AKP

Erdogan échoue à Istanbul – par Mustapha Benchenane

Recep Tayyip Erdogan et Ekrem Imamoglu.
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Le Parti de la Justice et du Développement (AKP) est arrivé au pouvoir en Turquie en novembre 2002. Depuis cette date, il a remporté toutes les élections. Or, le candidat de l’opposition – Ekrem Imamoglu – est sorti vainqueur des urnes et devient maire d’Istanbul, ville qui a servi de tremplin à Erdogan dans sa stratégie de conquête du pouvoir en Turquie.

Cette défaite marque-t-elle le début d’un processus irréversible menant à une alternance au niveau national ?

UNE DÉFAITE ÉLECTORALE SIGNIFICATIVE

Erdogan l’avait lui-même dit en 2017 : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie.  Mais si nous tenons fermement Istanbul, aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». Pourquoi Istanbul est-elle un enjeu majeur dans la lutte pour le pouvoir en Turquie ?

C’est une ville de 16 millions d’habitants. Elle concentre un tiers de la richesse nationale. Son budget est de 60 milliards de livres turques, soit 9,1 milliards d’euros. Qui tient cette ville peut se servir de moyens financiers considérables pour se constituer une « clientèle » importante par la distribution de subventions à des associations, à des fondations etc. Ces moyens sont dorénavant entre d’autres mains, celle de l’opposition. C’est aussi une ville symbole, une ville « vitrine ». Avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, la droite kémaliste en avait fait sa porte d’entrée dans l’Union européenne ou du moins un vecteur de sa candidature : la Turquie moderne, ouverte sur le monde, occidentalisée… À l’époque, les Occidentaux y ont cru sans se rendre compte que cette Turquie-là ne correspondait pas à la Turquie profonde, celle de l’Anatolie.À tous égards cette consultation électorale était importante.

À l’issue du premier scrutin qui s’est déroulé le 13 juin, le candidat de l’opposition l’avait emporté avec 13000 voix d’avance sur son adversaire Binali Yildirim, ancien Premier ministre d’Erdogan. Le pouvoir a exercé des pressions sur la « Haute commission électorale » et a obtenu l’annulation de ce premier scrutin. Le deuxième scrutin s’est déroulé le 23 juin et a vu la confirmation de la victoire de Ekrem Imamoglu avec 54% des suffrages exprimés, soit cette fois-ci, plus de 800000 voix d’écart en sa faveur.

Il a remporté cette victoire en menant une campagne intelligente : il s’est allié avec les nationalistes du Bon parti (IYI), et il a obtenu l’appui du Parti Démocratique du Peuple (HDP), pro kurdes. De sa prison, le leader kurde Selahattin Demirtas a appelé ses partisans à voter pour le candidat de l’opposition. Il faut savoir que près de 3 millions de Kurdes vivent à Istanbul. Bien qu’étant favorable à la laïcité, E.Imamoglu a cité « Allah » dans ses discours et il n’a pas hésité à réciter un passage du Coran. Il a donc compris que l’on ne pouvait pas, en Turquie, ignorer la dimension religieuse de l’identité turque. En revanche, la campagne électorale de son adversaire n’a reculé devant aucun stratagème de la propagande : il a été accusé son adversaire d’être grec, donc du « parti de l’étranger », de soutenir le « terrorisme » et sa victoire au premier scrutin a été présentée comme le résultat d’« un complot ourdi depuis l’étranger ».

Mais cette victoire de l’opposition s’explique avant tout par une situation économique nettement dégradée depuis quelques années. En effet, Erdogan a pratiqué une politique redistributive en faveur des populations défavorisées aussi longtemps que la croissance économique lui en donnait les moyens. Mais depuis quelques années, la tendance s’est inversée et la Turquie traverse une période difficile.

