Arménie

La commémoration du génocide arménien provoque la colère d’Ankara


Mémorial du génocide arménien à Erevan, avril 2015.
Tous droits réservés.

Plus de cent ans après le génocide arménien de 1915, son souvenir et sa commémoration provoquent toujours une réaction exacerbée de la Turquie. Jeudi 11 avril, le décret n° 2019-291 a ainsi confirmé la volonté et la promesse de campagne du président Emmanuel Macron de consacrer la journée du 24 avril à la commémoration du génocide arménien. Une cérémonie sera organisée à Paris, une « cérémonie analogue » pouvant être organisée dans chaque département « à l’initiative du préfet ». La France, qui abrite la troisième communauté d’Arméniens, a reconnu publiquement le génocide arménien en 2001. La commémoration de cet événement marquant du XXème siècle s’inscrit donc dans une dimension mémorielle.

Après publication du décret, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a condamné cette commémoration du 24 avril et a déclaré : « L’attitude de la France, qui est loin d’être amicale, aura inévitablement un impact négatif sur ses relations avec la Turquie ». Les ministres turcs de la Défense et des Affaires étrangères se sont également entretenus par téléphone avec leurs homologues français.

Ankara a également critiqué l’adoption par la Chambre des députés italiens d’une motion appelant le gouvernement à « reconnaitre officiellement le génocide arménien et à lui donner une résonance internationale ». Les députés italiens ont approuvé cette motion par 382 voix et 43 abstentions. Le parlement italien avait déjà reconnu le génocide en 2000 mais cette démarche entend donner une reconnaissance plus officielle. Le ministre turc des Affaires étrangères a vivement blâmé cette volonté de reconnaissance : « Ce n’est pas surprenant que cette motion ait été rédigée par La Ligue, le parti dirigé par Matteo Salvini, qui est engagé dans une opération de sabotage des relations entre la Turquie et l’Italie ». Le président turc a quant à lui « fermement condamné la motion proposée par le Parlement italien sur les événements de 1915 ». Le président du Parlement turc Mustafa Sentop a également fustigé la décision italienne : « Cette décision, qui n’a aucune base juridique et qui ne s’appuie que sur des allégations sans fondements, qui est loin du sérieux que demande la fonction étatique, et dont le seul objectif est politicien, ne peut avoir autre conséquence que politiser l’Histoire ».

Les relations entre Turcs et Arméniens sont conflictuelles et remontent à l’époque de l’Empire ottoman, période durant laquelle la population arménienne faisait partie de l’empire. Après sa défaite contre l’empire russe en 1878, la « Sublime Porte » accuse les Arméniens d’avoir pactisé avec l’ennemi. S’en suivent des massacres qui ont causé la mort de 250 000 Arméniens. Quelques décennies plus tard, à l’issue de la révolution des Jeunes Turcs en 1908, basée sur le nationalisme turc et la xénophobie, des massacres sont de nouveau orchestrés à l’encontre de la population arménienne, « ennemie de l’intérieur ». Enfin, durant la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman s’est engagé aux côtés de l’Allemagne et a mis en œuvre dès 1915 une véritable politique de destruction à l’encontre des Arméniens qui a reposé sur la déportation et l’extermination. La date du 24 avril correspond ainsi à la rafle et la déportation de plus de 650 notables arméniens en 1915 de Constantinople vers l’est de l’empire.

Si la Turquie admet qu’un grand nombre d’Arméniens ont été tués par les Turcs, elle inscrit ces morts dans le cadre d’une guerre civile et a toujours contesté l’idée d’une volonté systématique d’exterminer les personnes d’origine arménienne. Pourtant, Erevan estime à 1,5 million le nombre d’Arméniens ayant perdu la vie entre 1915 et 1917. Ce génocide, que le pape François a qualifié de « premier génocide du XXème siècle » en 2015, a engendré la disparition des deux tiers de la population arménienne.

