Enjeux maritimes

Que penser de la découverte turque d’hydrocarbures en mer Noire ? – par Nicolas Mazzucchi

Dr. Nicolas MAZZUCCHI, Fondation pour la Recherche Stratégique

La récente découverte d’un potentiel grand champ gazier en mer Noire par une entreprise publique turque ouvre, pour Ankara, de nouvelles possibilités dans le domaine énergétique. Dans le même temps, l’enjeu du contrôle des ressources en Méditerranée orientale est devenu le cœur d’un bras-de-fer international entre France, Grèce, Chypre, Italie et Turquie. Cette très opportune découverte s’insère dans un ensemble complexe d’interrelations énergétiques pour la Turquie, tiraillée entre ses ambitions de puissance régionale et sa dépendance criante à l’égard de fournisseurs étrangers. Le gaz qui ne cesse de prendre de l’importance dans la géoéconomie turque – pour des raisons à la fois internes et externes – tendait à devenir ces dernières années un enjeu majeur des relations régionales, en particulier depuis la découverte en 2011 du champ d’Aphrodite dans la partie sud de la ZEE chypriote. La montée des tensions inhérentes aux revendications turques sur l’exploitation des ressources méditerranéenne, y compris entre alliés de l’OTAN, a atteint ces derniers mois un paroxysme, forçant l’Alliance à mettre en place le 1er octobre 2020 un mécanisme de déconfliction entre Ankara et Athènes[1].

Au-delà de la seule question des ressources gazières, il appartient de comprendre en quoi le gaz est un élément central de la stratégie turque de passerelle entre l’Europe et l’Asie mineure, avec en toile de fond une nouvelle géopolitique des tubes qui, du point de vue turc, constitue un nouvel axe d’influence stratégique.

La mer Noire, espace complexe

L’annonce début septembre 2020 de la découverte par le navire de forage Fatih d’un champ gazier de grande ampleur en mer Noire occidentale – baptisé Tuna-1 – a été un évènement majeur, grandement relayé dans les médias turcs et la presse spécialisée. Les ressources du champ en question sont en effet estimées à plus de 300 milliards de m3, ce qui met Tuna-1 au niveau des grands champs de Méditerranée orientale comme Léviathan et Aphrodite, respectivement en Israël et à Chypre. Une fois mis en exploitation, ce gisement ne devrait pas être relié à la Turquie, mais exploité via un stockage flottant de type FPSO[2]. Une autre option pourrait être de le relier au continent par un mini gazoduc.

Un certain nombre d’observateurs sont néanmoins dubitatifs sur la découverte puisque la mer Noire ne s’était jusqu’ici révélé qu’un territoire très secondaire en termes de ressources. La Turquie était d’ailleurs considérée comme un pays quasiment sans ressources (environ 9 milliards de m3 de réserves gazières pour une consommation de plus de 45 milliards de m3 annuels), avec une production anecdotique. L’entreprise pétro-gazière nationale TPAO qui appartient au fond souverain turc, est certes active en mer Noire depuis les années 1960, avec la découverte et la mise en production de quelques champs, mais ceux-ci n’ont jamais permis d’atteindre une taille critique nécessaire pour que la région soit considérée comme un territoire attrayant. Cette situation explique d’ailleurs en partie les explorations subséquentes conduites par TPAO en mer de Marmara depuis les années 1970, puis en Méditerranée, ici aussi avec des résultats mitigés. Il faut attendre 2004 et le champ d’Ayazlı-1 pour que TPAO fasse une découverte offshore intéressante en mer Noire. En 2019, selon le rapport annuel de l’entreprise, les découvertes offshores ont représenté un volume de 30 millions équivalents barils de pétrole, soit à peu près la consommation annuelle d’un pays comme l’Azerbaïdjan ou le Sri Lanka[3].

En réalité, ce sont les côtes Ouest (Roumanie) et Nord (Crimée) de la mer Noire qui avaient jusqu’ici été des territoires d’exploitation d’hydrocarbures véritablement actifs. L’annexion de la péninsule de Crimée par la Russie avait privé l’Ukraine d’un certain nombre de ressources gazières, avec un certain nombre de champs offshore potentiels des deux côtés de la péninsule[4]. Toutefois, à l’exception de la Roumanie qui exploite fortement ses champs de mer Noire – à la fois dans le pétrole et dans le gaz, lui permettant de couvrir environ la moitié de ses besoins – les autres pays riverains n’ont pas mis en place de système de production massif. Pour la Russie, la région reste très secondaire en termes de ressources, par rapport à d’autres territoires plus prometteurs, y compris en termes de coût d’exploitation.

De fait, la Turquie a longtemps fait le choix de miser massivement sur le charbon – seule réelle ressource du pays – pour sa production électrique, même si le gaz prend toujours plus d’importance dans le projet national turc.

Les ressources gazières dans le projet énergétique turc

Les ressources gazières sont une donnée majeure de l’équation énergétique et stratégique de la Turquie. Le pays est pour l’instant obligé de se reposer sur des fournisseurs extérieurs proches, avec lesquels les relations sont plus ou moins apaisées. Historiquement, la Turquie s’est reposée sur des approvisionnements très majoritaires par gazoduc en provenance de Russie, d’Iran et d’Azerbaïdjan. Le taux d’indépendance énergétique de la Turquie a ainsi tendu ces dernières années vers une forte diminution, passant d’environ 50% en 1990 à moins de 30% en 2017. Une partie de l’explication repose ici sur la volonté mise en œuvre depuis le début du XXIe siècle de diminuer la part du charbon dans le mix énergétique national, lequel était la seule source d’hydrocarbures réellement abondante du pays. En 2019, le charbon reste toujours la deuxième source d’énergie (26 %) du pays, derrière le pétrole (31 %). La transition énergétique, certes limitée, a obligé le pays à modifier son secteur électrique, afin de diminuer les émissions de gaz à effet de serre[5]. L’enjeu économique sous-jacent à cette évolution explique en grande partie le choix historique de se reposer vers des fournisseurs proches, au travers d’un système de gazoducs terrestres et marins (Bluestream en 2005 ; Turkstream en 2020), notamment de Russie pour les deux gazoducs marins.

Toutefois, la Turquie a depuis quelques années fait le choix de se reposer davantage sur le gaz naturel liquéfié, lui permettant une diversification plus importante de ses fournisseurs. La mise en service de quatre terminaux de regazéification, dont deux flottants, a permis d’ouvrir de nouvelles possibilités de marché auprès d’exportateurs relativement proches comme l’Algérie et, surtout, le Qatar. Doha et Ankara entretiennent en effet une relation stratégique forte dont l’énergie n’est que l’une des composantes, étant alignés sur nombre de sujets et coopérant étroitement sur le plan militaire. Le développement des importations de gaz en provenance du Qatar est spectaculaire, au rythme de l’inauguration récente des terminaux GNL turcs, dont celui de Dörtyol, proche de la frontière syrienne, qui dispose d’importantes capacités de stockage. Même les Etats-Unis sont devenus des fournisseurs – certes minoritaires – de gaz pour la Turquie, profitant des capacités d’exportation du Golfe du Mexique[6]. Il ne s’agit là que de volumes limités, achetés pour la majeure partie sur le marché spot, mais qui envoient un signal fort aux fournisseurs historiques tels que l’Iran et la Russie.

Néanmoins, il importe de considérer la différence de prix entre le gaz par pipeline et le gaz sous forme liquéfiée, le second étant environ 2,5 fois plus cher que le premier. Cette question du prix doit être corrélée avec celle de la durée des contrats d’approvisionnement, maintient nolens volens Moscou comme premier fournisseur d’Ankara, surtout depuis l’inauguration de Turkstream au début 2020. La dépendance de la Turquie au gaz russe, si elle demeure réelle, est toutefois plus faible qu’elle n’a pu être une décennie en arrière lorsque Moscou représentait près des deux tiers des importations turques. La Turquie connait une hausse quasi-continue de sa consommation gazière (3% annuels sur la dernière décennie) qui a fait du pays un consommateur d’importance, avec un niveau à peu près égal à la France. La faiblesse de la production nationale (0,3 milliard de m3) rend de facto la situation de dépendance de plus en critique au niveau stratégique.

Les ressources – offshores en l’espèce – ne sont qu’une brique d’un ensemble plus complexe destiné à faire de la Turquie le nouveau hub gazier pour le Sud-est européen. Le but affiché d’Ankara est de devenir la nouvelle plaque de centralisation du gaz provenant à la fois de Russie, de fournisseurs alternatifs par tubes – à commencer par l’Azerbaïdjan – mais aussi de fournisseurs de GNL, avant une redistribution vers les marchés des Balkans orientaux (via le gazoduc TransBalkan), des Balkans occidentaux et des marchés du Sud européen (au travers du gazoduc Trans Adriatic Pipeline [TAP] qui arrivera en Italie du Sud). Pour ce faire, la Turquie joue depuis la fin des années 2000 à la fois sur sa proximité économique avec la Russie – gazoduc Turkstream inauguré en janvier 2020 – mais aussi sur son association avec l’Union européenne, justement pour contourner la Russie par le Sud (gazoduc Trans Anatolian Pipeline [TANAP] inauguré en 2018). Le double système TANAP-TAP est tout ce qui subsiste du Corridor Gazier Sud lancé par la Commission européenne en 2008 – au cœur des « guerres gazières » russo-ukrainienne – pour diversifier les approvisionnements gaziers européens en contournant la Russie. La Turquie a ainsi réussi à s’imposer comme un acteur incontournable auprès de ces deux partenaires. En outre, les [PR1] capacités turques de regazéification de GNL lui permettent également d’agir comme passerelle entre les fournisseurs du Golfe, à commencer par le Qatar, et le réseau de gazoducs européen, limitant de facto le prix final du gaz[7]. A ce système gazoducs/terminaux GNL il faut également ajouter d’importantes infrastructures souterraines de stockage de gaz en cours de construction ou d’agrandissement (plus de 10 milliards de m3 au total) qui sont destinées à permettre une certaine régulation des volumes sur le marché. Grâce à l’ensemble de cette infrastructure multidimensionnelle (transport, stockage), la Turquie pourrait acquérir une importance stratégique dans le domaine des approvisionnements européens. A ce titre la sécurisation de ressources nationales apparaît comme un phénomène lui-même majeur, offrant une marge de manœuvre stratégique bien plus importante à Ankara que dans le cas d’une simple plaque de transit.

Une aubaine pour une sortie de crise en Méditerranée orientale ?

Cette découverte, après des années d’errements et de forages exploratoires peu fructueux, tombe idéalement pour Ankara. En effet, si les prévisions en termes de ressources et de délai de mise en exploitation se révèlent exacts, c’est une manne inespérée qui entrera dans les caisses de la Turquie. Il s’agit donc pour Ankara de mettre en œuvre son projet de « passerelle » Est-Ouest tout en limitant son exposition aux pressions des fournisseurs. Dans un contexte stratégiquement tendu, dans lequel la Turquie ne cesse de mettre en avant ses ambitions régionales, un lien de dépendance économique aussi important peut rapidement devenir un handicap, comme l’a montré l’extrême dépendance énergétique de la Turquie envers la Russie sur le dossier syrien. Alors que les vues d’Ankara et de Moscou ne cessent de s’éloigner sur de nombreux enjeux (Syrie, Libye, Chypre, Caucase), la moindre dépendance énergétique vis-à-vis du Kremlin devient une nécessité stratégique pour le président turc.

Il est possible de se demander si cette très opportune découverte ne cache pas également une porte de sortie potentielle pour R. T. Erdogan dans une crise méditerranéenne qui apparaît sans issue. Alors que le Président turc n’a cessé de clamer son droit à profiter des ressources de la mer – ainsi que le besoin de répartir celles-ci plus « justement » entre les communautés de l’île de Chypre – l’opportunité d’exploiter des ressources offshores sur un territoire ne souffrant pas de contestation, est bienvenue. Grâce à cette découverte, la Turquie pourrait ainsi arguer d’une priorité accordée au développement des ressources de mer Noire pour opérer un recul stratégique en Méditerranée. Celui-ci serait d’autant plus facile à effectuer sans perdre la face que les capacités de l’entreprise pétro-gazière nationale TPAO ne lui permettraient sans doute pas de s’engager pleinement sur deux projets d’exploration-production complexes en même temps. En outre, le développement de ce champ de Tuna-1 serait facilité par la structure du consortium d’exploitation puisque TPAO détient 100% des droits sur le champ.

Il est important de noter que TPAO était jusqu’ici une entreprise dont les activités dans l’exploration production s’opéraient très majoritairement à l’étranger, en Azerbaïdjan (champs d’Azeri-Chirag et de Shah Deniz) mais aussi en Irak (champs de Badra, Mansouriah, Siban). La stratégie de l’entreprise nationale demeure claire – et affichée sur le site de celle-ci – : découvrir des ressources en hydrocarbures dans les territoires maritimes de la Turquie[8] pour diminuer la dépendance aux approvisionnements extérieurs. En ce sens, la mission portée par TPAO s’apparente bien plus à un objectif politique qu’à une vision économique. Les entreprises énergétiques nationales – TPAO mais aussi Botaş pour les gazoducs – sont tout aussi importantes dans la stratégie de R. T. Erdogan que les forces militaires. A ce titre, il est fort probable que le financement de l’exploitation de Tuna-1 passe exclusivement par des fonds publics, grevant le budget national dans l’espoir d’un retour sur investissement au moins autant géoéconomique que financier.

2023 : année charnière pour Ankara, y compris dans le domaine énergétique

Aucune découverte ne pouvait être plus opportune que celle du champ de Tuna-1. Alors que les capacités de forage de TPAO sont extrêmement récentes[9], une telle découverte apparaît presque inespérée après tant d’années de recherches peu fructueuses. Que le champ de Tuna-1 – quelles que soient les ressources exploitables qu’il recèle – ait une valeur politique, personne ne peut en douter. Si la question subsistait encore, l’annonce par les autorités turques d’une entrée en production commerciale en 2023, date hautement symbolique puisque centième anniversaire de la fondation de la République par M. Kemal, vient sceller cette imbrication des questions énergétiques et politiques.

La question qui demeure ouverte reste celle des appétits internationaux de R. T. Erdogan vis-à-vis de la Méditerranée orientale. La question du besoin de ressources gazières étant a priori évacuée, subsistent principalement les justifications quant à « l’équité » de traitement entre les deux communautés chypriotes, mais aussi entre la Turquie et ses voisins méditerranéens pour le découpage des zones maritimes. Ankara étant l’un des rares pays non-signataires de la Convention de Montego Bay (1982), cet enjeu de la territorialisation de la mer se fait pour elle en contestation du principal cadre juridique international en la matière, rapprochant ainsi la Turquie de la Chine qui se fait fort de saper le droit international maritime.

Cette découverte d’importance en mer Noire pourrait-elle conduire la Turquie à se repositionner exclusivement vers celle-ci ? Cette solution permettrait finalement à l’ensemble des acteurs concernés de sortir de la crise « par le haut » en offrant à la République de Chypre un répit sur l’exploitation des hydrocarbures de sa ZEE, sans donner l’impression que la Turquie se retire vaincue d’une zone où les tensions n’ont cessé de croître ces dernières années. Alors que le conflit du Nagorno-Karabakh repart dans le Caucase, la Turquie qui soutient fermement l’Azerbaïdjan y compris pour des raisons énergétiques, ne peut sans doute se permettre un engagement fort sur deux fronts. A ce titre la mer Noire est certainement la zone qui offre, pour le moment, le moins de friction.


[1] https://www.nato.int/cps/en/natohq/news_178523.htm

[2]https://fr.wikipedia.org/wiki/Unit%C3%A9_flottante_de_production,_de_stockage_et_de_d%C3%A9chargement

[3] Source : BP Statistical 2020.

[4] N. Mazzucchi, « Les enjeux énergétiques de l’annexion de la Crimée », Les champs de mars n°29, 2017/1, pp. 205-213.

[5] Avec des résultats très mitigés, le pays ayant doublé ses émissions par tête entre 1990 et aujourd’hui, en partie à cause d’une importante industrialisation.

[6] https://www.eia.gov/dnav/ng/NG_MOVE_POE2_DCU_NUS-NTU_A.htm ; 866 millions de m3 en 2019.

[7] Moins il y a de trajet maritime, moins le coût final est élevé.

[8] Le terme exact sur la page en turc est « mavi vatan » (http://www.tpao.gov.tr/deniz) qui renvoie directement à une vision étendue de la souveraineté maritime turque, en totale contradiction avec les conventions internationales dont celle de Montego Bay que la Turquie n’a d’ailleurs pas signée.

[9] Le premier navire, le Fatih qui a permis la découverte de Tuna-1, n’est entré dans l’inventaire de TPAO qu’en 2017, l’entreprise devant passer jusque là par des acteurs tiers.

Vers une politique turque de délimitation maritime encore plus agressive en Méditerranée ? – par Arnaud Peyronnet

Après avoir signé en novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le Gouvernement d’Accord National (GNA) libyen, la Turquie a décidé de lancer rapidement un programme exploratoire de forage dans sa ZEE nouvellement délimitée, ignorant au passage les prétentions grecques et égyptiennes sur ces mêmes zones. Depuis, Ankara a multiplié les « signes d’ouverture » tant vers Israël que l’Autorité Palestinienne pour tenter de négocier le même type d’accords, ce qui aurait pour avantage, vu de Turquie, de fissurer l’entente des pays producteurs de gaz offshore de la région, de mettre en difficulté les droits chypriotes sur sa ZEE et surtout d’assurer une domination turque sur de gigantesques espaces maritimes méditerranéens.

La stratégie géopolitique turque vise en effet à faire de son territoire un véritable hub énergétique régional, ce qui lui impose de maîtriser certains sites de production (Libye et Méditerranée centrale) et de priver les autres puissances (Egypte, Chypre et Israël) d’itinéraires de transit alternatifs aux siens. La Méditerranée orientale représente ainsi un triple rôle pour la Turquie : elle lui permet de se positionner comme un territoire « clef », d’être le précurseur d’un « nouvel ordre régional » pro-turc, et d’assurer sa sécurité énergétique par le développement d’infrastructures régionales sous son contrôle. De fait, loin de se limiter à ses seules prétentions maritimes au large de la Grèce et de Chypre, la Turquie se projette résolument vers la Libye voire même vers Israël afin d’asseoir sa propre perception de son rôle maritime régional.

Quels sont donc les arguments turcs en la matière et quelle est la méthode envisagée ? Quelles sont les réactions des autres puissances de la région face à l’attitude « décomplexée » de la Turquie ?

