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Le conflit chypriote, facteur d’instabilité en Méditerranée orientale – par Ana POUVREAU

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Des troupes de l’ONU sur la « ligne verte”, à Nicosie, en août 1996.
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De par sa position géographique au croisement de blocs civilisationnels différents et d’alliances stratégiques antagonistes, Chypre se trouve au cœur des enjeux de puissance apparus dans le bassin méditerranéen depuis la fin de la seconde guerre mondiale. A l’époque de la guerre froide, Moscou tenta inlassablement de contrôler cette ancienne colonie britannique en cherchant à l’attirer dans le camp des non-alignés. Après la chute du mur de Berlin, le déclenchement des deux guerres du golfe en 1990 et en 2003, la survenue des printemps arabes à partir de 2011, les conflits en Libye et en Syrie, contribuèrent à mettre en lumière l’importance stratégique de Chypre située à la charnière entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Cependant, depuis l’intervention militaire de la Turquie dans le cadre de l’opération « Attila » en 1974, la scission du pays en deux entités distinctes demeure un facteur d’instabilité régionale. En dépit de l’entrée de la République de Chypre dans l’Union européenne en 2004 et du soutien de la communauté internationale, force est de constater que les efforts en faveur de la réunification de l’île n’ont pas abouti. Avec la découverte d’immenses gisements de gaz naturel au sud des côtes chypriotes mais aussi en raison de crispations liées aux ressources aquifères, les tensions entre les parties se sont envenimées et le spectre d’une partition définitive se profile désormais.

  • Un conflit gelé

Les échecs répétés de la communauté internationale à faire accepter un régime politique fondé sur le partage du pouvoir entre Chypriotes grecs et turcs depuis l’indépendance de l’île en août 1960, font redouter le scénario d’une partition.

Entre 1960 et 1974, un tel régime a existé sous le contrôle de ses trois puissances tutélaires : la Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie. Bien qu’attribuant aux Chypriotes turcs une place, dans les institutions, supérieure à celle que leur conférait en principe leur représentation dans la population (18%), il n’a cependant pas résisté aux tensions entre les communautés. En effet, pour rappel, en 1974, un coup d’Etat a été mené sous la houlette de la junte militaire au pouvoir en Grèce et des partisans chypriotes grecs de l’union avec la Grèce (Enosis), pour renverser l’Archevêque Makarios, le Président de la république démocratiquement élu, mais soupçonné par les Etats-Unis de sympathies communistes. La Turquie lança alors l’opération Attila (20 juillet 1974). L’occupation par l’armée turque de 37% de l’île, provoqua un exode des Chypriotes grecs vers le Sud et un douloureux échange de populations entre le Nord et le Sud.

La scission du pays est effective et perdure, pour l’heure, en dépit d’un assouplissement concernant les déplacements entre le Nord et le Sud en 2003. En 2019, le pays reste toujours divisé par une ligne de démarcation de 180 kilomètres dite « Ligne verte » sous la surveillance de la Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix à Chypre (UNFICYP) forte de 1004 personnels[1].  

Au Sud, sur un territoire de 5995 km², la République de Chypre, où 200 000 réfugiés chypriotes grecs ont trouvé refuge en 1974, est membre de l’Union européenne depuis 2004. Cependant, elle n’est toujours pas reconnue par la Turquie comme un Etat souverain. Par ailleurs, la Turquie persiste dans son refus d’ouvrir ses ports et ses aéroports aux navires et aux avions chypriotes, comme elle s’y était pourtant engagée lors de l’ouverture des pourparlers avec l’UE en 2005, d’où le gel partiel des négociations d’adhésion à partir de 2006.

Au Nord, dans la partie sous occupation turque depuis 1974, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) ou Kuzey Kıbrıs Türk Cumhuriyeti (KKTC) (3355 km²) a été créée en 1983 en remplacement de l’Etat turc fédéré de Chypre (Kıbrıs Türk Federe Devleti), qui avait été proclamé en 1975 par le leader des Chypriotes turcs, Rauf Denktash. La RTCN est reconnue par la seule Turquie. Y vit une communauté de chypriotes turcs, présents sur l’île depuis le seizième siècle et dont une grande partie est originaire de la partie sud (42 000 personnes). A ceux-ci sont venus s’ajouter 250 000 colons anatoliens, dont l’implantation a été favorisée par la Turquie. Enfin, en 2019, quelque 35 000 soldats turcs y sont toujours stationnés en permanence.

  • Les espoirs déçus d’une réunification

En vue de régler définitivement la question lancinante de la scission, en 2004, peu avant l’entrée de la République de Chypre dans l’UE, le Plan Annan avait remis à l’ordre du jour le régime politique en vigueur de 1960 à 1974. Il s’agissait d’un « projet confédéral composé de deux Etats Constitutifs disposant chacun d’un territoire » avec « des droits et une représentation supérieurs pour les Chypriotes turcs au pourcentage que ceux-ci représentent dans l’ensemble de la société insulaire »[2]. Mais de nombreuses pierres d’achoppement, dont les compensations dans les cas de spoliation, l’ont empêché d’aboutir. Soumis à deux référendums séparés au Sud et au Nord, dans la RTCN, le projet a remporté le vote de la communauté chypriote turque, tandis qu’il a été majoritairement rejeté par les Chypriotes grecs.

Dans ce contexte géopolitique particulier et en dépit d’obstacles considérables portant essentiellement sur les compensations financières concernant les propriétés spoliées des Chypriotes grecs, chassés de la partie Nord par l’avancée de l’armée turque en 1974, les négociations reprirent à partir de 2015 entre les parties Sud et Nord, notamment avec le soutien des Etats-Unis, de l’UE et des Nations-unies, relançant ainsi les espoirs déçus d’une réunification.

Cependant, lors des pourparlers de paix sur Chypre à Crans-Montana (Suisse) en juillet 2017, il s’est avéré que ce processus avait une fois de plus fait long feu, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Çavusoǧlu, déclarant que le retrait des troupes turques du nord de Chypre, condition posée par la République de Chypre pour le retour de la paix, n’était qu’« un rêve » irréalisable entretenu par les  Chypriotes grecs »[3]. En comparaison avec 2004, actuellement, c’est au Nord que l’hostilité à l’idée de réunification a tendance à se développer, les nationalistes et les conservateurs y ayant remporté les élections législatives de janvier 2018. Au Sud, le président Nicos Anastasiades se dit toujours favorable à une réunification.

