covid-19

Covid en Méditerranée : accélérateur de ruptures

 

Équipe de recherche de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques.

Cet article sera publié dans le prochain numéro de la Revue de Défense Nationale (n° 831, mois de juin 2020)

 

Il est encore trop tôt pour savoir si la crise du Covid-19 va changer le monde, mais nous pouvons être certains qu’elle va accélérer les changements déjà à l’oeuvre. Elle joue en effet le rôle de catalyseur qui, parce qu’elle met en évidence les différences entre les sociétés et entre les États, parce qu’elle souligne les dysfonctionnements et parce qu’elle aggrave les déséquilibres et les tensions, provoque des points d’inflexion et des ruptures.

La Méditerranée qui concentre la plupart des défis de la mondialisation est, comme souvent, un excellent laboratoire de cette accélération de l’Histoire. Par sa situation particulière, la Méditerranée fait se côtoyer des espaces civilisationnels très divers sur lesquels l’impact de la pandémie, comme sa perception et ses conséquences, restent très différents. Pour actualiser le numéro d’été 2019 de la RDN consacré à la Méditerranée stratégique (1), l’équipe de recherche de la FMES analyse l’impact de la crise du Covid à ce stade autour de ce bassin pour en évaluer les conséquences stratégiques pour la sécurité de la France et de l’Europe.

 

État des lieux : un seul virus, des réponses différentes

Même si les mesures de lutte contre ce virus sont plus ou moins identiques dans tous les pays (confinement collectif et distanciation sociale), la réalité de leur application diffère notablement. L’analyse des réponses à une crise commune donne une image fidèle des sociétés et de leurs différences. Les conséquences prévisibles de cette crise, qu’elles soient sociales ou économiques, accentueront les divergences et les inégalités déjà à l’oeuvre dans cette région de frictions entre deux mondes. La perception par les populations de ces différences est également un point clé qui influera sur les représentations à venir, facteurs déterminants dans les frustrations et tensions qui en découlent.

 

L’Europe : transparence, hétérogénéité et fragilité des États latins

La première caractéristique du continent européen a été, conformément à sa culture, d’appliquer une transparence totale vis-à-vis de sa situation sanitaire souvent critique, ce qui l’a placé en fragilité dans la compétition mondiale du narratif
qui s’est instaurée à propos de la pandémie.

Si tous les États ont mis en place des quarantaines d’ampleur variable pour tenter d’éviter la propagation du virus, ces mesures se sont révélées insuffisantes dans les pays méditerranéens. L’état de préparation imparfait des systèmes de santé
s’est révélé un facteur aggravant. Le bilan de la gestion de la pandémie, contrasté, est donc plutôt négatif, surtout dans les pays latins où l’impact économique risque d’être considérable. Les mesures de confinement plus ou moins strictes se répercutent fortement sur la vie économique et ont imposé des mesures de dépenses publiques inédites. C’est notamment le cas de la France, de l’Italie et de l’Espagne qui ont fortement confiné alors que leur endettement public dépassait les 100 %.

La gestion du Coronavirus a ainsi renforcé le clivage déjà patent lors de la crise de la zone euro de 2010, en mettant en évidence les différences culturelles, politiques et économiques des pays du nord et du sud de l’Europe (2).

Si les mesures prises par l’Union européenne ont été jugées insuffisantes, fragilisant une image déjà écornée par la gestion de la crise migratoire de 2015 et le Brexit, elles sont pourtant en cohérence avec le fonctionnement de l’Europe de la santé qui relève de la compétence interne des États-membres. Malgré tout, l’Union européenne a pris une série de mesures de soutien financier dès la mi-mars (au plan de relance de 750 milliards d’euros baptisé Next Generation EU, “s’ajoutera […] un budget européen à long terme révisé de 1 100 milliards d’euros” selon la présidente de la commission Ursula von der Leyen), complétées par un paquet de mesures financières décidées par l’Eurogroupe du 9 avril 2020 à hauteur de 540 milliards d’euros (3) ; elle a annoncé investir plus de 138 millions d’euros dans la recherche sur le Covid-19, ciblant les projets de vaccins, de traitement et de diagnostics à travers le programme « Horizon 2020 ». Il est donc difficile de nier le rôle important de l’UE dans son secteur fétiche, l’aide économique.

Ainsi, malgré l’imperfection et le manque d’unité des réponses des pays de la rive nord, ceux-ci ont pu s’appuyer sur des systèmes sanitaires leur garantissant la disponibilité de compétences et de moyens opérationnels pour apporter une première
série de mesures conservatoires destinées à rendre supportable l’afflux de malades dans leur système de santé. Le pire, à savoir l’effondrement des systèmes hospitaliers, a pu être évité et, même si l’urgence reste de rigueur, l’UE peut se concentrer sur la recherche de solutions thérapeutiques (vaccins, traitement…) et la gestion de la crise économique et sociale de l’après Covid qui sera importante, surtout pour les pays sud-européens les plus touchés.

Cette situation est bien différente sur les deux autres rives de la Méditerranée.

 

L’autoritarisme et la relance de l’économie l’emportent sur la protection sanitaire au sud et à l’est

Du Maghreb au Levant, à l’exception d’Israël qui applique le même type de politique sanitaire que les pays d’Europe et dans une moindre mesure de la Turquie qui s’en rapproche, les données sur le Covid-19 sont lacunaires ou dissimulées.

