coopération

Histoire de la coopération France – Algérie depuis l’indépendance

Par Sarah Hadjazi, chargée d’études à l’institut FMES.

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika à Cannes, en 2007.
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Jacques Chirac, en visite officielle à Alger le 3 mars 2003 prononce un discours devant le Parlement algérien : « Après l’Indépendance, des hommes de vision ont montré le seul chemin, celui de la réconciliation, du développement, de l’avenir. Malgré les obstacles et les hésitations, la coopération entre nos deux pays est devenue petit à petit une réalité. Le temps de l’Indépendance ne fut jamais celui de la rupture[1] ». Après 132 ans de colonisation et au sortir d’une guerre de huit ans, Alger et Paris avaient fait, en 1962, le choix de la coopération afin de maintenir les liens les unissant.

La coopération peut se définir comme une collaboration visant à participer à une œuvre commune en maintenant des liens entre deux Etats. Ce terme fait référence à un système de coopération internationale défini par une politique d’aide économique, technique et financière d’un pays dit « développé » en faveur de pays « en développement ».

Entre la France et l’Algérie, cette coopération a connu trois grandes périodes – marquée par un volontarisme dans l’immédiat après-guerre d’indépendance, par un refroidissement lors de la décennie noire suivi d’une embellie au début des années 2000 – et se trouve aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle phase à écrire.

La coopération : un choix politique

Les accords d’Evian du 18 mars 1962, signés entre la République française du président Charles de Gaulle et l’exécutif provisoire algérien incarné par Krim Belkacem[2], scellent la fin de la guerre en mettant en place un cessez-le-feu. En vue de l’indépendance algérienne – obtenue le 6 juillet 1962 – ces accords institutionnalisent la coopération entre les deux pays et garantissent une aide au développement de la France envers l’Algérie[3]. La nature de ces accords est à la fois intéressante et ambivalente. En effet, dans un même traité, ils mettent un terme au conflit et définissent la future relation franco-algérienne.

L’idée d’une coopération destinée à maintenir des liens entre les deux pays correspond à la vision partagée par les deux dirigeants.

Ce choix politique permet alors à la France de jouir d’une image positive à travers le monde. Elle incarne alors le pays qui accorde le plus de moyens à sa politique de coopération. Un partenariat renforcé avec son ancien adversaire apparaît également comme une réponse au désarroi des Français déjà meurtris par la défaite de juin 1940. Le peuple français, porté par son président, se veut de nouveau grand et cette grandeur s’illustre par le fait que la France sait se relever après des événements douloureux. Elle prouve ainsi sa capacité à s’allier avec ceux qui ont été autrefois ses ennemis comme elle l’a déjà démontré en prenant part à la construction européenne incarnée par le couple franco-allemand.

Une raison stratégique pousse également le général de Gaulle à vouloir maintenir son influence et sa proximité avec l’Algérie. En effet, le vaste territoire algérien, presque quatre fois plus grand que la France avec ses 1 200 kilomètres de côtes proches de l’Europe de l’Ouest, occupe une place privilégiée en Méditerranée. Il était donc important de ne pas laisser livré à lui-même un pays tenté par le socialisme aussi proche géographiquement de la France, le risque d’un rapprochement avec l’URSS représentant une menace insupportable pour Paris. Cette position est confirmée par Jean de Broglie, Secrétaire d’Etat chargé aux Affaires algériennes de 1962 à 1966, qui estime qu’ « il y aurait danger à laisser l’Algérie se débattre au carrefour de toutes les tentations à deux heures d’avion de la métropole ».

A l’heure où se construisent les relations bilatérales de la France avec ses anciennes colonies, l’Algérie, bénéficie grâce aux accords d’Evian, d’« une aide financière privilégiée », initialement prévue pour une période transitoire de trois ans, de juillet 1962 à juillet 1965. A l’issue de cette période, l’aide économique perçue par l’Algérie demeure très importante atteignant les 2 654 millions de nouveaux francs.

Une coopération utile à la France

Les accords prévoient notamment le maintien d’unités de l’armée française sur le territoire algérien, malgré la fin des hostilités, dans le but premier de protéger les ressortissants français. En contrepartie, l’Etat algérien jouit d’une compensation financière.

Philippe Rebeyrol, diplomate en poste à Alger depuis 1962 et conseiller chargé de la coopération culturelle (puis technique à partir de 1963) dit : « Nous accomplissons une tâche qui ne sert pas seulement l’Algérie mais qui commande le maintien et le développement de notre présence dans une région cruciale pour notre pays ». En effet, si la coopération répond aux attentes et aux demandes des algériennes, elle sert également la défense des intérêts de la France, qu’ils soient économiques ou culturels.

Parmi les avantages conservés par la France, figurent les accès à la base de Mers-el-Kébir et du Sahara « utile » dans le dessein d’y effectuer des essais relatifs à la bombe atomique – l’expérimentation y a débuté en 1960. De plus, à la fin de la colonisation française, la découverte du pétrole et du gaz algériens s’est avérée stratégique en ce début des Trente Glorieuses. La coopération fait ainsi bénéficier à la France d’une source d’énergie à la fois indispensable et bon marché.

Le rôle clé des coopérants

La France s’engage à mettre à la disposition de l’Etat algérien les moyens nécessaires afin qu’il puisse développer l’enseignement, la recherche scientifique et la formation professionnelle. En complément des moyens financiers, elle envoie des coopérants dans des domaines divers. Cette aide permet à Alger de bénéficier d’un transfert essentiel de compétences piloté par le Secrétariat aux Affaires algériennes. Ce dernier met en œuvre la politique de coopération instaurée par les accords d’Evian et définit un modèle de coopération fondé sur l’expatriation des coopérants.

Les idées de coopération avec l’Algérie reçoivent rapidement en France le soutien des milieux intellectuels imprégnés de christianisme social, de marxisme-communisme et de tiers-mondisme. Ces « coopérants » entendent mettre leurs compétences au service de l’Algérie nouvelle, empreinte d’une atmosphère révolutionnaire. Ils occupent des fonctions multiples, découvrent l’Algérie et en retirent une expérience de vie. Baignés dans un univers particulier, ils incarnent les vecteurs de la coopération française sur le territoire algérien.

Des décennies après la guerre, revenir sur les parcours de ces coopérants permet de comprendre dans quelle mesure la France et l’Algérie ont refusé de rompre leur relation après la guerre. Ce lien s’est en effet maintenu à travers les mémoires collectives et personnelles de ceux qui ont été témoins et acteurs de cette période. Les coopérants, près d’une quarantaine d’années plus tard, restent encore très marqués par cette expérience alors même que la question de la coopération semble méconnue du grand public. Boudés par l’histoire, les coopérants sont absents de la scène commémorative mais de plus en plus présents sur la scène mémorielle alors que leur expérience algérienne s’est achevée pour la plupart depuis des décennies.

Stéphane Hessel, Bruno Etienne, Pierre Bourdieu ou encore Hervé Bourges, ont pour point commun d’avoir été ce que l’on appelle des « amis de l’Algérie nouvelle ». A travers ces divers parcours, la coopération revêt alors une dimension humaniste et véhicule un idéal de solidarité.

Arabisation progressive : un frein à la coopération

Le 19 juin 1965, un coup d’Etat orchestré par le colonel Boumediène renverse le président Ahmed Ben Bella. Ce coup d’Etat est perçu par une frange des militants communistes en Algérie comme la fin de la « révolution », remettant en question le rôle de certains coopérants. Pour autant, bon nombre d’entre eux a fait le choix de rester en Algérie malgré un contexte politique en plein bouleversement.

Progressivement, la coopération reposant sur les coopérants s’essouffle. L’affirmation de l’islam et de l’identité algérienne, consacrés dans le préambule de la première Constitution algérienne en 1963 et initiés dès la guerre d’indépendance comme facteur de démarcation du colon, s’accroit.

