Covid19

Vers une sortie de crise en Tunisie ? – par Sarah Sriri

Elyes Fakhfakh, chef du gouvernement tunisien.

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Par Sarah SRIRI, chef de projet analyse et stratégie à l’institut FMES.

Comme de nombreux pays, la Tunisie est elle aussi confrontée à la pandémie liée au virus Covid-19. Après des mois d’impasse politique, le pays, plongé dans une crise protéiforme, s’est enfin doté d’un gouvernement, mais à peine installé, celui-ci doit gérer en priorité cette crise sanitaire sans précédent. Dans ce contexte, l’espoir que placent les Tunisiens dans ce gouvernement est à la hauteur des défis structurels et conjoncturels auxquels celui-ci fait face.

UN PARLEMENT FRAGMENTE

A la mort du président Béji Caïd Essebsi le 25 juillet 2019, les Tunisiens ont été appelés à se rendre aux urnes pour des élections législatives qui se sont tenues en septembre 2019, puis présidentielles le mois suivant. Au terme de la campagne, Kaïs Saïed a été élu président avec près de 73% des voix au second tour le 23 octobre 2019. Expert en droit constitutionnel, cet homme de 62 ans qui n’est issu d’aucun parti politique, est devenu une figure médiatique après l’exil de l’ancien président Ben Ali en prenant position pour un processus de justice transitionnelle. Si sa position paraît peu claire sur le plandéologique, elle semble s’inscrire dans une logique populiste puisque le nouveau président tunisien a forgé sa campagne autour du slogan « le peuple veut », érigeant ce dernier au rang d’acteur politique de référence. Les deux autres éléments moteurs de sa campagne demeurent la lutte contre la corruption des élites et la promotion d’une indépendance économique de la Tunisie.

S’agissant des élections législatives et contrairement à celles de 2014, aucune coalition ne s’est dégagée, faisant du Parlement tunisien un organe émietté sans consensus évident. Les deux formations arrivées en tête, Ennahdha (parti d’obédience islamiste) et Qalb Tounes (parti du magnat Nabil Karoui, principal concurrent de Kaïs Saïed) n’ont obtenu respectivement que 54 et 38 sièges sur un total de 217 (soit respectivement 24 % et 17,5 %)[1]. Dans ce contexte, aucune de ces deux formations n’était en mesure a priori de former une coalition majoritaire stable, rappelant les affres de la IVe République en France. A contrario, cet émiettement a fait émerger une nouvelle classe politique dite « souverainiste » à l’agenda flou. En effet, l’affaiblissement de l’Etat depuis 2011, sa perte progressive de souveraineté, notamment en termes économiques (la Tunisie étant tenue de respecter ses engagements internationaux) mais aussi la querelle entre islamistes et anti-islamistes – les premiers s’étant rapprochés des pays du Golfe contre l’avis des seconds – ont nourri les revendications populaires et ont permis l’émergence d’une nouvelle frange de politiques moins idéologisés, mais davantage populistes. Pour l’ONG International Crisis Group, l’émergence de ces discours souverainistes a favorisé « l’installation d’un climat de surenchère populiste »[2] qui a accru les tensions politiques et fracturé la population.

Cette fracture tunisienne s’est ressentie jusqu’à l’Assemblée nationale. Comme le dispose l’article 89 de la Constitution tunisienne de 2014[3], il incombe au parti ayant remporté le plus grand nombre de sièges de former le gouvernement du pays. Toutefois, Ennahdha n’a pas pu, malgré sa position de force parlementaire dominante, garantir l’intronisation d’Habib Jemli, son candidat issu du parti d’inspiration islamiste. Dans ce contexte particulièrement crispé, il aura fallu plus de quatre mois à la Tunisie pour se doter d’un gouvernement et mettre fin à l’impasse politique. C’est Elyes Fakhfakh qui va être nommé nouveau chef du gouvernement tunisien. Ancien ministre du tourisme et des finances, il est issu du parti social-démocrate Ettakatol qui appartenait à la coalition formée par les partis Ennahdha (islamiste) et Congrès pour la république aux lendemains de la révolution tunisienne. Elyes Fakhfakh a fini par obtenir, après 18 heures de débat, la confiance de l’Assemblée tunisienne, le 26 février 2020 (par une majorité de 129 voix sur 217). Ancien candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2019 – il n’avait recueilli que 0,34% des suffrages – le nouveau chef du gouvernement a finalement trouvé un consensus avec Ennahdha pour obtenir la confiance du Parlement autour d’une équipe largement composée de technocrates.

