Algérie

Algérie : année 57 – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Alger, le 15 mars.
Tous droits réservés.

Il est beaucoup question de l’Algérie depuis le 22 février dernier, date à partir de laquelle le mouvement d’opposition au cinquième mandat du Président Bouteflika a rassemblé des millions d’Algériens dans les rues des villes du pays. Ceux qui ne veulent pas quitter le pouvoir ont tout fait pour imposer un homme gravement malade, dans l’incapacité d’exercer les responsabilités de sa charge, ce qui a mis le feu aux poudres. Pourtant, rien ne laissait prévoir une telle révolte. Depuis la fin de la décennie 90, marquée par les méfaits des terroristes « islamistes », ce peuple semblait comme pétrifié, optant pour un statu quo, pourvu que cela le protège du retour de la violence dont il a tant souffert. Mais trop, c’est trop et, comme le disait le leader chinois Mao Tsé Toung, « une étincelle suffit à mettre le feu à la plaine ».

L’Algérie a fêté le 57ème anniversaire de son indépendance le 5 juillet. D’où l’intérêt de dresser le bilan de la politique du régime. Quelle était la situation de ce pays avant 1962, et quelles sont les réalisations, les succès et les échecs des politiques menées en toute souveraineté ?

Un bilan contrasté

Si l’on veut comparer la situation de l’Algérie actuelle à ce qu’elle était en 1962, cet exercice nous permet de découvrir deux pays totalement différents.

Au plan démographique, 9 millions d’Algériens en 1962, 42 millions aujourd’hui. 85% d’analphabètes en 1962, 97,77% des 15 à 24 ans alphabétisés en 2019. Le taux de scolarisation est de 98,5%. Deux universités en 1962, une quinzaine actuellement. Une faible protection sociale pour les “indigènes” avant l’indépendance, la sécurité sociale et une médecine gratuite pour tous maintenant. Un habitat précaire avant, des millions de logements construits par l’État depuis les dernières décennies.

Au plan politique et symbolique, un peuple sous emprise et, à partir de 1962, un drapeau, un hymne national, une politique tant au dedans qu’au dehors décidée de façon endogène, des ambassades partout dans le monde, une place originale sur l’échiquier international, une compagnie aérienne aux couleurs du pays, une armée nationale, l’ascenseur social…Ces dernières années, des investissements massifs pour construire l’autoroute Est-Ouest sur plus de mille kilomètres, l’électrification des campagnes, les subventions pour un habitat rural digne, l’aide financière de l’État au profit des jeunes qui veulent créer leur propre entreprise, la politique de « réconciliation » qui a vidé les maquis « islamistes » et a permis le retour de la sécurité…Cette liste des effets positifs de l’indépendance n’est pas exhaustive.

Pour autant, l’Algérie n’est pas devenue la « Californie du Maghreb ».

En effet, dans la plupart des cas, ce qui a été édifié par le régime militaire depuis 1962 porte la marque de l’incompétence et de la corruption, ce qui ne signifie pas que tous les militaires sont incompétents et corrompus.

Au plan de la politique intérieure, les deux premiers dirigeants – Ben Bella de 1962 à 1965, puis Boumédiène, de 1965 jusqu’à sa mort en 1978 – ont opté pour le socialisme, le tout-Etat, ce qui a freiné considérablement le développement du pays. Ils ont ruiné l’agriculture par une révolution agraire conçue et menée de façon dogmatique, rendant l’Algérie dépendante de l’étranger pour se nourrir au prix d’une hémorragie de devises. Ils ont créé une bureaucratie pléthorique et budgétivore. Ils ont choisi de financer un pseudo développement, non par la culture du travail, mais par l’argent tiré de la vente du pétrole et du gaz. Au plan politique, ils ont imposé une dictature avec tous ses oripeaux : parti unique, journal unique, radio et télévision uniques, élections dont les résultats étaient décidés à Alger et non par les urnes.

Quant à la politique étrangère, ils ont choisi le « camp anti impérialiste », donc Cuba avec Fidel Castro et Che Guevara, Pékin et Moscou, Alger devenant la « Mecque des révolutionnaires ».

Chadli Bendjedid, successeur de Boumédiène à partir de 1978, a renoncé à l’option « socialiste », mais a maintenu les orientations diplomatiques du pays.

Au plan politique, des changements se sont produits après les émeutes d’octobre 1988.
Le régime, qui ne pouvait pas satisfaire les revendications économiques et sociales, a eu recours à une diversion consistant à octroyer des libertés et en finançant un pseudo multipartisme, des journaux d’opposition, et la liberté d’expression conçue comme une soupape de sécurité.

Indirectement, la France a contribué à l’arrivée au pouvoir de l’« armée des frontières » en 1962.
En effet, le “plan Challe” (6 février  1959 au 6 avril 1961) qui consistait en un ensemble d’opérations militaires contre les maquis de l’Armée de Libération Nationale (ALN) a été dévastateur pour les combattants Algériens. Dans le même temps, l'”armée des frontières” constituée au Maroc et en Tunisie, commandée par le colonel Boumédiène, se préparait à prendre le pouvoir en violation du principe adopté au Congrès de la Soumam, (13 au 20 août 1956) selon lequel, l’intérieur commande à l’extérieur. Cette « armée des frontières » a pris le pouvoir en 1962 par un coup d’État contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) et contre le peu de forces de l’intérieur qui avaient survécu au « Plan Challe ». Quant à la dictature, elle n’a pas été mise en place à partir du 5 juillet 1962, mais pendant la guerre d’indépendance, le Front de Libération Nationale (FLN) ayant décrété dès le 1er novembre 1954 : « quiconque n’est pas avec nous est contre nous », donc était exécuté. Tout ce qui s’est passé par la suite n’est que la conséquence des conditions dans lesquelles l’Algérie a acquis son indépendance, et d’une réalité qui est pérenne, à savoir que ce sont les individus et les groupes détenteurs de la force armée qui gouvernent le pays depuis l’indépendance. C’est donc l’armée qui constitue l’épine dorsale du régime, elle est l’État, elle est omnipotente. Tout le reste n’est que péripétie.

Quelques indicateurs éloquents de l’incompétence du régime depuis 1962 : grâce à la vente du pétrole et du gaz, l’Algérie a disposé de l’équivalent de dix fois le plan Marshall, sans parvenir à amorcer le processus de développement ; depuis des décennies, 97% des recettes d’exportation proviennent de la vente du pétrole et du gaz. Le système éducatif est sinistré, si bien que les parents qui le peuvent inscrivent leurs enfants dans des écoles privées, certaines enseignent en français, avec le même programme que les écoles françaises. Les étudiants qui parviennent à s’inscrire dans des universités françaises ne retournent plus dans leurs pays une fois leur formation achevée ; des jeunes tentent de traverser la Méditerranée dans des embarcations de fortune, et il y a des morts au cours de ces traversées ; le régime n’a pas été capable d’assurer la sécurité des citoyens massacrés durant la décennie 90 par les “islamistes” qui sont le produit de sa politique; la corruption affecte tous les secteurs, à tous les échelons, etc…..

Le meilleur ou le pire ?

On doit avoir à l’esprit cette réalité si l’on veut essayer de comprendre la nature des événements qui se déroulent de l’autre côté de la Méditerranée depuis le 22 février 2019. Le mouvement de protestation contre un cinquième mandat présidentiel par Bouteflika alors qu’il est gravement handicapé, se heurte à une partie de l’armée représentée par le chef d’état-major, le général Gaïd Salah. Cette armée a perdu une partie de sa cohésion depuis une dizaine d’années et des clans s’y sont formés. Cela explique ce qui se passe actuellement, notamment que des généraux mettent en prison d’autres généraux, ainsi que des “oligarques” qui ne seraient jamais parvenus à la position qui est la leur, sans l’appui de “parrains” au cœur du système.

