Egypte

Portrait d’Hosni Moubarak

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Par Anne BOULNOIS, chargée de mission Afrique du Nord Moyen-Orient à l’institut FMES

L’ancien président égyptien Hosni Moubarak est mort, à l’âge de 91 ans, le 25 février 2020 à l’hôpital militaire Galaa du Caire. Cet homme politique a dirigé l’Egypte pendant trois décennies de 1981 à 2011 date à laquelle il a été évincé par la vague des Printemps Arabes. L’annonce de son décès a été relayée par la presse locale égyptienne ainsi que par la présidence qui s’engage à organiser ses funérailles et a décrété trois jours de deuil national.

L’homme décrié lors du printemps arabe a reçu quelques hommages de la part des dirigeants de ce monde, à l’instar de Benjamin Netanyahou qui décrit un « ami personnel, un leader qui a conduit son peuple vers la paix et la sécurité ainsi qu’à l’apaisement avec Israël ». Néanmoins les rapports avec Israël restent particulièrement froids tout au long de son règne. Le président palestinien Mahmoud Abbas a salué son engagement en « faveur de la liberté et de l’indépendance du peuple palestinien ». Du côté des hommes politiques égyptiens, Mohamed el-Baradei, figure de proue de l’opposition libérale à l’ancien président, a présenté toutes ses condoléances à sa famille. Ayman Nour, ancien candidat à la présidentielle de 2012 et opposant en exil en Turquie a formulé ses condoléances et déclaré « pardonner personnellement » l’ex-président.

 

Retour sur le parcours d’Hosni Moubarak

Hosni Moubarak est né en 1928 à Kafr Al-Masilhah à Menoufia. Diplômé de l’Académie militaire égyptienne en 1948, puis de l’Académie égyptienne de défense aérienne en 1950, il était pilote de bombardier, avant d’être nommé chef d’état-major de l’armée de l’air égyptienne, puis de devenir vice-ministre de la défense pendant la guerre israélo-arabe d’octobre 1973.

En 1975, le président Anwar el-Sadate le choisit comme vice-président. Il prêtera serment en tant que président après l’assassinat de Sadate en octobre 1981 et signe dans la foulée les accords de paix avec Israël de Camp David, négociés par son prédécesseur.

Hosni Moubarak est élu président de l’Organisation de l’union africaine en 1989 et 1993. Sous sa mandature, l’Egypte fait son retour dans la Ligue arabe après en avoir été expulsée à la suite de la signature de l’accord de paix avec Israël. En 2005, il demande au Parlement égyptien de modifier l’article 76 de la Constitution pour procéder à l’élection du Président au scrutin direct. Il est toutefois accusé d’ouvrir la voie à son fils ainé Gamal qu’il imagine lui succéder. En réaction, plusieurs mouvements d’opposition, tels que Kefaya et le Mouvement des jeunes du 6 avril, se forment et deviennent actifs contre la politique du régime à la fin de son mandat. En prenant la décision de modifier la Constitution, le peuple égyptien lui a reproché d’être corrompu et de ne pas mener à bien les réformes nécessaires. Lors de sa destitution, il sera notamment jugé avec son fils pour corruption.

 

Le défi de la place de l’islamisme pendant sa présidence

Trois factions islamistes luttent pour le pouvoir religieux en Egypte : l’université Al Azhar qui représente l’islam sunnite traditionnel ayant fait alliance avec le pouvoir ; celle des Frères musulmans nés en Egypte dans les années 1920, qui prône un islam politique visant la mise en place d’une république islamique en opposition avec le pouvoir « militaire » ; et celle des salafistes, qui se décline en un mouvement quiétiste sans ambition politique, mais qui cherche à réislamiser la société et imposer la Chariah (alors que l’Egypte dispose d’un Code civil inspiré du code Napoléon) et en un mouvement salafiste dit djihadiste, tel la Jama’a al Islamiya qui a assassiné Sadate. La lutte de Hosni Moubarak contre ces organisations islamistes lui a permis de gagner le soutien de divers segments de la société égyptienne et donc de consolider son règne.

Au milieu des années 1990, son appareil sécuritaire parvient à éradiquer largement les organisations islamistes terroristes. La répartition du pouvoir entre les différentes agences de sécurité protège le clan de Moubarak. Celui-ci s’est appuyé alternativement sur les Services de Renseignements intérieurs, mais surtout sur les Services de Renseignements militaires dont étaient issus de nombreuses personnalités appartenant à « son premier cercle ».

Ce sont les militaires qui reprennent progressivement les choses en main après le décès de Sadate ; mais on assiste à des querelles de généraux instrumentalisées par Moubarak. Selon Pierre Razoux, « de l’avis de ses pairs aviateurs, Hosni Moubarak était un médiocre pilote et un piètre général qui s’est attaché à marginaliser tous ceux de ses anciens collègues militaires qui lui faisaient de l’ombre, en s’appuyant sur les services de renseignements militaires qu’il a longtemps protégés ». Certains, tels Saad el-Shazli, l’artisan du succès de la traversée du Canal de Suez en octobre 1973, sont envoyés en exil à l’étranger.

Les succès de Moubarak contre la menace interne des Frères musulmans n’ont cependant pas marqué la fin de son investissement contre l’islamisme radical. Au contraire, ils ont continué d’alimenter et d’exacerber les craintes locales et occidentales en nourrissant l’idée que toute opposition radicale à son régime – ou toute démocratisation – aboutirait à une prise de contrôle de l’Egypte par les islamistes. Dans cette équation, les Frères musulmans, perçus à l’extérieur comme une mouvance modérée finalement acceptable, se sont progressivement imposés comme les adversaires politiques les plus redoutables du clan Moubrak.

Agiter le spectre de la menace « frériste » sur la société égyptienne impliquait que ces derniers soient toujours présents sur la scène politique, même de manière discrète. C’est ce qui explique que cette mouvance politique, bien que théoriquement interdite, ait été tolérée dans les faits et qu’elle ait été autorisé, en sous-main, à s’engager dans la compétition politique. Cette stratégie a permis à Moubarak de diviser la mouvance islamiste, tout en achetant la paix sociale, car l’aide sociale et de nombreux services publics étaient tenus par les Frères musulmans, notamment à travers les syndicats professionnels et les unions étudiantes[1]. Ainsi, tout au long de son mandat, Moubarak a permis à la Fraternité de se présenter aux suffrages des syndicats étudiants, des conseils de syndicats professionnels et du Parlement, ce qui n’a pas empêché sa police d’orchestrer des vagues d’arrestations visant à l’affaiblir, mais sans jamais la démanteler. Partout, les stratégies de Moubarak ont empêché l’émergence d’alternative politique laïque ou religieuse à son régime.