Les situations de crise économique, sociale ou sécuritaire expliquent en grande partie ce manque d’informations fiables. Les gouvernements autoritaires (ou fragile comme en Tunisie) savent qu’ils seront en effet plus jugés sur l’absence
de troubles que sur le nombre de décès. Il est néanmoins possible de dégager les grandes lignes des politiques de gestion de cette crise dont le principal ressort est d’éviter l’effondrement total des systèmes en place par le maintien, autant que faire se peut, de l’activité économique.

Le premier paramètre commun aux pays de la rive sud concerne une moindre vulnérabilité à la pandémie qui est antithétique à la rive nord : une population moins fragile parce que plus jeune malgré une organisation sanitaire moins performante.

Le deuxième point à souligner reste le mimétisme des réactions. Les gouvernements ont tous pris des mesures de confinement plus ou moins strictes (à titre d’illustration, en Égypte les restaurants ou les cafés peuvent rester ouverts, en Turquie seul le week-end est confiné et de nombreux pays tolèrent leur secteur informel). Ces mesures autorisent, il faut le noter, un contrôle social accru (le Hirak algérien a ainsi été suspendu) et renforce l’effet de chape de plomb recherché par nombre de dirigeants.

L’organisation sociale plus traditionnelle, centrée autour de la cellule familiale, est propice à l’entraide et au soutien communautaire indispensables à la gestion de cette crise à la fois sanitaire et économique. Elle est certainement un amortisseur de tensions.

Finalement, il est probable que la crise économique qui commence aura un impact supérieur à la crise sanitaire dans les pays de la rive sud. La faiblesse de l’activité économique locale s’ajoute à la récession mondiale, à la baisse du tourisme et à l’effondrement du prix du pétrole pour créer une situation particulièrement difficile à gérer pour des gouvernements soumis à des tensions sociales et politiques pérennes, tout particulièrement en Algérie, très dépendante des revenus pétroliers et gaziers.

Enfin, dans une région travaillée par un antioccidentalisme chronique, l’impact psychologique lié à la fermeture des frontières avec le Nord pourrait, en supprimant la soupape que représente l’accès à la diaspora, à l’économie et aux soins en Europe, renforcer le ressentiment latent vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.

Du niveau de tensions créées par ces frustrations dépendra la porosité des populations du sud et de l’est de la Méditerranée aux discours fédérateurs antioccidentaux ou islamistes, à moins que l’Europe ne mesure l’ampleur des enjeux et fasse du renforcement des liens avec sa rive sud une priorité.

 

Un défi sécuritaire renforcé

Le Covid-19, autant par les réactions qu’il suscite que par ses impacts sanitaires, est un facteur de déstabilisation sécuritaire majeur, dans une zone qui était déjà avant la crise l’une des régions les plus crisogènes du monde.
Le premier impact sécuritaire est lié aux conséquences de la pandémie dans les sociétés des pays de la rive sud, déjà fragilisés par un mal-être lié aux difficultés économiques, aux blocages politiques et la déstabilisation sociétale accélérée par l’accès à Internet. Le durcissement sécuritaire abrité derrière la gestion de l’épidémie, la crise économique engendrée par le Covid et le blocage des frontières de la rive nord vont renforcer les tensions internes qui seront, comme c’est l’usage, canalisées vers un ressentiment antieuropéen et antifrançais.

Il existe un impact d’une autre nature, lié aux mesures de protections mises en oeuvre par les forces armées engagées sur ce théâtre qui ont abouti au rapatriement ponctuel de moyens militaires, à commencer par les navires de guerre (même si la France a maintenu une présence permanente en Méditerranée orientale). Cette rétractation opérationnelle qui est à relier à la difficulté qu’ont nos sociétés à accepter des pertes considérées comme injustifiées au regard des enjeux, est partagée par la Russie qui semble avoir elle aussi réduit l’activité de ses forces déployées en Méditerranée et en Syrie. De son côté la Chine, moins présente en Méditerranée, ne semble pas procéder à de tels retraits opérationnels, comme en témoigne l’activité militaire qu’elle déploie en mer de Chine ou à proximité de sa base de Djibouti.

L’activité militaire globale se réduit donc en Méditerranée, avec un effet positif à Idlib où les combats ont cessé, même si à l’inverse les combats ont repris en Libye autour de Tripoli. La réduction de voilure des forces armées occidentales entraîne d’autres conséquences négatives lorsqu’elles participent aux opérations de stabilisation (Sahel) ou de préservation du droit international (immigration, souveraineté).

La pandémie favorise donc les entités les plus résilientes, celles qui ont le moins à perdre et qui sont en mesure de profiter du retrait, au moins temporaire, des puissances qui souhaitent se préserver en attendant la diminution de la létalité du virus. Le vide sécuritaire créé permet indubitablement aux acteurs qui considèrent que le rapport coût/efficacité est favorable de tenter leur chance. La Turquie ou le régime syrien pourraient ainsi profiter de l’effet d’opportunité pour prendre un gage en forme de fait accompli (forage en ZEE chypriote pour Erdogan, réduction de la poche d’Idlib pour Bachar). Les groupes terroristes et les organisations mafieuses peuvent de leur côté développer plus librement leurs actions et trafics (déstabilisation, armements, drogues, migrants).

Nous entrons donc dans une période où les puissances traditionnelles se replient, les sociétés sont sous tension et où les perturbateurs, qui ont moins à perdre, ont les coudées franches. Il est important que cette phase soit la plus brève possible.