Que va-t-il se passer ? Si le mouvement qui réclame un changement de régime reste ce qu’il est -sans organisation, sans programme, sans leaders – il finira par s’essouffler parce que, en politique, les rapports de force sont déterminants. Cette orientation est possible car le peuple algérien ne veut plus le retour de la violence. Il a été profondément traumatisé par la tragédie de la décennie 90, les “islamistes” étant toujours là. Ils n’ont jamais renoncé à leur projet de faire de l’Algérie une “République islamique”.…

En dernière analyse, il n’y a pas d’un côté les “méchants” qui seraient les gouvernants” et, de l’autre, les “âmes pures” qui seraient les gouvernés.

En effet, on doit à la vérité de relever que A. Bouteflika n’a pas été le tyran que l’opposition décrit. Le régime qu’il a incarné pendant vingt ans n’était ni une dictature, ni une démocratie. Les Algériens bénéficiaient de la liberté d’expression dont ils ont usé parfois avec excès. Les journaux de l’opposition étaient et restent virulents dans leur critique du système politique. Pour autant, il ne s’agit pas d’une démocratie car il n’y a pas d’État de droit. Celui-ci signifie, notamment, une justice indépendante du pouvoir, et un État lui-même soumis au Droit. Or, l’Algérie reste encore très loin de cette qualité de régime démocratique. Elle n’en est même pas à l’étape des élections loyales puisque les consultations sont entachées de fraudes systématiques. La seule fois où les Algériens ont voté librement, c’était en 1991, et ils ont donné majoritairement leurs suffrages aux “islamistes” du Front Islamique du Salut (FIS) alors même que ce parti était porteur d’un projet politique totalitaire.

A. Bouteflika a mené une diplomatie active et efficace qui a consisté à briser l’isolement du pays. A partir de décembre 1994 et le détournement d’un avion d’Air France par un commando du GIA, plus aucune compagnie aérienne occidentale ne desservait les aéroports algériens. De surcroît, aucun de ces pays n’a apporté une aide quelconque à l’armée algérienne en lutte contre les terroristes. Le président a su tirer parti de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre l’Amérique pour se rapprocher des États Unis et entamer avec Washington, une collaboration fructueuse dans les domaines du renseignement.

D’aucuns, en Occident, prétendent que la solution consiste à mettre en place des institutions démocratiques, c’est à dire une Constitution qui établirait des règles du jeu. Ceux-là ignorent que les constitutions existent et leur seule application serait un progrès prodigieux. Mais elles ne sont pas respectées, d’où des révisions fréquentes de ces lois fondamentales. L’Algérie est, à cet égard, un cas éclairant : par exemple, l’interdiction pour le Président d’effectuer plus de deux mandats était inscrite dans la Constitution algérienne. Cela n’a pas empêché A. Bouteflika de procéder à la révision de la Constitution, de rester au pouvoir pendant vingt ans et de prétendre faire un cinquième mandat. C’est que le concept même de Constitution et ce qu’il implique en termes de conduites politiques, restent étrangers aux mœurs, aux mentalités des peuples du sud de la Méditerranée.

L’Algérie indépendante a fait ses choix en toute souveraineté. Pourtant, certains Algériens continuent de penser que leurs difficultés et leurs échecs sont dus à la colonisation et que l’ancien colonisateur ne peut pas leur vouloir du bien.

Algérie-France, une relation marquée par le passé

On ne peut pas parler de l’Algérie sans évoquer la relation algéro-française. Comment pourrait-il en être autrement alors que la France a été présente dans ce pays pendant 132 années ? Ce fut d’abord une conquête militaire avec la violence inhérente à ce type d’entreprise. On pourrait croire que cette séquence de l’Histoire relève du passé dont il ne faudrait plus parler. Ce serait ignorer le traumatisme causé par l’occupation de cette « terre musulmane » par une « puissance chrétienne ». C’est ce qui la différencie de la présence ottomane qui n’était pas de nature coloniale. Il s’agissait du califat et cela change tout car ce pouvoir avait vocation à s’exercer sur l’ensemble de la communauté musulmane. Les 132 années de souveraineté française sur l’Algérie sont perçues de façon négative par les Algériens. La France a une autre perception de la même réalité. Le Parlement français est allé jusqu’à voter une résolution en 2005 vantant les “aspects positifs de la colonisation”…La France est revenue sur cette initiative contestée par une partie de sa classe politique et considérée par Alger comme une provocation. En France, on pense que le problème sera résolu lorsque la génération qui a participé à la guerre d’indépendance aura disparu et quand ceux qui sont nés après 1962 seront aux commandes à Alger. Or, la psychologie des jeunes algériens est plus complexe qu’on veut bien le croire. En effet, leur comportement à l’égard de la France est fait d’attirance et de réticences. Mais force est de constater que le premier sentiment l’emporte sur le second. D’où leur désir de traverser la Méditerranée pour vivre chez l’ancien colonisateur.

La langue française est parlée par des millions d’Algériens. Quand on sait que la langue n’est pas neutre mais quelle est porteuse de symboles, de valeurs, et qu’elle contribue à structurer jusqu’ à l’inconscient de ceux qui la pratiquent, on se rend compte qu’elle fait partie de l’identité de beaucoup d’Algériens. Mais cette identité est fragmentée. On constate, en effet, une régression du sentiment national au profit de systèmes d’appartenance réducteurs : arabes/berbères, l’est/l’ouest du pays, les confréries, les tribus, etc. Il s’agit du plus grand et du plus périlleux des défis auquel est confronté l’Algérie d’aujourd’hui et de demain. Mais c’est là un problème algéro-algérien…

Du côté français, certes, ceux qui n’ont connu ni l’époque coloniale, ni participé à la guerre qui a alourdi le contentieux entre les deux pays, ont un regard neutre sur l’Algérie. Ce regard est différent s’agissant de l’immigration algérienne en France. En outre, des associations composées de nostalgiques de l’« Algérie française », alimentent la dimension passionnelle de la relation franco-algérienne. Ces personnes reçoivent le renfort de quelques Algériens francophones qui, bien qu’étant des produits de l’Algérie indépendante, se consacrent au dénigrement tous azimuts sans aucune nuance, ce qui leur vaut les faveurs des plateaux de télévision et des facilités pour éditer et écouler leurs “littératures”.

Du côté algérien, ce n’est pas mieux : des associations d’anciens « moudjahidines » (anciens combattants), font de même à l’égard de la France. Leurs membres font du passé leur fonds de commerce et cela d’autant plus que les vrais combattants ne sont plus, pour leur immense majorité, de ce monde.

La défiance à l’égard de la France a inspiré aux dirigeants algériens soucieux de plaire à ce lobby, une révision de la constitution par laquelle l’accès à des postes de responsabilités administratives et politiques est interdit aux binationaux.

On ne peut que regretter à cet égard, qu’il n’y ait pas eu un Mandela dans chacun de ces deux camps au sein desquels des extrémistes poursuivent à leur manière la guerre d’Algérie..

Globalement jusqu’à présent, les deux pays n’ont pas réussi à trouver un équilibre permettant de sortir l’un du déni, l’autre du ressentiment. D’où la nécessité urgente de faire un travail essentiel visant à une convergence des perceptions et, pourquoi pas, à une écriture commune de l’Histoire.

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Il ne s’agit pas de faire le bilan de l’indépendance car celle-ci ne peut être remise en cause : chaque peuple a droit à la souveraineté. Ce que les peuples en font est de leur seule responsabilité.
On ne peut établir le bilan des politiques conduites en Algérie depuis 1962 sans tenir compte du passé et des conditions tragiques dans lesquelles est né cet État nouveau. Le départ des “pieds noirs” et des juifs en quelques semaines alors qu’ils étaient les cadres compétents de l’ « Algérie française », a laissé le pays livré à lui-même, sachant que 85% des Algériens étaient analphabètes.
Cela étant dit, on ne peut pas non plus occulter la responsabilité considérable des Algériens eux-mêmes dans les erreurs stratégiques qu’ils ont faites tant durant la guerre d’indépendance qu’après, sans que jamais il y ait la moindre velléité d’autocritique.

