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Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

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Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

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En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

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Un accord russo-turc pour la Syrie, les cartes au Moyen-Orient rebattues

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A l’issue d’un accord avec la Russie le mardi 22 octobre 2019 à Sotchi, la Turquie a annoncé la fin de son offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie. Lancée le 9 octobre sous le nom de « Source de paix », l’opération menée par Ankara visait la milice kurde syrienne de l’YPG (Unités de protection du peuple) qu’elle considère comme une branche terroriste reliée au mouvement indépendantiste kurde de Turquie, le PKK. Cette milice avait pourtant activement contribué à la lutte contre l’organisation Etat islamique dans le cadre de la coalition internationale menée par les Etats-Unis. Le retrait annoncé des forces américaines de la région a permis à la Turquie de mener cette action unilatérale répondant à un double intérêt : limiter la marge d’action du PKK et créer une zone d’accueil pour les réfugiés syriens qui suscitent un rejet croissant en Turquie. De facto, la milice de l’YPG s’est retrouvée isolée face à une offensive turque soulevant l’inquiétude de la communauté internationale.L’Organisation des Nations unies est ainsi préoccupée par l’impact humanitaire de cette action turque dans la région, les « hostilités dans le nord-est de la Syrie » ayant provoqué « d’importants mouvements de populations ». C’est finalement l’implication russe qui aboutira à un accord avec les Turcs. A Sotchi, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont rencontrés afin de mettre fin à cette offensive qui affaiblit davantage une Syrie déjà exsangue.

Les deux présidents se sont accordés sur un contrôle commun de la majeure partie de cette zone, disputée par Ankara et les combattants kurdes. Des patrouilles militaires russes et turques seront déployées dans les secteurs de la frontière turco-syrienne. Si la Turquie n’obtient pas le contrôle des 440 km de frontière qu’elle souhaitait, elle a la main sur une zone de 120 km de longueur et 32 km de largeur dont elle a pris le contrôle durant son offensive qui complète les territoires déjà contrôlés depuis l’opération « Rameau d’olivier » de janvier 2018. Selon les termes de l’accord conclu, les forces kurdes devaient se retirer de la zone avant le mardi 29 octobre à 16 heures. Le mercredi 30 octobre, la Russie a annoncé l’achèvement du retrait kurde du nord de la Syrie. Il revient dorénavant aux patrouilles russo-turques de vérifier si les combattants kurdes se sont véritablement retirés. Le ministre turc de la Défense a prévenu que son pays n’hésiterait pas à reprendre ses opérations militaires si la milice kurde y est toujours présente.

Le président américain a fait part de sa satisfaction sur Twitter. Washington suspendra les sanctions imposées à Ankara dès le retrait constaté des forces de l’YPG. Du côté syrien, le président Bachar al-Assad a déclaré s’être entretenu par téléphone avec son homologue russe. Quant à la France, la prolongation de la trêve en vigueur actuellement est une de ses priorités afin de permettre une « sortie de crise par les moyens diplomatiques ». Le média radio-télévision de Turquie, TRT, fait état d’une conversation téléphonique des présidents français et russe où le chef de l’Etat français Emmanuel Macron aurait « évalué positivement » le récent accord

Derrière cette satisfaction générale de façade, à l’exception bien entendu des Kurdes, cette évolution illustre la reconfiguration des forces en présence en Syrie.

Grâce à cet accord, la Russie réaffirme toute sa place dans le traitement des dossiers au Moyen-Orient. Elle manifeste son influence et sa capacité à peser sur les rapports de force. Le désengagement progressif américain clairement énoncé par le Président Trump renforce cette bascule de puissance. Le Président Poutine est devenu l’acteur clé qui, par son soutien au régime syrien de Bachar al-Assad, se positionne en « faiseur de rois ».  Pour la Syrie, l’accord russo-turc s’avère donc plutôt positif. S’il entérine un droit de regard turc sur la zone nord du pays, le régime de Bachar al-Assad peut désormais se déployer dans cette région dont le contrôle lui échappait depuis 2012.

De son côté, Erdogan est conforté dans sa politique régionale. Enfin, les Etats-Unis, comme l’évoque le média américain CNN semblent être « les plus grands perdants géopolitiques » de cette affaire en dépit de la démonstration opérationnelle démontrée lors de l’élimination du chef de l’Etat islamique Abu Bakr al-Baghdadi. Quant à l’Iran, elle a semblé en retrait de ces négociations.

Ce dossier syrien, par sa complexité et l’importance de ses enjeux, reste un point clé de la sécurité du Moyen-Orient, du bassin méditerranéen et donc de l’Europe et de la France. Il impose toute notre vigilance pour comprendre les nouveaux rapports de force qui s’installent.

Syrie : le flou autour du désengagement américain et l’offensive turque

Des troupes américaines et turques à la frontière turco-syrienne, le 8 septembre 2019.
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Un entretien téléphonique le 6 octobre 2019 entre Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan a probablement scellé le futur du Nord de la Syrie. Dans un communiqué publié à l’issue de la discussion entre les deux chefs d’Etats, la Maison blanche a annoncé une opération turque dans le Nord de la Syrie « prévue de longue date », dans laquelle les forces armées américaines ne seront pas impliquées : « Les forces armées des États-Unis ne soutiendront ni ne participeront à l’opération, et les forces américaines, après avoir vaincu le « califat » territorial de l’Etat islamique, ne seront plus dans les environs immédiats ». En sus de s’être retiré militairement de la zone, Washington a évoqué la possibilité de confier à la Turquie la responsabilité des combattants européens ayant rejoint les rangs de l’Etat islamique actuellement détenus par une coalition arabo-kurde  : « la Turquie va maintenant être responsable pour tous les combattants de l’EI dans la zone, capturés dans les deux dernières années ».