Ce dénouement, vécu comme un soulagement par les Tunisiens, invite toutefois à questionner la capacité réelle du pays à sortir de l’impasse, compte tenu d’une situation intérieure inquiétante aggravée par la crise du Covid-19. Selon Michaël Ayari, senior analyst chez International Crisis Group, « les causes de la crise sont toujours là » et « la nature du régime a changé mais pas l’Etat »[4].

UNE SITUATION INTERIEURE INQUIETANTE

La nomination d’un nouveau gouvernement, en sus de satisfaire le peuple, était espérée avec impatience d’un point de vue économique. Si d’importants progrès ont été réalisés en termes de transition démocratique, faisant de la Tunisie l’exception positive des pays ayant vécu la vague des printemps arabes, l’économie reste en berne et l’activité économique tourne au ralenti. Le Fonds monétaire international attendait la nomination d’un nouveau gouvernement pour négocier les modalités d’un nouvel accord de prêt. En 2016, 3 milliards de dollars avaient déjà été accordés à la Tunisie en échange de réformes importantes. Ces dernières ont engendré une augmentation sensible du prix des produits de première nécessité, réduisant drastiquement le pouvoir d’achat des Tunisiens. De plus, le déficit budgétaire ne cesse de se creuser : 2,4 milliards de dinars tunisiens pour le premier trimestre de 2019 (763 millions d’euros) contre 1,8 l’année précédente[5]. Toutefois, cette somme ne représente pour l’heure que 2% du PIB national.

Plus grave, le PIB ne cesse de chuter depuis 2014 pour tomber à moins de 40 milliards de dollars (contre 47 en 2014) en 2018[6]. Au premier semestre de l’année 2019, la croissance tunisienne a connu un léger rebond mais n’a atteint qu’un taux de 1,1%, tandis qu’elle avoisinait les 2,5% en 2018. Le nouveau gouvernement, qui tablait sur une remontée du taux de croissance aux alentours de 1,5% pour l’année 2020, a toutefois été obligé de revoir ses ambitions à la baisse car l’impact du coronavirus a frappé durement la Bourse de Tunis, déjà fragilisée, qui a perdu 7 points au mois de mars 2020.

L’effondrement des cours du pétrole[7], secteur prisé par l’économie tunisienne même s’il reste très loin du niveau de production de l’Algérie et de la Libye, tombe au plus mauvais moment alors que la Tunisie a considérablement accru ses investissements dans l’industrie pétrolière, ceux-ci étant passés de 72 millions de dollars en 2018 à 254 en 2019[8] ; or, elle doit désormais les rentabiliser.

Le phosphate, l’une des pierres angulaires de l’économie tunisienne, est exploité par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et se trouve principalement au sud du pays. En 2009, la CPG figurait au 5ème rang mondial des producteurs de phosphates. Pour autant, la production est passée de 8 millions de tonnes en 2010 à moins de 4 millions en 2019. Le secteur se heurte à des mouvements importants de grèves réclament la régulation de leur situation professionnelle.

Quant au tourisme, vital pour l’économie du pays, celui-ci peinait à se rétablir depuis les attentats du Bardo de mars 2015, mais il va souffrir durement des conséquences de la pandémie.

A ces difficultés économiques s’ajoutent également des inégalités sociales et territoriales.. Les élites citadines sont considérées comme liées aux puissances extérieures occidentales, tandis que les ruraux et les montagnards y sont historiquement opposés (lutte contre la domination ottomane, puis française). Le chômage, estimé à 15%, concerne en particulier les jeunes diplômés (28,2%), les femmes (22,6%)[9] et les populations rurales. Il illustre les difficultés du pays et expose la Tunisie à un risque d’exode des populations.

De fait, cette situation économique dégradée nourrit les revendications populaires et donne du crédit aux nationalistes, aux ultra-religieux et aux thèses conspirationnistes visant les puissances étrangères. Omniprésentes dans le débat public, ces frustrations incarnent un véritable enjeu de pouvoir pour le gouvernement. Si le chef de l’exécutif a fait campagne sur ces thèmes, ceux-ci handicapent gravement la gestion quotidienne du pays.

