Enjeux stratégiques au Moyen-Orient

Par Simon Rousseau, étudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Introduction

Comme le souligne Charles Thépaut dans son récent ouvrage, Le monde arabe en morceaux, plusieurs biais peuvent constituer des freins à une réflexion pertinente et lucide concernant la situation d’un Moyen-Orient chaotique. Ils touchent tant à une perception erronée de l’Islam et de ses liens au politique qu’à la surestimation de certains facteurs, notamment tribaux et confessionnels. A ce titre, le présent article propose une analyse succincte, la plus objective possible, des différents enjeux stratégiques contemporains au Moyen-Orient.

Pour Pierre Vermeren, « le Moyen-Orient devient le théâtre de tous types de guerres : civiles, froides, internationales, idéologiques, confessionnelles, interétatiques, terroristes ». En effet, un certain chaos semble s’être emparé d’une région en proie à de très nombreux conflits, dont les conséquences, loin de se cantonner à leurs théâtres d’origine, débordent en Europe.

Les enjeux au Moyen-Orient sont complexes et imbriqués, et ne peuvent être expliqués ou analysés indépendamment d’un tableau plus global. Emile Hokayem souligne cinq tendances majeures aujourd’hui à l’oeuvre dans plusieurs Etats, notamment pour les cas syriens et irakiens :

  • Une opposition marquée entre gouvernements et citoyens
  • La montée en puissance des revendications ethniques et/ou nationalistes
  • Une opposition forte entre un islamisme grandissant et un sécularisme arabe souvent autoritaire ne laissant que peu de place à un troisième voie modérée
  • La fragmentation au sein même des mouvements d’opposition et donc le morcellement accru des territoires
  • Le retour de rivalités géopolitiques et des politiques de puissance

Reprenant les clefs d’analyse ainsi proposées, cette note dresse un bilan non exhaustif des principaux enjeux dans le Moyen-Orient contemporain.

I. Faillite des Etats

La question des Etats faillis constitue le premier enjeu stratégique de la région alors que l’Irak, la Syrie, le Yémen et la Libye sont en proie à de graves troubles internes qui remettent en cause leur intégrité et leurs prérogatives sécuritaires. L’absence d’entités supérieures et structurantes favorise considérablement la prolifération d’acteurs non étatiques et de flux illégaux dans la région, contribuant de fait à son instabilité.

La situation est également préoccupante au Liban, en Jordanie, à Bahreïn et en Egypte alors que les contestations internes, toujours vives, font planer le risque d’une dégradation rapide de la situation et, à terme, la possible déliquescence des Etats en question.

La première source de fragilité des Etats au Moyen-Orient concerne directement la gouvernance et le modèle politique. En effet, la faible légitimité des régimes, souvent militaires ou sécuritaires, et les inégalités économiques conséquentes entrent en contradiction avec les aspirations de la jeunesse de la région. La frustration politique et l’absence de perspectives économiques poussent certaines franges de la société, notamment les jeunes, vers la révolte radicale. En outre, les réponses étatiques violentes face aux contestations entretiennent des tensions qui peuvent dégénérer en conflit ouvert.

Durant les printemps arabes, les pays qui ont le mieux résisté disposaient de capacités financières importantes, du fait d’économies rentières basées sur les hydrocarbures et leur exportation. De cette manière, ils ont pu éteindre les contestations un temps en achetant la paix sociale par de coûteux programmes sociaux (130 Mds$ en Arabie saoudite en 2011). Ceux-ci ne peuvent cependant pas constituer une réponse de long terme, d’autant plus à l’heure où les cours du brut sont à la baisse.

