Algérie

Algérie : espoir et incertitudes – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Manifestation à Alger, le 22 mars 2019.
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Le « Printemps arabe » (à partir de 2011) a concerné plusieurs États arabes, de la Tunisie à la Syrie, de l’Égypte au Yémen. Il s’agissait soit de révoltes – Tunisie, Égypte, Bahreïn – soit de guerres civiles – Syrie, Libye, Yémen. Le Maroc a fait face en maintenant le mouvement qui s’était constitué dans des limites étroites en se servant d’arguments à caractère religieux : le roi « Commandeur des croyants » et « descendant du Prophète ». Quant à l’Algérie, tout le monde s’interrogeait : « pourquoi rien ne se passe dans ce pays ? « .

La singularité algérienne :

 Ceux qui s’étonnaient ainsi avaient oublié deux choses : d’une part l’Algérie avait vécu avant tous les autres « son » printemps, en octobre 1988. Cette année-là, des émeutes avaient éclaté dans plusieurs villes d’Algérie et l’armée avait tiré sur le peuple alors qu’elle se présentait comme « Armée Nationale Populaire  » (ANP). De ces événements est née une singularité algérienne : c’est le pouvoir qui a octroyé des libertés : dans la presse, l’opinion publique, les partis politiques. Il a fait preuve d’intelligence : la liberté d’expression comme soupape de sécurité et non une menace pour le régime. D’autre part, on ne peut pas comprendre l’inertie du peuple algérien, si l’on n’a pas à l’esprit la décennie tragique des années 1990 : un conflit interne au cours duquel la violence, sous toutes ses formes, s’est déchaînée et a frappé sans quartier tout le peuple de ce pays. Ce traumatisme profond explique en grande partie la torpeur, la léthargie dans lesquelles était plongée la population de ce pays. La candidature de A. Bouteflika pour un cinquième mandat a eu l’effet d’un électrochoc salutaire : des millions d’Algériens se sont réveillés et se sont mis en marche pour s’opposer à un diktat révélateur, selon eux, du mépris dans lequel les gouvernants les tenaient.

Tout ce qui a été si longtemps refoulé, mis sous le boisseau, resurgit mais pacifiquement jusqu’à présent. Les Algériens qui souffraient « chacun pour soi » redécouvrent qu’ils sont capables de vouloir, ensemble, la même chose : le départ du président.

L’armée, arbitre et décideur.

La singularité algérienne, c’est aussi la place et le rôle de l’armée. En effet, depuis 1962, elle est l’épine dorsale du régime qu’elle incarne.

Pour autant, l’approche réductrice de ceux qui se contentent d’affirmer : « le régime des généraux corrompus qui détournent à leur profit la rente pétrolière », ne recouvre pas la réalité dans toute sa complexité. D’une part, l’armée n’est plus un monolithe. Tous les généraux ne sont pas corrompus et, dans ce domaine, la société civile est elle aussi atteinte par ce mal. D’autre part, l’ANP de 2019 n’est plus celle que dirigeait le président Boumediene qui était son chef, reconnu comme tel par tous.

L’Armée Nationale Populaire (ANP) s’est toujours présentée comme « la digne héritière de la glorieuse Armée de Libération Nationale » (ALN). C’est par l’armée, grâce à elle et par elle que s’est constitué l' »État » algérien depuis l’indépendance. Elle était la seule force organisée. L’armée algérienne n’est donc pas la « grande muette » comme c’est le cas en France et dans les pays à régime démocratique. Elle a ouvertement procédé à plusieurs coups d’État : le premier, dès 1962 contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), puis en juin 1965 quand le chef de l’ANP, le colonel Boumediene, a renversé le Président Ahmed Ben Bella. Elle est de nouveau intervenue en 1992 lorsque les « islamistes » du Front Islamiste du Salut (FIS) ont remporté le premier tour des élections législatives. Elle a empêché le déroulement du second tour. Son rôle a été vital pour le pays durant la décennie 1990 dans la lutte contre le terrorisme « islamiste ». Il ne faut donc pas s’étonner de la voir intervenir aujourd’hui encore dans le champ politique par les déclarations du chef d’état-major Gaïd Salah qui réclame l’application de la Constitution pour faire partir A. Bouteflika. Ce faisant, il viole lui-même la Constitution car selon cette « loi suprême » ce n’est pas à lui qu’incombe une telle initiative mais au président du Conseil constitutionnel. En fait, et cela en quelques semaines, il y a eu deux coups d’État : d’abord la décision de reporter les élections, ensuite l’intrusion du Général Gaïd Salah pour obtenir le départ de son chef. Selon la Constitution, le Conseil constitutionnel aurait dû se réunir « de plein droit » et proposer à l’unanimité au Parlement de déclarer l’état d’empêchement du Président de la République (article 88). Mais on risque de ne pas comprendre grand-chose au fonctionnement de ce régime si l’on s’en tient à la référence au Droit.