En 2005, sous fortes pressions américaines et européennes, Moubarak a permis aux Frères musulmans de remporter une victoire électorale sans précédent. Leurs candidats ont remporté 88 des 444 sièges contestés et sont devenus le plus grand bloc d’opposition de l’Assemblée populaire, dominée par le parti démocratique national de Moubarak.

 

Une politique étrangère fondée sur des relations personnelles

Alarmée par les victoires électorales des islamistes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, les pressions occidentales initiales visant à démocratiser le « Grand Moyen-Orient »[2] se sont progressivement tues, redonnant à Moubarak une marge de manœuvre pour réprimer ses islamistes. Fin 2006, sa police a arrêté trente-trois hauts dirigeants des Frères musulmans, dont Khairat al-Shater, et les a envoyés devant un tribunal militaire qui les a condamnés à de lourdes peines de prison.

L’utilisation par Moubarak de la menace islamiste pour justifier le maintien d’un État autoritaire et répressif lui a longtemps permis de conserver ses soutiens étrangers. D’après Pierre Razoux, « François Mitterrand, président de la France entre 1981 et 1995, était devenu l’ami de Hosni Moubarak[3] Ils se voyaient régulièrement que ce soit en France ou en Egypte où François Mitterrad se rendait souvent en déplacement privé. »

Lorsque Moubarak devient président, il hérite également d’une relation étroite avec les États-Unis et l’Occident, tout comme d’une paix froide avec Israël. Ces relations sont restées les mêmes tout au long de son règne grâce à d’excellents contacts personnels et à des intérêts mutuels. Au cours de sa présidence, les relations avec la Syrie restent tout aussi bonnes qu’à l’époque de Nasser qui avait vu la fondation d’une République Arabe Unie. Sans oublier que ces deux états ont toujours fait front commun contre Israël durant les guerres de 1948-49, la guerre des six jours (1967), puis celle du Kippour (1973). De par ses responsabilités militaires, Moubarak avait tissé des liens de proximité avec le clan Assad. En 2016, alors que la plupart des pays arabes rompent leurs relations diplomatiques avec la Syrie, l’Egypte continuera de soutenir Bachar Al Assad.

Les rapports entre l’Egypte et l’Irak sont fluctuants tout au long du mandat de Moubarak. Initialement unis dans les guerres contre Israël, les deux pays rompent leur alliance après la signature des accords de Camp David. Un rapprochement s’opère lors de la guerre Irak-Iran, mais qui ne durera pas. En 2013, l’Irak dominé par les Américains et l’Egypte s’unissent de nouveau face à un ennemi commun : le terrorisme islamiste.

Les relations de l’Egypte avec ses voisins africains sont également inégales. Le Soudan et l’Egypte connaissent des querelles récurrentes de nature frontalière, alors qu’avec l’Ethiopie les dissensions portent sur l’exploitation du Nil et la construction récente du fameux barrage de la Renaissance.

Selon le politologue Hassan Nafaa[4], l’Egypte et la Lybie partageaient des intérêts mutuels. Selon ce politologue, la Lybie et l’Egypte étaient deux régimes corrompus. Les proches de Mouammar Kadhafi investissaient dans des entreprises égyptiennes et bénéficiaient de la protection du pouvoir. Pour lui, « cette proximité se manifestait notamment par la venue fréquente d’officiels libyens au Caire ». La démission de Hosni Moubarak et la mort du guide libyen bouleversent des liens politiques et économiques tissés pendant trois décennies.

L’Egypte se rapproche des Etats-Unis à partir des années 70 et devient récipiendaire de l’aide financière américaine après la rupture du traité d’amitié avec l’URSS et la signature des accords de paix signé avec Israël. Selon le service de recherche du Congrès (CRS), depuis 1979 « l’Egypte est le plus gros bénéficiaire, après Israël, de l’aide bilatérale américaine ». Celle-ci est essentiellement militaire mais s’élèverait à 1.3 milliard de dollars annuels – le même montant depuis 1987 – pour 250 millions d’aide économique.[5] L’Egypte de Hosni Moubarak opère un bref rapprochement avec l’URSS dans la seconde partie des années 80, mais aucun chef d’Etat russe ne visitera l’Egypte jusqu’en 2005. Depuis, cette relation, mutuellement profitable avec le Kremlin permet à l’Egypte d’acheter des armes russes pour équilibrer ses approvisionnements militaires, permettant en contrepartie à Moscou de bénéficier du soutien égyptien dans sa démarche visant à rejoindre progressivement l’organisation mondiale du commerce.

Enfin, les rapports qu’entretient Moubarak avec la Turquie sont cordiaux, les deux pays restant proches des Etats-Unis et s’investissant mutuellement dans un rôle de médiateurs du conflit israélo-palestinien.

 

Une économie fragile qui n’a pas achevé sa mue libérale

Moubarak a hérité du système économique de Sadate qui avait entamé un processus d’infitah (ouverture) et de privatisations prudente – un héritage du socialisme arabe de Gamal Abdel Nasser – vers un modèle de marché libre. Moubarak a poursuivi ce programme, permettant au secteur privé de dominer l’économie égyptienne. Les chantiers entamaient par Moubarak on t un but précis privatiser bet diversifier l’économie. Les rentes traditionnelles de l’Egypte sont le Canal de Suez, le tourisme, le pétrole, Moubarak souhaite privatiser l’électricité et les télécommunications. Il a voulu faire également de son fer de lance le développement des entreprises informatiques.

L’adhésion sans réserve de Moubarak aux politiques économiques néolibérales occidentales est intervenue à la fin des années 1980, alors que la situation budgétaire de l’Égypte s’était affaiblie après la chute des prix du pétrole. À partir de 1986, Moubarak a signé des accords de prêt qui ont créé l’espace nécessaire pour l’investissement d’institutions extérieures, telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’USAID, créant par là-même une dépendance à leur égard.