La livre turque a perdu 40% de sa valeur par rapport au dollar en 2018 et 2019. L’inflation était de 20% il y a un mois, et de 30% pour les produits alimentaires. Cela pèse lourdement sur les budgets des familles modestes. Le taux de chômage est de 14,7% de la population active et on compte 5 millions de chômeurs. Quant à la ville d’Istanbul, son endettement s’élève à 3,3milliards d’euros.

Cela explique en grande partie le résultat des élections et la perte d’Istanbul par l’AKP dont on estime à 4% ses partisans qui, au dernier scrutin, ont voté pour le candidat de l’opposition. Le volet économique a donc été décisif à Istanbul, comme il le sera pour les prochaines élections présidentielles en 2023.  On constate que plus le pouvoir est en difficulté, plus il se crispe et devient autoritaire au dedans et imprévisible au dehors.

UN POUVOIR AUTORITAIRE AU DEDANS ET IMPRÉVISIBLE AU DEHORS

En 2013, le pouvoir a décidé de transformer un parc à Istanbul en complexe immobilier. Cela a provoqué des manifestations massives d’une partie de la population. C’est ce que l’on a appelé les manifestations de Gezi du nom de la place où elles se déroulaient. Ces mécontents ont été accusés de fomenter une opération visant « au renversement du gouvernement Turc » et ils furent durement réprimés.

En 2016, les partisans de Gülen, un ancien allié de Erdogan, ont été accusés d’avoir tenté de prendre le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Cet épisode a été l’occasion pour Erdogan de lancer une vaste opération de contrôle de l’armée et de la fonction publique. Cela s’est traduit par des milliers d’arrestations et de révocations de fonctionnaires dans tous les secteurs et toutes hiérarchies confondues.

Afin de donner à son penchant autocratique une base « légale », Erdogan a fait réviser la constitution pour établir un régime « présidentiel » lui permettant de réunir entre ses mains quasiment tous les pouvoirs. Quant à sa politique étrangère, on peut l’analyser en tenant compte de deux facteurs : l’un relève de la politique intérieure et concerne les Kurdes. En cette matière, il y a un consensus entre les nationalistes Kémalistes et les islamistes de l’AKP : toute revendication autonomiste de la part des Kurdes de Turquie doit être combattue par tous les moyens. Le pouvoir en place est donc attentif à tout ce qui concerne cette question partout où, dans la région, il y a des Kurdes : en Irak, en Syrie, en Iran. D’où l’intervention militaire de la Turquie dans le Kurdistan syrien. Pour Ankara, les Kurdes de ce pays et leur organisation ne sont que l’annexe du PKK, parti des Kurdes de Turquie, considéré comme une organisation terroriste.

Le second facteur tient à la prise de conscience de l’ensemble de la classe politique turque des obstacles insurmontables pour l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ils pensent avoir compris que les Européens ne veulent pas de la Turquie, pays musulman, dans un ensemble culturellement différent.

C’est ce qui explique, du moins en grande partie, le redéploiement de la politique étrangère de Erdogan vers « l’espace ottoman » et principalement dans l’environnement moyen oriental de la Turquie.

Cette nouvelle orientation se traduit par des initiatives et des actions parfois confuses. Par exemple, les ingérences de Ankara dans la guerre civile syrienne. Au minimum, il est indéniable qu’il y a eu complaisance à l’égard des « djihadistes ». Les autorités les ont laissé transiter par la Turquie pour aller se battre contre le régime de Bachar El Assad. En Égypte, Erdogan a condamné le coup d’Etat du Maréchal El Sissi qui a renversé le président Morsi élu au suffrage universel. De même, bien qu’étant membre de l’OTAN, la Turquie a décidé d’acheter à la Russie son système de défense antiaérienne S400. Dans ce domaine, Erdogan veut faire comprendre que son pays doit retrouver une pleine et entière liberté d’action en fonction de l’analyse qu’il fait des intérêts vitaux et stratégiques de celui-ci.