  • Le durcissement des positions

Les crispations s’accentuent au sein des deux parties. L’insistance de la Turquie à percevoir une indemnisation de plusieurs milliards de dollars pour les progrès que celle-ci juge avoir apportés par le biais de l’occupation militaire à la partie Nord du pays a contribué à grever les espoirs d’une réunification. La Turquie semble déterminée à renforcer la dépendance de la RTCN. Cette entité dépend en effet d’Ankara pour sa survie économique (1 milliard de dollars versés annuellement) et ressemble de plus en plus à un morceau de la Turquie continentale. A titre d’exemple, la livre turque y est toujours en vigueur, tandis que la partie Sud est entrée dans la zone euro en 2008.

La RTCN étant considérée par l’ensemble de la communauté internationale – à l’exception de la Turquie – comme étant sous occupation militaire turque, les visiteurs, bien qu’autorisés à se déplacer librement entre les deux parties depuis 2003, n’y jouissent pas de la protection consulaire des Etats dont ils sont les ressortissants. L’aéroport d’Ercan, construit par la Turquie dans la partie Nord, n’est pas reconnu par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI).

Dans ces conditions de retranchement de part et d’autre de la Ligne verte (Nicosie étant la dernière capitale divisée au monde), la partition définitive du pays est latente, certains Chypriotes grecs évoquant même la construction d’un nouveau « Mur de Berlin ». A ce propos, il est utile de rappeler que, marquée par sa propre expérience de la scission communautaire, au sein de l’Union européenne, la République de Chypre n’a jamais reconnu l’indépendance du Kosovo proclamée en 2008. En ce qui concerne les forces d’occupation turques stationnées en RTCN, le projet d’installation d’une base navale turque à Famagouste (Ammóchostos en grec/ Gazimağusa en turc) semble aller dans le sens d’une séparation définitive[4].

Des différends sur l’approvisionnement de l’île en eau ont encore complexifié la donne. Dans un contexte de pénurie des ressources aquifères sur l’île, le projet turc Northern Cyprus Water Supply Project d’acheminement de l’eau par aqueduc sous-marin, à partir de la ville de Mersin sur la côte méditerranéenne de la Turquie, afin d’approvisionner la partie Nord[5] , vise à montrer l’attachement viscéral de la RTCN à la Mère-Patrie turque. L’ouvrage de 80 km de long a été achevé en septembre 2015, acheminant l’eau turque du barrage d’Alaköprü en Turquie vers le barrage de Geçitköy dans le nord de Chypre près de Kyrenia. Le projet de 500 millions d’euros, devrait permettre le transfert de 75 millions de mètres cubes d’eau par an. Par contraste, dans la partie Sud, les niveaux d’eau dans les réservoirs sont de plus en plus bas année après année en raison de périodes de sécheresse récurrentes. Avec ses quatre unités de désalinisation de l’eau de mer, celle-ci peine à subvenir aux besoins en eau de sa population. Cette situation est accentuée par des taux d’affluence touristiques croissants avec près de 4 millions de visiteurs sur l’île en 2018[6].

Enfin, à la suite de la découverte d’immenses gisements de gaz au large de Chypre, à savoir, en 2011, celle du gisement Aphrodite puis, en 2018, celle du réservoir Calypso, les explorations gazières menées dans sa Zone économique exclusive (ZEE) par la République de Chypre ont ravivé les tensions avec Ankara, qui réclame leur suspension dans l’attente d’une solution à la division de l’île[7]. Les menaces de la Turquie à l’encontre de sociétés étrangères de forage et le blocage par la marine turque d’un navire affrété par une société italienne au large des côtes chypriotes en 2018, laissent augurer de nouvelles difficultés dans les relations entre les deux parties, mais également entre la Turquie et les pays européens, attendu que la réduction de la dépendance énergétique considérable de l’UE vis-à-vis de la Russie est en jeu.

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Dans ce contexte, on peut en déduire que, de l’évolution du conflit entre les communautés à Chypre, île dont la superficie (un peu plus de 9000 km2) dépasse seulement de peu celle de la Corse, va dépendre le développement de l’influence stratégique des grandes puissances en Méditerranée.

 

[1] UNFICYP  [https://peacekeeping.un.org/fr/mission/unficyp]
[2] François Dopffer : L’Imbroglio turc, Paris, Lignes de repères, 2008 et « Géopolitique de Chypre », Diploweb, 12 février 2009 [https://www.diploweb.com/Geopolitique-de-Chypre.html].
[3] Philip Chrysopoulos: “Turkey’s Foreign Minister: Removal of Turkish Troops From Cyprus ‘a Dream’ ”, The Greek Reporter, 30 juin, 2017.
[https://greece.greekreporter.com/2017/06/30/turkeys-foreign-minister-removal-of-turkish-troops-from-cyprus-a-dream/]
[4] Metin Gurcan : “Why Turkey wants a permanent naval base in Northern Cyprus”, Al-Monitor, 12 septembre 2018. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/09/turkey-why-ankara-wants-permanent-naval-base-in-cyprus.html#ixzz5kboIo0gS]
[5] Ömer Bilge : “No resolution in Cyprus water crisis”, Hürriyet Daily News, 15 février 2016.
[hurriyetdailynews.com
[6] « Nouveau record d’affluence touristique battu à Chypre en 2018 », Le Point, 17 janvier 2019.[https://www.lepoint.fr/economie/nouveau-record-d-affluence-touristique-battu-a-chypre-en-2018–17-01-2019-2286693_28.php]
[7] La production chypriote de gaz naturel devait être acheminée vers l’Egypte. Le gaz – sous forme de gaz naturel liquéfié – devait ensuite être réexporté vers l’Europe.

Libye : l’inquiétude de la communauté internationale

Ghassan Salamé et Jens Stoltenberg, le 13 mai au siège de l’OTAN.
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Depuis le lancement de l’opération du maréchal Haftar – chef de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) – sur Tripoli, la Libye s’enlise à nouveau dans la guerre. L’insécurité a engendré une aggravation de l’instabilité au sein du pays où sont déplorées de nombreuses pertes et le déplacement de milliers de Libyens. Le dossier libyen suscite l’inquiétude de la communauté internationale.