 

Des conséquences géopolitiques durables

Ainsi, force est de constater le repli ponctuel des États européens, tétanisés par la gestion de la pandémie. Il ne s’agit pas seulement des navires civils et militaires qui sont rentrés à leur port d’attache, mais également du rapatriement massif d’expatriés et de la réduction des coopérations. Claquemurées, les autorités bruxelloises ont indiqué leur volonté d’accroître l’aide aux pays africains, mais sont restées prudentes vis-à-vis des pays de la rive sud, du Maroc à l’Égypte.

Ce repli laisse le champ libre aux acteurs globaux avides d’influence et adeptes de propagande, à commencer par la Chine qui apparaît, pour l’instant du moins, comme le principal bénéficiaire de cette crise alors même qu’elle en est à l’origine. Usant d’un soft power décomplexé et d’une diplomatie résolument agressive (4), les autorités chinoises ont marqué des points sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Italie, Grèce, Turquie, Égypte, Tunisie, Algérie) en livrant des lots d’équipements sanitaires, même si certains semblent de piètre qualité, en affirmant leur soutien sans faille aux régimes en place et en dénigrant ouvertement la posture des pays européens (5). Mais c’est dans un second temps que la Chine entend rafler la mise, lorsque ces pays affaiblis, menacés par un endettement excessif, seront à la recherche de liquidités et d’investissements pour relancer leur économie atone, sans devoir procéder aux pénibles réformes imposées par les traditionnels bailleurs de fonds institutionnels. Néanmoins, la partie n’est pas gagnée pour Pékin car l’attitude chinoise suscite également critiques et frustrations au cœur même des régimes qu’elle entend aider. Les débats très vifs qui ont opposé en Iran, pays de plus en plus dépendant de la Chine, la municipalité de Téhéran et le ministère de la Santé au ministère des Affaires étrangères en sont le meilleur exemple (6). Il n’est pas interdit de penser que des voix critiques à l’encontre de l’opportunisme chinois se fassent entendre en Europe comme en Afrique du Nord. En outre, rien ne dit que l’empire du milieu ne connaîtra pas quelques déboires internes pouvant limiter ses ambitions (7).

Tout comme la Chine, la Russie a profité de la pandémie pour apporter elle aussi une assistance sanitaire surmédiatisée à plusieurs pays méditerranéens (notamment l’Italie). Elle a laissé ouverte ses lignes aériennes, permettant ainsi de rapatrier de nombreux Européens, tout en tenant fermement ses positions. Le message subliminal est limpide : vous pouvez compter sur Moscou. Second message implicite, qui a perdu de sa vigueur après que la Russie a été touchée plus fortement : c’est grâce à son régime autoritaire que le Kremlin est parvenu à endiguer la pandémie tout en dégageant des ressources permettant de vous assister. Ces messages visent aussi bien à rassurer les régimes autocratiques qu’à diviser les pays européens. Reste à voir si le Kremlin sera en mesure de poursuivre sur le long terme l’effort consenti compte tenu des difficultés auxquelles il fait face en Russie (8).

Troisième bénéficiaire de cette crise, la Turquie qui profite – au moment où ses lignes sont écrites – du retrait des marines occidentales pour maintenir une présence navale autour de Chypre, afin d’appuyer ses revendications énergétiques offshore à l’intérieur de la zone économique exclusive chypriote, face à la mer Égée afin d’impressionner la Grèce et l’Union européenne menacées de vagues migratoires en provenance de Turquie, et à proximité du littoral libyen pour soutenir un point d’appui avancé lui permettant de diffuser l’idéologie des Frères musulmans en direction du Maghreb et du Sahel (9).

De leur côté, les États-Unis sont partagés entre d’une part leur volonté d’allégement de leur engagement dans la région, en réaction à leur surimplication des années 2000 et au poids croissant des enjeux asiatiques, et d’autre part l’importance de cet espace pour leurs lignes de communications stratégiques, pour continuer de peser sur le marché pétrolier mondial et pour contrer la Russie et la Chine. Il est donc probable que Donald Trump ou Joseph Biden continueront de s’impliquer, plus fortement qu’on le croit, en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Plus grave pour le long terme, les réactions des uns et des autres soulignent la remise en cause du multilatéralisme (OMS largement démonétisée, Conseil de sécurité de l’ONU silencieux) et le manque de crédibilité de l’Union européenne. Elles exacerbent la logique de rapport de force tout comme la rivalité sino-américaine.

Mais le Covid-19 pourrait également apporter quelques bonnes nouvelles.

La relocalisation d’une partie de la chaîne de valeur à proximité de l’Europe est l’occasion d’initier un partenariat industriel renforcé avec la rive sud qui pourrait se substituer aux hydrocarbures, au tourisme et aux diasporas, domaines qui entretiennent des relations psychologiques complexes avec les pays anciens colonisateurs.

Avec un brin d’optimisme, il n’est pas interdit de penser qu’une fois les stocks de munitions épuisés, les effets induits de cette pandémie assécheront les camps rivaux en Libye, les poussant à s’entendre sur une sortie de conflit négociée. La plupart de leurs sponsors y semblent prêts. Reste à convaincre la Turquie d’un côté, les Émirats arabes unis de l’autre qui pour l’instant maintiennent leur flux d’armements.