Un mouvement sans boussole :

 La Constitution en tant que concept qui fonde la légitimité du pouvoir politique est un produit d’importation dans le « Monde musulman » et pas seulement en Algérie. Ces pays se sont dotés de cette « loi fondamentale » d’où découle tout l’édifice institutionnel, sans en avoir l’intelligence. Ce qui prévaut dans ces pays est aux antipodes de l’État de droit. En effet, un pouvoir qui ne respecte aucune règle inflige une forme de violence au peuple qui se sent méprisé, humilié. À partir de cette réalité qui, tôt ou tard, devient insupportable, le meilleur et le pire peuvent advenir. Dans le premier cas, un changement de régime sans effusion de sang. Dans la seconde configuration, la plus effroyable, une guerre civile comme c’est le cas en Syrie. Cette tragédie pourrait être épargnée au peuple algérien, car il a la mémoire de ce qui s’est passé durant la décennie 90, c’est à dire un conflit interne qui a mené le pays au bord de l’implosion. Il convient aussi d’avoir à l’esprit une réalité : ceux qui manifestent contre le régime ne sont pas forcément tous des démocrates…Les plus nombreux se révoltent parce qu’ils n’en peuvent plus de vivre dans un pays où, selon leur perception, il y a d’un côté ceux qui s’enrichissent, souvent par la corruption, alors que d’autres sont condamnés au chômage et, pour certains, à braver la mort en traversant la Méditerranée dans des « coquilles de noix ». En tout état de cause, il ne s’agit pas d’une révolution. En effet, il manque le substrat intellectuel, culturel. Par exemple, les changements politiques majeurs – les révolutions – en Europe, en particulier en France (1789), ont été préparés en amont par la philosophie des Lumières. Il y a eu aussi une alliance de forces politiques qui avaient le même objectif. Des leaders ont émergé de ce mouvement irréversible, et ils avaient un programme propre à mobiliser le plus grand nombre de personnes. Ce n’est le cas ni en Algérie, ni dans aucun pays dit du « printemps arabe ». Souhaitons néanmoins que ces événements constituent l’une des étapes du long et difficile processus d’apprentissage de la culture démocratique.

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Quelle sera l’issue de ce mouvement ? Pour l’heure, il semble irréversible car le peuple algérien a réussi à extirper de son esprit la peur qui le paralysait. Mais tant qu’il sera inorganisé, sans programme et sans leader, il ne représentera pas une véritable alternative à la situation qui prévaut depuis des décennies, c’est à dire bien avant l’arrivée au pouvoir de A. Bouteflika en 1999. L’Algérie indépendante n’a produit ni femmes, ni hommes d’État. Elle souffre de l’incompétence et de la corruption de la plupart des membres de sa « classe politique ». Cette corruption concerne la société dans son ensemble. Le mal est profond et seul un changement des mentalités constituerait le remède approprié. Mais pour cela, il serait urgent de revoir de fond en comble le système éducatif. Dans ce domaine, vital pour l’avenir du pays, il y a de nombreuses oppositions, celle des « islamistes » n’étant pas la moindre. On retrouve alors le problème de l’identité dont la caractéristique est la fragmentation qui semble « oubliée » dans l’élan lyrique de la révolte contre le régime.

Algérie : Bouteflika lâché par l’armée et son camp

Ahmed Gaïd Salah et Abdelaziz Bouteflika. Tous droits réservés.

Ces dernières semaines, l’élection présidentielle a suscité en Algérie une vague de mobilisations pacifiques sans précédent. Après avoir annoncé sa candidature pour un cinquième mandat, le président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999 et lourdement affaibli des suites d’un AVC, , a finalement renoncé tout en décidant du report des élections. Cette situation inédite d’un maintien au pouvoir ne satisfait pas les Algériens.

Après cinq vendredis de mobilisation populaire et une pression de la rue grandissante, le camp du président est ébranlé. Mardi 26 mars, l’armée algérienne, par la voix de son chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, lors d’un discours retransmis à la télévision, a proposé que le président algérien soit déclaré inapte et qu’une procédure d’empêchement à son encontre soit lancée. Le chef d’état-major propose ainsi l’application de l’article 102 de la Constitution qui stipule que « lorsque le Président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement ». Ahmed Gaïd Salah considère qu’« il devient nécessaire, voire impératif d’adopter une solution pour sortir de la crise, répondant aux revendications légitimes du peuple algérien, et garantissant le respect des dispositions de la Constitution et le maintien de la souveraineté de l’Etat ».

La déclaration du général Ahmed Gaïd Salah surprend tant il incarnait l’un des alliés les plus fidèles d’Abdelaziz Bouteflika, qui l’avait nommé en 1994 chef d’état-major et a fait de lui l’un des hommes les plus incontournables du pays. Egalement vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah avait juré de servir le président jusqu’à sa mort. Depuis le début des manifestations, il s’était fait l’arbitre de la situation et multipliait ses déplacements dans les régions algériennes.

La solution prônée par l’armée est saluée par le parti du Rassemblement national démocratique (RND), principal allié d’Abdelaziz Bouteflika et membre de la coalition au pouvoir. Le dirigeant n’est autre qu’Ahmed Ouyahia, ex-Premier ministre récemment limogé. Mercredi 27 mars, le RND publie un communiqué dans lequel il « recommande la démission du président de la République (…) dans le but de faciliter la période de transition » en réponse aux événements qui « confirment le rejet de la rue pour la feuille de route proposée par le président ». Le même jour, des membres du comité central du Front de libération nationale (FLN), parti du président, ont également apporté leur soutien à la déclaration du général Salah relatif à l’article 102. A Alger, l’étau se resserre autour du clan présidentiel, lâché par ses soutiens historiques.

L’empêchement réclamé par le général Salah donnerait à l’armée – qui est déjà au pouvoir et est partie intégrante du système actuel – l’occasion d’assurer la transition et ne laissera que peu de temps à la société algérienne pour se mobiliser. Face à la tournure que prennent les événements, l’opinion publique algérienne se montre sceptique et rejette ce qu’elle considère comme un coup de force et une immixtion de l’armée. Ainsi, les appels à manifester se multiplient, la solution prônée par Ahmed Gaïd Salah ne répondant pas aux nombreuses protestations dans les villes algériennes qui expriment la volonté d’un changement de régime et pas seulement le départ du président actuel.