Enfin, malgré les réformes institutionnelles permettant une démocratisation du pays, des sujets de frustrations subsistent : lois privatives de libertés, inégalités hommes-femmes en termes d’héritage ,clientélisme, corruption…

LE CORONAVIRUS, PREMIER DEFI DU GOUVERNEMENT

A l’instar des pays touchés par le covid-19, dont le voisin algérien, la Tunisie a dû prendre des mesures autoritaires pour limiter la propagation du coronavirus, telles que le confinement des personnes (sauf celles concourant aux activités économiques essentielles du pays), la fermeture des souks et de tout lieu de regroupement. Ces mesures, apparemment prises à temps, semblent avoir permis de ralentir la propagation du covid-19. Mais la suspension des liaisons internationales qu’elles impliquent handicapent gravement l’économie tunisienne. Game changer géopolitique, le covid-19 refaçonne les relations de la Tunisie avec le reste du monde. Cette crise sanitaire, inédite dans nos sociétés contemporaines, apparaît comme un test de vérité pour la jeune démocratie tunisienne, car elle met à l’épreuve l’ensemble de l’appareil étatique. Pour le journaliste Thierry Brésillon, « une mauvaise gestion favoriserait le retour d’une solution autoritaire[10] ». Elle aurait aussi pour conséquence d’accroître les contestations populaires, contraintes de subir un confinement, le gouvernement se heurtant à une frange de la population rechignant à respecter ces règles. Comme le soulignent certains experts, ces mesures indispensables et nécessairement restrictives de liberté pourraient faire le jeu, au bout du compte, de tous ceux qui appellent à la réémergence de pouvoirs autoritaires dans le monde arabo-musulman, à l’instar de ce que semble appeler de ses vœux l’émir Mohamed Ben Zayed des Emirats arabes unis[11].

LA CRISE LIBYENNE

L’évolution de la situation interne en Tunisie reste intrinsèquement liée à la situation de la Libye voisine. Deux hommes s’y disputent le pouvoir dans un pays en proie au chaos depuis 2011. D’un côté, Fayez al-Sarraj, président du gouvernement d’union nationale (GNA) qui siège à Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par des pays tels que la Turquie, le Qatar et, dans une moindre mesure l’Italie. De l’autre, l’autoproclamé maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’armée nationale libyenne (ANL), qui contrôle l’essentiel de la Libye et qui est soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Russie. Tunis surveille d’autant plus son voisin que la frontière entre les deux pays reste fermée, qu’un raid de djihadistes tuniso-libyens contre la bourgade tunisienne de Ben Gardane (février 2016) avait choqué la population tunisienne, et que la Tunisie accueille de très nombreux réfugiés libyens. En 2011 déjà, elle en avait accueilli près d’un million, mais nombre d’entre eux étaient ensuite retournés dans leur pays. S’il n’y a pour l’heure pas d’afflux massif de réfugiés, la situation pourrait devenir explosive en cas d’aggravation de la crise libyenne. Tunis craint toujours une montée du terrorisme en provenance de Libye sur son territoire, crainte renforcée par l’envoi en renfort du GNA de milices islamistes syriennes par le président turc.

L’intervention récente de la Turquie en Libye en appui au camp de Sarraj contre celui de Haftar est de fait suivie de près par les médias tunisiens. En effet, la Tunisie pourrait être l’un des premiers pays à subir les conséquences d’une escalade de la confrontation. Dans ce conflit, Tunis opte officiellement pour un principe de neutralité, n’octroyant son soutien à aucun des deux hommes, même s’il s’évertue à faciliter les négociations entre eux. En soignant dans ses hôpitaux des combattants issus des deux camps, le pays affiche sa neutralité. Pour la communauté internationale comme pour le gouvernement tunisien, la solution au conflit libyen doit être politique, permettant ainsi à la Tunisie de continuer à jouer un rôle de médiateur.

Toutefois, la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan en Tunisie (décembre 2019) et sa connivence affichée avec son homologue tunisien réputé proche des milieux islamistes, ont semé le doute et ont fait l’objet de polémiques au sein de la classe politique tunisienne. Celle-ci a réclamé une position d’affirmation de la souveraineté tunisienne plus claire, demandant au président Saïed de se distancier de son homologue turc.

UNE DIPLOMATIE SINGULIERE A L’ECHELLE REGIONALE

L’élection de Kaïs Saïed visait aussi à défendre l’identité tunisienne en mettant au premier plan la dimension arabo-musulmane d’un pays qui serait, selon lui, menacé par de possibles interventions étrangères occidentales. C’est ce qui explique les déclarations à la tonalité très anticolonialiste et très pro-palestinienne du président tunisien, peu après son élection. Toutefois, la dépendance de la Tunisie aux aides internationales et la proximité traditionnelle de ce pays avec les pays occidentaux l’ont amené à mettre de l’eau dans son thé.

