La reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu : des enjeux politiques et stratégiques sous-jacents

Par Simon Rousseau, étudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). L’opinion exprimée dans le cadre de cet article n’engage que son auteur. 

Alors que Donald Trump a reconnu, début décembre, Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, tout en annonçant le prochain déménagement de l’ambassade américaine, quelles sont les raisons stratégiques et politiques qui ont dicté un choix contesté à l’international et lourd de conséquences pour l’ensemble du Moyen Orient ?

Le respect d’un texte de loi de 1995 et des institutions américaines au détriment du droit international

Le 23 octobre 1995, le Jerusalem Ambassy Act est largement approuvé – par 93 voix contre 5 au Sénat et 374 voix contre 37 à la Chambre des Représentants. Ce texte reconnait Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, soulignant de fait que « l’ambassade des États-Unis en Israël [doit] être établie à Jérusalem au plus tard le 31 mai 1999 ».

Néanmoins, une clause dérogatoire au Jerusalem Embassy Act autorise la Maison-Blanche à reporter, tous les six mois, le principe d’une ambassade américaine à Jérusalem en fonction de la situation diplomatique pour « protéger les intérêts de la sécurité nationale des États-Unis ». Par ailleurs, l’acte du Congrès est immédiatement pointé du doigt par le pouvoir exécutif comme une entorse aux prérogatives présidentielles en matière de politique étrangère.  Dès lors, cette clause est successivement mise à profit sous les présidences Clinton, Bush et Obama.

Aujourd’hui, Donald Trump applique la loi américaine, au détriment du droit international.  Sa décision vient à l’encontre d’au moins trois résolutions du Conseil de Sécurité portant sur le statut de Jérusalem et des territoires occupés : la résolution 252 du 21 mai 1968 empêchant toute modification du statut de la ville sainte, la résolution 242 du 22 novembre 1967, votée par les Etats Unis, condamnant l’occupation Israélienne, notamment à Jérusalem Est et la résolution 476 du 30 juin 1980 portant sur l’invalidité des actions administratives israéliennes quant au statut de Jérusalem.

La décision du président Trump souligne un unilatéralisme fort, la loi américaine primant ainsi sur le droit international, et traduit sa volonté d’afficher son respect des institutions et de satisfaire les élus américains républicains comme démocrates qui, pour l’heure, n’ont émis que peu de réserves. Pour Jean-Eric Branaa, « Donald Trump ne se préoccupe que de son pays. Fidèle à ce qu’il fait depuis le départ, il rend au Congrès l’entièreté de son pouvoir législatif et renvoie hors de la Maison-Blanche ce qui n’a rien à y faire, selon lui »[1].

De forts enjeux de politique intérieure

La décision du Président se comprend également à travers différents enjeux de politique intérieure. Ainsi, au-delà du Congrès, Donald Trump cherche à satisfaire le noyau dur de son électorat tout en tenant une promesse de campagne des plus symbolique. Enfin, son proche entourage, majoritairement pro israélien, ne serait pas étranger à cette décision.

En premier lieu, alors que plusieurs des réformes promises lors de sa campagne ou entreprises immédiatement après son élection n’ont pu aboutir, Donald Trump cherche aujourd’hui à faire passer l’image d’un Président puissant et respectueux de ses promesses. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu prend ainsi une forte dimension symbolique sur laquelle le Président américain va surement chercher à s’appuyer, notamment dans l’optique des prochaines campagnes électorales.

En outre, le président Trump cible différentes bases de son électorat à travers cette décision. Il cherche notamment à satisfaire une frange importante de la population juive américaine, dont l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), ou encore les chrétiens évangélistes qui le supportent massivement. Bien que la communauté juive ne soit pas homogène, une partie de celle-ci soutient en effet la ligne politique dure du Premier ministre Netanyahu. L’AIPAC exerce dès lors de nombreuses pressions, notamment financières, sur le pouvoir politique afin que celui-ci n’entreprenne aucune action pouvant porter préjudice à la politique israélienne. Par ailleurs, le soutien des évangélistes à la décision de Donald Trump provient d’une notion théologique centrale selon laquelle la création et la préservation d’Israël en tant qu’État juif précipitera la seconde venue du Messie. Donald Trump satisfait donc deux piliers de son électorat par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu.

En résumé, comme le rappelle Eric Branaa « le 45e président américain aurait donc fait de la politique intérieure avec cette affaire, satisfaisant au passage, les juifs-américains, les évangélistes, le Congrès, les élus républicains »[2]. De manière plus générale, la question israélienne est en effet un leitmotiv de la politique intérieure américaine. Cette importance s’explique par la nature même de la relation entre les deux pays, teintée d’une lecture religieuse et d’une identification forte, par l’importance stratégique présumée de l’Etat hébreu et enfin par le poids et l’impact électoral de la communauté juive américaine, souvent surestimés[3].

