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La crise du Covid-19 : un “ensauvagement” du monde ? – par William Leday

Avec la crise systémique provoquée par la pandémie mondiale, l’ordre international est plus désordonné voire anarchique que jamais. La crise du Covid-19 signe-t-elle la fin du multilatéralisme, du libre-échange ou encore de l’Union Européenne ? Est-on à l’aube d’un nouvel ordre mondial ? William Leday, diplômé de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques de l’institut FMES et enseignant en relations internationales à Sciences Po, nous livre son analyse.

 

Donald Trump, Président des Etats-Unis (Crédits photo: Gage Skidmore/ Flickr)

 

Alors que plus de la moitié de l’humanité se trouve confinée, les Etats poursuivent leur compétition stratégique sur une scène internationale tourmentée. Sur celle-ci, la liste des victimes est longue, on y recense : le multilatéralisme, son pendant institutionnel qu’est l’ONU, le libre-échange et l’Union européenne dont le projet pourrait faire naufrage. En ce sens, le Covid-19 est bien plus qu’une crise sanitaire, elle provoque à l’échelle internationale, comme sur le plan sociétal, une crise existentielle, et l’on assiste à une accélération aussi rapide que brusque des tendances lourdes travaillant en profondeur les relations internationales. Si on ne prend garde, le jour d’après se caratérisera à court terme, pour paraphraser Thérèse Delpech, par un ensauvagement des rapports entre les Etats qui ne sera pas sans rappeler les années 30. Ces dernières avaient vu non seulement l’échec de la Société des Nations, mais aussi la fin d’un monde – celui que Stefan Zweig a magnifiquement raconté dans son essai autobiographique posthume, Le monde d’hier. Dans le monde de demain, la scène internationale ressemblera plus que jamais à un champ de bataille où s’exacerbera un affrontement dont l’enjeu est, ni plus ni moins, la capacité à lire et dire le monde.

Une désagrégation du système international.

De simple crise sanitaire, le covid-19 s’est mué, sur la scène internationale, en crise existentielle qui accélère au grand jour les changements en cours. Pour le plus grand bonheur des néo-réalistes et des partisans du hard power, nombreux aux responsabilités, cette scène tend à devenir plus hobbesienne et c’est sur le cadavre embaumé du multilatéralisme que ce regain de réalisme (re)fait son lit.

Ainsi, comme de nombreux observateurs le commentent depuis un mois, la crise du multilatéralisme connait un degré de gravité inédit. Cette crise peut être illustrée tant par la faillite morale que connait l’OMS que l’incapacité de l’ONU à émettre la moindre résolution sur un domaine qui avait fait l’unanimité au moment de la crise des virus Ebola, du SRAS ou du H1N1. Cette faillite du multilatéralisme se double de celle de la diplomatie des conférences, puisque le G7 dont la présidence incombe à Donald Trump, lequel a proposé sa préparation au président Macron, ne se réunira pas avant cet été. Sur ce même plan, l’initiative du président français visant à organiser un sommet du P5 (le P5 désignant les cinq puissances de l’ONU) ne rencontre pas plus d’échos. Ce projet sommet de la dernière chance pour sauver la face d’un multilatéralisme aux abois suscitera la réprobation de tout ce que le monde compte de puissances candidates à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, à savoir l’Allemagne, le Japon, l’Inde, … Il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Ces convulsions démontrent que la gouvernance mondiale héritée de la fin de Guerre froide a vécu.

En se jouant des cadres multilatéraux, là où la crise aurait dû les mettre en scène, les nations retournent à une forme d’état de nature où la prédation prend le pas sur le droit. En témoigne leur attitude sur le tarmac des aéroports chinois où s’est exercé très concrètement le primat des intérêts nationaux quand il s’est agit de se procurer des masques, parfois au mépris de contrats dument signés.

Comme l’analyse l’économiste Daniel Cohen, l’autre victime de cette crise pandémique est le libre-échange qui ne jouera plus de rôle moteur des relations internationales, et encore moins celui de vecteur de changements qu’il a été ces deux dernières décennies. On n’en mesure pas encore les conséquences si ce n’est qu’il favorise un retour de l’Etat, voire engendrerait un début de démondialisation.

Un monde plus géopolitique et un retour des idéologies ?

Parfois, les intérêts nationaux se conjuguent avec une idéologie et de cette union germent souvent mensonges et scandales : la Chine de Xi Xinping en est emblématique. La complicité de l’OMS avec Pékin sur cette crise démontre, si besoin était, l’investissement et l’activisme de la Chine dans les enceintes multilatérales et la nécessité de revisiter les modes de gouvernance internationales, mais c’est une autre histoire sur laquelle nous ne nous appesantirons pas.

