armement

EDEX 2018 : Premier salon de l’armement en Egypte

 

Le président égyptien Abdel Fattah AL-SISSI au salon EDEX 2018, le 3 décembre 2018.
Tous droits réservés.

Le président égyptien Abdel Fattah AL-SISSI a inauguré, lundi 3 décembre 2018, au Caire, EDEX 2018, le premier salon de l’armement organisé en Egypte. D’une durée de 3 jours, cet événement de grande ampleur a pour dessein de participer au rayonnement de l’Egypte sur la scène internationale. Le ministre égyptien de la Production militaire, Mohamed AL-ASSAR a déclaré aux journalistes que « ce salon renvoie à la force du pays » et qu’une telle démonstration est destinée aux « partenaires occidentaux pour les inciter à produire du matériel militaire en Egypte ».

L’Egypte est la première puissance militaire d’Afrique et l’une des premières puissances militaires de la région moyen-orientale. Les Etats-Unis comptent le plus grand nombre d’entreprises étrangères représentées. Près de 40 délégations et plus de 400 entreprises participent à ce salon.

Florence PARLY, ministre française des Armées, était aux côtés du président égyptien AL-SISSI lors de l’inauguration, lundi 3 décembre. Parmi les entreprises françaises présentes, se trouvent les grands groupes français tels que Dassault Aviation, Airbus, Naval Group ou encore MBDA. De plus petites entreprises étaient également présentes, à l’instar de Sterela, entreprise toulousaine spécialisée dans la fabrication de cibles pour les entrainements à tirs réels.

L’Egypte représente un marché important pour la France. La coopération militaire entre Le Caire et Paris s’est renforcée depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah AL-SISSI en juin 2014. Les ventes françaises ont permis à l’armée égyptienne de moderniser son arsenal, l’Egypte étant un partenaire de la France dans la lutte antiterroriste. Près de 6 milliards d’euros de contrat d’armement ont été conclus depuis 2015. De nombreuses unités de construction française (Naval Group) ont renforcé l’ordre de bataille naval égyptien. Outre les deux bâtiments de projection de type Mistral Gamal Abdel Nasser et Anouar el-Sadate acquis par Le Caire en 2016, la marine égyptienne compte dans ses rangs la frégate de type FREMM Tahya Misr, livrée le 23 juin 2015 et la corvette de type Gowind El Fateh. Les trois autres corvettes du programme seront construites en Egypte, répondant aux vœux de Mohamed AL-ASSAR. Selon un rapport publié par le ministère des Armées, la région du Moyen-Orient a représenté plus de 60% des exportations de systèmes d’armements français pour l’année 2017 (3,9 milliards d’euros).

Une étude de l’institut de recherche suédois Sipri a démontré que les ventes d’armes au Moyen-Orient ont doublé ces dix dernières années. Durant la période 2013-2017, la région représente environ 32% des importations mondiales. Le marché est dominé par les Etats-Unis, suivis de la Russie et de la France.

La présence française au salon EDEX 2018 a alerté les organisations des droits de l’homme internationales qui accusent le régime du président SISSI d’utiliser ces armements contre des civils pour réprimer les opposants et les activistes politiques. Paris est régulièrement interpellé par des ONG telles qu’Amnesty International ou la Fondation Internationale de la Ligue des droits de l’homme sur ses ventes d’armes à l’Egypte. L’Egypte et la France réfutent ces accusations. Pour Jean-Jacques BRIDEY, président de la commission de la défense à l’Assemblée nationale et présent au Caire, « l’Egypte est un partenaire stratégique pour la France » et ces matériels ne sont pas « des matériels de répression contre la population civile ».

Les déterminants de la relation Russie-Turquie – par Ana Pouvreau

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le Président russe Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan – Tous droits réservés.