 

Une politique turque « agressive » en termes de revendications maritimes

En novembre 2019, la Turquie a signé avec le Gouvernement d’Accord National (GNA) libyen un accord de délimitation maritime ignorant les prétentions grecques (notamment liées à l’île de Crète) et égyptiennes sur de vastes portions maritimes. Ces deux pays ont d’ailleurs dénoncé cet accord, le déclarant « illégal ». Cet accord, dérogatoire aux règles habituelles, semble toutefois cohérent avec la position turque qui n’a pas ratifié la convention de Montego Bay de 1982 pour justement ne pas se voir imposer une limitation internationale de sa ZEE en raison de la proximité naturelle des territoires turc, grec et chypriote… De fait, cet « unilatéralisme turc » était depuis longtemps en gestation et ne s’est réveillé que face aux immenses découvertes de gaz offshore en Méditerranée orientale. En effet, la Turquie étant fortement dépendante de ses importations en hydrocarbures, l’occasion de s’approprier de vastes étendues marines potentiellement riches devenait forcément tentante.

Cet « opportunisme géopolitique » turc a été également motivé par la conclusion de plusieurs accords de délimitation bilatéraux (Chypre et Egypte en 2003, Chypre et Liban en 2007, Chypre et Israël en 2010) dont la Turquie a été exclue[1]. Enfin, la coopération naissante dans le domaine énergétique offshore entre Israël, l’Egypte la Grèce et Chypre (Forum du gaz de la Méditerranée Orientale) est perçue à Ankara comme une volonté régionale d’isoler la Turquie de sa sphère d’influence « naturelle (selon la doctrine turque de la « Patrie Bleue »). La conclusion d’un accord avec le GNA est donc une sorte de « revanche » et ce alors que le seul accord de délimitation conclu jusqu’alors par la Turquie était avec la République de Chypre Nord, évidemment pro-turque, en 2011. En effet, un tel accord avec le GNA permettrait à terme à la Turquie de « couper » le futur gazoduc EASTMED entre l’Europe et la Méditerranée orientale, le passage pouvant dès lors soumis à son veto. Cet accord avec le gouvernement libyen apparaît donc comme un moyen pour la Turquie de se désenclaver et de créer une ZEE d’importance entre la mer Égée d’un côté et de l’autre côté, les délimitations de zones exclusives de Chypre, du Liban, de l’Égypte et d’Israël. De plus, et pour donner plus de réalité à cet accord, la Turquie a annoncé en mai 2020 un programme de forage dans sa nouvelle ZEE autoproclamée, en particulier à proximité des îles grecques de Rhodes et de Crète pour lesquelles Ankara dénie toute continuité au niveau du plateau continental[2]

Le signal turc se voulait alors assez clair : la Turquie ne pouvait être ignorée en Méditerranée orientale, l’UE ne pouvait avoir accès à des eaux que la Turquie considérait comme siennes, Israël et l’Egypte ne pouvaient prendre l’ascendant sur la Turquie tant que celle-ci resterait un importateur et un pays de transit d’hydrocarbures étrangers…

 

De nouveaux champs de “négociations” ?

La Turquie pourrait dès lors être tentée de poursuivre cette stratégie de délimitation maritime au travers d’autres accords bilatéraux, cette fois-ci avec Israël et les Territoires Palestiniens, ce qui fragmenterait alors encore plus le bloc EASTMED et isolerait davantage tant Chypre que la Grèce.

L’envoyé palestinien à Ankara a ainsi déclaré dans un quotidien turc que l’Autorité Palestinienne pourrait signer avec la Turquie un accord de délimitation de la ZEE palestinienne au large de Gaza[3], profitant ainsi de l’incertitude créée par l’absence d’accord officiel sur le sujet entre l’Egypte et Israël. Le Ministère des Affaires Etrangères palestinien a toutefois démenti ces informations, disant qu’aucune négociation n’était en cours et que les propos de son envoyé à Ankara avaient été « sortis de leur contexte ». De plus, à l’heure actuelle, aucun accord ne pourrait concrètement se faire sans l’aval des autorités israéliennes qui contrôlent de facto les espaces maritimes au large de Gaza. Ce « ballon d’essai » turc quant à la ZEE palestinienne reste toutefois intéressant. Il réactualise la problématique des revendications maritimes palestiniennes (une ZEE de 200 milles nautiques à partir des côtes de Gaza, conformément à la convention de Montego Bay), met forcément en difficulté les revendications négociées d’Israël, de Chypre ou de l’Egypte sur cette même zone, tout en mettant en exergue la volonté turque d’extension de sa propre ZEE au sud de Chypre…

L’amiral turc à l’origine de la doctrine Mavi Vatan et qui a supervisé l’accord turco-libyen de novembre 2019 a également envisagé que le même type d’accord pouvait être signé avec Israël. Pour la Turquie, un tel accord ne serait en effet pas impossible vu que les deux pays n’ont pas ratifié la convention de Montego Bay et que la Turquie propose, via l’utilisation de son réseau, une solution alternative et moins onéreuse que le projet EASTMED[4] pour l’exportation du gaz israélien. De plus, et même si la problématique palestinienne reste un profond irritant dans la relation des deux pays, Ankara tente de jouer la carte iranienne présentée en Israël comme l’adversaire régional commun, pour inciter à un rapprochement géopolitique, comme dans le passé. La Turquie semble ainsi avoir mené en ce sens des opérations offensives de communication, plusieurs utilisateurs de réseaux sociaux en Turquie ayant relayé au printemps une information non vérifiée selon laquelle Israël aurait proposé de signer un accord de délimitation en Méditerranéenne avec la Turquie, similaire à celui convenu avec la Libye l’année dernière… De nombreux observateurs turcs ont également fait remarquer qu’Israël était absent d’une déclaration signée par ses alliés régionaux condamnant la Turquie pour ses « activités illégales » de forage gazier et son « expansionnisme » en Méditerranée orientale…..de nombreux autres démontrant également toute la richesse des relations économiques[5] des deux pays (à défaut de relations politiques apaisées, essentiellement en raison de la question palestinienne). Ces rumeurs ont dans tous les cas été fortement démenties par des représentants des affaires étrangères israéliens et ce alors que des tensions étaient apparues à l’automne 2019 entre navires turcs et israéliens dans la ZEE chypriote[6]. De fait, il semble clair que la Turquie cherche à faire évoluer la position israélienne au sujet de la ZEE chypriote, mais sans succès à ce stade.

 

Réactions pour le moment fermes des pays du bassin est-méditerranéen

Pour l’Egypte, l’accord de délimitation maritime turco-libyen est d’abord illégal du point de vue de la Convention de Montego Bay. Il est également vu comme une intervention inacceptable de la Turquie dans les affaires internes « arabes », point de vue soutenu tant par l’Arabie Saoudite que les Emirats Arabes Unis ou Bahreïn. Cet accord est également aussi perçu comme une menace existentielle pour le projet EASTMED et le partenariat greco-chyprio-égyptien. L’Egypte a donc tout naturellement l’ambition de s’opposer aux prétentions turques, éventuellement via la conclusion d’un accord de délimitation maritime bilatéral…mais avec la Grèce.

Pour l’Etat hébreu, la Méditerranée orientale, véritable « profondeur stratégique » du pays, se doit d’être stable et exempt de tensions internationales. C’est d’ailleurs dans cet esprit que se place l’approfondissement des relations stratégiques avec la Grèce et Chypre, centrées sur la thématique du gaz offshore, formidable vecteur de stabilité économique et politique de la région. Dans ce contexte, les autorités israéliennes ont toujours soutenu les positions chypriotes, notamment dans l’affaire des prospections turques dans sa ZEE, ou les positions grecques dans l’affaire de l’accord de délimitation turco-libyen. Enfin, l’accord tripartite sur le gazoduc EASTMED signé en janvier 2020 par les trois gouvernements a été ratifié en juillet par Israël, preuve une nouvelle fois de la constance de la stratégie de Jérusalem sur ce sujet. Les relations égypto-israéliennes sur ces sujets restent également tout à fait cordiales et dynamiques, malgré l’absence d’accord « officiel » sur une délimitation maritime entre les deux pays. L’Egypte a ainsi commencé à importer du gaz offshore israélien en janvier 2020 dans le cadre d’un accord sur 15 ans (plus de 85 milliards de m3 de gaz).

 

La Turquie continue résolument son offensive diplomatique pour obtenir des accords de délimitation maritime conformes à ses intérêts avec certains de ses voisins. L’objectif pour Ankara est de dominer les espaces maritimes est-méditerranéens et de faire de la Turquie le seul hub énergétique régional. Cette ambition passe à la fois par la captation de ressources énergétiques (croissant pétrolier libyen et extension de la ZEE) tout en déniant à certaines autres puissances (Grèce et Egypte notamment) la possibilité d’établir des voies alternatives. La fragmentation puis l’isolement individuel des pays participant à l’EMGF (Eastern Mediterranean Gas Forum) est ainsi particulièrement recherché par Ankara. Toutefois, et depuis le « coup de poker » libyen (accord de délimitation signé avec le GAN en 2019), les pays de la région restent très vigilants vis-à-vis des intentions turques et ont jusqu’à présent maintenu leur cohésion. Il semble donc assez probable que la Turquie ait finalement déjà atteint son «extension maximale » en Méditerranée sauf à vouloir déclencher une crise majeure tant avec l’Egypte qu’Israël, ce qui ne serait dans l’intérêt d’aucun des acteurs.

 

[1] Ankara continue de marquer son désaccord vis-à-vis de ces accords bilatéraux conclus par Chypre en envoyant ses propres navires de forage dans la ZEE chypriote…

[2] Fin juillet, 18 bâtiments turcs ont d’ailleurs appareillé pour escorter un navire de prospection offshore qui avait l’intention d’opérer au large de l’île grecque de Kastellorizo, mettant en alerte l’ensemble de la marine grecque...

[3] Un champ de gaz offshore a été découvert en 1999 à 15 nautiques au large des côtes de Gaza, mais les prospections restent à ce stade gelées par Israël.

[4] 7 à 9 milliards de dollars pour 1900 km de gazoduc reliant la Méditerranée orientale à Chypre puis la Grèce et l’Italie.

[5] La Turquie est la première destination des touristes israéliens. Les échanges commerciaux se sont en outre intensifiés ces des dernières années.

[6] La marine turque avait contraint un navire océanographique israélien à se dérouter alors qu’il menait une campagne de recherches dans la ZEE chypriote avec l’accord des autorités locales.

Vers une nouvelle ère glaciaire ? Le durcissement de la compétition militaire dans l’espace maritime

Retrouvez l’article de François-Olivier Corman, Capitaine de corvette, auditeur de la 27e promotion de l’École de Guerre, qui a été publié dans la Revue de Défense Nationale n° 830 en Mai 2020.

 

Le temps change. L’anticyclone des dividendes de la paix s’éloigne et l’horizon se charge progressivement de nuages sombres : le délitement accéléré de l’ordre international, l’affirmation de souverainetés désinhibées et l’obscurcissement des espaces informationnels sont l’écume d’un accroissement des rapports de force qui se cristallise notamment dans les espaces libres, où les frontières sont difficiles à surveiller et la réglementation difficile à appliquer – quand elle existe.

Sur l’échiquier des mers du monde apparaissent des stratégies de « pat » (1) qui frisent le point de rupture en nous privant de réponse légale. Des puissances conquérantes se risquent aux jeux de l’hybridité, du fait accompli ou de l’ambiguïté en pariant qu’aucun acteur n’osera risquer un conflit des grandes puissances sur de petits enjeux. En parallèle, les espaces maritimes se militarisent massivement, accroissant directement les risques d’escalade. Dans ce contexte, l’éventualité du combat naval redevient plausible (2).

Dès lors, comment faire face au raidissement des postures navales et au durcissement de la compétition en mer ? Comme l’équipage d’un navire qui s’apprête à appareiller procède à une « ronde d’arrimage », il convient de prendre conscience du retour possible de la conflictualité ouverte dans les espaces maritimes avant d’imaginer les perspectives qui nous permettront, demain, de gagner en mer.

 

Anticiper le retour du combat naval

Soyons lucides : les racines du durcissement de la compétition navale comme ses solutions sont avant tout politiques et stratégiques. Notre seul but est ici de nous concentrer sur la partie émergée de l’iceberg, c’est-à-dire ses manifestations tactiques et technologiques.

Dans le domaine technologique, si la France et ses alliés ont longtemps bénéficié d’un avantage qualitatif, voire quantitatif, sur leurs adversaires, la réduction de cette marge de supériorité impose de nous remettre en question pour éviter le déclassement.

Le retour des porte-avions, l’expansion qualitative des flottes sous-marines, l’irruption des missiles hypervéloces, la diversification des autodirecteurs et l’essor des capacités de guerre électronique, cyber, spatiales et d’intervention à grande profondeur rehaussent l’éventail des menaces et élargissent considérablement le champ des conflits possibles entre les puissances étatiques. Rappelons par exemple que plusieurs pays d’Afrique ou d’Asie disposent déjà de sous-marins équipés de missiles de croisière (3). Et les exemples vieillissants de la guerre navale du Kippour en 1973 ou des Malouines en 1982 ont été ravivés par des affrontements interétatiques plus récents, comme la bataille des côtes d’Abkhazie en 2008 (4) ou le torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en 2010.

En parallèle, la menace « désétatisée » ou « subétatique » connaît un développement sans précédent marqué par l’emploi d’armes nivelantes, telles que les mines ou les drones, et de capacités égalisatrices comme les missiles antinavires (5). Il suffit de se rappeler l’attentat contre l’USS Cole dans le port d’Aden en 2000, le tir d’un missile contre la corvette israélienne Hanit en 2006, la destruction d’un patrouilleur égyptien par un missile antichar au large du Sinaï en 2015 ou l’attaque de la frégate saoudienne Al Madinah par une vedette rapide télécommandée au large du Yémen en 2017 pour constater que le fossé de l’asymétrie se comble tandis que le nombre d’acteurs capables de nous porter des coups sévères ou de délégitimer notre action s’accroît.

Désormais, une marine peut être confrontée à la combinaison simultanée et saturante d’une menace conventionnelle à la pointe de la technologie sur le haut du spectre et d’une menace floue, innovante ou surprenante sur le bas du spectre, dans un contexte de stratégies d’influence et de désinformation renforcées par des tactiques de déni d’emploi de certaines de nos capacités : brouillage électromagnétique, attaque d’un satellite de communications, perte du GPS, etc. Dans ce contexte, les repères se brouillent, l’apparition de moyens inédits nous déstabilise et les statues de la stratégie navale vacillent sur leur piédestal. Mais si les moyens, les tactiques et les motivations, que Castex rassemblait sous le vocable de « procédés », peuvent s’avérer inédits, les principes fondamentaux des confrontations navales demeurent d’une étonnante actualité (6).

L’arraisonnement de trois navires de guerre ukrainiens qui tentaient de franchir le détroit de Kertch par les garde-côtes russes en novembre 2018 évoque celui du navire de renseignement USS Pueblo par des vedettes du régime de Pyongyang en 1968 alors qu’il patrouillait à proximité des eaux territoriales coréennes. De tels événements nous rappellent que la force peut l’emporter sur le droit et qu’un outil naval doit être suffisamment complet et crédible pour être dissuasif.

Le jeu du chat et de la souris autour de la frontière des 12 nautiques en mer de Chine méridionale rappelle les événements du golfe de Syrte en 1986, lorsque l’US Navy pénétrait la line of death revendiquée par la Libye du général Kadhafi. Ces exemples nous remémorent le fait que le droit international a toujours été fragile dans les espaces ouverts et qu’il doit être réaffirmé en permanence par une présence forte.

Les affrontements de flottilles de pêcheurs en mer de Chine (7) renvoient aux souvenirs de la guerre de la Morue entre la Grande-Bretagne et l’Islande ou de la guerre de la Langouste entre la France et le Brésil dans les années 1960-1970. Les ressources maritimes sont toujours une source de convoitise que les puissances souveraines doivent inlassablement protéger.

La résurgence de milices maritimes, de proxies ou de sociétés militaires privées rappelle le temps des corsaires malouins, de la compagnie des Indes ou des « gueux de mer » du Prince d’Orange (8). Ces acteurs tirent parti de l’ambiguïté de leur statut, des possibilités offertes par la révolution de l’information et des contradictions résultant de la mondialisation des économies et des sociétés pour agir de façon larvée sous le seuil d’attribution à une puissance étatique. Ils démontrent que la maîtrise de la mer, bien que relative, demeure nécessaire à l’exercice de la puissance et que l’étude de Corbett reste tout aussi indispensable que celle de Mahan (9).

Même la lutte pour les câbles sous-marins, que certains analystes semblent découvrir, n’est pas si nouvelle : en 1914, dès la déclaration de guerre, les cinq câbles allemands passant en Manche furent immédiatement coupés par les Anglais (10). Cet événement nous rappelle que la protection des lignes de communications, qu’elles soient commerciales ou numériques, requiert un effort de longue haleine qui s’appuie sur des moyens navals importants.

Si les principes fondamentaux de la guerre sur mer n’ont pas radicalement changé, il est toutefois possible que nos esprits occidentaux aveuglés par le mythe de la « paix perpétuelle » et convertis au rythme de l’instantanéité, peinent à comprendre que le combat naval de demain n’est qu’un retour au tragique de l’Histoire et à l’impitoyable dialectique de l’affrontement des volontés.

Mais ce reflux ne veut pas dire que nous ne serons pas surpris : en effet, notre deuxième aveuglement serait de croire que notre avance technologique et notre maîtrise de la guerre « infocentrée » nous mettront dorénavant à l’abri du brouillard de la guerre (11) tout en centralisant la prise de décision loin du fracas des armes. Ces concepts sont certes séduisants sur une diapositive PowerPoint, mais ils ne doivent pas nous faire oublier que la friction, la stupeur et le chaos sont des constantes immuables du combat.

Au fond, la guerre navale est déjà en train de resurgir, mais d’une manière sporadique, latente et diffuse qui en a pour l’instant atténué le retentissement et donc la prise de conscience. Cela étant, la prochaine perturbation ne sera pas forcément le gros temps que nous attendons, mais une menace plus insidieuse, car moins facilement prévisible et potentiellement plus létale. Un iceberg peut être plus fatal qu’une tempête.

Nous devons donc nous préparer à des engagements plus durs, car la guerre navale qui vient sera inévitablement aussi surprenante, rapide et destructrice qu’elle a pu l’être par le passé.

 

(Ré)apprendre à naviguer dans les glaces ?