 

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Erdogan mène au dedans comme au dehors un politique qui incommode de plus en plus d’acteurs. Au plan intérieur, la conjonction de la crise économique et de la répression exacerbe les contradictions dans tous les domaines. Pour ce qui relève de la politique extérieure, la Turquie compte aujourd’hui plus de pays qui s’inquiètent de ses initiatives que de pays « amis ». C’est ainsi que ses actions contrarient celles de la Russie, de l’Iran, d’Israël, de l’Egypte, des Etats-Unis.Ce sont là autant d’indicateurs de l’affaiblissement du régime.

Election municipale à Istanbul : la défaite du parti d’Erdogan

Ekrem Imamoglu dimanche 23 juin.
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Après le premier scrutin du 31 mars dernier annulé par la Haute commission électorale, les Stambouliotes se sont de nouveau rendus aux urnes dimanche 23 juin pour élire le nouveau maire d’Istanbul. Invoquant des fraudes, le parti de la justice et du développement (AKP), d’obédience islamo-conservatrice, avait en effet convaincu la commission d’invalider un résultat qui donnait le candidat de l’opposition gagnant.

Ekrem Imamoglu, candidat du Parti républicain du peuple (CHP) – plus vieux parti politique turc – a remporté l’élection municipale avec 54% des suffrages, devançant de 800 000 voix Binali Yildirim, ancien ministre issu de l’AKP soutenu par le président Recep Tayyip Erdogan. Les résultats du 31 mars donnaient une petite marge au CHP mais la victoire s’est renforcée le 23 juin.

A l’origine maire d’arrondissement, Ekrem Imamoglu a su s’imposer et rassembler l’opposition turque. Laïc, libéral et issu du centre-gauche, il a également recueilli les voix de la minorité kurde de la capitale économique. Le nouveau maire d’Istanbul a déclaré après l’annonce des résultats : « Ce n’est pas seulement un candidat, ni un parti, mais toute la Turquie qui a remporté les élections ». Il s’est par la même engagé à gouverner la ville avec « justice et amour au lieu de l’arrogance et de l’aliénation ».

Dès le résultat connu, les scènes de liesse se sont multipliées à travers les différents quartiers de la ville, la rue célébrant « le retour de la démocratie ». Cette victoire fait ainsi renaitre l’espoir chez les opposants d’Erdogan.

Après la conquête d’Ankara et de plusieurs villes importantes, cette nouvelle victoire de l’opposition dans la ville la plus riche et la plus peuplée du pays est significative alors que l’AKP régnait sur Istanbul depuis plus de 17 ans. Il s’agit aussi d’un véritable camouflet pour le chef de l’Etat turc – qui a débuté sa carrière à Istanbul en devenant maire de la ville en 1994 – qui vit là sa plus grande défaite électorale. Il avait déjà prévenu ses partisans en août 2017 sur l’importance des élections dans la capitale économique et culturelle du pays : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie. Mais si nous tenons fermement Istanbul, alors aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». »  En somme, si « remporter Istanbul, c’est remporter la Turquie » selon lui, des questions sur le futur du président et son parti émergent.

A l’issue des résultats, le candidat de l’AKP, Binali Yildirim, a reconnu sa défaite : « Je félicite mon adversaire. Il est en tête ». Le président de la République a à son tour félicité Ekrem Imamoglu par écrit. Pour la première fois, Recep Tayyip Erdogan ne s’exprime pas en direct après une élection. Toutefois, deux jours après les résultats, Recep Tayyip Erdogan a constaté son échec : « Il est hors de question d’en vouloir à la nation ou de rejeter la faute sur elle. Nous allons examiner les raisons pour lesquelles le 31 mars et le 23 juin, nous n’avons pas réussi à convaincre notre nation. » Il a cependant rappelé que l’AKP détenait la majorité au conseil municipal d’Istanbul.

La défaite du parti présidentiel annonce une nouvelle phase de la politique turque. En gagnant la mairie d’Istanbul, Ekrem Imamoglu incarne le futur candidat de l’opposition lors des élections présidentielles de 2023. Il consacre aussi l’émergence d’une nouvelle génération d’hommes politiques se démarquant de l’AKP qui pâtit du virage autoritaire et nationaliste de son président.