 

Dans la défense du flanc sud-est de l’Alliance atlantique, la Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, a constitué, pendant la guerre froide, un rempart permettant d’endiguer l’expansion de l’Union soviétique, tel que le préconisait la doctrine Truman dite du « containment » (1947). Dès l’effondrement du bloc soviétique en 1991, un rapprochement turc avec la puissance russe a été amorcé, notamment en matière économique, conduisant la Russie à devenir le premier partenaire commercial de la Turquie à partir de 2008. La Turquie est, pour sa part, devenue le 3ème partenaire commercial de la Russie derrière la Chine et l’Allemagne. A titre d’exemple, 60% de ses importations de gaz proviennent de Moscou. Cette consolidation des relations russo-turques a récemment été illustrée en août 2018, par le rejet turc de l’imposition de nouvelles sanctions contre Moscou par les Etats-Unis, à la suite de l’affaire Skripal[1].

Cependant, dans le nouvel environnement géostratégique résultant de l’intervention russe en Syrie dès le 30 septembre 2015, les relations russo-turques s’étaient, dans un premier temps, détériorées. Le 24 novembre 2015, un avion Soukhoi avait été détruit par deux avions de chasse de l’armée de l’air turque à la frontière entre la Turquie et la Syrie. Le pilote russe avait été tué. Cet événement avait d’abord fait craindre à l’OTAN une escalade. Mais quelques mois plus tard, les Alliés occidentaux se sont trouvés confrontés à une double « surprise stratégique » avec une tentative de putsch en Turquie, le 15 juillet 2016, suivie d’un rapprochement inédit entre les dirigeants russes et turcs. Cette évolution inattendue est devenue un sujet de préoccupation occidental et rend donc nécessaire une analyse des déterminants de la relation qui se tisse, pour l’heure, entre les deux pays, alors qu’une crise financière et monétaire a récemment affecté les relations entre les Etats-Unis et la Turquie.

 

Etat des lieux du débat stratégique en Turquie concernant les relations avec la Russie

Les perceptions turques

Cette volte-face turque vis-à-vis de ses Alliés transparaît à travers plusieurs déclarations du ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu qui, en août 2016, s’exprimant auprès de l’agence d’informations russe Sputnik  a indiqué que « l’Alliance atlantique est réticente à coopérer avec l’allié turc » et que « l’Occident traite la Turquie et la Russie comme des “pays de second ordre” »[2]. Certains think tanks turcs, tels que l’éminent centre Bilgesam[3] ont également favorisé le rapprochement russo-turc.

Cependant, en raison de l’extrême polarisation observée au sein de la société turque après la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, on constate que cette tendance rencontre un écho particulièrement défavorable auprès de  certains dirigeants politiques. A titre d’exemple, Kemal Kilicdaroglu, leader du parti d’opposition kémaliste, le Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP), un parti démocrate, socialiste et laïc, déplore, pour sa part, la dépendance croissante du pays vis-à-vis de la Russie, notamment en matière gazière et nucléaire[4]. De même, en dépit de son alliance avec le pouvoir, Devlet Bahceli, président du Parti d’Action nationaliste d’extrême-droite (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP), a sévèrement critiqué la Russie notamment lors des bombardements russes sur la ville syrienne d’Al-Bab, alors aux mains de l’Etat islamique : 3 soldats turcs avaient été tués et 11 blessés accidentellement dans un raid aérien mené par un Tupolev de l’armée de l’air russe le 2 février 2017[5].

Par contraste, en ce qui concerne les consortiums turcs de l’industrie d’armement, la collaboration avec l’Etat russe est en pleine expansion, comme en témoigne la participation active de Rosoboronexport, l’agence fédérale russe en charge des exportations d’armement, lors des salons biannueIs IDEF turcs (International Defence Industry Fair) à Istanbul.

 

Les points de friction dans la relation russo-turque

Le récent rapprochement russo-turc aurait pu se trouver menacé par l’assassinat de l’ambassadeur de Russie à Ankara, Andreï Karlov, par un policier turc, en décembre 2016, ainsi que par la mort de soldats turcs à Al-Bab en février 2017. Il n’en a rien été. Pourtant, de nombreux points de friction opposent depuis plusieurs années les puissances russe et turque. Par exemple, la reconnaissance du génocide arménien constitue une pierre d’achoppement entre les deux pays.

