Le Sahel, un enjeu international – Résumé de la conférence de Mr Patrice GOURDIN prononcée le 11 mai 2017

Après un bref rappel des interventions militaires françaises (Libye en 2011, Mali en 2012/ 2013 auxquelles vient s’ajouter l’opération Barkhane au Sahel depuis 2014), Mr Patrice GOURDIN commence par une présentation  géographique et géopolitique du Sahel, puis il dresse un tableau des risques encourus.  En dernière partie, notre intervenant aborde les  actions en cours dans cette zone d’incertitudes.

Une zone défavorisée

Le Sahel géographique couvre un territoire de 3 millions de km2 qui s’étend sur une bande au sud du Sahara, d’Est en Ouest. La conférence traite du Sahel géopolitique, c’est-à-dire les pays constituant le G5 Sahel : Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger et Tchad. La zone sahélienne est l’une des plus pauvres du monde. Plusieurs facteurs expliquent cette pauvreté.

L’aridité du climat est l’un des facteurs déterminants, aggravé par les variations saisonnières et interannuelles qui peuvent engendrer des conséquences dramatiques pour la population. Au-delà de deux années consécutives de sécheresse, la situation peut rapidement entrainer une famine. En conséquence, ces éléments climatiques sont peu propices aux activités et le mode vie est essentiellement axé autour du  nomadisme.

Mais l’on ne peut attribuer au seul climat, les difficultés du Sahel. L’analyse spatiale montre que quatre pays sur cinq sont enclavés (seule la Mauritanie a une façade maritime). L’absence d’accès à la mer rend vulnérable la zone sahélienne au bon vouloir et/ou à la situation intérieure des pays voisins possédant des ports. Cet enclavement n’est pas sans poser problème, notamment en matière d’infrastructures, de communications.

Le Sahel est dépourvu des ressources naturelles ou bien alors, il ne peut les exploiter dans des conditions économiquement rentables.  Seules exceptions : la Mauritanie et le Tchad. Pour la première, il s’agit de l’exploitation du  fer, mais la production reste faible. Quant au Tchad, depuis 2010, il extrait du pétrole. Mais les revenus issus de ces ressources sont soumis aux variations des cours sur le marché mondial et sont mal distribués.

Le bilan démographique est très préoccupant. Actuellement le taux de fécondité est de 6 enfants par femme. Cette démographie galopante implique un doublement de la population tous les 20 ans. On prévoit dans 40 ans, 280 millions d’habitants au Sahel !  La jeunesse, qui  représente 40 à 60 % de la population, ne peut être valorisée. Une agriculture en ruine, une industrie inexistante et des services faiblement développés font que, en dehors de l’économie informelle (trafics, etc.),  les  jeunes  ont peu de perspectives d’avenir. Des efforts sont faits mais les progrès sont contrariés par cette explosion démographique. Depuis les années 1960, l’agriculture traditionnelle a été négligée, parfois au profit de la mécanisation. Les analyses récentes montrent qu’il est préférable de revenir à ces cultures traditionnelles pour maintenir la population dans les campagnes plutôt que de générer un exode massif vers les zones urbaines où le travail est rare.

La zone sahélienne est aussi confrontée à un grave problème de gouvernance. Globalement les gouvernements sont incapables de lutter contre la corruption, d’assurer la sécurité et la justice, ainsi que de corriger les inconvénients de la marginalité géographique. Néanmoins, l’émergence de jeunes talents africains, non corrompus,  pourrait faire bouger les  lignes. Dans les pays du G5-Sahel on observe une « démocratie en chantier ».

Une zone dangereuse

Contrairement à une idée  très répandue le risque djihadiste n’est pas la seule menace qui plane. Les premiers risques sont l’insécurité alimentaire (malnutrition, etc.) et le  risque sanitaire. Les ONG sont présentes sur ce terrain.

Les clivages ethniques accentués par la pauvreté peuvent, en période de pénurie, évoluer en rivalités voire en affrontements, notamment pour l’accès aux ressources.  Le banditisme est également un problème car les États sont défaillants en matière de sécurité.

Pour ce qui concerne les phénomènes migratoires, le Sahel est un lieu de passage très fréquenté. Peu de contrôles sont réalisés car les États sont défaillants. Certaines populations locales en tirent profit, parfois avec la complicité d’une partie des cadres étatiques (politiques, militaires, policiers voire judiciaires).

Quant aux divers trafics, ils sont sources de revenus et, à cause de la pauvreté, ces trafics augmentent d’année en année. Ils entretiennent l’insécurité, mais les populations locales (tout comme une partie des cadres étatiques) ne sont pas foncièrement favorables à un retour à la normale car ces trafics génèrent des revenus.

Face à la pauvreté, une partie de la population se radicalise.  Des rébellions (par exemple au Tchad contre le président Deby, ou les Touaregs au Mali) ont éclaté, mais les dissensions tribales et la diversité ethnique ne facilitent pas les  ralliements, au demeurant fluctuants.