Le 13 mai, le Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne a adopté une déclaration concernant la situation en Libye : « L’offensive militaire lancée par l’ANL sur Tripoli et l’escalade qui s’en est suivie dans la capitale et aux alentours de celle-ci constituent une menace pour la paix et la sécurité internationales et compromettent encore davantage la stabilité de la Libye. Elles aggravent également le risque de menace terroriste dans tout le pays. L’UE réaffirme son attachement à la souveraineté, à l’indépendance, à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale de la Libye ». De fait, l’Union européenne exhorte les parties libyennes à mettre en place un cessez-le-feu et à coopérer avec les Nations unies.

La même journée, la Haute représentante de l’Union européenne, Federica Mogherini a rencontré le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj. Au nom de l’UE, la cheffe de la diplomatie européenne a exprimé la volonté d’un arrêt immédiat des activités militaires et a demandé une reprise du dialogue politique « dans l’intérêt de tous les Libyens ». L’UE soutient « sans réserve » les actions de Ghassan Salamé. En sus du domaine militaire, la situation humanitaire du pays inquiète. Federica Mogherini a donc souligné l’importance de « garantir l’accès à l’aide humanitaire, de protéger les civils (…) et de protéger et d’aider les migrants ». Face à la situation préoccupante du pays, l’UE dénonce la violation du droit international et considère que les attaques dont le pays est victime « peuvent être assimilées à des crimes de guerre ».

Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’OTAN, s’est également entretenu le 13 mai avec le Représentant spécial de l’ONU en Libye Ghassan Salamé, l’occasion de rappeler que l’OTAN à l’instar de l’UE, « soutient pleinement le travail des Nations unies en Libye » et de son Représentant spécial. L’OTAN affiche également la volonté d’aider davantage la Libye à se doter d’institutions efficaces. L’organisation exhorte « toutes les parties à mettre fin aux combats et à rejoindre le processus politique », conformément aux demandes exprimées par l’Organisation des Nations Unies.

Mardi 14 mai, l’Organisation des Nations unies a, à son tour, alerté sur l’insécurité en Libye. Face à la situation humanitaire se dégradant, des agences des Nations unies « ont fait part de leur préoccupation » concernant les migrants, les réfugiés et les personnes déplacées.

La communauté internationale est unanime : aucune solution militaire ne résoudra la crise libyenne. Seule une solution politique globale amorçant la tenue d’élections générales favorisera un retour au calme.

Au terme de plus de six semaines de combats, 450 personnes ont perdu la vie, 2 000 ont été blessées et 63 000 ont été déplacées. Cette offensive a accentué la rupture entre les deux parties libyennes.

 

29ème SMHES à Genève : au cœur du multilatéralisme et des institutions internationales

Les 17 et 18 avril, les 20 auditrices et auditeurs de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques (SMHES) se sont rendus à Genève pour leur 7ème séminaire basé sur les institutions internationales.

La première matinée s’est déroulée à l’Humanitarium du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Après une vidéo recensant les activités de l’organisation internationale, Pascal Daudin, ex-conseiller à la direction du droit international et des politiques humanitaires fraichement retraité, a fait le déplacement spécialement pour les auditeurs. Il a présenté les activités du CICR autour du thème « Les nouveaux défis de l’action humanitaire dans les zones à risques ». Cette conférence a été l’occasion d’apprendre les circonstances de la création du CICR, imaginé durant la bataille de Solferino par Henry Dunant. Possédant une identité duale – normative et opérationnelle – le CICR, qui est basé sur une action neutre, indépendante et impartiale, possède un budget de 2 milliards de dollars par an et bénéficie de 80 délégations à travers le monde. Pascal Daudin a évoqué le déclin du multilatéralisme dans un contexte géopolitique mondial où le souverainisme est exacerbé. Ce phénomène rend difficile l’intervention dans certains Etats qui y voient une ingérence. Ce climat questionne sur le devenir du CICR et plus globalement de l’action humanitaire, notamment avec l’émergence des nouvelles technologies.

A l’Humanitarium du CICR.

A l’issue de cette conférence, Brian McQuinn, chercheur diplômé de l’université d’Oxford a donné une analyse des groupes armés non étatiques. Spécialiste de la Libye, il travaille avec plus de 100 groupes armés à travers le monde.

La matinée s’est poursuivie à la villa des Ormeaux où travaillent les deux ambassadeurs français auprès des organisations internationales : Yann Hwang et François Rivasseau. Yann Hwang est le représentant de la France auprès de la Conférence du désarmement à Genève tandis que François Rivasseau est le représentant permanent de la France auprès de l’Office des Nations unies à Genève et des organisations internationales en Suisse.

Après un déjeuner dans le jardin de la villa permettant une splendide vue sur la ville de Genève où les auditeurs ont pu tour à tour discuter avec M. l’ambassadeur Yann Hwang, la diplomate égyptienne Heidi Serry a évoqué l’amitié franco-égyptienne, la coopération euroméditerranéenne et les défis auxquels Le Caire est confronté, notamment le terrorisme ou les migrations illégales. Ces thèmes font partie des priorités de l’Egypte depuis février, date qui marque le début de sa présidence de l’Union africaine.

L’ambassadeur Hwang, en poste depuis septembre 2018 à Genève, a expliqué la notion du désarmement aux auditeurs. Ce terme faisant référence à la contrainte de l’arme et de sa possession, il s’agit d’un droit à vocation universelle auquel tous les Etats sont supposés s’engager. Née après la Première guerre mondiale, cette idée a réémergé à l’issue de la Seconde guerre mondiale à Genève : la course aux armements doit être régulée par le droit. L’ambassadeur a donné un éclairage sur les Etats et leurs rapports à la notion de désarmement.

Les auditeurs en présence de l’ambassadeur Hwang

A l’issue de ses propos, les auditeurs se sont entretenus avec les conseillers de l’ambassadeur. Benjamin Weizs, son premier conseiller a dressé un tableau sur le métier de diplomate et a donné des éclairages sur l’immunité diplomatique. Les diplomates sont en effet les canaux de communication entre les Etats.

Le conseiller militaire de l’ambassadeur, le colonel Pascal Levant, a donné un discours franc sur la place qu’occupe la France dans le désarmement. Parce qu’elle fait la guerre, produit, utilise et vend des armes, Paris fait figure de « mauvaise élève ». Toutefois, la commission de désarmement a pour mission de défendre ses intérêts. Les auditeurs ont appris que la Conférence du désarmement à Genève repose sur le consensus. Or, cette notion est difficile à atteindre. On parle alors de blocage des institutions, notamment du fait des positions américaine et russe.