Manoeuvrer dans un contexte de refroidissement des relations internationales et de durcissement du contexte naval peut à certains égards s’assimiler à la navigation dans les glaces, un savoir-faire complexe que la Marine nationale redécouvre depuis quelques années (12).

Un navire se prépare à la navigation polaire en vérifiant la solidité de sa coque, la fiabilité de sa propulsion et la résistance de ses équipements aux températures basses. De même, pour la Marine, il s’agit d’éveiller une créativité patinée de réalisme pour développer des systèmes d’armes qui soient aussi performants que robustes, ce dernier critère ayant eu parfois tendance à être oublié car moins attrayant, moins visible et souvent exigeant. Nous devons aussi rééquilibrer notre effort, hier porté en priorité sur les capacités défensives, afin de consolider les aptitudes offensives de nos unités (13), ce qui implique notamment de disposer de stocks de munitions suffisants (14) et d’équipages suffisamment nombreux (15). Nos unités doivent aussi disposer de la place disponible, de la puissance électrique, des capacités de stockage de données numériques et des débits de communication leur permettant de s’adapter aux évolutions rapides des engagements. Au-delà, c’est la question du format de notre Marine qui finira par se poser tôt ou tard.

La navigation polaire nécessite de rassembler les données cartographiques, océanographiques et météorologiques afin de connaître l’emplacement des zones libres de glaces ou de celles où la calotte polaire est praticable. Chaque unité de la Marine est une terminaison nerveuse de la fonction connaissance-anticipation en agissant dans la durée et souvent très en amont des crises. Nous devons donc continuer à muscler notre capacité de renseignement naval dans une logique interalliée, interarmées et interministérielle, en tirant parti des nouvelles technologies (16), car c’est dans le vivier des données que nous puiserons les clefs de compréhension des futures crises comme les modes d’action permettant d’y répondre.

Il faut ensuite tracer une route qui contourne la banquise pour privilégier les zones de faible épaisseur tout en conservant en mémoire que la situation des glaces évolue en permanence. Il s’agit de nous adapter à la tectonique des ambitions et des intérêts pour contourner les pôles de puissance et concentrer nos efforts sur des objectifs bien choisis où pourront s’appliquer les principes d’incertitude et de fulgurance chers à l’amiral Labouérie. Une telle approche requiert des moyens aptes à manoeuvrer dans tous les espaces sans exception, notamment le cyberespace, mais aussi les grands fonds marins (17) ou les zones polaires.

Avant d’aborder les glaces, il est préférable de disposer d’un brise-glace de forte puissance opérant à proximité. Toute unité de la Marine nationale qui intervient à une extrémité du monde est reliée de manière invisible au sous-marin nucléaire lanceur d’engins qui participe du fond des mers à la protection des intérêts vitaux de la France, comme elle est aussi reliée au diplomate représentant de la France au Conseil de sécurité de l’ONU, car la précision de l’effet tactique recherché dépend aussi de la légitimité de la stratégie dont il est l’expression finale.

Pour pénétrer dans les glaces, le mode de navigation idéal reste la navigation en convoi. Cette image traduit l’inlassable exigence de l’interopérabilité et l’inéluctable nécessité de faire émerger une culture stratégique commune entre alliés qui soit moins forgée par l’encre des traités que par les semaines passées bord à bord en mer, comme le groupe aéronaval français en donne un exemple stimulant à chacun de ses déploiements (18).

Avant de rejoindre les zones polaires, il est aussi nécessaire d’être prêt à l’isolement et à la coupure des moyens de communication (19) ou de positionnement (20) traditionnels. Nous devons réapprendre à combattre « dans le noir » (21), c’est-à-dire dans un environnement électromagnétique profondément dégradé, lorsque les informations sont rares, les conditions incertaines et l’ennemi bien plus habile que nous ne le souhaiterions. Cette contrainte résonne comme un appel à l’initiative et à l’autonomie décisionnelle, mais aussi à la résilience technique et aux modes de fonctionnement dégradés.

À l’entrée dans les glaces, il convient de trouver la bonne allure : une erre suffisante pour briser la glace, sans toutefois endommager la coque, le principe étant de conserver en permanence sa capacité de manoeuvre. Il nous faut disposer d’un large éventail de moyens d’action qui soient à la fois suffisamment complets pour pouvoir agir dans tous les domaines et réagir à tous les risques, et suffisamment variés pour en graduer les effets et couvrir tous les espaces de confrontation. À cet égard, le groupe aéronaval formé autour du porte-avions est probablement l’un des meilleurs exemples de capacité « différenciante » capable de porter la voix de la France et de « goûter la glace » (22) lorsque c’est nécessaire.

Si le bâtiment se retrouve pris dans les glaces, il ne faut jamais stopper pour éviter l’accumulation de glace autour de l’hélice ou du safran qui pourrait endommager sérieusement le navire, mais au contraire continuer à évoluer judicieusement pour éviter que la glace ne se fige, tout en recherchant des failles ou des zones plus fragiles. Cette image nous rappelle que l’initiative, l’audace et la ténacité resteront de puissants vecteurs de succès à l’ère de la prévention et de la maîtrise des risques. L’amiral Castex conseillait de « tendre constamment vers l’offensive, de toutes ses forces, en utilisant à fond tous ses moyens, et en travaillant sans relâche à acquérir ceux qui font défaut. » (23).

Une fois l’ensemble de ces principes respectés, le succès de la navigation polaire repose in fine sur la qualité des équipages et sur leur aptitude à s’adapter en permanence au mouvement des glaces pour ne jamais se retrouver pris au piège.

« L’histoire nous apprend que de bons marins sur de mauvais bateaux sont meilleurs que de mauvais marins sur de bons bateaux », analysait l’amiral Mahan. Nous devons toujours nous rappeler qu’une profusion de moyens et de performances technologiques ne saurait produire de justes effets sans les hommes aptes à les mettre en oeuvre avec enthousiasme et détermination.

Gagner au combat requiert en effet d’ajouter à la supériorité technologique une culture de l’initiative, de l’improvisation et de l’adaptation. Lors de la guerre du Vietnam, l’US Navy se rendit ainsi compte que ses F-4 Phantom II, alors les appareils les plus avancés au monde, abattaient deux fois moins de MiG que les F-8 Crusader dont les équipages, s’appuyant sur des équipements plus anciens et plus basiques, prenaient davantage de risques et concentraient tous leurs efforts sur le combat aérien rapproché (24). La création de Top Gun en 1969 eut pour objectif principal de conjuguer la haute technologie du F-4 à la culture et aux tactiques de la communauté du F-8. Les résultats au combat furent immédiats.

Demain, le défi sera encore et toujours de concilier le combat vu comme une science au combat vu comme un art, c’est-à-dire au fond de puiser aux deux sources de l’école matérielle et de l’école historique, pour produire des effets au service d’une stratégie capable de faire face à l’incertitude et à la volatilité des rapports de force en mer.

Seulement, comme le constatait Hervé Coutau-Bégarie : « Il n’y a plus de grandes synthèses stratégiques comparables aux “classiques”, de Mahan à Castex, alors que les recherches des historiens navals et les bouleversements techniques et politiques fondamentaux incitent à un réexamen des principes posés par eux (25). » C’est donc l’ensemble de la pensée navale qu’il s’agit de vivifier en tirant les enseignements de l’histoire à l’aune des nouvelles technologies.

***

Puisque la conflictualité en mer demeure une « variable structurelle du monde » (26), nous devons renforcer notre posture matérielle et aiguiser notre posture intellectuelle, pour gagner à la fois en solidité et en agilité.

Il s’agit de mener à terme le plan Mercator (27) qui a fixé le cap pour affûter notre outil et en faire une marine « en pointe » s’appuyant sur un spectre de capacités renouvelées, et pour bâtir une Marine « de combat » apte à conserver sa liberté d’action dans le chaos de la guerre navale. Il faut aussi réfléchir dès à présent au plan qui devra lui succéder.

Il nous revient enfin d’y adjoindre une stratégie navale capable d’introduire l’action de l’intelligence dans un monde raidi par la violence afin de convertir la force en puissance (28). Pour dérouter l’adversaire, il faut en effet concilier l’ingéniosité d’Ulysse à la puissance d’Achille (29), ce qui nécessite surprise, inventivité et souplesse, mais aussi rigueur, résilience et capacité à agir dans tous les domaines.

L’étude de l’histoire navale peut contribuer à cette synthèse si on la considère moins comme un sujet d’intérêt ponctuel et pittoresque que comme « la gangue dont il faut extraire le pur métal » (30), puisqu’elle recèle de nombreux enseignements susceptibles de nous aider à comprendre et à gagner les combats navals de demain. C’est en conjuguant adroitement notre réflexion tactique et nos avancées technologiques sous l’égide d’une stratégie navale construite à la double lumière de l’histoire et d’une connaissance toujours plus approfondie de nos rivaux que nous pourrons faire face au retour du froid et « briser la glace » du durcissement de la compétition militaire en mer.

 

(1) Aux échecs, le « pat » est une position dans laquelle un camp ne peut plus jouer de coup légal sans mettre son propre roi en échec. Le « pat » met immédiatement fin à la partie (image utilisée notamment in Pierre Vandier : La Dissuasion au troisième âge nucléaire ; Éditions du Rocher, 2018).

(2) L’amiral Prazuck, chef d’état-major de la Marine affirmait à l’Assemblée nationale en juillet 2018 que « l’hypothèse tactique d’une confrontation de flottes en haute mer redevient une hypothèse réaliste ».

(3) La France détiendra cette capacité lorsque ses sous-marins Barracuda seront aptes à tirer le missile MdCN.

(4) Pendant la deuxième guerre d’Ossétie du Sud, la flotte de la mer Noire affirma avoir détruit deux patrouilleurs géorgiens à l’aide de missiles antinavires dans la nuit du 9 au 10 août 2008 (source : Le Figaro).

(5) Qui peuvent aujourd’hui être installés dans un container commercial de 20 ou 40 pieds mis en place sur un navire civil ou un train, comme le propose l’industriel russe Rosoboronexport avec ses missiles Klub-K.

(6) L’amiral Daveluy affirmait que « Sans doute, la marine actuelle n’a plus aucun rapport avec celle des flottes à voiles, mais l’objectif n’a pas changé. La seule différence consiste à résoudre avec des cuirassés et des torpilleurs le problème qui se posait autrefois avec des vaisseaux en bois ; les nécessités de la guerre sont restées les mêmes », in René Daveluy : Études sur la stratégie navale ; Berger-Levrault & Cie, 1905.

(7) Citons par exemple les démonstrations hostiles de pêcheurs chinois autour de l’île philippine de Pag-Asa en février 2019.

(8) En 1569, Guillaume de Nassau accorda des lettres de marque à une assemblée de capitaines prêts à servir la révolte hollandaise ; ils pillèrent la côte des Pays-Bas et entravèrent le commerce maritime des provinces espagnoles.

(9) Mahan est le théoricien de la bataille décisive quand Corbett privilégie la maîtrise des voies de communication.

(10) Il en fut de même lors de la guerre hispano-américaine avec les câbles reliant les États-Unis à Cuba, ou lors de l’affaire de Lissa avec les câbles reliant cette île à celle de Lésina, in Amiral Raoul Castex : Théories stratégiques, tome IV ; Économica, 1997.

(11) Voir le livre de l’amiral Bill Owens : Lifting the fog of war ; Johns Hopkins University Press, 2001.

(12) Principalement grâce à la mise en service du navire polaire Astrolabe en 2017 et à l’expédition du Rhône à travers le passage du Nord-Est en 2018.

(13) À ce sujet, voir Thibault Lavernhe : « Le retour du combat naval et le problème de l’engagement en premier », DSI hors-série n° 67, août-septembre 2019.

(14) L’amiral Prazuck, CEMM, affirmait à l’Assemblée nationale en octobre 2019 : « Pendant dix ans, chaque fois qu’il a fallu rogner quelque part, on l’a fait sur les munitions, et aujourd’hui le niveau des stocks est trop bas. La loi de programmation militaire doit nous permettre de revenir à ce qu’on a toujours estimé comme étant le stock minimum de référence. »

(15) C’est la raison pour laquelle les futures frégates FDI, bien que d’un tonnage plus réduit, disposeront par exemple d’un équipage plus nombreux que celui des Fremm.

(16) Notamment les lieux communs que sont le Big Data et l’intelligence artificielle, mais aussi des technologies déjà éprouvées comme la Blockchain.

(17) Où se déroule la Seabed Warfare, c’est-à-dire les opérations menées à grande profondeur, par exemple sur des câbles sous-marins.

(18) Lors de la mission « FOCH » qui s’est déroulée en début d’année 2020, le groupe aéronaval français a ainsi intégré à son escorte des bâtiments américains, britanniques, italiens, danois, grecs, etc.

(19) Par exemple, la couverture satellitaire du système de communication Inmarsat n’inclut pas les régions polaires.

(20) Le système GPS perd en précision dans les régions polaires d’où les satellites sont vus le plus souvent sous une élévation relativement faible.

(21) Lieutenant (J.G.) Daniel Stefanus, USN : « Embracing the Dark Battle » ; Proceedings, USNI, avril 2017.

(22) « Goûter la glace » est une technique de navigation polaire qui consiste à monter l’avant de coque sur les plaques de banquise afin de créer un passage pour espérer atteindre une zone d’eau libre de glace.

(23) Amiral Raoul Castex : Théories stratégiques, tome IV ; Économica, 1997.

(24) Commander Greg Malandrino, USN : « The importance of culture » ; Proceedings, USNI, septembre 2019.

(25) Hervé Coutau-Bégarie : Traité de stratégie (1991), 6e édition ; Économica, 1998.

(26) Joseph Henrotin : Les Fondements de la stratégie navale au XXIe siècle ; Économica, 2011.

(27) Le « Plan Mercator : projection vers 2030 » est le plan stratégique de la Marine nationale publié en 2018.

(28) « La stratégie convertit la force en puissance », in Hervé Coutau-Bégarie : Bréviaire stratégique ; Argos, 2013.

(29) Jean-Vincent Holeindre : La Ruse et la force, une autre histoire de la stratégie ; Perrin, 2017.

(30) Amiral Raoul Castex : La Manoeuvre de La Praya (16 avril 1781) : étude politique, stratégique et tactique ; Librairie Militaire Universelle L. Fournier, 1912.

Des bases navales communes pour les marines européennes – par Édouard Jonnet

CF Édouard JONNET, Stagiaire du 15. Lehrgang Generalstabsdienst/Admiralstabsdienst National (LGAN) de la Führungsakademie de la Bundeswehr (Hambourg)

Note de recherche publiée par l’IRSEM le 1er avril 2020

Les marines océaniques de l’Union européenne (UE) sont confrontées à trois dilemmes : elles doivent défendre simultanément les flancs nord et sud du continent, contrôler les approches maritimes tout en se déployant hors d’Europe et enfin maîtriser le haut comme le bas du spectre des opérations navales. Actuellement, les réponses à ces dilemmes se traduisent par une profusion de coopérations opérationnelles dans le cadre de l’OTAN, de l’UE ou de coalitions, sans autre coordination que celles des états-majors nationaux. Fondée en août 2019, la Présence maritime coordonnée (PMC) doit rationaliser ces opérations navales dans des zones maritimes précises. La Coopération structurée permanente (Permanent Structured Cooperation, PESCO) a quant à elle été établie en décembre 2017 afin de trouver des solutions européennes lorsque des capacités nationales sont insuffisantes. Trois projets PESCO sont consacrés à la logistique, essentiellement dédiés aux forces terrestres. Dans ces cadres, les marines européennes doivent se faire entendre, afin de mettre en place des Bases navales de l’UE (BNUE) qui répondent à leurs besoins et complètent, avec ce volet logistique, la logique opérationnelle de la PMC. Pour autant, ces BNUE ne sont pas des fins en soi : leur raison d’être réside dans leur capacité à soutenir des opérations navales. La cohérence d’ensemble entre la PMC et les projets PESCO serait alors un outil essentiel de la souveraineté européenne.

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Ambitions turques en Méditerranée : vers une accélération des frictions navales avec l’Europe ? – par Arnaud Peyronnet

 

Le navire marchand turc Cirkin, un habitué des transits entre la Turquie et la Libye pour des livraisons de matériels militaires sous couvert d’ « acheminements humanitaires », est depuis le mois de mai escorté par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre. Or le 10 juin, peu après un premier face à face tendu entre cette escorte turque et un bâtiment grec appartenant à l’opération européenne Irini, un navire de combat turc a mené des « actions inamicales » (illumination à 3 reprises avec un radar de conduite de tir) à l’encontre d’une frégate française, pourtant intégrée dans une opération de l’OTAN, au large de la Libye. Cet incident inhabituel, qui représente clairement une nouvelle escalade dans les tensions déjà recensées dans cette zone, s’inscrit dans une logique plus profonde d’augmentation des crispations entre l’UE (et en premier lieu la France) et la Turquie. Ces frictions sont notamment causées par la problématique de la présence navale turque dans la ZEE chypriote et par les difficultés liées au contrôle de l’embargo sur les armes imposé à la Libye depuis 2011[1].

Le raidissement naval turc est quant à lui essentiellement dicté par la refondation profonde des perceptions géopolitiques turques depuis l’arrivée au pouvoir du Président Erdogan, ce dernier favorisant un vaste mouvement d’expansionnisme naval turc en Méditerranée. Ce mouvement semble en outre accéléré par la perception locale d’un possible retrait occidental du Moyen-Orient, doublé dans le même temps d’une irruption régionale de la puissance russe. Or ces deux changements sont des opportunités stratégiques d’importance pour Ankara qui se doit alors de les instrumentaliser pour conforter ses intérêts géopolitiques.

Dans ce contexte, quelles sont ces perceptions géopolitiques turques en Méditerranée ? Par quels moyens Ankara cherche-t-elle à les matérialiser ? L’affaiblissement de l’Europe est-il également un objectif turc ?