A l’échelle régionale, la Tunisie est éclipsée par son voisin algérien en termes de politique internationale. Pour autant, si l’Algérie espère incarner le leadership en Afrique du nord, ses relations avec la Tunisie restent cordiales. Les deux pays partagent des préoccupations communes, notamment sécuritaires au regard du voisin libyen, mais aussi la nécessité de sécuriser leurs frontières[12]. Toutefois, si les deux pays se targuent de partager d’excellents rapports, il n’en reste pas moins que les échanges économiques entre Tunis et Alger restent faibles au niveau inter-étatiques, même s’ils sont importants au niveau des populations, de nombreux Algériens venant faire leurs courses et passer leurs vacances en Tunisie. Les autorités tunisiennes craignent également un effondrement du pouvoir algérien qui provoquerait des vagues de migrations massives en direction de la Tunisie.

Comme leurs voisins, les Tunisiens constatent que le bassin méditerranéen est devenu un théâtre de rivalités entre puissances globales et qu’il leur faut interagir avec chacune d’entre elles. De fait, les relations avec la Chine se sont approfondies après la révolution avec la signature en juillet 2011 d’un mémorandum d’entente avec Pékin dans le cadre des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Cet accord permet à la Tunisie de bénéficier d’une coopération économique, commerciale et touristique plus approfondie, en échange de positions privilégiées concédées aux compagnies chinoises[13]. Il est intéressant de noter également la présence renforcée de touristes chinois, mais surtout d’étudiants et de cadres de l’industrie qui viennent apprendre sur place à la fois le français et l’arabe, afin de pouvoir être ensuite insérés pus facilement dans le tissu économique nord-africain[14].

L’Union européenne reste l’un des partenaires internationaux les plus importants de la Tunisie, même si elle est souvent pointée du doigt par les Tunisiens eu égard à la détérioration de leur niveau de vie qu’ils imputent aux fluctuations touristiques et économiques européennes. Dans le cadre de sa politique européenne de voisinage (PEV), l’UE fournit pourtant un important soutien financier à la Tunisie. La nomination d’un nouvel exécutif européen préoccupé par la gestion du Coronavirus questionne sur l’éventuelle redéfinition de cette aide, de même que sur les modalités de l’assistance technique et du dialogue politique. Cette aide pourrait se concentrer à l’avenir sur des projets plus modestes, davantage en adéquation avec les priorités de Bruxelles[15].

S’agissant de Washington, la Tunisie revendique une relation de plus de 200 ans avec les Etats-Unis. Toutefois, l’attaque terroriste du 6 mars 2020, qui s’est déroulée devant l’ambassade américaine à Tunis, a fait resurgir le spectre de celle qui avait déjà frappé cette ambassade en 2012. Bien qu’isolée, cette attaque est intervenue alors que le gouvernement d’Elyes Fakhfakh débutait son mandat, alimentant les tensions persistantes entre Tunis et Washington, même si celles-ci restent officiellement cordiales. En 2015, le président américain Barack Obama avait d’ailleurs qualifié la Tunisie d’allié majeur non-membre de l’OTAN des Etats-Unis[16]. Les militaires tunisiens, de leur côté, rappellent discrètement l’étroitesse de leur coopération avec les forces armées américaines qu’ils perçoivent comme l’ultime garantie de sécurité de leur pays en cas de déstabilisation extérieure de celui-ci[17].

La Russie accroît elle aussi son périmètre d’action en Méditerranée, même si elle semble se tenir pour l’instant à l’écart de la Tunisie avec laquelle elle entretient des relations cordiales depuis les années 1990.