Le mouvement né le 22 février dernier est porteur de toutes les frustrations et de tous les espoirs accumulés depuis 57 années. Il constitue un test historique de la capacité du peuple algérien à franchir une étape qualitative décisive vers une émancipation d’une autre nature.

 

Histoire de la coopération France – Algérie depuis l’indépendance

Par Sarah Hadjazi, chargée d’études à l’institut FMES.

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika à Cannes, en 2007.
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Jacques Chirac, en visite officielle à Alger le 3 mars 2003 prononce un discours devant le Parlement algérien : « Après l’Indépendance, des hommes de vision ont montré le seul chemin, celui de la réconciliation, du développement, de l’avenir. Malgré les obstacles et les hésitations, la coopération entre nos deux pays est devenue petit à petit une réalité. Le temps de l’Indépendance ne fut jamais celui de la rupture[1] ». Après 132 ans de colonisation et au sortir d’une guerre de huit ans, Alger et Paris avaient fait, en 1962, le choix de la coopération afin de maintenir les liens les unissant.

La coopération peut se définir comme une collaboration visant à participer à une œuvre commune en maintenant des liens entre deux Etats. Ce terme fait référence à un système de coopération internationale défini par une politique d’aide économique, technique et financière d’un pays dit « développé » en faveur de pays « en développement ».

Entre la France et l’Algérie, cette coopération a connu trois grandes périodes – marquée par un volontarisme dans l’immédiat après-guerre d’indépendance, par un refroidissement lors de la décennie noire suivi d’une embellie au début des années 2000 – et se trouve aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle phase à écrire.

La coopération : un choix politique

Les accords d’Evian du 18 mars 1962, signés entre la République française du président Charles de Gaulle et l’exécutif provisoire algérien incarné par Krim Belkacem[2], scellent la fin de la guerre en mettant en place un cessez-le-feu. En vue de l’indépendance algérienne – obtenue le 6 juillet 1962 – ces accords institutionnalisent la coopération entre les deux pays et garantissent une aide au développement de la France envers l’Algérie[3]. La nature de ces accords est à la fois intéressante et ambivalente. En effet, dans un même traité, ils mettent un terme au conflit et définissent la future relation franco-algérienne.

L’idée d’une coopération destinée à maintenir des liens entre les deux pays correspond à la vision partagée par les deux dirigeants.

Ce choix politique permet alors à la France de jouir d’une image positive à travers le monde. Elle incarne alors le pays qui accorde le plus de moyens à sa politique de coopération. Un partenariat renforcé avec son ancien adversaire apparaît également comme une réponse au désarroi des Français déjà meurtris par la défaite de juin 1940. Le peuple français, porté par son président, se veut de nouveau grand et cette grandeur s’illustre par le fait que la France sait se relever après des événements douloureux. Elle prouve ainsi sa capacité à s’allier avec ceux qui ont été autrefois ses ennemis comme elle l’a déjà démontré en prenant part à la construction européenne incarnée par le couple franco-allemand.

Une raison stratégique pousse également le général de Gaulle à vouloir maintenir son influence et sa proximité avec l’Algérie. En effet, le vaste territoire algérien, presque quatre fois plus grand que la France avec ses 1 200 kilomètres de côtes proches de l’Europe de l’Ouest, occupe une place privilégiée en Méditerranée. Il était donc important de ne pas laisser livré à lui-même un pays tenté par le socialisme aussi proche géographiquement de la France, le risque d’un rapprochement avec l’URSS représentant une menace insupportable pour Paris. Cette position est confirmée par Jean de Broglie, Secrétaire d’Etat chargé aux Affaires algériennes de 1962 à 1966, qui estime qu’ « il y aurait danger à laisser l’Algérie se débattre au carrefour de toutes les tentations à deux heures d’avion de la métropole ».

A l’heure où se construisent les relations bilatérales de la France avec ses anciennes colonies, l’Algérie, bénéficie grâce aux accords d’Evian, d’« une aide financière privilégiée », initialement prévue pour une période transitoire de trois ans, de juillet 1962 à juillet 1965. A l’issue de cette période, l’aide économique perçue par l’Algérie demeure très importante atteignant les 2 654 millions de nouveaux francs.

Une coopération utile à la France

Les accords prévoient notamment le maintien d’unités de l’armée française sur le territoire algérien, malgré la fin des hostilités, dans le but premier de protéger les ressortissants français. En contrepartie, l’Etat algérien jouit d’une compensation financière.

Philippe Rebeyrol, diplomate en poste à Alger depuis 1962 et conseiller chargé de la coopération culturelle (puis technique à partir de 1963) dit : « Nous accomplissons une tâche qui ne sert pas seulement l’Algérie mais qui commande le maintien et le développement de notre présence dans une région cruciale pour notre pays ». En effet, si la coopération répond aux attentes et aux demandes des algériennes, elle sert également la défense des intérêts de la France, qu’ils soient économiques ou culturels.

Parmi les avantages conservés par la France, figurent les accès à la base de Mers-el-Kébir et du Sahara « utile » dans le dessein d’y effectuer des essais relatifs à la bombe atomique – l’expérimentation y a débuté en 1960. De plus, à la fin de la colonisation française, la découverte du pétrole et du gaz algériens s’est avérée stratégique en ce début des Trente Glorieuses. La coopération fait ainsi bénéficier à la France d’une source d’énergie à la fois indispensable et bon marché.

Le rôle clé des coopérants

La France s’engage à mettre à la disposition de l’Etat algérien les moyens nécessaires afin qu’il puisse développer l’enseignement, la recherche scientifique et la formation professionnelle. En complément des moyens financiers, elle envoie des coopérants dans des domaines divers. Cette aide permet à Alger de bénéficier d’un transfert essentiel de compétences piloté par le Secrétariat aux Affaires algériennes. Ce dernier met en œuvre la politique de coopération instaurée par les accords d’Evian et définit un modèle de coopération fondé sur l’expatriation des coopérants.

Les idées de coopération avec l’Algérie reçoivent rapidement en France le soutien des milieux intellectuels imprégnés de christianisme social, de marxisme-communisme et de tiers-mondisme. Ces « coopérants » entendent mettre leurs compétences au service de l’Algérie nouvelle, empreinte d’une atmosphère révolutionnaire. Ils occupent des fonctions multiples, découvrent l’Algérie et en retirent une expérience de vie. Baignés dans un univers particulier, ils incarnent les vecteurs de la coopération française sur le territoire algérien.

Des décennies après la guerre, revenir sur les parcours de ces coopérants permet de comprendre dans quelle mesure la France et l’Algérie ont refusé de rompre leur relation après la guerre. Ce lien s’est en effet maintenu à travers les mémoires collectives et personnelles de ceux qui ont été témoins et acteurs de cette période. Les coopérants, près d’une quarantaine d’années plus tard, restent encore très marqués par cette expérience alors même que la question de la coopération semble méconnue du grand public. Boudés par l’histoire, les coopérants sont absents de la scène commémorative mais de plus en plus présents sur la scène mémorielle alors que leur expérience algérienne s’est achevée pour la plupart depuis des décennies.

Stéphane Hessel, Bruno Etienne, Pierre Bourdieu ou encore Hervé Bourges, ont pour point commun d’avoir été ce que l’on appelle des « amis de l’Algérie nouvelle ». A travers ces divers parcours, la coopération revêt alors une dimension humaniste et véhicule un idéal de solidarité.

Arabisation progressive : un frein à la coopération

Le 19 juin 1965, un coup d’Etat orchestré par le colonel Boumediène renverse le président Ahmed Ben Bella. Ce coup d’Etat est perçu par une frange des militants communistes en Algérie comme la fin de la « révolution », remettant en question le rôle de certains coopérants. Pour autant, bon nombre d’entre eux a fait le choix de rester en Algérie malgré un contexte politique en plein bouleversement.