Pour terminer ce tour d’horizon géopolitique, il est possible que cette pandémie contribue à faciliter la reprise de dialogue entre les trois acteurs régionaux les plus influents du Moyen-Orient : l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël qui ont tous trois renforcé leur posture régionale et qui ont besoin de relancer leur économie après la triple peine de la pandémie, de l’arrêt de l’activité économique et de l’effondrement des prix pétroliers. C’est tout particulièrement vrai pour l’Iran et Israël qui ont intérêt à apaiser les tensions au Levant pour pouvoir exporter sereinement leurs hydrocarbures (offshore pour Israël) vers les pays du bassin méditerranéen, car ils savent disposer tous deux des moyens militaires leur permettant de stopper le flux d’hydrocarbures de l’autre.

 

Conséquences et propositions pour la France et l’Union européenne

Toutes ces évolutions imposent à la France et à l’Union européenne de ne pas sacrifier à l’urgence sanitaire et économique les enjeux géopolitiques de leur rive sud. Le boomerang reviendrait vite et violemment : terrorisme, migration, déstabilisation…

Dès lors, une question cruciale se pose : sur qui s’appuyer pour stabiliser un bassin méditerranéen très affaibli par la pandémie ?

Sur les États riverains ? Ce serait la réponse de bon sens, mais ceux-ci sont englués dans leurs rivalités contre-productives. Si rien n’est fait pour les atténuer, le Covid-19 aura fragmenté et compartimenté davantage encore l’espace méditerranéen.
Sur la Chine ? Cela aurait du sens, car contrairement aux États-Unis et à la Russie, la Chine, tout comme l’Union européenne, a un intérêt objectif à apaiser rapidement les tensions autour du bassin méditerranéen, même si c’est pour des raisons différentes. Il s’agit pour Pékin de profiter du flottement actuel pour poursuivre rapidement son expansion économique et géopolitique en direction de l’océan Atlantique. Car le projet OBOR (One Belt, One Road) de Xi Jinping s’inscrit dans une stratégie mondiale. À l’inverse, Moscou et Washington ont intérêt àmaintenir un certain niveau de tensions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour justifier leur rôle de protecteur, de pourvoyeur d’armes et de parrain diplomatique. Mais en jouant la carte chinoise, l’Union européenne jouerait avec un concurrent redoutable, adepte de la prédation, et offrirait un avantage tendanciel considérable à Pékin dans son bras de fer avec la Maison-Blanche, ce que Washington ferait payer très cher à Bruxelles.

Sur la Russie alors ? Après tout, l’Europe et la Russie partagent de nombreux intérêts stratégiques communs en Méditerranée, y compris ceux de freiner la Chine et l’Iran, de faire entendre raison à la Turquie et de stabiliser la Syrie et la Libye. Mais le Kremlin est aujourd’hui prisonnier de sa spirale revancharde et sent le soufre : nombreux sont ceux qui ne veulent pas d’un rapprochement avec un pouvoir autocratique accusé de véhiculer virus informatiques et fake news.
Faudrait-il alors s’appuyer finalement sur les États-Unis ? Cette option, souhaitée par ceux que la Chine et la Russie effraient, reste inaudible à l’ère de Donald Trump. Elle ne saurait être ressuscitée qu’après le résultat de l’élection présidentielle de novembre 2020, si le magnat de l’immobilier new-yorkais venait à s’éclipser et si son successeur s’ouvrait à une coopération vraiment équilibrée. C’est donc à l’automne prochain que devrait se clarifier le paysage géopolitique puisque de nombreux signaux convergent à cette échéance.

En attendant, Paris et Bruxelles gagneraient à raviver les initiatives de coopération navale entre marines européennes pour réinvestir le plus vite possible la Méditerranée centrale et orientale, afin de montrer à l’ensemble des acteurs locaux et globaux qu’il s’agit là d’une zone maritime vitale pour l’Europe. Ils doivent surtout renforcer le processus d’intégration européenne, car cette crise aura prouvé qu’au bout du compte, l’Europe ne pouvait compter que sur elle-même et qu’elle se devait de projeter l’image d’un acteur crédible et responsable.

La France et l’Union européenne doivent également s’attaquer au champ des perceptions qui empoisonne depuis des décennies les relations entre les deux rives. La bataille du narratif liée à la gestion de la pandémie et de ses conséquences en est une illustration et une opportunité. Il est indispensable de communiquer activement, préventivement et sans détour pour contrer le discours biaisé et propagandiste des régimes autocratiques qui cherchent à discréditer les États européens, France en tête, et à les utiliser comme boucs émissaires pour camoufler leurs propres lacunes et leurs propres faiblesses structurelles. Cela implique de contrer chaque fake news en démontrant son inanité et l’intérêt qu’en tirent ceux qui les propagent. Cela impose également de forger un narratif alternatif basé sur le bon sens et les intérêts croisés des rives nord, est et sud de la Méditerranée. Les universités, les think tanks tout comme les responsables politiques concernés par l’avenir du bassin méditerranéen ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Deux États méditerranéens sont en position de faiblesse et méritent le soutien des Européens par leur positionnement stratégique : Chypre, pointe orientale de l’Union européenne en Méditerranée en butte à la Turquie ; la Tunisie, État du Maghreb le plus ouvert vers l’Europe, cible des Frères musulmans désireux d’y promouvoir un islam politique combatif.

Mieux comprendre le monde arabo-musulman est essentiel. C’est pourquoi il paraît indispensable de renforcer la coopération avec les services de renseignement marocains, égyptiens et libanais, c’est-à-dire ceux qui comprennent le mieux les stratégies d’infiltration de la mouvance islamiste sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme le suggère le professeur Pierre Vermeren dans une interview remarquée au site Diploweb (10).