Affaibli, Recep Tayyip Erdogan maintient néanmoins le cap autoritaire. Lundi 24 juin s’est ouvert le procès des 16 manifestants de Gezi de 2013. Accusés d’avoir tenté de « renverser le gouvernement » lors d’un mouvement de contestation, ils risquent la prison à perpétuité. Le procès, qui a suscité des commentaires de la part de l’Union européenne, continue de questionner la Turquie sur le respect des droits de l’homme.

Les forces navales turques face aux nouveaux enjeux stratégiques – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Tableau d’un peintre vénitien du 17ème siècle représentant la flotte turque. Tous droits réservés.

Cantonnée pendant la guerre froide à contenir les velléités d’expansion de l’Union soviétique et de ses satellites sur le flanc Sud-Est de l’OTAN, notamment en mer Noire, et à freiner leur accès à la Méditerranée par le biais des détroits du Bosphore et des Dardanelles, la marine turque (Türk Deniz Kuvetleri) a commencé à nourrir, à partir des années 1990, l’ambition de devenir une marine à vocation régionale au-delà de sa traditionnelle défense littorale. Au cours de la décennie suivante, le Parti de la justice et du développement (AKP), qui a accédé au pouvoir à la suite des élections de novembre 2002, a promis de porter cette ambition à l’échelle globale.

L’actuel président turc, Recep Tayyip Erdoǧan a élaboré, quant à lui, une stratégie générale de remontée en puissance de la Turquie, dont il a formulé les grandes orientations dans sa « Vision 2023 », en vue de la commémoration du centenaire de la République de Turquie. Le projet de construction du « Canal Istanbul », devant relier la mer Noire à la mer de Marmara en passant à l’ouest du Bosphore, de même que la construction d’un porte-avions, le TCG Anadolu, sont emblématiques de cette vision.

Dans cette même approche, la redynamisation de l’industrie navale turque devrait permettre de sortir le pays de sa situation de dépendance vis-à-vis de l’étranger en matière d’industrie d’armement et, de ce fait, de lui permettre de gagner une autonomie stratégique croissante. Cependant, la multiplication des enjeux de sécurité régionaux à compter de 2011 ont contrarié les ambitions présidentielles et contraint la marine turque à adapter sa vision stratégique à la réalité de ses moyens.

 

1. La transformation rapide de l’environnement maritime de la Turquie

L’ancien Premier ministre et ancien ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoǧlu, dont l’influence en matière de relations internationales fut déterminante au sein de l’AKP, tenta de mettre en œuvre sa politique du « zéro problème avec les voisins », en orientant en priorité les efforts diplomatiques de la Turquie en direction de l’ancienne sphère d’influence ottomane et ce, afin de redonner au pays une « profondeur stratégique »[1]. Selon cette logique, jusqu’en 2011, la Turquie opéra, entre autres, un rapprochement avec le régime syrien, servit de médiateur dans les négociations sur le nucléaire iranien et renforça ses relations bilatérales avec l’Irak, les États du Golfe, le Liban, la Jordanie et les pays d’Afrique du Nord[2]. Cependant, à partir de la survenue des printemps arabes en 2011 et de la résurgence de la Russie à compter des années 2010, la Turquie s’est retrouvée confrontée à la multiplication des défis de sécurité régionaux.

Au stade actuel, en mer Egée, l’éruption d’anciens contentieux territoriaux avec la Grèce est toujours latente. En Méditerranée orientale, l’occupation de Chypre-Nord perdure depuis 1974. Depuis 2011, le conflit en Syrie a provoqué des basculements géostratégiques générateurs d’inquiétudes pour les Turcs. En mer Noire, à partir de 2014, de vives tensions ont été engendrées par les ambitions de la Russie en Ukraine, avec l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass toujours en cours. La Turquie a dénoncé, à maintes reprises, la volonté de la Russie de faire de la mer Noire un « lac russe ». Récemment en 2018, les tentatives russes de contrôle de la mer d’Azov ont réactivé ces tensions[3].