Il convient de conserver en mémoire que si Sadate a fait la guerre à Israël en 1973, c’était pour in fine prendre des gages qui allaient lui permettre de ramener Israël à la table des négociations, dans le but de tourner le dos aux Soviétiques et de nouer une alliance avec les Américains, vitale pour le développement de l’économie égyptienne. Sadate pariait sur l’argent et les aides américaines, de même que sur les dividendes du tourisme et de l’exploitation du canal de Suez rendus possibles par la paix, pour redresser la situation économique égyptienne. Il avait compris que l’URSS déclinante ne serait jamais en mesure de sortir l’Egypte de son ornière financière.

Moubarak n’a toutefois pas su développer une économie de marché véritablement libre qui permette une croissance continue et équilibrée suffisante pour fournir suffisamment d’emplois à une population jeune et en croissance rapide ; environ 13.9% des jeunes âgés entre 15 et 24 ans sont au chômage, selon les chiffres de l’OIT[6] en 2000.

Le développement des inégalités économiques, le népotisme et la corruption ont accru l’opposition à Hosni Moubarak au début des années 2000. Cette opposition s’est transformée en un soulèvement de masse le 25 janvier 2011, qui a abouti à sa destitution par l’armée le 11 février 2011. Le bilan de Moubarak demeure donc controversé, tant sur le plan intérieur qu’extérieur.

* * *

Au bilan, que retenir de la présidence de Hosni Moubarak (1981-2011) ? Que celle-ci a été marquée par la logique des blocs à la fin de guerre froide, puis par les intérêts personnels de celui qui se percevait comme le Raïs une fois celle-ci finie. Ce parcours s’inscrit finalement dans une trajectoire commune à de nombreux dirigeants d’Afrique du nord et du Moyen-Orient, mêlant autoritarisme, corruption et volonté de s’accroche au pouvoir, comme l’ont montré ses contemporains : Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, le clan al-Assad.

Cela n’a pas empêché Hosni Moubarak d’œuvrer contre la menace islamiste en donnant de forts gages à l’Occident, tout en participant activement à la recherche d’une solution dans le conflit Israélo-palestinien. Au bout du compte, l’ancien Raïs égyptien n’a pas échappé au destin de ses coreligionnaires. Les frères Musulmans ont cru y voir une opportunité lors de sa destitution, suivie de l’élection de Mohammad Morsi, mais ses outrances et son agenda trop ouvertement islamiste ont favorisé le retour des généraux, rappelant à ceux qui l’avaient oublié le poids des militaires en Egypte, des pharaons aux Mamelouks.

 

 

[1]Sarah Ben Nefissa et Mahmoud Hamdy Abo EL Kassem appuyé des travaux de Hossam Tammam (2010)(https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2015-2-page-103.htm

[2]http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-957_en.html

[3]Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, conversation privée le 11-03-2020

[4]Hassan Nafa, Docteur en science politique, professeur de sciences-politiques à l’Université du Caire

[5]https://www.lapresse.ca/international/dossiers/crise-dans-le-monde-arabe/legypte-sous-tension/201308/15/01-4680203-laide-militaire-americaine-a-legypte-etat-des-lieux.php

[6]https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.1524.ZS

 

Egypte, l’interminable printemps arabe

Des manifestants en Egypte.
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Au Caire et dans d’autres villes du pays, des manifestations ont eu lieu les 20 et 21 septembre. Alors que depuis le coup d’Etat, qui a porté le maréchal Abdelfattah al-Sissi au pouvoir, tout rassemblement était formellement interdit, on a pu entendre ressurgir certains du printemps arabe de 2011. Les contestataires réclament le départ du Président Sissi et un changement de régime dénoncé comme « corrompu ». Dans ce pays de 100 millions d’habitants, la mobilisation demeure faible avec seulement quelques milliers de manifestants notamment sur le littoral et certaines villes industrielles. La portée de ces contestations revêt plus un caractère symbolique qu’un mouvement de masse.

C’est loin du printemps arabe porté par les Egyptiens en 2011, même si les manifestants s’appuient sur des slogans similaires. L’économie est sans aucun doute au centre des préoccupations. Elle est en chute libre. Presque 30% des Egyptiens vivent sous le seuil de pauvreté. Le Président Sissi maintient le cap d’un autoritarisme inflexible. Une révision constitutionnelle lui permettant de se présenter pour un troisième mandat en 2024 a d’ailleurs été approuvée, récoltant environ 90% des suffrages. Dans ce contexte, on ne peut nier la répression pesant sur les dissidents au pouvoir, blogueurs populaires, islamistes et militants des droits de l’homme.  Elle s’est également appliquée aux manifestants ces derniers jours. D’après le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, plus de 500 personnes ont été arrêtées et sont détenues depuis le vendredi 20 septembre. Pour d’autres ONG, le bilan s’établit à plus de 1 000, mercredi 25 septembre. Tandis que les vidéos des manifestations sont devenues virales sur Internet, le pouvoir a décidé de bloquer certaines plateformes à l’instar de la BBC ou de Messenger (la messagerie de Facebook). Le régime veut éviter que les Egyptiens répondent à l’appel de la « marche du million », devant se tenir le vendredi 27 septembre.

Mohamed Ali est l’instigateur de ce mouvement. Exilé en Espagne, ce réfugié politique et magnat de l’immobilier a publié une série de vidéo dans lesquelles il invite les Egyptiens à se mobiliser, accusant notamment les responsables politiques du pays d’enrichissement personnel en détournant l’argent public. Ayant collaboré avec le régime dans le cadre de ses activités professionnelles mais n’ayant pas reçu sa rémunération, Mohamed Ali prétend détenir des preuves de cette corruption à la tête de l’Etat.

Héros populaire pour certains, traitre à la nation pour d’autres, l’homme de 43 ans, méconnu du grand public il y a quelques semaines, suscite de vives réactions. Il soulève en effet la question taboue de la corruption dans l’armée.

Comme en 2011 mais à une échelle beaucoup plus faible, les Egyptiens réclament un changement de régime et ont fait des réseaux sociaux leur porte-voix en dépit des interdictions. Les motivations, slogans et revendications des contestataires sont par ailleurs très similaires à ceux invoqués il y a huit ans. Le chômage et les niveaux de vie n’ont en effet pas connu d’amélioration et les appels à la liberté et à la démocratie se multiplient. Le régime contre-révolutionnaire de Sissi devra prendre acte de ces revendications sociales.  Il convient de souligner toutefois qu’il bénéficie à l’échelle internationale d’un soutien de la part des puissances étrangères et notamment occidentales.