Cette situation laisse place, durant les années Boumediène à une arabisation progressive. De fait, le lobby arabisant a pris de plus en plus de place au sein de l’espace public algérien. S’amorce alors le processus de la réforme de l’enseignement en juin 1967 par le ministre de l’Education nationale et Président de la commission, Ahmed Taleb, défenseur de la langue arabe et de l’islam. Lors de la troisième commission, le 15 juillet 1970, le projet de résolution à propos de l’arabisation du système d’enseignement concerne toutes les disciplines et tous les niveaux.

Cette volonté politique du président Boumediène s’explique par la personnalité du président, influencé par le nationalisme arabe incarné par l’égyptien Nasser. Arabophone de formation, contrairement à son prédécesseur davantage francophile, il fait de l’arabisation l’un de ses fers de lance : « L’arabe doit devenir la langue du fer et de l’acier ».

Cette décision a favorisé l’appel de professeurs en provenance d’Egypte ou de Syrie, préférés aux professeurs originaires de métropole. Paris, assez défavorable, ne peut que constater la substitution du français par l’arabe et la baisse de son influence.

La montée progressive de l’arabisation marque une mort lente de la coopération pensée après-guerre.  Toutefois, il demeure difficile de donner une date précise de la fin de la coopération telle qu’initiée au début des années 1960. C’est d’ailleurs l’une des critiques pouvant être adressée aux politiques des deux pays. La coopération, qui se voulait provisoire, conformément aux déclarations d’après-guerre, n’a pas fait l’objet d’un bilan.

L’affaiblissement de cette politique d’aide en faveur de l’Algérie s’accélère lors de la nationalisation des ressources pétrolières. Quatre mois après cette décision, le Président George Pompidou, le 24 juin 1971, officialise la fin de cette relation unique qui unissait Paris et Alger : « Nous sommes prêts à participer au développement économique de l’Algérie, dans la mesure de nos possibilités, de nos intérêts et en fonction de la valeur des projets entrepris. Autrement dit, nous ne donnons pas à l’Algérie une priorité dans notre coopération. » En définitive, à la fin des années 1960, l’aide à l’Algérie n’est plus une priorité française, la France s’étant lancée dans la grande aventure de la construction européenne.

Les décennies 80 et 90 : les années de coupure

Faute d’une relance de l’effort de coopération de la part d’une France occupée à la construction européenne et d’une Algérie tournée vers l’affirmation de son identité, cette coopération s’est essouflée à partir des années 1980. Les tensions sociétales – corruption, blocage économique, radicalisation – entrainent des émeutes populaires en 1988 qui ont abouti à une forme de démocratisation du régime, favorisant la victoire du Front islamique du salut aux élections législatives de 1991. L’intervention de l’armée et l’instauration de l’état d’urgence suspendent le processus démocratique et provoquent la « décennie noire ».  La violente répression en réponse au terrorisme islamiste a causé un ralentissement sans précédent des échanges et le repli de l’Algérie sur elle-même. Les attentats en France entre juillet et octobre 1995 revendiqués par le Groupe islamique armé finissent d’éloigner les deux partenaires.

 1999 : une relance timide de la coopération

Au sortir de la guerre civile, l’élection d’Abdelaziz Bouteflika en 1999 a permis une pacification, le retour de l’Algérie sur la scène internationale et une relance des relations bilatérales avec Paris. L’amitié historique revendiquée par les deux pays est exprimée par les visites des Présidents des deux Etats et des membres du gouvernement dès le début des années 2000. Elle est notamment marquée par le soutien d’Alger autour des sujets migratoires et terroristes subsahariens.

Le retour de l’Algérie dans le paysage diplomatique français s’intègre désormais dans la dynamique européenne de cette fin de XXème siècle :  un accord d’association entré en vigueur le 1er septembre 2005 permet de structurer le dialogue de l’Algérie avec l’UE et initie la tenue de réunions informelles et techniques entre les deux entités. La France ne souhaite donc plus un tête à tête exclusif avec son voisin du Sud.

Toutefois, Alger et Paris continuent d’afficher une relation particulière. L’année 2012, qui célèbre le soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne, est aussi l’occasion pour François Hollande et Abdelaziz Bouteflika de signer le 19 décembre la Déclaration d’Alger sur l’amitié et la coopération entre la France et l’Algérie.

Le Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN), surnommé « la clé de voûte » de la coopération entre Paris et Alger, permet de réunir les gouvernements de Paris et d’Alger et de concrétiser les projets portés par les deux pays. Ces derniers, qui concernent majoritairement le domaine économique, relèvent du Comité mixte économique franco-algérien (Comefa), réunissant les ministres des Affaires étrangères et de l’Economie afin d’impulser une dynamique économique positive. En octobre 2018, s’est tenu à Paris le cinquième Comité où a été signée une déclaration d’intention pour la création d’un fonds d’investissement bilatéral, conformément aux souhaits exprimés par le président Emmanuel Macron à la fin de l’année 2017.

L’aspect économique se confirme : depuis 1999, les échanges entre les deux pays ont triplé. L’Algérie est le premier partenaire commercial de la France sur le continent africain et représente le troisième pays – hors OCDE –  bénéficiant  des exportations françaises. Du même fait, la France se situe à la deuxième place – après la Chine – des partenaires les plus importants de l’Algérie et demeure le premier employeur étranger en Algérie avec 500 entreprises implantées permettant 40 000 emplois directs et 100 000 indirects.

En décembre 2017, onze accords ont été conclus dans plusieurs secteurs clés  : la santé, l’économie, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur, les PME et la culture.

Sur la scène mémorielle, des efforts ont également été entrepris des deux côtés de la Méditerranée avec une volonté affichée d’avancer dans la même direction. En dépit des concessions faites, chacun conserve une vision clivée de l’histoire partagée.

En termes de sécurité et de défense, les résultats sont mitigés, l’Algérie refuse d’acheter des équipements militaires français, mais une Commission mixte de coopération se tient annuellement dans les deux pays afin de tenter de dynamiser les échanges et de renforcer la coordination dans la lutte contre le terrorisme, notamment au Sahel. L’engagement complexe mais réel de l’Algérie dans la guerre que mène la France dans cette région confère à la relation franco-algérienne une dimension internationale et témoigne de leur considération mutuelle.

La diplomatie, les accords, les échanges commerciaux et humains favorisent les liens tissés entre les deux pays. La relation passionnelle entre les deux pays s’est enracinée et s’accroit avec l’action de la société civile de part et d’autre de la Méditerranée. Malgré des montées de tensions sporadiques, les deux Etats sont conscients des liens qui les unissent, de la nécessité de maintenir une stabilité et de leurs destins liés. Tous deux partagent des intérêts communs vitaux incarnés principalement par la Méditerranée. Un bouleversement en Algérie ou en France aurait donc des répercussions directes sur l’autre pays, notamment du fait du brassage des populations. Selon Bernard Emié, ambassadeur de France en Algérie de 2014 à 2017, 7 millions de Français ont actuellement des liens avec l’Algérie. Il s’agit des personnes binationales, des immigrés, des pieds-noirs, des harkis et de leurs familles.

Les événements actuels en Algérie suscitent ainsi une vive attention en France, qu’il s’agisse des autorités, de la presse ou de l’opinion publique. La candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat a engendré une vague de manifestations sans précédent qui l’a conduit à la démission. La France réagit avec prudence face aux soulèvements mais surveille d’un œil attentif la tournure des événements.

 

In fine, la coopération franco-algérienne s’est considérablement modifiée depuis l’indépendance. Si elle a évolué pour recouvrir de multiples domaines, elle relève aujourd’hui davantage du domaine de l’informel que de l’étatique. Si la relation  avec la France reste une évidence, la nature de cette future coopération soulève des interrogations. Elle dépendra en particulier des orientations choisies par Alger.