La présidence turque a également rendu compte de l’appel téléphonique et a annoncé la rencontre entre les deux chefs d’Etat à Washington prochainement pour discuter de la création d’une zone tampon dans le nord du pays. Alors qu’elle n’a pour l’heure pas abouti, la mise en place de cette « zone de sécurité » est une priorité pour Ankara alors que 3,6 millions de réfugiés ont fui la Syrie. Surtout, elle permettrait à la Turquie, en « dékurdifiant » cette zone, de garder la mainmise sur une région contrôlée par les Kurdes. Cette stratégie s’inscrit dans la continuité de l’action menée sur son propre territoire contre les velléités séparatistes des Kurdes de Turquie.

Si les deux pays n’ont pas donné de détail ni de date précise concernant cette opération, le président turc a prévenu dans le journal Hurryiet que l’ordre d’entrer en Syrie pouvait être donné « à tout moment » .  En effet, la milice des unités de protection du peuple syrien kurde (YPG), bien qu’alliée des Etats-Unis, est considérée par Ankara comme une « branche terroriste » qu’elle combat ardemment.

Les Kurdes du YPG ont été des soutiens indéfectibles de Washington et des puissances étrangères dans la guerre contre l’organisation Etat islamique. Le retrait américain a engendré sans surprise une vive réaction de la part de la communauté kurde. Ayant reconquis ce territoire à l’Est de l’Euphrate à la faveur du conflit syrien, ils ont prêté main forte aux occidentaux pour en chasser les djihadistes de Daesh, au prix de nombreuses pertes dans leurs rangs. Ils escomptaient, en contrepartie de ces sacrifices, pouvoir s’installer légitimement sur ces terres proches de la frontière turque.

Le lundi 7 octobre, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu a réaffirmé la position turque, déclarant que son pays « garantira l’existence et la sécurité en éliminant les terroristes de cette région ».

Le retrait américain est un signal fort envoyé de la part de Washington. La décision américaine marque en effet un tournant dans la politique étrangère américaine. Jusqu’à présent, les administrations successives estimaient nécessaire de rester dans le Nord de la Syrie pour contrer toute résurgence jihadiste. Toutefois, en faisant le choix de se retirer, Donald Trump pourrait être accusé d’abandonner un allié crucial depuis 2014 et le début de la lutte contre le groupe Etat islamique. Par ailleurs, selon les informations du New York Times, le Pentagone et le Département d’Etat – en l’occurrence l’équivalent des ministères des Armées et des Affaires étrangères – étaient favorables au maintien américain, notamment pour influer dans cette région face aux rivaux iranien et russe. Le retrait américain ne semble être aujourd’hui qu’une question de temps.

Pour les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de combattants arabes et kurdes du YPG soutenus par la coalition internationale menée par les Etats-Unis, une opération militaire turque dans la zone entraînerait une résurgence majeure de l’EI. Cette opération mettrait en péril la relative sécurité mise en place par les FDS, notamment dans les prisons qu’ils tiennent où sont retenus les jihadistes et leurs familles.

Pour l’Organisation des Nations unies, la nouvelle de l’opération turque est reçue avec beaucoup d’inquiétude. Panos Moumtzis, le coordinateur humanitaire de l’ONU pour la Syrie a déclaré : « Nous ne savons ce qui va se passer. (…) Nous nous préparons au pire ». De son côté, l’Union européenne s’oppose à une offensive turque qui « saperait les efforts engagés pour une résolution de ce conflit » selon les déclarations de Maja Kocijancic, porte-parole de la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini.

Pourtant, avec ou sans l’aval américain et face à l’indignation kurde et onusienne, la Turquie est prête à intervenir…

Libye : un dossier complexe et une guerre qui s’éternise

L’ANL. Tous droits réservés.

La situation en Libye est préoccupante. Depuis le printemps arabe et la chute du colonel Mouammar Kadhafi, le pays est plongé dans le chaos. Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar se disputent la légitimité à la tête de l’Etat depuis près de deux ans sans qu’aucune élection ne soit venue entériner le processus politique. Le premier, à la tête du Gouvernement d’union nationale (GNA) est officiellement soutenu par la communauté internationale tandis que le second, autoproclamé maréchal, dirige l’Armée nationale libyenne et bénéficie des appuis émirati et égyptien.

La communauté internationale et en particulier Ghassan Salamé, l’envoyé spécial pour la Libye pour les Nations unies tentent de réconcilier les deux parties et d’instaurer la paix. Pour autant, le général Haftar a lancé une offensive sur Tripoli – siège du GNA – le 4 avril alors qu’une conférence nationale devait être organisée à Ghadamès dix jours plus tard.

En six mois, la guerre a fait plus de 1 000 morts et a causé le déplacement d’environ 120 000 personnes, engendrant une situation humanitaire déplorable. De fait, lors d’une intervention devant les membres du Conseil de sécurité au début du mois de septembre, Ghassan Salamé a annoncé la volonté de l’ONU de se maintenir en Libye : « Plus la situation sur le terrain s’aggrave, plus notre présence, nos efforts de médiation et la fourniture de services humanitaires sont nécessaires ».

En dépit des trêves, dont celle de l’Aïd el-Adha, les combats se poursuivent. Et, si la ligne de front ne bouge quasiment plus, un cessez-le-feu se montre peu envisageable dans l’immédiat. En effet, dans un entretien accordé à Libération en septembre 2019 dans lequel il confie avoir vécu la guerre comme un « affront », Ghassan Salamé déclare qu’un cessez-le-feu apparaît « plus compliqué qu’une trêve ». En effet, ce dernier nécessite des observateurs et des équipements veillant au respect de l’accord. Pour les Nations unies, cela signifie un mandat élargi comprenant une mission de médiation politique.