Progressivement, la coopération reposant sur les coopérants s’essouffle. L’affirmation de l’islam et de l’identité algérienne, consacrés dans le préambule de la première Constitution algérienne en 1963 et initiés dès la guerre d’indépendance comme facteur de démarcation du colon, s’accroit.

Cette situation laisse place, durant les années Boumediène à une arabisation progressive. De fait, le lobby arabisant a pris de plus en plus de place au sein de l’espace public algérien. S’amorce alors le processus de la réforme de l’enseignement en juin 1967 par le ministre de l’Education nationale et Président de la commission, Ahmed Taleb, défenseur de la langue arabe et de l’islam. Lors de la troisième commission, le 15 juillet 1970, le projet de résolution à propos de l’arabisation du système d’enseignement concerne toutes les disciplines et tous les niveaux.

Cette volonté politique du président Boumediène s’explique par la personnalité du président, influencé par le nationalisme arabe incarné par l’égyptien Nasser. Arabophone de formation, contrairement à son prédécesseur davantage francophile, il fait de l’arabisation l’un de ses fers de lance : « L’arabe doit devenir la langue du fer et de l’acier ».

Cette décision a favorisé l’appel de professeurs en provenance d’Egypte ou de Syrie, préférés aux professeurs originaires de métropole. Paris, assez défavorable, ne peut que constater la substitution du français par l’arabe et la baisse de son influence.

La montée progressive de l’arabisation marque une mort lente de la coopération pensée après-guerre.  Toutefois, il demeure difficile de donner une date précise de la fin de la coopération telle qu’initiée au début des années 1960. C’est d’ailleurs l’une des critiques pouvant être adressée aux politiques des deux pays. La coopération, qui se voulait provisoire, conformément aux déclarations d’après-guerre, n’a pas fait l’objet d’un bilan.

L’affaiblissement de cette politique d’aide en faveur de l’Algérie s’accélère lors de la nationalisation des ressources pétrolières. Quatre mois après cette décision, le Président George Pompidou, le 24 juin 1971, officialise la fin de cette relation unique qui unissait Paris et Alger : « Nous sommes prêts à participer au développement économique de l’Algérie, dans la mesure de nos possibilités, de nos intérêts et en fonction de la valeur des projets entrepris. Autrement dit, nous ne donnons pas à l’Algérie une priorité dans notre coopération. » En définitive, à la fin des années 1960, l’aide à l’Algérie n’est plus une priorité française, la France s’étant lancée dans la grande aventure de la construction européenne.

Les décennies 80 et 90 : les années de coupure

Faute d’une relance de l’effort de coopération de la part d’une France occupée à la construction européenne et d’une Algérie tournée vers l’affirmation de son identité, cette coopération s’est essouflée à partir des années 1980. Les tensions sociétales – corruption, blocage économique, radicalisation – entrainent des émeutes populaires en 1988 qui ont abouti à une forme de démocratisation du régime, favorisant la victoire du Front islamique du salut aux élections législatives de 1991. L’intervention de l’armée et l’instauration de l’état d’urgence suspendent le processus démocratique et provoquent la « décennie noire ».  La violente répression en réponse au terrorisme islamiste a causé un ralentissement sans précédent des échanges et le repli de l’Algérie sur elle-même. Les attentats en France entre juillet et octobre 1995 revendiqués par le Groupe islamique armé finissent d’éloigner les deux partenaires.

 1999 : une relance timide de la coopération

Au sortir de la guerre civile, l’élection d’Abdelaziz Bouteflika en 1999 a permis une pacification, le retour de l’Algérie sur la scène internationale et une relance des relations bilatérales avec Paris. L’amitié historique revendiquée par les deux pays est exprimée par les visites des Présidents des deux Etats et des membres du gouvernement dès le début des années 2000. Elle est notamment marquée par le soutien d’Alger autour des sujets migratoires et terroristes subsahariens.

Le retour de l’Algérie dans le paysage diplomatique français s’intègre désormais dans la dynamique européenne de cette fin de XXème siècle :  un accord d’association entré en vigueur le 1er septembre 2005 permet de structurer le dialogue de l’Algérie avec l’UE et initie la tenue de réunions informelles et techniques entre les deux entités. La France ne souhaite donc plus un tête à tête exclusif avec son voisin du Sud.

Toutefois, Alger et Paris continuent d’afficher une relation particulière. L’année 2012, qui célèbre le soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne, est aussi l’occasion pour François Hollande et Abdelaziz Bouteflika de signer le 19 décembre la Déclaration d’Alger sur l’amitié et la coopération entre la France et l’Algérie.

Le Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN), surnommé « la clé de voûte » de la coopération entre Paris et Alger, permet de réunir les gouvernements de Paris et d’Alger et de concrétiser les projets portés par les deux pays. Ces derniers, qui concernent majoritairement le domaine économique, relèvent du Comité mixte économique franco-algérien (Comefa), réunissant les ministres des Affaires étrangères et de l’Economie afin d’impulser une dynamique économique positive. En octobre 2018, s’est tenu à Paris le cinquième Comité où a été signée une déclaration d’intention pour la création d’un fonds d’investissement bilatéral, conformément aux souhaits exprimés par le président Emmanuel Macron à la fin de l’année 2017.

L’aspect économique se confirme : depuis 1999, les échanges entre les deux pays ont triplé. L’Algérie est le premier partenaire commercial de la France sur le continent africain et représente le troisième pays – hors OCDE –  bénéficiant  des exportations françaises. Du même fait, la France se situe à la deuxième place – après la Chine – des partenaires les plus importants de l’Algérie et demeure le premier employeur étranger en Algérie avec 500 entreprises implantées permettant 40 000 emplois directs et 100 000 indirects.

En décembre 2017, onze accords ont été conclus dans plusieurs secteurs clés  : la santé, l’économie, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur, les PME et la culture.

Sur la scène mémorielle, des efforts ont également été entrepris des deux côtés de la Méditerranée avec une volonté affichée d’avancer dans la même direction. En dépit des concessions faites, chacun conserve une vision clivée de l’histoire partagée.

En termes de sécurité et de défense, les résultats sont mitigés, l’Algérie refuse d’acheter des équipements militaires français, mais une Commission mixte de coopération se tient annuellement dans les deux pays afin de tenter de dynamiser les échanges et de renforcer la coordination dans la lutte contre le terrorisme, notamment au Sahel. L’engagement complexe mais réel de l’Algérie dans la guerre que mène la France dans cette région confère à la relation franco-algérienne une dimension internationale et témoigne de leur considération mutuelle.

La diplomatie, les accords, les échanges commerciaux et humains favorisent les liens tissés entre les deux pays. La relation passionnelle entre les deux pays s’est enracinée et s’accroit avec l’action de la société civile de part et d’autre de la Méditerranée. Malgré des montées de tensions sporadiques, les deux Etats sont conscients des liens qui les unissent, de la nécessité de maintenir une stabilité et de leurs destins liés. Tous deux partagent des intérêts communs vitaux incarnés principalement par la Méditerranée. Un bouleversement en Algérie ou en France aurait donc des répercussions directes sur l’autre pays, notamment du fait du brassage des populations. Selon Bernard Emié, ambassadeur de France en Algérie de 2014 à 2017, 7 millions de Français ont actuellement des liens avec l’Algérie. Il s’agit des personnes binationales, des immigrés, des pieds-noirs, des harkis et de leurs familles.

Les événements actuels en Algérie suscitent ainsi une vive attention en France, qu’il s’agisse des autorités, de la presse ou de l’opinion publique. La candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat a engendré une vague de manifestations sans précédent qui l’a conduit à la démission. La France réagit avec prudence face aux soulèvements mais surveille d’un œil attentif la tournure des événements.

 

In fine, la coopération franco-algérienne s’est considérablement modifiée depuis l’indépendance. Si elle a évolué pour recouvrir de multiples domaines, elle relève aujourd’hui davantage du domaine de l’informel que de l’étatique. Si la relation  avec la France reste une évidence, la nature de cette future coopération soulève des interrogations. Elle dépendra en particulier des orientations choisies par Alger.