C’est au Conseil constitutionnel, réputé proche du pouvoir et du président, que l’avenir politique de l’Algérie se jouera dans les prochains jours. En effet, l’organe devra se prononcer sur la mise en œuvre de l’article 102.

 

Report des élections et prolongement du 4ème mandat : la réaction algérienne

Manifestation étudiante en Algérie, le 12 mars 2019. Tous droits réservés.

Le 11 mars, l’agence de presse nationale algérienne APS a relayé le message à la nation du président Abdelaziz Bouteflika, 24 heures après son retour de Genève où il était hospitalisé. Dans ce message, il annonce le report sine die des élections présidentielles du 18 avril prochain et sa décision de ne pas briguer un 5ème mandat en raison de « son état de santé et son âge ».

Cette décision intervient alors que le pays connait depuis plusieurs semaines une vague historique de mobilisations pacifiques. Les Algériens manifestent contre un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, affaibli par un AVC survenu en 2013 et dont les apparitions se font rares.

Le chef de l’Etat affirme « comprendre » les revendications du peuple et notamment de la jeunesse et promet une transition, notamment au travers d’un remaniement général du gouvernement. Dans la foulée, le Premier ministre Ahmed Ouyahia, impopulaire en Algérie, a été limogé et remplacé par Noureddine Bedoui, ministre de l’Intérieur et ami du frère du président, Nacer.

Le message présidentiel, s’il a donné lieu à des manifestations de joie, s’est finalement traduit par un doute. Les Algériens se questionnent quant à ce maintien à durée indéterminée du président sortant – Abdelaziz Bouteflika n’ayant pas donné la date des prochaines élections. De plus, le nouveau gouvernement ne satisfait pas les manifestants qui n’y voient que la continuité du régime. Ainsi, mardi 12 mars, une nouvelle vague de manifestation a débuté. Le doute plane quant au futur politique du pays. Les slogans « contre le cinquième mandat » ont laissé place à des protestations « contre le prolongement du 4ème ». Le peuple, porté par la jeunesse étudiante, réclame ainsi le retrait de la magistrature suprême du président actuel et un changement de système.

Juridiquement, la question du report de l’élection pose également problème. Walid Laggoune, professeur de droit constitutionnel à l’Université d’Alger a déclaré à la radio publique algérienne : « La constitution ne prévoit aucune disposition relative au report des élections ».

La nouvelle a de fait suscité de vives réactions en Algérie. Alors que les journaux pro-régime à l’instar d’El Moudjahid ou l’Expression saluent la décision du chef de l’Etat et énumèrent ses « engagements », d’autres médias se montrent plus méfiants. El Watan titre ainsi le mardi 12 mars « Il annule la présidentielle mais reste au pouvoir. La dernière ruse de Bouteflika ». Pour le site TSA – Tout sur l’Algérie, qui a relayé en temps direct les manifestants à travers le pays, le système instauré par le président Bouteflika ne permettra pas la transition promise. Enfin, pour Liberté Algérie, « la rue dit non à Bouteflika ».

Sur Twitter, le Président de la République française, Emmanuel Macron,a accueilli avec satisfaction le choix du Président algérien et a déclaré : « La jeunesse algérienne a su exprimer son espoir de changement avec dignité. La décision du Président Bouteflika ouvre une nouvelle page pour la démocratie algérienne. Nous serons aux côtés des Algériens dans cette période nouvelle, avec amitié et avec respect ». Le chef de l’Etat français, en tournée en Afrique de l’Est, appelle à une « transition d’une durée raisonnable ». Lors de la conférence de presse donnée à Djibouti, il a déclaré : « Je salue la décision du président Bouteflika, qui signe une nouvelle page dans le développement de la démocratie algérienne (…) Je salue la dignité avec laquelle la population, en particulier la jeunesse algérienne, a su exprimer ses espoirs, sa volonté de changement, ainsi que le professionnalisme des forces de sécurité ».

Alors que les principales villes de l’Algérie ont manifesté mardi 12 mars, les manifestants appellent à de nouveaux rassemblements jeudi 14 et vendredi 15 mars.

La position française face aux manifestations en Algérie

Des manifestants s’étant rassemblés à Paris dimanche 24 février contre un 5ème mandat d’Abdelaziz Bouteflika.
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Depuis l’officialisation de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat – en dépit de son âge avancé et de son état de santé préoccupant – l’Algérie connait une vague de mobilisations.

Les manifestations pacifiques se multiplient dans le pays et cette protestation d’une ampleur nouvelle suscite l’intérêt de la presse étrangère et notamment française. Toutefois, peu de journalistes sont présents sur le terrain faute de visa, les médias multipliant donc les interviews par téléphone.

L’intérêt français pour cette question s’explique par la relation aussi complexe que passionnelle qu’entretiennent les deux pays. Paris et Alger étant intimement liés par l’histoire, les événements en Algérie pourraient avoir des répercussions directes en Hexagone. Si aucun chiffre officiel n’est communiqué, la population de nationalité et d’origine algériennes en France est importante. De fait, en soutien aux événements dans les villes algériennes, des manifestations ont été organisées en France, notamment à Paris et à Marseille.

La déstabilisation de l’Algérie aurait des répercussions à l’échelle internationale. A ce titre, les synergies entre la France et l’Algérie sont susceptibles de provoquer des perturbations. D’abord, l’importante diaspora algérienne en France et la proximité géographique des deux pays engendreraient une crise migratoire en direction de la France et plus largement de l’Europe. Aussi, la perturbation de l’Algérie impliquerait des conséquences économiques pour les deux Etats. Enfin, l’Algérie, un des pays majeurs d’Afrique, dispose d’une des armées les plus importantes du continent. Le pays représente pour l’instant un gage de sûreté dans un environnement propice à l’insécurité notamment en Libye et au Sahel et est un allié de la France dans la lutte contre le terrorisme dans la région.