 

Des perceptions géopolitiques turques plutôt « expansionnistes » en Méditerranée

Les ambitions régionales turques sont d’abord apparues au cours d’un discours du Président Erdogan en 2011 et dans lequel il a proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ». Cette politique turque, centrée sur le renouveau de son influence au Moyen-Orient (Syrie, Qatar, Libye, Irak, corne de l’Afrique), pourrait alors être qualifiée de « pan-ottomane » tout en ayant pour caractéristique essentielle de mettre particulièrement en avant le fait naval, notamment en Méditerranée. En effet, Ankara appelle de ses vœux une extension de la présence géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan), développée par l’amiral Cihat Yayci[2]. L’objectif de cette doctrine est d’ailleurs d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Egée et la Méditerranée orientale, au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse. La recherche d’accords de délimitations maritimes avec les pays voulant bien « s’accommoder » des intérêts turcs est ainsi particulièrement mise en avant, cette démarche étant soutenue en amont par des déploiements de force permanents facilitant le « fait accompli » des revendications « naturelles » turques. La nouvelle empreinte turque en Libye est intégralement liée à de telles ambitions, transformant dès lors toute une zone méditerranéenne en un « continuum exclusivement turc » qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre du continent européen…

Pour à la fois mettre en œuvre cette vision géopolitique et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie a alors développé progressivement une stratégie de déni d’accès, que ce soit au large de Chypre ou désormais aussi le long des côtes libyennes. Cette stratégie s’observe notamment par le déploiement de forces navales conséquentes (groupes de plusieurs bâtiments) dans ses zones d’intérêt (protection des activités de forages turcs en ZEE chypriote, appui aux opérations terrestres en Libye) et la réservation récurrente de zones d’exercice en haute mer, l’ensemble rendant les activités des autres marines évidemment plus compliquées dans ces mêmes régions. En complément, la marine turque n’hésite également plus à s’engager délibérément dans une logique de frictions avec les marines concurrentes, faisant le pari que celles-ci éviteront toute escalade armée avec leur allié de l’OTAN…

Des frictions militaires accrues, symptômes d’un nouvel « unilatéralisme turc »

La Turquie a en effet mis en place depuis plusieurs années une logique de frictions avec ses adversaires, estimant de longue date que ceux-ci n’assumeront jamais pleinement le rapport de forces qui est imposé, et permettant dès lors l’imposition de « faits accomplis » turcs difficilement réversibles. Les frictions impliquant des unités turques avec des bâtiments européens se sont ainsi multipliées, tant en mer Egée, qu’au large de Chypre et maintenant le long des côtes libyennes. En parallèle, la marine turque multiplie les démonstrations de force au travers d’exercices d’ampleur de plus en plus réguliers.

En mer Égée, les épisodes de tensions sont certes sporadiques mais aussi bien réels, avec surtout des incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques. Au début du mois de mai 2020, l’aviation de chasse turque a tout de même effectué une démonstration de force (un acte « provocateur » selon la Grèce) au-dessus de l’île grecque d’Inousses lors d’une visite sur place du ministre de la Défense et du chef d’état-major des armées grecques. Cette affaire avait un précédent puisqu’en mars 2019, une visite du 1er ministre grec avait déjà été perturbée par des chasseurs turcs près de l’île d’Agathonissi, située au sud-est de la mer Egée… Les revendications territoriales d’Ankara en mer Égée, notamment celles portant sur l’archipel du Dodécanèse, expliquent évidemment ces incidents fréquents et parfois très sérieux[3].  Au large de Chypre, la Turquie exerce des pressions, voire des interférences, sur les entreprises internationales effectuant des forages[4]. Elle effectue également, sous protection navale, ses propres actions de recherche dans la ZEE chypriote, que la Turquie considère en partie comme sienne. La militarisation turque de Chypre-Nord (déploiement de drones de surveillance et future construction d’une base navale) pourrait exacerber cette tendance, ces nouveaux outils permettant alors d’appuyer davantage les moyens navals déployés tout autour de l’île. En Libye, les forces navales turques ont d’abord commencé par mener, au printemps 2019, une opération « précurseur » au large des côtes libyennes et tunisiennes. Puis, en novembre 2019, la Turquie a conclu un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations[5]. Cet accord s’est logiquement doublé d’un volet « coopération militaire » qui s’est concrétisée par la présence permanente d’unités navales turques au large de la Libye depuis le début de l’année 2020. Ces déploiements inédits et conséquents marquent le soutien direct de la Turquie au Gouvernement d’Accord National libyen, en complément de l’envoi de miliciens syriens pro-turcs et de la protection de ses livraisons de matériel militaire (drones, munitions) par voie maritime. En effet, les navires marchands habitués des transits entre la Turquie et la Libye sont dorénavant escortés par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre, notamment par les bâtiments français et grec…comme nous avons pu le constater le 10 juin.  Enfin, la création d’une base navale turque à Misrata, en Libye, serait envisagée à terme, tout comme l’envoi d’appareils de combat turcs, éventuellement sur la base d’al-Watiya. L’investissement turc en Libye deviendrait ainsi conséquent.

Outre cette logique de frictions, la marine turque conduit de plus en plus régulièrement des démonstrations de force en Méditerranée. En mars 2019, les forces navales turques ont organisé en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice Mavi Vatan 2019, leur plus importante séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique. Cet exercice a mobilisé une centaine d’unités dont la quasitotalité des bâtiments turcs de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Plus récemment, en juin 2020, la Turquie a effectué une nouvelle « démonstration de force » avec  l’exercice baptisé « Haute-mer » qui a vu la participation de 8 bâtiments et de 17 avions de combat en Méditerranée (raid de 2000 km depuis la Turquie).

Une instrumentalisation résolue de l’OTAN afin d’affaiblir l’Europe ?

Fort d’un certain désengagement des Etats-Unis de la scène moyenorientale (au profit de leurs « alliés locaux » à qui la puissance américaine semble vouloir sous-traiter la gestion des crises régionales), la Turquie verrait finalement ses ambitions « confortées » par Washington qui ne réfléchit plus qu’en termes « d’affrontement de puissance » avec la Chine et la Russie. De fait, la Turquie semble profiter depuis 2015 de l’émergence de la « menace russe » en Méditerranée pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et apparaître comme un allié fiable et indispensable au sein de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le camp libyen pro-turc tout en déplorant « l’escalade » représenté par la présence russe en Libye. Dans ce contexte, les forces navales turques ont tout intérêt à protéger leurs agissements en Libye au travers de l’OTAN : utilisation de codes et indicatifs de l’alliance y compris lors des missions d’escorte entre la Turquie et la Libye, refus de toute coopération entre l’opération Sea Guardian de l’OTAN et l’opération européenne Irini, opposition à toute implication de l’OTAN dans les opérations de contrôle de l’embargo au large de la Libye…

Fort de ce soutien a minima passif des Etats-Unis et de l’OTAN vis-à-vis de la Turquie, les forces européennes se retrouvent alors rapidement isolées et même parfois divisées quant à la stratégie à adopter….confortant une nouvelle fois la politique turque du fait accompli. L’opération Irini se résume ainsi bien souvent au seul couple franco-grec, en cohérence toutefois avec la montée en puissance du partenariat stratégique entre les deux pays. Or, la sécurité de l’Europe pourrait aussi se jouer en Libye vu la possibilité de réalisation d’un continuum géographique pro-turc inédit[6] en Méditerranée, qui faciliterait tant l’isolement de Chypre du continent européen que le chantage migratoire turc vis-à-vis de l’UE (la Turquie contrôlant alors à terme deux des trois points de passage principaux de migrants vers l’Europe)…

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Les frictions navales imposées par la Turquie en Méditerranée semblent ainsi dictées par une ambition géopolitique « néo-ottomane » qui chercherait à faire de l’Est de la Méditerranée un « lac pro-turc ». Fort du soutien passif des Etats-Unis et de la frilosité européenne à accepter pleinement le rapport de force, la Turquie pourrait alors chercher à poursuivre la mise en place de cette vision « expansionniste », en Libye et à Chypre, avant de se tourner ensuite plus résolument sur le Dodécanèse. Sauf changement politique majeur en Turquie (voire aux Etats-Unis) dans les prochaines années, il apparaît donc très probable qu’un rapport de force pérenne, consubstantiel d’ailleurs de la conception des relations internationales au Moyen-Orient, va s’instituer entre Ankara et les nations européennes. Ce contexte dégradé pourrait cependant offrir une belle opportunité pour l’Europe si celle-ci voulait briser la « logique » turque en relevant justement ce défi de la « force », défaisant alors une fois pour toutes le nœud gordien de la faiblesse militaire européenne.

[1] Cet embargo a d’ailleurs été prolongé pour une année supplémentaire le 5 juin 2020 par un vote à l’unanimité du Conseil de sécurité des Nations unies. Il autorise les inspections de navires en haute mer.

[2] Ex-chef d’état-major de la marine turque (d’ailleurs démis de ses fonctions le 18 mai 2020, apparemment pour de simples raisons de politique intérieure). Il est considéré comme le fondateur de cette doctrine et l’organisateur de l’engagement turc en Libye.

[3] Certains d’entre eux en 1987 et 1996 ont d’ailleurs provoqué des crises graves entre les deux pays.

[4] En mars 2018, des bâtiments turcs ont forcé un navire de la société ENI à interrompre ses forages dans l’Est de Chypre.

[5] Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entendre pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui torpillerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

[6] La dernière présence « turque » en Libye s’était achevée en 1911…peu avant l’effondrement de l’Empire ottoman

Les stratégies de déni d’accès en Méditerranée, problème ou solution ? – par Arnaud Peyronnet

La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à y intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est ainsi au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale et y constituer progressivement un déni d’accès crédible. Et cet exemple pourrait éventuellement se dupliquer vers d’autres pays de la Méditerranée. La politique turque privilégie quant à elle les actions en dehors de son territoire, dans une sorte de « néo-pan-ottomanisme » centrée sur le renouveau de l’influence turque au Moyen-Orient et en Méditerranée1.

Or pour ce faire, un certain contrôle de la Méditerranée est essentiel. Dans ce contexte, pour à la fois protéger son influence et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie développe progressivement une stratégie de déni d’accès en Méditerranée, notamment au large de Chypre. Or, ces dispositifs de déni d’accès mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent les puissances maritimes occidentales, adeptes du principe de liberté de navigation et du sea control. Mais elles semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. L’exemple américain, qui commence à mettre en place un dispositif étendu de « déni d’accès offensif » en Asie du Sud-Est pourrait alors être, dans ce contexte, une piste à étudier. Assiste-on à la mise en place de stratégies de déni d’accès en Méditerranée ? Et quelles pourraient être les stratégies navales permettant de les contourner ?

Le déni d’accès russe en Méditerranée orientale…

Le théâtre syrien a d’abord été l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est ainsi devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Mais surtout, la Russie a mis progressivement en place une stratégie de déni d’accès au large de la Syrie : présence navale permanente au large des côtes, notamment via des sous-marins, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P doté de missiles de croisière anti surface (350 km de portée), mise en place de systèmes de défense aérienne de type S-400 (400 km de portée) et présence ponctuelle d’avions de patrouille maritime. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes2 dès que la présence américaine s’accroît. De plus, la Russie ferme, parfois pour plusieurs jours, des zones maritimes et aériennes au large de la Syrie, au prétexte d’exercices militaires, privant ainsi les autres pays d’accès libre et inconditionnel aux espaces au large de la Syrie3. Certaines de ces zones réservées se sont même parfois étendues jusqu’au Nord d’Israël pour les plus grands exercices, comme en septembre 2018 par exemple. Ces « zones fermées » créent ainsi une « barrière protectrice» pour la Syrie, forçant les aéronefs étrangers à voler à plus haute altitude (et donc à être plus facilement détectables) tout en obligeant les bâtiments étrangers à s’éloigner des côtes.

La présence navale russe en Syrie étant désormais pérenne4 et le déni d’accès établi, Moscou pourrait désormais chercher à étendre ce « modèle » à d’autres pays de la région, ce qui passe d’abord par des actions appuyées d’influence. Pour ce faire, la Russie semble d’abord privilégier son « retour » en Libye, ce qui s’observe au travers de son activisme vis à vis du LNA (Libyan National Army) du maréchal Haftar5, des mercenaires russes ayant même été aperçus auprès des forces du LNA en 2019. Obtenir de nouveau un point d’appui naval en Libye pourrait être l’objectif essentiel de Moscou qui pourrait alors y développer une stratégie de déni d’accès vis-à-vis de la Méditerranée centrale et du trafic maritime entre Gibraltar et Suez, en adaptant localement son « modèle syrien ». L’Algérie pourrait être également (mais dans un 2ème temps) un objectif de choix pour la Russie qui y est déjà très présente par ses livraisons d’armement. L’Algérie, par ses moyens de déni d’accès déjà conséquents (6 sous-marins de type Kilo, dont certains ont d’ailleurs effectué, avec l’appui technique russe, des tirs de missiles de croisière en 2019 ; systèmes antiaériens de typeS400) pourrait devenir un allié de Moscou s’il fallait, en temps de crise, effectuer des pressions non négligeables sur le trafic maritime proche du détroit de Gibraltar.

Les velléités turques de déni d’accès.

L’activisme naval turc s’observe d’abord par des démonstrations affirmées de puissance navale en Méditerranée. La marine turque a ainsi conduit en mars 2019, en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice national Mavi Vatan 2019, sa plus grosse séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique, mobilisant une centaine d’unité dont la quasi-totalité de ses bâtiments de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Ces démonstrations de force sont rendues possibles par une flotte nombreuse (1ère marine régionale par le tonnage avec 16 frégates et 10 corvettes) mais qui reste encore structurellement centrée sur des stratégies de déni d’accès (avec de nombreux sousmarins, patrouilleurs et frégates légères permettant le contrôle durable de zone).

Elle se voit également au travers des pressions et interférences effectuées sur les zones de forages de gaz offshore au large de Chypre. Ainsi, outre le fait de perturber les campagnes d’explorations étrangères6, la Turquie effectue, sous protection militaire constante, ses propres recherches sous-marines au sein même de la ZEE chypriote que la Turquie considère en partie comme sienne. Dans le même esprit, elle a conclu le 28 novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations7. Ces manœuvres se doublent d’une présence navale qui est devenue permanente à la fois dans la ZEE chypriote mais également depuis le début de l’année 2020 au large de la Libye8. De fait, certaines zones maritimes au large de la Libye et de Chypre sont en passe d’être soumises à un déni d’accès permanent, de par la simple présence militaire turque qui multiplie également les réservations de zones pour de prétendus « exercices ». En outre, la militarisation turque de Chypre Nord pourrait exacerber  cette tendance avec déjà le déploiement de drones de surveillance (à compétence maritime) et la future construction d’une base navale (zone de Gazimağusa probablement). Ces nouveaux moyens permettront ainsi d’appuyer les moyens navals déployés tout autour de l’île et compléter l’architecture de déni d’accès progressivement mise en place.

Quelles stratégies anti-déni d’accès en Méditerranée ?

Les dispositifs mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent à la fois les États-Unis (surtout vis à vis de la Russie) et les pays européens riverains de la Méditerranée qui semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. Le cas américain dans l’Ouest du Pacifique, au travers de son « déni d’accès offensif » le long de la 1ère chaîne d’îles pourrait alors être un exemple d’inspiration. Ainsi, les États-Unis, s’ils prennent en compte le réel déni d’accès chinois dans les mers de Chine, tentent désormais d’enrayer la propagation de cette stratégie plus en avant via une défense archipélagique en profondeur, la dispersion d’unités sur une multitude d’îlots stratégiques et la constitution d’axes politiques régionaux.

Cette stratégie mise ainsi d’abord sur le maintien de FONOPS (Freedom of Navigation Operations) dans les zones soumises à du déni d’accès. Pour plus d’efficacité, ces opérations doivent être très régulières, dotées de moyens conséquents et se faire en coalition afin de perturber les « certitudes » adverses quant à l’efficacité de son fait accompli. Dans le cadre Méditerranéen, de telles opérations pourraient ainsi se concevoir sous couvert de l’OTAN vis à vis de la Russie (en Méditerranée orientale notamment) et sous couvert de l’UE vis à vis de la Turquie (avec des patrouilles ostensibles et communes dans la ZEE chypriote et au large de la Libye)9.

Le deuxième volet de cette stratégie est la mise en place de bases insulaires isolées permettant d’endiguer, si besoin, par des moyens offensifs accrus (batteries côtières de missiles antinavires et dispositifs anti-aériens notamment) les actions adverses. Ces bases, à vocation initialement dissuasives, devront être logiquement disposées sur des positions maritimes stratégiques, à proximité des points de passage principaux. Sur le théâtre méditerranéen, l’application d’une telle stratégie pourrait alors passer par le réarmement de Chypre et de la Grèce (notamment de la Crète, Rhodes, Karpathos et certaines îles de la mer Egée) en moyens antinavires et anti-aériens conséquents. Ces moyens établiraient alors une menace de déni d’accès pesant sur la libre circulation des forces adverses, notamment à destination de ses propres zones « fermées » d’opérations (large de la Syrie, de Chypre et de la Libye). Malte, les îles italiennes de Pantelleria et Lampedusa pourraient être également équipées, faisant poser cette fois-ci une menace sur les bascules d’effort russes (renforcements des Flottes de la Baltique ou de la Flotte du Nord au profit des unités de la mer noire) transitant au sud de l’Italie, voire même sur les tentatives de déni d’accès au large de la Libye. Un renforcement des capacités de lutte anti sous-marine des acteurs impliqués dans cette stratégie d’anti déni d’accès devrait également être mis en place pour compléter cette défense multicouches. Le troisième volet est le resserrement des liens avec les alliés régionaux. Dans ce cadre, la Grèce, à la fois membre de l’OTAN et de l’UE semble bénéficier d’un rôle pivot. La Grèce est en effet sur le passage des bâtiments russes transitant de la mer noire vers la Méditerranée et peut donc leur faire poser un déni d’accès potentiel. En outre, les épisodes de tensions avec la Turquie dans le domaine naval, bien réels (incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques, question épineuse de Chypre) ont déjà poussé la Grèce à vouloir moderniser ses forces navales, notamment dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, tout en se rapprochant d’autres pays. Ainsi, tant la Grèce que Chypre cherchent à se rapprocher des principaux pays occidentaux, notamment des États-Unis10 et de la France pour faire face aux menaces constituées par l’activisme turc. Un axe régional antiturc semble également s’établir, associant la Grèce, Chypre, Israël et l’Égypte, en partie motivé par des intérêts gaziers offshore communs (développés au travers des projets EastMed et Eastern Mediterranean Gas Forum) que la politique « révisionniste » d’Ankara vis-à-vis de la ZEE chypriote menace régulièrement. Les marines égyptienne, grecque et chypriote effectuent d’ailleurs annuellement un exercice naval trilatéral (série des exercices Medusa), renforçant progressivement leur intégration régionale. Cette « intégration régionale » pourrait à terme inclure Israël et l’Egypte, ces deux pays pouvant éventuellement assurer, en lien avec les puissances occidentales, une protection du canal de Suez vis à vis de tout aventurisme turc ou russe dans cette zone. Ce rôle de « pôle de stabilité » est d’ailleurs déjà perceptible au travers des exercices réguliers conduits par les forces occidentales, notamment américaines, avec ces deux pays.