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Si la situation militaire est figée, dans le ciel libyen une véritable guerre par procuration a vu le jour depuis le mois de juin. Bien qu’ils n’aient pas une influence sur l’équilibre des forces selon des analystes, les drones émiratis et turcs occupent les airs, faisant de la Libye « probablement le plus grand théâtre de guerre de drones au monde » selon Ghassan Salamé. Le GNA s’est tourné vers la Turquie tandis que l’ANL bénéficie de l’appui émirati. Idéologiquement et politique, les sponsors des deux parties libyennes ne cessent de s’opposer.

Aux problèmes internes s’ajoutent la question des migrants et le terrorisme. La Libye étant un pays de transit pour les migrants, ces derniers sont victimes de détention arbitraire et de mauvais traitements très souvent dénoncés par les ONG. Quant au sud du pays, il sert de repaire aux islamistes de Daesh. A ce titre, le 27 septembre, les forces aériennes américaines ont mené une opération qui a causé la mort de 7 islamistes affiliés à l’Etat islamique

Dans ce pays qui est la « cible d’interférences extérieures » Ghassan Salamé déplore le manque de soutien des puissances s’intéressant à la Libye. Dans ce contexte, l’Envoyé de l’ONU multiplie les contacts en Turquie, aux Emirats arabes unis, en Egypte, aux Etats-Unis et en Russie pour tenter de préparer l’adoption d’un accord inter libyen qui bénéficierait d’un appui international. Pour ce faire, une conférence internationale consacrée à la Libye doit se tenir au cours des mois qui viennent. Alors que la solution militaire renvoie à « une illusion couteuse », l’émissaire des Nations unies imagine trois scénarios. Le premier scénario imaginé prévoit un maintien de la situation actuelle avec une guerre d’intensité réduite qui aura tendance à décliner progressivement. Le deuxième cas de figure concerne une escalade des tensions où la Libye deviendrait le théâtre d’une guerre régionale. Cette solution, dangereuse pour la Libye aurait des répercussions internationales, causant de fait un impact direct dans tout le bassin méditerranéen. Enfin, le troisième scénario – le plus souhaitable – serait d’aboutir rapidement à un cessez-le-feu et à une reprise du dialogue. Impensable il y a quelques semaines, il semble dorénavant possible.  Dans un communiqué du 26 septembre 2019 paru avant la réunion des Nations unies à New York, Khalifa Haftar a affirmé sa volonté de dialogue avec la partie adverse. Contrairement aux mois précédents, le militaire met des conditions à un éventuel retrait. Il exige en l’occurrence que les « groupes terroristes et les milices criminelles qui contrôlent Tripoli » se retirent, faisant référence aux forces libyennes loyales au GNA.

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Toutefois, il ne faut omettre l’antagonisme entre les deux hommes. Devant l’ONU, Fayez al-Sarraj a qualifié son adversaire de « criminel assoiffé de sang » et a déploré l’ingérence des puissances étrangères, à l’instar des Emirats arabes unis, de la France et de l’Egypte qu’il accuse de soutenir le camp d’Haftar.

Si l’apaisement semble possible et atteignable à terme, la condition sine qua none à un retour à la paix est sans surprise la tenue d’élections qui permettront de trancher la légitimité du chef d’Etat. La conférence internationale sur la Libye, organisée par l’ONU à l’initiative notamment de Rome et Paris et qui devrait se tenir en Allemagne, poserait ainsi les bases de la paix. Le ministère des Affaires étrangères appelle à un cessez-le-feu et à un retour au processus politique et salue la réunion de l’ONU qui a permis à « la communauté internationale et aux acteurs régionaux d’exprimer leur unité et leur détermination à soutenir la médiation des Nations unies conduite par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies ».

Afghanistan : Facilité à déclencher la guerre, difficultés à y mettre fin – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

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La guerre en Afghanistan a commencé le 7 octobre 2001 par l’opération “Enduring freedom”
(Liberté immuable). Elle est, à ce moment-là, exclusivement américaine, dans le cadre du droit à la légitime défense. En effet, les États Unis venaient de faire l’objet d’une agression contre leur propre territoire le 11 septembre 2001. La Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) intervient en Afghanistan après le vote par le Conseil de Sécurité de l’ONU de la Résolution 1386 le 20 décembre 2001. L’OTAN en a pris le commandement en août 2003. La FIAS était constituée de 130 000 hommes dont 90 000 Américains. Cette guerre se poursuit en 2019 et elle est quatre fois plus longue que la Seconde guerre mondiale…Les Américains essaient de se désengager partiellement et, pour ce faire, ils ont entamé depuis 2018 à Doha (Qatar) des négociations avec les “Talibans” qu’ils avaient chassés du pouvoir en novembre-décembre 2001. Pourquoi une guerre si longue, et pourquoi cette impasse dans laquelle se trouve Washington ?