Alors que la presse s’exprime largement sur le dossier algérien, les autorités françaises font preuve de prudence. Face à l’ampleur de la contestation, le Président de la République n’a fait aucun commentaire officiel. Cependant, la position française a été exprimée par Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, le 27 février dernier à l’issue du Conseil des ministres : « C’est au peuple algérien et à lui seul qu’il revient de choisir ses dirigeants et de décider de son avenir, et cela dans la paix et la sécurité ». Le porte-parole du gouvernement qualifie par ailleurs l’Algérie de « pays ami ». Dans la même lignée, le quai d’Orsay a déclaré à l’issue du dépôt de candidature d’Abdelaziz Bouteflika au Conseil constitutionnel algérien : « Nous avons pris note de la candidature du président Bouteflika. Nous souhaitons que l’élection présidentielle se déroule dans de bonnes conditions. C’est au peuple algérien qu’il appartient de choisir ses dirigeants et de décider de son avenir ». Le mercredi 6 mars, lors de la séance hebdomadaire de questions au gouvernement, le ministre Jean-Yves le Drian s’est exprimé pour la première fois publiquement à ce propos : « La France est très attentive au déroulé de cette échéance électorale majeure ». Il déclare également que Paris respectera trois principes : « L’Algérie est un pays souverain. C’est au peuple algérien et à lui seul qu’il revient de choisir ses dirigeants et son avenir (…) L’Algérie est un pays ami auquel nous rattachent des liens multiples (…) L’Algérie est un pays clé en Afrique et en Méditerranée. C’est pour ça que la stabilité, la sécurité et le développement de l’Algérie sont tout à fait essentiels ». Enfin, interrogé par BFM TV mercredi 6 mars 2019 sur la prudence française face aux événements algériens, le Premier ministre Edouard Philippe s’est défendu : « Nous n’avons aucune indifférence mais nous ne voulons nous livrer à aucune ingérence ».

Parce qu’il concerne l’Algérie, le sujet est donc délicat pour la France qui se soucie, de manière discrète, de la tournure que prendront ces événements. Ainsi, Emmanuel Macron s’est entretenu au téléphone mardi 26 février avec l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt. Le lendemain, ce dernier s’est rendu à Paris pour y rencontrer Jean-Yves le Drian.

 

Cinquième mandat : mobilisations en Algérie

Des Algériens protestant contre la candidature pour un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.
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Le pouvoir algérien a annoncé la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle du 19 avril prochain. Le Président, au pouvoir depuis 1999 et affaibli des suites d’un AVC survenu en 2013, est candidat à sa succession pour un cinquième mandat. Depuis l’annonce de sa candidature, le pays connait une vague de protestations.

Vendredi 22 février 2019, une marche lancée sur les réseaux sociaux, a rassemblé plusieurs milliers de personnes à travers le pays. Slogans anti-Bouteflika, pancartes avec un 5 barré, les manifestants ont protesté de manière pacifique réclamant pour certains un changement de régime. La révolte était perceptible dans ce pays en proie au chômage de masse où plus de 44% de la population a moins de 25 ans. Lundi 25 février, des avocats se sont joints au mouvement, en soutien au « peuple en colère » et ont appelé par la même au respect des libertés de manifestation et d’expression, garanties par la Constitution. Au tribunal de Sidi M’Hamed à Alger, ils ont affirmé leur refus « de voir piétinée » la Constitution. En effet, ils considèrent que la loi électorale est violée avec la représentation d’un candidat absent – le Président n’a plus été aperçu en public depuis plusieurs mois. Le lendemain, les étudiants se sont mobilisés à travers le pays, faisant face aux forces de l’ordre. Une semaine après le début des manifestations, les Algériens ont prévu, vendredi 1er mars, une mobilisation générale.

Ces protestations n’infléchissent pas la posture du gouvernement. Lundi 25 février, le Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia s’est exprimé pour la première fois depuis le début des mobilisations. Devant le Parlement, il a mis en garde contre d’éventuels « dérapages » et a déclaré : « Chacun a le droit de défendre son candidat et d’être contre tout autre candidat mais les urnes trancheront de manière pacifique et civilisée ».

Face à ce mouvement qui reste à ce stade pacifique, les forces de l’ordre ont été mobilisées et les arrestations se sont multipliées. Le pouvoir craint visiblement que cette révolte prenne de l’ampleur et le déstabilise. De fait, malgré le caractère inédit de ces protestations, les médias nationaux n’ont que très peu couvert l’événement au départ. De plus, Internet qui a permis de mobiliser les foules, a été ralenti dans tout le pays. Pour Belkacem Mostefaoui, professeur à l’Ecole nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’Information à Alger, cette situation lève le voile sur un système de « censure généralisée ».  Dimanche 24   février, les journalistes de la radio nationale algérienne ont dénoncé le « silence imposé ». Meriem Abdou, responsable d’une émission largement suivie, a démissionné, suivie par une dizaine de ses confrères.

Peu de journalistes étrangers sont présents dans le pays pour couvrir l’événement. Toutefois, les smartphones ont permis de capturer les images de la manifestation. Les Algériens, et notamment les jeunes, ont été très actifs sur les réseaux sociaux, tentant de faire écho aux révolutions tunisienne et égyptienne. En effet, la prépondérance des jeunes et la place accordée à Internet et aux réseaux sociaux rappellent les printemps arabes de 2011, période durant laquelle le Président algérien avait réussi à canaliser les revendications sociales à l’intérieur de son pays.