Sans doute faut-il observer les turbulences du Soudan et de l’Algérie où les mobilisations populaires appellent aux mêmes changements. Ces derniers mois, elles ont abouti aux évictions présidents Omar el-Béchir et Abdelaziz Bouteflika, respectivement au pouvoir depuis 29 et 19 ans. Une différence substantielle les distingue cependant de l’Egypte, ces pays n’ayant pas vécu de printemps arabe proprement dit ni subi les bouleversements qui en ont résulté. Si l’armée semble avoir pris le contrôle dans cette période de transition, les mobilisations en faveur de la liberté dans la région démontrent souvent le caractère transnational des soulèvements populaires.

Approbation du gazoduc Chypre-Egypte : escalade des tensions en méditerranée orientale

Le 04 juillet 2019, la construction d’un gazoduc sous-marin reliant l’île de Chypre à l’Egypte a été approuvé par le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi ; la décision a été publiée au journal officiel égyptien. Cela fait suite à l’accord d’origine signé le 19 septembre 2018 entre l’Egypte et Chypre dans le but de développer les exportations chypriotes. Ce pipeline acheminera le gaz chypriote depuis le gisement baptisé Aphrodite vers l’Egypte où il sera liquéfié puis réexporté vers l’Europe.

Les gisements d’hydrocarbures en méditerranée orientale sont un enjeu stratégique complexe. Ces hydrocarbures étant répartis entre Chypre, le Liban, Israël et l’Egypte, la question de l’exploitation se pose. Le tracé de la frontière entre Israël et le Liban pose en effet problème. Mais la question chypriote et la présence turque à Chypre restent le principal facteur de tensions en méditerranée orientale.

Le Liban et Israël se disputent une zone de 850 km2 riche en ressources gazières : Israël n’étant pas membre de la convention de Montego Bay (1982), le pays ne reconnait pas les zones économiques exclusives (ZEE) établies par le traité. Un accord doit donc être trouver pour délimiter les ZEE des deux pays. Cette zone pourrait présenter un risque d’escalade entre les deux Etats car le Hezbollah libanais s’est déclaré prêt à recourir à la violence dans le but d’empêcher Israël de siphonner les ressources avant qu’un accord soit conclu.

De son côté la Turquie ne reconnaît pas la République de Chypre : pour Ankara la ZEE chypriote n’a donc pas lieu d’être et le gouvernement ne peut pas en exploiter les ressources, qui appartiendrait donc au nord de l’île, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) – reconnue uniquement par la Turquie. Puisqu’Ankara ne reconnait pas la République de Chypre, elle ne reconnait pas non plus les accords passés par la République de Chypre avec des compagnies pétrolières dans le but d’exploiter les gisements. La Turquie interdit à Nicosie toute prospection tant que la question chypriote n’est pas résolue.

Ankara a commencé à explorer les fonds marins à l’ouest de Chypre. Cette zone, qui fait partie de la ZEE chypriote, est revendiqué par la Turquie comme faisant partie du plateau continental turque, lui permettant donc d’exploiter les ressources. Ces opérations sont considérées comme illégales au regard du droit de la mer : l’Union Européenne et les Etats-Unis ont opposé leurs protestations.

La construction du gazoduc Chypre-Egypte est également un enjeu stratégique pour cette dernière. L’Egypte qui doit importer son gaz depuis 2015 est redevenu énergétiquement indépendant depuis la découverte du gisement Zohr, et le pipeline chypriote lui permettra de redevenir un exportateur de gaz. Les ressources israéliennes permettront également à l’Etat hébreu de se positionner comme un pays exportateur, et Israël se rapproche du Caire afin de pouvoir exporter ses ressources par l’Egypte qui a les installations nécessaires pour liquéfier le gaz. Ce gaz sera exporté en priorité vers l’Europe, permettant à cette dernière de diversifier son approvisionnement gazier afin d’atténuer sa dépendance énergétique envers la Russie.

Deux jours après l’approbation du gazoduc, le ministre de l’énergie turc a annoncé qu’un second navire d’exploration débutera des opérations d’explorations dans les eaux chypriotes dès la semaine prochaine.

La construction de ce gazoduc et la multiplication des explorations risquent donc d’envenimer davantage les relations entre la Turquie et l’Egypte, déjà mises à mal par la chute de la confrérie des Frères musulmans en 2013, soutenue par la Turquie.

La question du partage des hydrocarbures de méditerranée orientale divise une région fragilisée par les conflits. Cet enjeu a déjà été source d’incidents, notamment début 2018 lorsque la marine turque a refusé à un pétrolier italien l’accès aux gisements chypriotes. Bien que ces manœuvres d’intimidation aient violé le droit international, aucun affrontement n’a été à déploré pour l’instant. Si l’escalade de violence ne semble pas être le scénario le plus probable à ce stade, les hydrocarbures sont un facteur de bouleversement dans les relations entre Etats de méditerranée orientale. C’est pour cette raison que l’institut FMES a fait des recompositions géopolitiques liées à ces hydrocarbures et leurs possibles évolutions le sujet de la 29ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES).

 

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Tous droits réservés.

 

Egypte : mort de l’ancien président Morsi

Mohamed Morsi lors d’une session du tribunal au Caire, en juin 2016. Tous droits réservés.

Lundi 17 juin 2019, l’ancien président égyptien Mohamed Morsi est décédé à l’âge de 67 ans, des suites d’une crise cardiaque alors qu’il était en audition au tribunal du Caire.

Ingénieur de formation et ancien député, il est propulsé lors de la révolte égyptienne s’inscrivant dans le printemps arabe, à la tête du Parti de la liberté et de la justice, appartenant à la mouvance des Frères musulmans. Il devient en 2012 le premier – et seul – président égyptien démocratiquement élu. Sa politique d’islamisation et sa dérive autoritaire ont suscité le rejet d’une large partie de la population qui se mobilise afin de réclamer son départ. Le président est finalement destitué en 2013 par un coup d’Etat mené par son ministre de la Défense Abdelfattah al-Sissi – devenu depuis président. Dès lors, les Frères musulmans ont été classés par l’Egypte comme « organisation terroriste » et Mohamed Morsi purgeait sa peine, condamné à la perpétuité notamment pour espionnage au profit du Qatar et du Hamas.