[1] Discours de Jacques Chirac le 3 mars 2003 à Alger.
[2] Chef historique de la guerre d’indépendance et vice-président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA)
[3] Chapitre II des Déclarations gouvernementales du 19 mars 1961 relatives à l’Algérie, Accords d’Evian, 18 mars 1962.

Algérie : le mémorandum d’entente sur les nouvelles routes de la soie entériné par décret présidentiel

Le mardi 9 juillet 2019, une nouvelle étape a été franchie dans la coopération entre la Chine et l’Algérie. Le Président intérimaire algérien Abdelkader Bensalah a officiellement ratifié par décret   mémorandum d’entente sur les nouvelles routes de la soie. Signé entre les deux pays en marge du forum Chine-Afrique à Pékin en septembre 2018, le protocole est désormais entré en vigueur lors de sa publication au journal officiel.

La mise en œuvre du mémorandum consacre la volonté commune entre Pékin et Alger de « consolider les relations politiques, renforcer les liens économiques et intensifier l’échange interpersonnel et l’échange culturel, contribuant à la réalisation des objectifs communs du développement ».

Quatrième productrice mondiale de gaz et détentrice d’abondantes réserves de ressources naturelles dans son sous-sol, l’Algérie présente un atout indéniable pour susciter l’intérêt de la puissance chinoise, première importatrice d’hydrocarbures au monde. Il est dès lors peu surprenant de voir les nouvelles routes de la soie tracer leur sillon jusqu’aux ports algériens. Si les entreprises chinoises sont déjà implantées de longue date en Algérie, les projets labellisés « route de la soie » éclosent et renforcent ainsi leur présence.

Dernièrement, le groupe chinois China Harbour Engineering Company (CHEC) a ainsi investi près de 445 millions de dollars dans le port d’hydrocarbures de Skikda pour optimiser le complexe de gaz naturel liquéfie (GNL). De la même manière, le groupe pétrolier public Algérien Sonatrach s’est allié à un consortium chinois mené par le groupe China International Trust and Investment Corporation (CITIC) et le fonds de la route de la soie pour exploiter un gisement de phosphate dans l’est de l’Algérie. Un colossal investissement commun de près de 6 milliards de dollars leur permettra de développer les infrastructures nécessaires pour connecter le site de production au port algérien d’Annaba.

L’Algérie est terriblement dépendante de ses exportations d’hydrocarbures (93,36% du volume global de ses exportations) pour son économie dont l’état est jugé critique. Sur les cinq premiers mois de 2019, ses exportations d’hydrocarbures ont baissé de 1,2% par rapport aux cinq premiers mois de 2018 soit une perte en valeur de 190 millions de dollars. Dans un contexte de contestation croissante de la population contre le régime, l’arrivée de l’initiative des routes de la soie pourrait contribuer à donner des leviers utiles pour offrir aux Algériens de nouvelles perspectives économiques et stratégiques.

D’un point de vue chinois, l’expansion des nouvelles routes de la soie en Algérie est l’occasion pour l’empire du Milieu d’accroître son influence sur les rives sud de la Méditerranée. Dans un espace méditerranéen stratégique pour le commerce maritime mondial, l’initiative chinoise lui permet d’avancer à pas de velours dans une région où elle a toujours été historiquement faible. Profitant d’une relation complexe des pays du Maghreb envers la France, d’une relative indifférence de l’Europe et d’une suspicion forte vis-à-vis des Etats-Unis, la Chine joue sa carte pour devenir un acteur clé dans la géopolitique méditerranéenne. Si la Russie reste un allié historique de l’Algérie et un partenaire de premier plan, elle ne détient pas les capacités d’investissements de la Chine qui dispose, selon l’Administration Nationale des Changes, d’une réserve de 3061,7 milliards de dollars à la fin de décembre 2018.

En juin dernier, lors du forum des deux rives, le Président français, Emmanuel Macron, a souhaité « exprimer son envie de Méditerranée » pour la France et l’Union européenne. Face au défi des nouvelles routes de la soie, il est en effet nécessaire de créer de nouveau des possibilités de rencontres entre les différents Etats en renforçant par exemple le modèle du 5 plus 5 de la Méditerranée occidentale (Portugal, Espagne, Malte, Italie, France/Mauritanie, Maroc, Tunisie, Algérie, Libye). Dans une Méditerranée où aucun Etat n’a vocation à être hégémonique, un renouveau du multilatéralisme est indispensable pour progresser vers la défense d’intérêts communs et bâtir une vraie vision stratégique méditerranéenne pour la France et pour l’Union Européenne. De cette stratégie dépendra la nouvelle dynamique de coopération entre les pays de la Méditerranée occidentale.

Ainsi, la progression des routes de la soie en Algérie illustre parfaitement la montée d’une grande puissance, en l’occurrence la Chine, dans une région méditerranéenne déjà en proie à de vives tensions entre de multiples acteurs.

Ce n’est pas par hasard que l’institut FMES a programmé le thème d’étude centré sur les « nouvelles routes de la soie en Méditerranée » pour la 30ème  session méditerranéenne des hautes études stratégiques. Cette session, répartie en 9 séminaires de 2 jours, permettra à ses auditeurs de  rencontrer et d’échanger avec les principaux acteurs concernés par cette initiative et de produire des travaux de comité dont l’objectif est de mieux appréhender les enjeux de ce nouvel engagement chinois.

Rencontre entre le Premier Ministre algérien, Ahmed Ouyahia, et Xi Jinping, président de la République Populaire de Chine (RPC), Pékin, septembre 2018. Tous droits réservés.

L’Algérie plonge dans le flou constitutionnel

Quatre-vingt-dix jours après la démission du Président Abdelaziz Bouteflika, le mandat du président par intérim Abdelkader Bensalah arrive à son terme le 9 juillet. La fin de cette période de transition n’est pourtant pas synonyme d’une nouvelle ère, puisqu’aucune date d’élection n’a encore été prévue par les dirigeants algériens. Cette situation menace de plonger le pays dans un flou constitutionnel. En effet, cet intérim risque d’être prolongé de facto à défaut de candidat élu démocratiquement ; une situation non prévue par les textes fondateurs du pays susceptible d’attiser les tensions entre l’Etat et les manifestants déjà engagés dans des affrontements hebdomadaires depuis le mois de février.

Les dirigeants algériens, portés par leur légitimé historique liée à la guerre de libération, n’ont pas réussi à détendre la situation en annonçant la démission du Président Bouteflika le 9 avril. Ils trouvent face à eux une nouvelle génération de manifestants qui n’a pas vécu l’indépendance mais qui se souvient davantage de la violente guerre civile entre 1991 et 2002.

C’est probablement ce contexte qui explique l’extrême prudence et la maitrise de la violence de la part des acteurs, malgré l’illégalité du prolongement des fonctions d’Abdelkader Bensalah. Les dirigeants d’un côté cherchent à faire un pas vers les manifestants – via l’organisation d’élections – pour apaiser les mécontentements, tout en cherchant à maintenir leur influence sur le pays. De l’autre, les opposants au régime cherchent à marquer leur colère, sans tomber dans la violence afin de ne pas discréditer leur action. C’est enfin entre ces deux camps que vient se positionner l’armée, portée par son homme fort Ahmed Gaïd Salah. Sa position intermédiaire aurait pu le désigner comme le médiateur idéal. Mais le général Salah s’est positionné comme le véritable leader du pays. L’Hirak (le mouvement) le considère, au même titre que les autres dirigeants, comme un indésirable qui doit céder sa place.