 

DES ERREURS INITIALES CAUSE DE L’IMPASSE

Le gouvernement américain a immédiatement accusé Al Al-Qaïda et son chef Ben Laden réfugié en Afghanistan d’être les auteurs de l’attaque contre les tours jumelles à New-York et contre le Pentagone à Washington le 11septembre 2001. Il convient de rappeler que Ben Laden avait été l’un des meilleurs alliés des États-Unis dans la guerre contre les Soviétiques qui avaient envahi l’Afghanistan en 1979. A cette époque, l'”ennemi principal” des Américains était Moscou et cela depuis la “guerre froide” en 1947 en Europe. Ben Laden et la “légion islamique” étaient armés, équipés, entraînés par la CIA. Ce conflit a duré du 27 décembre 1979 au 15 février 1989. Les divergences entre ces alliés sont apparues à partir du 2 août 1991 lorsque Saddam Hussein a envahi le Koweït. Le désaccord a porté sur la manière de libérer le Koweït, Ben Laden étant hostile à une intervention militaire américaine à partir de l’Arabie “terre d’islam”, donc “sacrée”. De surcroît, les États Unis ont contribué à la prise du pouvoir par les “Talibans” à Kaboul en 1996. C’est en particulier lors d’une réunion qui s’est tenue le 21 septembre 1994 au Pakistan entre les représentants des États-Unis, du Pakistan et de l’Arabie Saoudite, que le plan visant à soutenir les “Talibans” est passé à la phase opératoire. On se rend compte à ce stade que la politique de Washington dans cette région est complexe sinon équivoque. Mais on peut aussi constater qu’il arrive souvent que les “amis” d’aujourd’hui deviennent les “ennemis” de demain et inversement. Il n’empêche que les Américains ont manqué de discernement.

L’intervention armée en Afghanistan avait un but de guerre : vaincre Al Al-Qaïda et renverser le régime taliban du Mollah Omar puisque Kaboul refusait de livrer Ben Laden.

Dès la conception de cette opération des fautes stratégiques ont été commises, d’où l’engrenage dans lesquelles Américains se sont eux-mêmes piégés.

En effet, ils se sont livrés à des bombardements massifs qui ont provoqué des “dommages collatéraux” importants, et ils ont engagé des troupes au sol, nombreuses et sur une longue durée. Or, dès la fin du mois de décembre 2001, l’objectif de guerre était atteint : Il n’y avait plus de combattants de Al-Qaïda en Afghanistan car, soit ils avaient été tués, soit ils s’étaient réfugiés dans les zones tribales au Pakistan. Quant au régime taliban, il avait été éliminé. La mission était donc remplie. Mais c’est à ce moment-là que les États-Unis ont décidé de fixer de nouveaux objectifs de guerre : mettre en place la démocratie dans ce pays. De “libérateurs”, les Américains sont devenus très vite des occupants aux yeux de beaucoup d’Afghans. Les incursions de soldats dans les maisons en pays d’islam, les victimes civiles de plus en plus nombreuses, la mise en place d’un régime pro américain incompétent et corrompu, l’absence d’État de droit, l’arbitraire de chefs locaux se comportant en roitelets, le retour à l’économie de la drogue faisant de l’Afghanistan un “narco État”. Ces facteurs ont grandement contribué au retour des « Talibans » et à la multiplication des individus, des clans, des tribus, qui voulaient se venger parce que un de leur proche avait été tué par les militaires occidentaux.

Les Américains ont proclamé haut et fort leur méthode : « tuer les Talibans et gagner les esprits et les cœurs ». Ils se sont inspirés de la guerre d’Algérie et des “enseignements” du Lieutenant-colonel Galula et du Colonel Trinquier. Or ces deux objectifs sont irréductiblement incompatibles car quand vous tuez un combattant, et compte tenu de la structuration de la société afghane en ethnies, tribus, clans, le “code d’honneur” dicte de mener un combat total contre les “coupables”…Si bien que les troupes américaines et leurs alliés se sont trouvés dans une guerre sans fin.

Quant à mettre en place une “démocratie “dans un environnement qui n’a jamais connu ce type de régime, c’était un leurre, car la démocratie est d’abord une culture qui nécessite un long processus d’apprentissage.

Cette démarche devait comprendre la mise en place d’une « armée nationale » afghane. Dans ce domaine également, le Président G.W Bush et ses conseillers appartenant au courant « néoconservateur », n’ont pas compris que l’on ne peut pas mettre en place une “armée nationale” là où il n’y a pas de nation…. Qu’elle est la situation aujourd’hui ?

 

TRAGIQUE ENTÊTEMENT

Plus ils s’égaraient dans cette guerre sans issue et plus le commandement américain demandait des moyens supplémentaires en hommes et en matériel. Cette impasse a été mise à profit par les sociétés privées de sécurité (SMP) qui ont employé jusqu’à 74000 personnes, majoritairement regroupées au sein de la “Private Security Companies of Afghanistan”. Il existe une étroite connexion entre ces mercenaires et l’armée américaine. Par exemple, la société “Military Professional Ressources Inc”, filiale de “L.3 communications” a employé plus de 300 Généraux américains.

Quant à l’ « afghanisation de la guerre », elle a pour seul résultat l’aggravation de la guerre civile entre Afghans, notamment parce que la constitution d’une “armée nationale” afghane est un leurre et une illusion. De plus, ce conflit doit être placé dans son environnement régional, le Pakistan, l’Inde, l’Iran, étant soit “impliqués”, soit “concernés”, ou “intéressés” par cet enjeu stratégique. Pour le Pakistan, en particulier, l’Afghanistan constitue une profondeur stratégique dont il dit avoir un besoin vital dans son antagonisme avec l’Inde. La présence militaire massive des Américains et de leurs alliés n’a pas mis fin à une économie fondée sur la drogue : l’Afghanistan produit 93% de l’opium mondial. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue (UNODOC), 100 000 personnes meurent chaque année à cause de l’opium afghan.

Lorsqu’il avait été élu, le président Obama avait semblé comprendre que son pays devait se retirer militairement d’Afghanistan. Mais en 2010, le général David Petraeus l’a convaincu d’envoyer des renforts importants (“Surge”) afin de vaincre définitivement les « Talibans ». Presque dix années après, la situation reste inextricable. La création de milices pro gouvernementales encadrées par la CIA ajoute à la complexité du problème. Ces milices sont censées pallier les défaillances de l’ « armée nationale » afghane, affaiblie par la corruption et les désertions. Elles interviennent au côté des forces spéciales américaines sans avoir de compte à rendre au gouvernement de leur pays. Elles se livrent, en toute impunité, à des exactions régulièrement dénoncées par des organisations de défense des droits de l’Homme et par le CICR.