Par ailleurs, dès la première guerre de Tchétchénie en 1994, Ankara a accueilli des réfugiés tchétchènes parmi lesquels se trouvaient de nombreux opposants pourchassés par Moscou, dont l’activisme pose encore problème aujourd’hui, en raison des affiliations de certains de ces réfugiés avec des groupes djihadistes combattant à l’étranger.

Le gouvernement turc a souvent apporté son aide à des belligérants, en raison de leur appartenance ethnique et civilisationnelle – la turcité – souvent opposés à la politique étrangère menée par Moscou. Dans le conflit en Syrie, Ankara soutient des groupes armés turkmènes qui luttent contre le régime de Damas, soutenu par la Russie. En Crimée, annexée par la Russie en mars 2014, la Turquie a toujours soutenu les Tatars pro-Ukrainiens depuis leur retour de déportation en Asie centrale dans les années 1990. Dans les conflits du Caucase, la Turquie soutient l’intégrité territoriale de la Géorgie et ne reconnait donc pas – à la différence de Moscou – les indépendances de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, deux territoires sécessionnistes. Ankara a également demandé à la Géorgie le retour en Turquie des Turcs meskhètes, un peuple turc dispersé dans plusieurs  ex-républiques soviétiques[6]. Dans les conflits au Haut-Karabagh ou au Nakhitchevan, la Turquie a  apporté un soutien indéfectible à l’Azerbaïdjan alors que Moscou a soutenu les Arméniens. C’est d’ailleurs au Nakhitchevan qu’en 2009, le Conseil turcique qui rassemble les représentants de peuples turcs du Caucase et d’Asie centrale, a été établi.

En ce qui concerne l’épineuse question des Kurdes de Syrie, que combat Ankara, Moscou s’est opposé officiellement à l’intervention turque contre les YPG kurdes affiliés au PKK, tout en retirant à ces derniers une aide militaire.

A Chypre, l’éventuel projet d’Ankara de créer une base navale et d’en rétablir une autre, aérienne, à Gecitkale ( ex- Lefkoniko) sur le territoire de la République Turque de Chypre-Nord (RTCN), afin d’assoir sa domination en Méditerranée orientale, pourrait se heurter aux ambitions de la Russie qui étend, depuis une vingtaine d’années, au Sud,  son influence sur la République de Chypre, entrée dans l’Union européenne en 2004.

 

Les domaines de coopération

La coopération dans le domaine du nucléaire civil

Le 12 mai 2010,  un accord de 20 milliards de dollars a été signé entre le gouvernement turc et l’agence nucléaire d’État russe Rosatom, le leader mondial de l’enrichissement de l’uranium, portant sur la construction de la première centrale nucléaire du pays sur la côte méditerranéenne entre Antalya et Adana. C’est ainsi qu’avec l’aide la Russie, la Turquie est entrée dans l’ère du nucléaire, le 14 avril 2015, avec le lancement du chantier à Akkuyu.

L’accord de 2010 a prévu la création d’une société dont les Russes seraient propriétaires à au moins 51%. La centrale serait en activité pendant 60 ans. Le terrain serait mis à disposition gratuitement par la Turquie. La moitié de la production d’énergie serait vendue à la compagnie publique d’électricité Tetas (Turkish Electricity Trading and Contracting Company Inc) pour un prix fixe. L’Etat turc récupèrerait 20% des bénéfices.

 

Un risque de nucléarisation avec l’aide de la Russie ?

Mais dans le contexte actuel d’instabilité régionale, il n’est pas exclu que la Turquie, tout comme l’Arabie saoudite et d’autres Etats de la région, ait la tentation d’imiter l’Iran, dans une ambition commune de posséder des armes de destruction massive. Face à un tel scénario, surgit la question de savoir dans quelle mesure l’aide de la Russie à la Turquie dans le domaine du nucléaire civil pourrait évoluer et finir par s’étendre au nucléaire militaire. Les spécialistes George Perkovitch et Sinan Ülgen avaient prévenu dans leur ouvrage sur l’avenir nucléaire de la Turquie intitulé : “Turkey’s Nuclear Future ”, que « si la relation avec les Etats-Unis venait à se détériorer et les menaces régionales à s’intensifier, il ne serait pas inenvisageable que la Turquie décide de se lancer dans un programme nucléaire militaire » [7].