[1] Discours de Jacques Chirac le 3 mars 2003 à Alger.
[2] Chef historique de la guerre d’indépendance et vice-président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA)
[3] Chapitre II des Déclarations gouvernementales du 19 mars 1961 relatives à l’Algérie, Accords d’Evian, 18 mars 1962.

Sommet des deux rives : pour une nouvelle dynamique de coopération en Méditerranée

Le président de la République Emmanuel Macron saluant le président de la région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur Renaud Muselier. En arrière plan, Martine Vassal, présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône et de la métropole Aix-Marseille. Tous droits réservés.

Les 23 et 24 juin 2019 s’est tenu à Marseille en Région Sud Provence-Alpes Côte d’Azur le Sommet des deux rives. Annoncée par le Président de la République en 2018 lors d’une visite à Tunis, cette rencontre a réuni les représentants et ministres des 10 pays de Méditerranée occidentale dans le format du Dialogue 5+5 (Algérie, Espagne, France, Italie, Libye, Malte, Maroc, Mauritanie, Portugal et Tunisie). Elle y a associé des représentants de la société civile, issus du monde de l’entreprise ou des milieux associatifs et universitaires. Elle visait l’objectif d’engager « une dynamique de coopération renouvelée entre les deux rives de la Méditerranée ».

Avec l’organisation de ce Sommet, la France privilégie la dimension euro-méditerranéenne et réaffirme son intérêt pour la coopération en Méditerranée occidentale. Paris développe ainsi sa diplomatie dans la mare nostrum sans utiliser les seules institutions étatiques comme relais de la coopération. A ce titre, le chef de la diplomatie française Jean-Yves le Drian a déclaré lors de l’ouverture du Sommet : « Notre priorité est de préserver et de refonder le multilatéralisme. Mais il ne saurait être que l’affaire des Etats ». Ce Sommet s’inscrit également dans un contexte où le bassin méditerranéen concentre tous les enjeux et les défis de la mondialisation en devant faire face aux risques qui y sont associés.

Le dimanche 23 juin, le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves le Drian a accueilli ses homologues du Dialogue 5+5. A l’issue de la rencontre, ils ont signé les « Engagements pour une nouvelle ambitions en Méditerranée » en soutenant des projets proposés par la société civile répondant collectivement aux nouveaux défis.

A son arrivée au Sommet pour la clôture, le lundi 24 juin, le Président de la République Emmanuel Macron a été accueilli par le président de Région Renaud Muselier et Madame Martine Vassal, présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône et de la métropole Aix-Marseille. Monsieur Renaud Muselier aime à rappeler le caractère singulier de la cité phocéenne, « véritable phare pour la Méditerranée ».   Lors de son discours, le Président français, seul chef d’Etat présent à cette rencontre compte tenu de l’actualité de certains des pays membres, a dressé la liste des menaces en Méditerranée, Il a notamment souligné le risque d’une région qui pourrait être « fracassée » notamment par les sujets migratoires, l’islam politique et la montée du populisme.

Alors qu’il était initialement prévu d’axer la rencontre autour des chefs d’Etats et de gouvernement, le Sommet des deux rives s’est finalement articulé autour de plus de cent représentants de la société civile – point d’orgue de l’événement. En avril et mai dernier, lors de cinq forums préparatoires, ces représentant ont discuté de 272 projets autour des thèmes de l’énergie, de l’éducation de la jeunesse et la mobilité, de l’économie et de la compétitivité, des médias, de la culture et du tourisme et enfin de l’environnement et du développement durable.

Les projets phares concernent la création d’un organe de presse plurilingue et d’un centre euro-arabe de la traduction, la mise en place d’un programme Erasmus méditerranéen mais également la connexion des médinas d’Afrique du Nord avec les villes. L’institut FMES a proposé dans ce cadre, en partenariat avec l’ITES, un think tank tunisien et l’UNISCI un think tank espagnol, une formation destinée aux jeunes diplômés des pays membres du 5+5.

Du côté des pays de la rive Sud, les projets adoptés lors du Sommet ont été bien accueillis. Toutefois, il s’agira – conformément à la volonté du Président Emmanuel Macron – d’établir un suivi des projets notamment en termes de financement afin de faire le point dans six mois, à l’occasion d’un nouveau Sommet.

Pour mémoire, les questions euro-méditerranéennes ont surtout émergé dans les années 1990 avec la création du processus de Barcelone, du Dialogue méditerranéen de l’OTAN et du Dialogue 5+5. La France, impliquée et investie dans chacun des trois processus, a fait de la coopération régionale l’une de ses priorités. En 2008, sous l’impulsion de la France, est née l’Union pour la Méditerranée. En dépit des bilans parfois mitigés des diverses institutions, la sécurité et la stabilité de la région demeurent prioritaires et nécessitent une coopération accrue des Etats riverains. Avec le Sommet des deux rives, le Président Emmanuel Macron espère ainsi poser les jalons d’une coopération nouvelle en Méditerranée occidentale en y associant à moyen-terme les chefs d’Etat et de gouvernement.

La liberté de navigation, un thème récurrent du 2019 Shangri-La Dialogue

 

La ministre française des Armées, Florence Parly. Tous droits réservés.

Organisée par l’International Institute for Strategic Studies, la 18ème conférence internationale consacrée à la sécurité et à la défense en Asie, plus connue sous le baptême « 2019 Shangri-La Dialogue », du nom de l’hôtel accueillant l’évènement, a réuni à Singapour du 31 mai au 2 juin 2019 une quarantaine de délégations et donné la parole à une quinzaine de ministres de la défense ainsi qu’à Federica Mogherini, s’exprimant au nom de l’Union européenne.

La ministre des armées Florence Parly y a prononcé le 1er juin un discours mettant en avant l’intérêt de Paris pour l’espace Indopacifique, dont la France représente un acteur « légitime et reconnu », avec près d’1,6 million de ressortissants, des territoires abritant plusieurs bases militaires permanentes et des intérêts économiques majeurs dans la zone. S’exprimant en anglais, la ministre a débuté son intervention en s’adressant sur un ton humoristique à Penny Mordaunt, la nouvelle secrétaire à la défense britannique. Se référant à la concurrence « amicale » entre les deux pays, elle a rappelé qu’elle n’était pas venue seule, mais accompagnée d’un groupe aéronaval complet, le Charles de Gaulle et son escorte faisant escale à Singapour dans le cadre du onzième déploiement de longue durée depuis 2001, baptisé Clémenceau.

Le 3 mai 2018, Emmanuel Macron avait déjà exprimé lors de son discours au sein de la base navale de Sydney sa volonté de créer un axe indopacifique constitué autour de la France, de l’Inde et de l’Australie et associant les autres pays de la région. Florence Parly a insisté sur la nécessité de cette forte coopération dans une région où prennent forme « les fondements d’une confrontation mondiale », illustrés par « les guerres commerciales, les guerres de technologie, les guerres de devises, les guerres de mots et, à l’occasion, les escarmouches entre deux avions ou deux navires ». S’adressant au ministre de la défense malaisien, et citant un de ces prédécesseurs qui se moquait des discours sur la liberté de navigation d’Occidentaux qui retournaient assurer la sécurité de Toulon ou d’Honolulu, laissant les pays de la région gérer « leurs encombrants voisins », Florence Parly a fait état de la stratégie de défense française en indopacifique, publiée en mai 2019.

La France se veut en effet garante du respect du droit international et « rejette toute interprétation qui ne serait pas conforme à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer ». Sans citer la Chine, mais se comparant à un éléphant dans un magasin de porcelaine (« I wag the elephant in the room »), Florence Parly a confirmé que la Marine nationale poursuivra ses transits en mer de Chine méridionale, invitant les nations européennes à embarquer des officiers sur les navires de la Marine durant ces opérations. Aucun fait accompli ne sera accepté, malgré les intimidations ou les objections, car « comment pourrions-nous fermer les yeux sur ce que condamne le droit international ? ». Sans que le sujet ne soit jamais évoqué, la ministre faisait certainement référence à la frégate de surveillance Vendémiaire, interceptée par la marine chinoise le 7 avril 2019 durant son transit par le canal de Formose, revendiqué par la Chine en tant qu’eaux intérieures, qui avait conduit à l’annulation de sa participation aux commémorations des 70 ans de la marine populaire chinoise.