Une approche nécessairement graduelle et sectorielle.

La mise en place d’une stratégie d’anti déni d’accès en Méditerranée risque cependant d’être ralentie par les réticences politiques de certaines puissances occidentales. En effet, il est probable que l’OTAN et les États-Unis ne souhaitent pas davantage contraindre leur allié turc, déjà malmené par ses difficultés politiques intérieures, la crise syrienne et surtout l’influence russe, devenue omniprésente. En outre, des pays comme la Grèce et Chypre se sentent proches, sous certains aspects, de la Russie et dépendent également de celle-ci pour une partie de leur économie (tourisme essentiellement). Enfin, l’implication collective de l’UE dans la mise en œuvre de mesures fortes et contraignantes tant vis à vis de la Turquie que de la Russie reste sujette à caution. La route pour la mise en place d’une stratégie européenne d’anti déni d’accès apparaît donc délicate et compliquée.

Une solution pourrait toutefois résider dans une approche « différenciée » du problème en fonction des interlocuteurs. L’OTAN, et notamment les États-Unis secondés par la Turquie, pourrait ainsi se charger de contrer l’activisme russe en Méditerranée, ce qui ménagerait la Grèce et Chypre dans leurs relations avec la Russie et aurait pour avantage d’occuper massivement les moyens turcs à des opérations dans les objectifs et intérêts de l’Alliance. Une force navale permanente de l’OTAN en Méditerranée, composée essentiellement de moyens américains et turcs, et éventuellement sous commandement de ces derniers, pourrait alors être envisagée pour une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis de la Russie. En contrepartie de ce « réengagement » et de cette confiance renouvelée du camp occidental en la Turquie, celle-ci pourrait s’engager à limiter ses activités tant au large de Chypre que de la Libye. La mise en œuvre d’une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis des activités turques dans ces zones pourrait être ainsi facilitée et donnée à l’UE, notamment au couple franco-grec, éventuellement élargi à d’autres acteurs régionaux intéressés. Dans tous les cas, une synergie des stratégies devra être recherchée entre les puissances maritimes concernées (États-Unis, France et Grèce) pour faire face durablement à ces difficultés nouvelles d’entraves à la liberté de navigation en Méditerranée.

La Russie a déjà établi une zone de déni d’accès au large de la Syrie et la Turquie tente, plus progressivement, d’adopter cette même stratégie vis à vis de Chypre puis éventuellement de la Libye. En se fondant sur l’exemple américain en cours de mise en place en Asie du Sud-Est face à la Chine, une stratégie occidentale d’anti déni d’accès pourrait alors fragiliser les velléités régionales russes et turques en Méditerranée. En s’appuyant essentiellement sur la Grèce et Chypre (et dans une moindre mesure l’Italie), cette stratégie verrait alors la mise en place de FONOPS permanentes, la constitution d’axes régionaux et la militarisation de certaines îles situées sur des passages stratégiques. Une menace de déni d’accès serait alors posée sur ces mêmes forces navales adverses qui pourraient voir leurs mouvements et bascules de force entravés voire délégitimés. Une approche graduelle et sectorielle d’une telle stratégie pourrait être utilement recherchée par les puissances maritimes concernées par ces difficultés de déni d’accès en Méditerranée et notamment le trio composé par les États-Unis, la France et la Grèce.

 

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1  Les ambitions régionales turques se font jour depuis 2011 quand le Président Erdogan avait proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ».

2  Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes.

3  Les zones étant publiquement annoncées comme fermées via des avis aux navigateurs maritimes et aériens.

4  Selon un accord gouvernemental syro-russe signé à la fin de l’année 2017, les bâtiments militaires russes bénéficieront d’un accès pour 49 ans au port de Tartous. Celui-ci devrait être modernisé pour accueillir à terme jusqu’à 11 bâtiments russes, y compris les porte-aéronefs ou les unités à propulsion nucléaire.

5  Ce dernier ayant été d’ailleurs accueilli à bord du porte-avions Kuznetsov, au large des côtes libyennes en janvier 2017.

6  En mars 2018, des bâtiments turcs ont empêché un navire de la société ENI de poursuivre ses forages dans l’Est de Chypre.

7  Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entente pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui menacerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

8  Ce déploiement inédit marque ainsi, de par sa seule présence, son soutien au GNA (Government of National Accord) libyen, en complément de la protection des livraisons militaires par voie maritime.

9  Le lancement par l’UE, en mars 2020, d’une nouvelle opération maritime (dénommée « Irini ») en Méditerranée orientale afin de surveiller l’embargo sur les armes à destination de la Libye semble constituer un premier pas.

10  Renforcement capacitaire sur la base aérienne de Larissa voire de Souda Bay, augmentation du nombre d’escales de bâtiments américains, possibilité de livraisons de bâtiments multi missions.

 

Déploiements aéronavals américains: vers une souplesse géographique et doctrinale accrue ? – par Arnaud Peyronnet

 

Le secrétaire d’état à la marine des États-Unis a annoncé en mars 2020 qu’il allait demander à une commission d’experts d’évaluer le « futur » des porte-avions et de l’aéronavale embarquée à l’horizon 2030. La mise en place de cette commission d’études, au mandat de 6 mois, intervient alors même que le premier porte-avions de la série Ford suscite d’âpres débats, tant par son coût que par ses retards1. Or les concepts d’emploi et les zones de déploiement des groupes aéronavals américains illustrent les tendances profondes traversant la géopolitique navale américaine. Ces déploiements, signes majeurs de la stratégie américaine depuis la 2nde guerre mondiale, restent historiquement concentrés sur les régions du « Rimland », tenant ainsi en respect les puissances continentales (Chine et Russie notamment) composant le « Heartland »2. Cette situation perdure toujours, la marine américaine se concentrant résolument sur le Pacifique Ouest et s’ouvrant de nouveau sur l’Atlantique Nord dans une logique de lutte contre les « peer or nearpeer adversary » russe et chinois. Dans ce cadre, les déploiements de groupes aéronavals américains ont été marqués depuis 2018 par des « ruptures » particulièrement révélatrices tant en termes doctrinaux que géographiques: première escale d’un porte-avions américain au Vietnam depuis 1975, déploiements inédits en Atlantique Nord, absence historique de groupe aéronaval américain dans le golfe arabo-persique pendant la majorité de l’année 2018, entraînements réguliers aux « dual carrier operations », montée en puissance d’un concept de porte-avions « léger ». L’utilisation des groupes aéronavals évolue également, les déploiements longtemps programmés à l’avance s’estompant au profit d’une certaine imprévisibilité, tant dans la composition ou dans la durée des projections. La marine américaine fait ainsi désormais le pari du « temporary surge » naval via la concentration d’efforts navals multiples sur des zones précises et à des moments choisis, le tout devant permettre d’asseoir rapidement leur suprématie militaire dans les zones de crise. Quelle est donc la réalité de ces déploiements aéronavals américains et quelle est la portée des ajustements doctrinaux en cours ? Ces ajustements signifient-ils la fin des « super porte-avions » tels que connus ces dernières décennies ?

 

Une priorité géopolitique: contrer l’activisme des puissances « continentales »

La marine américaine a résolument pris l’option de se concentrer sur le Pacifique Ouest, en accord avec la « National Defense Strategy » et sa perception de la menace chinoise en Asie à l’horizon 2040 (« peer or near-peer adversary »). Ainsi, et outre les déploiements « symboliques » de type Freedom of Navigation Operations (FONOPS) en mer de Chine méridionale et la reprise depuis l’été 2018 de transits opérationnels mensuels dans le détroit de Taïwan, l’envoi régulier de groupes aéronavals et amphibies dans les zones disputées géopolitiquement par la Chine constitue une démonstration ostensible de la force navale américaine. La permanence et l’importance de ces déploiements, tant dans leur rythme que dans leur volume (avec des concentrations ponctuelles, depuis 2018, de plusieurs groupes aéronavals dans le cadre des « dual-carrier operations ») démontrent en effet clairement à la Chine la volonté américaine de défendre militairement ses intérêts à proximité de la « 1ère chaîne d’îles » (ligne virtuelle allant du Japon à Taïwan, aux Philippines et à l’Indonésie). De telles démonstrations de force rassurent évidemment les alliés régionaux des États-Unis, solidifiant ainsi l’architecture de sécurité asiatique face à la Chine, et s’inscrivent pleinement dans la stratégie de « pivot » asiatique initiée par l’administration Obama en 2011. L’irruption de la Russie en Méditerranée et en Atlantique Nord depuis la crise ukrainienne de 2014 a cependant ralenti ce « grand rééquilibrage » américain vers la zone Pacifique. Certains pays de l’OTAN, tout comme d’ailleurs le commandement américain pour l’Europe, ont en effet réclamé une présence renforcée de forces américaines en Europe afin de « dissuader » la Russie de tout nouvel aventurisme sur le vieux continent. Le renforcement des moyens navals consacrés à la 6ème flotte, notamment au travers du déploiement plus régulier de groupes aéronavals ou amphibies sur les façades maritimes européennes est dans ce cadre ardemment demandé. Les groupes amphibies et aéronavals américains, bien que non présents en permanence, ont effectivement accru depuis 2017 leurs déploiements sur les flancs Ouest et Sud de l’Europe, notamment pour de grands exercices avec les alliés de l’OTAN (exemple de Trident Juncture en 2018). Ces déploiements rassurent là aussi les alliés et permettent de démontrer à la Russie le maintien de l’implication navale américaine sur la façade Est de l’Atlantique, notamment pour la protection des convois logistiques transatlantiques, essentiels en cas de conflit majeur sur le théâtre européen. Les déploiements aéronavals américains pourraient par contre devenir plus imprévisibles qu’auparavant en Méditerranée et dans le golfe arabopersique, l’année 2018 symbolisant à ce titre une rupture avec l’absence de tout groupe aéronaval dans cette région pendant près de 9 mois de l’année. A contrario, le printemps 2019 a vu la réapparition, pour une longue durée, d’un groupe aéronaval américain en mer d’Oman, dans le contexte de la crise iranienne. En mars 2020, deux porte-avions y étaient même présents dans le cadre de « dual carrier operations », symptomatiques des démonstrations de force de la marine américaine. Toutefois, et dans les périodes d’absence de porte-avions, les groupes amphibies américains prennent le relais, certains d’entre eux étant d’ailleurs dotés d’une puissance de feu accrue (cas des groupes disposant d’aéronefs de type F-35B).

 

Les forces aéronavales, des acteurs essentiels de la puissance maritime américaine…

Pour faire face à ses responsabilités de puissance maritime mondiale, la marine américaine estime généralement ses besoins à 4 groupes aéronavals déployés en permanence, dont au moins deux dans la région Indopacifique. La marine américaine table en outre sur la possibilité de déployer 6 porte-avions dans le 1er mois d’une crise majeure, renforcés d’un 7ème dans les 3 mois suivant le déclenchement de ladite crise. D’où un besoin théorique total de 12 groupes aéronavals pour tenir compte des périodes d’entretien et d’entraînement. Le groupe aéronaval semble donc toujours perçu pour les années à venir comme le symbole par excellence de la projection de puissance américaine. Celui-ci reste en effet par essence une force navale capable d’infliger d’importants dégâts à une flotte adverse tout en étant une base aérienne et logistique projetable, disposant de capacités de détection et de renseignement avancées, dotés de capacités de frappe puissante et immédiate, y compris nucléaire. Si l’intérêt tant militaire que diplomatique (par sa seule présence dans une région donnée) du groupe aéronaval est bien établi, son emploi a été toutefois récemment soumis à plusieurs inflexions doctrinales. Ces évolutions ont été présentées en décembre 2018 par l’amiral John Richardson (chef d’état-major de la marine américaine à l’époque) dans une feuille de route ambitieuse afin de « maintenir la supériorité maritime » américaine face à la Chine et la Russie, y compris dans les « zones grises » de conflit. Ainsi, et si la marine américaine parie toujours sur l’idée de « létalité distribuée » (amélioration notable des capacités offensives de chaque unité), elle s’est également emparée du concept de « Dynamic Force Employment » qui vise à faire porter des efforts ponctuels et imprévisibles dans les zones de tensions géopolitiques. Ainsi, chaque flotte pourra se voir renforcée, en cas de besoin, de groupes aéronavals dont les déploiements ne seront ainsi plus forcément planifiés longtemps à l’avance. La marine américaine fait ainsi le pari du « temporary surge » naval via la concentration d’efforts navals sur des zones précises et à des moments choisis, le tout devant permettre d’asseoir rapidement leur suprématie militaire dans les zones de crise. Selon le même esprit, les concentrations ponctuelles de groupes aéronavals dans le cadre des « dual-carrier operations » seront privilégiées quand cela est possible3, afin de maintenir une suprématie navale absolue dans les éventuelles zones d’engagement. Le « coût » des porte-avions4 et leur vulnérabilité potentiellement accrue, notamment face aux missiles supersoniques et aux missiles balistiques guidés (tels les missiles balistiques « antinavires » mobiles de type DF21 et DF26 chinois, appelés aussi « carrier killers »), pourraient enfin pousser la marine américaine à protéger ses unités précieuses et donc à les éloigner davantage des zones de combat5 en les utilisant en « stand off » pour le lancement d’aéronefs alors nécessairement capables de raids à longue distance. De telles évolutions, si elles se réalisaient, pourrait alors changer la mission même de ces groupes puisque l’essentiel des frappes contre terre serait laissé aux seules unités dotées de missiles de croisière et aux aéronefs à long rayon d’action de l’armée de l’air. Les groupes aéronavals reviendraient alors à leur mission originelle, celui de la seule suprématie navale contre des forces adverses en mer, sauf évidemment à faire évoluer la composition de leur groupe aérien au profit d’aéronefs à très long rayon d’action.

 

Vers un retour des porte-avions « légers » ?

Si les déploiements aéronavals américains sont plus aléatoires qu’auparavant dans certaines zones considérées comme « secondaires », des groupes amphibies « améliorés » y semblent avoir pris le relais6, réactualisant alors progressivement le concept de « porteavions léger ». Le déploiement de l’USS Wasp au début de l’année 2019 dans le SudEst asiatique, ce dernier embarquant 10 F-35B, au lieu des 6 habituellement, en constitue un exemple majeur, sachant que les nouveaux LHA de classe America pourront embarquer chacun, dans les prochaines années, une vingtaine de F-35B. De telles unités, disposant de capacités versatiles et d’une puissance de feu conséquente par rapport à leurs potentiels adversaires, pourraient alors permettre à terme à la marine américaine de « conserver » le plus possible ses groupes aéronavals pour les seules zones de friction avec la Chine et la Russie.

Les groupes aéronavals constituent toujours l’ossature des forces navales américaines pour leur stratégie de puissance à l’échelle mondiale. Toutefois, en raison de l’émergence de nations concurrentes développant des stratégies de déni d’accès conséquentes (Russie et Chine notamment), ces groupes semblent plus vulnérables que dans les décennies passées et doivent donc voir leur doctrine d’emploi évoluer. Les déploiements des groupes aéronavals deviennent donc progressivement plus ponctuels, plus imprévisibles et potentiellement plus éloignés des zones de crise qu’auparavant. Enfin, l’adjonction de groupes amphibies dotés de moyens aériens conséquents et modernes renforce la « masse » existante des moyens de projection aéronavals, notamment dans les zones « secondaires »de crise. La puissance aéronavale couplée aux moyens amphibies va donc rester toujours aussi pertinente qu’auparavant tout en continuant de s’adapter logiquement aux stratégies de ses adversaires.

 

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1 L’USS Gerald R. Ford pourrait en effet effectuer son 1er déploiement opérationnel en 2024, soit 4 ans plus tard qu’escompté initialement.

2 Conformément aux théories géopolitiques de Mackinder, reprises par Spykman.

3 Y compris avec des alliés, notamment français et britanniques.

4 La marine américaine ne devrait d’ailleurs pas atteindre son objectif de 12 porteavions avant 2065 et la question du désarmement prématuré de l’USS Truman est régulièrement posée, la marine cherchant à dégager des marges de manœuvre budgétaires pour les autres programmes de construction… En outre, la série des porte-avions de type Ford pourrait s’arrêter à 4 unités seulement, en raison de coûts prohibitifs.

5 Entre 500 et 1000 milles nautiques en fonction de la menace.

6 Comme l’ont montré en 2018 certaines missions des groupes Iwo Jima et Essex, ce dernier ayant été d’ailleurs équipé de F-35B pour leur premier déploiement opérationnel, avec notamment des frappes en Afghanistan.

Le retour du combat naval et le problème de l’engagement en premier – par Thibault Lavernhe

 

Capitaine de frégate Thibault LAVERNHE

Article retenu pour une publication dans le hors-série Défense et Sécurité Internationale (DSI) de l’Université d’Eté de la Défense.

On ne compte plus les analyses actant le retour des Etats-puissances, l’émergence des compétiteurs stratégiques de la thalassocratie américaine ou encore la fermeture de la parenthèse bénie de l’unipolarité du vainqueur de la guerre froide. Dans le même temps, ces études dressent le constat de la résurgence du navalisme comme étalon de la puissance étatique, et prophétisent, à juste titre, la possibilité d’un retour du combat entre forces navales symétriques, en haute mer ou en environnement littoral.

Partageant cette vision prospective, les marines occidentales se préparent à renouer avec cette conflictualité jusqu’ici en sommeil, conscientes que malgré le récent primat de l’action aéroterrestre à des fins de lutte contre le terrorisme d’inspiration djihadiste, la menace étatique n’a pas pris une ride.

Mais au-delà de cette lucidité dans les constats, les conséquences du retour du combat naval – c’est-à-dire de l’affrontement tactique entre forces aéronavales dans les trois dimensions, sur, au-dessus et en dessous de la surface – sont-elles toutes bien déclinées dans la pratique ? Il faut l’espérer. Pour favoriser cette dynamique et dépasser la seule espérance, il paraît utile de revenir sur les caractéristiques fondamentales du combat naval, forme singulière d’affrontement, en insistant plus particulièrement sur la clé du succès que constitue dans ce domaine la capacité à engager en premier.

Notre objet n’est pas ici de délivrer un concentré de tactique navale. Simplement, après avoir souligné quelques caractéristiques propres à l’affrontement en mer, nous nous attarderons sur le principe tactique central qu’est l’engagement en premier, avant de nous interroger sur les exigences qui en découlent en termes de préparation tactique.