Des décennies après ces massacres, la question arménienne empoisonne les relations de la Turquie avec le reste des nations et fragilise son dossier d’adhésion à l’Union européenne. Dès 1965, des Etats ont commencé à reconnaitre ce génocide, à commencer par l’Uruguay. En 1985, l’Organisation des Nations unies adopte un rapport évoquant le génocide. Elle est suivie deux ans plus tard – date à laquelle la Turquie réclame son adhésion – par l’Union européenne.

Le Haut-Karabagh, un « conflit gelé » oublié

Les représentants de l’OSCE, du Groupe de Minsk, d’Arménie et d’Azerbaïdjan. A Paris, le 16 janvier 2019. Tous droits réservés.

Le 16 janvier 2019, la France a accueilli des consultations ministérielles entre Azerbaïdjan et Arménie sur le conflit non-résolu du Haut-Karabagh. Il s’agit de la quatrième réunion entre les deux pays depuis la « révolution de velours » du printemps 2018 qui a engendré un changement de gouvernement en Arménie.

Le Haut-Karabagh est un territoire enclavé. Région peuplée majoritairement d’Arméniens, elle appartient officiellement à l’Azerbaïdjan, malgré sa proclamation d’indépendance en 1991 à la chute de l’Union soviétique. Le cessez-le-feu signé en mai 1994 entre les trois parties – Arménie, Azerbaïdjan et Haut Karabagh – n’a pas débouché sur un règlement politique, conduisant à une impasse diplomatique.

De type « 3+2 », cette rencontre a réuni d’une part le représentant de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) et le Groupe de Minsk – où la France, la Russie et les Etats-Unis se partagent la co-présidence. D’autre part, Elmar MAMMADYAROV, ministre des Affaires étrangères de l’Azerbaïdjan et Zohrab MNATSAKNYAN, ministre des Affaires étrangères par intérim d’Arménie étaient présents. Le groupe de Minsk, créée en 1992 à l’initiative de l’OSCE, est l’organe international chargé de faciliter les négociations entre les deux parties.

Les ministres se sont accordés sur la « nécessité de prendre des mesures concrètes pour préparer leurs populations à la paix » et de discuter d’une coopération économique. Les coprésidents du groupe de Minsk de l’OSCE – Igor POPOV pour la Russie, Stéphane VISCONTI pour la France et Andrew SCHOFER pour les États-Unis – ont publié une déclaration à l’issue de la rencontre. Alors que « les participants ont remercié les ministres des efforts constants déployés par les parties pour maintenir un environnement propice à des négociations intensives axées sur les résultats », ils annoncent que « les ministres ont examiné un large éventail de questions liées au règlement du conflit du Haut-Karabagh et ont convenu de la nécessité de prendre des mesures concrètes pour préparer les populations à la paix ».

Jean-Baptiste LEMOYNE, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, a « salué les résultats de ces consultations qui ont permis de poursuivre le dialogue constructif engagé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ». Avec ses partenaires russe et américain, la France assure qu’elle « continuera à jouer pleinement son rôle de médiateur impartial en vue de parvenir à une solution négociée à ce conflit et ce, au bénéfice de la stabilité et de la prospérité de la région ». Quant au Groupe de Minsk, il prévoit de rencontrer les dirigeants arméniens et azerbaïdjanais et espère un sommet destiné à « donner une impulsion forte à la dynamique des négociations ». Il souligne également « l’importance d’éventuelles initiatives mutuellement bénéfiques conçues pour exploiter le potentiel économique de la région ».

Le dossier du Haut-Karabagh cristallise les tensions et les jeux d’alliances. La Russie entretient un rôle ambigu : historiquement proche de l’Arménie, elle a vendu des armes à l’Azerbaïdjan. La Turquie est l’alliée de l’Azerbaïdjan, dans une logique de panturquisme, d’hostilité à l’Arménie et de concurrence avec l’Iran. Téhéran soutient l’Arménie, en raison notamment des difficultés que le pays entretient avec sa propre minorité azérie. Israël, à l’instar de la Turquie, est pour sa part, un soutien à l’Azerbaïdjan, en réaction aux liens entre l’Iran et l’Arménie.