Escalade sécuritaire en mer de Chine ?

L’USS Decatur – Tous droits réservés

Lieu de tension et de conflit depuis plusieurs années, la Mer de Chine Méridionale, mer semi-fermée[1], fait l’objet d’un protectionnisme chinois exacerbé par une volonté de contrôle de ses approches maritimes et de ses ressources naturelles, menaçant ainsi l’exercice de la liberté de navigation.

Le 22 octobre dernier, deux navires de guerre américains ont emprunté le détroit de Taiwan semant le trouble auprès des autorités chinoises. Il ne s’agit pas du premier passage américain dans ce détroit, mais cette navigation hautement symbolique, proche de Taiwan revendiqué par la Chine, s’effectue après l’incident majeur du 2 octobre où deux destroyers de l’US Navy et de la marine chinoise ont frôlé la collision. Patrouillant proche des îles Spratleys, à moins de 12 miles des récifs Gaven et Johnson, l’USS Decatur s’est vu approché, à moins de 41 mètres, de manière dangereuse par un destroyer chinois l’« invitant à quitter la zone ».

Ces opérations américaines sont régulières. Elles portent le nom de FONOP (Freedom of Navigation Operation) et visent à défendre la liberté de navigation dans cette zone maritime. En effet, les Chinois poursuivent leur politique d’appropriation[2] de la mer de Chine avec la construction d’infrastructures portuaires et aéronavales sur les récifs coralliens, créant ainsi un réseau de « fortifications militaires navales ». Ces sites militaires seraient un atout évident en cas de conflit dans les îles Spratleys et la présence américaine, vraisemblablement en quête de renseignement, ne semble pas être la bienvenue.

Depuis quelques années, Pékin dénonce régulièrement ces opérations et renforce ses capacités navales à un rythme effréné : l’équivalent d’une flotte française tous les quatre ans. En 2016, la flotte de guerre chinoise est ainsi devenue en tonnage la seconde marine mondiale après celle des Etats Unis, devançant la Russie, le Royaume Uni, le Japon, l’Inde et la France.

La Chine affiche clairement ses ambitions. Après être devenue la première puissance maritime du monde – parmi les dix premiers ports mondiaux, sept sont chinois -, elle s’affirme désormais en tant que puissance navale[3]. La montée en gamme des chantiers navals chinois les positionnera bientôt sur le marché international comme de sérieux concurrents des constructeurs européens traditionnels tels que Naval Group ou Fincanteri.

Cette montée en puissance s’inscrit dans la nouvelle doctrine de « défense des intérêts nationaux » défendue par le président Xi JINPING. Protéger ses routes maritimes, essentielles pour le commerce maritime mondial et son approvisionnement énergétique, et donc contrôler l’accès à la Mer de Chine Méridionale sont des priorités absolues.

Les ambitions maritimes chinoises se portent également sur les ressources naturelles de la région. La Chine est le premier pays exportateur de poissons[4] devant la Thaïlande et la Norvège. Or la surexploitation raréfie les ressources en Asie du Sud-est ; les flottes de pêche chinoises opèrent de plus en plus dans les ZEE des pays riverains, source de confrontation avec les pêcheurs locaux. Quant aux ressources d’hydrocarbures, la Chine est en conflit avec plusieurs pays pour l’exploitation de nombreux gisements. Dans ces zones, les sociétés pétrolières ne se risquent donc pas « encore » à déposer une demande d’exploration.

Plus que jamais la Chine se positionne comme une grande puissance économique. Dans un contexte de déstabilisation du multilatérisme initiée par une administration américaine moins diplomate et délaissant les alliances et organisations régionales, le système international se réorganise autour de deux puissances majeures, les Etats-Unis et la Chine.

Ces deux puissances s’affrontent sur tous les plans (géopolitique, économique, défense et sécurité…), favorisant parallèlement une course à l’armement des acteurs régionaux. Mais leur avenir et leur développement sont également intimement liés – la Chine détient la plus grande réserve mondiale en dollars -, donc aucune n’a intérêt à une récession chez l’autre. Cette escalade a donc nécessairement ses limites. Sommes-nous en train de les atteindre ? L’avenir nous le dira.

 

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[1] Dixpays bordent la mer de Chine méridionale : la Chine, Taiwan, le Vietnam, Singapour, Brunei, l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande, le Cambodge et les Philippines.

[2] En profitant du conflit en Indochine en 1956, la Chine s’est d’abord appropriée la moitié des iles Paracel qui appartenaient au Vietnam pour ensuite, en 1974 s’emparer de de la totalité et y construire des infrastructures militaires. Quelques années plus tard, la Chine s’impose également sur les ilots de Spratleys situés dans la ZEE des Philippines, sans aucune légitimité juridique ou géographique. Pour assoir sa souveraineté, elle bâtit des constructions artificielles, transformant de simples récifs en installations portuaires et aéronavales.

[3] Depuis aout 2018, la Chine entame une deuxième série d’essais pour son deuxième porte-avions qui sera opérationnel dans deux ans. Il a été entièrement construit en Chine. Le précédent était le Liaoning, mis en service en 2012

[4] Selon la FAO, la chine pêche chaque année 15 millions de tonnes de poisson