Le Général Scott Miller a déclaré l’année dernière, avant de prendre le poste de chef des forces armées américaines et de l’OTAN en Afghanistan, qu’il n’était plus question de justifier la présence de son pays par la nécessité de « scolariser les petites filles afghanes et tout cela… ». Mais bien que ce soit important pour le futur de l’Afghanistan, ce n’est pas notre priorité. L’objectif c’est de garder les forces de sécurité afghane en vie afin qu’elles soient un partenaire fiable, et d’éliminer un maximum de commandants des forces antigouvernementales”.

Pour l’heure, les négociations de Doha visent à désengager l’armée américaine dans les moins mauvaises conditions possibles, tout en maintenant sur le terrain un contingent de 6800 hommes avec, en particulier, une capacité de frappe constituée de forces spéciales et l’aviation, ce que les « Talibans » refusent.

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Dès septembre 2001, une autre politique était possible et souhaitable. Elle aurait consisté, dans le cadre de la légitime défense, en s’appuyant d’abord et avant tout sur le renseignement, à identifier les responsables de l’attaque contre les États-Unis. Une fois ce travail achevé, la seconde étape aurait consisté à éliminer physiquement ces individus par le moyen de frappes circonscrites et de courte durée. Au besoin, si l’action sur le terrain s’avérait indispensable, le seul recours à des forces spéciales aéroportées, exfiltrées dès la mission accomplie, aurait suffi pour atteindre l’objectif de guerre, c’est à dire frapper la “tête du serpent”… Cette méthode, accompagnée des mesures les plus strictes de sanctions visant à affaiblir les « Talibans » afin de susciter, de l’intérieur, des réactions de rejet de ce régime totalitaire, auraient au moins mérité d’être tentées.

Ce qui était prévisible dès 2001, c’est que l’envoi de troupes au sol sur une longue durée, ne pouvait produire d’autres conséquences que celles constatées depuis dix-huit années.

Guerre au Yémen : catalyseur des tensions entre Arabie saoudite et Emirats arabes unis

Des séparatistes à Aden. 29 août 2019. Tous droits réservés.

Le mardi 3 septembre, un rapport des Nations unies, qui sera présenté au cours de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme du 9 au 27 septembre, fait état des multiples « crimes de guerre » dans le pays commis par les diverses parties.
Depuis 2015 et l’éclatement du conflit, la guerre au Yémen a fait des dizaines de milliers de morts et a durement éprouvé les civils. Pour l’ONU, il s’agit de la « pire crise humanitaire au monde ».
Appelé autrefois « l’Arabie heureuse », le Yémen est aujourd’hui le pays le plus pauvre de la péninsule arabique. Embourbé dans des conflits internes depuis une cinquantaine d’années, il est aujourd’hui le théâtre d’une véritable guerre. En mars 2015, les Houthis, une faction minoritaire du chiisme appuyée par l’Iran et le Hezbollah libanais, ont pris le contrôle du palais présidentiel et de la capitale Sanaa. Le gouvernement d’Abdrabbo Hadi, d’abord replié à Aden puis réfugié en Arabie saoudite, demande l’aide de Riyad, son allié historique. Le royaume wahhabite, dirigé par le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS), met en place sous son commandement une coalition de pays arabes voisins pour combattre les Houthis et soutenir les forces loyales au Président Hadi. Sur le sol yéménite, l’Arabie saoudite se livre alors à une guerre par procuration avec l’Iran, son principal rival dans la région. Riyad et Téhéran se disputent en effet le leadership au Moyen-Orient et le conflit au Yémen s’inscrit dans un contexte d’escalade des tensions.
Depuis le mois d’août, un nouveau front s’est ouvert dans un Yémen déjà fragmenté. A Aden, les forces gouvernementales s’opposent aux séparatistes ayant pris le contrôle de la ville qui réclament l’indépendance du sud du pays. Les Emirats arabes unis, engagés dans le conflit depuis ses débuts et considérés comme un pilier de la coalition commandée par le royaume wahhabite, sont accusés d’aider une faction des séparatistes. Abou Dhabi se justifie en avançant avoir mené des raids aériens, notamment contre des « milices terroristes », dans un cas de « légitime défense ».
En juillet, l’émir ben Zayed (MBZ) avait annoncé la réduction de ses troupes, déplorant des pertes importantes en termes d’hommes – Abou Dhabi ayant envoyé un nombre conséquent de soldats sur le sol yéménite. Pour le New York Times, ce revirement des EAU démontre à quel point les combats pesaient lourdement sur l’alliance émirati-saoudienne, les deux Etats étant les plus gros contributeurs tant en moyen humain que matériel au sein de la coalition.
La situation au Yémen cristallise les tensions entre les deux grands pays du Golfe et fait la lumière sur les objectifs différents poursuivis par Riyad et Abou Dhabi. Si les deux pays partageaient, au début de la coalition, la volonté de remettre Hadi en place, désormais, leurs desseins divergent. Tandis que l’Arabie saoudite entend s’affirmer comme la puissance régionale dominante face à l’Iran en combattant les Houthis, les Emirats arabes unis, poursuivent un objectif territorial. Le sud du Yémen est en effet considéré comme une base permettant d’étendre l’influence émiratie en direction de la mer Rouge et de la corne de l’Afrique. A ce titre, les Emirats ont financé divers groupes séparatistes qui leur sont aujourd’hui favorables. La configuration du Yémen antérieure à la réunification de 1990 – correspondant à un pays scindé entre nord et sud – profiterait donc à Abou Dhabi, selon Gilles Gauthier, ancien ambassadeur de la France au Yémen. Ceci n’occulte en rien, pour Riyad, que les Houthis représentent une menace à la frontière sud.
Face aux « ingérences flagrantes des Emirats », le président Hadi a demandé à l’Arabie saoudite d’intervenir. Toutefois, il se heurte au silence de Riyad, qui se trouve très embarrassé par la dislocation de sa coalition.
Après des décennies de rivalités entre les Saoud et les Zayed, l’entente cordiale et respectueuse qu’entretiennent les princes héritiers MBS et MBZ apporte un nouveau souffle à la relation entre les deux pays constituant l’axe fort dans la région en incarnant des alliés symboliques et historiques. Les récents événements prouvent néanmoins les failles de cette alliance et percent au grand jour les différends opposant l’émirat et le royaume saoudien.
Or, l’Arabie saoudite, dans son combat contre les Houthis a tout intérêt à bénéficier de l’appui militaire des Emirats et devrait favoriser la réconciliation entre le gouvernement et les séparatistes. Dans une volonté d’afficher un front uni en dépit des divergences évidentes, les journaux d’Arabie saoudite et des EAU ont affirmé leur soutien mutuel face aux grands défis que connait la région. A ce titre, l’émirati MBZ a déclaré : « Les EAU et l’Arabie saoudite sont des partenaires. (…). Nos objectifs communs sont la sécurité des Emirats et de l’Arabie saoudite et la stabilité de la région. Nous partageons également un destin et un avenir communs ».
Ces tensions au sein du couple le plus puissant du Golfe bénéficie au rival qatari. En effet, pour le média Al Jazeera, le conflit yéménite est dans une impasse. La position des EAU au Yémen « fait partie d’une stratégie globale pour maintenir la nation la plus pauvre du monde arabe dans un état de faiblesse permanent afin de servir ses propres objectifs ». S’agissant du prince héritier MBS, il est, pour le journal qatari, empêtré dans des « sables mouvants » au Yémen : « incapable de remporter la victoire et incapable de quitter le pays ».
Le ministère français des Affaires étrangères condamne les attaques et affirme agir « en faveur d’une solution politique » en soutenant la position des Nations unies « en vue d’une reprise des discussions sur un accord politique global et inclusif ». Toutefois, la communauté internationale peine à s’imposer sur ce dossier crucial du bassin méditerranéen dont les conséquences géopolitiques peuvent avoir des répercussions sur le sol européen.

