CICR

Les nouveaux défis de l’action humanitaire dans les zones à risques

Compte rendu de la conférence éponyme prononcée par Pascal Daudin, le 15 février 2019. Les analyses décrites ci-dessous représentent les seules opinions du conférencier et n’engagent pas l’institut FMES.

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L’institut FMES a eu le plaisir de recevoir Pascal Daudin. De nationalité suisse, il est conseiller politique principal au sein de la Division de politique et de diplomatie humanitaire au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qu’il a rejoint en 1987.

Devant les adhérents de l’institut FMES, Pascal Daudin a décrit les missions du CICR, ses actions et ses méthodes d’opérations.

  • Brève histoire du CICR

Le Comité international de la Croix-Rouge est né à l’issue de la bataille de Solferino qui a opposé la France de Napoléon III à l’armée d’Autriche de François-Joseph. Cette bataille a engendré des milliers de blessés et de morts. A cette époque, Henry Dunant essaie de rencontrer Napoléon III pour améliorer ses affaires en Algérie. En visite à Solferino, il est dévasté devant l’ampleur du drame humanitaire qu’il découvre et les rassemble les blessés dans une église pour tenter de de les soigner avec l’aide des villageois. Il est considéré comme le fondateur du CICR, né en 1863. En 1864 est adoptée la première convention de Genève sur les blessés de guerre.  Son geste humanitaire débouche sur un geste normatif avec l’idée que les belligérants vont commencer à respecter un certain nombre de règles. Le CICR codifie en effet les comportements des armées au combat. Ces méthodes ne cessent d’évoluer jusqu’en 1977 avec l’adoption des Protocoles additionnels. L’un porte sur les conflits armés internes (de type guerres civiles) tandis que l’autre concerne les conflits armés internationaux.

  • Le CICR : sa mission et ses modes opératoires

Les missions du CICR :

  • Agir de manière impartiale, neutre et indépendante à la protection de la vie et de la dignité des victimes de conflits armés et d’autres situations de violence interne et leur porter assistance. Il s’agit d’avoir une justice distributive puisque toutes les personnes doivent bénéficier d’une assistance.
  • Promouvoir et renforcer le droit international et les principes humanitaires.
  • Diriger et coordonner les activités internationales conduites par le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge en situations de conflit armé et d’autres situations de violence. Dans chaque Etat, existe un organe de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge, le CICR étant l’organisation qui a la direction des opérations.

A travers ses quatre programmes principaux – protection, assistance, prévention et coopération au sein du mouvement – le CICR use des modes d’action suivants :  persuasion, substitution, soutien, mobilisation et dénonciation.

Le modèle opérationnel du CICR est basé sur le droit international humanitaire (DIH) qui donne un certain nombre de mandats et de missions. Le Comité international, dont l’action est impérativement neutre, indépendante et impartiale, doit dialoguer avec toutes les parties prenantes au conflit : Etats, armées, milices, etc. Il s’agit en l’occurrence de tous les acteurs qui sont la clé de l’accès à la population civile. Par exemple, le CICR est tenu de discuter avec les Shebabs en Somalie ou avec le Hamas à Gaza. Toutefois, l’aide humanitaire n’est pas imposée, elle doit être acceptée par les parties au conflit. A ce titre, le dialogue et le réseautage sont primordiaux tant les mouvements sont transnationaux. L’évacuation d’Alep doit son succès à des mois de dialogue du CICR avec toutes les parties dont les forces russes ayant elles aussi leur propre réseau.

Aussi, il s’agit de comprendre les dynamiques du conflit. Aucune action ne peut être menée sans comprendre quels sont les acteurs et les forces en présence. En somme, le CICR est efficace dans la durée, une fois la connaissance profonde du terrain acquise. La multidisciplinarité de la réponse apportée par le CICR conditionnera par la même son efficacité : chaque réponse est contextualisée selon les besoins et les vulnérabilités des terrains d’actions. Par exemple, une même réponse ne peut pas être apportée en Ukraine, où la majorité de la population vivant dans les villes n’a pas les mêmes capacités de résilience que la population somalienne.

  • Conflits contemporains et leurs effets

Les conflits contemporains sont divers. Ils mélangent à la fois les conflits dits de haute technologie qui effectue les guerres à distances avec une utilisation importante de drone ou bien ils sont qualifiés de très basse technologie avec l’utilisation de kalachnikovs datant des années 1940.