Cette désagrégation de la dimension institutionnelle et économique à l’échelle internationale – ou comme diraient les marxistes, de l’infrastructure – est la traduction d’une intensification de l’affrontement idéologique que se livrent régimes autoritaires et démocraties libérales, entre la Chine et les Etats-Unis. Ce qui se joue chez les premiers est le leadership face à des sociétés démocratiques rongées par l’illibéralisme, phénomène de double affaiblissement de l’Etat de droit et des libertés publiques. Ce rapport de force se décline sur plusieurs plans. Il y a l’offensive de communication de Pékin sur le fondement d’un narratif en partie mensonger : sur l’origine du virus, sur la gestion de la crise au Wuhan, sur le nombre de morts, sur l’exemplarité des autorités chinoises …. Au-delà, et plus spécifiquement sur le plan idéologique, cette offensive chinoise vise à remettre en cause le modèle de société prédominant jusque-là, à savoir celui des démocraties libérales. Elle vise non seulement à ravir le leadership aux Etats-Unis qui a relevé le gant d’un point de vue géostratégique, mais également à une Europe affaiblie de l’intérieur par les divisions, l’absence de solidarité et de coordination entre Etats-membres et les régimes populistes.

Cet affrontement est également de nature géopolitique dans la mesure où il se décline à travers un rapport de force militaire (démonstration de force de part et d’autres à travers des manœuvres en Mer de Chine par exemple), politique avec le jeu des alliances (la Chine peut s’appuyer sur la Russie) et de l’ordre des représentations, puisqu’au-delà la compétition stratégique, on sent bien que la question du modèle de société est cœur.

Toute proportion gardée, cette phase n’est pas sans rappeler la rivalité qui avait prévalue, à la fin du Vème avant notre ère, dans la Grèce classique, entre les régimes oligarchiques (soutenus par Sparte et la ligue du Péloponnèse) et régimes démocratiques dont la cité d’Athènes était le modèle et où les démagogues avaient alors précédé les oligarques. Il s’ensuivit après une longue période de stagnation, un triomphe assez net et définitif des oligarques, puis la domination romaine… si l’histoire ne se répète pas, elle instruit, et la période actuelle est bien l’affrontement entre deux représentations du monde et du modèle de société qui doit présider à la destinée collective des humains.

L’illibéralisme qui travaille aujourd’hui les sociétés occidentales et dont la Chine, la Russie sont les plus puissants vecteurs, se déploie aujourd’hui sur le terrain du numérique et la question des applications visant à quadriller la population en est emblématique. Cette bataille est d’ores et déjà perdue pour les tenants des libertés publiques. L’individu face à un danger mortel ira là où la sécurité se trouve, dusse-il sacrifier ses libertés publiques, largement entamées avec l’intégration de l’état d’urgence dans le droit comme en France en 2018, ou comme le Patriot act aux Etats-Unis, consécutifs au terrorisme internationalisé qui a ensanglanté ces deux dernières décennies. Dès lors, le débat ne se situe plus dans le pour ou contre, mais sur le comment, comment disposer de garde-fous, et garantir ainsi la protection et l’anonymat des données ? Dans la lignée des RGPD, cette bataille peut et doit être menée à l’échelle du continent européen et au-delà, car cette question est liée au modèle de société que nous voulons faire prévaloir et la sauvegarder des libertés.

Le monde devient donc plus hobbesien, ce alors que cette crise nécessite au mieux une réponse intégrée ou coordonnée à l’échelle planétaire, au pire, une étroite coordination entre les Etats. Face à la crise sanitaire, la faiblesse est donc aujourd’hui double puisque l’inefficacité des Etats fait échos à l’absence de réponse internationale.

Bon nombre d’observateurs assument un parallèle avec la crise financière de 2008 qui n’a débouché que sur des changements mineurs. Les lendemains des deux guerres mondiales sont des points comparaison plus pertinents, car c’est l’échelle des valeurs et l’équilibre des puissances qui se trouvent aujourd’hui en jeu. Or si les lendemains de la Grande guerre ont été riches de désillusions, ceux de la Seconde guerre mondiale démontrent qu’il est possible de concrétiser et d’assumer un changement de paradigme, et de mettre en place des changements structurels. Au niveau des nations, cela c’était traduit par une généralisation de l’Etat providence, et au plan international, par la mise en place du système onusien et des institutions de Bretton Woods. La conjugaison de l’enjeu climatique qui est le nôtre, le séisme que représente cette crise pandémique, lourde de conséquences que nous ne mesurons ni ne maîtrisons encore, conjugué aux défis que nous imposent les inégalités sociales, un système économique qu’il faut réviser en profondeur peuvent faire office de catharsis à l’échelle de la planète.