C’est en fait avec les pays du Golfe que les relations de la Tunisie sont le plus ambiguës. Si elle a accueilli le 30ème sommet de la Ligue arabe en mars 2019, ce qui lui a permis de retrouver un rôle de premier plan au sein du monde arabe, les relations avec les monarchies du Golfe ont connu de fortes fluctuations. Pour le ministère des Affaires étrangères tunisien, les relations avec le Qatar, soutien des réseaux des frères musulmans, sont « un exemple de relations bilatérales réussies et développées au niveau arabe »[18]. Doha s’impose en effet comme le second investisseur en Tunisie. Depuis 2011, les deux pays se sont étroitement rapprochés, notamment lors de la période dominée par la coalition menée par Ennahdha, proche idéologiquement du régime qatari. A contrario, la révolution tunisienne a éloigné le pays des Emirats arabes unis, pourtant deuxième partenaire arabe de la Tunisie au début des années 2000. Après l’affaiblissement d’Ennahdha, les relations se sont quelque peu apaisées, mais la proximité de la Tunisie avec le rival qatari freine le rapprochement avec Abou Dhabi. Les relations paraissent en revanche meilleures avec l’Arabie saoudite. La Tunisie s’est en effet engagée, du moins sur le papier, dans la coalition saoudienne au Yémen, avant d’inscrire le Hezbollah dans sa liste d’organisations terroristes. Elle a en outre accueilli le prince héritier Mohammed ben Salman après l’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, en octobre 2018. En retour, Tunis a bénéficié d’une enveloppe financière importante.

QUELQUES PISTES POUR SORTIR DE LA CRISE

Pour l’heure, le bilan post-révolutionnaire de la Tunisie reste modeste. Des réformes ont été accomplies, mais bien d’autres restent en chantier. Il appartient au nouveau gouvernement de les mener à bien en renonçant à toute approche idéologique, dans un pays où les syndicats restent forts (poids de l’UGTT – l’Union générale des travailleurs tunisiens) et le conservatisme religieux très présent. Ce gouvernement doit calmer les revendications populaires et faire face aux défis du covid-19, tandis que médias et partis politiques doivent faire preuve de réalisme. A défaut, la Tunisie pourrait basculer dans une nouvelle instabilité délétère. Au bout du compte, le défi principal consiste à redéfinir un modèle de développement adapté et acceptable par la population. Le pays doit définir une véritable stratégie nationale en vue de renégocier sa place au sein d’une économie mondialisée, mais aussi se doter d’une Cour constitutionnelle (dont la création était annoncée pour 2014) qui permettrait de légitimer les réformes engagées. Au niveau politique, il s’agirait de mettre en place des mécanismes de dialogue afin de favoriser le consensus de long terme, permettant ainsi de limiter les blocages entre factions politiques rivales.

Sur le plan international, l’Union européenne et le FMI pourraient soutenir les orientations prises par la Tunisie afin de participer à la consolidation de sa stabilité, alors même que ces deux acteurs sont pointés du doigts par les Tunisiens qui leur reprochent des mesures d’austérité lourdes à supporter et n’ayant pas permis la relance de l’économie. Quant aux Etats européens très attachés à la réussite de l’expérience démocratique tunisienne, France, Italie et Allemagne en tête, leur plus grande utilité consisterait non pas à chercher à influencer le modèle sociétal tunisien qui suit le processus d’éloignement du modèle occidental qui touche le monde arabo-musulman, mais bien au contraire à coordonner davantage leurs efforts pour dresser une « cage de Faraday » virtuelle autour de la Tunisie destinée à neutraliser les ondes négatives véhiculées par tous ceux qui rêvent de faire échouer cette expérience démocratique. Dans un bassin méditerranéen de plus en plus divisé, la Tunisie gagnerait enfin à retrouver sa place historique de médiateur du monde arabo-musulman en adoptant une posture plus nuancée sur les grands dossiers du moment, tout en réaffirmant sa volonté de discuter avec tous les acteurs de la scène régionale.

[1]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[2]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[3]http://www.legislation.tn/sites/default/files/news/constitution-b-a-t.pdf

[4]https://www.lepoint.fr/afrique/tunisie-les-causes-de-la-crise-sont-toujours-la-04-03-2020-2365799_3826.php

[5]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[6]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[7] Au 26 mars 2020, le prix du baril de pétrole Brent s’élevait à 23 dollars, contre 67 dollars au 7 janvier 2020 ; https://prixdubaril.com/

[8]https://www.jeuneafrique.com/mag/811776/economie/hydrocarbures-un-nouveau-souffle-pour-le-petrole-tunisien/

[9]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[10]https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/la-gestion-de-la-pandemie-due-au-coronavirus-un-crash-test-pour-la-democratie-tunisienne

[11]« Mohammed bin Zayed’s Dark Vision of the Middle East’s Future », The New York Times Magazine, 9 janvier 2020.

[12]https://www.elwatan.com/edition/actualite/entre-lalgerie-et-la-tunisie-des-preoccupations-communes-02-02-2020

[13]https://www.jeuneafrique.com/594707/politique/la-tunisie-rejoint-a-son-tour-linitiative-chinoise-one-belt-one-road/

[14]Témoignage de Pierre Razoux lors d’une conversation privée le 31 mars 2020.

