Euroméditerranée

L’instabilité méditerranéenne : fatalité ou défi à relever ?

Par Mustapha Benchenane,

Docteur d’État en science politique. Conférencier au Collège de défense de l’Otan et à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. Éditorialiste à l’institut FMES.

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

 

La plupart des études portant sur la Méditerranée se concentrent sur son importance stratégique au regard de sa configuration et de ses ressources énergétiques : plus de 600 millions de tonnes de pétrole y transitent (un tiers du trafic mondial). On insiste aussi sur le problème israélo-palestinien dont on affirme tantôt qu’il est central, tantôt qu’il est devenu secondaire. On y ajoute un phénomène nouveau : les câbles sous-marins dont l’importance stratégique est au moins aussi grande que celle qui concerne l’énergie. En effet, ces câbles constituent l’ossature d’Internet. Qui plus est, il y a des approches différentes selon que l’on considère la Méditerranée comme un tout, ou comme deux bassins, l’un occidental, l’autre oriental. De surcroît, cette région du monde reste le berceau des civilisations monothéistes, exacerbant passions et antagonismes, même si les peuples qui y vivent ne sont pas des étrangers les uns pour les autres. Plus que tout, la Méditerranée souffre de faiblesses structurelles, géographiques et politiques, qui facilitent les ingérences des puissances étrangères.

Une géographie et une géopolitique complexes

La Méditerranée est une mer étroite et compartimentée. Le Monde occidental et le Sud sont séparés par les 14 km du détroit de Gibraltar.  La Tunisie est à 147 km de la Sicile. Cette proximité a entraîné des relations particulières entre les pays des deux rives, marquées par de nombreux conflits mais aussi par des périodes de coopération, voire même d’alliances entre musulmans et chrétiens (1). Deux porte-avions avec leurs navires d’accompagnement, l’un en Méditerranée occidentale, l’autre en Méditerranée orientale, suffisent aujourd’hui à contrôler la Méditerranée.

La complexité qui caractérise la Méditerranée reste la fragmentation des populations et les difficultés qu’elles éprouvent à vivre en paix, chacune dans sa construction « nationale ».

On parle communément de « Monde arabe » qui commence en Mauritanie et qui se termine aux frontières de la Turquie et de l’Iran. Cette affirmation ne correspond pas à la réalité, qui est beaucoup plus complexe. Le Maghreb est arabo-berbère. Il comprend la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye. Cette région était berbère jusqu’à l’arrivée des Arabes et de l’Islam. Elle le reste pour ceux qui n’ont pas adopté la langue arabe, soulignant la « panne » du sentiment national dans certains pays qui privilégient les systèmes d’appartenance ethnique, régionaliste et tribale. Les pays maghrébins font moins de 2,5 % de leur commerce extérieur entre eux, malgré la tentative de création de l’Union du Maghreb arabe qui reste une fiction. Cette absence d’intégration leur coûte plusieurs points de croissance annuelle. On prétend que cela est dû au problème du Sahara occidental qui cristallise les rivalités entre le Maroc et l’Algérie ; pourtant, même s’il n’y avait pas ce contentieux, il n’y aurait pas davantage de coopération entre ces États car les différentes composantes des peuples qui s’y trouvent ont du mal à cohabiter pacifiquement. La situation n’est pas meilleure au Machrek, c’est-à-dire au Levant, où la fragmentation est encore plus grave. Le pays le plus important, l’Égypte, vit sous perfusion américaine depuis que le président Sadate a signé une paix séparée avec Israël (1978-1979). Il est confronté au puissant mouvement des Frères musulmans et au terrorisme qui sévit dans le Sinaï. Le Liban ne s’est jamais remis de la guerre civile qui a fracturé ce pays de 1975 à 1990. L’Irak et la Syrie sont ravagés par des guerres civiles. La Jordanie ne survit que grâce à l’aide extérieure. L’Arabie saoudite est obsédée par ce qu’elle perçoit comme la « menace iranienne » et par des contradictions internes. Mais le Machrek, c’est aussi la question nationale palestinienne, même si on n’en parle presque plus. Un peuple vit sous occupation militaire depuis plusieurs décennies sans que la communauté internationale s’en émeuve. Le sentiment d’impuissance et d’humiliation favorise la propagande des islamistes qui dénoncent « le deux poids, deux mesures » des Occidentaux.

S’agissant de la rive Nord, le problème concerne surtout les Balkans, l’Europe occidentale ayant su préserver la paix grâce à la construction européenne. Malgré l’accord de Dayton (1995) qui a mis fin à la guerre en ex-Yougoslavie, les tensions restent vives, notamment entre le Kosovo et la Serbie. Entre Orient et Occident, Chypre reste une île divisée depuis 1974. L’Union européenne a commis une faute en admettant une moitié de cette île comme État-membre, au lieu de surseoir la décision d’admission en l’assortissant d’une condition : réunification d’abord, admission ensuite.

Pour l’heure, l’attention est fixée sur le Moyen-Orient où les populations éprouvent des difficultés à trouver des facteurs qui les rassemblent. Car tout semble les opposer, compte tenu de la diversité qui les caractérise. Toutes les tentatives d’unification ont échoué, qu’elles aient eu recours à la religion, au nationalisme arabe ou encore au socialisme. Les initiatives venues d’Europe pour établir des partenariats Nord-Sud ont échoué. Il en a été ainsi du Dialogue euro-arabe voulu par le président Pompidou et son ministre des Affaires étrangères Michel Jobert en 1973. Le Partenariat euro-méditerranéen lancé à Barcelone en novembre 1995 a connu le même sort. Il en a été de même pour le projet d’Union pour la Méditerranée porté par Nicolas Sarkozy en 2008, qui n’a atteint aucun de ses objectifs. L’une des raisons principales de ces échecs renvoie à l’incapacité des pays du Sud à identifier, ne serait-ce qu’un seul intérêt commun. À aucun moment et sur aucun sujet, ceux-ci n’ont pu parler d’une seule voix. Une autre raison de cette désillusion tient aux mentalités qui prévalent au Sud, consistant à croire que le Nord, anciennement colonisateur, ne peut vouloir de bien à l’ancien colonisé.

Des pays menacés d’implosion

Plusieurs États du monde musulman ont implosé, principalement à cause de contradictions internes aggravées par des interventions étrangères, tels le Yémen, le Soudan, l’Irak, la Libye et la Syrie où se déroulent des guerres civiles. D’autres États ont été affectés par le « Printemps arabe » à partir de 2011, tels la Tunisie et l’Égypte. Les responsables occidentaux ont éprouvé des difficultés à identifier la nature de ces événements : révoltes, révolutions ou guerres civiles ? En Syrie, même si Bachar el-Assad peut être qualifié de « tyran sanguinaire qui massacre son propre peuple », il reste soutenu par une partie du peuple syrien, dont la plupart des minorités, y compris chrétiennes. Les Alaouites, auxquels il appartient, représentent 8 % de la population. S’il n’avait bénéficié que de l’appui des siens, aurait-il été en mesure de mener un combat si long et si coûteux à tous égards ? Même le soutien militaire de la Russie et de l’Iran n’aurait pas suffi à le maintenir au pouvoir. En Libye, l’intervention de l’Otan a provoqué la mort de Mouammar Kadhafi, entraînant une guerre civile dont on ne voit pas comment elle prendrait fin. En Irak, la guerre déclenchée illégalement par les Américains en 2003 a provoqué la chute du régime, mais aussi une guerre civile. Au Yémen, les bombardements de la coalition menée par l’Arabie saoudite aggravent la situation.

Ce qui se passe en Algérie depuis quelques mois est une révolte dont le détonateur a été la candidature de Bouteflika pour un cinquième mandat, alors que gravement malade, il était incapable d’assurer sa charge. Pendant trop longtemps, le peuple algérien a subi le chantage du régime consistant à faire croire que c’était lui ou le retour à la tragédie des années 1990. En dépit de sa désorganisation, l’opinion publique a obtenu le départ du Président. Quant au changement de régime, ce sont les rapports de force qui en décideront. À cet égard, l’acteur principal est l’armée mais celle-ci a perdu sa cohésion. Il y a, en son sein, des clans qui s’affrontent. Contrairement à bien des idées reçues, tous les généraux ne sont pas corrompus ; la société est, elle aussi, atteinte par la corruption.

Au bout du compte, le « Printemps arabe » aura été une illusion, y compris en Tunisie souvent présentée comme exemple de transition réussie. La culture démocratique en Tunisie comme dans le reste du monde arabe est très loin d’être enracinée. Une fois encore, on constate que la démocratie ne se décrète pas ; elle n’est pas un bien « d’import-export » et l’imposer par la force a mené chaque fois au désastre. Mais les difficultés insurmontables auxquelles se heurtent ces peuples ne sont pas dues essentiellement à ces ingérences étrangères. Elles s’expliquent aussi par l’effondrement du mythe de l’État-Nation, par l’échec des stratégies de développement et par la défaillance du facteur religieux.

Lorsque ces pays ont accédé à l’indépendance, il fut décidé de conserver les frontières de la colonisation. Cette méthode arbitraire consistait à nier l’histoire de peuples qui ont vécu ensemble dans d’autres limites territoriales. La seconde faute a consisté à décréter que ces nouveaux États seraient des « États-Nations », ignorant que ce concept européen correspondait peu à l’histoire du monde arabe. Les peuples décolonisés et leurs élites se sont fait un point d’honneur de démontrer qu’ils avaient toujours vécu dans un cadre national qui correspondait très peu en réalité à la vérité historique renvoyant à des structures tribales, ethniques et claniques.