Vers une sortie de crise en Tunisie ? – par Sarah Sriri

Elyes Fakhfakh, chef du gouvernement tunisien.

Tous droits réservés.

Par Sarah SRIRI, chef de projet analyse et stratégie à l’institut FMES.

Comme de nombreux pays, la Tunisie est elle aussi confrontée à la pandémie liée au virus Covid-19. Après des mois d’impasse politique, le pays, plongé dans une crise protéiforme, s’est enfin doté d’un gouvernement, mais à peine installé, celui-ci doit gérer en priorité cette crise sanitaire sans précédent. Dans ce contexte, l’espoir que placent les Tunisiens dans ce gouvernement est à la hauteur des défis structurels et conjoncturels auxquels celui-ci fait face.

UN PARLEMENT FRAGMENTE

A la mort du président Béji Caïd Essebsi le 25 juillet 2019, les Tunisiens ont été appelés à se rendre aux urnes pour des élections législatives qui se sont tenues en septembre 2019, puis présidentielles le mois suivant. Au terme de la campagne, Kaïs Saïed a été élu président avec près de 73% des voix au second tour le 23 octobre 2019. Expert en droit constitutionnel, cet homme de 62 ans qui n’est issu d’aucun parti politique, est devenu une figure médiatique après l’exil de l’ancien président Ben Ali en prenant position pour un processus de justice transitionnelle. Si sa position paraît peu claire sur le plandéologique, elle semble s’inscrire dans une logique populiste puisque le nouveau président tunisien a forgé sa campagne autour du slogan « le peuple veut », érigeant ce dernier au rang d’acteur politique de référence. Les deux autres éléments moteurs de sa campagne demeurent la lutte contre la corruption des élites et la promotion d’une indépendance économique de la Tunisie.

S’agissant des élections législatives et contrairement à celles de 2014, aucune coalition ne s’est dégagée, faisant du Parlement tunisien un organe émietté sans consensus évident. Les deux formations arrivées en tête, Ennahdha (parti d’obédience islamiste) et Qalb Tounes (parti du magnat Nabil Karoui, principal concurrent de Kaïs Saïed) n’ont obtenu respectivement que 54 et 38 sièges sur un total de 217 (soit respectivement 24 % et 17,5 %)[1]. Dans ce contexte, aucune de ces deux formations n’était en mesure a priori de former une coalition majoritaire stable, rappelant les affres de la IVe République en France. A contrario, cet émiettement a fait émerger une nouvelle classe politique dite « souverainiste » à l’agenda flou. En effet, l’affaiblissement de l’Etat depuis 2011, sa perte progressive de souveraineté, notamment en termes économiques (la Tunisie étant tenue de respecter ses engagements internationaux) mais aussi la querelle entre islamistes et anti-islamistes – les premiers s’étant rapprochés des pays du Golfe contre l’avis des seconds – ont nourri les revendications populaires et ont permis l’émergence d’une nouvelle frange de politiques moins idéologisés, mais davantage populistes. Pour l’ONG International Crisis Group, l’émergence de ces discours souverainistes a favorisé « l’installation d’un climat de surenchère populiste »[2] qui a accru les tensions politiques et fracturé la population.

Cette fracture tunisienne s’est ressentie jusqu’à l’Assemblée nationale. Comme le dispose l’article 89 de la Constitution tunisienne de 2014[3], il incombe au parti ayant remporté le plus grand nombre de sièges de former le gouvernement du pays. Toutefois, Ennahdha n’a pas pu, malgré sa position de force parlementaire dominante, garantir l’intronisation d’Habib Jemli, son candidat issu du parti d’inspiration islamiste. Dans ce contexte particulièrement crispé, il aura fallu plus de quatre mois à la Tunisie pour se doter d’un gouvernement et mettre fin à l’impasse politique. C’est Elyes Fakhfakh qui va être nommé nouveau chef du gouvernement tunisien. Ancien ministre du tourisme et des finances, il est issu du parti social-démocrate Ettakatol qui appartenait à la coalition formée par les partis Ennahdha (islamiste) et Congrès pour la république aux lendemains de la révolution tunisienne. Elyes Fakhfakh a fini par obtenir, après 18 heures de débat, la confiance de l’Assemblée tunisienne, le 26 février 2020 (par une majorité de 129 voix sur 217). Ancien candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2019 – il n’avait recueilli que 0,34% des suffrages – le nouveau chef du gouvernement a finalement trouvé un consensus avec Ennahdha pour obtenir la confiance du Parlement autour d’une équipe largement composée de technocrates.