[15]https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/tunisia-looks-reset-west

[16]https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/07/10/presidential-memorandum-designation-republic-tunisia-major-non-nato-ally

[17]Comme le rappelle Pierre Razoux, directeur de recherche associé à la FMES, qui interagit fréquemment avec l’Institut de défense tunisien (conversation privée le 31 mars 2020).

[18]https://www.diplomatie.gov.tn/mission/pays-daccreditation/relation-bilaterale/etranger/ambassade-de-tunisie-a-doha-qatar/

 

Après la crise – par le VAE (2s) Pascal Ausseur

Cas de Covid-19 confirmés cumulés – source: Johns Hopkins 

 

Par l’amiral (2s) Pascal Ausseur

Directeur général de l’Institut FMES.

Nous vivons une période très particulière. Sans être une peste noire ou une guerre mondiale, la pandémie du Covid-19 qui place plus du tiers de l’humanité en restriction de mouvement est une crise qui marquera une rupture supplémentaire dans un monde déjà en plein bouleversement. Cette crise peut être, si nous savons en tirer les enseignements, l’occasion de nous sortir de notre torpeur intellectuelle et d’identifier les pistes qui nous permettront d’affronter avec succès les défis de la France et de l’Europe.

 

  • Une crise de rupture

Le Covid-19 marquera une rupture, non pas seulement par ses conséquences sanitaires directes, mais parce qu’elle cristallise les limites et les fragilités, déjà perceptibles, d’un système qui s’est emballé depuis cinq décennies.

Le rapport à la technologie d’abord. Elle a été libératrice pour l’humanité depuis le fond des âges, en domestiquant la nature (agriculture, élevage, mobilité, …) et en nous protégeant de ses dangers (habitat, santé, …). Bien entendu, en renforçant l’homme, la technologie lui avait également permis de développer ses capacités destructrices, le désignant désormais comme la principale menace pour sa propre espèce. Mais au moins la nature, soumise par la technique, n’était-elle plus un danger existentiel. Le fait que nous devions nous référer à la grippe espagnole de 1918 pour comparer l’épidémie actuelle, montre que le terrible 20ème siècle ne l’a pas été à cause de la nature.
Nous observons aujourd’hui que la technologie livrée à elle-même, au lieu de nous protéger des dangers naturels peut au contraire les amplifier. Le réchauffement climatique en est une illustration, les manipulations du vivant une autre. La mobilité effrénée des humains dans un monde globalisé vient, en diffusant un virus à une vitesse inconnue jusqu’alors, confirmer l’idée que la technique, lorsqu’elle est hors de contrôle, constitue un facteur de risque et d’aliénation.

Le paradigme de la mondialisation fondée sur le marché ensuite. Le siècle passé et surtout les trente dernières années ont vu l’explosion des échanges économiques, portés par la technologie, qui ont permis de sortir de la pauvreté des centaines de millions d’êtres humains et qui ont pu laisser penser à la convergence de l’humanité dans une communauté de destin orientée vers la prospérité individuelle. Cette vision mondialisée du « doux commerce » chère à Montesquieu rendait improbables les conflits, inutiles les Etats, caduques les nations et considérait que l’efficience et la bonne gestion économique étaient la clé de la prospérité et donc du bonheur des individus.
La montée des inégalités, le retour des tensions interétatiques, la généralisation des aspirations religieuses, identitaires ou nationales étaient autant de signaux indiquant les limites de cette analyse post-historique. La crise du Covid-19 nous confirme que l’économie n’est pas l’alpha et l’oméga de l’action politique : en amont, les choix purement économiques favorisant les déplacements et réduisant les capacités d’urgence ont favorisé la pandémie. En aval, la mobilisation de milliards d’euros ou de dollars est impuissante à réellement contrôler son expansion.

Enfin cette crise révèle la fragilité de nos sociétés à la fois en paix, interdépendantes et morcelées. Elles perdent l’autonomie nécessaire à la gestion de leur destin et la cohésion essentielle à la solidarité en temps de tension. Dépossédées d’un sentiment d’appartenance et des outils qui leur permettent de maîtriser leur avenir, les populations européennes sont déstabilisées et inquiètes.
Là encore, les populismes, l’archipélisation de la société, la crise de la représentativité, la perception d’impuissance vis-à-vis des délocalisations ou de l’immigration étaient autant de signaux faibles qui entrent en résonance avec la crise actuelle qui démontre à la fois l’importance de l’Etat, de la cohésion nationale et de la réappropriation d’une forme d’autonomie.