Depuis plusieurs années, la famille de l’ancien président et son parti politique déploraient ses conditions de détention. Sur son compte Twitter, le Parti de la liberté et de la justice « pleure le président martyr », victime d’un « meurtre à part entière ». Les ONG internationales – Human Rights Watch et Amnesty International en première ligne – avaient déjà condamné les conditions de détention et réclament désormais au pouvoir égyptien de faire la lumière sur cette mort jugée suspecte. l’Organisation des Nations unies réclame également une enquête. Dans une note à la presse, Rupert Colville, porte-parole du Haut-commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme a déclaré : « Toute mort subite en détention doit être suivie d’une enquête rapide, impartiale, approfondie et transparente menée par un organe indépendant afin de clarifier les causes du décès. »

Si son arrivée au pouvoir répondait en premier lieu aux revendications populaires, le maréchal Sissi gouverne lui aussi l’Egypte de manière autoritaire, et redoute l’instrumentalisation de la mort de l’ancien président. Mardi 18 juin, Mohamed Morsi a été enterré au Caire en toute discrétion en présence de sa famille et d’un déploiement important des forces de l’ordre. Le pouvoir égyptien veille à ce que l’ancien président ne devienne pas un martyr et que sa stèle ne devienne pas un lieu de pèlerinage. A ce titre, il a renforcé l’état d’urgence afin de parer à toute manifestation. Dans la presse égyptienne, le décès de Mohamed Morsi ne fait naturellement pas office d’événement majeur et les médias omettent d’ailleurs de mentionner son titre d’ancien chef d’Etat.

La mort de celui qui a brièvement été une des figures de l’islam politique sunnite, a entrainé une bataille de perceptions autour de son image. L’ancien président, érigé en martyr, est pleuré par ses anciens soutiens. Mort, Mohamed Morsi devient plus populaire qu’il ne l’était de son vivant.

Dans la région, les messages de soutien et de condoléances adressés au défunt président ont afflué. Sans surprise, le président turc Recep Tayyip Erdogan, allié historique du régime de Morsi qu’il percevait comme un relais de sa politique frériste a déclaré : « Je souhaite la miséricorde de Dieu à notre martyr, notre frère Morsi ». Dans la journée de mardi, une prière a été organisée en l’honneur de l’ancien chef d’Etat à Istanbul, donnant l’occasion au Président turc de dénoncer le silence de l’Occident et affirmant qu’il doutait que Mohammed Morsi soit mort de causes naturelles. Au Qatar, soutien sans faille de la Turquie, l’émir Al Thani a exprimé « son profond chagrin » tout en adressant ses « condoléances fraternelles à sa famille et au peuple égyptien ».  Dans la bande de Gaza, le Hamas a salué « la longue lutte de Morsi au service de l’Egypte et de son peuple, et principalement de la cause palestinienne ».

La disparition de l’ancien président ravive ainsi les tensions entre le caire , les Frères musulmans et leurs alliés régionaux.

Le Soudan suspendu de l’Union africaine alors que la situation se détériore

Une situation explosive au Soudan.
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Jeudi 6 juin, conformément à ses textes en cas de coup d’Etat, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a suspendu avec effet immédiat le Soudan des activités de l’organisation jusqu’à la mise en place d’une transition. : « Nous décidons, en tant que Conseil, de suspendre à compter de ce jour la participation de la République du Soudan à toutes les activités de l’Union africaine jusqu’à la mise en place effective d’une autorité civile de transition, qui est la seule voie pour sortir de la crise actuelle. » Au nom de l’UA, l’ambassadeur du Sierra Leone et président du Conseil de paix et de sécurité Patrick Kapuwa a déclaré : « Le Conseil imposera automatiquement des mesures punitives sur les individus et les entités qui ont empêché l’établissement d’une autorité civile »

Le 30 avril dernier à Tunis, l’organisation panafricaine avait fixé une période de 60 jours au Conseil militaire soudanais afin de remettre le pouvoir aux civils, faute de quoi le pays serait soumis à des sanctions – des interdictions de visas ou des mesures commerciales en particulier. La suspension fait suite à la quatrième réclamation d’une transition de l’UA depuis le 15 avril – quatre jours après le renversement du président Omar el-Béchir par les militaires à l’issue d’un mouvement de contestation.

Née en décembre 2018 autour du prix de pain, la contestation a pris de l’ampleur, détériorant l’état du pays. La décision de l’UA intervient quelques jours après une vague de répression inédite. En trois jours, au moins 108 personnes ont perdu la vie et plus de 500 ont été blessées selon un comité de médecins proches de la contestation. Ces attaques, perpétrées à l’issue d’un sit-in devant le siège de l’armée lundi 3 juin dans la capitale, sont attribuées à des « milices » appartenant au Conseil militaire. Toutefois, ce dernier a justifié « une opération de nettoyage » et a minimisé le nombre de morts.

Le dossier soudanais suscite l’intérêt de la communauté internationale. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte ont appelé au dialogue entre les deux parties du pays – armée et contestataires. En tant que soutiens de taille du Conseil militaire, ces derniers n’ont pas condamné la répression. Le soutien politique et financier du camp mené par l’Arabie saoudite s’explique par ailleurs par des motifs religieux. En effet, le Conseil militaire entend préserver la charia, en vigueur depuis le coup d’Etat du président déchu Omar el-Béchir en 1989. Toutefois, le reste de la communauté internationale a unanimement dénoncé ce « massacre », à l’exception  de la Chine et de la Russie. En effet, vendredi 7 juin, l’ONU et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont dénoncé les attaques ,qui ont notamment visé « les personnes dans le besoin, les agents de santé et les installations médicales ». La veille, Washington avait dénoncé ces attaques auprès des autorités saoudiennes en réaffirmant l’engagement des Etats-Unis en faveur d’une solution pacifique pour le pays. Le ministère des Affaires étrangères français se dit quant à lui également « préoccupé par l’évolution de la situation au Soudan » et condamne les violences commises.

En dépit des répressions, le mouvement de contestation appelle à poursuivre la mobilisation. Dénonçant des crimes contre l’humanité commis par les milices et face à la violence du régime en place, les manifestants menés par l’Association des professionnels soudanais (APS) – fer de lance de la révolution – soutiennent la voie de la grève et de la désobéissance civile « jusqu’au renversement du régime ».