Pour la France, la situation en Algérie est toujours sensible, les deux pays entretenant une relation complexe et passionnelle. La déstabilisation du pays, le plus grand Etat d’Afrique et l’une des premières puissances militaires du continent, pourrait ainsi avoir des conséquences économiques, humaines et sécuritaires dans tous le Maghreb et en France.

La crise vénézuélienne : cristallisation des clivages du bassin méditerranéen

Nicolas MADURO, recevant son homologue turc Recep Tayyip ERDOGAN, à Caracas en décembre 2018.
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Le 23 janvier 2019, Juan GUAIDO, président social-démocrate de l’Assemblée nationale s’est autoproclamé Président par intérim de la République bolivarienne du Venezuela. Qualifiant le Président en place, Nicolas MADURO d’usurpateur, il conteste sa réélection et promet un « gouvernement de transition » et des « élections libres ». Depuis quelques semaines, le président autoproclamé de 35 ans tente de fédérer l’opposition aux dépens du régime chaviste.

Juan GUAIDO a reçu le soutien immédiat des Etats-Unis, du Canada et d’un grand nombre de pays d’Amérique latine. Le 4 février 2019, une déclaration conjointe déclare que 19 pays de l’Union européenne « reconnaissent et soutiennent M. Juan GUAIDO, président de l’Assemblée nationale démocratiquement élue, comme président par intérim du Venezuela, pour qu’il convoque des élections présidentielles libres, équitables et démocratiques ». Cette déclaration intervient après que les Etats européens ont demandé à Nicolas MADURO d’organiser une nouvelle élection présidentielle. Le Président en exercice, faisant fi de la fronde sociale et politique, n’a pas accepté d’organiser cette nouvelle élection.

La crise vénézuélienne s’étend au-delà des frontières du pays et devient un enjeu géopolitique. Le positionnement des Etats en faveur de l’un ou l’autre des deux camps illustre les jeux d’alliances et les clivages autour du bassin méditerranéen.

Emmanuel MACRON a pris position dans le dossier vénézuélien : « Les Vénézuéliens ont le droit de s’exprimer librement et démocratiquement. La France reconnait Juan GUAIDO comme président en charge pour mettre en œuvre un processus électoral ». Cependant, l’Union européenne est divisée : l’Italie, l’Irlande et la Grèce ont notamment bloqué l’adoption d’une déclaration commune de l’UE.

Le président MADURO est soutenu par Ankara et Téhéran, à l’instar de Pékin et de Moscou, l’un des principaux créanciers de Caracas. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri PESKOV, dénonce par ailleurs « l’ingérence » états-unienne et européenne dans les affaires du Venezuela. S’agissant de la Turquie, l’ensemble du spectre politique a affiché son soutien à Nicolas MADURO. Le 5 février, lors d’une réunion de son parti, l’AKP, Recep Tayyip ERDOGAN a partagé le point de vue russe concernant l’ingérence de la part des pays occidentaux dans les affaires intérieures de Caracas. Il a déclaré : « Maduro, mon frère, tiens bon. Nous sommes avec toi ! ». Le fossé se creuse entre la Turquie de Recep Tayyip ERDOGAN et ses « partenaires » de l’OTAN, le pays s’affranchissant davantage de ses alliances d’hier. Les liens entre les présidents turc et vénézuélien n’ont cessé de se renforcer ces dernières années et les visites diplomatiques se sont multipliées. Ankara est également devenue en 2018 le premier importateur d’or en provenance du Venezuela. Les deux chefs d’Etat partagent un même anti-américanisme et la vive prise de position turque exprime la peur qu’Ankara soit victime d’une tentative de déstabilisation semblable. Pays détenant les premières réserves pétrolières au monde, le Venezuela de MADURO a également reçu le soutien de l’Iran, les deux pays étant à l’origine de la création de l’OPEP. Les deux pays se rejoignent par la même dans leur idéologie prônée d’anti-impérialisme.

Concernant les pays arabes, le Maroc est le seul à s’être exprimé officiellement sur la question. Le royaume chérifien affiche son soutien à Juan GUAIDO, en réaction aux déclarations de ce dernier sur le Sahara occidental. Alors que le Venezuela a reconnu la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1982 et que les deux pays ont rompu leurs liens diplomatiques, Juan GUAIDO se montre plus enclin à reconsidérer cette reconnaissance. Pour sa part, Alger s’est abstenu de tout commentaire. Les deux pays sont toutefois liés historiquement et comparés du fait de la ressemblance de leurs structures économiques. L’Algérie et le Venezuela de MADURO partagent aussi de nombreux points communs idéologiques. Quant aux Emirats arabes unis et à l’Arabie saoudite, ils sont pour leur part dans une situation d’attentisme. Si le ministère de l’Energie saoudien se dit rassuré, la crise vénézuélienne a commencé à influer sur le prix du baril de pétrole.

Enfin, les Nations Unies, pour préserver leur « crédibilité », ont décidé de ne participer à aucun des groupes de discussion et de ne pas prendre parti. Le Secrétaire général Antonio GUTERRES se dit tout de même disposé à aider les deux parties à « trouver une solution politique ».