Carte du Yémen et forces en présence. Tous droits réservés.

Syrie : la percée des forces pro régime autour d’Idlib

Des frappes attribuées au régime dans la région de Maar Hitat, dans la province d’Idleb, le 20 août 2019.
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En Syrie, l’offensive du régime de Bachar al-Assad se poursuit. Le lundi 19 août, les forces gouvernementales, appuyées par leur allié russe ont avancé dans le nord-ouest du pays et pris la ville stratégique de Khan Cheikhoun dans la région d’Idlib.

La province d’Idlib est dominée par le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Cham de l’ex-branche syrienne d’Al Qaïda. Abritant des groupes rebelles pro turcs, la région est la cible depuis quelques mois de bombardements du régime syrien et de la Russie.

Dans ce conflit, la Turquie soutient certains groupes rebelles. De fait, les tensions s’accroissent entre Ankara et Damas. Le 19 août dernier, un convoi militaire turc comprenant 50 véhicules, dépêché après l’entrée des forces pro régime dans la région, a fait l’objet de bombardements syriens et russes, causant la mort de trois personnes. Si Ankara a déploré la perte de trois civils, pour l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), il s’agit de trois combattants rebelles affiliés à la Turquie. Face à cette attaque, le ministre turc des Affaires étrangères a averti la Syrie de ne pas « jouer avec le feu » et a assuré faire le nécessaire pour la sécurité des soldats turcs.

En septembre 2018, des accords ont été conclus entre la Turquie et la Russie à Sotchi en faveur d’un cessez-le-feu dans la région, un accord partiellement appliqué. Pour autant, Ankara et Moscou continuent de s’opposer en soutenant des camps syriens antagonistes, suscitant l’inquiétude la communauté internationale. Le Président français Emmanuel Macron, lors de sa rencontre avec son homologue russe Vladimir Poutine, a rappelé l’importance de respecter l’accord conclu. Et Vladimir Poutine de répondre qu’il soutient l’armée syrienne contre les « terroristes ». Au même titre, l’Organisation des Nations unies se dit « préoccupée par l’escalade continue dans le nord-ouest du pays ». Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, exhorte toutes les parties « à respecter pleinement le droit international humanitaire et réitère son appel urgent pour que le Mémorandum d’accord de septembre 2018 soit maintenu ».

En dépit d’une reconquête massive du territoire par le régime, la majeure partie de la région d’Idlib, à l’instar des provinces voisines d’Alep et de Lattaquié, ne sont pas sous contrôle du président syrien. La mainmise sur Khan Cheikhoun symbolise malgré tout l’inexorable reconquête des forces de Bachar al-Assad après plus de huit années de conflit. D’ailleurs, depuis le mois d’avril, la région d’Idlib a fait l’objet de lourds combats faisant des civils les premières victimes, avec la mort de 860 d’entre eux selon l’OSDH. Selon les Nations unies, ces combats ont également provoqué le déplacement de plus de 400 000 personnes.

Depuis la répression initiée par le régime syrien en 2011, le conflit en Syrie a fait plus de 370 000 morts et déplacé plus d’un million de personnes. Les différentes parties du pays ont fait l’objet de jeux d’alliances des puissances régionales et internationales. Ce conflit est sans doute aujourd’hui le dossier le plus sensible de l’espace méditerranéen.