A cet égard, en dépit d’un rapprochement russo-turc observable à partir de la fin 2015, on note qu’en septembre 2016, le chef d’état-major des armées russes, le général Valeri Guerassimov, indiqua que la flotte russe de la mer Noire était désormais plus puissante que les forces navales turques. La flotte russe de la mer Noire était désormais, selon lui, en mesure de frapper les détroits du Bosphore. Il se félicita des nouvelles acquisitions de la flotte russe de la mer Noire, notamment de sous-marins capables de lancer des missiles de croisières Kalibr ; de nouveaux avions et du système de missiles de défense côtière Bastion, dont le rayon d’action est de 350 km, donc jusqu’au Bosphore, désormais déployé en Crimée[4].

Face à ces incertitudes stratégiques, la Turquie dispose d’un atout de poids : celui du contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles en vertu de la Convention de Montreux de 1936. De ce fait, elle se trouve en mesure d’exercer un levier sur la puissance russe. Depuis l’intervention militaire de la Russie dans le conflit syrien en septembre 2015,  la Russie a utilisé le « Syria Express », cette voie d’acheminement navale de centaines de milliers de tonnes de matériels de la mer Noire vers le théâtre syrien[5]. Par ailleurs, dans le cadre de son projet d’installation d’une base navale permanente à Tartous en Syrie, la Russie a augmenté le rythme de ses allées-venues entre Sébastopol sur la péninsule de Crimée et la Méditerranée orientale.

Enfin, autre facteur de tension : à la suite de la découverte d’immenses gisements de gaz au large de Chypre, les explorations gazières menées dans sa Zone économique exclusive (ZEE) par la République de Chypre, membre de l’Union européenne depuis 2004, ont déclenché des tensions avec Ankara, qui réclame leur suspension dans l’attente d’une solution à la division de l’île[6]. En février 2018, après des mises en garde de la Turquie à l’encontre de sociétés étrangères de forage, la marine turque a bloqué un navire affrété par la société publique italienne ENI au large des côtes chypriotes.

 

2. La mise en œuvre d’une nouvelle stratégie navale

Au vu de ces multiples défis, le chercheur Vincent Themelin a qualifié le rôle de la marine turque d’« essentiel dans l’affirmation de l’indépendance du pays et dans sa volonté d’hégémonisme régional »[7].

En témoigne en février-mars 2019, l’exercice national « Mavi Vatan » (« Patrie bleue ») en mer Egée, mer Noire et Méditerranée, soit le plus grand exercice naval (103 navires, des hélicoptères et des drones) jamais organisé en Turquie[8].  En février 2019, la Turquie, membre de l’Alliance atlantique depuis 1952, a également participé à l’entraînement opérationnel multinational de lutte anti-sous-marine et de lutte antisurface OTAN « Dynamic Manta 2019 » au large des côtes siciliennes, ce qui permet à ses forces navales ainsi qu’aux autres Marines alliées « de maintenir leur niveau de qualification opérationnelle, l’interopérabilité entre alliés et d’affirmer leur savoir-faire dans ce domaine »[9].

Face à l’évolution du contexte géostratégique en mer Noire, les forces navales turques vont ajouter une neuvième base navale aux huit bases déjà existantes en Turquie. Celle-ci est en voie de construction à Çamburnu à 40 km de Trabzon à 200 kilomètres de la frontière avec la Géorgie. Elle assurera des fonctions logistiques. 400 personnels militaires et 200 civils y seront stationnés[10]. En Méditerranée orientale, la Turquie est également déterminée à renforcer sa présence navale à Chypre. La République de Chypre abrite toujours deux bases militaires souveraines (Sovereign Base Areas) de la Couronne britannique. Le gouvernement chypriote a accepté en 2015 de laisser la Russie utiliser ses ports de Limassol et Larnaca. En 2019, il ressort également que la marine française pourrait bientôt utiliser de manière permanente le port de Mari sur la côte sud de l’île[11]. Au vu de ses développements, le gouvernement turc poursuivrait le projet d’installer une base navale permanente à Famagouste en République turque de Chypre-Nord (RTCN)[12].