La greffe de l’État-Nation n’a donc pas pris, pas plus que la façon dont les gouvernants s’y prennent pour diriger leur pays. Les pays du Sud de la Méditerranée, y compris ceux disposant d’importantes ressources d’hydrocarbures, n’ont pas réussi à sortir leur peuple du sous-développement. L’Algérie et la Libye ont bénéficié chacun de l’équivalent de dix fois le plan Marshall sans atteindre les résultats escomptés à la hauteur des sommes englouties dans des stratégies hasardeuses. Outre la corruption, les mentalités des gouvernants comme des gouvernés se caractérisent par l’absence de rationalité et le manque de professionnalisme. Parmi les indicateurs de cette défaillance, citons le rapport au temps qui n’est pas une priorité pour les peuples du Sud. L’absence de motivation et de culture du travail a lourdement pesé dans l’échec de leurs stratégies de développement. Ces mêmes pays sont confrontés à un chômage de masse qui frappe lourdement les jeunes qui constituent l’immense majorité de la population (70 % ont moins de trente-cinq ans), y compris les diplômés. La démographie de ces pays, loin d’être un atout, ajoute aux difficultés. En Égypte, la population augmente de 1,3 million de personnes chaque année. Il faudrait pour l’ensemble de ces pays une croissance annuelle de 8 % sur quarante ans pour faire face au défi démographique et au déficit d’emplois qu’il implique. Or, dans le meilleur des cas, le taux moyen ne dépasse pas 4 %.

Plus grave encore, le système éducatif est largement défaillant. Alors que l’éducation devrait être le vecteur du changement pour s’adapter aux exigences de la mondialisation, ce secteur est l’enjeu de batailles idéologiques et religieuses qui l’empêchent d’évoluer. La religion, ayant pour finalité originelle de relier les hommes les uns aux autres par l’adhésion à une foi commune et à des valeurs partagées, devrait se traduire par un code de conduite permettant de vivre en paix ensemble. Or, la religion ne parvient plus à remplir cette finalité. Elle est devenue l’habillage de la dis- corde. Au nom de la même religion, certains tuent leurs propres coreligionnaires, comme en Algérie durant la décennie 1990, alors que les Algériens sont tous musulmans sunnites. Au Levant, l’accent est mis sur l’antagonisme chiites-sunnites pour expliquer le recours à la violence. Mais ce clivage n’est que le masque d’une opposition entre Perses et Arabes dont le but est la conquête du leadership régional. Dans les pays du Sud de la Méditerranée, les musulmans ont abîmé l’Islam dont la pratique est dévoyée par une partie de ceux qui s’en réclament.

Ces trois faiblesses structurelles favorisent les ingérences étrangères.

La Méditerranée convoitée par des puissances étrangères

La France, l’Espagne et l’Italie sont des pays méditerranéens. Leur présence est légitime. Mais cette légitimité a disparu dès lors que ces pays ont pratiqué une politique de puissance et de colonisation. Toutefois, il n’y a pas lieu de faire le procès de cette politique pour la simple raison que les relations entre les peuples, tout comme entre les États, ont toujours été régies par les rapports de forces. Quand un pays possède les moyens de la puissance, il est rare qu’il ne s’en serve pas au détriment de ceux qui sont plus faibles que lui.

Dès 1794, le gouvernement américain envoie un navire de guerre en Méditerranée. À la même époque, afin de contrecarrer la volonté française de s’établir en Afrique du Nord, Washington signe avec Tunis un traité commercial par lequel le bey (roi) s’engage à protéger les ressortissants américains et à ouvrir la Tunisie à leurs produits, en échange de quoi les États-Unis arment gratuitement les troupes du bey. Des pressions de la même nature sont exercées sur le Maroc, la Libye et l’Algérie qui finissent par conclure des accords similaires. Avec la doctrine Monroe, les Américains s’intéressent moins à la Méditerranée, contribuant à convaincre la France que le moment était venu de se lancer à la conquête de l’Algérie (1830). Les Anglais en profitent pour s’installer à Aden (1839). Mais Washington revient en Méditerranée après la Première Guerre mondiale en élaborant la doctrine Wilson du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ils encouragent les peuples arabes à se dresser contre la France et la Grande-Bretagne. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, un document du Conseil national de sécurité (2) reconnaît que la propagande des États-Unis a contribué à la montée du nationalisme chez les « indigènes ». Cette politique sera poursuivie par John Kennedy qui écrivait à propos de l’Algérie dans un « ordre exécutif » du 20 février 1963 : « Les intérêts des États-Unis constituent le facteur primordial de notre nouvelle ligne envers ce pays qui est la clé de l’Afrique du Nord. […] Notre souci essentiel est l’accroisse- ment de notre propre influence. Le départ de la France de l’Algérie comme celui de l’Indochine sont des faits positifs ». L’intérêt des États-Unis pour la Méditerranée est donc très antérieur à la découverte du pétrole moyen-oriental et à la création d’Israël. Depuis, l’appui de Washington à Tel-Aviv est quasi inconditionnel, a fortiori avec Donald Trump à la Maison-Blanche. Ce dernier ne trouve rien à redire à la colonisation juive des territoires palestiniens occupés depuis 1967, autorisant le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem alors que selon le droit international, Jérusalem-Est est un territoire occupé. Il a fermé la représentation palestinienne à Washington et coupé la contribution de son pays à l’agence de l’ONU chargée d’aider les réfugiés palestiniens. Le 21 mars 2019, il a reconnu l’annexion par Israël du plateau du Golan, territoire incontestablement syrien. Son prédécesseur, Barack Obama, réputé réticent à l’égard d’Israël, a lui aussi apporté un appui sans précédent à l’État d’Israël en lui livrant des bombardiers F-35, faisant voter une aide de 36 milliards de dollars sur dix ans en faveur de Tel-Aviv. Cette politique est menée sans aucun égard pour les Arabes dont le poids sur l’échiquier international est faible au regard de leur nombre, du pétrole et du gaz que recèle leur sous-sol, tout comme de leur position géostratégique.

La Russie nourrit, elle aussi depuis longtemps, des ambitions méditerranéennes. Depuis les tsars, Moscou a toujours eu la volonté de se ménager un accès aux mers chaudes. D’où l’importance vitale que Moscou accorde à la mer Noire et à la Crimée que Poutine a annexée en 2014. L’URSS, en son temps, se présentait comme pays méditerranéen en affirmant que la mer Noire était une dépendance   de la Méditerranée. L’URSS avait réussi à renforcer sa présence au Moyen-Orient en aidant l’Égypte à construire le barrage d’Assouan et en équipant les armées égyptiennes, syriennes, algériennes et libyennes. Aujourd’hui, la Russie affirme que l’Islam fait partie de son identité, obtenant un siège d’observateur au sein de l’Organisation de la conférence islamique. Ce faisant, Vladimir Poutine ne fait que mettre ses pas dans ceux des tsars. Tous ont poursuivi les mêmes objectifs : conjurer le sentiment de claustrophobie par une ouverture sur la Méditerranée et sur l’océan Indien. L’intervention militaire russe en Syrie en faveur du régime de Bachar el-Assad s’explique notamment par cette obsession. Elle manifeste aussi la volonté de retrouver des positions perdues en 1991 après la dislocation de l’URSS.

La Chine s’intéresse également à la Méditerranée. Cela se traduit par des investissements importants dans des infrastructures de transport maritime, comme le port grec du Pirée. Les Chinois organisent de nouveaux forums régionaux. Ils investissent également dans les câbles sous-marins. Le tout s’inscrit dans une stratégie globale de « nouvelles routes de la soie » qui constituent un vecteur de la plus haute importance. La Chine et la Russie ont mené, en mars 2015, des exercices militaires conjoints pendant dix jours en Méditerranée orientale. La Chine veut devenir une puissance maritime afin d’assurer la sécurité de ses axes de communication. Pékin affirme que ses intentions sont pacifiques et prétend que, historiquement, sa politique n’a pas été agressive. Ce propos doit être reçu avec circonspection. En effet, on assiste à une compétition planétaire pour la suprématie commerciale, financière, scientifique, technologique, militaire et culturelle.

En termes de puissance globale, les États-Unis disposent d’une avance importante. En effet, ils maîtrisent toutes les dimensions de la puissance au sens où on l’entend habituellement, à quoi s’ajoute la capacité à produire et à exporter sa culture, au moyen de sa langue, de son idéologie, de ses mœurs, de son mode de pensée, de consommer, de s’habiller, bref à être un modèle dont on s’inspire et que l’on veut reproduire chez soi. C’est là un domaine dans lequel les Américains ont magistralement réussi. Ce n’est pas le cas de la Russie, pas plus que de l’URSS communiste en son temps. Reste à voir si la Chine parviendra à exporter son modèle.

L’instabilité n’est pas une fatalité car elle s’explique par des causes identifiées. Quant au défi à relever, il ne semble pas pour l’instant à la portée de ces pays et de ces peuples. Le demi-siècle écoulé indique clairement que ceux qui dirigent n’ont pas été en mesure de faire face aux problèmes vitaux pour leurs populations. Ils ne pourront donc pas s’en sortir seuls. Mais leur idéologie et leur mentalité les empêchent d’en convenir. Or, la rive Sud de la Méditerranée n’étant qu’à quelques kilomètres de l’Europe, ce qui l’affecte, produit des conséquences négatives sur la rive Nord. D’où la nécessité de prendre conscience que si le Sud va mal, le Nord ne peut pas aller bien. Les deux rives gagneraient à traduire en actions communes ce constat. Cela pourrait se concrétiser par l’élaboration d’une stratégie de développement solidaire.