A propos de combat naval

Si la stratégie navale est aujourd’hui un objet d’analyse récurrent et relativement bien cerné dans ses singularités par rapport aux autres stratégies de milieu1, force est de constater que le combat naval ne fait pas l’objet d’une réflexion équivalente. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer l’abondance des publications sur les thèmes de la géostratégie maritime et navale – dans les pays anglo-saxons et en France – avec l’indigence des productions traitant de tactique navale, singulièrement en France2. Dans ce paysage, à l’exception du magistral Fleet Tactics du capitaine de vaisseau Hughes3, il n’existe pas d’ouvrage récent traitant du sujet, là où la tactique terrestre dispose de solides références, y compris en langue française4. Parmi les multiples causes de ce désintérêt relatif pour un domaine particulièrement sensible aux évolutions technologiques, la faible occurrence de l’affrontement armé sur mer occupe une place de choix : depuis la fin du second conflit mondial, les engagements navals ont été peu nombreux et bien souvent d’ampleur limitée, à quelques exceptions notables près (guerres israélo-arabes, guerre des tankers et guerre des Malouines).

Pourtant, le combat naval possède des caractéristiques historiques solidement ancrées, qui n’ont pas varié au cours de l’histoire et qui emportent de nombreux corolaires. Elles tiennent en trois traits : la guerre navale est rapide, destructrice et décisive.

Rapide, elle l’est par la vitesse de l’armement délivré. Destructrice – et donc mortelle lorsque cela touche les hommes5 –, elle l’est par la concentration de puissance de feu nécessaire pour produire des effets sur l’adversaire, dès la recherche de la simple mise hors de combat de cet adversaire. Décisive, elle l’est par la grande difficulté à remplacer ou même remettre facilement en condition les moyens perdus après un engagement.

Quels qu’en soient les procédés, le combat naval est en effet centré sur l’attrition, obtenue au premier chef par la délivrance de l’armement : de la bataille d’Aboukir (1798) à la guerre des Malouines (1982) en passant par la mer de Corail et Midway (1942), les affrontements navals portent le sceau de la rapidité, de la destruction et l’emport sans appel de la décision. Proche de nous, le torpillage du croiseur argentin General Belgrano et la perte de la frégate britannique Sheffield durant la guerre des Malouines en sont des manifestations concrètes : loin d’être les symptômes d’une rupture tactique ou technologique, comme cela a pu parfois être dit à l’époque6, ces deux actions de combat sont en réalité symptomatiques de la nature du combat naval. Encore plus proche de nous, le torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en 2010 s’inscrit dans la même lignée.

Cette nature particulière du combat aéronaval – par rapport au combat aéroterrestre – emporte plusieurs conséquences majeures. Enumérons-les sommairement. Tout d’abord, un faible avantage tactique dans l’aptitude à délivrer de la puissance de feu en mer peut avoir de grands effets et emporter la décision, avec de grands avantages pour le vainqueur et une forte attrition pour le vaincu. Ensuite, en mer, une posture offensive est naturellement supérieure à une posture défensive : une opération navale basée sur la seule défensive est conceptuellement déficiente7. Toutes les forces disponibles doivent, de surcroît, être lancées dans la bataille (absence de réserve), d’autant que le milieu maritime, par son caractère « lisse », permet des manœuvres très nettes de concentration des forces et de la puissance de feu associée. Enfin, l’effet dissuasif lié à l’exposition ostensible de la capacité de frappe est particulièrement efficace en mer ; d’autant plus que la mer permet, dès le temps de paix, une telle exposition, parfois à de très faibles distances, comme le suggère à l’envie des interactions entre forces navales étatiques dans la partie orientale de la Méditerranée ou encore en mer de Chine méridionale.

Il est en outre intéressant de souligner que l’avènement du fait littoral (c’est-à-dire la propension des marines à conduire des opérations à proximité des côtés) ne fait qu’exacerber ces caractéristiques, dès lors que le combat naval implique des armements mis en œuvre depuis la terre (batteries missiles côtières notamment, soit l’équivalent moderne de ces fameux « forts » déjà redoutés à l’époque de la marine à voile).

Parmi ces corollaires découlant de l’attrition mutuelle qui est à la base de la tactique navale, un point se détache comme facteur de succès : la nécessité pour une force navale d’engager en premier, non seulement effectivement mais surtout décisivement. C’est cette « grande maxime de la guerre navale »8, qui va bien au-delà du simple principe général de l’offensive appliqué au terrain naval, que nous nous proposons de développer plus avant.

L’engagement en premier comme impératif catégorique du combat naval

L’histoire de la tactique navale suggère assez nettement que le problème central est celui de la capacité à attaquer en premier et effectivement l’adversaire, c’est-à-dire de mettre en œuvre la puissance d’attrition de l’ensemble de la force navale sur un ou plusieurs points d’application de la force adverse, de la manière la plus simultanée possible, avant d’avoir subi en retour l’effet du feu ennemi. Cela commence dès les vaisseaux de ligne (qui cherchaient à la fois une concentration horizontale par une navigation en ligne de file et une concentration verticale par un empilement des canons sur plusieurs ponts) aux XVIIème et XVIIIème siècle, se poursuit à l’ère de la torpille puis du canon au crépuscule du XIXème siècle,  se magnifie lors des engagements entre groupe aéronavals de la Seconde Guerre Mondiale, et se confirme à l’ère du missile antinavires à partir de son avènement les années 1960. La nature de la guerre navale restant inchangée, on peut raisonnablement prophétiser que cette aptitude restera centrale à l’ère des drones et des armes à énergie dirigée.

A chacune de ces périodes, ce principe tactique s’incarne à travers le modèle conceptuel développé par les tacticiens navals du moment. A l’ère du canon, c’est l’approche par les équations de l’érosion simultanée entre cuirassés, chaque partie cherchant alors à obtenir une concentration maximale du feu à la plus grande distance possible pour obtenir l’avantage du premier coup, exigence qui conduira à la course au calibre, au perfectionnement rapide des conduites de tir et à l’utilisation de la vitesse comme moyen pratique de masser les bâtiments en position favorable pour engager. A l’ère des affrontements de groupes aéronavals, le modèle évolue et l’obsession devient alors de localiser le ou les porte-avions ennemis dès la première pontée d’aéronefs et le plus loin possible, partant du principe que la force de frappe massive d’un raid pouvait endommager plusieurs porte-avions – faiblement défendus durant les premières années de la guerre9 – et ainsi éviter toute contre-attaque ennemie. A l’ère du missile – notre époque donc – où la problématique de la manœuvre des porteurs10 et de la concentration de la force ne se pose plus dans les mêmes termes, le principe de l’engagement en premier s’illustre désormais à travers le modèle de la salve (voir encadré infra), qui rend compte des nouveaux déterminants du succès d’un engagement entre deux forces navales. A chaque fois, une exigence domine malgré les variations : attaquer en premier pour bénéficier des avantages induits.

 

Focus – Une version simplifiée du modèle de la salve (d’après le capitaine de vaisseau Wayne P. Hughes)

Soit deux forces de surface A et B (où A et B représentent le nombre de bâtiments dans chaque force) avec les caractéristiques suivantes : – une capacité à encaisser les coups notée a1 et b1, correspondant aux nombres de missiles antinavires nécessaires pour mettre hors de combat A et B respectivement ; – une force de frappe notée α et β, correspondant aux nombres de missiles tirés par A et B respectivement, qui frapperont l’adversaire en l’absence de défense ; – un pouvoir défensif noté a3 et b3, correspondant au nombre de missiles que A et B respectivement parviennent à détruire ou à dévier.

ΔA et ΔB étant le nombre de bâtiments mis hors de combat après un engagement dans les forces A et B respectivement, on établit les relations suivantes (dans le cas basique où les deux forces se sont massées pour l’attaque et tiennent donc l’adversaire en portée) :

∆B = (α.A – b3.B) / b1

∆A = (β.B – a3.A) / a1

Le grand intérêt de ces équations est de leur donner vie avec des cas pratiques, pour en tirer des conclusions sur les déterminants du succès tactique à l’ère du missile. Prenons l’exemple simple d’une force B composée d’un unique bâtiment mais disposant d’un grand nombre de missiles (8 missiles) dont 6 sont correctement tirés (β = 6), face à une force A de 3 bâtiments sensible aux coups encaissés (a1 = 1) et dont chaque bâtiment est capable de ne traiter qu’un missile assaillant (a3 = 1). L’application numérique montre qu’en engagent en premier, le bâtiment B peut ainsi en théorie mettre à lui seul 3 bâtiments de A hors d’action (ΔA = 3). Maintenant, si A dispose d’une capacité à encaisser les coups du double de la force A (a1 = 2), le potentiel d’attrition de B contre A est diminué de moitié (ΔA = 1,5). Et si A avait un pouvoir défensif double (a3 = 2), alors B ne pourrait en théorie mettre aucun bâtiment de A hors d’action (ΔA = 0).

Plusieurs auteurs se sont adonnés à de nombreuses variations sur les données d’entrée du modèle de la salve, en faisant varier le format des flottes opposées. De manière simplifiée, il en ressort quatre grandes tendances : – le modèle de la salve est intrinsèquement porteur d’instabilité : de petits changements dans les facteurs peuvent engendrer une bascule significative des résultats en termes de bâtiments perdus ; – une faible capacité à encaisser les coups exacerbe l’instabilité, ce point ayant une résonance particulière à l’heure où les bâtiments modernes peuvent être mis rapidement hors d’action en cas d’impact ; – a contrario, une grande capacité à encaisser les coups permet d’atténuer fortement les effets des erreurs tactiques ; – la supériorité numérique est le facteur le plus avantageux. Pour lutter contre cet effet du nombre, la force adverse doit avoir plus de force de frappe, plus de capacité à encaisser les coups et plus de pouvoir défensif.

 

Mais si attaquer effectivement en premier est une chose, le faire de manière décisive, c’est-à-dire priver dès le début de l’engagement l’ennemi de toute capacité de frappe significative, en est une autre. Or, cette dernière exigence devient vitale à l’ère du missile en raison de l’instabilité qui résulte de la diffusion de la puissance de feu sur des porteurs de toutes tailles, qui plus est en environnement littoral.

Engager de manière décisive, telle est donc la maxime du combat naval moderne. Selon le rapport de force, y parvenir n’est pas toujours possible. Se mettre en condition de le faire est malgré tout un impératif. C’est cet aspect que nous allons désormais examiner.

Engager effectivement en premier : quelles implications ?

Être capable d’engager effectivement et décisivement en premier n’est pas neutre, qu’il s’agisse d’équipements, de tactique, d’entraînement ou d’état d’esprit. Sommes-nous prêts ? Tour d’horizon.

Equipements

Dans ce domaine, tout revient à la double question de l’allonge et de la précision, à la fois en termes de détection et de portées des armes11. Ici, on peut raisonnablement considérer que la dynamique adoptée par les marines occidentales est bonne, tant la recherche de ces deux caractéristiques – tout particulièrement dans le champ de la détection – détermine en grande partie les programmes d’armement navals et l’effort de recherche associé. Nous ne nous attardons donc pas sur ce point à ce stade, mais nous y reviendrons plus bas lorsque nous aborderons les aspects tactiques associés. Relevons toutefois que s’agissant de portée et de vitesse des armes antinavires, les marines occidentales affichent désormais un retard significatif par rapport aux deux compétiteurs stratégiques russe et chinois.

En revanche, dans l’ordre des équipements, l’aptitude à engager décisivement en premier pose par contraste la question de l’aptitude à encaisser les coups – ce que les anglo-saxons nomment le staying power – pour dénier à l’adversaire l’aspect décisif de l’engagement. Or, sur ce point, l’histoire récente des forces navales (c’est-à-dire depuis l’avènement des armes nucléaires dans le champ de la tactique navale au cours des années 1950-1960) se caractérise par un abandon progressif du blindage et un investissement important dans la « défense en couches » via la furtivité, les leurres et les missiles antimissiles pour assurer la survivabilité des bâtiments en traitant le vecteur hostile avant son impact. Du côté occidental, cette tendance à sacrifier le staying power dans la construction navale s’est par ailleurs exacerbée sous l’effet de l’absence d’opposition conventionnelle en mer durant les dernières décennies. Les tacticiens ne doivent pour autant pas perdre de vue que la capacité à encaisser les coups conditionne le temps gagné pour pouvoir mener une action offensive et permet ainsi d’atténuer l’effet d’erreurs tactiques, en particulier dans un environnement littoral où le risque de surprise tactique est particulièrement important12. Certes, comme le disait l’amiral Makarov (1848 – 1904), « un bon canon produit la victoire, une cuirasse ne fait que retarder la défaite » ; pour autant, la survivabilité est et restera un atout important dans le combat naval. Le choix d’assurer la survivabilité par d’autres solutions que le blindage est certainement pertinent, mais encore faut-il se souvenir que l’effectivité de la survivabilité est une condition sine qua none pour dénier à l’adversaire le volet décisif de l’engagement en premier, à défaut de lui dénier l’aspect effectif. Les solutions alternatives de survivabilité développées par les marines occidentales ont donc un impératif de résultat.

Tactique et entraînement

S’agissant de tactique et d’entraînement, la déclinaison de cette maxime en apparence très simple a de profondes implications, face auxquelles il est pertinent de questionner certaines pratiques après plusieurs décennies de déploiements du temps de crise en l’absence d’opposition symétrique.

Il s’agit tout d’abord de prendre acte que le déterminant majeur de l’engagement décisif en premier est la capacité à détecter et poursuivre son adversaire de manière précise avant qu’il n’en fasse autant. Dit autrement : tout se joue en amont de l’engagement, la manœuvre de la force pour engager et la portée des armes intervenant en aval du processus d’éclairage tactique (scouting dans la terminologie anglo-saxonne). Ce constat, s’il peut paraître trivial, porte néanmoins des conséquences significatives en termes d’effort pour une force navale ou plus simplement pour un commandant isolé à la mer : dans le partage des eaux entre l’information et l’action, c’est l’information qui doit mobiliser les énergies, non seulement pour se prémunir d’une surprise, mais surtout pour être en mesure de porter un coup décisif en premier. Sur cet aspect, le développement des concepts d’Information Dominance13 et d’Information Warfare14 suggère que cet impératif est d’ores et déjà largement pris en compte dans les marines alliées.

Ensuite, vient la question de la manœuvre de la force, sur fond de dilemme entre, d’une part, la dispersion des forces pour maximiser l’aptitude à l’établissement de situation tactique et, d’autre part, la concentration des forces pour favoriser l’aptitude à la défense et au soutien mutuel au sein de la force navale. Jusqu’à présent, la projection de puissance occidentale sans entrave a favorisé des dispositifs navals peu contraints par ce dilemme. Or, cette période est révolue et il est désormais nécessaire de se réapproprier l’analyse comparative entre les forces en présence dans l’optique d’un engagement, pour en déduire à chaque fois un mode d’action adapté selon que l’on s’estime en supériorité ou en infériorité15. Dans ce domaine, les concepts « d’engagement collaboratif » et de « léthalité distribuée »16 développés outre-Atlantique depuis une quinzaine d’année, pour séduisants qu’ils soient, ne sauraient apporter une réponse toute faite au défi posé par le retour du combat naval, en particulier pour une marine de taille moyenne comme la marine nationale : l’habitus de la réflexion tactique face à un concurrent symétrique doit reprendre ses droits.

Vient ensuite la question de la décision d’engagement, particulièrement délicate dans un contexte de temps de crise – contexte qui pourrait perdurer encore longtemps – caractérisé par une gestion parfois complexe des règles opérationnelles d’engagement (ROE). Indépendamment des aspects d’état d’esprit que nous examinerons plus bas, l’enjeu est ici celui de la gestion du temps, tant il est vrai que le génie consistera alors, étant en mesure d’engager en premier, à savoir quand le faire17. Or, la tendance générale à la compression du temps de l’information dans les opérations depuis plusieurs décennies ne s’est pas nécessairement accompagnée d’une compression symétrique du temps de décision. Le retour du combat naval doit donc nous interroger sur ce point : sommes-nous capables de décider rapidement d’un engagement, en « eaux troubles », pour faire basculer la balance de notre côté face à un adversaire symétrique, surtout lorsque celui-ci dispose a priori d’armement antinavires plus véloces et d’une plus grande portée ? Cette interrogation est d’autant plus pertinente que la tactique de « début de guerre », c’est-à-dire au moment où l’écorce des ROE commence à craquer, est un cas particulièrement complexe : une fois les premiers coups partis, tout est plus simple… mais il y a alors fort à parier que le sort de la bataille sera déjà scellé. In fine, la décision d’engager étant prise, l’enjeu du temps revient alors par le double prisme de la rapidité de la transmission de l’ordre d’engagement et de la capacité à concentrer les arrivées dans le temps, pour maximiser le volet décisif de l’engagement. A la question de savoir quelle était la différence entre un bon et un mauvais leader, l’amiral Arleigh Burke répondait déjà en son temps : « environ dix secondes »…

En dernier lieu, c’est l’entraînement des forces aéronavales qui détermine en grande partie l’aptitude à l’engagement effectif en premier, pour deux raisons principales : d’une part, car l’entraînement permet d’arracher ce surcroît de performance qui fait la différence, et, d’autre part, car une force mal entraînée et dispersée sur un théâtre naval moderne court à l’ère du missile un fort risque d’engagement fratricide.

Etat d’esprit

C’est surtout en termes d’état d’esprit que le retour du combat naval et son corollaire de l’engagement effectif et décisif en premier doit interpeller. Car, outre l’absence de pratique récente de la guerre navale par les marines occidentales, c’est sans doute le pli mental du temps crise, que nous appellerons le « syndrome du premier coup », qui constitue le principal handicap : de longues décennies d’affrontement asymétrique et de « piqûres de moustiques »18 nous ont conforté dans la logique de répondre après avoir reçu le premier coup. Autrement dit, il s’agissait de détecter au plus tôt, mais pour engager au plus tard. Ce conditionnement, qui n’enlève rien à l’esprit combattif des équipages dès lors qu’il s’agit de réagir, est néanmoins inadapté au combat naval, qui exige de détecter au plus tôt, pour engager au plus tôt. Dans ce domaine, les ROE ne constituent pas un frein, mais doivent probablement être repensées et manœuvrées pour créer la liberté d’action nécessaire au combat naval. De la même manière, les critères de classification qui les accompagnent doivent être utilement calibrés pour permettre un engagement précoce lorsque cela est nécessaire. En tout état de cause, engager en premier ne signifie évidemment pas que l’on puisse s’affranchir des ROE.