Sans paraître alarmiste ni souhaiter que de tels scénarios se produisent, il serait prudent d’anticiper les conséquences de la résurgence de manifestations massives en Algérie et en Égypte, car ces deux pays très menacés par le Covid-19, bien qu’ils s’en défendent, pourraient démontrer très bientôt leur fragilité socio-économique et politique.

C’est sans doute vis-à-vis de la Turquie que la France et l’Union européenne doivent prioritairement agir. Il leur faut informer discrètement, mais fermement, le président Erdogan des mesures de rétorsion économique, politique et diplomatique que l’Union européenne prendrait s’il franchissait les lignes rouges des intérêts européens ; Washington, Moscou et Pékin n’ont pas hésité de leur côté à lui tracer leurs propres lignes rouges, en lui démontrant dans les faits les conséquences néfastes de leur franchissement. Le but n’est pas de lui faire perdre la face, mais de lui faire comprendre que l’Union européenne n’entend pas être l’idiot utile de l’Histoire, pour paraphraser Lénine, et qu’elle sait tout aussi bien manier le bâton que la carotte quand ses intérêts vitaux sont menacés.

Sur le plan infraétatique, il convient enfin d’intensifier le dialogue multilatéral entre les régions du sud de l’Europe et leurs équivalents des rives orientales et méridionales, en vivifiant les échanges académiques et les rencontres entre think tanks. C’est pourquoi la FMES se tient prête à analyser les conséquences de cette crise avec tous ceux de ses partenaires qui le souhaiteraient.

 

**

(1) Numéro spécial « La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation », RDN, n° 822, été 2019.

(2) Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(3) Instrument SURE (Support to mitigate Unemployment Risks in an Emergency) proposé par la Commission pour financer les mesures de chômage partiel ; prêts de la Banque européenne d’investissement, garantis par les États, aux entreprises ; ligne de crédit du Mécanisme européen de stabilité, créé en 2012, pour aider les États à faire face aux dépenses liées à la crise du coronavirus ; Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(4) « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, 24 avril 2020.

(5) Benoît Delmas : « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, 5 avril 2020.

(6) Anne-Bénédicte Hoffner : « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine », La Croix, 7 avril 2020.

(7) Minxin Pei : « Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping », Foreign Affairs, mai-juin 2020.

(8) Emil Avdaliani : « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper, n° 1534, 17 avril 2020.

(9) Irina Tsukerman : « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper, n° 1528, 14 avril 2020.

(10) Pierre Vermeren : « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, 19 avril 2020.

Vidéo – Audition de Pierre Razoux, directeur de recherche associé à l’institut FMES, à la commission des affaires étrangères du Sénat

Audition de Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM et directeur de recherche associé à l’institut FMES, à la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat (28 avril 2020) sur les conséquences du Covid-19 sur les mondes méditerranéens.

Source: http://videos.senat.fr/video.1589204_5ea81c9d2321c.audition-m-pierre-razoux-directeur-de-recherche-a-l-irsem?timecode=2582000

 

 

La Russie face à la pandémie de coronavirus – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le 19 avril 2020, la Russie (147 millions d’habitants) comptait officiellement 42 853 cas confirmés de coronavirus et 361 décès dus au virus[1]. A Moscou, épicentre de l’épidémie en Russie (deux tiers des cas), les quelque 12 millions d’habitants sont soumis, depuis le 30 mars 2020, à un strict confinement (karantin), qui devrait durer au moins jusqu’au 1er mai. Les mesures de confinement varient selon les régions de cet immense pays d’une superficie de 17 millions de km2, où de nombreux foyers de coronavirus se sont déclarés dans la partie occidentale[2].

Cette crise du coronavirus constitue une véritable surprise stratégique[3] pour le pouvoir russe, dont l’agenda se trouve bouleversé dans plusieurs domaines. Le vote populaire, prévu le 22 avril, afin d’approuver la réforme constitutionnelle adoptée par la Douma le 11 mars dernier, qui pourrait notamment permettre au président Poutine de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036, a dû être repoussé à une date ultérieure. Par ailleurs, les commémorations du 75ème anniversaire de la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie et le défilé militaire, prévus le 9 mai 2020, lors du Jour de la Victoire (Den’ Pobedy), et qui devaient se dérouler en présence du président français, ont été décalées.

Sur fond de crise pétrolière avec l’Arabie saoudite (en dépit d’un compromis obtenu le 12 avril 2020 pour réduire la production de brut), la situation demeure préoccupante pour l’économie du pays, déjà affaibli par les sanctions internationales mises en place en 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie. La pandémie de coronavirus pourrait en effet provoquer la faillite de 3 millions d’entreprises tandis que le chômage menace désormais 8 millions de personnes. La croissance de l’économie russe devrait chuter de 3 à 5 % en 2020 selon les estimations de la Chambre de commerce et d’industrie de la Fédération de Russie[4].

Cependant, en dépit de ces contretemps malencontreux au plan intérieur, la Russie s’est attachée dès le début de la pandémie, à saisir l’occasion d’exercer son influence sur la scène internationale en offrant notamment une aide médicale aux Etats-Unis, à l’Italie et à la Serbie.

 

I.          Le spectre de l’instauration d’un « cyber-goulag » sous prétexte de lutte contre le coronavirus en Russie 

Dans sa gestion de la crise du coronavirus, le gouvernement russe a fait le choix d’une posture de plus en plus autoritaire en s’appuyant sur une communication lénifiante. Force est de constater, à ce stade, que le pouvoir, sous prétexte de pandémie, poursuit le verrouillage de la société russe et réduit davantage les libertés fondamentales de la population en invoquant la nécessité d’agir dans le sens d’un intérêt général qui est celui du droit à la vie dans le cadre de l’urgence sanitaire. Cette évolution délétère a conduit certaines personnalités politiques telles que Daria Besedina et Maxim Katz, à évoquer une dérive vers « un cyber-goulag » et un “camp de concentration numérique”[5].