L’absence de dialogue entre l’institution militaire et la population civile plonge davantage le pays dans l’instabilité et rend la situation d’autant plus explosive.

Sommets d’urgence à l’UA sur les crises en Libye et au Soudan

Les dirigeants de l’UA réunis pour les sommets d’urgence sur les crises du Soudan et de la Libye au Caire le 23 avril 2019. Tous droits réservés.

Le mardi 23 avril 2019, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi a convoqué ses homologues du Tchad, de Djibouti, du Rwanda, du Congo, de la Somalie et de l’Afrique du Sud pour un sommet d’urgence sur le Soudan dans le cadre de l’Union africaine (UA). Un autre sommet portant sur la crise en Libye s’est tenu le même jour, réunissant autour du président égyptien et de Moussa Faki, président de la Commission de l’UA, les chefs d’Etats rwandais, sud-africain et congolais, ce dernier étant également président de la Commission sur la Libye à l’UA.

Alors qu’au sein du Conseil de sécurité des Nations unies réside une « division extrême » sur le conflit libyen selon le représentant spécial de l’ONU pour la Libye Ghassan Salamé, et que gravitent beaucoup d’incertitudes quant à l’avenir du Soudan, ces deux sommets d’urgence ont été motivés par la dégradation récente des conflits en Libye et au  Soudan.

Le premier sommet sur le Soudan a porté sur « l’évolution de la situation au Soudan » ayant « pour objectif de discuter […] des moyens les plus appropriés pour faire face à l’évolution de la situation et de contribuer à la stabilité et à la paix », selon la présidence égyptienne. Une stabilité qui se fait d’autant plus rare depuis décembre 2018, lorsque des manifestations populaires ont éclaté après la hausse du prix du pain – qui est passé d’une livre soudanaise (équivalent d’un centime d’euro) à trois livres – et du carburant. Au-delà des revendications sociales, la population a réclamé la chute du régime d’Omar el-Béchir. L’armée soudanaise a destitué le chef d’Etat par un putsch le jeudi 11 avril 2019. Le mercredi 24 avril 2019, les manifestants sont toujours mobilisés malgré les incitations du Caire afin que « le peuple et l’armée [coopèrent] pour surmonter les défis ». La population réclame un gouvernement civil et le retrait du nouveau chef, le général Abdel Fattah Abdelrahman Burhan, qui dirige le Conseil militaire de transition.

La crise que subit le Soudan rappelle les « printemps arabes » des pays voisins. Toutefois, les chefs d’Etats africains, réunis au sommet de l’UA, intiment le pouvoir militaire au Soudan et les manifestants à parvenir à une « transition pacifique » d’ici trois mois, afin d’éviter tout chaos comparable à celui de la Libye.

Le deuxième sommet s’est déroulé autour de la situation de crise que connaît la Libye où le maréchal autoproclamé Khalifa Haftar, chef de l’ANL (Armée nationale libyenne), a engagé depuis le jeudi 4 avril 2019 de violents combats à l’encontre des forces loyales au Gouvernement d’Union nationale (GNA), dirigées par Fayez al-Sarraj. Les dirigeants africains réunis au sein de l’UA ont demandé « l’arrêt immédiat et inconditionnel » des combats en Libye, appelant « toutes les parties à la retenue » et à permettre « l’arrivée de l’aide humanitaire ». Selon l’OMS, « les derniers chiffres de la nuit du 22 avril 2019 sont de 264 morts et 1 266 blessés » civils et militaires, des deux bords confondus.

Du côté de la communauté internationale, l’ANL bénéficie du soutien de l’Egypte, de l’Arabie Saoudite, des Emirats Arabes Unis et de la Russie. Quant à la France, selon le représentant spécial des Nations Unies pour la Libye, elle « soutient l’activité des Nations unies en Libye », alors que le GNA prône le contraire.

L’Egypte, présidente de l’UA et frontalière du Soudan et de la Libye, entend jouer un rôle dans la résolution de ces conflits.

Emmanuel MACRON en Egypte : renforcement des liens entre Paris et Le Caire

Les présidents Emmanuel MACRON et Abdel-Fattah al-SISSI et leurs épouses, Brigitte MACRON et Intissar AMER au palais présidentiel du Caire, le 28 janvier 2019.
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Le Président de la République française Emmanuel MACRON est en visite officielle en Egypte du 27 au 29 janvier 2019 afin de « renforcer le partenariat stratégique entre les deux pays » selon l’Elysée. Pour sa première visite dans le pays, il est accompagné de son épouse, d’une importante délégation de personnalités économiques et culturelles et de plusieurs ministres, dont Jean-Yves le DRIAN, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères.

L’Egypte est un allié stratégique de la France au Moyen-Orient, les relations entre Paris et le Caire étant fondées sur des liens historiques. Ces dernières années, les rencontres bilatérales se sont multipliées entre les chefs d’Etats tandis que la France considère l’Egypte comme un pôle de stabilité de la région. L’Elysée souligne que l’Egypte est « un pays de 100 millions d’habitants, absolument essentiel pour la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient et de l’Europe ».

La rencontre entre les deux présidents permettra d’aborder des dossiers centraux de la défense et de la sécurité, qui portent notamment sur la Syrie, sur la lutte contre le terrorisme ou encore sur la Libye. Ce déplacement permettra également d’aborder les dossiers économiques, une trentaine d’accords et de contrats devant être signés sur les transports, les énergies renouvelables ou la santé. En matière d’armement, l’Egypte se classe au 3ème rang mondial des pays importateurs entre 2013 et 2017 selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), la France étant son premier fournisseur. Récemment, Paris a livré 24 avions de combats Rafale au Caire et une corvette.

Ces contrats soulèvent interrogations et débats quant au respect des droits de l’Homme. Destiné à lutter contre le terrorisme dans la région, l’armement est accusé d’être utilisé pour réprimer l’opposition égyptienne. Yves PRIGENT, président d’Amnesty International déclare : « Nous attendons des messages forts et des changements en termes de pratique, tout particulièrement sur la question du transfert des armes françaises vers l’Egypte ». A l’issue de la visite à Paris du Président SISSI en octobre 2017, Emmanuel MACRON avait refusé de « donner des leçons » à son homologue égyptien sur la question des droits de l’homme. Aujourd’hui poussé par les ONG et l’opinion publique, le chef de l’Etat français affirme vouloir « mettre clairement sur la table » ces sujets très sensibles alors que « les choses sont empirées depuis octobre 2017 ». Le président français qui estime que l’Egypte a « besoin de moins d’autoritarisme », s’engage alors à « un dialogue de vérité » avec le président SISSI.