Ces considérations renvoient à la recherche classique de l’équilibre entre les deux écueils de la surprise et de la méprise ; or, l’évolution du contexte de la conflictualité navale vers un plus grand durcissement devrait peut-être inciter à faire pencher le balancier vers l’évitement de la surprise, après avoir légitimement recherché à éviter prioritairement la méprise. Les récents cas d’engagements de bâtiments américains19, émiriens20 et saoudiens21 dans le détroit de Bab-El-Mandeb, dans un environnement côtier, à la frontière entre le combat naval et la lutte contre la menace asymétrique, donnent à réfléchir22. La réflexion est d’autant plus nécessaire que l’importance des charges mises en œuvre par les missiles ou les embarcations télécommandées utilisées par les rebelles houthis montrent que « prendre le premier coup » n’est pas une option viable, même pour un bâtiment de taille importante. S’ajoute enfin à cet aspect la question du pouvoir d’arrêt nécessaire à la destruction de tels vecteurs de surface lancés à grande vitesse et embarquant des charges importantes.

* * *

Le retour de la possibilité du combat naval est depuis quelques années sur toutes les lèvres. Lieu des démonstrations de puissance débridées, la scène maritime permet en effet d’observer le spectaculaire retour des uns et l’irrésistible montée en puissance des autres, avec à chaque fois une rhétorique qui suggère sans ambiguïtés la volonté de contrarier la liberté d’action des Occidentaux.

« Les rues de Leningrad m’ont appris une chose : si un combat est inévitable, il faut frapper en premier »23. Le maître du Kremlin en a fait une ligne de conduite stratégique, avec le succès que l’on sait en Crimée. Sur le plan stratégique, cette leçon n’a en réalité que peu de consistance, tant sont nombreux les contre-exemples d’attaques en premier qui causèrent la ruine de leurs promoteurs, qu’il s’agisse du Japon impérial à Pearl Harbor ou de l’Allemagne nazie en Union soviétique. En revanche, sur le strict plan de la tactique navale, cette nécessité de l’attaque en premier est un principe historique que l’actualité nous presse de réexaminer pour l’appliquer à nous-mêmes. Et ici, au-delà de l’indispensable effort à consentir en termes d’équipements et de pratique tactique, la principale bascule sera sans doute celle de l’état d’esprit.

Le plan Mercator24, qui fixe le cap de la marine nationale pour le monde qui vient, a fait très justement de la formule « une marine de combat » l’un de ses points cardinaux. Une marine de combat, certes. Y accoler l’adjectif « naval » doit désormais nous inciter à nous réapproprier les spécificités de cette conflictualité

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1 Dans ce domaine, parmi les publications récentes et facile d’accès, voir par exemple : MOTTE Martin, SOUTOU GeorgesHenri, LESPINOIS (de) Jérôme, ZAJEC Olivier, La mesure de la force – Traité de stratégie de l’Ecole de guerre, Tallandier, 2018, 415 p.

2 Le dernier auteur français d’envergure ayant traité spécifiquement de tactique navale est Gabriel Darrieus (1859 – 1931). Les auteurs plus récents, aussi brillants soient-ils (Castex, Barjot, Labouérie, Coutau-Bégarie…) tiennent avant tout des propos d’ordre stratégique.

3 HUGHES Wayne (capitaine de vaisseau) et GIRRIER Robert (contre-amiral), Fleet Tactics and Naval Operations, Third Edition, US Naval Institute Press, Annapolis, 2018, 370 p.

4 Par exemple : YAKOVLEFF Michel (général de corps d’armée), Tactique théorique, Paris, Economica, 2006.

5 Ce qui n’a pas toujours été le cas, et le sera vraisemblablement de moins en moins : au cours de l’histoire, les combats navals ont été de plus en plus destructeurs de matériels, pas d’hommes. La dronisation à l’œuvre accentuera cette tendance.

6 Une analyse étonnée a été de voir dans la mésaventure du croiseur argentin une rupture liée à l’emploi du sous-marin nucléaire d’attaque et dans celle du Sheffield une obsolescence des navires de surface face aux attaques aériennes.

7 Précisons ici pour éviter toute mauvaise interprétation que la tactique navale ne saurait toutefois se réduire au seul principe de l’offensive : les forces et les opérations défensives font partie, à juste titre, des plans opérationnels

8 HUGHES, op. cit., p. 30.

9 Ce point évoluera à partir de 1943 lorsque le pouvoir défensif des porte-avions américains sera devenu très nettement supérieur au pouvoir offensif de bombardiers japonais. D’où, notamment, le développement de la tactique des kamikazes par les Japonais. A titre d’illustration, en 1944, sur les 15 porte-avions sous les ordres de l’amiral Spruance, les deux tiers des avions sont dans des configurations de Combat Air Patrol à vocation défensive.

10 La dialectique des forces ne repose plus sur leur répartition géométrique mais sur leur capacité à créer du préavis de détection. De fait, la manœuvre des plateformes est donc moins centrale.

11 La portée d’une arme à prendre en compte est la portée « productive » ou « efficace ». Pour une force navale, la portée qui compte est celle à laquelle suffisamment d’armes peuvent être pointées pour frapper avec l’efficacité requise.

12 Sur ce point, Wayne P. Hughes considère d’ailleurs qu’envoyer un bâtiment cher et très évolué pour mener une action sous menace en zone littoral est une hérésie.

13 Voir par exemple le numéro de juillet 2015 de la revue Proceedings consacré à ce sujet.

14 DAHM Michael (commander, USN), “Information Warfare: Integrate to dominate”, Proceedings, Janvier 2017.

15 Schématiquement, à l’ère du missile, une force aux défenses intrinsèquement faibles aura intérêt à se disperser pour maximiser ses chances de détecter l’ennemi en premier et ainsi l’engager en premier, cette exigence étant alors vitale pour la force en infériorité qui n’a aucune marge de manœuvre pour encaisser les coups. Si cette même force ne peut espérer engager en premier, elle a alors plutôt intérêt à se masser pour se défendre. Enfin, si même le regroupement pour la défense n’est pas estimé efficace, cette force devra alors éviter toute attaque de l’ennemi, en se dispersant, dans une logique d’évasion et de survie, en cherchant lorsque cela est possible à éroder la force adverse.

16 ROWDEN Thomas (vice-amiral, USN), GUMATAOTAO Peter (contre-amiral, USN), et FANTA Peter (contre-amiral, USN), « Distributed Lethality », Proceedings, Janvier 2015.

17 Engager en premier ne veut pas nécessairement dire engager au plus tôt ou en limite de portée : selon le contexte, il tout à fait possible d’engager en premier en tirant à distance minimale.

18 Pour reprendre les mots de Gérard Chaliand évoquant les attentats terroristes comme prix dérisoire payé par l’Occident pour sa domination sans partage.

19 USS Mason, octobre 2016.

20 UAE Swift, octobre 2016.

21 Frégate Al-Madinah, janvier 2017.

22 Voir par exemple CORMAN François-Olivier (capitaine de corvette), « Comment préserver notre liberté d’action littorale ? », Revue Défense Nationale, n°805, décembre 2017.

23 Déclaration de Vladimir Poutine au forum de Valdai en 2015.

24 https://www.defense.gouv.fr/content/download/541495/…/PLAN-MERCATOR–.pdf

Cyprus, a complex of maritime disputes

By Admiral (ret’d) Pascal Ausseur

Director of the FMES Institute.

 

Click here to read the original (French) version of this article

 

Taking an interest in maritime events means taking an interest in events on land: what happens at sea is in fact directly linked to the situation on land and maritime disputes or even tensions are part of a given geopolitical and geo-economic situation. When we look at Cyprus, we are, in this respect, in a textbook case.

We are accustomed to describing the Mediterranean as the laboratory of globalization, a form of concentration that allows us to grasp the issues that determine the world and that could help us identify approaches that can be generalized to respond to them. But when we look at the Eastern Mediterranean, we are faced with a form of “concentrate of concentrate”.

Thus, speaking of the tensions in the Eastern Mediterranean, around Cyprus, is in a way describing the new world, as the stakes, developments and scenarios at work illustrate the major trends of our time.

 

The Eastern Mediterranean is a “small” geopolitical cauldron

It has always been sensitive: this region has, in history, always been complex and often tense. A triple interface zone between the West, the East and Africa, it has brought cultural and material enrichment to the countries that compose it, but also tensions and rivalries which, as in the rest of the Mediterranean, only diminish in the course of history when a tutelary power assures its hold (Phoenicians, Greeks, Romans, Ottomans, British, Americans).

It is also a privileged – vulnerable – transit route for world maritime traffic (25% of supplies) and in particular for European and French traffic (70%). The Suez Canal is such an obvious choice that it is only mentioned when it could be cut.

The last 20 years have seen a complete upheaval in the global geopolitical situation and thus in the Eastern Mediterranean.

At the beginning of the 2000s, at the turn of the century, we were in a rather peaceful phase under the tutelage of the United States, winners of the Cold War and promoters of the system which became known as “liberal market democracy” and which seemed set to expand. In the Eastern Mediterranean, only two nodes of tension remained.

The first one was (and unfortunately remains) the Israeli-Palestinian conflict that has been ongoing since 1948. Indeed, in Arab perception and representation, Israel is identified with a form of European colony, a Western outpost in the East and an intruder in a perpetual state of siege, like the Crusader kingdoms of the 12th and 13th centuries. This conflict, which has spread to Lebanon since 1975, is enmeshed in endless tensions that the regional (primarily Egypt) and global (especially the United States) powers are trying to control as much as possible. This does not prevent regular outbreaks of violence or war.

In 2000 the Oslo process establishing mutual recognition between the State of Israel and the Palestinian Authority, already weakened by the assassination of Yitzhak Rabin in 1995 and the attacks by Hamas and Islamic Jihad, was not yet totally neutralised by the second intifada launched in September of the same year.

The second point of tension was related to Greek-Turkish rivalries, distant heirs to the emancipation of Greece from the Ottoman Empire in 1821 and the reorganizations that followed the Second World War.

In the early 2000s, these tensions focused on the delimitation of maritime and air space in the Aegean Sea and the status of Cyprus. The island had been independent since 1960 and was based on a community organisation dividing roles between Greek Cypriots and Turkish Cypriots, according to the practice of the former British guardianship power. In 1974, while the colonels in power in Greece were considering the island’s incorporation, Turkey intervened militarily on the pretext of protecting the interests of the Turkish Cypriots. Operation Attila resulted in the occupation by the Turkish army of 38% of the island, the separation of the two communities and stabilisation guaranteed by a UN force. Turkey then no longer recognised the government of Cyprus, but is on the other hand the only state to recognise the government of Northern Cyprus (TRNC) since 1983.

At the beginning of the 21st century, the situation was rather calm: reunification seemed possible since all the problems were considered to be solved by the generalised convergence towards the Western model, which was materialised by the announced accession of these countries to the EU. The rejection in 2004 by the Greek Cypriots of the Annan reunification plan that preceded Cyprus’s accession to the EU shattered this project, making Turkey’s EU accession process and thus relations with this country even more complex.

Since then, this separation has turned into a real frozen conflict and has generated a de facto partition: Northern Cyprus is now de facto annexed by Turkey and reunification seems impossible.

Today we live in a different strategic environment that has changed the geopolitical environment of the Eastern Mediterranean. Two ruptures have changed the situation, one global, the other regional.

The first rupture is linked to the end – faster than expected – of the unipolarity of the world at the end of the Cold War. The catastrophic management by the United States of its victory is the cause. In place of the rather subtle approach of George Bush senior, which aimed at establishing a “new world order” based on law, multilateralism and the self-restriction of what had become the sole superpower, his successors and above all his son have substituted a policy marked by incoherence and brutality. Carried away by the hubris of a society that thought it was at the dawn of an American century, the United States failed to manage its hyperpower and plunged the region into chaos and the world into a rejection of a West perceived as partial and dysfunctional.

Two decades later, no one any longer believes in the “end of history” as described by Francis Fukuyama, in the global convergence towards a Western model, in the impartiality of the institutions founded after the Second World War and even in the principles of compromise and rejection of war that underlie them. It is a paradox that this questioned global governance is made even more necessary by the interpenetration of global issues (economy, environment, demography, health, security, etc.).

The successors of G. Bush junior, taking note, each in his own style, of the blow to American credibility as a stabilizing hegemon, have begun an at least partial disengagement from its world leadership, leaving the place to Russia and soon to China, as well as to the middle powers that are exploiting the margins of maneuver left by this new “power vacuum”. In the Middle East these countries are Iran, Saudi Arabia, Qatar, Egypt and Turkey.

The second rupture for this area is a consequence of the latter. It is linked to the progressive strategic emancipation of Turkey vis-à-vis the West organised by Recep Tayyip Erdogan. This posture is based on a doctrine that is both neo-Ottoman and Islamist and aims to place Turkey in a position of regional pivot in the new post-bipolar (i.e. post-Cold War) world. The Arab revolutions of 2011 have given it an acceleration: Turkey, with the financial contribution of Qatar, has supported Muslim brothers in Tunisia, Morocco and Egypt, armed Misrata’s militias in Libya and opposition forces in Syria (including Daesh) and has become involved in European Muslim communities. However, the results have not lived up to the hoped-for expectations, especially in Egypt where the counter-revolution and the seizure of power by Marshal Al-Sissi, supported by Saudi Arabia and the Emirates, have affirmed a strong regional counter-power.

This region is thus bathed in a new world, marked by major geopolitical reconfigurations, mainly linked to the loss of American pre-eminence and a disruptive Turkish policy.

In this very destructured framework, each state seeks to achieve its own objectives, without being hindered by alliances, blocked by the rule of law or inhibited in the use of force. The balance of power has now been consolidated along two main axes: on the one hand, Turkey and Qatar (Muslim Brotherhood) associated with Russia and Iran (anti-Western), and on the other hand Saudi Arabia, the United Arab Emirates and Egypt (Anti-Brotherhood) associated with the United States and Israel (Anti-Iran).

 

Can the oil windfall alleviate the situation?

The new technological advances allowing deep offshore drilling give this region the opportunity to benefit from exceptional energy and financial resources which, although they do not seem capable of upsetting world balances (1% of global potential), are sufficient to modify regional balances. Will this possibility favour the “appeasement by trade” so dear to Montesquieu and encourage these States to come to an agreement to take advantage of it?

The windfall is important: world gas consumption has been growing for 30 years and benefits from a more affordable production cost than petroleum while emitting less CO2. The East Mediterranean gas field is currently estimated at 3,500 billion m³, equivalent to Norwegian reserves, and could benefit Israel, the Palestinian Authority, Egypt, Lebanon, Cyprus and Turkey.

Besides the energy autonomy that this resource would bring to the neighbouring countries, the export customer is obvious: the European Union is a major consumer and wants to diversify its supply, which is currently 40% dependent on Russia. Finally, the concentration of fields allows synergies and leverage effects in terms of exploitation and export.

In a way, the pacifying effect has already been felt: the major companies in the extractive industries need and demand security that is both physical and economic, ensuring them a return on major investments. Numerous agreements have thus come into being: Egypt and Israel for the export of Israeli gas to its southern neighbour, Cyprus, Greece, Italy and Israel for the construction of the EastMed pipeline, and above all the creation of an East Mediterranean Gas Forum (EMGF) made up of Egypt, Cyprus, Israel, the Palestinian Authority, Jordan and Greece. Most of the Exclusive Economic Zones (EEZs) have been the subject of agreements, with the exception of the one between Lebanon and Israel and of course those concerning Turkey (Syria being a special case given the civil war).

On this last point, the opposite effect is observed. While Turkey objectively has an interest in being included in the regional agreements (it is already a gas hub between Russia, the Caucasus and Europe via TANAP and Turkish stream, and its very deteriorated economic situation would justify an agreement for the sharing of gas resources), Erdogan has integrated this issue into his regional geopolitics, made up of power relations, exacerbated nationalism, pawn taking and the uninhibited use of force. It is difficult at this stage to discern whether this policy is aimed at outright predation or at putting oneself in a position of strength to better negotiate economic sharing.

 

The law of the sea is only useful when one agrees to respect it.

After trade, the second most important tool for the regulation of force is the law. But, like any international law, the law of the sea requires states to adhere to it in order to recognise and apply it. In this area, the goodwill of states is essential and if the 1982 Montego Bay Convention has not been signed by Turkey, Israel and Syria, this would not prevent them from applying it.

Cyprus declared (unilaterally, like France in 1976) its EEZ in 2004, completed in 2014. Agreements have been concluded with Egypt in 2003, with Lebanon in 2007 (although they have not yet been ratified by Lebanon) and then with Israel in 2010. On May 7, 2019, Cyprus has submitted a map to the UN showing the delimitation of its EEZ for the northern and north-western part of the island, without having negotiated with Turkey but taking into account the existence of a continental shelf claimed by the latter in the west of the island.

In addition, it has granted authorisations for prospection within this EEZ, but avoiding two disputed areas: off the TRNC and on the continental shelf.

Turkey does not recognise the Republic of Cyprus and therefore considers this EEZ to be illegitimate. It has not signed the Law of the Sea Convention but claims for its part an EEZ which commits the continental shelf to the Cypriot prospection zones.

On a more political level and detached from the Law of the Sea, Turkey considers that the authorisations for prospection granted by the Republic of Cyprus have been granted without taking into account the rights of the Turkish Cypriots in the TRNC and are therefore illegal and that it is its responsibility to ensure the defence of their interests. It therefore supports the TRNC’s demand for an extensive EEZ extending as far as the south of the island.

As a first step, Turkey wished to exert pressure on Cyprus by freezing all gas activities, in line with the jurisprudence that such activities can only take place after agreement between the parties.

After 2018, in reaction to the first Cypriot prospections, and in conjunction with a stronger assurance in the Syrian conflict (Battle of Afrin), Erdogan ordered its Navy to disturb or even obstruct the work carried out by the French company Total and the Italian company ENI in Southern Cyprus. Then, gradually, the Turkish prospection and drilling boats have, under good military guard and accompanied by martial speeches, begun their activities, first on the continental shelf in May 2019, then in the EEZ of the TRNC in June and finally in the middle of the Cypriot EEZ in October.

More recently, on November 27, 2019, Turkey and Libya signed a maritime delimitation agreement, in exchange for a security and military cooperation agreement signed on the same day. This agreement provides for the two countries to share their Exclusive Economic Zones (EEZs) and the reserves they contain, particularly in terms of hydrocarbons. The EEZs in question largely overlap with that of Greece, especially off the coast of Crete. On December 13, 2019, the European Union declared that the agreement violates the rights of third countries.