La fin de l’après-midi a été marquée par l’intervention de M. l’ambassadeur François Rivasseau, représentant permanent de la France auprès de l’ONU et des 37 organisations internationales à Genève. Ses missions à Genève sont duales. D’abord, il doit représenter la France à travers l’influence et la défense des intérêts français. D’autre part, il a pour mission d’œuvrer en faveur des droits de l’homme. A ce titre, les sujets humanitaires en lien avec le CICR, l’OIM, l’UNHCR sont nombreux, d’autant plus que les crises sont bloquées. Il est plus aisé pour les interlocuteurs de se rencontrer à Genève plutôt qu’à New York, siège de l’ONU. Dans la ville suisse, François Rivasseau a expliqué que le multilatéralisme se faisait « au jour le jour », le contexte étant moins « abrasif » qu’à New York.

Le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur, directeur de l’institut FMES et l’ambassadeur François Rivasseau

Ses propos ont laissé place à l’intervention de Cécile Mahé, déléguée permanente adjointe auprès Délégation permanente de la France auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’OMC est une organisation indépendante comptant 164 Etats membres, les derniers pays ayant adhéré étant le Libéria et le Yémen. L’Union européenne est en charge de négocier à la place de Paris. Quant à la France, elle « explique et écoute ». Avec un budget de 200 millions de francs suisses, l’OMC vit des contributions de ses membres. A ce titre, la France en est la 6ème contributrice en 2019. Cécile Mahé a donné une description complète et honnête des problèmes que traverse l’OMC notamment s’agissant des cycles de négociations qui sont longs et qui nécessitent un consensus.

Cette première journée s’est conclue par l’inauguration du « chalet de la paix » dans le jardin de la Villa des Ormeaux.

Jeudi 18 avril qui marque la deuxième journée de séminaire a été consacrée à l’Organisation des Nations unies (ONU) et à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Dans le bâtiment historique de l’ONU, inauguré à l’époque de la Société des Nations, Alexandre Carette, assistant presse a détaillé l’organisation, ses activités et les enjeux contemporains que pose le multilatéralisme. Tandis que l’ONU compte actuellement 193 Etats membres, pas moins de 10 000 réunions se tiennent chaque année dans l’enceinte du bâtiment. L’ONU est le symbole même du multilatéralisme, son idée de départ étant de construire un monde où les camps de concentration et la Seconde guerre mondiale ne devaient plus arriver. L’organisation officie à Genève, « capitale des droits de l’homme ». En effet, dans cette ville se trouvent les sièges du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, du Conseil des droits de l’homme ou encore des organes des traités des droits de l’homme.

La matinée s’est poursuivie au siège de l’Organisation mondiale du commerce avec l’intervention de Pierre Latrille, conseiller, division de l’examen des politiques commerciales. Ses propos ont complété ceux de Cécile Mahé la veille et ont donné un éclairage sur la stratégie de l’OMC.

Après un déjeuner dans la cafétéria de l’ONU, les auditeurs de la 29ème session SMHES ont assisté à la conférence de Luc Brandt, conseiller spécial au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Une vidéo a présenté l’action de l’organisation. Luc Brandt a détaillé les caractéristiques des réfugiés et leur parcours pour accéder à l’asile. Il a toutefois expliqué que le système d’asile est actuellement en crise alors que le monde compte environ 25 millions de réfugiés – la plupart originaires du Soudan du Sud, d’Afghanistan et de Syrie. Avec un budget annuel total de 7 milliards de dollars, le UNHCR est également en charge de l’installation de ces migrants, conformément aux demandes des pays d’accueil. Les Etats-Unis figurent à la première place des donateurs tandis que la France est à la 14ème position.

 

Le séminaire international s’est achevé avec Azzouz Samri, chef de la division des organes directeurs et conseiller régional pour l’Afrique par intérim qui a décrit les activités de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Après un bref historique de l’OIM, Azzouz Samri a décrit le profil des migrants avec des chiffres et a donné l’étendue des missions de l’OIM. L’OIM agit afin relever les défis que pose la gestion des flux migratoires, entend favoriser la compréhension des questions de migration, promeut le développement économique et social à travers les migrations et œuvre au respect de la dignité humaine et au bienêtre des migrants. Son champ d’action est étendu et concerne le développement humain, la santé, le rapatriement et la consolidation de la paix.

Au cœur de « Genève internationale », les auditeurs ont reçu un message fort sur le multilatéralisme. Motivé par un idéal de paix, le multilatéralisme est indispensable au maintien de la paix et à la garantie des droits de l’homme. Toutefois, les interlocuteurs rencontrés ont souligné la difficulté que connait actuellement cette notion et les enjeux auxquels elle est confrontée.

 

Un nouveau revirement dans le plan de « paix » pour résoudre le conflit israélo-palestinien par l’administration Trump


Le Président des Etats-Unis, Donald Trump (à gauche), rencontre le Premier ministre Israélien, Benyamin Netanyahou, à New-York le 18 septembre 2017. Tous droits réservés.

Le conflit israélo-palestinien sévit depuis plus de 70 ans. Le plan de « paix » de l’administration Trump s’inscrit dans une longue lignée de consortium d’idées pour résoudre ce conflit.

Conformément à ses promesses de campagne, le Président Trump a assuré régler ce conflit. Selon les dernières informations, le plan prévu ne verra le jour qu’à la mi-juin, après de multiples repousses  en raison du contexte tendu. Encore faut-il que ce plan soit accepté par les parties concernées et plus majoritairement qu’il y ait un consensus international.

Historiquement, les tentatives de compromis et d’accords entre Israël et la Palestine sont nombreuses. La première d’entre elles concerne le plan Peel de 1937qui prévoyait un partage de la Palestine entre un Etat juif, un Etat arabe et un corridor contrôlé par les Britanniques. La proposition Peel a été mise en échec par le refus des pays arabes. Les accords d’Oslo entre Israël et l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) de 1993 avaient pour but de poser les premiers jalons d’une résolution du conflit. Cependant,  le processus s’est brusquement arrêté en 1995 après l’assassinat du Premier ministre israélien Itzhak Rabin. Depuis, les conflits s’enlisent et aucune solution ne semble frayer son chemin.

Depuis deux ans, l’administration Trump échafaude un plan présenté comme « l’affaire du siècle » censé résoudre le conflit israélo-palestinien. Toutefois, le plan ne cesse d’être modifié. En effet, en mars, le plan prévoyait la création d’une entité palestinienne souveraine, comprenant la bande de Gaza et une partie du Sinaï égyptien. Pourtant, en avril 2019, il est envisagé qu’il n’y ait plus d’entité palestinienne, mais des propositions « réalistes […] qui permettent aux gens de mieux vivre » selon le conseiller et gendre du Président Trump, Jared Kushner. Alors que ce texte devait être dévoilé après les élections législatives israéliennes du 9 avril 2019, la teneur du plan reste sous le sceau du secret.