(1). Citons pour exemple le Traité d’alliance conclu entre Soliman le Magnifique et François Ier en 1525.

(2). Classé N.12.NSC.

 

Tous droits réservés

 

La France à Chypre : de la parole aux actes

Cet article s’appuie sur le travail réalisé par les auditeurs de la 29e promotion des Sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques de l’Institut FMES qui s’est vue confier, en guise de rapport collectif, l’étude des « Conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale » ; rapport à paraître en septembre 2019.

Une très forte corrélation existe entre la découverte de champs gaziers « offshore» et la dégradation constatée des relations de voisinage entre certains États de la région. Ces gisements alimentent des rivalités fortement polarisées et une reconfiguration des équilibres stratégiques provoquant l’émergence d’une nouvelle donne énergétique.

La République de Chypre, au centre de ce nouveau « grand jeu », se trouve dans une position délicate au regard des ambitions énergétiques turques aujourd’hui contrariées par les ententes nouvelles (1). Cette dernière a d’ores et déjà fait montre de fermeté en éconduisant, en février 2018 de la zone économique exclusive (ZEE) chypriote qu’elle ne reconnaît pas, un bateau de forage appartenant à la société italienne ENI. Elle a lancé à dessein dans cette ZEE en juin 2019 des forages illégaux, et n’a pas hésité, par la voix de son président Recep Tayyip Erdogan, à menacer dès 2018 les différents acteurs impliqués « de représailles similaires à celles exercées sur les ennemis de la Turquie en Syrie… (sic !) » (2). Menaces maintes fois réitérées depuis. Chypre, qui a concédé les différents blocs sis au sein de sa ZEE, doit compter sur le soutien de ses partenaires traditionnels, à commencer par la France, pour en sécuriser leur prospection.

Les éléments contenus dans le discours que le président de la République a prononcé lors du MED 7 (3) qui s’est tenu à La Valette (Malte), le 14 juin dernier, vont dans ce sens : « Je veux ici redire une nouvelle fois mon entière solidarité avec Chypre et mon attachement au respect de sa souveraineté. La Turquie doit cesser ses activités illégales dans la zone économique exclusive de Chypre. L’Union européenne ne fera preuve d’aucune faiblesse sur ce sujet (4). »

Dès lors, il s’agit d’analyser en quoi cette nouvelle donne énergétique, avec son corollaire de tensions, renforce l’intérêt que la France et l’Union européenne doivent avoir pour la Méditerranée orientale, tant sur le plan diplomatique que militaire.

La Méditerranée orientale, un environnement complexe que les découvertes de gisements d’hydrocarbures tendent à réorganiser

La constitution de deux hubs énergétiques, l’un autour de la Turquie et le second autour du binôme Israël-Égypte, répond à des logiques différentes.

La Turquie est un État en « instabilité énergétique » (5). Elle importe la quasi-totalité du gaz et du pétrole qu’elle consomme et ses approvisionnements sont sécurisés auprès d’États « amis » : la Russie bien sûr, mais aussi l’Azerbaïdjan, l’Irak, jusqu’à récemment l’Iran… Ses besoins en consommation et sa position stratégique de hub vers les marchés européens favorisent le passage par la Turquie de gazoducs qui se connecteront aux marchés européens via la Grèce et la Bulgarie. Le mix énergétique doit se réaliser par le développement d’une filière nucléaire – aujourd’hui en partenariat avec les Russes, peut-être demain avec les Français – et le recours à l’énergie éolienne ; chacune de ces filières devant participer à hauteur de 10 % aux besoins du pays en électricité.

Dans le même espace, s’est formé en janvier 2019 un Forum du gaz de la Méditerranée orientale (6) qui lie désormais les principaux producteurs de la région (pour l’instant Israël et l’Égypte, demain Chypre ?), les consommateurs (l’Égypte mais aussi Israël, la Jordanie, les Territoires palestiniens, Chypre) et les pays de transit vers les marchés européens (la Grèce, l’Italie). Cela, avec une réelle stratégie d’intégration des États du voisinage (le Liban aujourd’hui) pour lesquels il est nécessaire de développer un processus de conciliation et de convergence vers les avantages que porte ce modèle « gagnant/gagnant ». Le hub accentue donc l’intégration économique régionale en permettant par exemple la signature d’un accord entre l’Égypte et Chypre (7) pour la fourniture d’électricité ; il contribue également à stabiliser l’environnement géopolitique en favorisant les négociations de paix entre le Liban et Israël, négociations nécessaires pour la délimitation de la frontière maritime et la sécurisation juridique des opérations de prospection dans les ZEE respectives. À terme, ce forum a vocation à devenir une organisation régionale dont les objectifs dépasseront certainement ceux de la simple organisation du marché régional de l’énergie.

La République de Chypre peut-elle espérer résoudre ses différends intérieurs et régionaux, grâce à la perspective de l’exploitation de ses gisements de gaz, au mieux à l’horizon 2025 ? Force est malheureusement de constater que non, tant qu’un espace de négociation n’est pas ouvert avec la communauté turque de l’île et avec Ankara. Des gages doivent rapidement être donnés par le gouvernement chypriote pour une affectation des ressources budgétaires tirées de l’exploitation gazière respectueuse des besoins de l’île et de ses communautés, Bruxelles pouvant et devant être le garant de cette juste distribution. À terme, cette garantie de juste distribution des ressources doit encourager les différentes communautés chypriotes à se retrouver autour d’une table pour finaliser le projet de réunification de l’île, déjà grandement négocié avec la complicité des Nations unies, et simplifier de facto le processus de reconnaissance par Ankara des frontières maritimes de l’île.

Quelle place la Turquie peut-elle tenir dans cet environnement ? L’exploitation des gisements de gaz en Méditerranée orientale pose désormais la question du positionnement d’Ankara face aux nouvelles dynamiques structurant la région : faut-il jouer la rivalité ou s’engager dans la complémentarité ?

La rivalité n’est pas une option dans la mesure où les deux hubs ne répondent pas aux mêmes besoins : la Turquie tire profit de sa position, tandis que le FEMG représente un marché en soi. La complémentarité est quant à elle sérieusement envisagée, notamment entre la Turquie, la Grèce et la République de Chypre, pour des raisons évidentes d’opportunité géographique visant à diminuer les coûts d’investissement et d’exploitation, et de stabilisation des relations de voisinage. La variable qui détermine le choix entre ces deux options reste le comportement des autorités turques et chypriotes, pour une moindre part.

L’Europe et la France face au spectre nationaliste turc de 2023

Les intérêts des pays membres de l’Union européenne, des compagnies de prospection pétrolière – Total et ENI au premier chef – ainsi que de la Commission européenne qui s’efforce de reconfigurer le mix énergétique, convergent avec les pays de la zone. Si les éléments de désescalade sont bien réels, que ceux-ci soient structurels comme l’imbrication de l’économie turque (dont la croissance est en berne) avec le continuum européen, ou institutionnels (ONU, Alliance atlantique, Conseil de l’Europe, OSCE…), une montée en tension orchestrée – et donc délibérée – par Ankara ne peut être exclue à l’approche du centenaire du traité de Lausanne (1923). Pour rappel, celui-ci rectifiait, après l’arrivée au pouvoir des troupes kémalistes, l’inapplicable traité de Sèvres qui dépeçait l’Empire ottoman. À l’approche de cette date, la dimension nationaliste des discours du Président turc, qui va en s’accentuant, pourrait se concrétiser par une montée en tension, comme le montre la multiplication des incidents en Méditerranée orientale. Cette stratégie vise très clairement à rechercher une rupture des équilibres régionaux, laquelle participe au rapprochement d’Ankara avec Moscou.

Sauf à trouver un accord, ce qui suppose une volonté des parties de négocier, volonté aujourd’hui inexistante, la politique visant à entraver les forages au sein des blocs contestés se poursuivra. Elle pourrait décourager des compagnies pétrolières déjà bien servies en exploration et exploitation de gisements dans la région et ailleurs de par le monde. Le torchon continuera à brûler entre, d’une part Chypre et ses partenaires (Israël, Égypte, Grèce) et, d’autre part, la Turquie. Ne pouvant se défendre elle-même et n’étant pas membre de l’Otan du fait d’un droit de veto turc, Nicosie n’a donc pas d’autre choix que de faire appel à l’Union européenne. À l’aune de la dégradation de la situation, les sept États participants au Sommet de La Valette du 16 juin 2019 ont exprimé, dans leur communiqué final, leur « profond regret que la Turquie n’ait pas répondu aux appels répétés de l’Union européenne condamnant la poursuite de ses activités illégales en Méditerranée orientale et dans la mer Égée » (…) et « manifesté leur grande inquiétude au sujet de réelles ou potentielles activités de forage au sein de la zone économique exclusive de Chypre ». Dans cette déclaration, le principe a été posé que si « la Turquie ne cesse pas ses actions illégales », « l’Union européenne demeure saisie de cette question (…) et envisage les mesures appropriées, en toute solidarité avec Chypre » (8). Ainsi, les sept États, en appellent à une implication accrue de l’Union européenne dans cette crise en gestation. L’Europe, au-delà des canaux diplomatiques classiques, devra prendre ses responsabilités comme elle l’a auparavant fait pour des conflits ne concernant pas directement son espace ; par exemple celui opposant la Russie à l’Ukraine.