II. Enjeux ethniques et confessionnels, fragmentation et morcellement des populations

Sur les bases précédemment évoquées, viennent se greffer différentes fractures ethniques et confessionnelles plus ou moins historiques et instrumentalisées. Faisant écho aux travaux de Robert Cooper, les bouleversements au Moyen-Orient semblent ainsi consacrer le retour vers des Etats « prémodernes » où les entités étatiques, ayant perdu le monopole de la violence légitime, tendent à disparaître au profit de différents groupes fondés sur des affinités ethniques, tribales ou confessionnelles. Le poids et les capacités de ces différents groupes supplantent alors des Etats incapables d’assurer leurs fonctions régaliennes ni de tenir leurs frontières.

Souvent instrumentalisées par les acteurs locaux et régionaux, ces fractures sont sources de nouvelles oppositions au sein même des territoires. Le risque d’enlisement des conflits apparaît dès lors très important, notamment en l’absence d’un arbitre étatique en capacité de gérer ces tensions. En Irak comme en Syrie, différents groupes s’opposent en jouant sur des facteurs confessionnels. En Libye, la relative stabilité des alliances tribales sous le régime Kadhafi a volé en éclat avec sa chute. Confessionnalisation et mobilisation du religieux expliquent ainsi les nouvelles configurations et les alliances sur le terrain. Dans certains Etats, cette nouvelle donne est inquiétante et peut remettre en cause l’avenir de l’unité étatique. Le cas libanais est à ce titre particulièrement préoccupant, du fait de l’histoire du pays comme de son organisation politique. Le Moyen-Orient dans son ensemble, lieu de rencontre des trois monothéismes, redevient le théâtre de tensions instrumentalisées.

Les acteurs non étatiques viennent donc combler un vide latent en jouant sur de nouveaux facteurs de regroupement. C’est notamment le cas pour les groupes islamistes terroristes comme les différentes milices qui parviennent à recruter de nouveaux membres en se servant d’un discours confessionnel ou ethnique.

III. L’enjeu global du terrorisme islamique

Le terrorisme islamique constitue aujourd’hui un enjeu mondial majeur qui prend directement sa source dans la situation au Moyen-Orient. Cette situation découle tant de facteurs structurels – tels la résurgence de l’islam politique, les faiblesses endémiques de certains pays ou les fractures consommées au sein de leurs populations– que de certains éléments de conjoncture à l’image de la chute d’Etats, notamment à la suite d’interventions occidentales.

Les différents groupes terroristes se nourrissent de la faillite des Etats ou de leur remise en question et de discours confessionnels ou ethniques afin d’enrôler de nouveaux membres et de croître. En Irak, Daesh a directement joué sur le ressenti sunnite contre le gouvernement al-Maliki afin de recruter dans ses rangs une part conséquente d’une population désabusée, notamment d’anciens militaires sunnites du régime de Saddam Hussein. Avec la chute du régime irakien, l’autoproclamé Etat islamique a ainsi pu asseoir son emprise sur un territoire délimité et mettre en oeuvre une stratégie d’expansion et de formation de combattants.

Le Moyen-Orient devient donc à la fois une terre d’implantation et d’opération pour différents groupuscules terroristes. Bien que le récent recul de l’Etat islamique en Syrie et en Irak constitue une victoire militaire sur le terrain, la situation n’en demeure pas moins très préoccupante alors que la Libye, perméable, accueille déjà certains combattants en fuite. Par ailleurs, la question du retour de certain djihadistes dans leurs Etats d’origine laisse présager de nouveaux défis de taille.