 

  • L’Histoire continue

Cette crise nous place dans une posture de fragilité à un moment où le monde se transforme dangereusement. Alors qu’elle cristallise nos impasses, elle est également un accélérateur de la déstabilisation sécuritaire autour de la France et de l’Europe.

Ainsi, la désoccidentalisation du monde, en cours depuis une quinzaine d’année, pourrait s’accélérer. Le retrait américain de la gestion du monde, déjà patent sous Obama, se renforce sous Trump et devient évident dans la crise du Covid-19. De son côté, la Chine a montré son poids au sein de l’OMS et sa volonté d’exploiter la crise pour affermir son positionnement, notamment en Europe par une diplomatie humanitaire vigoureuse. De son côté, l’Union européenne a confirmé sa difficulté à peser, en Europe et dans le monde. La dégradation probable de son économie risque de fragiliser son seul point fort. Après la pandémie, le monde sera encore moins occidental et européen qu’avant.

Les tensions Nord/Sud risquent de leur coté de s’amplifier. Les inégalités perceptibles par tous, la remise en cause du modèle occidental et la diffusion d’un ressentiment, exacerbé par un islamisme radical, plaçaient déjà l’Europe et en particulier la France et ses voisins sud-européens dans une posture délicate. L’impact sociétal et politique d’une crise sanitaire mal gérée, s’ajoutant aux tensions et aux guerres de notre voisinage proche, pourrait déstabiliser encore plus l’est et le sud de la Méditerranée avec des conséquences dramatiques, pour la rive sud mais également pour la rive nord.

Enfin les puissances (ré-)émergentes pourraient profiter du désordre actuel pour accélérer leur politique d’expansion nationaliste et mettre ainsi la communauté internationale devant des faits accomplis : la Russie a ainsi contraint dans l’indifférence le gouvernement ukrainien à reconnaitre les entités séparatistes du Dombass. La pression sur les pays Baltes ou en Syrie pourrait s’accroitre. La Chine pourrait renforcer sa mainmise sur la mer de Chine du sud qu’elle s’approprie progressivement. La Turquie pourrait faire de même au large de Chypre pour y acquérir les ressources gazières… pendant que les occidentaux se concentrent sur leur crise sanitaire.

 

  • Une opportunité ?

Ce constat plutôt sombre pourrait occulter les aspects positifs de cette crise. En apportant une clarté nouvelle sur des enjeux que l’on refusait de voir et en nous obligeant à nous adapter brutalement pour survivre, elle est l’occasion d’imaginer des organisations et des modes de fonctionnement nouveaux qui seront davantage aptes à répondre aux défis futurs, au moins aussi perturbants, notamment ceux liés au réchauffement climatique.

Cette crise nous donne l’occasion d’adapter la mondialisation : la marche de l’Histoire ne se limite pas à l’économie et l’être humain n’est pas qu’un acteur productif ou consommateur. Les enjeux sociaux, sociétaux, écologiques et identitaires ont leur légitimité. La crise actuelle (milliers de morts, hôpitaux saturés, etc..) nous conduit à revoir la hiérarchie des enjeux et priorités qui orientaient les choix d’organisation de notre société. Nous devons réapprendre à sacrifier une efficience immédiate pour prendre en compte des risques que nous considérons comme humainement ou socialement inacceptables.

Cette crise sanitaire nous rappelle l’importance de la réflexion, de l’anticipation, de la science et de la raison dans un monde de plus en plus marqué par l’instantanéité, l’émotion, la crédulité et l’irrationalité. Le phénomène de rejet des vaccins qui s’est développé au sein des sociétés occidentales et en Afrique notamment en a été l’illustration récente. La remise en cause du modèle occidental, les courants de pensée relativistes de la déconstruction et le bouleversement lié aux technologies de l’information ont fragilisé ce qui a fait le succès de notre modèle : une aptitude à analyser les problèmes, à identifier les erreurs, à imaginer les solutions et à les mettre en œuvre. Cette pandémie doit être l’occasion de rappeler l’importance de la démarche scientifique et les premiers vaccins contre le Covid-19 en seront les marqueurs.