Or, à la suite du coup militaire de juillet 2016, la communauté internationale a justement pu constater un effritement rapide des relations américano-turques et l’intention des Etats-Unis de retirer leur stock d’armes nucléaires tactiques américaines (nucléaires (des bombes à gravité B-61) stockées en Turquie depuis plusieurs décennies.

La tentation nucléaire turque n’est donc pas un scénario à exclure même si la Turquie souligne qu’elle a ratifié le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en 1979. Elle indique qu’elle entend respecter ses engagements dans ce domaine : un accord de garanties (1981, ainsi qu’un protocole additionnel (2001), ont été signés avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).  Elle met régulièrement en avant qu’elle ne possède pas l’infrastructure adéquate ni pour enrichir l’uranium ni pour procéder au retraitement des déchets nucléaires. Elle se défend d’envisager de produire elle-même du combustible nucléaire, celui-ci devant être fourni par Rosatom en ce qui concerne la centrale d’Akkuyu.

Or, à la suite de la signature d’un accord avec le Japon en octobre 2013, pour la construction de la deuxième centrale nucléaire turque à Sinop, la Turquie aurait demandé l’inclusion d’une clause lui permettant l’enrichissement de l’uranium et l’extraction du plutonium. Ceci rendrait plausible, dans un tel cas, l’hypothèse, à plus long terme, de développement de nouvelles capacités d’enrichissement de l’uranium à des fins militaires.

 

Les interactions en mer Noire

A la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, le président Erdogan avait dénoncé avec véhémence les intentions russes de transformer la mer Noire en « lac russe »[8]. En mai 2016, il avait appelé l’OTAN à renforcer sa présence en mer Noire. Puis, on observe que la Turquie s’est mise progressivement à défendre une position antagoniste en arguant qu’une consolidation de la coopération russo-turque permettrait de réduire les tensions latentes et la volatilité de la situation géostratégique. Cette position a soulevé des inquiétudes chez les Alliés de la Turquie en raison de la montée en puissance russe en mer Noire.

En septembre 2016, le général Valeri Guerassimov, chef d’État-major des forces armées de la Fédération de Russie et vice-ministre russe de la Défense a indiqué que la flotte russe de la mer Noire était désormais plus puissante que les forces navales turques. La flotte russe de la mer Noire était désormais, selon lui, en mesure de frapper les détroits du Bosphore. Il se félicitait, à cet égard, des nouvelles acquisitions de la flotte de la mer Noire, notamment de sous-marins capables de lancer des missiles de croisières Kalibr ; de nouveaux avions et du système de missiles de défense côtière Bastion, dont le rayon d’action est de 350 km, donc jusqu’au Bosphore, désormais déployé en Crimée[9].

Dans ce contexte, les Etats-Unis sont désormais confrontés à un scénario dans lequel la Russie pourrait développer, à partir de sa flotte de la mer Noire, des bulles anti-accès et déni de zones contre les Etats-Unis et leurs Alliés en Méditerranée orientale[10]. Si cela se réalisait, l’accès au Canal de Suez, à la mer Noire et à la Méditerranée orientale serait dépendant de la puissance russe.

 

La coopération dans le domaine gazier

Le 19 novembre 2018, les présidents Poutine et Erdogan ont célébré l’achèvement de la construction de la section sous-marine du gazoduc TurkStream[11], projet dont la construction a débuté en 2017.

Signé le 10 octobre 2016, l’accord sur ce projet de gazoduc sous la mer Noire prévoyait la construction d’une première tranche d’une capacité de 15,75 milliards de mètres cubes, destinée à alimenter la Turquie en gaz russe pour ses besoins domestiques. La deuxième tranche du gazoduc, d’une capacité équivalente à la première, sera construite ultérieurement pour alimenter les pays de l’UE au Sud et au Sud-Est. Gazprom envisage de commencer à acheminer le gaz dès la fin 2019. Dans ce contexte, l’Union européenne se retrouve malgré elle dépendante de l’évolution des relations russo-turques[12].