Le secrétaire à la défense américain Patrick M. Shananan s’est également exprimé le 1er juin, au moment où était publié le premier rapport sur la stratégie indopacifique du Department of Defense. Le même jour, un communiqué commun des ministres de la défense des Etats-Unis, de l’Australie et du Japon exprimait leur « préoccupation devant toute action déstabilisante ou dangereuse en Mer de Chine méridionale ». Durant son intervention consacrée à « la Chine et à la coopération internationale en matière de sécurité », le général Wei Fenghe, ministre de la défense nationale, a répondu indirectement en arguant qu’aucun des 100 000 bâtiments de commerce qui traversaient cette zone chaque année n’avait été menacé. Confirmant ainsi que le dialogue de sourds n’était pas près de cesser, il a affirmé que « c’est le droit légitime d’un État souverain de construire sur son propre territoire. La Chine a construit des installations de défense limitées sur les îles et les récifs pour se défendre ».

181ème réunion des chefs d’état-major de l’OTAN

Comité militaire réunissant les chefs d’état-major des pays membres de l’OTAN. Tous droits réservés.

Mercredi 22 mai 2019, un mois après le 70ème anniversaire de l’Organisation de l’Atlantique nord (OTAN), les chefs d’état-major des 29 pays membres se sont réunis à Bruxelles pour la 181ème réunion du comité militaire. La Macédoine du Nord, qui deviendra officiellement le 30ème membre de l’Alliance, a également participé à la rencontre en tant qu’invitée.

La réunion de la plus haute instance militaire de l’OTAN s’inscrit dans un contexte de multiplication des menaces, terroristes ou hybrides. Parmi eux, la guerre en Afghanistan, où l’OTAN a mis fin à son engagement en 2014, et le Sahel qui voit opérer conjointement les forces françaises de Barkhane et le contingent onusien de la Minusma.

Le général d’armée aérienne Sir Stuart Peach, président du Comité militaire, a mené les discussions. Il a déclaré que l’OTAN « fait face à des menaces durables venant de toutes les directions ». L’organisation doit donc s’adapter aux nouvelles menaces auxquelles répond la « nouvelle stratégie militaire » approuvée le 22 mai par le Comité militaire. Pour le général britannique, « cette stratégie permettra de guider les décisions militaires de l’OTAN et de ses alliés et fournira une référence politique cohérente afin de remplir le cœur de mission de l’OTAN : défendre près d’un milliard de personnes ». En janvier dernier, à l’issue de la première réunion annuelle du Comité militaire, le général Peach déclarait déjà que « la stratégie militaire devait mettre l’accent sur la nécessité de maintenir une posture de dissuasion et de défense de l’Alliance crédible, cohérente et résiliente ».

La rencontre des membres de l’Alliance a également été l’occasion de renforcer les liens avec les pays partenaires de l’OTAN, l’Ukraine et les Etats membres du Dialogue méditerranéen. S’agissant de l’Ukraine, le Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), le général américain Tod Wolters, a salué le succès des exercices multilatéraux menés par l’OTAN en mer Noire, tel que « Black Shield 2019 ». Il a également rappelé la souveraineté territoriale de l’Etat ukrainien, en référence à l’annexion illégale de la Crimée. Le général Peach affirme quant à lui que le « rôle de l’OTAN concernant l’Ukraine est de soutenir et coordonner les réformes en cours des forces armées ukrainiennes » afin de sécuriser ses frontières. En effet, le rôle premier de l’OTAN est avant tout dissuasif. Pour les relations avec la Russie, le SACEUR affirme que « l’OTAN garde une position défensive, mais encourage tout de même le dialogue ».

Enfin, les discussions autour de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient avec les homologues du Dialogue méditerranéen ont permis d’aborder les différentes initiatives afin de renforcer les capacités de défense de la région.

Emmanuel MACRON en Egypte : renforcement des liens entre Paris et Le Caire

Les présidents Emmanuel MACRON et Abdel-Fattah al-SISSI et leurs épouses, Brigitte MACRON et Intissar AMER au palais présidentiel du Caire, le 28 janvier 2019.
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Le Président de la République française Emmanuel MACRON est en visite officielle en Egypte du 27 au 29 janvier 2019 afin de « renforcer le partenariat stratégique entre les deux pays » selon l’Elysée. Pour sa première visite dans le pays, il est accompagné de son épouse, d’une importante délégation de personnalités économiques et culturelles et de plusieurs ministres, dont Jean-Yves le DRIAN, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères.

L’Egypte est un allié stratégique de la France au Moyen-Orient, les relations entre Paris et le Caire étant fondées sur des liens historiques. Ces dernières années, les rencontres bilatérales se sont multipliées entre les chefs d’Etats tandis que la France considère l’Egypte comme un pôle de stabilité de la région. L’Elysée souligne que l’Egypte est « un pays de 100 millions d’habitants, absolument essentiel pour la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient et de l’Europe ».

La rencontre entre les deux présidents permettra d’aborder des dossiers centraux de la défense et de la sécurité, qui portent notamment sur la Syrie, sur la lutte contre le terrorisme ou encore sur la Libye. Ce déplacement permettra également d’aborder les dossiers économiques, une trentaine d’accords et de contrats devant être signés sur les transports, les énergies renouvelables ou la santé. En matière d’armement, l’Egypte se classe au 3ème rang mondial des pays importateurs entre 2013 et 2017 selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), la France étant son premier fournisseur. Récemment, Paris a livré 24 avions de combats Rafale au Caire et une corvette.

Ces contrats soulèvent interrogations et débats quant au respect des droits de l’Homme. Destiné à lutter contre le terrorisme dans la région, l’armement est accusé d’être utilisé pour réprimer l’opposition égyptienne. Yves PRIGENT, président d’Amnesty International déclare : « Nous attendons des messages forts et des changements en termes de pratique, tout particulièrement sur la question du transfert des armes françaises vers l’Egypte ». A l’issue de la visite à Paris du Président SISSI en octobre 2017, Emmanuel MACRON avait refusé de « donner des leçons » à son homologue égyptien sur la question des droits de l’homme. Aujourd’hui poussé par les ONG et l’opinion publique, le chef de l’Etat français affirme vouloir « mettre clairement sur la table » ces sujets très sensibles alors que « les choses sont empirées depuis octobre 2017 ». Le président français qui estime que l’Egypte a « besoin de moins d’autoritarisme », s’engage alors à « un dialogue de vérité » avec le président SISSI.

Les enjeux de cette visite prennent également une tournure stratégique pour la France et sa politique en Afrique. En effet, l’Egypte prendra la tête de l’Union africaine à partir du 1er février, succédant au Rwanda.

Après avoir quitté le Caire, Emmanuel MACRON se rendra à Chypre le 29 janvier pour le sommet des Etats membres méditerranéens (MED7).

5ème Sommet Israël – Grèce – Chypre, des « partenaires pour le futur »

Le Premier ministre grec Alexis TSIPRAS et sa compagne Peristera BAZIANA, le Président chypriote Nikos ANASTASIADES et son épouse Andri et le Premier ministre israélien Benjamin NETANYAHU et son épouse Sara. A Jérusalem, le 19 décembre 2018.
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Le 20 décembre 2018, s’est tenu à Beer Sheva, en Israël, le cinquième sommet trilatéral entre Israël, la Grèce et la République de Chypre.