Un mois après l’annonce par les autorités chinoises de l’existence d’un cluster de pneumonie virale à Wuhan, province de Hubei, le 31 décembre 2019, la Russie a annoncé le 31 janvier 2020, la découverte de ses premiers cas de malades du coronavirus sur son territoire national[6]. Il s’agissait de deux ressortissants chinois. Entré en fonctions le 15 janvier 2020, le nouveau Premier ministre russe Mikhaïl Michoustine, a ordonné la fermeture, à compter du 31 janvier 2020, de la frontière extrême-orientale du pays. 16 des 25 points de passage le long de la frontière russo-chinoise longue de 4200 kilomètres ont été fermés[7]. L’évacuation de plus de 3000 Russes présents dans la province de Hubei, berceau de la pandémie et dans l’île de Hainan, a également été annoncée. La Russie a suspendu la délivrance de visas pour les Chinois travaillant sur le territoire russe, tandis que les liaisons aériennes avec la Chine ont été réduites au minimum. A noter que les hydrocarbures constituent près des deux tiers des exportations de la Russie vers la Chine, principalement du pétrole brut circulant dans les pipelines, qui ne devrait pas être affecté par la fermeture des frontières. Par ailleurs, si les liaisons ferroviaires vers la Chine (à l’exception de la liaison Moscou-Pékin) sont interrompues, ces mesures ne concernent pas le fret[8].

A la suite de la déclaration de l’OMS, le 11 mars, qualifiant l’épidémie de coronavirus de pandémie, la Russie a fermé ses frontières occidentales à compter de la deuxième semaine de mars, afin de bloquer l’entrée des étrangers. Elle a également fermé sa frontière avec le Belarus, au risque d’irriter le président biélorussien Alexandre Loukachenko, qui, niant l’ampleur de la pandémie, refuse toujours, à ce jour, d’imposer des mesures de distanciation sociale[9]. Il faudra attendre le 27 mars pour que l’ensemble des vols réguliers et vols charters entre la Russie et d’autres pays, à l’exception de ceux dédiés au retour des Russes à partir de l’étranger, soient suspendus[10].

En ce qui concerne les mesures appliquées à la population, le pouvoir a décidé d’adopter une approche autoritaire. Dans un discours du 28 mars, le président russe annonce la fermeture des écoles, des restaurants, des cafés et autres établissements non-essentiels, dans le cadre d’une période de « congés ». Dans la région de Moscou, les habitants ont été autorisés, dans un premier temps, à quitter leur domicile en cas d’urgence médicale, pour se rendre au travail ou aller acheter de la nourriture ou des médicaments. Ils étaient contraints d’évoluer dans un rayon de 100 m autour de leur domicile pour promener leur animal de compagnie. Les autorités ont tenté d’utiliser leur réseau de caméras de reconnaissance faciale, mais celui-ci, à la différence de la Chine, a des capacités encore limitées. A Moscou, les autorités s’appuient sur 170 000 caméras de surveillance pour surveiller la population.

Cependant, depuis le 15 avril, l’étau s’est resserré de manière drastique. Si les personnes se rendant à leur travail peuvent toutefois bénéficier d’un laissez-passer spécial illimité, désormais, toute personne âgée de plus de 14 ans et résidant dans Moscou et sa région doit, pour pouvoir se déplacer, utiliser un code barre spécifique (code QR), après avoir téléchargé une application sur son smartphone ou s’être inscrite sur un site web du gouvernement. Les citoyens doivent déclarer aux autorités un itinéraire et un motif de sortie à l’avance. Tout d’abord, appliquée aux personnes utilisant les transports en commun, la mesure sera peu à peu étendue à de courts trajets au sein même des quartiers d’habitation. Les forces de sécurité sont habilitées à scanner ces codes et à sanctionner les contrevenants avec des menaces de peines de prison pour les récalcitrants. Selon CNN, les résidents ne peuvent obtenir que deux laissez-passer par semaine, chacun valable pour une journée[11].

 

II.        La mise en exergue du rôle des forces armées russes dans la lutte contre le coronavirus  

La crise du coronavirus, constitue une occasion inespérée pour la Russie d’exercer son soft power à l’étranger tout en glorifiant l’action humanitaire de ses forces armées dans la lutte mondiale contre la pandémie.