Libye : les combats se poursuivent malgré la trêve

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En Libye, les combats entre les deux parties du pays – menées par Khalifa Haftar et Fayez al-Sarraj – se poursuivent. A l’occasion de l’Aïd al-Adha – fête religieuse se déroulant du dimanche 11 août au mardi 13 août – et sur recommandation de l’Envoyé spécial de l’Organisation des Nations unies en Libye Ghassan Salamé, une trêve avait été réclamée. La gravité, la violence et la longévité des combats   implique une nécessaire présence de l’ONU sur le dossier libyen et suscite une légitime inquiétude de la communauté internationale. Dans une déclaration conjointe du 11 août 2019, les Emirats arabes unis, les Etats-Unis, la France, l’Italie et le Royaume uni ont salué l’annonce de cette trêve et ont « invité les parties à cesser les hostilités sur l’ensemble du territoire libyen ». Les Etats signataires se disent « prêts à appuyer les Nations unies pour assurer le respect de la trêve et à prévenir toute tentative de la rompre » et rappellent qu’« il ne peut y avoir d’option militaire en Libye ».

Mais en dépit de ces efforts, l’accord de la trêve a pris fin au bout de 24 heures. En effet, le lundi 12 août, des tirs de roquettes ont visé l’aéroport de Mitiga, le seul aéroport opérationnel à Tripoli. Le trafic aérien a donc été suspendu « jusqu’à nouvel ordre ».

L’armée nationale libyenne (ANL) de l’autoproclamé Khalifa Haftar et les forces du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnues par la communauté internationale, s’affrontent depuis plus de quatre mois autour de la capitale. En effet, depuis le 4 avril dernier, le maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est libyen a lancé une offensive pour conquérir Tripoli. L’aéroport de Mitiga, sous contrôle du GNA, est souvent visé par les milices d’Haftar. Face à l’enlisement de la bataille pour le contrôle de la capitale – ses forces ont multiplié les raids aériens.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les combats dans la région ont fait 1 093 morts, 5 752 blessés et ont provoqué le déplacement de plus de 120 000 personnes.

Le porte-parole du GNA, Moustafa al-Mejii, accuse les forces d’Haftar d’avoir violé la trêve à deux reprises et prévient que les forces du GNA « détiennent tous les moyens de riposte à tout moment ».

Le raid contre l’aéroport survient dans un contexte d’escalade de tensions dans le pays. En effet, il succède à l’attentat contre un convoi de l’ONU à Benghazi, causant la mort de trois agents de la Mission des Nations unies en Libye (MANUL) le samedi 10 août. Cette attaque à la voiture piégée, condamnée par l’ONU, révèle une fois encore le chaos régnant dans le pays. Toutefois, elle n’a pas été revendiquée par l’ANL.

Depuis 2011 et la révolte populaire libyenne ayant entrainé la chute du dictateur le colonel Mouammar Kadhafi, la Libye est en proie à l’insécurité avec la présence de groupes armés et rivaux qui ne cessent de s’affronter. Depuis 2014, le pays s’enfonce progressivement dans une guerre entre les deux parties menées par deux hommes forts que tout semble opposer. Les élections envisagées ne semblent pas ouvrir de perspectives rassurantes malgré les efforts de la communauté internationale. A ce conflit s’ajoute celui d’un risque de crise migratoire affectant l’ensemble du pourtour méditerranéen.

L’insécurité en Libye a donc de quoi inquiéter les rives Nord et Sud de la région.

Egypte : mort de l’ancien président Morsi

Mohamed Morsi lors d’une session du tribunal au Caire, en juin 2016. Tous droits réservés.

Lundi 17 juin 2019, l’ancien président égyptien Mohamed Morsi est décédé à l’âge de 67 ans, des suites d’une crise cardiaque alors qu’il était en audition au tribunal du Caire.

Ingénieur de formation et ancien député, il est propulsé lors de la révolte égyptienne s’inscrivant dans le printemps arabe, à la tête du Parti de la liberté et de la justice, appartenant à la mouvance des Frères musulmans. Il devient en 2012 le premier – et seul – président égyptien démocratiquement élu. Sa politique d’islamisation et sa dérive autoritaire ont suscité le rejet d’une large partie de la population qui se mobilise afin de réclamer son départ. Le président est finalement destitué en 2013 par un coup d’Etat mené par son ministre de la Défense Abdelfattah al-Sissi – devenu depuis président. Dès lors, les Frères musulmans ont été classés par l’Egypte comme « organisation terroriste » et Mohamed Morsi purgeait sa peine, condamné à la perpétuité notamment pour espionnage au profit du Qatar et du Hamas.

Depuis plusieurs années, la famille de l’ancien président et son parti politique déploraient ses conditions de détention. Sur son compte Twitter, le Parti de la liberté et de la justice « pleure le président martyr », victime d’un « meurtre à part entière ». Les ONG internationales – Human Rights Watch et Amnesty International en première ligne – avaient déjà condamné les conditions de détention et réclament désormais au pouvoir égyptien de faire la lumière sur cette mort jugée suspecte. l’Organisation des Nations unies réclame également une enquête. Dans une note à la presse, Rupert Colville, porte-parole du Haut-commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme a déclaré : « Toute mort subite en détention doit être suivie d’une enquête rapide, impartiale, approfondie et transparente menée par un organe indépendant afin de clarifier les causes du décès. »

Si son arrivée au pouvoir répondait en premier lieu aux revendications populaires, le maréchal Sissi gouverne lui aussi l’Egypte de manière autoritaire, et redoute l’instrumentalisation de la mort de l’ancien président. Mardi 18 juin, Mohamed Morsi a été enterré au Caire en toute discrétion en présence de sa famille et d’un déploiement important des forces de l’ordre. Le pouvoir égyptien veille à ce que l’ancien président ne devienne pas un martyr et que sa stèle ne devienne pas un lieu de pèlerinage. A ce titre, il a renforcé l’état d’urgence afin de parer à toute manifestation. Dans la presse égyptienne, le décès de Mohamed Morsi ne fait naturellement pas office d’événement majeur et les médias omettent d’ailleurs de mentionner son titre d’ancien chef d’Etat.