Si le 45ème Président des Etats-Unis venait à proposer ce plan, il s’agirait d’un revirement sans précédent. Après avoir reconnu Jérusalem comme la capitale de l’Etat hébreu et avoir validé l’occupation du plateau du Golan, alors que le CSNU (Conseil de sécurité des Nations Unies) l’a qualifiée dans sa résolution 497 de « nulle et non avenue, et sans effet juridique international », il paraît logique de penser que Donald Trump veut en finir avec l’idée d’une solution à deux Etats.

De plus, le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo a déclaré samedi 13 avril sur CNN qu’« il y a eu beaucoup d’idées depuis quarante ans. Aucune n’a apporté la paix entre Israéliens et Palestiniens ». Il a ajouté « [l]a nôtre est de proposer une vision qui présente des idées nouvelles, différentes, uniques, qui tentent de reformuler et de remodeler ce qui est un problème insoluble ».

D’un côté le Premier ministre Israélien, Benyamin Netanyahou, proche de son homologue américain, refuse le retrait des colonies installées sur les territoires palestiniens et affirme que « si [le plan propose le retrait des colonies], alors Israël n’y souscrira pas ».

De l’autre côté, le Président de l’autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, refuse tout contact et rejette toutes les démarches de l’administration Trump depuis la reconnaissance de la souveraineté d’Israël sur Jérusalem. Le Premier ministre de l’Autorité palestinienne, Mohammad Shtayyeh dénonce pour sa part « un chantage financier » de la part des Etats-Unis, notamment après la réduction de plusieurs centaines de millions de dollars d’aides aux Palestiniens.

En Europe ce nouveau projet ne fait pas l’unanimité non plus. En effet, d’anciens ministres des Affaires étrangères, des Premiers ministres et deux anciens secrétaires généraux de l’OTAN ont signé un courrier envoyé à l’UE et à l’ensemble des gouvernements européens pour rejeter le plan de « paix ». Ils mettent en garde contre la création d’une entité palestinienne « dépourvue de souveraineté ». On peut y lire : « [i]l est temps que l’Europe maintienne ses paramètres de principe pour la paix en Israël-Palestine ».

Les signataires de cette lettre estiment donc qu’il serait préférable que l’Europe travaille aux côtés des Etats-Unis – dont l’implication historique en tant que médiateur au sein du conflit a récemment perdu sa neutralité affichée.

L’avenir du conflit israélo-palestinien, semble découler du plan de « paix » que les Etats-Unis proposeront à la mi-juin. En cas de refus d’une partie ou de l’autre, la situation restera bloquée une fois de plus.

En Centrafrique, l’ONU et l’UA se coordonnent pour la mise en œuvre de l’accord de paix de Khartoum.

 

Le Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux opérations de paix, Jean-Pierre Lacroix (à droite), et Smaïl Chergui, Commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine, lors d’une conférence de presse en février 2019. Tous droits réservés.

Dimanche 14 avril 2019, une délégation des Nations unies (ONU) et de l’Union africaine (UA) est arrivée à Bangui. Cette nouvelle visite dans la capitale centrafricaine a pour objectif la mise en œuvre de l’accord de paix de Khartoum, 8ème accord de paix conclu depuis le début de la crise en 2013, signé le 6 février 2019 entre le gouvernement centrafricain et 14 groupes armés.

Le Secrétaire général adjoint des Nations unies pour les opérations de paix, Jean-Pierre Lacroix, et Smaïl Chergui, le Commissaire à la paix et à la sécurité de l’UA, veulent renforcer et matérialiser l’accord politique pour la paix et la réconciliation alors que de nouvelles tensions se font ressentir.

En effet, le renversement d’Omar el-Béchir au Soudan fragilise l’accord de paix. Ce dirigeant, pourtant inculpé par la Cour pénale internationale, était en effet considéré comme « le garant moral » selon Abdoulaye Hissène, chef militaire du Front pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC). De plus, d’autres chefs de guerre estiment que le Président centrafricain Touadéra est en position de faiblesse. A ce titre, un responsable de l’ex-Seleka (coalition ethnique à coloration religieuse musulmane) considère que les groupes armés peuvent imposer ce qu’ils veulent.

La nécessité d’une mise en œuvre de l’accord de paix se fait donc sentir plus que jamais. Pour le Secrétaire général adjoint des Nations unies aux opérations de paix, il est temps de mobiliser tout le monde « pour avancer rapidement dans la mise en œuvre de l’Accord ».

Le Commissaire à la paix et à la sécurité rappelle que « le moment est venu de faire taire les armes ». Il a ajouté : « C’est l’un des objectifs de cette visite conjointe, à savoir rappeler aux uns et aux autres les responsabilités qui sont les leurs qui découlent de l’Accord de paix. Nous attendons que la paix, la stabilité, le dialogue se renforcent chaque jour ».

M. Lacroix dénonce lui aussi la violence, précisant que ceux qui y ont recours « mettent en péril l’Accord et la seule chance pour que la paix revienne en RCA ».

Selon la Mission des Nations unies en République centrafricaine (MINUSCA), le directeur Afrique de l’Union européenne, Koen Vervaeke a rejoint lundi 15 avril le Commissaire à la paix et à la sécurité de l’UA et le Secrétaire général adjoint des Nations unies pour les opérations de paix dans une mission tripartite UA-ONU-UE qui durera jusqu’au 18 avril.

Mercredi 17 avril, ces trois représentants s’entretiendront avec le Président, le gouvernement, ainsi que des représentants de partis politiques dans le cadre de la réunion du Groupe international de Soutien (GIS) à la RCA.

La commémoration du génocide arménien provoque la colère d’Ankara


Mémorial du génocide arménien à Erevan, avril 2015.
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Plus de cent ans après le génocide arménien de 1915, son souvenir et sa commémoration provoquent toujours une réaction exacerbée de la Turquie. Jeudi 11 avril, le décret n° 2019-291 a ainsi confirmé la volonté et la promesse de campagne du président Emmanuel Macron de consacrer la journée du 24 avril à la commémoration du génocide arménien. Une cérémonie sera organisée à Paris, une « cérémonie analogue » pouvant être organisée dans chaque département « à l’initiative du préfet ». La France, qui abrite la troisième communauté d’Arméniens, a reconnu publiquement le génocide arménien en 2001. La commémoration de cet événement marquant du XXème siècle s’inscrit donc dans une dimension mémorielle.