Au plan capacitaire, la marine turque, onzième marine au monde en tonnage, a consenti des efforts considérables. Le nouveau porte-avions Anadolu devrait offrir aux forces navales des capacités supplémentaires aux plans régional et global. Les médias turcs et certains spécialistes ont annoncé un lancement en 2019[13] ou en 2021[14]. Des incertitudes persistent attendu que les Etats-Unis pourraient être réticents à livrer des avions F-35B Joint Strike Fighter en raison d’un différend avec la Turquie sur la livraison du système russe de défense antiaérienne et antimissile S-400[15].

Déjà dotée d’une flotte sous-marine, de frégates, de patrouilleurs, de bâtiments de guerre des mines et d’une cinquantaine d’aéronefs, le pays s’est engagé dans de nombreux programmes de modernisation de ses équipements, dans la construction de nouveaux bâtiments et dans le renforcement de ses capacités sous-marines et de projection[16]. Les programmes de modernisation concernent notamment une partie des sous-marins à propulsion conventionnelle assemblés sur le sol turc avec l’aide allemande et, en ce qui concerne la flotte de surface, des frégates et des bâtiments de guerre des mines américains, français et allemands, qui avaient été transférés à la Turquie au cours des dernières décennies[17].

A noter que des avancées considérables axées sur le développement d’une base industrielle et technologique (BITD) nationale ont été accomplies par la Turquie depuis plus de trente ans déjà[18]. Dans le domaine naval, la Turquie a lancé le programme MILGEN pour la construction de corvettes et de frégates[19]. En poursuivant ses efforts pour développer ses capacités nationales, elle pourrait même, dans un avenir proche, devenir une puissance concurrente de plusieurs de ses Alliés (entre autres, de la France) notamment dans certains secteurs de l’industrie navale (bâtiments patrouilleurs, ravitailleurs et démineurs)[20]. Une telle perspective soulève de nombreuses interrogations sur un marché déjà ultra-compétitif alors que les pays occidentaux voient avec inquiétude leur Allié turc se tourner vers de nouveaux partenaires stratégiques dans le domaine de la coopération de défense. La Turquie cherche en effet, depuis plusieurs années, à nouer des partenariats avec des pays non-OTAN tels que la Russie, la Chine, le Pakistan, la Corée du Sud (et même, jusqu’en 2011, la Syrie)[21].

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L’ensemble de ces efforts considérables d’adaptation consentis par la Turquie face à un nouvel environnement géostratégique contraignant et hostile ne doit pas occulter le fait qu’à la suite de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, les forces navales turques ont été particulièrement touchées par la vague de purges qui s’est abattue sur l’ensemble des forces armées. Trois ans après ce traumatisme, la marine turque demeure profondément meurtrie et structurellement amoindrie, en dépit des efforts du pouvoir pour remplacer, autant que faire se peut, les effectifs manquants et réparer les dégâts moraux.

 

[1] Voir à cet égard l’ouvrage de référence d’Ahmet DAVUTOĞLU intitulé Strategic Depth (Stratejik Derinlik), 2001.

[2] Bezen Balamir COSKUN: “Neighbourhood Narratives From “Zero Problems With Neighbours” to “Precious Loneliness”: Turkey’s Resecuritized Middle East Policy After the Arab Spring”, Regional Insecurity After the Arab Uprisings, New Security Challenges, Springer, 2015, pp. 187-203. [https://link.springer.com/book/10.1057/9781137503978]

[3] Ana POUVREAU : « Les implications géostratégiques de l’incident naval en mer d’Azov entre la Russie et l’Ukraine », FMES, 17 décembre 2018. [http://fmes-france.org/les-implications-geostrategiques-de-lincident-naval-en-mer-dazov-entre-la-russie-et-lukraine/]

[4] « General Staff: Russia -Turkey balance of force in Black Sea has changed over years », Agence TASS, 14 septembre 2016 (www.tass.com/defense).

