès des autorités saoudiennes en réaffirmant l’engagement des Etats-Unis en faveur d’une solution pacifique pour le pays. Le ministère des Affaires étrangères français se dit quant à lui également « préoccupé par l’évolution de la situation au Soudan » et condamne les violences commises.

En dépit des répressions, le mouvement de contestation appelle à poursuivre la mobilisation. Dénonçant des crimes contre l’humanité commis par les milices et face à la violence du régime en place, les manifestants menés par l’Association des professionnels soudanais (APS) – fer de lance de la révolution – soutiennent la voie de la grève et de la désobéissance civile « jusqu’au renversement du régime ».

L’absence de dialogue entre l’institution militaire et la population civile plonge davantage le pays dans l’instabilité et rend la situation d’autant plus explosive.

Yémen : entre retrait des forces à Hodeïda et recrudescence des tensions avec l’Arabie saoudite

Fumée après l’attaque aérienne dans la capitale yéménite Sanaa le 16 mai 2019.
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Martin Griffiths, envoyé spécial des Nations unies pour le Yémen, s’est félicité mercredi 15 mai devant le Conseil de sécurité du retrait des forces houthistes des ports de la région d’Hodeïda, sous l’égide de la Mission des Nations unies en appui à l’Accord sur Hodeïda (MINUAAH) : « La MINUAAH a confirmé que Ansar Allah [branche politique houthie] a pleinement coopéré tout au long du retrait. Les forces militaires d’Ansar Allah ont maintenant quitté les trois ports d’Hodeïda, de Salif et de Ras Issa ». Ce retrait des forces houthies a également été salué par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français :« Ces mouvements constituent un signal encourageant pour la mise en œuvre des accords conclus entre les parties yéménites à Stockholm, le 13 décembre 2018. Nous réitérons notre soutien à la MINUAAH, dont la présence sur le terrain est décisive pour observer et faciliter le redéploiement, comme le prévoit la résolution 2452 du Conseil de sécurité ». Paris appelle également toutes les parties à respecter leurs engagements et à mettre intégralement en œuvre le redéploiement.

Toutefois, Martin Griffiths prévient que le pays « reste à la croisée des chemins, entre guerre et paix », puisque « l’intensification du conflit dans d’autres parties du pays est alarmante ». En effet, tout en se retirant d’Hodeïda, les Houthis ont revendiqué des frappes de drones en Arabie saoudite, prouvant leur capacité de nuisance dans la région et confirmant l’inquiétante perméabilité de la frontière saoudo-yéménite. L’attaque revendiquée sur l’un des principaux oléoducs d’Arabie saoudite a été confirmée par le ministère de l’Energie, de l’Industrie et des Ressources minérales.

En réaction, la coalition dirigée par Riyad a frappé deux jours plus tard la capitale Sanaa, aux mains des rebelles. Neuf sites militaires ont été visés. La chaîne de télévision saoudienne Al Arabiya justifie ces représailles comme un moyen de « neutraliser les capacités d’agression » de la milice d’obédience pro-iranienne. Plusieurs officiels saoudiens, dont Khaled ben Salman, fils du roi et vice-ministre de la Défense et Adel Al-Joubeir, ministre d’Etat aux affaires étrangères, considèrent d’ailleurs que ce qu’ils qualifient d’« actes terroristes » sont le fruit des gardiens de la révolution iraniens. Anwar Gargash, le ministre d’Etat aux Affaires étrangères des Emirats arabes unis – le plus fidèle allié du royaume wahhabite dans la guerre livrée aux rebelles houthis – avait en ce sens promis une riposte « avec force » à toute attaques des Houthis.

La guerre au Yémen oppose depuis 2015 les forces pro-gouvernementales soutenues par Riyad et Abu Dhabi aux rebelles chiites houthis qui se sont emparés de vastes territoires dont Sanaa. Alors que des dizaines de milliers de personnes ont indirectement perdu la vie au cours de ce conflit, l’ONU estime à 3,3 millions le nombre de personnes déplacées. 24,1 millions de Yéménites – soit plus des deux tiers de la population – ont besoin d’assistance, bon nombre d’entre eux étant menacés par la famine.

Ce conflit s’inscrit dans un contexte d’escalade des tensions dans le Golfe et cristallise la guerre par procuration que se livrent les deux puissances de la région, Arabie saoudite et Iran, en concurrence pour obtenir le leadership au Moyen-Orient. Au-delà de la querelle Iran – Arabie saoudite, le dossier yéménite renvoie également aux tensions entre Téhéran et Washington, alors que le président américain Donald Trump a mis en garde l’Iran le 19 mai, annonçant la « fin officielle » de ce pays en cas de conflit, et concluant par « ne menacez plus jamais les Etats-Unis ! ».