Quelles réponses ?

L’Alliance atlantique se trouvant neutralisée par la présence active de la Turquie en son sein, Chypre n’aura pas d’autre choix que d’invoquer l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne, qui fait office de clause de solidarité entre États-membres, ou le droit de légitime défense collective défini par l’article 51 de la Charte des Nations unies.

Au sein de l’UE, Paris sera alors en mesure de proposer, avec le soutien grec, une opération visant la « réassurance » de Chypre. Cette action pourrait s’inspirer, du point de vue des modalités, de l’opération de réassurance des États baltes par l’Otan, l’opération Lynx (9). Sa déclinaison opérationnelle passerait par la mise en place d’une force navale (sur le modèle de l’opération Atalante) et de forces terrestres et aériennes déployées à Chypre même. Dans ce schéma, et compte tenu du contexte et des relations entre la France et Chypre, Paris peut et doit jouer un rôle central.

En effet, ces dernières années ont vu une densification des relations entre Nicosie et Paris : une multiplication des rencontres bilatérales ces deux dernières années, la signature d’un agenda stratégique en 2016, la pré-adhésion de Chypre à l’Organisation internationale de la Francophonie et, plus récemment, un nouvel accord de défense enrichissant celui de 2007. Celui-ci a été conclu afin « d’étendre le champ des domaines de coopération prévus par l’accord de 2007, en y intégrant la formation et l’échange de connaissances et d’expériences concernant le rôle des forces armées dans le domaine de la sécurité énergétique, de la sûreté maritime, de l’alerte précoce, de l’évacuation de ressortissants et de la gestion des crises » (10). Il s’inscrit bien dans le contexte de la dégradation en cours de l’environnement stratégique en Méditerranée orientale et dans l’anticipation de la montée des tensions avec la Turquie. Dès lors, l’éventail des actions possiblement envisageables peut être large – du simple appui aux forces chypriotes à la base permanente, en passant par les facilités militaires. En dépit d’un récent démenti effectué par le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, M. Jean-Yves Le Drian, à l’occasion d’une rencontre avec son homologue turc (11), il est difficile d’imaginer comment Paris pourrait rester les bras croisés si Ankara continue sa quête d’une rupture stratégique.

En effet, cette dernière vise à bousculer les équilibres régionaux, l’Union européenne envisageant très sérieusement un premier train de sanctions ciblées à l’égard de la Turquie (12).

Indépendamment de la question de l’exploitation des ressources en hydrocarbures et des tensions qu’elles engendrent, il n’en demeure pas moins que Chypre est la plateforme avancée de l’Union européenne et de la France pour appréhender la situation au Levant. C’est cette position qui justifie la présence britannique sur l’île avec des bases militaires sur des emprises dont le Royaume-Uni a l’entière propriété, et l’existence d’accords de défense (13) qui lient Chypre à la France ou à la Russie.

Le conflit israélo-libanais en 2006, la guerre contre Daech en Syrie et en Irak représentent de terribles événements qui valorisent Chypre comme le lieu de mise en place pour la Méditerranée orientale des instruments de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) et de l’Initiative européenne d’intervention (IEI). Sans attendre une crise avec la Turquie, il serait judicieux de stationner une force multinationale composée de soldats français dès aujourd’hui à Chypre, mais aussi grecs et britanniques, qui pourrait à la fois sécuriser préventivement l’île, garantir la liberté de navigation dans la ZEE chypriote et servir de soutien à toute intervention humanitaire ou sécuritaire au Levant.

La crise n’étant qu’à ses débuts, la conclusion ne peut être que provisoire

A falsis principiis proficisci (la richesse vient de la mer), et le rapport de la Turquie à la Méditerranée orientale ne sont pas sans rappeler celui de la Chine avec ses mers environnantes : la présence de ces gisements de gaz fait donc du contrôle de cet espace une priorité stratégique.

Ankara, qui opère aujourd’hui un rapprochement avec Moscou, devrait jouer une partition bien différente dans les mois et années à venir. Si la République de Chypre compte s’appuyer sur le droit international et la négociation d’alliances n’incluant pas la Turquie, si aucun espace de négociation visant à une prise en considération des ambitions énergétiques turques ne s’ouvre, il est fort à parier qu’Ankara continuera à renforcer une rupture stratégique à laquelle l’Union européenne et la France devront répondre autrement que par des mots. Le degré de fermeté des sanctions envisagées par le dernier Conseil européen n’indique pour l’instant pas si les Européens sont prêts à un bras de fer stratégique… sans les États-Unis.

 

(1) Hicham Mourad : « Nouvelle dynamique régionale en Méditerranée orientale », dans ce numéro de la RDN.
(2) Reuters : « Erdogan met Chypre en garde contre la prospection gazière », Challenges, 13 février 2018 (www.challenges.fr/).
(3) Ou EuroMed 7 : alliance informelle de sept pays méditerranéens membres de l’Union européenne (la République de Chypre, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie, Malte et le Portugal). La Croatie et la Slovénie ne sont, pour l’instant, pas invitées à se joindre à ce groupe.
(4) « Discours du président de la République – Sommet des pays du Sud de l’Union européenne », 14 juin 2019 (www.elysee.fr/).(5) Ministère de l’Économie et des Finances : « La stratégie énergétique de la Turquie », Trésor, direction générale, 20 octobre 2017 (https://www.tresor.economie.gouv.fr/).
(6) « Eastern Mediterranean countries to form regional gas market », Reuters, 14 janvier 2019 (www.reuters.com/).
(7) « Accord pour une ligne électrique sous-marine entre l’Égypte et Chypre », France-Info Afrique, 24 mai 2019 (www.francetvinfo.fr/).
(8) « Discours du président de la République – Sommet des pays du Sud de l’Union européenne », op. cit.
(9) Ministère des Armées : « Mission Lynx », 7 juin 2019 (www.defense.gouv.fr/).
(10) Sénat : « Accords France-Albanie et France-Chypre en matière de défense », 2018-2019 (www.senat.fr/).
(11) Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères : « Turquie – Conférence de presse de Jean-Yves Le Drian avec son homologue Mevlüt Çavuşoğlu », OSCE, 13 juin 2019 (https://osce.delegfrance.org/).
(12) Conseil de l’Union européenne : « Conseil européen, 20-21/06/2019 » (www.consilium.europa.eu/).
(13) Ministry of Defence of the Republic of Cyprus : « Bilateral Relations » (www.mod.gov.cy/).

 

Jean-Yves le Drian et Nicos Anastasiades, Président de la République de Chypre. Septembre 2018. Tous droits réservés.

Histoire de la coopération France – Algérie depuis l’indépendance

Par Sarah Hadjazi, chargée d’études à l’institut FMES.

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika à Cannes, en 2007.
Tous droits réservés.

Jacques Chirac, en visite officielle à Alger le 3 mars 2003 prononce un discours devant le Parlement algérien : « Après l’Indépendance, des hommes de vision ont montré le seul chemin, celui de la réconciliation, du développement, de l’avenir. Malgré les obstacles et les hésitations, la coopération entre nos deux pays est devenue petit à petit une réalité. Le temps de l’Indépendance ne fut jamais celui de la rupture[1] ». Après 132 ans de colonisation et au sortir d’une guerre de huit ans, Alger et Paris avaient fait, en 1962, le choix de la coopération afin de maintenir les liens les unissant.

La coopération peut se définir comme une collaboration visant à participer à une œuvre commune en maintenant des liens entre deux Etats. Ce terme fait référence à un système de coopération internationale défini par une politique d’aide économique, technique et financière d’un pays dit « développé » en faveur de pays « en développement ».

Entre la France et l’Algérie, cette coopération a connu trois grandes périodes – marquée par un volontarisme dans l’immédiat après-guerre d’indépendance, par un refroidissement lors de la décennie noire suivi d’une embellie au début des années 2000 – et se trouve aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle phase à écrire.

La coopération : un choix politique

Les accords d’Evian du 18 mars 1962, signés entre la République française du président Charles de Gaulle et l’exécutif provisoire algérien incarné par Krim Belkacem[2], scellent la fin de la guerre en mettant en place un cessez-le-feu. En vue de l’indépendance algérienne – obtenue le 6 juillet 1962 – ces accords institutionnalisent la coopération entre les deux pays et garantissent une aide au développement de la France envers l’Algérie[3]. La nature de ces accords est à la fois intéressante et ambivalente. En effet, dans un même traité, ils mettent un terme au conflit et définissent la future relation franco-algérienne.

L’idée d’une coopération destinée à maintenir des liens entre les deux pays correspond à la vision partagée par les deux dirigeants.

Ce choix politique permet alors à la France de jouir d’une image positive à travers le monde. Elle incarne alors le pays qui accorde le plus de moyens à sa politique de coopération. Un partenariat renforcé avec son ancien adversaire apparaît également comme une réponse au désarroi des Français déjà meurtris par la défaite de juin 1940. Le peuple français, porté par son président, se veut de nouveau grand et cette grandeur s’illustre par le fait que la France sait se relever après des événements douloureux. Elle prouve ainsi sa capacité à s’allier avec ceux qui ont été autrefois ses ennemis comme elle l’a déjà démontré en prenant part à la construction européenne incarnée par le couple franco-allemand.