Bouteflika : un cinquième mandat confirmé par son clan

Amara BENYOUNES, Ahmed OUYAHIA, Mouad BOUCHAREB et Amar GHOUL le 2 février à Alger.
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Samedi 2 février, à l’issue d’une réunion de l’Alliance présidentielle, les représentants des quatre partis de la coalition au pouvoir en Algérie – Mouad BOUCHAREB, coordinateur du Front de libération nationale, Ahmed OUYAHIA, secrétaire général du Rassemblement national démocratique et Premier ministre, Amara BENYOUNES, président du Mouvement populaire algérien (MPA) et Amar GHOUL, président de Tajamou’e El-Djazaïr (TJA) – ont apporté leur soutien officiel à un cinquième mandat du président Abdelaziz BOUTEFLIKA. Dans un communiqué conjoint, les quatre hommes déclarent : « Le moudjahid Abdelaziz BOUTEFLIKA sera notre candidat pour la présidentielle du 18 avril 2019, en signe de reconnaissance de ses choix éclairés et des acquis importants que l’Algérie a réalisés sous sa direction, et en soutien à son programme ambitieux de réformes et de développement pour une Algérie épanouie, unie, solide et réconciliée ».  Pressentie depuis quelques mois, cette candidature fait débat en raison de l’état de santé du Président.  Affaibli par un AVC survenu en 2013 qui l’a laissé lourdement handicapé, Abdelaziz BOUTEFLIKA n’a plus donné de discours en public et ses apparitions, en chaise roulante, se font rares. Son Premier ministre, Ahmed OUYAHIA a donc affirmé que le chef de l’Etat « n’animera pas, personnellement, sa campagne électorale ».

Au-delà de l’Alliance présidentielle pourtant, les soutiens en faveur du Président sont nombreux, écrit El Moudjahid. Ils émanent des syndicats, des organisations patronales ou des personnalités politiques qui considèrent que seul le Président en place est capable de mener à bien les réformes entamées.

A contrario, les voix dissidentes se multiplient. Plusieurs formations politiques de l’opposition ont annoncé qu’elles ne participeront pas à ce scrutin, à l’instar du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) qui dénonce une « mascarade » électorale. Le mouvement Mouwatana (Citoyenneté), créé en juin 2018 et composé d’intellectuels et d’hommes politiques, milite pour empêcher une nouvelle candidature et œuvre en faveur d’une transition démocratique. En effet, empêcher que le chef de l’Etat se représente revient à éviter un cinquième mandat, tant il parait impossible qu’il ne soit pas élu en cas de candidature. Le Front des forces socialistes (FFS) – plus vieux parti de l’opposition –  appelle quant à lui à « boycotter activement, massivement et pacifiquement » le scrutin.

La presse algérienne accuse également le coup. Pour le Matin d’Algérie,  un cinquième mandat est « sûrement la plus mauvaise des options qui s’offre au pays et à sa population ». Le journal, qui décrit le modeste bilan de BOUTEFLIKA en presque vingt ans de règne, considère cette décision comme « un passage en force » impopulaire. Alger serait perçue par ses voisins « comme une réelle menace pour la région » du fait de son « instabilité systémique causée par le régime liberticide ». D’ailleurs, le Premier ministre a fait savoir que les manifestations publiques en faveur du boycott seront interdites, le pouvoir ayant déjà « prouvé qu’il maitrisait la rue ». El Watan dénonce pour sa part l’ « élan d’absurdité stupéfiante » des partisans de la « continuité », cette dernière menant le pays « sur le chemin périlleux du statu quo ». L’« impensable », l’ « irréparable », l’ « invraisemblable » candidature du Président malade aura pour conséquence d’ « accélérer la désintégration nationale, d’accentuer les facteurs de dislocation sociale et de rendre irréversible l’effondrement de l’Etat ». Enfin, pour Tout sur l’Algérie, le boycott prôné par certains serait le « premier allié de BOUTEFLIKA », la population algérienne et notamment la jeunesse – majoritaire numériquement dans le pays –  s’étant désintéressée du fait politique.

Cette élection présidentielle illustre ainsi le non-renouvellement de la classe politique algérienne et exacerbe l’éloignement entre l’élite dirigeante et le peuple. La longévité du Président, malgré son état de santé préoccupant, s’explique par son passé : la génération des combattants de novembre 1954 monopolise le pouvoir depuis l’indépendance.

Les candidats ont jusqu’au 3 mars pour déposer leur candidature. S’il n’y a « aucun doute » selon Ahmed OUYAHIA, le président n’a officiellement pas fait part de ses intentions.

Le Maghreb central : bilan et perspectives – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Le « Maghreb central » est composé de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Il est situé au cœur de la Méditerranée occidentale et par le détroit de Gibraltar, 14 kilomètres le séparent de l’Europe. Une autre de ses caractéristiques : la langue française est pratiquée par des millions de Maghrébins, au point qu’il faut la considérer comme l’une des composantes de l’identité de ces peuples. Historiquement, cette zone était berbère jusqu’à l’arrivée de l’islam à la fin du VIIe siècle et surtout au début du VIIIe siècle. Le Coran étant rédigé en langue arabe, les conversions ont modifié de façon profonde la personnalité de cette zone, devenue arabo-berbère.

Le Maroc et la Tunisie sont indépendants depuis 1956 et l’Algérie depuis 1962. Ces trois pays réalisent moins de 2 % de leur commerce extérieur entre eux. Ils attirent moins de 1 % des investissements de l’Union européenne. La population de cette région est d’environ 90 millions d’habitants. Les moins de 30 ans représentent 70 % du total.

Les trois États, ou ce qui en tient lieu, font partie de l’Union du Maghreb arabe créée par le Traité de Marrakech de février 1989. Elle comprend également la Mauritanie et la Libye, mais reste, 30 ans après, une fiction.

Où en sont ces pays du Maghreb central par rapport aux espoirs suscités par le recouvrement de leur indépendance ? La réponse n’est malheureusement pas positive si l’on prend en compte les résultats dans un éventail de domaines.

 

  • Des défis hors de portée.