 

La coopération en matière d’armement

En tentant de nouer des partenariats avec la Russie en matière d’armement, la Turquie suscite de nombreuses interrogations chez ses Alliés[13]. Le ministre des affaires étrangères Çavuşoğlu a estimé pour sa part que son pays aurait proposé sans succès plusieurs projets de coopération dans ce domaine à ses Alliés dans l’OTAN, mais au vu du peu d’intérêt manifesté par ces derniers, elle aurait commencé à envisager de coopérer avec la Russie en matière d’équipements de défense. En cherchant à développer par tous les moyens sa base industrielle et technologique de défense (BITD) et à réduire sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis dans ce domaine, la Turquie s’est dite prête à coopérer avec quiconque se montrerait favorable à des transferts de technologie, des investissements et une production d’armement conjoints[14].

La Turquie a signé, en septembre 2017, dans le cadre de sa nouvelle politique de rapprochement avec la Russie, un contrat portant sur la livraison du système de défense antiaérienne russe S-400 « Triumph » – le système russe le plus avancé dans ce domaine – pour ses besoins immédiats[15]. Cet événement a soulevé l’opposition des Occidentaux, attendu que ce système n’est pas interopérable avec les systèmes utilisés par l’Otan. Les premières livraisons sont toutefois prévues pour 2019.

Cette évolution constitue une source de vive inquiétude pour les Etats-Unis, partenaire important pour la Turquie dans le domaine des équipements de défense, mais aussi en ce qui concerne des projets conjoints tels que le projet d’avion multirôle F-35 Joint Strike Fighter. La volonté turque de diminuer la dépendance du pays vis-à-vis des Etats-Unis s’était déjà manifestée dès 2013 par le choix inattendu d’un constructeur chinois pour assurer ses besoins dans le domaine de la défense antimissiles. En novembre 2015, la Turquie avait cependant  renoncé à ce projet sous la pression de ses Alliés de l’Otan.

 

*****

Les récentes crispations dans les relations entre la Turquie et ses Alliés, notamment avec les Etats-Unis, favorisent la consolidation des liens que Russes et Turcs ont tissés. Si cette évolution se poursuit, la puissance turque continuera à s’éloigner du bloc occidental et à se redéployer dans son ancien espace ottoman tout en se projetant également vers le Caucase et vers l’Asie centrale, où elle se perçoit en protectrice des peuples turcs et en porte-drapeau de la civilisation turque. Elle changerait ainsi complètement de cap, répondant à l’appel des steppes plutôt qu’à celui de la rationalité occidentale, exactement comme le fait son nouvel allié russe en promouvant une doctrine néo-eurasiste[16] en contrepoids à l’euro-atlantisme.

 

****

[1] « Moscou apprécie le refus d’Ankara de se joindre aux sanctions antirusses », Sputnik News, 14 août 2018. [https://fr.sputniknews.com/international/201808141037648838-russie-turquie-sanctions/]

[2]  “Interview of H.E. Mr. Mevlüt Çavuşoğlu to Sputnik, 18 August 2016, Ankara”, site Internet du ministère des affaires étrangères turc (mfa.gov.tr).

[3] Alexander Kornilov: “Think tanks of Turkey and Russian Foreign Policy Studies”, Bilgesam, 26 août 2015.

[4] “Turkey has surrendered to energy lobbies,’ says CHP leader Kılıçdaroğlu”, Hürriyet Daily News, 25 mars 2018.

[http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-has-surrendered-to-energy-lobbies-says-chp-leader-kilicdaroglu-129255]

[5] “MHP leader slams Russia over bombing of Turkish troops”, Anadolu Agency, 12 février 2017.https://www.aa.com.tr/en/politics/mhp-leader-slams-russia-over-bombing-of-turkish-troops/748669

[6] Cemil Dogac Ipek : « Les relations entre la Turquie et la Géorgie, un pays stratégique du Caucase du sud », TRT, 28 septembre 2017. http://www.trt.net.tr/francais/programmes/2017/09/28/les-relations-entre-la-turquie-et-la-georgie-un-pays-strategique-du-caucase-du-sud-815096

[7] “Turkey’s Nuclear Future”, Brookings Institution, mars 2015.