De nombreux juristes et personnalités ont dénoncé cette crise constitutionnelle qu’ils considèrent comme un deuxième coup de force orchestré par les dirigeants après la décision de Bouteflika d’annuler les élections le 11 mars. Plus encore, c’est la durée indéterminée de cette situation qui irrite l’opposition au régime. Abdelkader Bensalah a en effet promis qu’il quitterait ses fonctions lors de l’élection démocratique de son successeur. Mais rien ne garantit au peuple algérien le bouleversement qu’ils attendent. La dernière tentative de scrutin s’est soldée par son annulation le 4 Juillet, faute de candidature sérieuse au poste. Et aucune date n’est encore prévue pour une prochaine élection.

Les perspectives de sortie de crise semblent limitées. Les gouvernants tentent d’apaiser la situation en appelant au consensus. Ils s’efforcent d’impliquer davantage la société civile dans la résolution du conflit, comme lors de l’organisation du Forum du Dialogue à Alger le 6 juillet dernier. Mais les manifestants maintiennent la pression et refusent catégoriquement de coopérer. La situation semble devoir s’éterniser, et interroge quant à son issue. Les adaptations du pouvoir aboutiront-elles à une pacification des relations, menant au maintien du « système » ancien amendé ? L’impatience des manifestants peut-elle déboucher sur un conflit violent ? Les scénarios sont nombreux, mais aucun ne semble pour l’instant se démarquer.

L’Algérie se trouve donc dans une impasse. Les dirigeants tentent de créer un consensus basé sur des réformes qu’ils ont évitées pendant de nombreuses années. Ils en payent le prix aujourd’hui en trouvant face à eux des manifestants opposés à la moindre de leur décision. Chaque camp semble pour l’instant vouloir rester dans sa logique, formant un verrou difficile à dégripper.

Manifestants à Alger, 5 juillet, tous droits réservés

Algérie : entre contestations et vide constitutionnel

Manifestation à Alger, le 31 mai 2019.
Tous droits réservés.

En Algérie, depuis le départ du président Abdelaziz Bouteflika, le lieutenant-général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée de Terre et ancien fidèle du régime, incarne l’homme fort du pays et s’est érigé en seul interlocuteur du peuple. Face à la pression de la rue, Gaïd Salah prône « un dialogue », que la population rejette, déplorant le manque de transition et réclamant toujours la fin des « symboles de l’ancien régime ».

Sans surprise, le 1er juin 2019, le Conseil constitutionnel algérien a annulé l’élection présidentielle du 4 juillet prochain : « le Conseil constitutionnel s’est prononcé par décision du 1er juin 2019 pour le rejet des dossiers de deux postulants à la candidature, inconnus du public, ayant déposé des dossiers auprès de lui, et conclu à l’impossibilité d’organiser l’élection présidentielle à la date prévue ». L’actuel chef de l’Etat par intérim, Abdelkader Ben Salah, conserve donc son poste jusqu’à la tenue de l’élection présidentielle, dont la date n’est pas définie.

Cette annonce intervient le lendemain du 15ème vendredi de hirak en Algérie. Après plus de trois mois de contestation et malgré le départ du président malade, le mouvement populaire se maintient, en attente de la chute du régime. Le journal El Watan souligne la « détermination » qui « renseigne sur le degré de conscience des manifestants, qui, après avoir remporté d’importantes victoires, veulent poursuivre leur combat ». Devant l’immobilisme du régime, le journal déclare que « le combat sera long ».

A l’annonce du report du scrutin, le média TSA a dénoncé « l’artifice juridique » discutable mis en place pour conserver un cadre constitutionnel. Selon lui, si le Conseil constitutionnel espère que sa décision soit prise au sérieux, « le pouvoir devra donner quelques garanties », notamment en termes de liberté. Entré dans une période de vide constitutionnel, Alger devra prendre des décisions politiques. Le report par deux fois de l’élection présidentielle – une première dans l’histoire algérienne – représente une victoire pour les manifestants mais ouvre par la même une nouvelle période d’incertitudes. Face à la mainmise de l’armée, tout laisse à penser que l’institution militaire a vocation à contrôler le dialogue avec la population. Pour autant, cette situation est susceptible d’envenimer le climat actuel en cristallisant le désaveu de la population envers les institutions étatiques.

Depuis le début des événements, les manifestations en Algérie conservent leur caractère pacifique, qui a fait la réussite du mouvement populaire. Au contraire, le régime est désormais confronté aux interrogations sur son respect des droits de l’Homme, notamment après le décès en prison du médecin et défenseur des droits de l’Homme Kamel Eddine Fekhar, le 28 mai dernier, des suites d’une grève de la faim. Provoquant l’indignation des Algériens, alors que la France a réagi et exprimé sa préoccupation, cette mort sème le doute. Le décès de Fekhar a en effet alerter l’opinion publique sur les conditions de détention des militants d’opposition, dans un régime qui maintient ses opposants en incarcération. Pour TSA, « les multiples cas d’atteinte aux droits de l’Homme constituent autant d’épines que le pouvoir se plante dans le pied ».

La vague de mobilisation en Algérie reste sans précédent et touche toutes les franges de la population. Dans un manifeste intitulé « Initiative pour un Etat de citoyenneté et des libertés », un groupe d’intellectuels a pris part au mouvement, appelant à l’instauration d’un Etat civil et démocratique, respectueux des droits citoyens et des libertés individuelles et collectives. Le collectif préconise de s’éloigner des facteurs de désunions, dit « secondaires ».

Peu investis, les islamistes se montrent prudents. Le chef du parti islamiste Mouvement de la société pour la paix (MSP), Abderrazak Mokri affirme comprendre les doutes de l’institution militaire concernant l’ouverture d’une éventuelle période de transition. Toutefois, le parti s’engage à renoncer à la prochaine élection présidentielle au profit d’« un candidat consensuel ».

L’Algérie se retrouve donc à la croisée des chemins. Si la volonté populaire en faveur d’un nouveau régime ne fléchit pas, les caciques du régime, usant de la répression, entendent conserver le pouvoir. Et il convient de s’interroger sur les intentions des religieux et sur le rôle qu’ils occuperont lors des prochaines étapes.

Fin du chantier de la Grande mosquée d’Alger : un symbole du pouvoir critiqué

 

La Grande mosquée d’Alger. Tous droits réservés.

Lundi 29 avril, la télévision officielle chinoise a annoncé : « L’Algérie est sur le point d’inaugurer la Grande mosquée d’Alger, la plus grande mosquée jamais construite par la société d’Etat chinoise CSCEC (China State Construction Engineering Corporation) ».

D’une superficie de 400 000 mètres carrés, la Grande mosquée d’Alger ou Djama el Djazair, dotée d’un minaret de 265 mètres et d’une salle de prière grande de 20 000 mètres carrés, détrône la mosquée Hassan II de Casablanca en devenant le plus grand édifice religieux musulman d’Afrique et le troisième au monde, après la mosquée du Sultan Qabous à Oman et le mausolée de l’imam Reza à Mashhad en Iran. La salle de prière peut accueillir jusqu’à 120 000 personnes. Le lieu dispose également d’un parc, d’une place publique, d’un centre culturel, d’une école religieuse, d’une caserne de pompiers et d’une bibliothèque. Des logements sont également disponibles pour le personnel.

La construction de cette mosquée, réalisée par la société chinoise CSCEC, est l’un des symboles de la coopération sino-algérienne et plus largement du lien de la Chine avec le continent africain dans le cadre des nouvelles routes de la soie. Le projet, qui a duré plus de sept années a mobilisé plus de 2 300 ingénieurs algériens, africains et chinois.