Pour James Reinl, la décision résulte enfin de l’influence de membres de l’entourage direct du Président américain, « son gendre Jared Kushner, son envoyé spécial Jason Greenblatt et les autres porte-paroles au Moyen-Orient [penchant] désespérément en faveur d’Israël »[4].

Des enjeux stratégiques internationaux

Sous la présidence Obama, les relations entre Israël et les Etats-Unis ont été houleuses, notamment à la suite de la signature du Plan Global d’Action Conjoint avec l’Iran le 14 juillet 2015, des positions du précédent Président américain quant à la colonisation ou encore de sa volonté affichée de renouer un fort dialogue avec les Etats arabes. Cependant, dans les faits, le soutien américain n’a pas failli, avec par exemple une augmentation sensible des aides militaires à l’Etat hébreu. Dans un agenda stratégique marqué par la lutte contre le terrorisme islamiste et le containment de l’Iran au Moyen Orient, Israël prend une importance stratégique capitale aux yeux de Donald Trump qui a déjà réaffirmé à maintes reprises son soutien infaillible au gouvernement Netanyahu. A travers cette décision le président Trump apparaît néanmoins comme partial dans un arbitrage qui n’en est pas un pour la résolution du conflit israélo-palestinien. La communauté internationale s’oppose massivement à la position américaine.

Le 18 décembre 2017, l’ambassadrice Nikki Haley vote contre le projet de résolution portant sur le statut de Jérusalem.

Les Etats-Unis sont en effet esseulés sur ce dossier. Le 18 décembre le Conseil de sécurité s’est exprimé à propos d’une résolution condamnant la décision américaine, rappelant l’ineffectivité de toute modification du statut de Jérusalem et demandant explicitement aux Etats membres de ne pas établir de missions diplomatiques au sein de la Ville sainte. A travers ce projet de résolution, les membres du Conseil de sécurité – à l’exception des Etats-Unis – ont tenu à rappeler leur attachement à une solution commune et diplomatique, respectueuse du droit international, tout en soulignant le caractère hautement symbolique de la ville sainte et sa centralité dans tout processus de paix éventuel[5].  Par l’intermédiaire de Nikki Haley, représentante américaine permanente au Conseil de sécurité, Washington a quant à lui usé de son droit de veto contre la résolution en rappelant le « droit souverain »[6] des Etats-Unis dans l’établissement de leurs ambassades ainsi que l’importance historique de l’aide américaine, notamment financière, à la cause palestinienne ». L’ambassadrice a également déploré que certains Etats cherchent à détourner la position américaine dans le but de servir leurs agendas politiques nationaux.  Suite à ce veto, un nouveau vote a eu lieu, cette fois au sein de l’Assemblée générale. Malgré l’attitude américaine agressive et menaçante, qui a tout de même dissuadé plus d’une cinquantaine d’Etats – 35 se sont abstenus et 21 n’ont même pas pris part au scrutin – 128 Etats sur les 198 membres ont condamné, jeudi 21 décembre, la reconnaissance de Jérusalem. Ce camouflet pour la diplomatie américaine a provoqué l’ire du président Trump qui promet que les Etats-Unis se « souviendront » longtemps des Etats qui ont pris position contre Washington, notamment parmi ses plus proches alliés. En effet, si le Canada, le Mexique, l’Argentine, mais aussi, symbole de la fragmentation de l’Union européenne, la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque n’ont pas voté en faveur de la résolution, les principaux partenaires européens, la Turquie, la Chine ou encore la Russie n’ont pas caché leur profond désaccord avec la décision américaine.

Sans caractère contraignant, ce vote reste cependant emblématique et illustre encore un peu plus l’unilatéralisme de la politique étrangère américaine ainsi que l’isolement progressif du pays sur la scène internationale.

[1] Jean Eric Branaa, Les 8 raisons qui ont poussé Donald Trump à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, 10 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.huffingtonpost.fr/jean-eric-branaa/les-8-raisons-qui-ont-pousse-donald-trump-a-reconnaitre-jerusalem-comme-capitale-disrael_a_23301204/

[2] Jean Eric Branaa, Les 8 raisons qui ont poussé Donald Trump à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, 10 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.huffingtonpost.fr/jean-eric-branaa/les-8-raisons-qui-ont-pousse-donald-trump-a-reconnaitre-jerusalem-comme-capitale-disrael_a_23301204/

[3] Dana Allin, Steven Simon, Comprendre le soutien des Etats-Unis envers Israël, Annuaire français de relations internationales, 2004, disponible à l’adresse : http://www.afri-ct.org/wp-content/uploads/2005/11/afri2004_allin_simon.pdf

[4] James Reinl, Les quatre théories derrière le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, 6 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.middleeasteye.net/fr/analyses/les-quatre-th-ories-derri-re-le-transfert-de-l-ambassade-am-ricaine-j-rusalem-434123160

[5] Explication de vote de M. François Delattre, Représentant permanent de la France auprès des Nations unies – Conseil de sécurité, 18 décembre 2017

[6] Explanation of Vote following the Veto of a Draft UN Security Council Resolution on Jerusalem, December 18 2017