[8] Alexandre Lévy: « Bras de fer pour le contrôle de la mer Noire », Le Temps, 11 juillet 2016.

[https://www.letemps.ch/monde/bras-fer-controle-mer-noire]

[9] « General Staff: Russia-Turkey balance of force in Black Sea has changed over years », Agence TASS, 14 septembre 2016 (www.tass.com/defense).

[10] Jonathan Altmann : « Russian A2/AD in the Eastern Mediterranean – A growing risk », Naval War College Review, hiver 2016, Vol. 69, n° 1, p. 72-84.

[11] “Erdoğan, Putin to attend TurkStream sea portion completion ceremony”, Hürriyet Daily News, 18 novembre 2018.

http://www.hurriyetdailynews.com/erdogan-putin-to-attend-turkstream-sea-portion-completion-ceremony-138968

[12] cf. Ana Pouvreau : « L’impact stratégique des nouveaux choix énergétiques de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°783, octobre 2015.

[http://www.defnat.com]

[13] cf. Ana Pouvreau : « Vision stratégique et politique d’armement de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°813, octobre 2018. [http://www.defnat.com]

[14] “Interview of H.E. Mr. Mevlüt Çavuşoğlu to Sputnik, 18 August 2016, Ankara”, site Internet du ministère des affaires étrangères turc (www.mfa.gov.tr).

[15] Selina Sykes:  “What you need to know about Turkey’s S-400 air defence missiles”, Euronews, 15 septembre 2017.

[https://www.euronews.com/2017/09/15/s400-missile-turkey-russia-nato]

[16] « Michel Grabard : Eurasisme et néo-eurasisme : Deux idéologies de l’empire russe au XXe siècle », Lettre du Centre d’études slaves (Université de Paris IV-Sorbonne), 2004/3 p.6. [http://www.etudes-slaves.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/LCES2004_3.pdf]

 

Vision stratégique et politique d’armement de la Turquie

Tous droits réservés
Article paru dans le numéro d’octobre 2018 de la Revue Défense Nationale sur « Vision stratégique et politique d’armement de la Turquie »

Ana POUVREAU – Spécialiste des mondes russe et turc. Écrivaine et chercheure en sciences politiques, docteure ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques.

**

Comme le déclare le président turc Recep Tayyip Erdogan, dans sa « Vision 2023 » la Turquie se doit de devenir, à l’horizon 2023 – année marquant le centenaire de la République turque – « une grande puissance au plan global et un acteur majeur de la paix et de la stabilité au Moyen-Orient ». Cette « Nouvelle Turquie », qu’il appelle de ses voeux, serait en voie de se hisser au rang de dixième économie mondiale.

La coopération européenne en matière d’armement

La France a consacré environ 10 Md€ par an aux programmes d’armement durant
la période couverte par la loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019. Le projet de LPM en débat au Parlement prévoit une hausse de ces investissements pour la période 2019-2023 avec, en moyenne annuelle, 5 Md€ pour la dissuasion nucléaire et 10 Md€ pour les armements conventionnels. Les coopérations européennes permettent de disposer de matériels militaires innovants tout en réalisant des économies d’échelle et en soutenant la compétitivité de l’industrie européenne, mais leur réussite n’est pas garantie. En réalisant le bilan des principaux programmes en coopération entre États européens, la Cour présente les conditions requises pour réussir les prochaines coopérations.

Les objectifs et les outils de pilotage des coopérations européennes en matière d’armement