Symbole de l’Algérie musulmane et participant à son rayonnement, la construction de la Grande mosquée d’Alger a toutefois suscité de vives polémiques. Si la télévision chinoise estime que « le projet a été achevé dans les délais impartis », la presse algérienne rappelle que le projet devait durer 42 mois. De fait, la construction aurait dû s’achever en octobre 2015. Ainsi, le retard engendré a eu pour conséquence une augmentation du coût de construction. Ce dernier s’élève ainsi à environ 2 milliards de dollars, dans un pays marqué par une crise financière. A l’heure où l’Algérie est en plein bouleversement politique et social, la construction de l’édifice représente un symbole de démesure de l’ère Bouteflika. A ce titre, le plus haut minaret du monde, permettant « une vue panoramique époustouflante sur les eaux turquoise de la Méditerranée le long de la baie d’Alger » selon la chaine de télévision chinoise, bénéficie d’un dôme incrusté d’or. Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999 est à l’origine de cette demande de construction. Cette dernière est d’ailleurs considérée comme l’une des dérives du système dorénavant rejeté. La Grande mosquée d’Alger symbolise pour certains la rivalité avec le Maroc à travers la concurrence avec la mosquée Hassan II.

Algérie : espoir et incertitudes – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Manifestation à Alger, le 22 mars 2019.
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Le “Printemps arabe” (à partir de 2011) a concerné plusieurs États arabes, de la Tunisie à la Syrie, de l’Égypte au Yémen. Il s’agissait soit de révoltes – Tunisie, Égypte, Bahreïn – soit de guerres civiles – Syrie, Libye, Yémen. Le Maroc a fait face en maintenant le mouvement qui s’était constitué dans des limites étroites en se servant d’arguments à caractère religieux : le roi “Commandeur des croyants” et “descendant du Prophète”. Quant à l’Algérie, tout le monde s’interrogeait : “pourquoi rien ne se passe dans ce pays ? “.

La singularité algérienne :

 Ceux qui s’étonnaient ainsi avaient oublié deux choses : d’une part l’Algérie avait vécu avant tous les autres “son” printemps, en octobre 1988. Cette année-là, des émeutes avaient éclaté dans plusieurs villes d’Algérie et l’armée avait tiré sur le peuple alors qu’elle se présentait comme “Armée Nationale Populaire ” (ANP). De ces événements est née une singularité algérienne : c’est le pouvoir qui a octroyé des libertés : dans la presse, l’opinion publique, les partis politiques. Il a fait preuve d’intelligence : la liberté d’expression comme soupape de sécurité et non une menace pour le régime. D’autre part, on ne peut pas comprendre l’inertie du peuple algérien, si l’on n’a pas à l’esprit la décennie tragique des années 1990 : un conflit interne au cours duquel la violence, sous toutes ses formes, s’est déchaînée et a frappé sans quartier tout le peuple de ce pays. Ce traumatisme profond explique en grande partie la torpeur, la léthargie dans lesquelles était plongée la population de ce pays. La candidature de A. Bouteflika pour un cinquième mandat a eu l’effet d’un électrochoc salutaire : des millions d’Algériens se sont réveillés et se sont mis en marche pour s’opposer à un diktat révélateur, selon eux, du mépris dans lequel les gouvernants les tenaient.

Tout ce qui a été si longtemps refoulé, mis sous le boisseau, resurgit mais pacifiquement jusqu’à présent. Les Algériens qui souffraient “chacun pour soi” redécouvrent qu’ils sont capables de vouloir, ensemble, la même chose : le départ du président.

L’armée, arbitre et décideur.

La singularité algérienne, c’est aussi la place et le rôle de l’armée. En effet, depuis 1962, elle est l’épine dorsale du régime qu’elle incarne.

Pour autant, l’approche réductrice de ceux qui se contentent d’affirmer : “le régime des généraux corrompus qui détournent à leur profit la rente pétrolière”, ne recouvre pas la réalité dans toute sa complexité. D’une part, l’armée n’est plus un monolithe. Tous les généraux ne sont pas corrompus et, dans ce domaine, la société civile est elle aussi atteinte par ce mal. D’autre part, l’ANP de 2019 n’est plus celle que dirigeait le président Boumediene qui était son chef, reconnu comme tel par tous.

L’Armée Nationale Populaire (ANP) s’est toujours présentée comme “la digne héritière de la glorieuse Armée de Libération Nationale” (ALN). C’est par l’armée, grâce à elle et par elle que s’est constitué l'”État” algérien depuis l’indépendance. Elle était la seule force organisée. L’armée algérienne n’est donc pas la “grande muette” comme c’est le cas en France et dans les pays à régime démocratique. Elle a ouvertement procédé à plusieurs coups d’État : le premier, dès 1962 contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), puis en juin 1965 quand le chef de l’ANP, le colonel Boumediene, a renversé le Président Ahmed Ben Bella. Elle est de nouveau intervenue en 1992 lorsque les “islamistes” du Front Islamiste du Salut (FIS) ont remporté le premier tour des élections législatives. Elle a empêché le déroulement du second tour. Son rôle a été vital pour le pays durant la décennie 1990 dans la lutte contre le terrorisme “islamiste”. Il ne faut donc pas s’étonner de la voir intervenir aujourd’hui encore dans le champ politique par les déclarations du chef d’état-major Gaïd Salah qui réclame l’application de la Constitution pour faire partir A. Bouteflika. Ce faisant, il viole lui-même la Constitution car selon cette “loi suprême” ce n’est pas à lui qu’incombe une telle initiative mais au président du Conseil constitutionnel. En fait, et cela en quelques semaines, il y a eu deux coups d’État : d’abord la décision de reporter les élections, ensuite l’intrusion du Général Gaïd Salah pour obtenir le départ de son chef. Selon la Constitution, le Conseil constitutionnel aurait dû se réunir “de plein droit” et proposer à l’unanimité au Parlement de déclarer l’état d’empêchement du Président de la République (article 88). Mais on risque de ne pas comprendre grand-chose au fonctionnement de ce régime si l’on s’en tient à la référence au Droit.

Un mouvement sans boussole :

 La Constitution en tant que concept qui fonde la légitimité du pouvoir politique est un produit d’importation dans le “Monde musulman” et pas seulement en Algérie. Ces pays se sont dotés de cette “loi fondamentale” d’où découle tout l’édifice institutionnel, sans en avoir l’intelligence. Ce qui prévaut dans ces pays est aux antipodes de l’État de droit. En effet, un pouvoir qui ne respecte aucune règle inflige une forme de violence au peuple qui se sent méprisé, humilié. À partir de cette réalité qui, tôt ou tard, devient insupportable, le meilleur et le pire peuvent advenir. Dans le premier cas, un changement de régime sans effusion de sang. Dans la seconde configuration, la plus effroyable, une guerre civile comme c’est le cas en Syrie. Cette tragédie pourrait être épargnée au peuple algérien, car il a la mémoire de ce qui s’est passé durant la décennie 90, c’est à dire un conflit interne qui a mené le pays au bord de l’implosion. Il convient aussi d’avoir à l’esprit une réalité : ceux qui manifestent contre le régime ne sont pas forcément tous des démocrates…Les plus nombreux se révoltent parce qu’ils n’en peuvent plus de vivre dans un pays où, selon leur perception, il y a d’un côté ceux qui s’enrichissent, souvent par la corruption, alors que d’autres sont condamnés au chômage et, pour certains, à braver la mort en traversant la Méditerranée dans des « coquilles de noix ». En tout état de cause, il ne s’agit pas d’une révolution. En effet, il manque le substrat intellectuel, culturel. Par exemple, les changements politiques majeurs – les révolutions – en Europe, en particulier en France (1789), ont été préparés en amont par la philosophie des Lumières. Il y a eu aussi une alliance de forces politiques qui avaient le même objectif. Des leaders ont émergé de ce mouvement irréversible, et ils avaient un programme propre à mobiliser le plus grand nombre de personnes. Ce n’est le cas ni en Algérie, ni dans aucun pays dit du “printemps arabe”. Souhaitons néanmoins que ces événements constituent l’une des étapes du long et difficile processus d’apprentissage de la culture démocratique.