Au musée des Sciences Carasso Science Park, le Premier ministre israélien Benjamin NETANYAHU a accueilli le président chypriote Nikos ANASTASIADES et le Premier ministre grec Alexis TSIPRAS. C’est depuis 2016 le cinquième sommet entre Israël, Chypre et la Grèce , les domaines de coopération concernant l’innovation, l’énergie, le commerce, les conditions météorologiques et les catastrophes naturelles et la cyber sécurité. Le sommet du 20 décembre portait sur les domaines du cyber et de l’innovation. Il s’agit d’encourager l’innovation et le développement économique et social entre ces trois Etats.

Le Premier ministre grec, Alexis TSIPRAS considère que cette coopération entre les trois pays est « désormais stratégique » et « en développement constant ». Sur son compte Twitter, le président chypriote Nikos ANASTASIADES a partagé une vidéo, à laquelle s’ajoute la légende « Partenaires pour notre futur ». Cette vidéo renvoie à ces « trois peuples anciens, ces trois démocraties connectées à travers un riche héritage et un partenariat stratégique » et fait référence au gazoduc East Med qui sera « le plus long et le plus profond au monde ».

Au cours du sommet, les dirigeants ont discuté des questions stratégiques régionales et notamment du projet de construction du gazoduc East Med en provenance d’Israël à destination de l’Europe. Le 19 décembre, Benjamin NETANYAHU avait d’ailleurs déclaré, à l’issue d’un congrès économique israélien : « Demain j’organiserai à nouveau notre sommet annuel avec la Grèce et Chypre. Nous souhaitons installer un gazoduc reliant Israël à Chypre, la Crète, la Grèce continentale, l’Italie et pourquoi pas le reste de l’Europe. Cela permettra à Israël de jouer un rôle déterminant dans le domaine de l’énergie mondiale ».

D’un coût estimé à 5,8 milliards d’euros et d’une longueur de 2 200 kilomètres, East Med permettrait d’acheminer le gaz naturel découvert au large des côtes chypriotes et israéliennes., La construction de ce gazoduc, qui ne serait opérationnel qu’à l’horizon 2025, ferait d’Israël et de Chypre de nouveaux fournisseurs en gaz pour l’Europe, à l’heure où le continent est très dépendant du gaz russe.

L’ambassadeur de Washington en Israël, David M. FRIEDMAN affirme le soutien américain : « Je suis honoré aujourd’hui de prendre la parole devant le 5ème Sommet trilatéral (…) et d’offrir le soutien et les félicitations des Etats-Unis pour le projet de gazoduc en Méditerranée orientale ».

A l’issue du sommet, le Premier ministre israélien a déclaré que « ce sommet politique est réussi » et qu’il continuera « à tout faire pour renforcer le pouvoir d’Israël dans le monde ». Israël, Grèce et Chypre ont opéré ces dernières années un rapprochement diplomatique, concrétisé par une véritable coopération. Dans le même temps, ces trois pays connaissent des tensions avec la Turquie, grande rivale régionale qui espère elle aussi, tirer profit de ces gisements de gaz.

Préoccupée par la crise migratoire, l’UE s’implique en Libye

 

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Le 10 décembre 2018, le Conseil européen a adopté des conclusions sur la Libye.

La conférence de Palerme, organisée par l’Italie, s’est déroulée il y a plus d’un mois. Si elle a permis de réunir les principaux protagonistes du dossier libyen, son bilan est mitigé. Le Conseil européen souligne toutefois qu’à Palerme, « les dirigeants libyens et la communauté internationale ont exprimé leur soutien sans réserve aux efforts que déploient les Nations unies en faveur d’un processus politique pris en charge par les Libyens ». En effet, le statu quo actuel est source d’instabilité et d’insécurité « pour les Libyens, leurs voisins et la région toute entière ». Pour ce faire, l’Union européenne soutient pleinement les actions menées par les Nations unies afin d’établir une situation stable dans le pays et l’accompagnera  dans son adaptation des volets politique, économique et sécuritaire. Face à l’impasse politique dans laquelle se trouve la Libye, l’UE demande à tous les acteurs libyens – dont la Chambre des représentants et le Haut Conseil d’Etat – de « coopérer de manière constructive avec le gouvernement d’entente nationale à la réalisation des objectifs arrêtés à Palerme, y compris la tenue en Libye de la conférence nationale au début de 2019, de progresser sur la question du cadre constitutionnel et législatif nécessaire et de mener à bien les processus constitutionnel et électoral d’ici le printemps 2019 ».

A travers une action diplomatique et un soutien important, l’UE maintient ses relations avec la Libye et agit en faveur de sa transition politique. Elle soutient les efforts entrepris par l’ONU et son représentant spécial, Ghassan SALAME. Depuis le début de la crise, l’UE apporte son soutien à Tripoli et a accordé près de 70 millions d’aide, principalement par le biais de l’Instrument européen de voisinage. Cette somme permet d’encadrer une vingtaine de projets dans différents secteurs tels que la société civile, la gouvernance, la santé, l’économie, l’éducation ou encore les activités de sécurité et de médiation.

La situation en Libye est une préoccupation essentielle de l’Union européenne. Outre les actions menées par la cellule de planification et de liaison et des missions telles que l’EUBAM, mission d’assistance aux frontières, l’opération EUNAVOR MED Sophia, lancée en juin 2015, doit apporter une réponse globale à la crise des migrations et des réfugiés. Cette opération a permis de sauver 45 000 personnes. La stabilisation dans le pays est primordiale, d’autant plus que l’UE se dit concernée par « la violation persistante du droit international humanitaire et des droits de l’homme, y compris les violences sexuelles et à caractère sexiste ». Les Etats-membres, dans leurs conclusions, affirment continuer à aider les Libyens « à faire face aux défis migratoires, en vue notamment de lutter contre le trafic de migrants et la traite des êtres humains ».

En 2017, l’UE a fourni 10 millions d’euros destinés au financement humanitaire et a mobilisé 286 millions d’euros pour des projets liés à la migration, dont 266 au titre du Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique.

Union européenne – Egypte : une coopération solide

Federica MOGHERINI et Abdel Fattah AL-SISSI en Egypte, en 2015.
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Le 10 décembre 2018, Le Conseil de l’Union européenne a publié un rapport sur ses relations avec l’Egypte. Les domaines de coopération entre les deux parties sont variés et concernent notamment le développement socio-économique, la recherche scientifique, l’énergie, la migration, la lutte contre le terrorisme et les problèmes régionaux.

Les relations diplomatiques entre l’Egypte et l’Union européenne remontent à 1966. Un accord d’association, signé le 25 juin 2001 et entré en vigueur le 1er juin 2004, lie les deux parties. Le Conseil d’association UE-Egypte a permis d’adopter les nouvelles priorités de partenariat. Le rapport publié couvre la période allant de juin 2017 à mai 2018 et mentionne les objectifs fixés dans les priorités de partenariat 2017-2020 adoptées le 25 juillet 2017.

Le Conseil européen souligne que les objectifs sont atteints et se félicite du succès de cette coopération. Johannes HAHN, commissaire européen chargé de la politique européenne de voisinage et des négociations d’élargissement a déclaré : « Au cours de la dernière année, nous avons intensifié nos actions pour soutenir l’Egypte dans la réforme de son économie, œuvrant pour une croissance durable et inclusive (…). L’UE continuera à aider l’Egypte à relever les défis socio-économiques et continuera à œuvrer de concert pour la stabilité et la prospérité de la région ». Pour la Haute représentante de l’UE, Federica MOGHERINI, « L’Egypte, sa stabilité et son développement sont essentiels pour l’Union européenne, ses Etats membres et l’ensemble de la région. C’est pourquoi nous avons signé nos priorités de partenariat et renforcé notre engagement déjà fort pour le peuple égyptien ».