Ce dénouement, vécu comme un soulagement par les Tunisiens, invite toutefois à questionner la capacité réelle du pays à sortir de l’impasse, compte tenu d’une situation intérieure inquiétante aggravée par la crise du Covid-19. Selon Michaël Ayari, senior analyst chez International Crisis Group, « les causes de la crise sont toujours là » et « la nature du régime a changé mais pas l’Etat »[4].

UNE SITUATION INTERIEURE INQUIETANTE

La nomination d’un nouveau gouvernement, en sus de satisfaire le peuple, était espérée avec impatience d’un point de vue économique. Si d’importants progrès ont été réalisés en termes de transition démocratique, faisant de la Tunisie l’exception positive des pays ayant vécu la vague des printemps arabes, l’économie reste en berne et l’activité économique tourne au ralenti. Le Fonds monétaire international attendait la nomination d’un nouveau gouvernement pour négocier les modalités d’un nouvel accord de prêt. En 2016, 3 milliards de dollars avaient déjà été accordés à la Tunisie en échange de réformes importantes. Ces dernières ont engendré une augmentation sensible du prix des produits de première nécessité, réduisant drastiquement le pouvoir d’achat des Tunisiens. De plus, le déficit budgétaire ne cesse de se creuser : 2,4 milliards de dinars tunisiens pour le premier trimestre de 2019 (763 millions d’euros) contre 1,8 l’année précédente[5]. Toutefois, cette somme ne représente pour l’heure que 2% du PIB national.

Plus grave, le PIB ne cesse de chuter depuis 2014 pour tomber à moins de 40 milliards de dollars (contre 47 en 2014) en 2018[6]. Au premier semestre de l’année 2019, la croissance tunisienne a connu un léger rebond mais n’a atteint qu’un taux de 1,1%, tandis qu’elle avoisinait les 2,5% en 2018. Le nouveau gouvernement, qui tablait sur une remontée du taux de croissance aux alentours de 1,5% pour l’année 2020, a toutefois été obligé de revoir ses ambitions à la baisse car l’impact du coronavirus a frappé durement la Bourse de Tunis, déjà fragilisée, qui a perdu 7 points au mois de mars 2020.

L’effondrement des cours du pétrole[7], secteur prisé par l’économie tunisienne même s’il reste très loin du niveau de production de l’Algérie et de la Libye, tombe au plus mauvais moment alors que la Tunisie a considérablement accru ses investissements dans l’industrie pétrolière, ceux-ci étant passés de 72 millions de dollars en 2018 à 254 en 2019[8] ; or, elle doit désormais les rentabiliser.

Le phosphate, l’une des pierres angulaires de l’économie tunisienne, est exploité par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et se trouve principalement au sud du pays. En 2009, la CPG figurait au 5ème rang mondial des producteurs de phosphates. Pour autant, la production est passée de 8 millions de tonnes en 2010 à moins de 4 millions en 2019. Le secteur se heurte à des mouvements importants de grèves réclament la régulation de leur situation professionnelle.

Quant au tourisme, vital pour l’économie du pays, celui-ci peinait à se rétablir depuis les attentats du Bardo de mars 2015, mais il va souffrir durement des conséquences de la pandémie.

A ces difficultés économiques s’ajoutent également des inégalités sociales et territoriales.. Les élites citadines sont considérées comme liées aux puissances extérieures occidentales, tandis que les ruraux et les montagnards y sont historiquement opposés (lutte contre la domination ottomane, puis française). Le chômage, estimé à 15%, concerne en particulier les jeunes diplômés (28,2%), les femmes (22,6%)[9] et les populations rurales. Il illustre les difficultés du pays et expose la Tunisie à un risque d’exode des populations.

De fait, cette situation économique dégradée nourrit les revendications populaires et donne du crédit aux nationalistes, aux ultra-religieux et aux thèses conspirationnistes visant les puissances étrangères. Omniprésentes dans le débat public, ces frustrations incarnent un véritable enjeu de pouvoir pour le gouvernement. Si le chef de l’exécutif a fait campagne sur ces thèmes, ceux-ci handicapent gravement la gestion quotidienne du pays.