IV. Le retour de la géopolitique au Moyen-Orient, stratégies de puissance régionale

Le Moyen-Orient est aujourd’hui marqué par un fort renouveau des calculs de puissance et des stratégies de rayonnement régional. Les Etats en crise ouverte ou latente font l’objet de stratégies d’influence plus ou moins directes par les différents grands acteurs régionaux ou internationaux. Ceux-ci vont jouer sur les fractures intérieures de tout type et sur les groupes en présence afin d’accroître leur influence régionale. Pis encore, certains Etats encore stables, à l’image du Liban, sont aujourd’hui en première ligne d’affrontements régionaux intensifiés, notamment entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Le conflit larvé entre l’Iran perse chiite et l’Arabie saoudite sunnite pour la suprématie sur le Moyen-Orient a pris une intensité toute particulière ces dernières années. Dans le même temps, cette situation profite aux deux Etats en ce qu’elle leur permet de justifier leur politique étrangère. En outre, l’imaginaire de la confrontation sunnite-chiite se développe d’autant plus facilement en l’absence d’autres courants structurants dans la région. En effet, les puissances arabes traditionnelles – Egypte, Syrie, Irak… – sont encore dans la gestion des printemps arabes voire de conflits ouverts, laissant la place libre pour les deux puissances concurrentes susmentionnées.

Toutefois, les divisions internes dans le monde sunnite ne doivent cependant pas être éclipsées. De grands Etats régionaux, à l’image de la Turquie, cherchent également à retrouver une place de choix. Dans le même temps, l’existence d’un arc chiite peut être nuancée.

Conclusion

En conclusion, plusieurs enjeux principaux caractérisent aujourd’hui le Moyen-Orient.

Le premier porte sur l’avenir de systèmes politiques dont les printemps arabes ont révélé les faiblesses endémiques, malgré des situations diverses. Les troubles en Libye, Irak et Syrie, ne sont toujours pas résolus et, semblent avoir été aggravés par des interventions occidentales hasardeuses – pensées sur une base militaire avant d’être politique. Aujourd’hui, il n’est pas certain que d’autres Etats de la région ne s’enfoncent, à leur tour, dans de graves crises intestines.

Dans le même temps, le retour de la géopolitique et de politiques de puissance dans la région inquiète alors que tous les acteurs exacerbent sans relâche les fractures ethniques ou confessionnelles à disposition dans une logique de guerre par procuration. Pourtant, les récents affrontements dans la région illustrent tout particulièrement les limites de la force pure au sein de conflits qui tendent à s’enliser, à l’image d’une guerre interminable au Yémen.

Enfin, l’absence de cohérence dans les politiques occidentales pour la région se paye aujourd’hui au prix fort. De fait, l’effacement occidental progressif et la lassitude américaine à l’égard de conflits interminables a contribué au grand retour de la Russie dans la région ; tandis que la question migratoire, pour ne citer qu’elle, rappelle chaque jour un peu plus l’urgence de la situation humanitaire.

  1. THEPAUT Charles, Le monde arabe en morceaux. Des printemps arabes à Daech, Armand Colin, 201
  2. VERMEREN Pierre, De Beyrouth à Damas, quarante ans de guerre au Moyen-Orient, quelles logiques ?, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  3. HOKAYEM Emile, La crise syrienne : un enjeu de sécurité régional, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  4. COOPER Robert, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Denoël, 2004

Ressources

  • CHUBIN Shahram, De la guerre froide au califat : transformations de l’environnement stratégique du Moyen-Orient, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • COOPER Robert, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Denoël, 2004
  • GAUTIER Louis, La stratégie à l’épreuve du Moyen-Orient, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • HOKAYEM Emile, La crise syrienne : un enjeu de sécurité régional, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • LE DRIAN Jean-Yves, Les grands enjeux stratégiques de 2016, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • VERMEREN Pierre, De Beyrouth à Damas, quarante ans de guerre au Moyen-Orient, quelles logiques ?, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • The Future of the Middle East, College and University Educators Workshop, Council on Foreign Relations, April 20 2017, consultable à l’adresse : https://www.cfr.org/event/future-middle-east
  • LE PAUTREMAT Pascal, Les pays du Golfe arabo-persique depuis 2011 : persistance d’une géopolitique conflictuelle, Diploweb, 11 novembre 2017, consultable à l’adresse : https://www.diploweb.com/Les-pays-du-Golfe-arabo-persique-depuis-2011-persistance-d-une-geopolitique-conflictuelle.html?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NL171131117&utm_medium=email