L’UE constitue la principale source d’investissements directs étrangers pour l’Egypte à hauteur de 60%. Elle fait office de premier partenaire commercial de l’Egypte concernant les importations (machines, équipements de transport) et les exportations (pétrole et produits miniers, produits chimique et secteur textile).  L’ensemble des engagements d’assistance financière de l’UE en faveur de l’Egypte est estimé à plus de 1,3 milliard d’euros de dons. Cette somme est destinée au développement social et économique du pays à plusieurs niveaux mais contribue aussi à l’amélioration de la gouvernance et des droits de l’homme. Le Caire est également le deuxième bénéficiaire de l’instrument européen de voisinage après Rabat. L’UE joue un rôle important de soutien à la société civile égyptienne et aux droits de l’homme à travers l’Instrument européen pour la démocratie et les droits de l’homme (IEDDH). Avec la France, le pays entretient du même fait des relations étroites. En témoigne la présence de la Ministre des Armées Florence PARLY au premier salon de l’armement égyptien.

Au cours de cette dernière année, l’engagement de l’UE envers l’Egypte a été réaffirmé. L’Egypte, en tant qu’acteur régional fort, continue de s’engager sur des questions régionales et internationales telles que l’Union africaine – qu’elle présidera en 2019 – les questions syrienne et libyenne ou encore le processus de paix au Moyen-Orient. Le pays dirigé par Abdel Fattah AL-SISSI est un allié incontournable de l’UE s’agissant de la question migratoire. Toutefois, des défis subsistent en matière d’état de droit, de droits de l’homme ou de libertés fondamentales, le régime du maréchal AL-SISSI étant souvent pointé du doigt sur ces questions.

Le prochain Conseil d’association UE-Egypte se tiendra le 20 décembre à Bruxelles, où se poursuivront les discussions relatives à ce partenariat.

Les déterminants de la relation Russie-Turquie – par Ana Pouvreau

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le Président russe Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan – Tous droits réservés.

 

Dans la défense du flanc sud-est de l’Alliance atlantique, la Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, a constitué, pendant la guerre froide, un rempart permettant d’endiguer l’expansion de l’Union soviétique, tel que le préconisait la doctrine Truman dite du « containment » (1947). Dès l’effondrement du bloc soviétique en 1991, un rapprochement turc avec la puissance russe a été amorcé, notamment en matière économique, conduisant la Russie à devenir le premier partenaire commercial de la Turquie à partir de 2008. La Turquie est, pour sa part, devenue le 3ème partenaire commercial de la Russie derrière la Chine et l’Allemagne. A titre d’exemple, 60% de ses importations de gaz proviennent de Moscou. Cette consolidation des relations russo-turques a récemment été illustrée en août 2018, par le rejet turc de l’imposition de nouvelles sanctions contre Moscou par les Etats-Unis, à la suite de l’affaire Skripal[1].

Cependant, dans le nouvel environnement géostratégique résultant de l’intervention russe en Syrie dès le 30 septembre 2015, les relations russo-turques s’étaient, dans un premier temps, détériorées. Le 24 novembre 2015, un avion Soukhoi avait été détruit par deux avions de chasse de l’armée de l’air turque à la frontière entre la Turquie et la Syrie. Le pilote russe avait été tué. Cet événement avait d’abord fait craindre à l’OTAN une escalade. Mais quelques mois plus tard, les Alliés occidentaux se sont trouvés confrontés à une double « surprise stratégique » avec une tentative de putsch en Turquie, le 15 juillet 2016, suivie d’un rapprochement inédit entre les dirigeants russes et turcs. Cette évolution inattendue est devenue un sujet de préoccupation occidental et rend donc nécessaire une analyse des déterminants de la relation qui se tisse, pour l’heure, entre les deux pays, alors qu’une crise financière et monétaire a récemment affecté les relations entre les Etats-Unis et la Turquie.

 

Etat des lieux du débat stratégique en Turquie concernant les relations avec la Russie

Les perceptions turques

Cette volte-face turque vis-à-vis de ses Alliés transparaît à travers plusieurs déclarations du ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu qui, en août 2016, s’exprimant auprès de l’agence d’informations russe Sputnik  a indiqué que « l’Alliance atlantique est réticente à coopérer avec l’allié turc » et que « l’Occident traite la Turquie et la Russie comme des “pays de second ordre” »[2]. Certains think tanks turcs, tels que l’éminent centre Bilgesam[3] ont également favorisé le rapprochement russo-turc.

Cependant, en raison de l’extrême polarisation observée au sein de la société turque après la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, on constate que cette tendance rencontre un écho particulièrement défavorable auprès de  certains dirigeants politiques. A titre d’exemple, Kemal Kilicdaroglu, leader du parti d’opposition kémaliste, le Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP), un parti démocrate, socialiste et laïc, déplore, pour sa part, la dépendance croissante du pays vis-à-vis de la Russie, notamment en matière gazière et nucléaire[4]. De même, en dépit de son alliance avec le pouvoir, Devlet Bahceli, président du Parti d’Action nationaliste d’extrême-droite (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP), a sévèrement critiqué la Russie notamment lors des bombardements russes sur la ville syrienne d’Al-Bab, alors aux mains de l’Etat islamique : 3 soldats turcs avaient été tués et 11 blessés accidentellement dans un raid aérien mené par un Tupolev de l’armée de l’air russe le 2 février 2017[5].

Par contraste, en ce qui concerne les consortiums turcs de l’industrie d’armement, la collaboration avec l’Etat russe est en pleine expansion, comme en témoigne la participation active de Rosoboronexport, l’agence fédérale russe en charge des exportations d’armement, lors des salons biannueIs IDEF turcs (International Defence Industry Fair) à Istanbul.

 

Les points de friction dans la relation russo-turque

Le récent rapprochement russo-turc aurait pu se trouver menacé par l’assassinat de l’ambassadeur de Russie à Ankara, Andreï Karlov, par un policier turc, en décembre 2016, ainsi que par la mort de soldats turcs à Al-Bab en février 2017. Il n’en a rien été. Pourtant, de nombreux points de friction opposent depuis plusieurs années les puissances russe et turque. Par exemple, la reconnaissance du génocide arménien constitue une pierre d’achoppement entre les deux pays.

Par ailleurs, dès la première guerre de Tchétchénie en 1994, Ankara a accueilli des réfugiés tchétchènes parmi lesquels se trouvaient de nombreux opposants pourchassés par Moscou, dont l’activisme pose encore problème aujourd’hui, en raison des affiliations de certains de ces réfugiés avec des groupes djihadistes combattant à l’étranger.

Le gouvernement turc a souvent apporté son aide à des belligérants, en raison de leur appartenance ethnique et civilisationnelle – la turcité – souvent opposés à la politique étrangère menée par Moscou. Dans le conflit en Syrie, Ankara soutient des groupes armés turkmènes qui luttent contre le régime de Damas, soutenu par la Russie. En Crimée, annexée par la Russie en mars 2014, la Turquie a toujours soutenu les Tatars pro-Ukrainiens depuis leur retour de déportation en Asie centrale dans les années 1990. Dans les conflits du Caucase, la Turquie soutient l’intégrité territoriale de la Géorgie et ne reconnait donc pas – à la différence de Moscou – les indépendances de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, deux territoires sécessionnistes. Ankara a également demandé à la Géorgie le retour en Turquie des Turcs meskhètes, un peuple turc dispersé dans plusieurs  ex-républiques soviétiques[6]. Dans les conflits au Haut-Karabagh ou au Nakhitchevan, la Turquie a  apporté un soutien indéfectible à l’Azerbaïdjan alors que Moscou a soutenu les Arméniens. C’est d’ailleurs au Nakhitchevan qu’en 2009, le Conseil turcique qui rassemble les représentants de peuples turcs du Caucase et d’Asie centrale, a été établi.

En ce qui concerne l’épineuse question des Kurdes de Syrie, que combat Ankara, Moscou s’est opposé officiellement à l’intervention turque contre les YPG kurdes affiliés au PKK, tout en retirant à ces derniers une aide militaire.

