Elections municipales en Turquie : un revers pour Erdogan

Le président turc Tayyip Erdogan glissant son bulletin de vote dans l’urne lors des élections municipales à Istanbul, le 31 mars 2019.  

Dimanche 31 mars se sont tenues les élections locales en Turquie. Dans un pays polarisé entre les différents partis, ces élections s’inscrivent dans un contexte anxiogène depuis le putsch manqué de juillet 2016.

A l’issue des élections, les résultats provisoires estiment à 52% les suffrages exprimés en faveur de la coalition regroupant le Parti pour la Justice et le Développement du président Recep Tayyip Erdogan et Parti d’action nationaliste MHP. S’il reste la principale force du pays, l’AKP connait tout de même un revers inédit depuis 2002 et son accession au pouvoir. En effet, les principales villes du pays ont basculé hors du giron de l’AKP. Parmi elles, les capitales politique et économique, Ankara et Istanbul. Pour la première fois depuis 1994, le Parti républicain du peuple, le CHP, principal parti d’opposition d’obédience kémaliste, a remporté les deux villes les plus importantes du pays. La ville d’Istanbul, qui compte 16 millions d’habitants et 10 millions d’électeurs et dont le président actuel a été le maire, a été perdue par l’AKP par 30 000 voix d’écart. La victoire du CHP a été notamment permise par l’électorat kurde, qui représente 12% de la population de la ville. Le parti pro-kurde HDP, qui recueille habituellement ses votes, a décidé de ne pas présenter de candidats dans l’ouest et le sud du pays et a exhorté les Kurdes à voter en faveur du candidat kémaliste du CHP. Cependant, le HDP a pour sa part perdu cinq villes dans le sud-est de la Turquie, dans des villes pourtant à majorité kurde.

Concernant Istanbul, l’AKP conteste le résultat. Bayram Senocak, président du bureau d’Istanbul du parti, a indiqué avoir déposé toutes les objections auprès des Conseils électoraux dans 39 districts. Le parti dénonce en effet de « nombreuses fraudes flagrantes ». De fait, le Conseil électoral saisi aura jusqu’au 13 avril pour étudier les recours et annoncer les résultats définitifs du scrutin.

Si l’attention est focalisée sur Ankara et Istanbul, les votes de dimanche 31 mars ont permis la bascule de plusieurs autres villes importantes, à l’instar d’Antalya et ont donné lieu à l’élection à Tunceli, dans l’est du pays, du premier maire communiste du pays.

Du côté de la presse, le quotidien Sabah, proche du pouvoir turc, félicite la majorité obtenue par la coalition AKP-MHP. A contrario, Al-Monitor félicite l’opposition qui « reprend vie » tandis que le journal kémaliste Cumhuriyet titre : « le pouvoir ébranlé ».

Le président Erdogan, à travers son parti, sort affaibli de ces élections qui illustrent le plus gros revers électoral subi par l’AKP depuis presque deux décennies. Cette défaite est d’autant plus significative que Recep Tayyip Erdogan avait fait campagne comme s’il s’agissait d’élections présidentielles. Malgré la mainmise du pays par le Président depuis des décennies et la multiplication de ses sorties nationalistes et agressives, l’opposition a connu un succès et a prouvé qu’il était possible de battre le parti du Président.

Les résultats du vote interviennent alors que l’économie est fragilisée dans le pays. A Ankara, les prix des denrées alimentaires ont connu une augmentation de 20% depuis janvier 2018 et le chômage a augmenté, provoquant la colère du peuple.

En dépit des critiques émises envers la Turquie concernant la liberté de la presse, la garantie des droits de l’homme et le développement démocratique, ces élections ont prouvé que l’accès aux élections libres est un principe fondamental dont les Turcs continuent de bénéficier. Reste à savoir quel sera l’impact de la perte significative par l’AKP de ces villes importantes du pays et quelle sera la réaction du Conseil électoral concernant la ville d’Istanbul.