Une raison stratégique pousse également le général de Gaulle à vouloir maintenir son influence et sa proximité avec l’Algérie. En effet, le vaste territoire algérien, presque quatre fois plus grand que la France avec ses 1 200 kilomètres de côtes proches de l’Europe de l’Ouest, occupe une place privilégiée en Méditerranée. Il était donc important de ne pas laisser livré à lui-même un pays tenté par le socialisme aussi proche géographiquement de la France, le risque d’un rapprochement avec l’URSS représentant une menace insupportable pour Paris. Cette position est confirmée par Jean de Broglie, Secrétaire d’Etat chargé aux Affaires algériennes de 1962 à 1966, qui estime qu’ « il y aurait danger à laisser l’Algérie se débattre au carrefour de toutes les tentations à deux heures d’avion de la métropole ».

A l’heure où se construisent les relations bilatérales de la France avec ses anciennes colonies, l’Algérie, bénéficie grâce aux accords d’Evian, d’« une aide financière privilégiée », initialement prévue pour une période transitoire de trois ans, de juillet 1962 à juillet 1965. A l’issue de cette période, l’aide économique perçue par l’Algérie demeure très importante atteignant les 2 654 millions de nouveaux francs.

Une coopération utile à la France

Les accords prévoient notamment le maintien d’unités de l’armée française sur le territoire algérien, malgré la fin des hostilités, dans le but premier de protéger les ressortissants français. En contrepartie, l’Etat algérien jouit d’une compensation financière.

Philippe Rebeyrol, diplomate en poste à Alger depuis 1962 et conseiller chargé de la coopération culturelle (puis technique à partir de 1963) dit : « Nous accomplissons une tâche qui ne sert pas seulement l’Algérie mais qui commande le maintien et le développement de notre présence dans une région cruciale pour notre pays ». En effet, si la coopération répond aux attentes et aux demandes des algériennes, elle sert également la défense des intérêts de la France, qu’ils soient économiques ou culturels.

Parmi les avantages conservés par la France, figurent les accès à la base de Mers-el-Kébir et du Sahara « utile » dans le dessein d’y effectuer des essais relatifs à la bombe atomique – l’expérimentation y a débuté en 1960. De plus, à la fin de la colonisation française, la découverte du pétrole et du gaz algériens s’est avérée stratégique en ce début des Trente Glorieuses. La coopération fait ainsi bénéficier à la France d’une source d’énergie à la fois indispensable et bon marché.

Le rôle clé des coopérants

La France s’engage à mettre à la disposition de l’Etat algérien les moyens nécessaires afin qu’il puisse développer l’enseignement, la recherche scientifique et la formation professionnelle. En complément des moyens financiers, elle envoie des coopérants dans des domaines divers. Cette aide permet à Alger de bénéficier d’un transfert essentiel de compétences piloté par le Secrétariat aux Affaires algériennes. Ce dernier met en œuvre la politique de coopération instaurée par les accords d’Evian et définit un modèle de coopération fondé sur l’expatriation des coopérants.

Les idées de coopération avec l’Algérie reçoivent rapidement en France le soutien des milieux intellectuels imprégnés de christianisme social, de marxisme-communisme et de tiers-mondisme. Ces « coopérants » entendent mettre leurs compétences au service de l’Algérie nouvelle, empreinte d’une atmosphère révolutionnaire. Ils occupent des fonctions multiples, découvrent l’Algérie et en retirent une expérience de vie. Baignés dans un univers particulier, ils incarnent les vecteurs de la coopération française sur le territoire algérien.

Des décennies après la guerre, revenir sur les parcours de ces coopérants permet de comprendre dans quelle mesure la France et l’Algérie ont refusé de rompre leur relation après la guerre. Ce lien s’est en effet maintenu à travers les mémoires collectives et personnelles de ceux qui ont été témoins et acteurs de cette période. Les coopérants, près d’une quarantaine d’années plus tard, restent encore très marqués par cette expérience alors même que la question de la coopération semble méconnue du grand public. Boudés par l’histoire, les coopérants sont absents de la scène commémorative mais de plus en plus présents sur la scène mémorielle alors que leur expérience algérienne s’est achevée pour la plupart depuis des décennies.

Stéphane Hessel, Bruno Etienne, Pierre Bourdieu ou encore Hervé Bourges, ont pour point commun d’avoir été ce que l’on appelle des « amis de l’Algérie nouvelle ». A travers ces divers parcours, la coopération revêt alors une dimension humaniste et véhicule un idéal de solidarité.

Arabisation progressive : un frein à la coopération

Le 19 juin 1965, un coup d’Etat orchestré par le colonel Boumediène renverse le président Ahmed Ben Bella. Ce coup d’Etat est perçu par une frange des militants communistes en Algérie comme la fin de la « révolution », remettant en question le rôle de certains coopérants. Pour autant, bon nombre d’entre eux a fait le choix de rester en Algérie malgré un contexte politique en plein bouleversement.

Progressivement, la coopération reposant sur les coopérants s’essouffle. L’affirmation de l’islam et de l’identité algérienne, consacrés dans le préambule de la première Constitution algérienne en 1963 et initiés dès la guerre d’indépendance comme facteur de démarcation du colon, s’accroit.

Cette situation laisse place, durant les années Boumediène à une arabisation progressive. De fait, le lobby arabisant a pris de plus en plus de place au sein de l’espace public algérien. S’amorce alors le processus de la réforme de l’enseignement en juin 1967 par le ministre de l’Education nationale et Président de la commission, Ahmed Taleb, défenseur de la langue arabe et de l’islam. Lors de la troisième commission, le 15 juillet 1970, le projet de résolution à propos de l’arabisation du système d’enseignement concerne toutes les disciplines et tous les niveaux.

Cette volonté politique du président Boumediène s’explique par la personnalité du président, influencé par le nationalisme arabe incarné par l’égyptien Nasser. Arabophone de formation, contrairement à son prédécesseur davantage francophile, il fait de l’arabisation l’un de ses fers de lance : « L’arabe doit devenir la langue du fer et de l’acier ».

Cette décision a favorisé l’appel de professeurs en provenance d’Egypte ou de Syrie, préférés aux professeurs originaires de métropole. Paris, assez défavorable, ne peut que constater la substitution du français par l’arabe et la baisse de son influence.

La montée progressive de l’arabisation marque une mort lente de la coopération pensée après-guerre.  Toutefois, il demeure difficile de donner une date précise de la fin de la coopération telle qu’initiée au début des années 1960. C’est d’ailleurs l’une des critiques pouvant être adressée aux politiques des deux pays. La coopération, qui se voulait provisoire, conformément aux déclarations d’après-guerre, n’a pas fait l’objet d’un bilan.

L’affaiblissement de cette politique d’aide en faveur de l’Algérie s’accélère lors de la nationalisation des ressources pétrolières. Quatre mois après cette décision, le Président George Pompidou, le 24 juin 1971, officialise la fin de cette relation unique qui unissait Paris et Alger : « Nous sommes prêts à participer au développement économique de l’Algérie, dans la mesure de nos possibilités, de nos intérêts et en fonction de la valeur des projets entrepris. Autrement dit, nous ne donnons pas à l’Algérie une priorité dans notre coopération. » En définitive, à la fin des années 1960, l’aide à l’Algérie n’est plus une priorité française, la France s’étant lancée dans la grande aventure de la construction européenne.

Les décennies 80 et 90 : les années de coupure

Faute d’une relance de l’effort de coopération de la part d’une France occupée à la construction européenne et d’une Algérie tournée vers l’affirmation de son identité, cette coopération s’est essouflée à partir des années 1980. Les tensions sociétales – corruption, blocage économique, radicalisation – entrainent des émeutes populaires en 1988 qui ont abouti à une forme de démocratisation du régime, favorisant la victoire du Front islamique du salut aux élections législatives de 1991. L’intervention de l’armée et l’instauration de l’état d’urgence suspendent le processus démocratique et provoquent la « décennie noire ».  La violente répression en réponse au terrorisme islamiste a causé un ralentissement sans précédent des échanges et le repli de l’Algérie sur elle-même. Les attentats en France entre juillet et octobre 1995 revendiqués par le Groupe islamique armé finissent d’éloigner les deux partenaires.

 1999 : une relance timide de la coopération

Au sortir de la guerre civile, l’élection d’Abdelaziz Bouteflika en 1999 a permis une pacification, le retour de l’Algérie sur la scène internationale et une relance des relations bilatérales avec Paris. L’amitié historique revendiquée par les deux pays est exprimée par les visites des Présidents des deux Etats et des membres du gouvernement dès le début des années 2000. Elle est notamment marquée par le soutien d’Alger autour des sujets migratoires et terroristes subsahariens.

Le retour de l’Algérie dans le paysage diplomatique français s’intègre désormais dans la dynamique européenne de cette fin de XXème siècle :  un accord d’association entré en vigueur le 1er septembre 2005 permet de structurer le dialogue de l’Algérie avec l’UE et initie la tenue de réunions informelles et techniques entre les deux entités. La France ne souhaite donc plus un tête à tête exclusif avec son voisin du Sud.

Toutefois, Alger et Paris continuent d’afficher une relation particulière. L’année 2012, qui célèbre le soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne, est aussi l’occasion pour François Hollande et Abdelaziz Bouteflika de signer le 19 décembre la Déclaration d’Alger sur l’amitié et la coopération entre la France et l’Algérie.

Le Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN), surnommé « la clé de voûte » de la coopération entre Paris et Alger, permet de réunir les gouvernements de Paris et d’Alger et de concrétiser les projets portés par les deux pays. Ces derniers, qui concernent majoritairement le domaine économique, relèvent du Comité mixte économique franco-algérien (Comefa), réunissant les ministres des Affaires étrangères et de l’Economie afin d’impulser une dynamique économique positive. En octobre 2018, s’est tenu à Paris le cinquième Comité où a été signée une déclaration d’intention pour la création d’un fonds d’investissement bilatéral, conformément aux souhaits exprimés par le président Emmanuel Macron à la fin de l’année 2017.