Sur les plans économique et social, l’adaptation à l’économie de marché mondialisée constitue le plus grand défi. Pour le réussir, il aurait fallu de profondes réformes structurelles. Au cœur de ces réformes, il était impératif de placer un système éducatif performant. Cela signifie des maîtres compétents et intègres, capables de s’approprier et de transmettre la rationalité sous ses trois formes : théorique, critique et autocritique. Cette rationalité doit transparaître partout : dans les programmes, dans les méthodes pédagogiques et dans les comportements. Cela a permis à d’autres pays de faire face aux impératifs de la concurrence qui se déroule à l’échelle planétaire.

Dans la réalité, ces trois pays n’y arrivent pas. L’Algérie a disposé depuis son indépendance de dix fois l’équivalent du Plan Marshall, sans pour autant parvenir aux résultats escomptés. Si le Plan Marshall a bénéficié à l’Europe à partir de 1947 et a contribué à la reconstruction et à la modernisation de la quinzaine de pays qui l’ont accepté, c’est parce que, en Europe occidentale, étaient déjà réunies des conditions favorables : la rationalité avec ses bienfaits en termes d’organisation, de compétences, de sens de l’efficacité, de culture de l’effort et du travail…

Quelques chiffres permettent une illustration des difficultés que le Maghreb central ne parvient pas à surmonter : alors qu’il faudrait une croissance de 8 % sur 40 années afin de faire face au déficit dans le domaine de l’emploi, la croissance est de 3,5 % au Maroc, dans le meilleur des cas, de 2,8 % en Tunisie et de 3 % en Algérie. L’endettement de la Tunisie représente 24 % du PIB en 2018 et le Fonds Monétaire International (FMI) exige des réformes structurelles dont les conséquences immédiates seraient très douloureuses pour les catégories sociales les plus défavorisées. 35 % des diplômés sont au chômage. Le chaos qui prévaut en Libye est un problème supplémentaire pour les Tunisiens en terme de sécurité et de gestion de l’économie. Au Maroc, selon le FMI, un jeune sur quatre de 15 à 24 ans (1 685 000 jeunes) ne travaille pas, n’est pas à l’école et ne suit aucune formation. Cette proportion est de 44 % chez les femmes (1 319 000 femmes). Selon la Banque mondiale, le chômage des jeunes en milieu urbain était de 38,6 % en 2016. La révolte du Rif, région particulièrement déshéritée et négligée par le pouvoir, est révélatrice des dangers d’une explosion annoncée.

Après 56 années d’indépendance, l’Algérie n’exporte que son pétrole et son gaz : 97 % des recettes d’exportation proviennent de la vente de ces deux matières premières. Depuis 2014, le dinar algérien a perdu 48 % de sa valeur face au dollar américain.

 

  • Au plan politique : incertitudes et confusion

Si « printemps arabe » il y a eu, il n’a pas commencé en Tunisie en 2011, mais en Algérie lorsque, en octobre 1988, l’Armée nationale populaire (ANP) a tiré sur des manifestants. Le traumatisme a été si profond, que c’est le pouvoir qui a octroyé des libertés. En 1991, le Front islamique du salut (FIS) a été majoritaire au premier tour des élections législatives. L’armée est alors intervenue pour empêcher le déroulement du second tour. Des « islamistes » furent internés dans des camps au Sahara. Mais dès leur libération, beaucoup d’entre eux sont partis au maquis, optant pour la lutte armée. Le noyau dur de cette mouvance était constitué d’individus revenus d’Afghanistan où ils s’étaient battus au sein de la « Légion islamique » contre les troupes soviétiques qui avaient envahi ce pays en 1979.

La liberté d’expression est une réalité en Algérie. Pour le pouvoir, elle est une soupape de sécurité : par la parole, les mécontents s’ébrouent, puis rentrent chez eux regarder la télévision, de préférence, pour les uns, les chaînes françaises, pour les autres, les chaînes arabes du Moyen-Orient.

La succession du Président Bouteflika, gravement malade et incapable de gouverner, ne se fera pas dans le respect de la Constitution, mais en fonction des rapports de force entre les clans, l’armée elle-même étant divisée.

En Tunisie, il y a eu une révolte en 2011 contre la dictature du président Ben Ali. Comme en Algérie, les premières élections organisées après la fuite du dictateur ont été remportées par le parti « islamiste » Ennahda. Cependant, soumis à des pressions endogènes et exogènes, ce parti a renoncé – provisoirement – à exercer seul et directement le pouvoir, au profit d’une coalition à laquelle il participe.

Au Maroc, a démarré le 20 février 2011 un mouvement de protestation de nature politique, réclamant des réformes profondes du système en place et dénonçant les injustices dans tous les domaines. Le roi Mohamed VI s’est montré habile en lâchant du lest, acceptant de réviser la Constitution. Il s’est engagé à choisir le Premier ministre au sein du parti majoritaire aux élections législatives. La liberté d’expression est encadrée, les Marocains n’ayant pas le droit de remettre en cause le caractère monarchique du régime ou de critiquer le roi. Une autre « ligne rouge » est tracée par l’interdiction de contester la « marocanité » du Sahara occidental.  Les Marocains ne vivent plus sous la chape de plomb qu’était pour eux le régime de Hassan II.

Les régimes politiques des trois pays du Maghreb central ne sont plus des dictatures mais ne sont pas non plus des démocraties. Il leur manque, en effet, des composantes essentielles de la démocratie : une compétition ouverte et pacifique pour le pouvoir selon des règles très largement acceptées et strictement respectées. Un autre impératif figure au même rang que le précédent : l’État de droit. Cela signifie une justice indépendante du pouvoir, ce dernier étant lui-même soumis au droit. Ces conditions sont très loin d’être réunies car la culture démocratique n’est pas enracinée dans ces trois pays ni ailleurs, dans le « monde arabo-musulman ».