Les enjeux de cette visite prennent également une tournure stratégique pour la France et sa politique en Afrique. En effet, l’Egypte prendra la tête de l’Union africaine à partir du 1er février, succédant au Rwanda.

Après avoir quitté le Caire, Emmanuel MACRON se rendra à Chypre le 29 janvier pour le sommet des Etats membres méditerranéens (MED7).

Alliance stratégique au Moyen-Orient : vers un OTAN arabe

Le Président Donald TRUMP et le prince Mohamed BIN SALMAN.
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Mardi 8 janvier 2019 a débuté la tournée diplomatique au Moyen-Orient du Secrétaire d’Etat américain. En une semaine, Mike POMPEO s’est successivement rendu dans 7 pays de la région : Jordanie, Egypte et cinq des six pays du Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe : Arabie Saoudite, Oman, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar. Ces visites permettent de rassurer les alliés régionaux sur la stratégie de Washington au Moyen-Orient, ébranlée par l’annonce présidentielle du retrait des troupes américaines du nord de la Syrie en décembre dernier. Ce déplacement de Mike POMPEO permet aussi de promouvoir les intérêts américains en vue d’une Alliance stratégique au Moyen-Orient (Middle East Strategic Alliance). Surnommée « l’OTAN arabe », cette alliance concrétiserait la mise en place d’un axe contre Téhéran, considéré par Washington comme la menace la plus importante dans la région. Au Caire, dans un discours prononcé près de dix ans après celui de l’ancien Président Barack OBAMA, le secrétaire d’Etat a annoncé un « vrai nouveau départ » américain dans la région où la lutte contre le régime de la République islamique d’Iran constitue l’un des enjeux principaux. Le lendemain, il a annoncé la tenue d’une conférence ministérielle pour promouvoir la paix et la sécurité au Moyen-Orient, les 13 et 14 février prochain à Varsovie, dont l’un des objectifs est de combattre l’influence iranienne dans la région.

En escale à Abu Dhabi, Mike POMPEO s’est entretenu avec la journaliste Najwa KASSEM pour Al Arabiya, chaine saoudienne. Le chef de la diplomatie américaine a exposé la politique étrangère de Washington dans la région qui repose sur trois piliers : la stabilité du Moyen-Orient, l’achèvement de la destruction de l’Etat islamique et la lutte contre l’Iran « le plus grand pays parrain du terrorisme ». Interrogé à propos du sommet en Pologne où « l’accent sera mis sur l’Iran », Mike POMPEO précise que la rencontre ne concernera pas seulement les pays de l’Alliance stratégique mais réunira un spectre plus large avec des pays asiatiques, africains et sud-américains. Toutefois, Mike POMPEO précise que les actions américaines ne sont pas dirigées contre le peuple iranien : « je veux que le peuple iranien sache que nous voulons une vie meilleure pour lui (…). Nous voulons une vraie démocratie en République islamique d’Iran ». Il considère cette potentielle démocratie incompatible avec les milices chiites en Irak ou encore les Houthis, soutenus par Téhéran.

S’il espère une résolution du conflit syrien conforme à la résolution 2254 du Conseil de sécurité, Mike POMPEO précise que l’alliance stratégique ne concernera pas uniquement la situation en Syrie mais fera l’objet d’une « tentative de constituer une coalition de forces du Moyen-Orient capable de réagir à de nombreuses menaces pour la région ».

L’idée d’un OTAN arabe a émergé le 22 mai 2017, lors du premier voyage présidentiel de Donald TRUMP à Riyad. L’Arabie saoudite et l’Egypte, en dépit des accusations de répression des droits de l’homme dont ils font l’objet, restent des partenaires privilégiés de Washington dans sa lutte contre l’Iran et seront les pierres angulaires du partenariat.

Téhéran ne reste pas impassible face aux mesures prises. Le ministère des Affaires étrangères a convoqué le plus haut diplomate polonais basé dans le pays afin de protester contre la décision d’organiser un sommet jugé « anti-iranien ».

Les Etats-Unis au Moyen-Orient, une « force pour le bien »

 

Le secrétaire d’Etat américain Mike POMPEO à la conférence de presse au Caire jeudi 10 janvier.
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En tournée au Moyen-Orient, le secrétaire d’Etat américain Mike POMPEO s’est rendu au Caire le jeudi 10 janvier 2019. Depuis l’annonce du président Donald TRUMP de retirer ses troupes de Syrie ayant fait l’effet d’une bombe, plusieurs hommes politiques du pays en visite dans la région, espèrent rectifier le tir et rassurer les pays alliés. Dans l’université américaine de la capitale égyptienne et environ 10 ans après le célèbre discours de Barack OBAMA dans la même ville, le secrétaire d’Etat américain annonce « un réel nouveau départ » des Etats-Unis avec ses alliés au Moyen-Orient.

Le 4 juin 2009, dans un contexte post-attentats du 11 septembre ayant donné lieu à la présence américaine en Afghanistan et en Irak, Barack OBAMA s’est adressé au monde musulman afin de dissiper la méfiance de la région envers Washington. Ses paroles avait alors suscité un grand engouement. Pourtant, la paix escomptée n’avait pas eu lieu et la timidité de l’administration OBAMA a souvent été reprochée, notamment lors des printemps arabes. Mike POMPEO déplore que les Etats-Unis « ami de longue date » de l’Egypte étaient absents durant cette période, par la faute de « dirigeants qui ont mal interprété notre histoire et le moment historique pour l’Egypte (…) Les résultats de ces erreurs de jugement ont été désastreux ». Parmi les conséquences, se trouvent entre autres « la ténacité et la méchanceté de l’islamisme radical ». Sans jamais citer l’ancien président américain, son allocution est l’occasion pour le chef de la diplomatie américaine de fustiger l’administration OBAMA au profit de la nouvelle doctrine du président américain Donald TRUMP.