  • Environnement politique de l’action humanitaire

Le CICR est actuellement déployé dans 80 pays. Si tous ces pays ne sont pas en guerre, la présence du CICR s’explique pour différentes raisons. En Amérique latine par exemple, les gangs armés mènent des combats similaires à ceux menés durant un conflit armé.  Le Salvador est en l’illustration parfaite puisqu’il représente le pays dont le taux de mortalité par arme est le plus élevé au monde. Pourtant, personne ne parle de conflit au Salvador.

Il apparait difficile de faire un portrait global des crises actuelles. Le CICR agit dans l’urgence mais également dans la durée, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’Etats fragiles à la gouvernance faible. En Somalie, le Comité est présent depuis 25 ans et est obligé de traiter les urgences tout en travaillant sur le long terme pour maintenir un semblant de service.

Aussi, la distinction entre combattants et non combattants de plus en plus difficile à établir.

La caractérisation du champ de bataille est aujourd’hui obsolète s’agissant des conflits contemporains. En effet, la guerre se fait dans n’importe quel environnement et peut être continue ou par intermittence. La concentration de la population dans les villes engendre l’augmentation des affrontements en milieux urbains: à l’avenir, 80% des conflits se dérouleront en ville. Le Niger et le Mali sont paradoxalement des exceptions.

Les conflits contemporains connaissent également un fort taux d’interventions étrangères, sous l’égide de l’ONU ou de manière autonome. Ainsi, la France est présente au Sahel tandis que l’ONU est déployée en Irak ou en Afghanistan.

Actuellement, les conflits sont complexes tant ils sont transnationaux – et pas forcément internationaux. Ils sont connectés entre eux et ces mouvements traversent les frontières. A titre d’exemple, le conflit au Sahel renvoie à une nébuleuse entre le Cameroun, le Nord du Nigéria, le Mali, le Niger, la Mauritanie le Sud de la Tunisie et de l’Algérie.

Les interventions étrangères mènent des opérations dites contre le terrorisme. Pour Pascal Daudin, il s’agit d’une façon de faire la guerre sans la nommer avec, en l’occurrence, une utilisation massive de drones. Il prévient que toutes les opérations dites anti terroristes peuvent également créer des abus de droits avec des actions se situant en dehors du cadre légal. Toutefois, à l’ONU, le terme terrorisme n’a jamais été désigné à l’échelle internationale étant donné qu’il n’a jamais fait l’objet d’un consensus.

Pendant très longtemps on a pensé que les conflits étaient d’ordres économiques et stratégiques. Dorénavant, leurs motifs sont idéologiques, ethniques ou religieux. Les multiples mouvements étant très différents, ils sont parfois indéchiffrables.

  • Méthode d’intervention sur un théâtre d’opération et capacités du CICR

Il est relativement rare d’arriver avant le début d’un conflit sans contacts ni sans détenir des connaissances sur le pays. La connaissance du tissu politique et social est essentielle.

Quand il s’agit d’un conflit armé interne, le CICR est obligé de faire une note de service aux Etats d’intervention. Les Etats sont tenus de l’accepter mais ils peuvent refuser. En définitive, le CICR est garant du droit international humanitaire. Il ne fait donc pas d’activités clandestines comme traverser des frontières sans en informer le gouvernement. Pascal Daudin confie que cette raison est la source de désaccord du CICR avec Médecins sans Frontières (MSF), adeptes du cross borders en Syrie notamment.

De plus, le CICR est tenu à la confidentialité et ne récolte pas du renseignement au profit des militaires, pour des raisons éthiques mais également pour protéger ses intervenants. Le comité est soucieux de sa perception vis-à-vis des populations et opère un monitoring important sur les réseaux sociaux pour savoir ce qu’il est dit sur lui.

Le CICR travaille cependant en étroite collaboration avec les armées et participe à la formation de nombreux responsables militaires. D’ailleurs, une partie des normes promues ont été imaginées et conçues avec des militaires. Ces 15 dernières années, le dialogue entre les deux entités – armées et CICR – a connu une amélioration. Si la coopération se poursuit sur le terrain avec les différentes armées, les deux entités ont des missions très distinctes.