La dégradation des conditions de vie, la partialité des gouvernements et une sécurité défaillante,  ont entrainé une montée en puissance des groupes salafistes. En mars 2017, est apparu, le « Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans ».  Cette formation résulte de la fusion d’Ansar Dine, d’al-Mourabitoune, du Front de libération du Macina et de l’émirat du Sahara (branche d’al-Qaïda au Maghreb islamique-AQMI). AQMI domine dans les cinq États sahéliens et accroit sa capacité opérationnelle. Il vise nettement à interdire l’implantation de Daech qui, voyant sa base territoriale en Syrie et en Irak sur le point de s’effondrer,  envisage de s’implanter au Sahel.

Cette menace fait que le Sahel est devenu un enjeu international.

Une zone d’incertitude

Confrontée à l’incertitude dans la zone sahélienne, la communauté internationale fournit de nombreuses aides, tant économiques (4 milliards de dollars par an) que militaires (1 milliard par an pour les opérations militaires de la force ONU, par exemple). Ces budgets sont élevés et équivalent à 10% du PIB de l’ensemble des pays du Sahel et à 40% de leurs recettes fiscales.

Cependant, une absence de coordination, voire une certaine compétition entre les donateurs, rendent moins efficaces ces soutiens. Et ces aides publiques, axées sur le développement, n’intègrent pas le volet sécurité, pourtant nécessaire.

Le G5 Sahel n’obtiendra de résultats que si, d’une part, les pays membres luttent contre la corruption et contre les inégalités et si, d’autre part, ils reçoivent l’aide des pays voisins. Or, ce n’est pas le cas actuellement, certains pays collaborent peu avec le G5 Sahel. Par exemple, l’Algérie, pays bordier du Sahel, ne s’implique pas dans le G5 et limite pour l’essentiel son assistance militaire au droit de passage des systèmes d’armes aériens venus de France et à la fourniture de quelques renseignements. AQMI a été créé sur son sol et elle  elle ne souhaite pas que les djihadistes chassés vers le Sahel reviennent sur son territoire.

L’intervention française (opération Barkhane) vise à contenir et réduire l’expansion géographique des djihadistes. Elle soutient également les opérations militaires menées par les forces africaines. Mais la zone contaminée est immense par rapport à la zone traitée. Le corps expéditionnaire ne pourra seul juguler le djihadisme. Il est nécessaire que des effectifs et des moyens plus substantiels soient engagés par les États de la région et qu’une politique de développement économique et social ainsi que de bonne gouvernance soit menée à bien.

Les intérêts de la France sont nombreux. En premier lieu, garantir sa sécurité : AQMI est “en guerre“ avec la France. Ensuite, protéger les ressources en uranium du Niger (approvisionnement de la filière énergétique nucléaire), ainsi que d’importants intérêts économiques au Sénégal et au Cameroun (ce pays exportateur de pétrole  est déjà touché au Nord par Boko Haram). En outre, protéger les ressortissants français dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest (20 000 personnes environ dans les pays du G5 Sahel, en premier lieu). Enfin, assurer sa crédibilité : le respect de ses engagements de défense conditionne la poursuite des coopérations militaires avec plusieurs pays de la région et, au-delà, le soutien d’une partie des pays africains dans les grandes instances (et durant les négociations) internationales

Il est à noter que, de manière générale, toute force militaire étrangère lorsqu’elle s’installe dans la durée finit par être vue comme une force d’occupation. Comme elle ne peut pourvoir aux besoins locaux en matière de sécurité, d’administration, de santé, d’alimentation etc.,  elle devient mal perçue par une partie de la population.

Dans le cadre d’une “Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel“ (démarche intégrée, adoptée en 2010, révisée en 2015 et 2016), des programmes européens sont engagés. Il s’agit d’aide économique et militaire non combattante. S’ajoutent les missions d’assistance technique EUCAP Sahel Niger, (lutte contre la criminalité organisée et le terrorisme), EUCAP Sahel Mali (réforme du secteur de la sécurité) et EUTM-Mali (restructuration et réorganisation des forces armées). Il apparaît nécessaire d’améliorer la coordination entre les divers intervenants de l’UE.

Depuis les années 1990, les États-Unis s’impliquent davantage en Afrique, perçue dorénavant comme un continent d’avenir et un fournisseur de matières premières avec qui coopérer, notamment dans le cadre de l’African Growth Opportunities Act-AGOA (2000). Des coopérations, matérialisées  en particulier par l’exercice annuel « Flintlock »,  sont mises en place depuis 2001 afin de lutter contre le terrorisme.

L’ONU est aussi largement engagée au travers d’actions civilo-militaires : par la résolution n° 2100 (2013), le Conseil de sécurité a autorisé la mise sur pied de l’ambitieuse “Mission multidimensionnelle intégrée des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali“-MINUSMA. Parallèlement, une “Stratégie intégrée pour le Sahel“ a été adoptée.

En conclusion, près de trois ans après la fin de son intervention au Mali, la France demeure engagée au Sahel, dans le cadre de l’opération Barkhane. Al Qaïda a survécu et semble se renforcer tandis que Daech tente de s’implanter. La lutte contre le terrorisme suppose un minimum de soutien dans la population, ce que les gouvernements locaux s’avèrent incapables de réaliser. Le soutien des États africains, de l’Union européenne, des États-Unis et de l’ONU reste indispensable pour la recherche de solutions pérennes. Faute de quoi, le Sahel risque de devenir un nouvel Afghanistan.