L’aspect économique se confirme : depuis 1999, les échanges entre les deux pays ont triplé. L’Algérie est le premier partenaire commercial de la France sur le continent africain et représente le troisième pays – hors OCDE –  bénéficiant  des exportations françaises. Du même fait, la France se situe à la deuxième place – après la Chine – des partenaires les plus importants de l’Algérie et demeure le premier employeur étranger en Algérie avec 500 entreprises implantées permettant 40 000 emplois directs et 100 000 indirects.

En décembre 2017, onze accords ont été conclus dans plusieurs secteurs clés  : la santé, l’économie, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur, les PME et la culture.

Sur la scène mémorielle, des efforts ont également été entrepris des deux côtés de la Méditerranée avec une volonté affichée d’avancer dans la même direction. En dépit des concessions faites, chacun conserve une vision clivée de l’histoire partagée.

En termes de sécurité et de défense, les résultats sont mitigés, l’Algérie refuse d’acheter des équipements militaires français, mais une Commission mixte de coopération se tient annuellement dans les deux pays afin de tenter de dynamiser les échanges et de renforcer la coordination dans la lutte contre le terrorisme, notamment au Sahel. L’engagement complexe mais réel de l’Algérie dans la guerre que mène la France dans cette région confère à la relation franco-algérienne une dimension internationale et témoigne de leur considération mutuelle.

La diplomatie, les accords, les échanges commerciaux et humains favorisent les liens tissés entre les deux pays. La relation passionnelle entre les deux pays s’est enracinée et s’accroit avec l’action de la société civile de part et d’autre de la Méditerranée. Malgré des montées de tensions sporadiques, les deux Etats sont conscients des liens qui les unissent, de la nécessité de maintenir une stabilité et de leurs destins liés. Tous deux partagent des intérêts communs vitaux incarnés principalement par la Méditerranée. Un bouleversement en Algérie ou en France aurait donc des répercussions directes sur l’autre pays, notamment du fait du brassage des populations. Selon Bernard Emié, ambassadeur de France en Algérie de 2014 à 2017, 7 millions de Français ont actuellement des liens avec l’Algérie. Il s’agit des personnes binationales, des immigrés, des pieds-noirs, des harkis et de leurs familles.

Les événements actuels en Algérie suscitent ainsi une vive attention en France, qu’il s’agisse des autorités, de la presse ou de l’opinion publique. La candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat a engendré une vague de manifestations sans précédent qui l’a conduit à la démission. La France réagit avec prudence face aux soulèvements mais surveille d’un œil attentif la tournure des événements.

 

In fine, la coopération franco-algérienne s’est considérablement modifiée depuis l’indépendance. Si elle a évolué pour recouvrir de multiples domaines, elle relève aujourd’hui davantage du domaine de l’informel que de l’étatique. Si la relation  avec la France reste une évidence, la nature de cette future coopération soulève des interrogations. Elle dépendra en particulier des orientations choisies par Alger.

[1] Discours de Jacques Chirac le 3 mars 2003 à Alger.
[2] Chef historique de la guerre d’indépendance et vice-président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA)
[3] Chapitre II des Déclarations gouvernementales du 19 mars 1961 relatives à l’Algérie, Accords d’Evian, 18 mars 1962.

Les Balkans occidentaux, confins sécuritaires de l’Europe ou cheval de Troie d’un nouvel islamisme ?

Par Jean-Philippe Pierre, docteur en Géographie – Géopolitique, spécialiste des zones de crise et des mouvements de populations et directeur du centre méditerranéen en Innovation et Economie de Défense de l’institut FMES.

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

Carte des Balkans.
Tous droits réservés.

Depuis les limes de Rome pour se protéger des barbares, en passant par les confins entre Empires Austro-Hongrois et Ottoman, jusqu’aux frontières floues d’une Union européenne hésitante, l’espace balkanique a joué un rôle tampon.

Fragilisée par les guerres de Yougoslavie qui ont abouti à l’éclatement de l’ancienne république fédérale, cette région véritable « charnière stratégique » est aujourd’hui soumise à des influences extérieures qui s’appuient sur des haines violentes et un désarroi économique et social profond.

Les années d’affrontements qui se sont déroulés entre 1991 et 2008 ont laissé des stigmates profonds dans des sociétés déjà héritières d’un lourd passé.

Consciente qu’elle ne peut laisser à ses portes, des Etats si ce n’est faillis, au moins en besoin de développement, l’Union Européenne cherche des solutions pour y réinstaurer un semblant de stabilité.

Les Balkans restent néanmoins soumis à des forces centripètes qui au contraire y entretiennent le statu quo soit par intérêt immédiat, soit pour des objectifs à plus long terme.

Héritage historique

Les violences qui au cours de la décennie 1990 ont conduit à la dislocation de la Yougoslavie prennent leurs origines avant même que cet Etat fédérant les peuples des Balkans ne voit le jour. Aujourd’hui, les armes se sont tues, mais les tensions n’ont pas disparu pour autant. Même si certains pays issus de cette crise semblent bien engagés sur la voie du développement, la région reste profondément meurtrie et des motifs graves de tensions entre et au sein des peuples demeurent.

La Yougoslavie, a pu au moment de sa création représenter la solution qui permettrait de faire vivre ensemble et en paix les peuples slaves du Sud. Mais très vite, il est devenu évident que l’origine slave commune ne suffirait pas à faire de ce pays une Nation. Ces peuples n’ont ni langue commune, ni histoire commune et surtout aucune envie de vivre ensemble. Les différences culturelles sont telles qu’aucun peuple qui composait la fédération yougoslave n’avait de traditions communes plus fortes avec son voisin yougoslave qu’avec un voisin extérieur, les Slovènes avec les Italiens, les Croates avec les Autrichiens, les Serbes avec les Hongrois ou les Bulgares, les Kosovars avec les Albanais et les Turcs.

Sans chercher à remonter trop loin dans l’histoire, il est intéressant de souligner l’impact qu’a produit l’occupation Ottomane pendant près de cinq siècles sur les relations entre les populations concernées. Les Turcs ont occupé la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, l’Albanie, la Bosnie et la Serbie depuis le XIVème siècle, la Croatie, et la Slovénie appartenant alors au royaume des Habsbourg ont servi de rempart à l’avancée ottomane. Confins militaires des deux camps, les abords des lignes de contact, en particulier la Krajina Bosnienne ou la Slavonie tout comme une bonne partie de l’actuelle Bosnie Herzégovine ont été données en servage à des paysans soldats originaires d’un camp ou de l’autre en fonction des influences du moment. Ainsi, une mosaïque de groupes ethnolinguistiques s’est composée au fil des siècles avec pour seul point commun leur attachement par le sang à la terre qu’ils ont cultivée et défendue. Ces territoires se composent d’un entrelacs de villages tantôt serbe orthodoxe, tantôt bosno-musulman ou croate catholique, ayant connu des fortunes diverses au grès des occupations.

Depuis les accords de Dayton en 1995, la Bosnie-Herzégovine, est divisée en deux entités autonomes distinctes : la Fédération de Bosnie-Herzégovine à dominante bosniaque (musulmane) et croate, et la République serbe de Bosnie, auxquelles s’ajoute le district de Brčko géré par l’État central. L’État central est dirigé par une présidence collégiale au sein de laquelle sont représentés les trois « peuples constitutifs ». Chaque composante ethnique dispose d’une minorité de blocage au sein du Parlement central. Les Bosniaques musulmans démographiquement majoritaires, tentent de leur côté de renforcer le rôle du gouvernement central, alors que les Croates, à la recherche de leur propre entité autonome, et les Serbes, tentés par le rattachement à la Serbie, s’efforcent d’enrayer les processus législatifs. Les élections présidentielles et législatives d’octobre 2018 se sont encore déroulées selon ces lignes ethniques, elles ont placé les partis nationalistes en position de force dans les assemblées.

La ville de Gačko, à 70 km au Sud de Sarajevo, tout près de la frontière avec le Monténégro résume parfaitement cette situation. Cette ville peuplée essentiellement de Serbes est installée au milieu d’une vallée qu’elle partage avec deux villages musulmans Meduljici et Kula installés au piémont du mont Zelengora qui borde la vallée au Sud. La ville Serbe vit aujourd’hui, de maigres revenus agricoles et de l’emploi que produit la centrale thermoélectrique construite non loin de la ville. Les deux communautés vivent depuis des siècles dans une indifférence relative. Les bosno-musulmans ont érigé, autrefois, à l’extrémité d’une colline une petite tour (Kula en serbo-croate) afin de surveiller les Serbes et de donner l’alerte en cas d’attaque. Ces derniers en plus de cultiver la partie riche de la vallée y élevaient des chevaux. Lors des différentes périodes d’occupation de la région, ils fournissaient leurs montures aux cavaliers autrichiens ou au cours des deux conflits mondiaux, collaboraient avec l’armée allemande. Les musulmans plus riches et ayant profité de leurs échanges avec les occupants à plusieurs reprises subirent parmi les premiers les représailles serbes en 1992.

Cette même zone a fait l’objet à partir de 2000 du plus important programme de réinstallation de bosno-musulmans dans la région. Des efforts considérables ont été consentis par des ONG et les Nations Unies pour y reconstruire les deux villages détruits par les Serbes qui eux, considérés comme les agresseurs, n’ont bénéficié d’aucune aide, nourrissant une fois encore la rancœur.