Au plan intérieur, selon Krasnaja Zvesda (L’Etoile rouge), outil de communication du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, la situation épidémiologique dans les forces armées demeurait stable et entièrement sous contrôle[12]. 11 000 militaires auraient été testés. L’ensemble des forces seraient soumises à des contrôles quotidiens de température grâce à l’installation de 5554 points de contrôle de température, tandis que des unités avaient été spécialement affectées à la désinfection des locaux et équipements. En cas de suspicion de maladie, les militaires seraient immédiatement envoyés dans des structures médicales pour y subir des tests avant d’être placés en confinement obligatoire, comme cela a été fait pour les équipages de deux sous-marins de la Flotte du Nord[13]. Dans son bulletin de veille épidémiologique du 4 avril 2020, le ministère de la Défense russe indiquait qu’aucun cas de coronavirus n’avait été détecté dans les forces armées[14]. 2782 respirateurs artificiels seraient disponibles. Par ailleurs, le 26 mars, le ministre de la Défense, le général Sergueï Choïgou, a indiqué que l’armée avait reçu un don d’un million de masques et de 200 000 tests de coronavirus de la part du milliardaire chinois Jack Ma[15]. Il a déclaré le 7 avril que l’armée était totalement préparée à faire face à la pandémie et qu’elle avait entamé une série d’exercices dans ce sens à la suite du discours présidentiel du 25 mars dernier[16]. Pour rappel, à son crédit, le général Choïgou a été ministre de l’EMERCOM, le ministère des situations d’urgence pendant près de deux décennies. Plus de 3 500 hommes sous la supervision de l’armée sont en train de construire 16 hôpitaux temporaires. L’ensemble de ces mesures coûteraient 9 milliards de roubles. Le Barents Observer, publication indépendante spécialisée dans la région Arctique, notait le 7 avril, que l’armée russe n’avait pas réduit ses activités, comme en témoignaient un exercice dans la péninsule de Kola, début avril, ou l’incorporation de 135 000 appelés du contingent dans le cadre de la conscription à partir du 1er avril[17]. Cependant, le ministère de la Défense a reconnu, la semaine dernière, que des dizaines de cadets et d’instructeurs de l’académie navale Nakhimov, avaient été testés positifs au coronavirus à Moscou[18]. Par ailleurs, ce même ministère a indiqué que quelque 15 000 soldats ayant participé aux répétitions du défilé du Jour de la Victoire, le 1er avril, allaient être confinés sur leurs bases, pendant deux semaines. Cette déclaration fait suite à la diffusion d’une vidéo clandestine montrant les répétitions du défilé à Moscou au mépris des mesures de distanciation sociale imposées au même moment dans la capitale[19].

Au plan de l’aide internationale, à partir du 22 mars, la Russie a acheminé vers le Nord de l’Italie, par voie aérienne militaire puis par camions, une aide médicale à savoir, 180 médecins, des infirmières ainsi que des respirateurs et des masques. Étiquetés «From Russia with Love», les avions et les camions ont célébré l’amitié entre les deux pays, mettant ainsi en scène une opération de communication en faveur de la Russie. Domenico Arcuri, le commissaire du gouvernement italien en charge de la gestion de la crise du Covid-19, a exprimé la gratitude du gouvernement italien vis-à-vis du gouvernement russe[20]. Des voix discordantes se sont élevées dans un reportage du journaliste Jacopo Iacoboni publié dans le journal La Stampa citant de hauts responsables italiens qualifiant l’aide russe d’«inutile». Par ailleurs, le même quotidien a révélé que les 122 officiers de l’unité de défense contre les armes radiologiques, chimiques et biologiques, présents sur le territoire italien étaient placés sous le commandement du général Sergueï Kikot, un personnage controversé en Occident depuis qu’il a affirmé qu’aucune arme chimique n’avait été utilisée par le régime de Bachar el-Assad[21]. Ces développements laissent supposer que les forces russes, particulièrement entraînées au combat NRBC, trouvent un intérêt à observer in situ les conséquences d’une épidémie virale dans un pays étranger.

Le 25 mars, au lendemain de la visite du ministre de la Défense russe à Damas, un cargo de la Marine russe Dvinitsa-50, a été observé dans le détroit de Bosphore. Le navire a acheminé des ambulances ainsi que des équipements médicaux destinés à combattre le coronavirus en Syrie. L’Iran a également bénéficié d’une aide médicale fournie par la Russie[22].

Le 2 avril, un avion de transport militaire russe An-124 transportant de l’aide médicale à destination des Etats-Unis, sous forme de masques et de respirateurs, a atterri à New York, métropole durement touchée par la pandémie. Le président Trump a exprimé sa gratitude vis-à-vis de la Russie, tandis que certains observateurs dénonçaient une opération de propagande[23]. 

Enfin, après un accord entre Vladimir Poutine et le président de la Serbie, Aleksandar Vučić, il a été convenu début avril que la Russie fournirait des équipes médicales composées de 87 médecins militaires et de spécialistes en virologie et en épidémiologie, équipés de matériels de diagnostic et de désinfection. 11 vols étaient prévus.

*****

En dépit du caractère tardif des mesures prises par le pouvoir russe pour endiguer la propagation du virus et du désastre sanitaire qui s’annonce sur l’ensemble du territoire de la Fédération, la Russie a su indubitablement instrumentaliser la crise afin d’accroître son influence à l’échelle globale. Il n’est pas certain cependant que le régime russe résiste à la crise économique grave qui couve sous les cendres de la pandémie, et ce malgré la volonté de Vladimir Poutine d’amortir le choc d’un effondrement par une série de mesures annoncées à la mi-avril en faveur des entreprises du pays. Le 26 mars dernier, il a lancé un appel au G7 en faveur d’une levée des sanctions internationales.

[1] “Coronavirus in Russia: The Latest News – April 19”, The Moscow Times, 19 avril 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/04/19/coronavirus-in-russia-the-latest-news-april-19-a69117].

[2] Cf. Carte des cas de coronavirus sur le territoire russe sur le lien: https://www.themoscowtimes.com/2020/04/18/coronavirus-in-russia-the-latest-news-april-17-a69117

[3] Même s’il n’y a pas dans ce cas d’adversaire défini, la notion de surprise stratégique fait référence, selon le politologue Corentin Brustlein, à une « situation de choc ou de sidération, aux plans psychologique et organisationnel, résultant d’une action offensive adverse, révélant une impréparation relative de la victime et lui imposant d’ajuster les moyens, voire les objectifs, de sa posture stratégique » in Corentin Brustlein : « La surprise stratégique, de la notion aux implications », Institut français des relations internationales (IFRI), Paris, 2008.