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Quelle sera l’issue de ce mouvement ? Pour l’heure, il semble irréversible car le peuple algérien a réussi à extirper de son esprit la peur qui le paralysait. Mais tant qu’il sera inorganisé, sans programme et sans leader, il ne représentera pas une véritable alternative à la situation qui prévaut depuis des décennies, c’est à dire bien avant l’arrivée au pouvoir de A. Bouteflika en 1999. L’Algérie indépendante n’a produit ni femmes, ni hommes d’État. Elle souffre de l’incompétence et de la corruption de la plupart des membres de sa “classe politique”. Cette corruption concerne la société dans son ensemble. Le mal est profond et seul un changement des mentalités constituerait le remède approprié. Mais pour cela, il serait urgent de revoir de fond en comble le système éducatif. Dans ce domaine, vital pour l’avenir du pays, il y a de nombreuses oppositions, celle des “islamistes” n’étant pas la moindre. On retrouve alors le problème de l’identité dont la caractéristique est la fragmentation qui semble “oubliée” dans l’élan lyrique de la révolte contre le régime.

Algérie : Bouteflika lâché par l’armée et son camp

Ahmed Gaïd Salah et Abdelaziz Bouteflika. Tous droits réservés.

Ces dernières semaines, l’élection présidentielle a suscité en Algérie une vague de mobilisations pacifiques sans précédent. Après avoir annoncé sa candidature pour un cinquième mandat, le président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999 et lourdement affaibli des suites d’un AVC, , a finalement renoncé tout en décidant du report des élections. Cette situation inédite d’un maintien au pouvoir ne satisfait pas les Algériens.

Après cinq vendredis de mobilisation populaire et une pression de la rue grandissante, le camp du président est ébranlé. Mardi 26 mars, l’armée algérienne, par la voix de son chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, lors d’un discours retransmis à la télévision, a proposé que le président algérien soit déclaré inapte et qu’une procédure d’empêchement à son encontre soit lancée. Le chef d’état-major propose ainsi l’application de l’article 102 de la Constitution qui stipule que « lorsque le Président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement ». Ahmed Gaïd Salah considère qu’« il devient nécessaire, voire impératif d’adopter une solution pour sortir de la crise, répondant aux revendications légitimes du peuple algérien, et garantissant le respect des dispositions de la Constitution et le maintien de la souveraineté de l’Etat ».

La déclaration du général Ahmed Gaïd Salah surprend tant il incarnait l’un des alliés les plus fidèles d’Abdelaziz Bouteflika, qui l’avait nommé en 1994 chef d’état-major et a fait de lui l’un des hommes les plus incontournables du pays. Egalement vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah avait juré de servir le président jusqu’à sa mort. Depuis le début des manifestations, il s’était fait l’arbitre de la situation et multipliait ses déplacements dans les régions algériennes.

La solution prônée par l’armée est saluée par le parti du Rassemblement national démocratique (RND), principal allié d’Abdelaziz Bouteflika et membre de la coalition au pouvoir. Le dirigeant n’est autre qu’Ahmed Ouyahia, ex-Premier ministre récemment limogé. Mercredi 27 mars, le RND publie un communiqué dans lequel il « recommande la démission du président de la République (…) dans le but de faciliter la période de transition » en réponse aux événements qui « confirment le rejet de la rue pour la feuille de route proposée par le président ». Le même jour, des membres du comité central du Front de libération nationale (FLN), parti du président, ont également apporté leur soutien à la déclaration du général Salah relatif à l’article 102. A Alger, l’étau se resserre autour du clan présidentiel, lâché par ses soutiens historiques.

L’empêchement réclamé par le général Salah donnerait à l’armée – qui est déjà au pouvoir et est partie intégrante du système actuel – l’occasion d’assurer la transition et ne laissera que peu de temps à la société algérienne pour se mobiliser. Face à la tournure que prennent les événements, l’opinion publique algérienne se montre sceptique et rejette ce qu’elle considère comme un coup de force et une immixtion de l’armée. Ainsi, les appels à manifester se multiplient, la solution prônée par Ahmed Gaïd Salah ne répondant pas aux nombreuses protestations dans les villes algériennes qui expriment la volonté d’un changement de régime et pas seulement le départ du président actuel.

C’est au Conseil constitutionnel, réputé proche du pouvoir et du président, que l’avenir politique de l’Algérie se jouera dans les prochains jours. En effet, l’organe devra se prononcer sur la mise en œuvre de l’article 102.

 

Report des élections et prolongement du 4ème mandat : la réaction algérienne

Manifestation étudiante en Algérie, le 12 mars 2019. Tous droits réservés.

Le 11 mars, l’agence de presse nationale algérienne APS a relayé le message à la nation du président Abdelaziz Bouteflika, 24 heures après son retour de Genève où il était hospitalisé. Dans ce message, il annonce le report sine die des élections présidentielles du 18 avril prochain et sa décision de ne pas briguer un 5ème mandat en raison de « son état de santé et son âge ».

Cette décision intervient alors que le pays connait depuis plusieurs semaines une vague historique de mobilisations pacifiques. Les Algériens manifestent contre un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, affaibli par un AVC survenu en 2013 et dont les apparitions se font rares.

Le chef de l’Etat affirme « comprendre » les revendications du peuple et notamment de la jeunesse et promet une transition, notamment au travers d’un remaniement général du gouvernement. Dans la foulée, le Premier ministre Ahmed Ouyahia, impopulaire en Algérie, a été limogé et remplacé par Noureddine Bedoui, ministre de l’Intérieur et ami du frère du président, Nacer.

Le message présidentiel, s’il a donné lieu à des manifestations de joie, s’est finalement traduit par un doute. Les Algériens se questionnent quant à ce maintien à durée indéterminée du président sortant – Abdelaziz Bouteflika n’ayant pas donné la date des prochaines élections. De plus, le nouveau gouvernement ne satisfait pas les manifestants qui n’y voient que la continuité du régime. Ainsi, mardi 12 mars, une nouvelle vague de manifestation a débuté. Le doute plane quant au futur politique du pays. Les slogans « contre le cinquième mandat » ont laissé place à des protestations « contre le prolongement du 4ème ». Le peuple, porté par la jeunesse étudiante, réclame ainsi le retrait de la magistrature suprême du président actuel et un changement de système.

Juridiquement, la question du report de l’élection pose également problème. Walid Laggoune, professeur de droit constitutionnel à l’Université d’Alger a déclaré à la radio publique algérienne : « La constitution ne prévoit aucune disposition relative au report des élections ».

La nouvelle a de fait suscité de vives réactions en Algérie. Alors que les journaux pro-régime à l’instar d’El Moudjahid ou l’Expression saluent la décision du chef de l’Etat et énumèrent ses « engagements », d’autres médias se montrent plus méfiants. El Watan titre ainsi le mardi 12 mars « Il annule la présidentielle mais reste au pouvoir. La dernière ruse de Bouteflika ». Pour le site TSA – Tout sur l’Algérie, qui a relayé en temps direct les manifestants à travers le pays, le système instauré par le président Bouteflika ne permettra pas la transition promise. Enfin, pour Liberté Algérie, « la rue dit non à Bouteflika ».

Sur Twitter, le Président de la République française, Emmanuel Macron,a accueilli avec satisfaction le choix du Président algérien et a déclaré : « La jeunesse algérienne a su exprimer son espoir de changement avec dignité. La décision du Président Bouteflika ouvre une nouvelle page pour la démocratie algérienne. Nous serons aux côtés des Algériens dans cette période nouvelle, avec amitié et avec respect ». Le chef de l’Etat français, en tournée en Afrique de l’Est, appelle à une « transition d’une durée raisonnable ». Lors de la conférence de presse donnée à Djibouti, il a déclaré : « Je salue la décision du président Bouteflika, qui signe une nouvelle page dans le développement de la démocratie algérienne (…) Je salue la dignité avec laquelle la population, en particulier la jeunesse algérienne, a su exprimer ses espoirs, sa volonté de changement, ainsi que le professionnalisme des forces de sécurité ».

Alors que les principales villes de l’Algérie ont manifesté mardi 12 mars, les manifestants appellent à de nouveaux rassemblements jeudi 14 et vendredi 15 mars.