Après publication du décret, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a condamné cette commémoration du 24 avril et a déclaré : « L’attitude de la France, qui est loin d’être amicale, aura inévitablement un impact négatif sur ses relations avec la Turquie ». Les ministres turcs de la Défense et des Affaires étrangères se sont également entretenus par téléphone avec leurs homologues français.

Ankara a également critiqué l’adoption par la Chambre des députés italiens d’une motion appelant le gouvernement à « reconnaitre officiellement le génocide arménien et à lui donner une résonance internationale ». Les députés italiens ont approuvé cette motion par 382 voix et 43 abstentions. Le parlement italien avait déjà reconnu le génocide en 2000 mais cette démarche entend donner une reconnaissance plus officielle. Le ministre turc des Affaires étrangères a vivement blâmé cette volonté de reconnaissance : « Ce n’est pas surprenant que cette motion ait été rédigée par La Ligue, le parti dirigé par Matteo Salvini, qui est engagé dans une opération de sabotage des relations entre la Turquie et l’Italie ». Le président turc a quant à lui « fermement condamné la motion proposée par le Parlement italien sur les événements de 1915 ». Le président du Parlement turc Mustafa Sentop a également fustigé la décision italienne : « Cette décision, qui n’a aucune base juridique et qui ne s’appuie que sur des allégations sans fondements, qui est loin du sérieux que demande la fonction étatique, et dont le seul objectif est politicien, ne peut avoir autre conséquence que politiser l’Histoire ».

Les relations entre Turcs et Arméniens sont conflictuelles et remontent à l’époque de l’Empire ottoman, période durant laquelle la population arménienne faisait partie de l’empire. Après sa défaite contre l’empire russe en 1878, la « Sublime Porte » accuse les Arméniens d’avoir pactisé avec l’ennemi. S’en suivent des massacres qui ont causé la mort de 250 000 Arméniens. Quelques décennies plus tard, à l’issue de la révolution des Jeunes Turcs en 1908, basée sur le nationalisme turc et la xénophobie, des massacres sont de nouveau orchestrés à l’encontre de la population arménienne, « ennemie de l’intérieur ». Enfin, durant la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman s’est engagé aux côtés de l’Allemagne et a mis en œuvre dès 1915 une véritable politique de destruction à l’encontre des Arméniens qui a reposé sur la déportation et l’extermination. La date du 24 avril correspond ainsi à la rafle et la déportation de plus de 650 notables arméniens en 1915 de Constantinople vers l’est de l’empire.

Si la Turquie admet qu’un grand nombre d’Arméniens ont été tués par les Turcs, elle inscrit ces morts dans le cadre d’une guerre civile et a toujours contesté l’idée d’une volonté systématique d’exterminer les personnes d’origine arménienne. Pourtant, Erevan estime à 1,5 million le nombre d’Arméniens ayant perdu la vie entre 1915 et 1917. Ce génocide, que le pape François a qualifié de « premier génocide du XXème siècle » en 2015, a engendré la disparition des deux tiers de la population arménienne.

Des décennies après ces massacres, la question arménienne empoisonne les relations de la Turquie avec le reste des nations et fragilise son dossier d’adhésion à l’Union européenne. Dès 1965, des Etats ont commencé à reconnaitre ce génocide, à commencer par l’Uruguay. En 1985, l’Organisation des Nations unies adopte un rapport évoquant le génocide. Elle est suivie deux ans plus tard – date à laquelle la Turquie réclame son adhésion – par l’Union européenne.

Soudan : le président Omar el-Béchir destitué

Omar el-Bechir. Tous droits réservés.

Un mouvement populaire sans précédent secoue le Soudan, où la population réclame depuis quatre mois le départ du président Omar el-Béchir. Les protestations se sont intensifiées à partir du samedi 6 avril avec des manifestations de masse devant les bâtiments de l’armée pour réclamer le soutien des militaires dans la mobilisation contre le président. Finalement, jeudi 11 avril, les Soudanais ont appris par le biais de l’armée la destitution de leur président. En direct à la télévision nationale, le vice-président et ministre de la Défense, Awad Ahmed Ibn Awf a déclaré à la mi-journée : « J’annonce la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr de son chef ». Plusieurs cadres du régime ont également été destitués. Le militaire a par la même annoncé l’établissement d’un Conseil de transition militaire pour une période de deux ans. Par ailleurs, Khartoum est également soumise à l’état d’urgence pour trois mois, qui engendre la mise en place d’un couvre-feu et la fermeture des aéroports.

Dès le début de la journée du 11 avril, l’armée avait annoncé l’imminence d’un communiqué très important. Plusieurs médias avaient alors prédit le départ du président. Alors qu’au début de la journée les Soudanais ont célébré le potentiel départ d’Omar el-Béchir, la mainmise de l’armée et la tournure autoritaire que prend ce mouvement provoquent l’ire de la population et suscitent une nouvelle vague de tension dans le pays. Des milliers de personnes se sont rendus devant le siège du ministère de la Défense en signe de protestation. Ils réclament en effet que le pouvoir soit confié à un « gouvernement civil de transition représentant les forces de la révolution ».

Arrivé à la tête du Soudan à la faveur d’un coup d’Etat en 1989, Omar el-Béchir a pris le pouvoir avec l’aide des islamistes et a instauré dans le pays un régime islamo-militaire. Le chef d’Etat incarne est un personnage clivant et son pays connait des périodes d’isolement depuis les années 1990 en raison de sa proximité avec les milieux militants islamistes. Le président soudanais est aussi sous le coup de deux mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, l’un émis en mars 2009 et le second en juillet 2010. Il est en effet accusé de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité suite aux exactions commises au Darfour. De plus en plus contesté au sein de son pays, Omar el-Béchir s’est retrouvé isolé et a finalement été lâché par l’armée, ce qui a provoqué sa destitution.