[4] Jake Cordell and Stanislav Zakharkin: “Analysts Fear the Economic Impact of Russia’s April Coronavirus Shutdown Will Be Catastrophic”, The Moscow Times, 3 avril 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/04/02/russia-economy-coronavirus-analysts-fear-economic-impact-russias-april-coronavirus-shutdown-catastrophic-a69851]

[5]JC Robles: “Moscow’s Digital Tracking ‘Cyber Gulag’ Helps Enforcing Lockdown by Tracking People”, Tech Times, 14 avril 2020. [https://www.techtimes.com/articles/248814/20200414/moscows-digital-tracking-cyber-gulag-helps-enforcing-lockdown-by-tracking-people.htm]

[6] ”Coronavirus: la Russie annonce deux premiers cas confirmés sur son territoire ”, Le Figaro, 31 janvier 2020. [https://www.lefigaro.fr/flash-eco/coronavirus-la-russie-annonce-deux-premiers-cas-confirmes-sur-son-territoire-20200131]

[7] Kirill Zykov : “Prime Minister Mishustin closed Russia’s border with China to prevent the spread of the deadly coronavirus”, The Moscow Times, 30 janvier 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/01/30/russia-closes-far-east-border-over-coronavirus-a69100]

[8]Jake Rudnitsky; Evgenia Pismennaya: “Russia Closes Border With China to People, Not Goods”, Bloomberg, 30 janvier 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-01-30/russia-closing-border-with-china-to-affect-people-not-goods]

[9] Artyom Shraibman :”Coronavirus Inflames Russia-Belarus Quarrel”, Carnegie Moscow Center, 25 mars 2020. [https://carnegie.ru/commentary/81361]

[10] “Домодедово закрыл галерею международных рейсов”, Agence TASS, 3 avril 2020. [https://tass.ru/ekonomika/8156133]

[11] Mary Ilyushina : “Moscow rolls out digital tracking to enforce lockdown. Critics dub it a ‘cyber Gulag’”, CNN Online, 14 avril 2020. [https://edition.cnn.com/2020/04/14/world/moscow-cyber-tracking-qr-code-intl/index.html]

[12]“Ситуация стабильная и контролируемая”, Krasnja Zvesda, 15 avril 2020. [http://redstar.ru/situatsiya-stabilnaya-i-kontroliruemaya/]

[13] Igor Delanoë : “La marine russe touchée par le COVID-19 », L’Observatoire CCI France-Russie, 28 mars 2020. [https://www.obsfr.ru/fr/blogs-et-videos/evenement/article/covid-19-dobralsja-do-rossiiskogo-flota.html]

[14] Бюллетень по санитарно-эпидемиологической обстановке в ВС РФ на 4 апреля 2020, 4 avril 2020. [http://мультимедиа.минобороны.рф/multimedia/infographics/sanitaryconditions/gallery.htm?id=75202@cmsPhotoGallery]

[15] “Китайский предприниматель передал России более 1 млн масок и 200 тыс. тестов для выявления COVID-19”, Site Internet du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, 26 mars 2020. [https://function.mil.ru/news_page/country/more.htm?id=12283950@egNews]

[16] Ian Bratskij: “Шойгу: ВС РФ продемонстрировали готовность к борьбе с коронавирусом в ходе внезапной проверки”, TV Zvesda, 7 avril 2020. [https://tvzvezda.ru/news/forces/content/2020471345-Tq9D8.html]

[17] Atle Staalesen :“Defense Minister Shoigu says Armed Forces are fully prepared for coronavirus”, Barents Monitor, 7 avril 2020. [https://thebarentsobserver.com/en/security/2020/04/defense-minister-shoigu-says-armed-forces-are-fully-prepared-coronavirus]

[18] “31 coronavirus confirmed in 31 pupils of Nakhimov naval school”, Corona24 News, 17 avril 2020. [https://www.corona24.news/c/2020/04/17/31-coronavirus-confirmed-in-31-pupils-of-nakhimov-naval-school-society.html]

[19] Andrew Roth: “Russia quarantines thousands of soldiers after parade rehearsals”, The Guardian, 20 avril 2020. [https://www.theguardian.com/world/2020/apr/20/russia-quarantines-thousand-of-soldiers-after-parade-rehearsals-coronavirus]

[20] Robin Emmott, Andrew Osborn :”Russian aid to Italy leaves EU exposed”, Reuters, 26 mars 2020. [https://uk.reuters.com/article/uk-health-coronavirus-russia-eu/russian-aid-to-italy-leaves-eu-exposed-idUKKBN21D28N]

[21] Natalia Antelava and Jacopo Iacoboni: The influence operation behind Russia’s coronavirus aid to Italy”, CodaStory, 2 avril 2020. [https://www.codastory.com/]

[22] Maxim A. Suchkov: “Intel: Why Moscow is dispatching its military to fight coronavirus in Syria, Italy”, Al-Monitor, 24 mars 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/03/intel-moscow-military-fight-coronavirus-syria-italy.html]

[23] Anton Troianovski: “Turning the Tables, Russia Sends Virus Aid to U.S.”, The New York Times, 2 avril 2020. [https://www.nytimes.com/2020/04/02/world/europe/coronavirus-us-russia-aid.html]