Mike POMPEO appelle à une union rassemblant Israël et les principaux pays sunnites de la région face à la République islamique d’Iran qu’il considère coupable d’étendre « son influence cancéreuse au Yémen, en Irak, en Syrie et plus loin encore, au Liban ». L’administration TRUMP, après s’être retirée de l’accord de Vienne en rétablissant les sanctions à l’encontre de l’Iran, fait de la lutte contre ce pays une véritable priorité et entend « contrecarrer son agenda révolutionnaire » qui, selon Mike POMPEO, s’étend au-delà des frontières moyen-orientales. Il condamne l’ancienne politique de Barak OBAMA qui s’était adressé aux peuples plutôt qu’aux nations et qui a conduit le pays à conclure avec Téhéran un accord, alors même qu’il représente un ennemi commun pour les Etats-Unis et l’Egypte. Mike POMPEO affirme : « La bonne nouvelle, c’est que l’ère de l’auto-flagellation américaine est terminée, tout comme ces politiques qui ont engendré tant de souffrances inutiles. Maintenant vient le vrai nouveau départ. En moins de 24 mois, les Etats-Unis, sous le président TRUMP ont réaffirmé leur traditionnel rôle de force du bien dans la région. » Face aux accusations de désintérêt américain, il rappelle le rôle de « force libératrice » inégalable incarné par Washington au cours de l’histoire dans les domaines économiques et militaires : « Est-ce que les Russes ou les Chinois viendraient à votre secours de la même manière que nous l’avons fait ? ».

Le secrétaire d’Etat américain n’a pas fait des droits de l’homme le cœur de son discours. A contrario, il a rendu hommage au président égyptien Abdel Fatah AL-SISSI pour ses « efforts pour promouvoir la liberté religieuse », l’érigeant en « exemple pour tous les dirigeants et tous les peuples du Moyen-Orient », en dépit des accusations de répression dont il fait l’objet. Et, face aux doutes autour des conséquences du retrait des troupes américaines de Syrie, Mike POMPEO se veut rassurant : « Soyons clairs : les Etats-Unis ne se retireront pas avant la fin de la lutte contre le terrorisme ».

Le virage de politique étrangère assumé de l’administration TRUMP par la voix de Mike POMPEO suscite de nombreuses critiques. Sans surprise Javad ZARIF, ministre des Affaire étrangères iranien s’est exprimé sur Twitter : « Chaque fois que les Etats-Unis s’immiscent, le chaos, la répression et le ressentiment suivent (…). Il vaut mieux pour les Etats-Unis qu’ils surmontent la perte de l’Iran ». Quant à Martin INDYK, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Israël et Envoyé spécial d’OBAMA au Moyen-Orient, il estime le discours de POMPEO comme « une attaque sans vergogne d’un secrétaire d’Etat en exercice contre un ancien président américain devant un public étranger », révélateur d’un « fossé lamentable entre les promesses de TRUMP et les moyens qu’il utilise pour les réaliser ». Selon lui, TRUMP réalise la même erreur que son prédécesseur il y a 10 ans dans son discours du Caire.

Union européenne – Egypte : une coopération solide

Federica MOGHERINI et Abdel Fattah AL-SISSI en Egypte, en 2015.
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Le 10 décembre 2018, Le Conseil de l’Union européenne a publié un rapport sur ses relations avec l’Egypte. Les domaines de coopération entre les deux parties sont variés et concernent notamment le développement socio-économique, la recherche scientifique, l’énergie, la migration, la lutte contre le terrorisme et les problèmes régionaux.

Les relations diplomatiques entre l’Egypte et l’Union européenne remontent à 1966. Un accord d’association, signé le 25 juin 2001 et entré en vigueur le 1er juin 2004, lie les deux parties. Le Conseil d’association UE-Egypte a permis d’adopter les nouvelles priorités de partenariat. Le rapport publié couvre la période allant de juin 2017 à mai 2018 et mentionne les objectifs fixés dans les priorités de partenariat 2017-2020 adoptées le 25 juillet 2017.

Le Conseil européen souligne que les objectifs sont atteints et se félicite du succès de cette coopération. Johannes HAHN, commissaire européen chargé de la politique européenne de voisinage et des négociations d’élargissement a déclaré : « Au cours de la dernière année, nous avons intensifié nos actions pour soutenir l’Egypte dans la réforme de son économie, œuvrant pour une croissance durable et inclusive (…). L’UE continuera à aider l’Egypte à relever les défis socio-économiques et continuera à œuvrer de concert pour la stabilité et la prospérité de la région ». Pour la Haute représentante de l’UE, Federica MOGHERINI, « L’Egypte, sa stabilité et son développement sont essentiels pour l’Union européenne, ses Etats membres et l’ensemble de la région. C’est pourquoi nous avons signé nos priorités de partenariat et renforcé notre engagement déjà fort pour le peuple égyptien ».

L’UE constitue la principale source d’investissements directs étrangers pour l’Egypte à hauteur de 60%. Elle fait office de premier partenaire commercial de l’Egypte concernant les importations (machines, équipements de transport) et les exportations (pétrole et produits miniers, produits chimique et secteur textile).  L’ensemble des engagements d’assistance financière de l’UE en faveur de l’Egypte est estimé à plus de 1,3 milliard d’euros de dons. Cette somme est destinée au développement social et économique du pays à plusieurs niveaux mais contribue aussi à l’amélioration de la gouvernance et des droits de l’homme. Le Caire est également le deuxième bénéficiaire de l’instrument européen de voisinage après Rabat. L’UE joue un rôle important de soutien à la société civile égyptienne et aux droits de l’homme à travers l’Instrument européen pour la démocratie et les droits de l’homme (IEDDH). Avec la France, le pays entretient du même fait des relations étroites. En témoigne la présence de la Ministre des Armées Florence PARLY au premier salon de l’armement égyptien.

Au cours de cette dernière année, l’engagement de l’UE envers l’Egypte a été réaffirmé. L’Egypte, en tant qu’acteur régional fort, continue de s’engager sur des questions régionales et internationales telles que l’Union africaine – qu’elle présidera en 2019 – les questions syrienne et libyenne ou encore le processus de paix au Moyen-Orient. Le pays dirigé par Abdel Fattah AL-SISSI est un allié incontournable de l’UE s’agissant de la question migratoire. Toutefois, des défis subsistent en matière d’état de droit, de droits de l’homme ou de libertés fondamentales, le régime du maréchal AL-SISSI étant souvent pointé du doigt sur ces questions.

Le prochain Conseil d’association UE-Egypte se tiendra le 20 décembre à Bruxelles, où se poursuivront les discussions relatives à ce partenariat.