Enfin, malgré les réformes institutionnelles permettant une démocratisation du pays, des sujets de frustrations subsistent : lois privatives de libertés, inégalités hommes-femmes en termes d’héritage ,clientélisme, corruption…

LE CORONAVIRUS, PREMIER DEFI DU GOUVERNEMENT

A l’instar des pays touchés par le covid-19, dont le voisin algérien, la Tunisie a dû prendre des mesures autoritaires pour limiter la propagation du coronavirus, telles que le confinement des personnes (sauf celles concourant aux activités économiques essentielles du pays), la fermeture des souks et de tout lieu de regroupement. Ces mesures, apparemment prises à temps, semblent avoir permis de ralentir la propagation du covid-19. Mais la suspension des liaisons internationales qu’elles impliquent handicapent gravement l’économie tunisienne. Game changer géopolitique, le covid-19 refaçonne les relations de la Tunisie avec le reste du monde. Cette crise sanitaire, inédite dans nos sociétés contemporaines, apparaît comme un test de vérité pour la jeune démocratie tunisienne, car elle met à l’épreuve l’ensemble de l’appareil étatique. Pour le journaliste Thierry Brésillon, « une mauvaise gestion favoriserait le retour d’une solution autoritaire[10] ». Elle aurait aussi pour conséquence d’accroître les contestations populaires, contraintes de subir un confinement, le gouvernement se heurtant à une frange de la population rechignant à respecter ces règles. Comme le soulignent certains experts, ces mesures indispensables et nécessairement restrictives de liberté pourraient faire le jeu, au bout du compte, de tous ceux qui appellent à la réémergence de pouvoirs autoritaires dans le monde arabo-musulman, à l’instar de ce que semble appeler de ses vœux l’émir Mohamed Ben Zayed des Emirats arabes unis[11].

LA CRISE LIBYENNE

L’évolution de la situation interne en Tunisie reste intrinsèquement liée à la situation de la Libye voisine. Deux hommes s’y disputent le pouvoir dans un pays en proie au chaos depuis 2011. D’un côté, Fayez al-Sarraj, président du gouvernement d’union nationale (GNA) qui siège à Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par des pays tels que la Turquie, le Qatar et, dans une moindre mesure l’Italie. De l’autre, l’autoproclamé maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’armée nationale libyenne (ANL), qui contrôle l’essentiel de la Libye et qui est soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Russie. Tunis surveille d’autant plus son voisin que la frontière entre les deux pays reste fermée, qu’un raid de djihadistes tuniso-libyens contre la bourgade tunisienne de Ben Gardane (février 2016) avait choqué la population tunisienne, et que la Tunisie accueille de très nombreux réfugiés libyens. En 2011 déjà, elle en avait accueilli près d’un million, mais nombre d’entre eux étaient ensuite retournés dans leur pays. S’il n’y a pour l’heure pas d’afflux massif de réfugiés, la situation pourrait devenir explosive en cas d’aggravation de la crise libyenne. Tunis craint toujours une montée du terrorisme en provenance de Libye sur son territoire, crainte renforcée par l’envoi en renfort du GNA de milices islamistes syriennes par le président turc.

L’intervention récente de la Turquie en Libye en appui au camp de Sarraj contre celui de Haftar est de fait suivie de près par les médias tunisiens. En effet, la Tunisie pourrait être l’un des premiers pays à subir les conséquences d’une escalade de la confrontation. Dans ce conflit, Tunis opte officiellement pour un principe de neutralité, n’octroyant son soutien à aucun des deux hommes, même s’il s’évertue à faciliter les négociations entre eux. En soignant dans ses hôpitaux des combattants issus des deux camps, le pays affiche sa neutralité. Pour la communauté internationale comme pour le gouvernement tunisien, la solution au conflit libyen doit être politique, permettant ainsi à la Tunisie de continuer à jouer un rôle de médiateur.

Toutefois, la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan en Tunisie (décembre 2019) et sa connivence affichée avec son homologue tunisien réputé proche des milieux islamistes, ont semé le doute et ont fait l’objet de polémiques au sein de la classe politique tunisienne. Celle-ci a réclamé une position d’affirmation de la souveraineté tunisienne plus claire, demandant au président Saïed de se distancier de son homologue turc.

UNE DIPLOMATIE SINGULIERE A L’ECHELLE REGIONALE

L’élection de Kaïs Saïed visait aussi à défendre l’identité tunisienne en mettant au premier plan la dimension arabo-musulmane d’un pays qui serait, selon lui, menacé par de possibles interventions étrangères occidentales. C’est ce qui explique les déclarations à la tonalité très anticolonialiste et très pro-palestinienne du président tunisien, peu après son élection. Toutefois, la dépendance de la Tunisie aux aides internationales et la proximité traditionnelle de ce pays avec les pays occidentaux l’ont amené à mettre de l’eau dans son thé.