La mort de celui qui a brièvement été une des figures de l’islam politique sunnite, a entrainé une bataille de perceptions autour de son image. L’ancien président, érigé en martyr, est pleuré par ses anciens soutiens. Mort, Mohamed Morsi devient plus populaire qu’il ne l’était de son vivant.

Dans la région, les messages de soutien et de condoléances adressés au défunt président ont afflué. Sans surprise, le président turc Recep Tayyip Erdogan, allié historique du régime de Morsi qu’il percevait comme un relais de sa politique frériste a déclaré : « Je souhaite la miséricorde de Dieu à notre martyr, notre frère Morsi ». Dans la journée de mardi, une prière a été organisée en l’honneur de l’ancien chef d’Etat à Istanbul, donnant l’occasion au Président turc de dénoncer le silence de l’Occident et affirmant qu’il doutait que Mohammed Morsi soit mort de causes naturelles. Au Qatar, soutien sans faille de la Turquie, l’émir Al Thani a exprimé « son profond chagrin » tout en adressant ses « condoléances fraternelles à sa famille et au peuple égyptien ».  Dans la bande de Gaza, le Hamas a salué « la longue lutte de Morsi au service de l’Egypte et de son peuple, et principalement de la cause palestinienne ».

La disparition de l’ancien président ravive ainsi les tensions entre le caire , les Frères musulmans et leurs alliés régionaux.

Regain de tensions autour des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le président turc Recep Tayyip Erdogan. Tous droits réservés.

 

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale a accru les tensions dans la région. Les réserves gazières au large de l’île de Chypre suscitent l’ire de la Turquie, qui occupe le nord de l’île depuis 1974 par le biais de la République turque de Chypre nord, non reconnue par la communauté internationale, et qui s’oppose à l’exploitation par la République de Chypre de ces gisements et revendique son droit de jouir des ressources sous prétexte d’en faire bénéficier la communauté chypriote turque.

Le 7 juin, le ministère des Affaires étrangères chypriote a publié une synthèse du différend opposant Nicosie et Ankara sur les délimitations des zones maritimes. Le même jour, Hami Aksoy, porte-parole du ministère des Affaires étrangères a réagi , évoquant les concessions accordées par Nicosie à « certaines compagnies pétrolières » : « Cet accord est un exemple concret de la poursuite par les Chypriotes grecs de la violation des droits des Chypriotes turcs jouissant des mêmes droits sur les ressources naturelles de l’île (…). Ceci est inacceptable pour la Turquie et la République turque de Chypre nord ». Sans surprise, Ankara, soutient la RTCN et revendique ses droits sur l’île : « L’Administration chypriote grecque du sud de Chypre et les sociétés internationales qui traitent avec elle ne peuvent ignorer le fait que les Chypriotes turcs sont copropriétaires de l’île et qu’ils ont des droits égaux sur les ressources pétrolières et gazières de l’île. » Et Ankara de menacer : « la Turquie ne laissera personne enfreindre les droits des Chypriotes turcs ». Les déclarations du ministère des Affaires étrangères font écho aux propos tenus par le Président Recep Tayyip Erdogan : « Nous ne ferons aucune concession de ces droits au profit des parties n’étant nullement concernées. Nous sommes déterminés à protéger jusqu’au bout les droits de nos congénères turcs, et surtout de nos frères Chypriotes turcs, dans les zones économiques exclusives ». Ankara alerte la communauté internationale : Chypre n’hésiterait pas « à risquer de manière irresponsable la sécurité et la stabilité de la Méditerranée orientale en méconnaissant les droits inhérents des Chypriotes turcs », Nicosie rejetant selon les Turcs « toutes les propositions de coopération et la poursuite des activités unilatérales » en dépit des avertissements.

Toutefois, la Turquie, si elle se montre agressive, est isolée sur la question chypriote à l’échelle internationale. Le 6 juin dernier, le Président chypriote Nicos Anastasiades a rencontré le secrétaire d’Etat américain Matthew Palmer afin d’évoquer les relations bilatérales et le problème chypriote. Les Etats-Unis se sont montrés « profondément concernés par les déclarations de la Turquie » et ont « pleinement reconnu la souveraineté de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Malgré les menaces d’Ankara, les compagnies pétrolières acceptent d’explorer les eaux chypriotes. Parmi elles, l’américaine ExxonMobil, la française Total ou encore l’italienne Eni. De plus, l’île, qui bénéficie du soutien de l’UE et des puissances occidentales, espère mettre un terme aux activités de forage turques. Nicosie a ainsi émis des mandats d’arrêt à l’encontre de l’équipage du navire de forage turc Fatih et de Turkish Petroleum. En réponse, Hami Aksoy a déclaré le 10 juin : « L’administration chypriote grecque ne peut pas engager une telle action en justice sur la base d’une prétendue loi nationale, pour une zone maritime revendiquée unilatéralement qui n’est pas délimitée conformément au droit international. Ceci est également incompatible avec le droit international. » Alors qu’elle invoque son interprétation du droit international et des zones économiques exclusives, la Turquie n’est pas signataire de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, adoptée en 1982 à Montego Bay.

Si tout oppose les deux structures étatiques, République de Chypre et RTCN, les populations chypriotes grecs et turcs aspirent à davantage de dialogue.