A Chypre, l’éventuel projet d’Ankara de créer une base navale et d’en rétablir une autre, aérienne, à Gecitkale ( ex- Lefkoniko) sur le territoire de la République Turque de Chypre-Nord (RTCN), afin d’assoir sa domination en Méditerranée orientale, pourrait se heurter aux ambitions de la Russie qui étend, depuis une vingtaine d’années, au Sud,  son influence sur la République de Chypre, entrée dans l’Union européenne en 2004.

 

Les domaines de coopération

La coopération dans le domaine du nucléaire civil

Le 12 mai 2010,  un accord de 20 milliards de dollars a été signé entre le gouvernement turc et l’agence nucléaire d’État russe Rosatom, le leader mondial de l’enrichissement de l’uranium, portant sur la construction de la première centrale nucléaire du pays sur la côte méditerranéenne entre Antalya et Adana. C’est ainsi qu’avec l’aide la Russie, la Turquie est entrée dans l’ère du nucléaire, le 14 avril 2015, avec le lancement du chantier à Akkuyu.

L’accord de 2010 a prévu la création d’une société dont les Russes seraient propriétaires à au moins 51%. La centrale serait en activité pendant 60 ans. Le terrain serait mis à disposition gratuitement par la Turquie. La moitié de la production d’énergie serait vendue à la compagnie publique d’électricité Tetas (Turkish Electricity Trading and Contracting Company Inc) pour un prix fixe. L’Etat turc récupèrerait 20% des bénéfices.

 

Un risque de nucléarisation avec l’aide de la Russie ?

Mais dans le contexte actuel d’instabilité régionale, il n’est pas exclu que la Turquie, tout comme l’Arabie saoudite et d’autres Etats de la région, ait la tentation d’imiter l’Iran, dans une ambition commune de posséder des armes de destruction massive. Face à un tel scénario, surgit la question de savoir dans quelle mesure l’aide de la Russie à la Turquie dans le domaine du nucléaire civil pourrait évoluer et finir par s’étendre au nucléaire militaire. Les spécialistes George Perkovitch et Sinan Ülgen avaient prévenu dans leur ouvrage sur l’avenir nucléaire de la Turquie intitulé : “Turkey’s Nuclear Future ”, que « si la relation avec les Etats-Unis venait à se détériorer et les menaces régionales à s’intensifier, il ne serait pas inenvisageable que la Turquie décide de se lancer dans un programme nucléaire militaire » [7].

Or, à la suite du coup militaire de juillet 2016, la communauté internationale a justement pu constater un effritement rapide des relations américano-turques et l’intention des Etats-Unis de retirer leur stock d’armes nucléaires tactiques américaines (nucléaires (des bombes à gravité B-61) stockées en Turquie depuis plusieurs décennies.

La tentation nucléaire turque n’est donc pas un scénario à exclure même si la Turquie souligne qu’elle a ratifié le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en 1979. Elle indique qu’elle entend respecter ses engagements dans ce domaine : un accord de garanties (1981, ainsi qu’un protocole additionnel (2001), ont été signés avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).  Elle met régulièrement en avant qu’elle ne possède pas l’infrastructure adéquate ni pour enrichir l’uranium ni pour procéder au retraitement des déchets nucléaires. Elle se défend d’envisager de produire elle-même du combustible nucléaire, celui-ci devant être fourni par Rosatom en ce qui concerne la centrale d’Akkuyu.

Or, à la suite de la signature d’un accord avec le Japon en octobre 2013, pour la construction de la deuxième centrale nucléaire turque à Sinop, la Turquie aurait demandé l’inclusion d’une clause lui permettant l’enrichissement de l’uranium et l’extraction du plutonium. Ceci rendrait plausible, dans un tel cas, l’hypothèse, à plus long terme, de développement de nouvelles capacités d’enrichissement de l’uranium à des fins militaires.

 

Les interactions en mer Noire

A la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, le président Erdogan avait dénoncé avec véhémence les intentions russes de transformer la mer Noire en « lac russe »[8]. En mai 2016, il avait appelé l’OTAN à renforcer sa présence en mer Noire. Puis, on observe que la Turquie s’est mise progressivement à défendre une position antagoniste en arguant qu’une consolidation de la coopération russo-turque permettrait de réduire les tensions latentes et la volatilité de la situation géostratégique. Cette position a soulevé des inquiétudes chez les Alliés de la Turquie en raison de la montée en puissance russe en mer Noire.

En septembre 2016, le général Valeri Guerassimov, chef d’État-major des forces armées de la Fédération de Russie et vice-ministre russe de la Défense a indiqué que la flotte russe de la mer Noire était désormais plus puissante que les forces navales turques. La flotte russe de la mer Noire était désormais, selon lui, en mesure de frapper les détroits du Bosphore. Il se félicitait, à cet égard, des nouvelles acquisitions de la flotte de la mer Noire, notamment de sous-marins capables de lancer des missiles de croisières Kalibr ; de nouveaux avions et du système de missiles de défense côtière Bastion, dont le rayon d’action est de 350 km, donc jusqu’au Bosphore, désormais déployé en Crimée[9].

Dans ce contexte, les Etats-Unis sont désormais confrontés à un scénario dans lequel la Russie pourrait développer, à partir de sa flotte de la mer Noire, des bulles anti-accès et déni de zones contre les Etats-Unis et leurs Alliés en Méditerranée orientale[10]. Si cela se réalisait, l’accès au Canal de Suez, à la mer Noire et à la Méditerranée orientale serait dépendant de la puissance russe.

 

La coopération dans le domaine gazier

Le 19 novembre 2018, les présidents Poutine et Erdogan ont célébré l’achèvement de la construction de la section sous-marine du gazoduc TurkStream[11], projet dont la construction a débuté en 2017.

Signé le 10 octobre 2016, l’accord sur ce projet de gazoduc sous la mer Noire prévoyait la construction d’une première tranche d’une capacité de 15,75 milliards de mètres cubes, destinée à alimenter la Turquie en gaz russe pour ses besoins domestiques. La deuxième tranche du gazoduc, d’une capacité équivalente à la première, sera construite ultérieurement pour alimenter les pays de l’UE au Sud et au Sud-Est. Gazprom envisage de commencer à acheminer le gaz dès la fin 2019. Dans ce contexte, l’Union européenne se retrouve malgré elle dépendante de l’évolution des relations russo-turques[12].

 

La coopération en matière d’armement

En tentant de nouer des partenariats avec la Russie en matière d’armement, la Turquie suscite de nombreuses interrogations chez ses Alliés[13]. Le ministre des affaires étrangères Çavuşoğlu a estimé pour sa part que son pays aurait proposé sans succès plusieurs projets de coopération dans ce domaine à ses Alliés dans l’OTAN, mais au vu du peu d’intérêt manifesté par ces derniers, elle aurait commencé à envisager de coopérer avec la Russie en matière d’équipements de défense. En cherchant à développer par tous les moyens sa base industrielle et technologique de défense (BITD) et à réduire sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis dans ce domaine, la Turquie s’est dite prête à coopérer avec quiconque se montrerait favorable à des transferts de technologie, des investissements et une production d’armement conjoints[14].

La Turquie a signé, en septembre 2017, dans le cadre de sa nouvelle politique de rapprochement avec la Russie, un contrat portant sur la livraison du système de défense antiaérienne russe S-400 « Triumph » – le système russe le plus avancé dans ce domaine – pour ses besoins immédiats[15]. Cet événement a soulevé l’opposition des Occidentaux, attendu que ce système n’est pas interopérable avec les systèmes utilisés par l’Otan. Les premières livraisons sont toutefois prévues pour 2019.

Cette évolution constitue une source de vive inquiétude pour les Etats-Unis, partenaire important pour la Turquie dans le domaine des équipements de défense, mais aussi en ce qui concerne des projets conjoints tels que le projet d’avion multirôle F-35 Joint Strike Fighter. La volonté turque de diminuer la dépendance du pays vis-à-vis des Etats-Unis s’était déjà manifestée dès 2013 par le choix inattendu d’un constructeur chinois pour assurer ses besoins dans le domaine de la défense antimissiles. En novembre 2015, la Turquie avait cependant  renoncé à ce projet sous la pression de ses Alliés de l’Otan.