A l’échelle régionale, la Tunisie est éclipsée par son voisin algérien en termes de politique internationale. Pour autant, si l’Algérie espère incarner le leadership en Afrique du nord, ses relations avec la Tunisie restent cordiales. Les deux pays partagent des préoccupations communes, notamment sécuritaires au regard du voisin libyen, mais aussi la nécessité de sécuriser leurs frontières[12]. Toutefois, si les deux pays se targuent de partager d’excellents rapports, il n’en reste pas moins que les échanges économiques entre Tunis et Alger restent faibles au niveau inter-étatiques, même s’ils sont importants au niveau des populations, de nombreux Algériens venant faire leurs courses et passer leurs vacances en Tunisie. Les autorités tunisiennes craignent également un effondrement du pouvoir algérien qui provoquerait des vagues de migrations massives en direction de la Tunisie.

Comme leurs voisins, les Tunisiens constatent que le bassin méditerranéen est devenu un théâtre de rivalités entre puissances globales et qu’il leur faut interagir avec chacune d’entre elles. De fait, les relations avec la Chine se sont approfondies après la révolution avec la signature en juillet 2011 d’un mémorandum d’entente avec Pékin dans le cadre des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Cet accord permet à la Tunisie de bénéficier d’une coopération économique, commerciale et touristique plus approfondie, en échange de positions privilégiées concédées aux compagnies chinoises[13]. Il est intéressant de noter également la présence renforcée de touristes chinois, mais surtout d’étudiants et de cadres de l’industrie qui viennent apprendre sur place à la fois le français et l’arabe, afin de pouvoir être ensuite insérés pus facilement dans le tissu économique nord-africain[14].

L’Union européenne reste l’un des partenaires internationaux les plus importants de la Tunisie, même si elle est souvent pointée du doigt par les Tunisiens eu égard à la détérioration de leur niveau de vie qu’ils imputent aux fluctuations touristiques et économiques européennes. Dans le cadre de sa politique européenne de voisinage (PEV), l’UE fournit pourtant un important soutien financier à la Tunisie. La nomination d’un nouvel exécutif européen préoccupé par la gestion du Coronavirus questionne sur l’éventuelle redéfinition de cette aide, de même que sur les modalités de l’assistance technique et du dialogue politique. Cette aide pourrait se concentrer à l’avenir sur des projets plus modestes, davantage en adéquation avec les priorités de Bruxelles[15].

S’agissant de Washington, la Tunisie revendique une relation de plus de 200 ans avec les Etats-Unis. Toutefois, l’attaque terroriste du 6 mars 2020, qui s’est déroulée devant l’ambassade américaine à Tunis, a fait resurgir le spectre de celle qui avait déjà frappé cette ambassade en 2012. Bien qu’isolée, cette attaque est intervenue alors que le gouvernement d’Elyes Fakhfakh débutait son mandat, alimentant les tensions persistantes entre Tunis et Washington, même si celles-ci restent officiellement cordiales. En 2015, le président américain Barack Obama avait d’ailleurs qualifié la Tunisie d’allié majeur non-membre de l’OTAN des Etats-Unis[16]. Les militaires tunisiens, de leur côté, rappellent discrètement l’étroitesse de leur coopération avec les forces armées américaines qu’ils perçoivent comme l’ultime garantie de sécurité de leur pays en cas de déstabilisation extérieure de celui-ci[17].

La Russie accroît elle aussi son périmètre d’action en Méditerranée, même si elle semble se tenir pour l’instant à l’écart de la Tunisie avec laquelle elle entretient des relations cordiales depuis les années 1990.

C’est en fait avec les pays du Golfe que les relations de la Tunisie sont le plus ambiguës. Si elle a accueilli le 30ème sommet de la Ligue arabe en mars 2019, ce qui lui a permis de retrouver un rôle de premier plan au sein du monde arabe, les relations avec les monarchies du Golfe ont connu de fortes fluctuations. Pour le ministère des Affaires étrangères tunisien, les relations avec le Qatar, soutien des réseaux des frères musulmans, sont « un exemple de relations bilatérales réussies et développées au niveau arabe »[18]. Doha s’impose en effet comme le second investisseur en Tunisie. Depuis 2011, les deux pays se sont étroitement rapprochés, notamment lors de la période dominée par la coalition menée par Ennahdha, proche idéologiquement du régime qatari. A contrario, la révolution tunisienne a éloigné le pays des Emirats arabes unis, pourtant deuxième partenaire arabe de la Tunisie au début des années 2000. Après l’affaiblissement d’Ennahdha, les relations se sont quelque peu apaisées, mais la proximité de la Tunisie avec le rival qatari freine le rapprochement avec Abou Dhabi. Les relations paraissent en revanche meilleures avec l’Arabie saoudite. La Tunisie s’est en effet engagée, du moins sur le papier, dans la coalition saoudienne au Yémen, avant d’inscrire le Hezbollah dans sa liste d’organisations terroristes. Elle a en outre accueilli le prince héritier Mohammed ben Salman après l’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, en octobre 2018. En retour, Tunis a bénéficié d’une enveloppe financière importante.