Dans les domaines de la sécurité, la Tunisie et le sud de l’Algérie sont sous la menace des terroristes de différentes obédiences « islamistes » qui bénéficient d’une liberté d’action en Libye où prévaut le chaos provoqué par l’intervention de l’OTAN contre Kadhafi. A l’ouest, l’affaire du Sahara occidental cristallise les rivalités entre l’Algérie et le Maroc. La communauté internationale fait preuve d’impuissance en n’imposant pas le respect du droit international qui préconise l’organisation d’un référendum d’autodétermination afin que les Sahraouis décident eux-mêmes de leur destin.

Les budgets de défense des trois pays augmentent sans que, pour autant, l’efficacité de leurs armées atteigne le niveau requis pour faire face à la gravité de la menace terroriste.

 

*  *  *

Compte tenu de l’ensemble de ces données, les flux migratoires du sud vers le nord de la Méditerranée s’accroîtront. La plupart des jeunes veulent aller en Europe, parfois en risquant leur vie. Du Sahel proviennent d’autres migrations que les États du Maghreb central tentent de refouler.

Plusieurs décennies après leur indépendance, la réalité de ces pays démontre qu’ils n’ont pas été en mesure de gérer efficacement leurs affaires, ni de coopérer de façon transversale. L’indicateur le plus significatif à cet égard est la fermeture de la frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie depuis 1994. L’Europe, et la France en particulier, ont des raisons légitimes de s’inquiéter des conséquences de ces difficultés non surmontées sur la stabilité de la région euro-méditerranéenne.

Béatification des martyrs chrétiens d’Algérie : symbole rare d’une unité dans le souvenir des années noires.

L’envoyé du pape, le cardinal Angelo Becciu, lors de la béatification de 19 religieux tués en Algérie. Oran, le 8 décembre 2018.
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Samedi 8 décembre 2018, s’est tenue à Oran la béatification de 19 religieuses et religieux de l’Eglise catholique d’Algérie, assassinés entre 1994 et 1996 durant la décennie noire.  Il s’agit de la première béatification célébrée dans un pays à très grande majorité musulmane.
Dans l’église de Santa-Cruz sur les hauteurs d’Oran en présence de plus de 1 200 personnes, le cardinal Angelo BECCIU, Envoyé de Rome, a présidé la cérémonie de béatification de Mgr Pierre CLAVERIE, évêque d’Oran et ses compagnons, dont les sept moines de Tibhirine. Au total, quinze Français, deux Espagnoles, un Belge et une Maltaise ont été honorés.

Jean-Paul VESCO, évêque d’Oran a demandé une minute de silence « en hommage au peuple algérien et à ses dirigeants qui ont réussi à retrouver le chemin de la paix malgré des blessures encore si douloureuses ». En effet, la décennie noire a meurtri l’Algérie, les violences atroces entre l’armée et les islamistes ayant causé la mort d’au moins 200 000 Algériens auxquels se joignent ces 19 religieux, attachés à l’Algérie qu’ils n’ont pas souhaité quitter malgré le danger.
A travers son message lu, le pape François envoie ses « encouragements fraternels pour que cette célébration aide à panser les blessures du passé et crée une dynamique nouvelle de la rencontre et du vivre-ensemble ». Le pape espère que « cet événement inédit (…) dessinera un grand signe de fraternité dans le ciel algérien à destination du monde entier. » L’Evangile de l’Annonciation a été chanté en arabe par le père Thierry BECKER, ancien adjoint de Pierre CLAVERIE. Cette cérémonie a réuni les familles des martyrs, les principaux imams du pays, les représentants du gouvernement algérien dont le ministre des Affaires religieuses et le wali d’Oran, le secrétaire d’Etat français aux affaires étrangères, les membres de la délégation papale et les représentants des congrégations religieuses catholiques.
Plus tôt dans la journée et en présence du cardinal Angelo BECCIU, la Grande mosquée d’Oran a également rendu hommage aux 114 imams qui se sont élevés contre le terrorisme pendant la guerre civile.
La béatification par l’Eglise catholique de ces « bienheureux » aurait pu être incomprise par l’opinion publique algérienne. Pourtant, cet événement a bénéficié d’un accueil très positif. A Santa Cruz, de nombreux journalistes algériens ont assisté pour la première fois à une messe catholique. L’événement a été vivement salué dans la presse. El Watan, grand quotidien algérien a titré le dimanche 9 décembre : « Béatification des 19 religieux catholiques à Oran : sous le signe de la fraternité et de la communion » tandis qu’en une d’El Moujahid, organe de presse proche du FLN figurait : « Amitié et fraternité ». Algérie Presse Service considère cette béatification comme « un symbole du vivre ensemble » et y voit « une belle communion interreligieuse entre chrétiens et musulmans, bien loin des images de haine et d’intolérance ». Pour le Quotidien d’Oran, « les blessures sont en train d’être cautérisées par tous ceux qui les ont vécues, sans discernement de religion ».
La décennie noire renvoie toujours à un passé douloureux. Cette béatification, bien reçue, est le symbole d’une fraternité entre deux peuples dont les histoires sont très souvent mêlées. A cette occasion, l’esplanade du sanctuaire de Santa Cruz a été inaugurée et baptisée « Place du vivre ensemble dans la paix ». Selon François VAYNE, auteur du livre « Tout simplement là » sur ces martyrs estime qu’ « avec cette béatification, c’est comme si l’Eglise algérienne était née une seconde fois. Elle est modeste mais avec ce sang mêlé entre chrétiens et musulmans, elle est à présent pleinement reconnue, elle n’est plus étrangère ».