Notre pays est engagé dans 27 programmes en coopération européenne, représentant environ 2 Md€ d’investissements annuels, dont les trois quarts pour les six programmes étudiés par la Cour. Les coopérations permettent, sur le plan budgétaire, de partager les frais de développement ; elles ont aussi pour effet de soutenir la compétitivité de l’industrie de défense et de contribuer ainsi à la préservation de l’autonomie stratégique européenne.
La France coopère avec trois partenaires principaux, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Italie. Le projet de LPM 2019-2025 traduit la volonté de relancer la coopération avec l’Allemagne pour les matériels aéronautiques et terrestres, de créer un partenariat avec l’Italie dans le domaine de l’industrie navale et de poursuivre la coopération avec le Royaume-Uni, notamment dans le domaine des missiles.
L’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (Occar) assure la maîtrise d’ouvrage déléguée de la majorité des programmes que la France partage avec des partenaires européens, notamment l’avion de transport A400M, l’hélicoptère Tigre, la frégate Fremm, les missiles antiaériens du programme FSAF et le système d’observation spatiale Musis. L’Occar est dotée de principes de gestion innovants mais insuffisamment exploités, qui permettraient de concilier l’attente des États d’un retour géographique sur leur territoire des investissements consentis et le choix des industriels les plus performants.

Le bilan de l’exécution des programmes d’armement conduits en coopération

La plupart des grands programmes en cours ont rencontré des succès technologiques, parfois remarquables, mais aucun n’a atteint la totalité des caractéristiques militaires espérées et n’a respecté son calendrier. Les programmes réalisés en coopération sont en outre affectés de travers propres, à savoir une durée plus longue que les programmes nationaux, des montages industriels complexes et la multiplication des versions d’équipements produits, en raison d’une harmonisation insuffisante des besoins militaires entre les États participants.
Le partage des coûts de développement est le principal avantage des coopérations, mais il est compensé, dans l’état des pratiques observées, par des retards.
En outre, le bilan industriel des coopérations européennes est contrasté. Certes, les grands programmes européens ont permis d’alimenter les bureaux d’études et les capacités de production d’entreprises européennes, mais ils n’ont pas encouragé l’intégration industrielle, inégale selon les secteurs d’activité. L’intégration, en effet, ne constitue pas un résultat automatique de la coopération. Les industries européennes de défense demeurent sous la double menace de la concurrence américaine et de celle des pays émergents.

Les conditions d’une coopération européenne réussie

Dans la conduite des programmes, la France s’est trouvée, plus souvent que ses partenaires, contrainte de négocier des réductions de commande et des étalements de livraisons pour permettre des économies budgétaires à court terme. Cette facilité, qui n’est pas moins utilisée pour les programmes nationaux, se traduit par un sous-équipement des armées au regard des ambitions initiales et des surcoûts unitaires importants.
Collectivement, les États ne laissent pas à leur maître d’œuvre délégué les leviers qui rendraient la gestion des programmes plus souple et plus réactive.
Afin que les prochaines coopérations réussissent, la Cour suggère deux orientations :

  • harmoniser au maximum, avec les États partenaires, les besoins capacitaires et les calendriers budgétaires, afin de limiter le nombre de versions des matériels et de favoriser l’effet de série lors de la phase de production ;
  • renforcer l’influence française auprès des structures de l’Union européenne, en dédiant une équipe au sein de la direction générale de l’armement et en envoyant au sein de la Commission européenne davantage d’experts nationaux détachés, dans un contexte où l’Union européenne prend – ce qui est nouveau – des initiatives dans le domaine de l’armement, avec le projet de fonds européen de la défense.

Elle formule par ailleurs trois recommandations :

  • privilégier un partenariat limité à deux, voire trois États partageant la même volonté de s’investir durablement et prêts à s’engager sur une maîtrise d’ouvrage et une maîtrise d’œuvre uniques ;
  • promouvoir l’Occar comme maître d’ouvrage délégué unique ;
  • ne pas lancer de nouveau programme d’armement sans s’être au préalable assuré du réalisme de la programmation budgétaire associée.

Vers le site Internet de la Cour des comptes ⇒

Le traité FNI – un frein à la course aux armements remis en cause

La porte-parole du ministère des affaires étrangères russe a regretté lors de sa conférence de presse du 28 décembre 2017 la décision du gouvernement japonais de déployer sur son territoire le système de défense anti-missiles « Aegis Ashore », développé par Lockeed Martin à partir du système embarqué sur les croiseurs et destroyers de l’US Navy. Rappelant que les lanceurs universels pouvaient tirer des missiles de croisière, Maria Zakharova a dénoncé une nouvelle violation du traité sur l’élimination des forces nucléaires à portée intermédiaire (« traité FNI »).