S’agissant des puissances internationales, la chute du vieux président est une mauvaise nouvelle pour la Russie. Khartoum représente en effet l’une des portes d’entrée de Moscou en Afrique centrale. Pour son voisin tchadien, la perspective du départ d’Omar el-Béchir peut signifier un danger moindre concernant ses frontières orientales. Il est très probable que l’Egypte, qui considère historiquement le Soudan comme son pré-carré – le pays était d’ailleurs appelé « le Soudan anglo-égyptien » – s’implique dans la transition à venir. Il ne serait pas surprenant qu’Omar el-Béchir, actuellement détenu, s’exile en Egypte. Si l’Organisation des Nations unies ne s’est pas encore exprimée publiquement à ce sujet, les ambassadeurs américain, britannique et norvégien ont appelé à la mise en œuvre d’un « plan de transition politique crédible ». Quant au ministère des Affaires étrangères français, il s’est dit « attentif à l’évolution de la solution » et souhaite que « la voix du peuple soudanais soit entendue et que les évolutions en cours se fassent sans violence ».

L’insurrection populaire pacifique aura eu raison du président âgé de 75 ans. Cet événement fait écho à l’actualité algérienne. Depuis quatre mois, les Soudanais prônent un mouvement contestataire non-violent. Pourtant, au moins 49 personnes ont perdu la vie dans des violences liées aux manifestations depuis les premiers rassemblements en décembre.

Libye : les combats se poursuivent

Des membres de l’Armée nationale libyenne, le 7 avril.
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De combats violents secouent la Libye depuis le jeudi 4 avril. L’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal autoproclamé Khalifa Haftar s’oppose aux forces loyales au Gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par la communauté internationale et dirigé par Fayez al-Sarraj. Le maréchal Haftar, qui contrôle l’est du pays et une partie du sud a lancé un assaut sur l’ouest, en particulier sur la capitale Tripoli où siège le GNA.

Dans un discours diffusé samedi soir, Fayez al-Sarraj a mis en garde contre la perspective d’une « guerre sans gagnant ». Il a ajouté bénéficier du soutien de toutes les régions de Libye pour faire face à l’offensive de l’ANL. Dans un pays en proie au chaos depuis 2011, cette escalade de tensions a fait au moins 32 morts et 50 blessés depuis le 4 avril selon le ministère de la Santé du GNA. D’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, ces événements autour de la capitale libyenne ont déplacé plus de 2 800 personnes et empêchent l’aide humanitaire d’atteindre civils et blessés.

Face aux violences, la mission d’assistance de l’Organisation des Nations unies en Libye (MANUL) a appelé au calme et a décrété dimanche une « trêve humanitaire » de deux heures dans la banlieue sud de Tripoli pour permettre l’évacuation des blessés et des civils. Le 4 avril, dans une déclaration commune, la France, l’Italie, le Royaume et les Emirats arabes unis, « préoccupés par les affrontements se déroulant en Libye », ont exhorté, sans jamais dénoncé l’agresseur, « toutes les parties à apaiser immédiatement les tensions qui entravent les perspectives de médiation politique des Nations unies ». Au contraire, rompant avec sa ligne diplomatique, les Etats-Unis se sont opposés le 7 avril à « l’offensive militaire menée par les forces de Khalifa Haftar » et ont appelé à « l’arrêt immédiat de ces opérations » mettant en danger les civils et « compromettant les perspectives d’un avenir meilleur pour tous les Libyens ». Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a invité les dirigeants libyens et les partenaires internationaux à reprendre les « négociations politiques menées par le représentant spécial de l’ONU ».

Malgré les demandes pour mettre fin aux hostilités, l’ANL du maréchal Haftar poursuit son offensive en direction de Tripoli. La courte trêve s’est achevée pour laisser place, dans la nuit de samedi à dimanche 8 avril, à une frappe aérienne contre l’aéroport de Mitiga, le seul aéroport fonctionnel de la capitale.

Ce raid, qui n’a fait aucune victime, n’a pas été revendiqué pour l’heure. Toutefois, l’Organisation des Nations unies l’impute à Haftar. Ghassan Salamé, l’émissaire de l’ONU « condamne l’attaque aérienne perpétrée par un avion de l’ANL ». Quant au Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, il a fermement condamné l’escalade de la violence et a appelé, dimanche 8 avril, à un arrêt immédiat de l’assaut. Son porte-parole a déclaré : « Le Secrétaire général demande instamment que toutes les opérations militaires cessent immédiatement afin de désamorcer la situation et de prévenir un conflit de grande ampleur ». Pour Antonio Guterres, il n’existe en effet aucune solution militaire au conflit libyen.

A l’issue d’une réunion avec les ministres des Affaires étrangères de l’UE au Luxembourg, Federica Mogherini, la cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, a appelé « les dirigeants libyens et en particulier Haftar à mettre un terme aux activités militaires et à retourner à la table des négociations sous les auspices de l’ONU ».

Les deux hommes forts du pays se sont rencontrés à plusieurs reprises. En février aux Emirats arabes unis, soutien actif du camp de Tobrouk, al-Sarraj et Haftar s’étaient accordés pour organiser des élections avant la fin de l’année.

Cette escalade de violence survient alors qu’une conférence nationale, organisée sous l’égide de l’ONU était prévue le 14 avril dans le sud-ouest du pays. Cette réunion aurait permis de dresser une feuille de route. Alors que l’ONU a fait savoir le maintien de cette conférence, sauf cas de « circonstances majeures », elle a finalement fait savoir son annulation.

 

 

Au Mali, une paix qui se fait toujours attendre

Des soldats de la MINUSMA en patrouille à Kidal, le 23 juillet 2015. Tous droits réservés.

Au Mali, la situation dégénère. Après le massacre le 23 mars dernier à Ogossagou  ayant causé la mort d’au moins 157 villageois, l’Elysée a annoncé mardi 2 avril le décès de Marc Laycuras, médecin militaire français, lors d’une opération « de lutte contre les groupes armés terroristes ».

Déployé dans le cadre de l’opération Barkhane depuis le 12 février 2019 afin de soutenir le groupement tactique interarmes, le médecin capitaine Marc Laycuras est mort après l’explosion d’une mine au passage de son véhicule dans le centre du pays. Il est le 24ème militaire français ayant perdu la vie au Mali depuis 2013.

L’armée française était intervenue au Mali à la demande du gouvernement malien dans le cadre de l’opération Serval afin de contenir l’offensive djihadiste menaçant Bamako. En raison du caractère transfrontalier de la menace terroriste, Serval s’est achevée le 31 juillet 2014 pour laisser place à l’opération Barkhane, élargie aux pays de la bande sahélo-saharienne. Depuis plus d’un an et demi, les forces françaises mènent une série d’opérations militaires dans le nord-est du Mali et étendent leur action dans la zone frontalière avec le Burkina Faso.