S’agissant des divers acteurs humanitaires et des ONG, Pascal Daudin précise que le CICR n’est pas le gendarme de l’aide humanitaire. D’ailleurs, le milieu humanitaire connait une prolifération des acteurs avec l’apparition d’ONG inconnues du grand public créées pour des besoins spécifiques. Le conférencier regrette cette approche clientéliste et distinguer l’efficacité et la pertinence. En effet, des ONG dites clientélistes remettent en cause le modèle global et la philosophie défendue par le CICR. le Comité international interprète de manière très stricte les principes humanitaires et travaille en étroite collaboration avec l’ONU mais il n’est pas garant du respect par tous les acteurs agissant dans le domaine humanitaire.

  • Financement du CICR

Le CICR est principalement financé par les Etats parties à la Convention de Genève. Environ une soixantaine d’Etat participe au financement en fonction de leurs capacités. Parmi eux, les Etats-Unis, la Suisse et l’Union européenne dont majoritairement la France, l’Allemagne, la Suède et les Pays-Bas.

Les règles de financement strictes. L’argent attribué pour un pays ou une région implique que le CICR rende des comptes sur l’utilisation de ces fonds. Toutefois, la somme n’est pas attachée à des directives politiques.

Ces dernières années, le CICR fait face à un problème émergent : les régimes restrictifs et la criminalisation de l’aide : La lutte contre le terrorisme a tendance à pousser les Etats à considérer que l’aide humanitaire est synonyme de soutien au terrorisme . Ce phénomène est un réel problème qui attaque le cœur même de l’humanitaire, certaines populations civiles étant privées d’aides humanitaires.

  • Le CICR et les migrations

La migration pas le cœur de métier du CICR. Toutefois, l’organisation essaie de protéger les migrants dans les situations de conflits, notamment dans les régions du Sahel actuellement. Elle effectue également un travail de tracing avec l’enregistrement des migrants afin qu’ils puissent se retrouver. Aussi, ses missions concernent le foreign seek qui renvoie à identifier les migrants décédés en mer ou sur la route. S’agissant des migrants, les Croix-Rouges nationales qui décident ou non d’agir dans ce domaine dans les pays d’accueil. De fait, la Croix-Rouge française y travaille sans obligation mais sur une base humanitaire. Pascal Daudin confie que la Croix-Rouge hongroise ne le ferait peut-être pas.

En somme, les migrants sont une préoccupation pour le CICR mais elle n’est pas une organisation dédiée à leur protection à l’instar du Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR).

 

Retrouvez l’intégralité de la conférence sur notre chaîne Youtube.

 

28ème SMHES – Genève, le désarmement à l’épreuve des réalités

Le septième séminaire de la 28ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) a conduit les auditeurs à Genève les 11 et 12 avril 2018, à la rencontre des institutions internationales.

Ce séjour aura été marqué par l’accueil exceptionnel réservé par la mission permanente de la France auprès de la Conférence du désarmement à Genève, en particulier par madame Alice Guitton, qui occupe depuis le 1er août 2015 les fonctions d’ambassadeur, représentante permanente de la République française à la Conférence du désarmement à Genève.

 

Après avoir bénéficié de la part de l’ambassadeur d’un point de situation très complet sur le désarmement nucléaire et ses enjeux pour la crédibilité de la politique de dissuasion nationale, les auditeurs ont été autorisés à assister aux débats menés au sein du groupe gouvernemental d’experts sur les systèmes d’armes létales autonomes. La mise en service attendue des Lethal Autonomous Weapon Systems (LAWS) interroge sur leur capacité à respecter l’esprit du droit international humanitaire, qui repose sur la capacité militaire à distinguer entre les objectifs civils et militaires, entres les personnes civiles et les forces armées. Sur initiative française, cette catégorie d’armes est depuis 2013 à l’ordre du jour de la Conférence du désarmement afin d’étudier les conditions de leur interdiction ou de la limitation de leur emploi. Une représentante de l’organisation non-gouvernementale article 36 basée au Royaume-Uni a exposé aux auditeurs les inquiétudes de son organisation face à des systèmes qui s’affranchiraient de tout contrôle humain, ce qui a permis un passionnant débat technique animé par les auditeurs issus du ministère des armées et des industries liées au monde de la Défense.