La science n’est pas le scientisme et cette réhabilitation doit s’accompagner d’une éthique de la modération vis-à-vis du progrès technologique. Face à une nouvelle capacité technique, nous devons apprendre à réfréner notre désir de profiter des gains en termes économique ou de bien-être et à nous préoccuper de l’impact social, sociétal ou humain de long terme. Jusqu’à présent les comités éthiques ont été impuissants, face aux pressions économiques ou sociétales, à remettre de la « conscience rabelaisienne » en regard de la science. Tout ce qui est techniquement faisable n’est pas souhaitable.

Cette crise, par un réflexe anthropologique face à l’adversité, nous impose également de repenser notre collectif. Dans un monde qui promeut l’individu au sein d’une humanité virtuelle et désincarnée, les communautés familiales, de proximités, nationales et européenne paraissent plus que jamais nécessaires et doivent être articulées pour répondre aux besoins d’attachement, d’enracinement et de solidarité. La crise du Coronavirus, par la solidarité qu’elle a suscitée, a montré l’importance de l’Etat-nation en tant que collectivité de destin partagé et dernier rempart protecteur et, en creux, le rôle essentiel que devrait jouer l’Union européenne.

Sur le plan économique, cette crise laissera des traces profondes en raison de l’arrêt presque total de l’activité du pays pendant de longues semaines. Les aides à la relance en cours d’élaboration ne permettront probablement pas un retour au statu quo ante. En revanche nous pouvons tirer les leçons en termes de protection, de résilience et d’autonomie de nos entreprises pour les rendre moins vulnérables à l’agression ou au pillage des données et aux ruptures d’approvisionnement.

Enfin d’une manière générale, une place nouvelle s’ouvre pour un retour du politique qui dépasse et transcende la simple gestion rigoureuse de « l’entreprise France » ou l’application de règles supposées apporter une réponse technique aux problèmes d’une communauté. Les tempêtes qui s’annoncent imposent à l’Etat de délaisser son rôle de gestionnaire économico-social pour s’impliquer plus dans son rôle régalien en charge de la sécurité des citoyens, qu’elle soit alimentaire, sanitaire, intérieure ou extérieure.

 

  • Une place pour la réflexion stratégique

Après la crise, il faudra rebondir. Il faudra reconstruire sur des bases différentes qui nous permettront d’affronter le monde tel qu’il est. D’autres pandémies, d’autres tensions, d’autres guerres se profilent que nous pourrons surmonter voire éviter si nous savons profiter de cette opportunité pour nous refonder. Pour cela, il faut rompre avec le divertissement au sens pascalien qui nous rive à l’instantané, à l’émotion et au superficiel … et accepter de prendre le temps de réfléchir et de débattre. Des think tanks comme l’institut FMES peuvent y contribuer.

Sur les enjeux des mondes méditerranéens d’abord, qui représentent un concentré des défis mondiaux actuels, à nos portes. Sur les enjeux maritimes ensuite, qui sont une des pistes de survie écologique et économique de l’humanité. Sur l’économie de défense et duale, en particulier en Région Sud, Provence-Alpes-Côte d’Azur enfin, tant elle est stratégique pour notre pays.

Le brassage des intelligences universitaires, militaires, économiques et administratives (avec l’observatoire stratégique des mondes méditerranéens ou les sessions méditerranéennes d’études stratégiques par exemple) et le croisement des perspectives régionales (Afrique sahélienne, mer Rouge, Proche et Moyen-Orient, océan Indien, Balkans …) sont au cœur de l’ADN de l’institut FMES qui cherche à mieux comprendre le monde et à identifier des options qui nous permettrons, collectivement, de rebondir. Après la crise.

Covid19 – Mobilisation de l’institut FMES

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L’institut FMES se mobilise pendant la crise COVID19 en vous relayant au travers de l’adresse covid19@fmes-france.org des informations professionnelles importantes que les acteurs publics lui confient. Si vous souhaitez recevoir ces informations, envoyez-nous le nom de votre entreprise ainsi que votre adresse courriel.

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Informations relayées:

  • Appel à projets Covid19 du Ministère des Armées: https://www.defense.gouv.fr/aid/appels-a-projets/appel-a-projets-lutte-covid-19
  • Activation de la cellule nationale du Ministère des Armées pour les PME de défense : https://www.demarches-simplifiees.fr/commencer/minarm-pme-covid19
  • Informations relatives à la mise en place de mesures d’activité partielle dans les entreprises : https://travail-emploi.gouv.fr/emploi/accompagnement-des-mutations-economiques/activite-partielle