En 2015, un accord de paix censé isoler les djihadistes et réconcilier les irrédentistes touaregs et le pouvoir central avait été conclu par le gouvernement malien. Pour autant, cet accord n’est toujours pas mis en œuvre et la situation s’enlise. De fait, des zones entières échappent au contrôle des forces maliennes, françaises et onusiennes. Le Mali connait une situation critique et les groupes terroristes se multiplient. Parmi eux, l’Etat islamique au Grand Sahara, la katiba Gourma et le groupe Ansar al-Islam.

A cette menace terroriste toujours présente s’ajoutent désormais les violences intercommunautaires. La situation au Mali suscite l’inquiétude de l’Organisation des Nations unies qui craint de nouveaux massacres. L’organisation a déployé les Casques bleus dans le centre du pays et le 3 avril, le Conseil de sécurité a encouragé Bamako à adopter une feuille de route révisée pour « parachever l’application de l’accord pour la paix et la réconciliation ». Sous la présidence du Représentant permanent de l’Allemagne, Christoph Heusgen, le Conseil de sécurité préconise l’adoption par les parties maliennes d’un calendrier « clair, réaliste et contraignant ». S’il reconnait certains progrès accomplis, notamment depuis l’investiture du président Keita en septembre 2018, l’organe de l’ONU déplore la non-application de plusieurs dispositions, en dépit de la résolution 2423 du 28 juin 2018 dans laquelle le Mali s’est engagé à mettre en œuvre la Feuille de route adoptée le 22 mars 2018. L’ONU craint que ces « délais prolongés sur le plan de l’application » engendrent un « vide politique et sécuritaire » et mettent en péril la sécurité du pays. Enfin, le Conseil prie le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, dans le cadre de ses rapports avec la MINUSMA (Mission multidimensionnelle des Nations unies pour la situation au Mali qui doit permettre l’application de l’accord de paix) d’intégrer dans son prochain rapport trimestriel des recommandations sur les mesures concrètes à adopter. Il préconise le renforcement de la MINUSMA afin qu’elle augmente son soutien à la mise en œuvre de l’accord de paix « sans pour autant mettre en péril la stabilité du Mali et de sa région ».

Selon le ministre de la Sécurité, Salif Traoré, 150 militaires maliens et étrangers et 440 civils ont été tués depuis trois mois. Face à l’instabilité grandissante, le président Ibrahim Boubacar Keita a annoncé des limogeages au sein de l’armée. Pour l’opposition, ces mesures ne sont pas suffisantes pour rétablir la sécurité dans le pays, et notamment au centre.

Raffermissement des relations Etats-Unis – Israël autour de la question du Golan

Plateau du Golan. Tous droits réservés.

Jeudi 21 mars, le président américain Donald Trump a tweeté : « Après 52 ans, il est temps pour les Etats-Unis de reconnaitre pleinement la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, qui est d’une importance stratégique et sécuritaire critique pour l’Etat d’Israël et la stabilité régionale ». Dans la foulée, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou a répondu : « Le Président Trump a fait l’histoire (…). Nous n’avons pas meilleur ami que lui ».

Une nouvelle fois, le président américain rompt avec la politique étrangère américaine au Moyen-Orient, faîtes d’équilibre malgré un soutien marqué vis-à-vis de son allié historique, Israël. En deux ans, Donald Trump a reconnu Jérusalem comme capitale du pays, a annoncé le retrait surprise des forces américaines de Syrie et dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien, rétablissant et renforçant les sanctions à l’égard de Téhéran.

La décision de reconnaitre l’annexion du Golan est en opposition avec la posture traditionnelle de Washington et de la communauté internationale. En 1967, lors de la guerre des Six Jours, Israël a conquis aux dépens de la Syrie une grande partie du plateau du Golan (1 200 km2) et l’a annexé en 1981. Cette région surplombant Israël, cette annexion était présentée comme une nécessité stratégique pour l’Etat hébreu. Aux arguments militaires s’ajoute également la question de la maitrise de l’eau. Le Golan fournit plus de 250 millions de m3 d’eau à Israël. Plus de 20 000 Israéliens vivent sur le plateau du Golan, côtoyant 17 000 Druzes.

La communauté internationale n’a jamais reconnu cette annexion qui viole les principes de l’Organisation des Nations-Unies. Dès 1967, la résolution 242 du Conseil de sécurité souligne « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre et la nécessité d’œuvrer pour une paix juste et durable permettant à chaque État de la région de vivre en sécurité ». La résolution 497, votée en 1981 considère quant à elle que « la décision prise par Israël d’imposer ses lois, sa juridiction et son administration dans le territoire syrien occupé des hauteurs du Golan est nulle et non avenue et sans effet juridique sur le plan international ».

La singularité de l’administration Trump en matière de politique étrangère suscite l’inquiétude. Léon Panetta, ancien chef du Pentagone, déplore l’annonce d’une décision « qui n’a pas été débattue avec nos partenaires internationaux et à l’ONU ». Quant à la Syrie, elle a exprimé sa colère et dénonce « le soutien aveugle des Etats-Unis à Israël ». Le gouvernement de Bachar al-Assad est rejoint par ses alliés, l’Iran et la Russie. A l’échelle internationale, de nombreux pays déplorent la décision américaine. Sans surprise, le président turc Recep Tayyip Erdogan condamne cette reconnaissance et a déclaré : « La malheureuse déclaration américaine au sujet du Golan a placé la région aux portes d’une nouvelle crise et tensions ». Il a ajouté : « nous ne permettrons en aucun cas la légitimation de l’occupation du Golan ». Quant à la France, le ministère des Affaires étrangères déclare : « La reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan, territoire occupé, serait contraire au droit international, en particulier l’obligation pour les Etats de ne pas reconnaître une situation illégale ». L’Union européenne partage le même point de vue.

Ce soutien à l’Etat d’Israël intervient alors que le Premier ministre est entré en campagne pour les élections. De plus, le message du président Trump s’est fait au moment où son chef de la diplomatie Mike Pompeo, se trouvait à Jérusalem.

Les relations entre les deux pays se renforcent davantage après cette annonce. Après la visite du secrétaire d’Etat Pompeo, Benjamin Netanyahou se rendra à Washington. L’administration de Donald Trump prévoit également, à l’issue des élections israéliennes, de présenter un plan de paix pour le Moyen-Orient. Pour autant, cette décision remet en cause l’avenir de la Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement, dont le mandat court jusqu’au 30 juin 2019.