Visite « historique » du pape à Abu Dhabi : la volonté partagée d’afficher un message de paix

 

Le pape François et le grand imam d’Al-Azhar, le cheikh Ahmed al-Tayeb, se donnant l’accolade le 4 février à Abu Dhabi.
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Le pape François a effectué une visite à Abu Dhabi du 3 au 5 février. Pour la première fois, un souverain pontife s’est rendu dans la péninsule arabique. A cette occasion, Mohamed ben ZAYED al-NAYHAN, prince héritier des Emirats arabes unis a déclaré : « Les Emirats resteront un phare de la tolérance et de la cohabitation ».

Cette visite est considérée comme historique dans un pays qui a fait de la tolérance son fer de lance en terme de soft power. L’année 2019 a été décrétée « année de la tolérance » et depuis 2016, le poste de « ministre d’Etat à la tolérance » a été créé.

Youssef al OTAIBA, ambassadeur des Emirats arabes unis à Washington, explique l’invitation du pape : « C’est de cette façon que nous combattons l’extrémisme et promouvons la tolérance ». Les Emirats arabes unis  ont adopté une posture originale dans le Golfe sur le sujet de l’Islam : société très traditionnelle dans son application de la religion, l’Emirat s’est fermement engagé dans la lutte contre l’islamisme radical et l’islam politique. Daesh, Al-Qaïda, le Hezbollah et les Frères musulmans figurent parmi les organisations considérées comme terroristes par le pays. A travers cette visite, Abu Dhabi entend renforcer sa voie particulière, dans une région moyen-orientale où le conservatisme religieux est de mise. Les Emirats se targuent ainsi d’abriter en leur sein près de « 200 nationalités, plus de 40 églises différentes et environ 700 représentants du christianisme » selon l’ambassadeur. Le pays de neuf millions d’habitants compte 85% d’immigrés dont un million de catholiques, essentiellement originaires d’Asie et d’Inde.

Durant son déplacement, le pape a rencontré le cheikh Ahmed al-TAYEB, chef de l’université islamique d’Al-Azhar en Egypte et haute autorité de l’islam sunnite. Lors d’une réunion interreligieuse, les deux hommes ont signé une déclaration commune sur la « fraternité humaine » et leurs espoirs de paix dans le monde. Le souverain pontife a exhorté les leaders religieux à rejeter la guerre et à mettre fin à celles qui sévissent dans les Etats voisins. Mardi 5 février, devant plus de 120 000 catholiques et 4 000 musulmans réunis au Zayed Sports City stadium d’Abou Dhabi, le pape François a célébré une messe historique. La journée a été déclarée exceptionnellement fériée pour les chrétiens. L’événement est inédit dans un pays où la foi chrétienne, si elle est tolérée, doit être pratiquée discrètement.

Les médias émiratis ont sans surprise relayé abondamment l’événement. Le journal Emarat al-youm a ainsi encensé « la rencontre entre les deux grands pôles religieux » qui «  est un message de paix pour les peuples du monde ». De façon plus intéressante, Al Jazeera organe de presse du Qatar et peu suspect de sympathie envers les Emirats, souligne l’importance de l’évènement et la volonté du pape François de faire du dialogue avec les communautés musulmanes « une pierre angulaire de sa papauté ». Toutefois, le média note l’attitude des organisations de défense des droits de l’homme qui ont appelé le pape à exiger la libération des prisonniers d’opinion, à mettre fin à l’implication d’Abu Dhabi dans les guerres régionales et à lever le siège imposé au Qatar.

Les Emirats arabes unis, « boussole de la tolérance et de la coexistence » selon la chaine émiratie Sky News Arabia, sont en effet impliqués dans plusieurs conflits, au Yémen, en Syrie et en Libye. Le pays, fidèle allié de Riyad, fait partie, avec l’Arabie Saoudite, l’Egypte et Bahreïn, du quatuor d’Etats ayant rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Evoquant la visite du pape, le journal en ligne Middle East Eye, d’influence qatarie, souligne acerbement un « coup médiatique qui contribuera grandement à redorer l’image internationale écornée des Emirats arabes unis ». Le journal reproche au pape d’avoir « loué de manière excessive » Abu Dhabi.

Le souverain pontife, qui s’est successivement rendu en Turquie et en Egypte, en 2014 et 2017, est attendu au Maroc en mars prochain.