Cet épisode crisogène a touché chaque communauté, chaque village, chaque famille. L’extrême violence motivée par des ressentiments accumulés au fil du temps vient à son tour s’ajouter à la liste déjà longue des griefs de chacun à l’encontre de tous les autres. La paix ressentie comme imposée par ceux qui ont été déplacés ou chassés de leurs maisons doit maintenant porter du fruit pour rompre définitivement avec le cycle de la violence inhérent à ces territoires. Ce qui n’est pas évident puisque les pays issus de cet éclatement ont tendance aujourd’hui à éviter toute coopération entre eux.

 

L’Union Européenne peut-elle donner du sens à la paix ?

Au cours des affrontements les différentes communautés ont développé des stratégies pour s’adapter à la situation et traverser cette période de tension dans les meilleures conditions. Les dégâts causés par 17 années d’instabilité ont fortement mis à mal les infrastructures et les services. L’éclatement de l’Etat fédéral à contraint chacun des nouveaux Etats à s’organiser, à créer des services publics et à se doter de moyens propres. Tous ces efforts demandent des moyens financiers importants et, si l’on se réfère à la situation avant la crise, les industries sont peu nombreuses et mal réparties, l’agriculture est presque essentiellement domestique et en dehors des villes, le système éducatif est très en retard. Avec un taux de croissance économique actuel légèrement supérieur à 3 %[1], il faudrait soixante ans aux pays des Balkans occidentaux pour atteindre le niveau de revenu moyen des pays de l’Union. La reconstruction et le développement de ces sociétés ne reposent donc que sur des aides extérieures. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission Européenne, prédit que sans une action réelle de l’Union, « nous allons revivre tous les malheurs que nous avons connus pendant les années 1990[2] ». Malgré ces bonnes intentions, il semble peu envisageable que ces pays intègrent prochainement le groupe européen.  Les dernières vagues d’élargissement, ont affaibli l’Union européenne et pour beaucoup de ses dirigeants, il est nécessaire de se donner du temps pour contrer la montée des courants populistes, eurosceptiques ou europhobes. C’est en substance ce qui est ressorti des discussions lors du sommet de Sofia en mai 2018, réunissant les 28 membre de l’Union et les représentants des six pays des Balkans occidentaux (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Macédoine et Kosovo).

Faute d’engagements concrets vers une intégration de ces Etats, les Européens déploient des actions, souvent en ordre dispersé, visant à faciliter les échanges, à lutter contre l’immigration ou l’insécurité. L’UE a mis en place des organes destinés à faciliter le rapprochement avec les Balkans occidentaux. Elle y fixe des obligations et des devoirs contractuels adaptés à chaque pays, dans le but de stabiliser la zone et de préparer leur adhésion. Elle a investi 11,7 milliards d’euros pour aider les pays concernés à se réformer. Le processus de Berlin, depuis 2014, en s’appuyant sur des réunions ministérielles thématiques, doit favoriser l’intégration des Balkans occidentaux dans l’UE. En 2018, le thème en était « la sécurité ».

Les tensions ethniques, sociales, religieuses et inimitiés traditionnelles de cette région, restent importantes. Il semble que l’UE n’ait pris conscience que récemment que le processus de réconciliation risquait d’être long et que la seule promesse d’adhésion à l’Union ne suffirait pas à effacer des siècles d’inimitiés et de rancunes.

 

Le jeu des mafias et des islamistes

La dynamique de reconstruction post-crise n’a pas permis aux nouveaux Etats des Balkans occidentaux de se développer suffisamment vite pour répondre aux préoccupations légitimes de leurs populations. Dans ce contexte, le même genre de stratégies d’adaptation que celles développées pendant la guerre se mettent en place et viennent concurrencer les activités légales.

Le chômage est l’un des principaux freins au développement. Il frappe surtout les jeunes générations touchant plus d’un jeune sur deux (50%) dans l’ex-République yougoslave de Macédoine, en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Conséquences des années de crise, une majeure partie d’entre eux n’a pu suivre de formations qualifiantes. Parmi ceux qui ont eu la possibilité de se former, un grand nombre choisit l’expatriation alimentant ainsi le triple effet négatif de la fuite des cerveaux, du vieillissement de la population et de la dépendance aux capitaux de la diaspora. D’après la Banque mondiale, ces capitaux représentent en moyenne 10 % des PIB nationaux.

Pour ceux qui restent, les trafics et les mafias sont des alternatives possibles. Ces acteurs de l’ « antimonde »[3] y entretiennent le statu quo qui sert leur intérêt immédiat. Faute de circuits normaux d’approvisionnement, une économie parallèle s’est mise en place comme pendant la guerre, quand elle permettait d’échapper aux contrôles et séquestres de l’adversaire. Comme ces filières plus discrètes échappaient au contrôle des autorités locales ou internationales, elles ont rapidement fait l’aubaine d’organisations mafieuses. Plus grave encore, les mafias sont même parvenues à corrompre ou à s’immiscer dans la vie politique des Etats.

Le cas de Podgorica, une célèbre petite station balnéaire considérée comme « la perle du Monténégro », est emblématique de cette situation. Elle est administrée depuis le début des années 90 par le même homme et son clan, Milo Djukanovic[4], qui conduit actuellement la liste de la coalition au pouvoir, la compromission des politiques avec la mafia en fait une plaque tournante de la corruption, du narcotrafic et du blanchiment d’argent.

Autre exemple, au Kosovo en 2004, un rapport des services de renseignement de la KFOR présentait M. Xhavit Haliti, l’un des fondateurs de l’UCK (Armée de Libération du Kosovo) devenu membre influent du parti au pouvoir comme un membre de la Mafia kosovare. Dès la création de l’UCK, les autorités de la KFOR ont suspecté les liens de ses dirigeants avec les organisations mafieuses de la région. Ses liens avec la criminalité organisée lui auraient permis entre autres d’éliminer certains opposants. Les trafics très lucratifs conduits sous couvert de l’UCK ont permis à certains de ses dirigeants de faire fortune. Dans ce même rapport, les enquêteurs de la KFOR font part de leurs soupçons à leur encontre de détournements de fonds, de racket et même d’avoir prélevé des organes sur leurs prisonniers de guerre pour alimenter les réseaux de trafics d’organes. La quasi-totalité des politiques du pays serait concernée par ce rapport.

Par ailleurs, les Balkans occidentaux comptent une population musulmane importante : l’islam est pratiqué par 28% de la population de l’ex-République yougoslave de Macédoine, par plus de 50% de la population en Albanie et en Bosnie-Herzégovine et par 95% au Kosovo. Avant 1991 les pratiquants étaient modérés. Dès le début de la guerre, de nombreux combattants et imams salafistes fondamentalistes, venant de plus de trente pays étrangers, ont rejoint les Balkans pour combattre au sein de la 7ème brigade musulmane de l’Armée de Bosnie[5] nommée « El Moudjahid ». En plus d’épauler les musulmans de Bosnie, le but était de mettre en place un islamisme radical. Des enclaves islamistes se sont constituées depuis la fin de la guerre. Elles abritent des anciens combattants d’Afghanistan et des guerres des Balkans et ont fourni un important contingent estimé à près d’un millier de combattants pour combattre avec DAESH en Irak et en Syrie. Le problème du retour de ces combattants se pose de manière encore plus aigüe dans les Balkans qui n’offrent pas forcément les mêmes conditions de suivi de ces personnes qu’au sein de l’UE.

Enfin, dans le cadre de la stratégie néo-impérialiste du président Erdogan, la Turquie investit massivement économiquement et culturellement dans les Balkans. Ankara va même jusqu’à y pourchasser ses opposants, le 29 mars 2018, les services secrets turcs ont arrêté cinq enseignants et un médecin turcs légalement installés au Kosovo. Ils étaient accusés par Ankara d’être liés à Fethullah Gülen, considéré comme instigateur de la tentative de putsch de juillet 2016. La Turquie joue donc à la fois sur les hésitations de l’UE à intégrer les pays des Balkans pour faire cause commune et de son poids dans l’OTAN pour influencer le devenir des Etats de cette région.

La dernière séquence crisogène qui s’est déroulée dans les Balkans occidentaux a donc ravivé l’idée que cette région est à la fois une ligne de faille et un trait d’union où se côtoient des populations qui ont été dressées par l’histoire les unes contre les autres.

L’urgence aujourd’hui est au développement et s’avère être la seule arme contre l’installation durable d’organisations criminelles. La sécurité des Balkans est essentielle pour la sécurité européenne.

L’Union Européenne, première concernée par le devenir de cette région est engagée dans une course contre la montée des nationalismes, de l’Islam radical et de l’influence de ceux qui entretiennent le rejet de l’autre.

Les Balkans occidentaux sont donc bien une « charnière stratégique » qui est au cœur des préoccupations du fait de son instabilité potentielle.  Les uns voient dans cette instabilité un risque sécuritaire, c’est le cas des pays de l’Union Européenne. Les autres jouent de cette instabilité pour entretenir leurs activités du moment, c’est le cas des mafias, des partis nationalistes et populistes et des passeurs de migrants ou également, pour satisfaire des intérêts stratégiques à plus longs terme tels que l’instauration d’un islam radical aux portes de l’Europe (frères Musulmans ou Salafistes), la satisfaction d’enjeux économiques tels que les nouvelles routes de la soie ou enfin, pour exercer des pressions diplomatiques comme le fait la Turquie d’Erdogan.