 

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Les récentes crispations dans les relations entre la Turquie et ses Alliés, notamment avec les Etats-Unis, favorisent la consolidation des liens que Russes et Turcs ont tissés. Si cette évolution se poursuit, la puissance turque continuera à s’éloigner du bloc occidental et à se redéployer dans son ancien espace ottoman tout en se projetant également vers le Caucase et vers l’Asie centrale, où elle se perçoit en protectrice des peuples turcs et en porte-drapeau de la civilisation turque. Elle changerait ainsi complètement de cap, répondant à l’appel des steppes plutôt qu’à celui de la rationalité occidentale, exactement comme le fait son nouvel allié russe en promouvant une doctrine néo-eurasiste[16] en contrepoids à l’euro-atlantisme.

 

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[1] « Moscou apprécie le refus d’Ankara de se joindre aux sanctions antirusses », Sputnik News, 14 août 2018. [https://fr.sputniknews.com/international/201808141037648838-russie-turquie-sanctions/]

[2]  “Interview of H.E. Mr. Mevlüt Çavuşoğlu to Sputnik, 18 August 2016, Ankara”, site Internet du ministère des affaires étrangères turc (mfa.gov.tr).

[3] Alexander Kornilov: “Think tanks of Turkey and Russian Foreign Policy Studies”, Bilgesam, 26 août 2015.

[4] “Turkey has surrendered to energy lobbies,’ says CHP leader Kılıçdaroğlu”, Hürriyet Daily News, 25 mars 2018.

[http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-has-surrendered-to-energy-lobbies-says-chp-leader-kilicdaroglu-129255]

[5] “MHP leader slams Russia over bombing of Turkish troops”, Anadolu Agency, 12 février 2017.https://www.aa.com.tr/en/politics/mhp-leader-slams-russia-over-bombing-of-turkish-troops/748669

[6] Cemil Dogac Ipek : « Les relations entre la Turquie et la Géorgie, un pays stratégique du Caucase du sud », TRT, 28 septembre 2017. http://www.trt.net.tr/francais/programmes/2017/09/28/les-relations-entre-la-turquie-et-la-georgie-un-pays-strategique-du-caucase-du-sud-815096

[7] “Turkey’s Nuclear Future”, Brookings Institution, mars 2015.

[8] Alexandre Lévy: « Bras de fer pour le contrôle de la mer Noire », Le Temps, 11 juillet 2016.

[https://www.letemps.ch/monde/bras-fer-controle-mer-noire]

[9] « General Staff: Russia-Turkey balance of force in Black Sea has changed over years », Agence TASS, 14 septembre 2016 (www.tass.com/defense).

[10] Jonathan Altmann : « Russian A2/AD in the Eastern Mediterranean – A growing risk », Naval War College Review, hiver 2016, Vol. 69, n° 1, p. 72-84.

[11] “Erdoğan, Putin to attend TurkStream sea portion completion ceremony”, Hürriyet Daily News, 18 novembre 2018.

http://www.hurriyetdailynews.com/erdogan-putin-to-attend-turkstream-sea-portion-completion-ceremony-138968

[12] cf. Ana Pouvreau : « L’impact stratégique des nouveaux choix énergétiques de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°783, octobre 2015.

[http://www.defnat.com]

[13] cf. Ana Pouvreau : « Vision stratégique et politique d’armement de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°813, octobre 2018. [http://www.defnat.com]

[14] “Interview of H.E. Mr. Mevlüt Çavuşoğlu to Sputnik, 18 August 2016, Ankara”, site Internet du ministère des affaires étrangères turc (www.mfa.gov.tr).

[15] Selina Sykes:  “What you need to know about Turkey’s S-400 air defence missiles”, Euronews, 15 septembre 2017.

[https://www.euronews.com/2017/09/15/s400-missile-turkey-russia-nato]

[16] « Michel Grabard : Eurasisme et néo-eurasisme : Deux idéologies de l’empire russe au XXe siècle », Lettre du Centre d’études slaves (Université de Paris IV-Sorbonne), 2004/3 p.6. [http://www.etudes-slaves.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/LCES2004_3.pdf]

 

Syrie : sommet inédit entre la France, la Turquie, la Russie et l’Allemagne

Angela MERKEL, Vladimir POUTINE, Recep Tayyip ERDOGAN et Emmanuel MACRON à Istanbul le 27 octobre.
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Samedi 27 octobre 2018, se sont réunis à Istanbul les présidents turc, français et russe, Recep Tayyip ERDOGAN, Emmanuel MACRON et Vladimir POUTINE ainsi que la chancelière allemande Angela MERKEL. Ce sommet quadrilatéral, auquel s’est joint l’émissaire des Nations Unies pour la Syrie, Staffan de MISTURA, avait pour thème l’amorce d’une solution politique en Syrie.

Dans une déclaration commune, les quatre chefs d’Etat et de gouvernement ont exprimé leur « inquiétude commune concernant les risques et les menaces du conflit pour la sécurité régionale comme pour la sécurité et la stabilité mondiale ». Ce sommet intervient afin de préserver la fragile trêve à Idlib, dernier bastion des insurgés, situé au nord-ouest du pays. Alors qu’un cessez-le-feu précaire a été négocié entre la Russie, la Turquie et la Syrie, les jihadistes entendent poursuivre le combat. En représailles, des frappes du régime ont fait sept morts vendredi 26 octobre. Pour le Président français, l’enjeu est « la stabilité en Syrie pour éviter un nouveau désastre humanitaire ».

Cette rencontre quadrilatérale est inédite s’agissant de ce conflit qui a causé la mort de plus de 360 000 personnes et engendré le départ massif de dizaines de milliers de déplacés et réfugiés. Si aucune annonce majeure n’était attendue à l’issue de ce sommet aux « attentes modestes », cette réunion est l’occasion pour les quatre dirigeants de trouver des terrains d’entente pour l’avenir du régime de Damas. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri PESKOV a d’ailleurs appelé à « harmoniser les positions ».

Moscou et Ankara occupent, avec Téhéran, le devant de la scène concernant la situation en Syrie, où ils y ont investi d’importantes ressources militaires. Le rôle de Paris et Berlin, membres du « small group » (Allemagne, Arabie saoudite, Égypte, États-Unis, France, Jordanie et Royaume- Uni) en charge de trouver une solution politique à la Syrie, est éclipsé par les actions iraniennes, turques et russes. Par le biais d’une coopération solide avec la Turquie, hôte de ce sommet, les deux principales puissances de l’Union européenne espèrent revenir au premier plan des négociations.

De fait, les quatre Etats, en réaffirmant « leur fort engagement à la souveraineté, l’indépendance, l’unité et l’intégrité territoriale de la République arabe syrienne et aux principes de la Charte des Nations Unies », soulignent « leur ferme conviction qu’il ne peut y avoir une solution militaire pour régler ce conflit ». Ils préconisent ainsi un « processus politique négocié, en rapport avec la résolution 2254 » de 2015 et insistent sur une « coordination internationale dans le but de trouver une solution crédible et durable au conflit syrien ». Les discussions ont également abordé le retour des personnes réfugiées et déplacées dans de bonnes conditions. En s’engageant à travailler conjointement dans le dessein de « créer des conditions de paix et de stabilité en Syrie », les Etats affirment « renforcer le consensus international ».

Le Président français s’était entretenu le 21 octobre avec son homologue américain, Donald TRUMP et avait, entre autres sujets, « abordé la situation en Syrie ». Les Etats-Unis et l’Iran sont les grands absents de ce sommet à la configuration exceptionnelle, qui réunit des Etats aux avis divergents sur l’avenir de Bachar al-ASSAD mais partageant l’objectif commun d’une Syrie stable.