Le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire

Le traité entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques portant sur « l’élimination de leurs missiles à portée intermédiaire et à portée inférieure » a été signé le 8 décembre 1987 par le président Ronald Reagan et le Secrétaire général du parti communiste Mikhail Gorbatchev. Entré en vigueur le 1er juin 1988, il a permis l’élimination de tous les missiles lancés depuis le sol d’une portée comprise entre 500 et 5 500 km, ainsi que de tous les lanceurs associés. Cette décision courageuse avait permis de mettre définitivement fin à la crise dite des « Pershing », missiles balistiques américains stationnés en Europe pour répondre au déploiement en 1977 par les Soviétiques de missiles SS-20, vecteurs mobiles équipés d’ogives nucléaires capables de frapper l’ensemble du territoire de l’Europe occidentale.

Les accusations américaines

Le 8 décembre 2017, à l’occasion du 30ème anniversaire de la signature du traité, la porte-parole du Department of States avait publié un communiqué intitulé « Trump Administration INF Treaty Integrated Strategy ». Rappelant que les Etats-Unis dénoncent depuis 2014 la violation du traité par la Russie, ce communiqué confirme que Washington reste attaché au respect d’un traité qui a largement contribué à la sécurité du continent européen et à la limitation de la course aux armements. Toutefois, et « afin de forcer la Russie à se conformer au traité », le communiqué officialise le lancement de travaux exploratoires pour le développement de systèmes de missiles à charge conventionnelle et portés intermédiaires lancés depuis le sol.

En parallèle, le Department of Commerce américain a ajouté le 19 décembre 2017 Novator et Titan-Barrikady, deux entreprises du complexe militaro-industriel russes, à la liste des entreprises visées par des sanctions. Ces deux entreprises sont accusés de produire « un missile de croisière tiré depuis le sol et son système de transport et de lancement associé, d’une portée interdite par le traité FNI ». Sergey Ryabkov, ministre russe des affaires étrangères délégué, a réagi le jour même, notant l’absence de preuves étayant ces affirmations[1] et accusant les Etats-Unis d’eux-mêmes violer le traité.

La position russe

Le discours de dénonciation russe a été largement repris par Vladimir Poutine lors de son intervention du 22 décembre 2017. Evoquant la nouvelle stratégie « offensive » de l’OTAN et des Etats-Unis, le président russe a évoqué les « violations » du traité FNI par les Etats-Unis, citant les lanceurs de missiles polyvalents déployés en Roumanie[2] et en Pologne, au titre de la défense anti-missile de l’Alliance. Selon Vladimir Poutine, ces équipements peuvent mettre en œuvre les missiles Tomahawk embarqués, d’une portée de 2 500 km. Poursuivant un argumentaire bien rodé, il a également cité les cibles téléguidées utilisées pour tester les systèmes anti-missiles balistiques, identiques à l’exception de la charge militaire à des missiles lancés depuis le sol. Il a conclu en invoquant le droit souverain à répondre à cette menace et en demandant à son auditoire de préparer la réponse adaptée.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Le traité sur le site du Department of States (en anglais) =>

[1] La commission spéciale de vérification mise en place par le traité FNI s’est réunie à Genève du 12 au 14 décembre 2017. Des délégations des Etats-Unis, de la Russie et de trois anciennes républiques soviétiques (Bélarussie, Kazakhstan, Ukraine) y ont confirmé, dans un texte commun la contribution importante du traité pour « la sécurité internationale, le désarmement nucléaire et la non-prolifération » et leur volonté de le respecter et de le renforcer. Aucune mention d’une violation du traité par une partie n’a été mentionnée.

[2] Le site roumain a été déclaré opérationnel le 12 mai 2016. Lors de son discours, le secrétaire général de l’OTAN avait rappelé que cette installation n’était et ne pouvait être dirigée contre la Russie et, visant sans le cité l’Iran, était dédiée à la lutte contre les missiles balistiques à courte et moyenne portée situés hors de la zone Euro-Atlantique.