QUELQUES PISTES POUR SORTIR DE LA CRISE

Pour l’heure, le bilan post-révolutionnaire de la Tunisie reste modeste. Des réformes ont été accomplies, mais bien d’autres restent en chantier. Il appartient au nouveau gouvernement de les mener à bien en renonçant à toute approche idéologique, dans un pays où les syndicats restent forts (poids de l’UGTT – l’Union générale des travailleurs tunisiens) et le conservatisme religieux très présent. Ce gouvernement doit calmer les revendications populaires et faire face aux défis du covid-19, tandis que médias et partis politiques doivent faire preuve de réalisme. A défaut, la Tunisie pourrait basculer dans une nouvelle instabilité délétère. Au bout du compte, le défi principal consiste à redéfinir un modèle de développement adapté et acceptable par la population. Le pays doit définir une véritable stratégie nationale en vue de renégocier sa place au sein d’une économie mondialisée, mais aussi se doter d’une Cour constitutionnelle (dont la création était annoncée pour 2014) qui permettrait de légitimer les réformes engagées. Au niveau politique, il s’agirait de mettre en place des mécanismes de dialogue afin de favoriser le consensus de long terme, permettant ainsi de limiter les blocages entre factions politiques rivales.

Sur le plan international, l’Union européenne et le FMI pourraient soutenir les orientations prises par la Tunisie afin de participer à la consolidation de sa stabilité, alors même que ces deux acteurs sont pointés du doigts par les Tunisiens qui leur reprochent des mesures d’austérité lourdes à supporter et n’ayant pas permis la relance de l’économie. Quant aux Etats européens très attachés à la réussite de l’expérience démocratique tunisienne, France, Italie et Allemagne en tête, leur plus grande utilité consisterait non pas à chercher à influencer le modèle sociétal tunisien qui suit le processus d’éloignement du modèle occidental qui touche le monde arabo-musulman, mais bien au contraire à coordonner davantage leurs efforts pour dresser une « cage de Faraday » virtuelle autour de la Tunisie destinée à neutraliser les ondes négatives véhiculées par tous ceux qui rêvent de faire échouer cette expérience démocratique. Dans un bassin méditerranéen de plus en plus divisé, la Tunisie gagnerait enfin à retrouver sa place historique de médiateur du monde arabo-musulman en adoptant une posture plus nuancée sur les grands dossiers du moment, tout en réaffirmant sa volonté de discuter avec tous les acteurs de la scène régionale.

[1]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[2]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[3]http://www.legislation.tn/sites/default/files/news/constitution-b-a-t.pdf

[4]https://www.lepoint.fr/afrique/tunisie-les-causes-de-la-crise-sont-toujours-la-04-03-2020-2365799_3826.php

[5]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[6]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[7] Au 26 mars 2020, le prix du baril de pétrole Brent s’élevait à 23 dollars, contre 67 dollars au 7 janvier 2020 ; https://prixdubaril.com/

[8]https://www.jeuneafrique.com/mag/811776/economie/hydrocarbures-un-nouveau-souffle-pour-le-petrole-tunisien/

[9]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[10]https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/la-gestion-de-la-pandemie-due-au-coronavirus-un-crash-test-pour-la-democratie-tunisienne

[11]« Mohammed bin Zayed’s Dark Vision of the Middle East’s Future », The New York Times Magazine, 9 janvier 2020.

[12]https://www.elwatan.com/edition/actualite/entre-lalgerie-et-la-tunisie-des-preoccupations-communes-02-02-2020

[13]https://www.jeuneafrique.com/594707/politique/la-tunisie-rejoint-a-son-tour-linitiative-chinoise-one-belt-one-road/

[14]Témoignage de Pierre Razoux lors d’une conversation privée le 31 mars 2020.