France’s protests, US warnings and EU sanctions have had no impact on a policy that favours geopolitical objectives that stray from the multilateral framework.

Turkey has the advantage in the balance of power: it is stronger than Cyprus, closer than France and more determined than the other actors. However, it is necessary not to give in to intimidation and fait accompli while identifying a path of de-escalation. This could be achieved through a combination of diplomatic (necessarily including Russia), military (to preserve our freedom of action) and economic (to ensure sufficient Turkish fallout) action.

 

Conclusion: an illustration of the new world

We are witnessing a paradigm shift in the Eastern Mediterranean.

The United States is no longer the sole master of the game and Russia is establishing itself as a judge of peace in the Middle East. For the time being, Russia is discreet on this subject, preserving its relationship with all the players (Gazprom and Rosneft are partners on all sides). However, the status quo is rather favourable to her.

Turkey is emancipating itself and no longer even pretends to play the game of multilateralism and the law of the sea, which it perceives as tools of an outdated Western domination.

The UN and the EU are showing their powerlessness to regulate these conflicts.

The United States seems to be satisfied with this new deregulated and multipolar world. It allows them to weigh in without restriction when they wish, without having to “carry” a system that is too heavy and that they feel is outdated. Secretary of State Pompeo is saying the same thing when he underlines the uselessness of international law in settling the Israeli-Palestinian conflict: “there will never be a legal solution to the conflict and the arguments about who is right or wrong under international law will not bring peace”.

Only Europe wishes to maintain the strength of multilateralism and international law. But today it is powerless, petrified by the world that is coming and without a conceptual tool to articulate the establishment of a power politics that is not to be intimidated and the promotion of a renewed multilateralism and international law that would be accepted by a world that is sustainably de-Westernised.

Chypre, un complexe de différends maritimes – par le VAE (2S) Pascal Ausseur

Par l’amiral (2s) Pascal Ausseur

Directeur général de l’Institut FMES.

 

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S’intéresser aux évènements maritimes, c’est s’intéresser aux évènements terrestres : ce qui se passe en mer est en effet directement lié à la situation à terre et les différends voire les tensions maritimes s’intègrent dans une situation géopolitique et géoéconomique donnée. Quand on s’intéresse à Chypre, on est, en la matière, dans un cas d’école.

Nous avons l’habitude de décrire la Méditerranée comme le laboratoire de la mondialisation, une forme de concentré qui nous permet d’appréhender les enjeux qui déterminent le monde et qui pourrait nous aider à identifier des pistes qu’il est possible de généraliser pour y répondre. Mais quand on s’intéresse à la Méditerranée orientale, on est face à une forme de « concentré de concentré ».

Ainsi, parler des tensions en Méditerranée orientale, autour de Chypre, c’est d’une certaine façon décrire le nouveau monde, tant les enjeux, les évolutions et les scénarios qui sont à l’œuvre illustrent les tendances lourdes de notre temps.

 

La Méditerranée orientale est un « petit » chaudron géopolitique

 

Elle a toujours été sensible : cette région a, dans l’Histoire, toujours été complexe et souvent tendue. Triple zone d’interface entre l’Occident, l’Orient et l’Afrique, elle a apporté aux pays qui la composent enrichissements culturel et matériel, mais également tensions et rivalités qui, comme sur le reste de la Méditerranée, ne s’atténuent au cours de l’Histoire que lorsqu’une puissance tutélaire assure son emprise (Phéniciens, Grecs, Romains, Ottomans, Britanniques, Américains).

Elle est également une route de transit – vulnérable – privilégiée du trafic maritime mondial (25% des approvisionnements) et en particulier européen et français (70%). Le canal de Suez est une telle évidence que l’on n’en parle que lorsqu’il pourrait être coupé.

Les 20 dernières années ont connu un bouleversement complet de la situation géopolitique mondiale et donc de la Méditerranée orientale.

Au début des années 2000, au tournant du siècle, nous étions dans une phase plutôt pacifiée sous la tutelle des Etats-Unis, vainqueurs de la guerre froide et promoteurs du système que l’on a appelé « la démocratie libérale de marché » et qui semblait devoir s’étendre. En Méditerranée orientale, seuls deux nœuds de tensions subsistaient.

Le premier était (et reste malheureusement) le conflit israélo palestinien qui perdure depuis 1948. En effet, dans la perception et la représentation arabes, Israël est identifié à une forme de colonie européenne, avant-poste occidental en Orient et intrus en perpétuel état de siège à l’image des royaumes croisés des XIIème et XIIIème siècles[1]. Ce conflit, qui s’est étendu au Liban depuis 1975, s’enkyste dans des tensions sans fin que tentent de contrôler autant que possible les puissances régionales (en premier lieu l’Egypte) et globales (en particulier les Etats-Unis). Cela n’empêche pas de régulières éruptions de violence ou de guerre.

En 2000 le processus d’Oslo établissant une reconnaissance mutuelle entre l’Etat d’Israël et l’Autorité Palestinienne, déjà fragilisé par l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 et les attentats du Hamas et du Jihad Islamique, n’était pas encore totalement neutralisé par la deuxième intifada lancée en septembre de la même année.

Le deuxième point de tension était lié aux rivalités gréco-turques, héritières lointaines de l’émancipation de la Grèce de la tutelle de l’Empire ottoman en 1821 et des réorganisations qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale.

Au début des années 2000, ces tensions se focalisaient sur les délimitations des espaces maritime et aérien en mer Egée et sur le statut de Chypre. L’île était indépendante depuis 1960 et fondée sur une organisation communautaire répartissant les rôles entre chypriotes grecs et turcs, selon l’usage de l’ancienne puissance tutélaire britannique. En 1974, alors que les colonels au pouvoir en Grèce envisagent un rattachement de l’île, la Turquie intervient militairement au prétexte de la protection des intérêts des chypriotes turcs. L’opération Attila aboutit à l’occupation par l’armée turque de 38% de l’île, à la séparation des deux communautés et à une stabilisation garantie par une force de l’ONU. La Turquie ne reconnaît alors plus le gouvernement de Chypre et est en revanche le seul Etat à reconnaître depuis 1983 le gouvernement de Chypre du Nord (RTCN).

Au début du XXIème siècle, la situation était plutôt apaisée : la réunification semblait possible puisque tous les problèmes étaient considérés comme résolus par la convergence généralisée vers le modèle occidental qui se concrétisait par une adhésion annoncée de ces pays à l’UE. Le rejet en 2004 par les chypriotes grecs du plan Annan de réunification qui précédait l’adhésion de Chypre à l’UE a fait voler en éclat ce projet, rendant encore plus complexe le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE et donc les relations avec ce pays.

Depuis lors, cette séparation s’est transformée en un véritable conflit gelé et a généré une partition de fait : Chypre du Nord est aujourd’hui de facto annexée par la Turquie et la réunification semble impossible.

Nous vivons aujourd’hui dans un environnement stratégique différent qui a bouleversé l’environnement géopolitique de la Méditerranée orientale. Deux ruptures ont changé la donne, l’une globale, l’autre régionale.

La première rupture est liée à la fin – plus rapide que prévue – de l’unipolarité du monde à l’issue de la guerre froide. La gestion catastrophique par les Etats-Unis de leur victoire en est la cause. A l’approche plutôt subtile de Georges Bush senior, visant à mettre en place un « new world order » bâti sur le droit, le multilatéralisme et l’auto-restriction de ce qui était devenu l’unique super puissance, ses successeurs et surtout son fils ont substitué une politique marquée par l’incohérence et la brutalité. Emportés par l’hubris d’une société qui se croyait à l’aube d’un siècle américain, les Etats-Unis n’ont pas su gérer leur hyperpuissance et ont précipité la région dans le chaos et le monde dans le rejet d’un Occident perçu comme partial et dysfonctionnant.

Une vingtaine d’années plus tard, plus personne ne croit à « la fin de l’histoire » décrite par Francis Fukuyama, à la convergence mondiale vers un modèle occidental, à l’impartialité des institutions fondées après la Deuxième Guerre mondiale et même aux principes de compromis et de rejet de la guerre qui les sous-tendent. Cette gouvernance mondiale remise en cause – c’est un paradoxe – est pourtant rendue encore plus nécessaire par l’interpénétration des enjeux globaux (économie, environnement, démographie, santé, sécurité, …).

 

Les successeurs de G. Bush junior, prenant acte chacun avec son style du coup porté à la crédibilité américaine en tant qu’hégémon stabilisateur, ont entamé un désengagement au moins partiel de son leadership mondial, laissant la place à la Russie et bientôt à la Chine, ainsi qu’aux puissances moyennes qui exploitent les marges de manœuvre laissées par ce nouveau « vide de puissance ». Au Moyen-Orient ces pays sont l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Egypte et la Turquie.

La deuxième rupture pour cette zone est la conséquence de ce dernier point. Elle est liée à la progressive émancipation stratégique de la Turquie vis-à-vis de l’Occident organisée par Recep Tayyip Erdogan. Cette posture s’appuie sur une doctrine à la fois néo-ottomane et islamiste et vise à placer la Turquie en situation de pivot régional dans le nouveau monde post-bipolaire (c’est-à-dire post-guerre froide). Les révolutions arabes de 2011 lui ont donné une accélération : la Turquie, avec l’apport financier du Qatar, a soutenu les frères musulmans en Tunisie, au Maroc et en Egypte, a armé les milices de Misrata en Libye et les forces d’opposition en Syrie (Daesh compris) et s’est impliquée dans les communautés musulmanes européennes. Les résultats n’ont cependant pas été à la hauteur des espérances, en particulier en Egypte où la contre-révolution et la prise du pouvoir du maréchal Al-Sissi, soutenues par l’Arabie Saoudite et les Emirats ont affirmé un contre-pouvoir régional solide.

Cette région baigne donc dans un nouveau monde, marqué par des reconfigurations géopolitiques majeures, liées pour l’essentiel à la perte de prééminence américaine et à une politique disruptive turque.

Dans ce cadre très déstructuré, chaque Etat cherche à réaliser ses objectifs propres, sans être freiné par les alliances, bloqué par les règles de droit ou inhibé dans l’emploi de la force. Les rapports de forces se sont consolidés aujourd’hui autour de deux grands axes : d’un côté, la Turquie et le Qatar (frères musulmans) associés à la Russie et à l’Iran (anti-occidentaux), de l’autre l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte (anti-fréristes) associés aux Etats-Unis et à Israël (anti-Iran).

 

La manne des hydrocarbures peut-elle apaiser la situation ?

 

Les nouvelles avancées technologiques permettant les forages profonds en haute mer donnent à cette région l’opportunité de bénéficier de ressources énergétiques et financières exceptionnelles qui, si elles ne paraissent pas en mesure de bouleverser les équilibres mondiaux (1% du potentiel mondial), sont suffisantes pour modifier les équilibres régionaux. Cette possibilité va-t-elle favoriser le « doux commerce » cher à Montesquieu et inciter ces Etats à s’entendre pour en profiter ?

La manne est d’importance : la consommation mondiale de gaz est en croissance depuis 30 ans et bénéficie d’un coût de production plus abordable que le pétrole tout en émettant moins de CO2. Le gisement Est-méditerranéen est évalué aujourd’hui à 3500 milliards de m3, équivalent aux réserves norvégiennes, et pourrait profiter à Israël, l’Autorité palestinienne, l’Égypte, le Liban, Chypre et la Turquie.

Outre l’autonomie énergétique que cette ressource apporterait aux pays riverains, le client à l’exportation est tout trouvé : l’Union européenne est un important consommateur et souhaite diversifier son approvisionnement aujourd’hui dépendant pour 40% de la Russie. Enfin, la concentration des champs autorise des synergies et des effets levier en termes d’exploitation et d’exportation.

D’une certaine façon l’effet pacificateur s’est déjà fait sentir : les grandes compagnies des industries extractives ont besoin et exigent de la sécurité à la fois physique mais aussi économique leur assurant un retour sur des investissements importants. De nombreux accords ont ainsi vu le jour : Egypte et Israël pour l’exportation du gaz israélien vers son voisin du sud, Chypre, Grèce, Italie et Israël pour la construction du pipeline EastMed, et surtout la création d’un Forum Est-méditerranéen du gaz (EMGF) constitué par l’Egypte, Chypre, Israël, l’Autorité palestinienne, la Jordanie et la Grèce. La plupart des zones économiques exclusives (ZEE) ont fait l’objet d’accords, sauf celle entre le Liban et Israël et bien sûr celles concernant la Turquie (la Syrie étant un cas particulier compte tenu de la guerre civile).

Car sur ce dernier point c’est l’effet inverse qui est observé. Alors que la Turquie a objectivement un intérêt à être incluse dans les accords régionaux (elle est déjà un hub gazier entre la Russie, le Caucase et l’Europe via TANAP et Turkish stream, et sa situation économique très dégradée justifierait un accord pour le partage des ressources gazières), Erdogan a intégré ce dossier dans sa géopolitique régionale, faite de rapports de force, de nationalisme exacerbé, de prises de gage et d’emploi désinhibé de la force. Il est difficile à ce stade de discerner si cette politique vise à la prédation pure et simple ou à se placer en position de force pour mieux négocier le partage économique.

 

Le droit de la mer ne sert que lorsqu’on accepte de le respecter

 

Après le commerce, le deuxième outil de régulation de la force est le droit. Mais, comme tout droit international, le droit de la mer, sous-tend une adhésion des Etats pour le reconnaître et l’appliquer. Dans ce domaine, la bonne volonté des Etats est essentielle et si la convention de Montego Bay de 1982 n’a pas été signée par la Turquie, Israël et la Syrie, cela ne les empêcherait pas de l’appliquer.

Chypre a déclaré (de façon unilatérale, comme la France en 1976) sa ZEE en 2004 complétée en 2014. Des accords ont été conclus avec l’Egypte en 2003, avec le Liban en 2007 (ils ne sont cependant pas encore ratifiés par le Liban) puis avec Israël en 2010. Chypre a déposé à l’ONU le 7 mai 2019 une carte sur laquelle est portée la délimitation de sa ZEE pour la partie Nord et Nord-Ouest de l’île, sans avoir négocié avec la Turquie mais en tenant compte de l’existence d’un plateau continental revendiqué par cette dernière à l’Ouest de l’île.

Elle a de plus attribué des autorisations de prospection au sein de cette ZEE, mais en évitant deux zones litigieuses : au large de la RTCN et sur le plateau continental.

La Turquie ne reconnaît pas la république de Chypre et considère donc cette ZEE comme illégitime. Elle n’a pas signé la convention du droit de la mer mais revendique pour sa part une ZEE qui engage le plateau continental jusqu’aux zones de prospection chypriotes.

Dans un registre plus politique et détaché du droit de la mer, la Turquie considère que les autorisations de prospection accordées par la République de Chypre l’ont été sans tenir compte des droits des Chypriotes turcs de la RTCN et que par voie de conséquence elles sont illégales et qu’il lui revient d’assurer la défense de leurs intérêts. Elle soutient donc la demande de la RTCN de disposer d’une ZEE extensive engageant jusqu’au sud de l’île.

Dans un premier temps la Turquie a souhaité exercer des pressions sur Chypre en gelant toutes les activités gazières, conformément à la jurisprudence qui veut que celles-ci ne peuvent s’effectuer qu’après accord entre les parties.

Après 2018, en réaction aux premières prospections chypriotes, et en conjonction avec une assurance plus forte dans le conflit syrien (bataille d’Afrin), Erdogan a ordonné à sa Marine de perturber voire de s’opposer aux travaux menés par les entreprises française Total et italienne ENI au Sud de Chypre. Puis, progressivement les bateaux de prospection et de forage turcs ont, sous bonne garde militaire et accompagnés de discours martiaux, entamé leurs activités, d’abord sur le plateau continental en mai 2019, puis dans la ZEE de la RTCN en juin et enfin au milieu de la ZEE chypriote en octobre.

 

Plus récemment, le 27 novembre 2019, la Turquie et la Libye ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour. Cet accord prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, en particulier au large de la Crète. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers.

Les protestations de la France, les avertissements des Etats-Unis et les sanctions de l’UE n’ont pas eu d’impact sur une politique qui privilégie des objectifs géopolitiques qui s’éloignent du cadre multilatéral.

La Turquie a l’avantage dans le rapport de force : elle est plus forte que Chypre, plus proche que la France et plus déterminée que les autres acteurs. Il est cependant nécessaire de ne pas céder à l’intimidation et au fait accompli tout en identifiant une voie de désescalade. Celle-ci pourrait être obtenue par la conjonction d’actions diplomatiques (comprenant nécessairement la Russie), militaires (pour préserver notre liberté d’action) et économiques (pour assurer une retombée turque suffisante).

 

Conclusion : une illustration du nouveau monde

 

Nous assistons en Méditerranée orientale à un changement de paradigme.

Les Etats-Unis ne sont plus les seuls maîtres du jeu et la Russie s’instaure en juge de paix au Proche et au Moyen-Orient. Elle est pour l’instant discrète sur ce sujet, ménageant ses liens avec tous les acteurs (Gazprom et Rosneft sont partenaires de tous les camps). Le statu quo lui est cependant plutôt favorable.

La Turquie s’émancipe et ne fait même plus semblant de jouer le jeu du multilatéralisme et du droit de la mer qu’elle perçoit comme des outils d’une domination occidentale dépassée.

L’ONU et l’UE montrent leur impuissance à réguler ces conflits.

Les Etats-Unis semblent se satisfaire de ce nouveau monde dérégulé et multipolaire. Il leur permet de peser sans restriction lorsqu’ils le souhaitent, sans avoir à « porter » un système trop lourd et qu’ils pressentent dépassé. Le secrétaire d’Etat Pompéo ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne l’inutilité du droit international pour régler le conflit israélo-palestinien : « il n’y aura jamais de solution juridique au conflit et les arguments sur le fait de savoir qui a tort ou raison au regard du droit international n’apporteront pas la paix ».

 

Seule l’Europe souhaite faire perdurer la force du multilatéralisme et du droit international. Mais elle est aujourd’hui impuissante, pétrifiée par le monde qui vient et sans outil conceptuel pour articuler la mise en place d’une politique de puissance apte à ne pas se laisser intimider et la promotion d’un multilatéralisme et d’un droit international rénovés qui seraient acceptés par un monde durablement désoccidentalisé.

 

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[1] DABILA Antony, Israël face à la recomposition stratégique du Moyen-Orient, Géostratégique, septembre 2019, 120.