[5] Ana POUVREAU : « Le bilan stratégique de l’engagement russe en Syrie à l’heure du retrait américain », FMES, 15 janvier 2019. [http://fmes-france.org/le-bilan-strategique-de-lengagement-russe-en-syrie-a-lheure-du-retrait-americain/]

[6] La production chypriote de gaz naturel devait être acheminée vers l’Egypte. Le gaz - sous forme de gaz naturel liquéfié - devait ensuite être réexporté vers l’Europe.

[7] Vincent THEMELIN : « Sultans of Swing ? Quand la marine turque veut tendre vers la puissance régionale”, Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), 2017, p.6. [http://cesm.marine.defense.gouv.fr/index.php/18-accueil/81-marine-turque]

[8] « Avec Mavi Vatan, la Turquie veut incarner une puissance maritime incontournable », FMES, 4 mars 2019.

[http://fmes-france.org/avec-mavi-vatan-la-turquie-veut-incarner-une-puissance-maritime-incontournable/]

[9] Cem Devrim YAYLALI: "Dynamic Manta 2019 Has Started”, Turkishnavy.net, 26 février 2019. [https://turkishnavy.net/2019/02/26/dynamic-manta-2019-has-started/]

[10] "Researcher on Turkey Creating Black Sea Naval Base: Logical Policy Continuation”, Sputnik News, 14 décembre 2018.

[https://sputniknews.com/analysis/201812141070673155-experts-turkey-build-naval-base-black-sea/]

[11] Elias HAZOU: “Government tightlipped on naval base use by France”, Cyprus Mail, 1er février 2019.[ https://cyprus-mail.com/2019/02/01/government-tightlipped-on-naval-base-use-by-france/]

[12] Metin GURCAN : “Why Turkey wants a permanent naval base in Northern Cyprus”, Al-Monitor, 12 septembre 2018. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/09/turkey-why-ankara-wants-permanent-naval-base-in-cyprus.html#ixzz5kboIo0gS]

[13] “Turkey's indigenously-built warship to be ready in 2019”, Hürriyet Daily News, 24 mars 2018.[http://www.hurriyetdailynews.com/turkeys-indigenously-built-warship-to-be-ready-in-2019-129239]

[14] Cem Devrim YAYLALI, “The First Block Of TCG Anadolu Is Laid”, Turkishnavy.net, 11 février 2018 [https://turkishnavy.net/2018/02/11/the-first-block-of-tcg-anadolu-is-laid/#comments]

[15] Robert FARLEY: “Will Turkey Really Get an Aircraft Carrier Armed with F-35s?”, The National Interest, 21 février 2019. [https://nationalinterest.org/blog/buzz/will-turkey-really-get-aircraft-carrier-armed-f-35s-45172]

[16] Vincent THEMELIN, op.cit. pp. 12-13

[17] Bernard PRÉZELIN : Flottes de combat 2016, Editions maritimes et d’outre-mer, 2016.

[18] Sophie LEFEEZ : « L’industrie de défense turque : un modèle de développement basé sur une volonté d’autonomie stratégique », Policy Paper, IRIS, avril 2017.

[19] “Turkey starts to make first ‘indigenous’ frigate”, Hürriyet Daily News, 19 janvier 2017.

[http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-starts-to-make-first-indigenous-frigate-108743]

[20] Sophie LEFEEZ, Ibid. pp. 8-11

[21] Ana POUVREAU : « Vision stratégique et politique d’armement de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°813, octobre 2018. [http://www.defnat.com]

 

Elections municipales en Turquie : un revers pour Erdogan

Le président turc Tayyip Erdogan glissant son bulletin de vote dans l’urne lors des élections municipales à Istanbul, le 31 mars 2019.  

