Al-Azhar

Visite « historique » du pape à Abu Dhabi : la volonté partagée d’afficher un message de paix

 

Le pape François et le grand imam d’Al-Azhar, le cheikh Ahmed al-Tayeb, se donnant l’accolade le 4 février à Abu Dhabi.
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Le pape François a effectué une visite à Abu Dhabi du 3 au 5 février. Pour la première fois, un souverain pontife s’est rendu dans la péninsule arabique. A cette occasion, Mohamed ben ZAYED al-NAYHAN, prince héritier des Emirats arabes unis a déclaré : « Les Emirats resteront un phare de la tolérance et de la cohabitation ».

Cette visite est considérée comme historique dans un pays qui a fait de la tolérance son fer de lance en terme de soft power. L’année 2019 a été décrétée « année de la tolérance » et depuis 2016, le poste de « ministre d’Etat à la tolérance » a été créé.

Youssef al OTAIBA, ambassadeur des Emirats arabes unis à Washington, explique l’invitation du pape : « C’est de cette façon que nous combattons l’extrémisme et promouvons la tolérance ». Les Emirats arabes unis  ont adopté une posture originale dans le Golfe sur le sujet de l’Islam : société très traditionnelle dans son application de la religion, l’Emirat s’est fermement engagé dans la lutte contre l’islamisme radical et l’islam politique. Daesh, Al-Qaïda, le Hezbollah et les Frères musulmans figurent parmi les organisations considérées comme terroristes par le pays. A travers cette visite, Abu Dhabi entend renforcer sa voie particulière, dans une région moyen-orientale où le conservatisme religieux est de mise. Les Emirats se targuent ainsi d’abriter en leur sein près de « 200 nationalités, plus de 40 églises différentes et environ 700 représentants du christianisme » selon l’ambassadeur. Le pays de neuf millions d’habitants compte 85% d’immigrés dont un million de catholiques, essentiellement originaires d’Asie et d’Inde.

Durant son déplacement, le pape a rencontré le cheikh Ahmed al-TAYEB, chef de l’université islamique d’Al-Azhar en Egypte et haute autorité de l’islam sunnite. Lors d’une réunion interreligieuse, les deux hommes ont signé une déclaration commune sur la « fraternité humaine » et leurs espoirs de paix dans le monde. Le souverain pontife a exhorté les leaders religieux à rejeter la guerre et à mettre fin à celles qui sévissent dans les Etats voisins. Mardi 5 février, devant plus de 120 000 catholiques et 4 000 musulmans réunis au Zayed Sports City stadium d’Abou Dhabi, le pape François a célébré une messe historique. La journée a été déclarée exceptionnellement fériée pour les chrétiens. L’événement est inédit dans un pays où la foi chrétienne, si elle est tolérée, doit être pratiquée discrètement.

Les médias émiratis ont sans surprise relayé abondamment l’événement. Le journal Emarat al-youm a ainsi encensé « la rencontre entre les deux grands pôles religieux » qui «  est un message de paix pour les peuples du monde ». De façon plus intéressante, Al Jazeera organe de presse du Qatar et peu suspect de sympathie envers les Emirats, souligne l’importance de l’évènement et la volonté du pape François de faire du dialogue avec les communautés musulmanes « une pierre angulaire de sa papauté ». Toutefois, le média note l’attitude des organisations de défense des droits de l’homme qui ont appelé le pape à exiger la libération des prisonniers d’opinion, à mettre fin à l’implication d’Abu Dhabi dans les guerres régionales et à lever le siège imposé au Qatar.

Les Emirats arabes unis, « boussole de la tolérance et de la coexistence » selon la chaine émiratie Sky News Arabia, sont en effet impliqués dans plusieurs conflits, au Yémen, en Syrie et en Libye. Le pays, fidèle allié de Riyad, fait partie, avec l’Arabie Saoudite, l’Egypte et Bahreïn, du quatuor d’Etats ayant rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Evoquant la visite du pape, le journal en ligne Middle East Eye, d’influence qatarie, souligne acerbement un « coup médiatique qui contribuera grandement à redorer l’image internationale écornée des Emirats arabes unis ». Le journal reproche au pape d’avoir « loué de manière excessive » Abu Dhabi.

Le souverain pontife, qui s’est successivement rendu en Turquie et en Egypte, en 2014 et 2017, est attendu au Maroc en mars prochain.