Cette première journée du 11 avril 2018 avait débuté par deux conférences données à l’humanitarium du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Pascal Daudin, conseiller à la direction du droit international et des politiques humanitaires, a tout d’abord présenté le CIRC et ses activités, en particulier celles induites par les conflits de longue durée, avant que Brian McQuinn, chercheur diplômé de l’université d’Oxford, expose avec beaucoup d’enthousiasme la sociologie des groupes armés non étatiques. Ces groupes dont le nombre explose depuis quelques années[1] sont devenu des interlocuteurs incontournables du CICR, et les recherches de Brain McQuinn sont essentielles afin de permettre au CICR d’agir en sécurité au profit des civils, premières victimes des conflits du XXIème siècle.

La journée du 12 avril 2018 était organisée par le service de l’information de l’Office des Nations Unis à Genève (ONUG). Cette première dans l’histoire des SMHES a conduit les auditeurs dans les murs du Palais des Nations, érigé dans les années 30 pour accueillir les délégations de la Société des Nations. Rhéal Leblanc, chef de la section de la presse et des relations externes de l’Office des Nations Unies à Genève, a détaillé l’organisation, le rôle et les activités de la deuxième plus grande emprise des Nations Unies après New-York. Situé au cœur de la « Genève internationale », le Palais des Nations accueille chaque année près de 10  000 réunions organisées par la cinquantaine d’organismes, de bureaux et d’agences spécialisées présentes à Genève. Ce sont ainsi plus de 14 000 personnes[2] qui œuvrent tous les jours pour « léguer à [leurs] enfants un monde guidé par les valeurs consacrées dans la Charte des Nations Unies : la paix, la justice, le respect, les droits de l’homme, la tolérance et la solidarité »[3].

La thématique retenue pour les travaux de la 28ème SMHES a conduit à privilégier une rencontre avec un représentant de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). L’économiste Antipas Touatam Guendergue a présenté les grandes missions de la CNUCED, en insistant sur le rôle essentiel de cet organisme pour faciliter le développement des « pays les moins avancés » et éviter ainsi l’émergence d’Etats faillis, terreau des organismes mafieux ou terroristes.

Afin d’introduire le séminaire de mai consacré au domaine aérospatial et au monde des satellites, les auditeurs se sont rendus en début d’après-midi au siège de l’Union internationale des télécommunications (UIT). Héritière de l’Union télégraphique internationale fondée à Paris en 1865, l’UIT est organisée en trois secteurs. Le secteur des radiocommunications gère le spectre des fréquences électromagnétiques et les orbites des satellites, tandis que le secteur de la normalisation établit des centaines de normes sans lesquelles les échanges d’information seraient aujourd’hui impossibles.

Plutôt que de dérouler une présentation magistrale préparée pour les étudiants qu’il pensait accueillir, Hani Eskandar s’est concentré sur le troisième secteur de l’UIT, dédié au développement des télécommunications et, en lien avec la CNUCED, à l’accueil des « pays les moins avancés » dans le monde de la téléphonie 5G, du Big Data, des objets connectés et de l’Intelligence artificielle. Au fil des discussions, cet expert des nouvelles technologies, usant autant de la langue française que d’un sabir technique anglosaxon, s’est lancé dans une tentative d’explication du fonctionnement des blockchains illustrée par de multiples exemples, issues du monde financier comme du monde agroalimentaire (« from farm to fork »), sans doute un des meilleurs souvenirs de ce séminaire.

La journée devait s’achever par un passage au siège de l’Organisation mondiale du commerce, où Pierre Latrille aurait évoqué les derniers rebondissements de la guerre commerciale ouverte entre les Etats-Unis et la Chine, mais les mouvements sociaux et l’annulation du dernier TER vers la métropole ont conduit à annuler cette dernière étape du séjour genevois.

Les auditeurs retiendront certainement de leur passage dans la « capitale de la paix » l’image de cette chaise brisée (Broken Chair), symbole du refus de la violence armée contre les civils. Imaginée pour convaincre les Etats d’interdire les mines antipersonnel puis les armes à sous-munitions, cette œuvre d’art de Daniel Berset incarne désormais « le cri désespéré des populations civiles meurtries par les guerres ». Ce rêve de paix aura marqué les deux jours passés à Genève, alors que les médias rapportaient les crimes contre l’humanité commis en Syrie et les déclarations belliqueuses de dirigeants occidentaux.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

 

[1] les groupes qui se sont déclarés sur les réseaux sociaux dans les six dernières années sont plus nombreux que ceux nés dans les six décades précédentes.

[2] Dont les membres des 176 missions permanentes accréditées auprès de l’ONUG.

[3] Discours du Secrétaire général António Guterres, prononcé à l’occasion de sa prestation de serment.