Dimanche 31 mars se sont tenues les élections locales en Turquie. Dans un pays polarisé entre les différents partis, ces élections s’inscrivent dans un contexte anxiogène depuis le putsch manqué de juillet 2016.

A l’issue des élections, les résultats provisoires estiment à 52% les suffrages exprimés en faveur de la coalition regroupant le Parti pour la Justice et le Développement du président Recep Tayyip Erdogan et Parti d’action nationaliste MHP. S’il reste la principale force du pays, l’AKP connait tout de même un revers inédit depuis 2002 et son accession au pouvoir. En effet, les principales villes du pays ont basculé hors du giron de l’AKP. Parmi elles, les capitales politique et économique, Ankara et Istanbul. Pour la première fois depuis 1994, le Parti républicain du peuple, le CHP, principal parti d’opposition d’obédience kémaliste, a remporté les deux villes les plus importantes du pays. La ville d’Istanbul, qui compte 16 millions d’habitants et 10 millions d’électeurs et dont le président actuel a été le maire, a été perdue par l’AKP par 30 000 voix d’écart. La victoire du CHP a été notamment permise par l’électorat kurde, qui représente 12% de la population de la ville. Le parti pro-kurde HDP, qui recueille habituellement ses votes, a décidé de ne pas présenter de candidats dans l’ouest et le sud du pays et a exhorté les Kurdes à voter en faveur du candidat kémaliste du CHP. Cependant, le HDP a pour sa part perdu cinq villes dans le sud-est de la Turquie, dans des villes pourtant à majorité kurde.

Concernant Istanbul, l’AKP conteste le résultat. Bayram Senocak, président du bureau d’Istanbul du parti, a indiqué avoir déposé toutes les objections auprès des Conseils électoraux dans 39 districts. Le parti dénonce en effet de « nombreuses fraudes flagrantes ». De fait, le Conseil électoral saisi aura jusqu’au 13 avril pour étudier les recours et annoncer les résultats définitifs du scrutin.

Si l’attention est focalisée sur Ankara et Istanbul, les votes de dimanche 31 mars ont permis la bascule de plusieurs autres villes importantes, à l’instar d’Antalya et ont donné lieu à l’élection à Tunceli, dans l’est du pays, du premier maire communiste du pays.

Du côté de la presse, le quotidien Sabah, proche du pouvoir turc, félicite la majorité obtenue par la coalition AKP-MHP. A contrario, Al-Monitor félicite l’opposition qui « reprend vie » tandis que le journal kémaliste Cumhuriyet titre : « le pouvoir ébranlé ».

Le président Erdogan, à travers son parti, sort affaibli de ces élections qui illustrent le plus gros revers électoral subi par l’AKP depuis presque deux décennies. Cette défaite est d’autant plus significative que Recep Tayyip Erdogan avait fait campagne comme s’il s’agissait d’élections présidentielles. Malgré la mainmise du pays par le Président depuis des décennies et la multiplication de ses sorties nationalistes et agressives, l’opposition a connu un succès et a prouvé qu’il était possible de battre le parti du Président.

Les résultats du vote interviennent alors que l’économie est fragilisée dans le pays. A Ankara, les prix des denrées alimentaires ont connu une augmentation de 20% depuis janvier 2018 et le chômage a augmenté, provoquant la colère du peuple.

En dépit des critiques émises envers la Turquie concernant la liberté de la presse, la garantie des droits de l’homme et le développement démocratique, ces élections ont prouvé que l’accès aux élections libres est un principe fondamental dont les Turcs continuent de bénéficier. Reste à savoir quel sera l’impact de la perte significative par l’AKP de ces villes importantes du pays et quelle sera la réaction du Conseil électoral concernant la ville d’Istanbul.