[15]https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/tunisia-looks-reset-west

[16]https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/07/10/presidential-memorandum-designation-republic-tunisia-major-non-nato-ally

[17]Comme le rappelle Pierre Razoux, directeur de recherche associé à la FMES, qui interagit fréquemment avec l’Institut de défense tunisien (conversation privée le 31 mars 2020).

[18]https://www.diplomatie.gov.tn/mission/pays-daccreditation/relation-bilaterale/etranger/ambassade-de-tunisie-a-doha-qatar/

 

Tunisie : une démocratie fragilisée ?

Le président tunisien Béji Caïd Essebsi.
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A l’issue des printemps arabes entraînant la chute du Président Zine el-Abidine Ben Ali, la Tunisie a initié une démarche assez unique dans le monde arabe pour rétablir son processus démocratique.  Souvent citée en exemple, elle a su ainsi éviter l’émergence islamiste ou autoritaire.  Mais le contexte économique, social, politique et sécuritaire semble aujourd’hui compromettre cette démarche.

Au plan politique, la montée de l’abstentionnisme, la multiplication des grèves et l’accroissement de la défiance de l’opinion publique sont les principaux témoins de la perte de confiance installée maintenant depuis deux ans.  La corruption – relent de l’ère Ben Ali – reste forte dans le pays. La gouvernance est mise à mal tiraillée entre les mouvances appuyant le Premier ministre Youssef Chahed et celle inféodée au Président Béji Caïd Essebsi.

A cette fragilité démocratique s’ajoute celle du Président lui-même dont l’état de santé est préoccupant, ayant été hospitalisé le 27 juin dernier à la suite d’un malaise.  Même si les nouvelles sont aujourd’hui rassurantes, les perspectives restent incertaines. A l’aube des élections législatives et présidentielles prévues en fin d’année, politiciens et internautes réclament plus de transparence sur cet état de santé, craignant une vacance du pouvoir. Selon l’article 84 de la Constitution tunisienne, c’est à la Cour constitutionnelle qu’il convient de constater la vacance du pouvoir et de prendre les dispositions pour assurer l’intérim. Mais cette institution n’a pas retrouvé sa place huit années après la fin de la révolution. Le malaise du chef de l’Etat intervient aussi au moment où le gouvernement prononçait des amendements sur la loi électorale adoptés par le Parlement. Ces amendements doivent être présentés au Président dans les prochains jours. Ils sont l’objet de nombreux recours parce qu’ils visent à écarter des candidats potentiels aux prochaines élections issus des médias ou des associations.

Favori dans les sondages depuis plusieurs semaines, le Premier ministre Youssef Chahed ne l’est plus comme l’atteste le quotidien Le Maghreb dans son numéro du 11 juin. Nabil Karoui, fondateur de la chaine populaire Nessma TV est désormais donné vainqueur avec 23,8% des votes, Chahed obtenant seulement 7,4% des suffrages présumés. Il a su, grâce à la télévision tunisienne, se forger une image d’homme proche des « pauvres et des oubliés », en adoptant un véritable d’un discours social.

Le péril démocratique tient aussi à une économie défaillante malgré les aides supérieures à un milliard d’euros sur la période 2017 – 2020 accordées par l’Union européenne. Il s’ensuit une baisse du niveau de vie des classes moyennes et populaires avec une forte dépréciation du dinar et un chômage qui ne s’infléchit pas.

Cette fragilité est accrue par une situation sécuritaire dégradée. La semaine dernière, le jeudi 27 juin, pas moins de deux attentats kamikazes ont été perpétrés au cœur de la capitale où un policier a été abattu et huit personnes blessées. Cette insécurité a une incidence économique substantielle, notamment vis-à-vis des acteurs en charge du tourisme. Ces attaques, revendiquées par l’organisation Etat islamique, vise donc à ébranler « l’exception tunisienne » dans la démarche engagée au lendemain des printemps arabes. La Tunisie faisait pourtant figure d’îlot de stabilité entre l’Algérie en plein bouleversement politique et social et la Libye enlisée dans une guerre.

Pour l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis, ce retour des djihadistes est une réalité qui fait la lumière sur les cellules dormantes qui n’ont pas été démantelées.

Pourtant, plus de huit après la révolution tunisienne, la transition démocratique perdure. La singularité tunisienne demeure donc mais la Tunisie doit faire face à d’importants défis concentrés sur les élections législative et présidentielle à venir. Si le pays avait fait le choix du consensus en regroupant ses principales forces politiques d’antan, consensus aujourd’hui fragilisé, il devra sans doute faire émerger une force politique nouvelle capable d’engager les réformes structurelles qui s’imposent.