[1] AP-OTAN, “Balkans occidentaux : évaluation de la transition économique”, rapport de la commission de l’économie et de la sécurité, 7 octobre 2017
[2] Sommet UE-Balkans 13 mai 2018
[3] « partie du monde mal connue et qui tient à le rester, qui se présente à la fois comme le négatif du monde et comme son double indispensable » – Roger Brunet 1992
[4]  Il a été président du Monénégro de 1998 à 2002 et Premier ministre de 1991 à 1998, puis pour deux autres mandats de 2002 à 2006 et de 2008 à 2010.
[5] Jérôme Bellion-Jourdan, Les Réseaux transnationaux islamiques en Bosnie Herzégovine. Le nouvel islam balkanique, sous la dir. de Xavier Bougarel, NathalieClayer, Paris, Maisonneuve et Larose

La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation

Par le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur, Directeur général de l’institut FMES et M. Pierre Razoux, Directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM). 

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

Carte de la Méditerranée.
Tous droits réservés.

La Méditerranée n’est plus au centre du monde. Comme les trois continents qui la bordent (Europe, Afrique et Asie), elle est frappée par le déplacement géographique du centre de gravité géopolitique et géoéconomique mondial vers l’Asie du Sud et de l’Est. Cette marginalisation stratégique pourrait signifier l’aube d’une ère pacifiée, les tensions liées à la concentration des enjeux globaux s’éloignant progressivement vers l’orient. Il n’en n’est rien. Au contraire, le bassin méditerranéen concentre dans son espace restreint tous les enjeux et les défis de la mondialisation et est confronté à l’ensemble des risques qui en découlent.

L’actualité de cet été illustre parfaitement cette situation : le Hirak algérien, la bataille en cours de Tripoli en Libye, les évènements du Soudan, l’impasse israélienne, l’absence de traitement réel des dossiers kurde et palestinien, le chaos syrien, la rivalité irano-israélienne, les surenchères d’Erdogan même si le revers électoral qu’il a récemment subi à Istanbul laisse présager l’atténuation de son pouvoir, la fragilité de Chypre d’autant plus problématique que son littoral est riche en hydrocarbure offshore. Bref, la Méditerranée et ses riverains se retrouvent plus que jamais au centre de préoccupations géopolitiques.

Ce numéro spécial de la Revue Défense Nationale sur la Méditerranée stratégique tente de faire le point des enjeux, d’identifier les foyers de crise et de rappeler les ambitions géopolitiques qui marquent cette région qui est la nôtre.

Le bassin méditerranéen, une des zones les plus crisogènes du monde, reste un concentré des préoccupations présentes et à venir à l’échelle du monde. C’est bien pour cela que nous avons choisi de sous-titrer ce numéro « Laboratoire de la mondialisation ».

Grands enjeux et principaux défis

Espace commun fragile, la mer Méditerranée est également l’un des principaux axes commerciaux du monde. Véritable cordon ombilical énergétique et économique entre Orient et Occident, les équilibres environnementaux, sécuritaires et sociétaux y sont précaires. Préserver cet espace de vie, rendu particulièrement fragile par sa petitesse, tout en permettant à chacun d’en vivre, tel est le dilemme auquel doivent répondre ses quelques vingt-trois Etats riverains.

Région qui polarise, il s’agit également d’une zone plus perméable que tout autre espace frontalier, du fait de son organisation physique, le pourtour méditerranéen étant particulièrement sensible aux effets contaminants des crises. C’est également une zone de friction entre les riches et les pauvres, entre une Afrique en plein boom démographique, un monde arabe sous tension et une Europe tiraillée entre ouverture et protectionnisme. Aussi, l’instabilité chronique en Méditerranée orientale, la fébrilité politique et sociale des sociétés d’Afrique du Nord et le risque migratoire Sud-Nord sont autant de motifs de vigilance, tout comme la préservation indispensable de notre environnement commun : la mer Méditerranée met en effet 100 ans pour se régénérer.

Les foyers de crises

Les foyers de crise déclarés ou potentiels sont nombreux. Depuis près de trente années le bassin méditerranéen connaît un cycle crisogène qui a progressivement touché de manière directe ou indirecte une majorité de ses riverains. Les guerres dans les Balkans et leur pénible sortie de crise, la guerre civile qui a ravagé l’Algérie dans la dernière décennie du 20e siècle, les guerres par procuration en cours au Levant et les suites des « printemps » arabes, notamment en Libye et en Syrie, sont à la fois des métastases de crises plus lointaines et plus profondes et des laboratoires de rapports de forces où se joue le nouvel équilibre des puissances globales et régionales.

Un des enjeux pour les pays riverains, l’Europe et la France est de se réapproprier la gestion de ses crises, en refusant la dépossession et l’instrumentalisation par des enjeux externes. La création d’un multilatéralisme local, probablement subrégional tant les bassins orientaux et occidentaux de la Méditerranée sont différents, est probablement une piste à creuser. L’intérêt régional milite pour un retour à la stabilité par le dialogue et la coopération. De ce point de vue, le meilleur atout de l’Europe et de la France consiste à pouvoir parler avec tout le monde sans tabou et de pouvoir agir comme un intermédiaire crédible et légitime dans la région. C’est d’autant plus important à l’heure où les Etats-Unis de Donald Trump font monter la pression à l’encontre de l’Iran, menaçant de mettre le feu au poudre d’un conflit qui pourrait aisément impacter la sécurité de la Méditerranée orientale et de la mer Rouge.

Cette persistance de foyers de crises impose que la France, a minima, réfléchisse à la formalisation d’une stratégie cohérente, coordonnée et interministérielle en direction des rives sud (Maghreb) et est (Machreck) de la Méditerranée. Cette stratégie multi-vectorielle doit prendre en compte les espaces aéromaritimes adjacents (mer Adriatique, mer Egée et mer Noire) et s’étendre en direction de la mer Rouge et de l’océan Indien de manière à protéger l’axe de communication maritime vital reliant l’Europe à l’Asie par la route la plus courte. Limiter la stratégie de la France à la seule Méditerranée « classique », c’est se mettre des œillères en défendant son dernier périmètre de sécurité sans l’indispensable vision d’ensemble qui peut seule assurer nos intérêts globaux.

La partie « Mémoire stratégique » est là pour nous rappeler qu’à chaque soubresaut de l’histoire récente, la Méditerranée reste un enjeu sécuritaire et géopolitique aussi bien pour les acteurs globaux que pour les acteurs régionaux. Ses fondamentaux – son logiciel de base en quelque sorte – restent très similaires, qu’il s’agisse de la crise de Suez en 1956, des guerres israélo-arabes de 1967 et 1973, des enjeux liés à la réouverture du canal de Suez et au rôle des pétromonarchies en mer Rouge au début des années 1980, de l’euphorie liée à la fin de la guerre froide et au processus de Barcelone en 1995, douchée par les attentats de 2001, la guerre en Irak de 2003 et ses suites qui continuent d’impacter les équilibres régionaux. Aujourd’hui comme alors, ceux qui réfléchissent à la stratégie développent les mêmes réflexes et se posent les mêmes questions.

Dilemmes et ambitions des principaux acteurs

Cette zone d’intérêt majeur a donc besoin de coopération, mais elle est le lieu où se jouent les ambitions des grandes puissances et de certains acteurs régionaux. Loin des rêves européens d’un monde post-historique pacifié, la Méditerranée reste un espace géopolitique qui concentre les rivalités et les jeux d’alliances.

Après une phase de flou stratégique liée à la fin de la guerre froide, la Méditerranée est redevenue un lieu de concurrence entre les Etats-Unis, la Russie et bientôt la Chine qui l’intègre dans sa vision stratégique de long terme.

Pour les Etats-Unis, le bassin méditerranéen est redevenu un espace stratégique important. Malgré la disparition des enjeux pétroliers venant du Golfe, la rivalité stratégique avec la Russie, l’endiguement de l’islam radical et le contrôle des flux économiques européens et asiatiques justifient une implication forte.

La Russie a retrouvé en Méditerranée, grâce à son implication dans le conflit syrien, son accès aux mers chaudes, sa posture de grande puissance militaire et sa capacité de nuisance et donc d’influence sur les affaires européennes.

A priori éloignée des enjeux vitaux de la Chine, la zone méditerranéenne est une région de premier plan dans le cadre de ses nouvelles routes de la soie. La sécurité de ces routes destinées à écouler ses productions sur le marché européen alors qu’elles doivent traverser les zones les plus conflictuelles du moment, lui est incontournable. Le volet sécuritaire qui accompagne en filigrane les projets portuaires en Méditerranée, en atteste.

Grande absente du jeu des puissances, l’Union européenne a un positionnement intéressant tant il est à la fois sujet de dépendance et d’indifférence. Certains Etats membres de l’Union – parfois les plus fragiles – sont directement confrontés aux problématiques engendrées par cet espace et se sentent, à cause du manque de réactivité de leurs partenaires, plus méditerranéens qu’européens.

Enfin, les puissances régionales – alliées ou non aux Etats occidentaux – jouent également des tensions méditerranéennes pour y accroitre leur influence. Parmi elles, la guerre souterraine entre l’Arabie Saoudite et ses alliés émirati et égyptiens d’un côté, la Turquie et le Qatar associés parfois à l’Iran d’un autre, est une force de clivage qui structure la rive sud de la Méditerranée dont les effets seront, quels que soient les vainqueurs, négatifs pour l’Europe. C’est pour cela qu’il est important de développer tous les outils intellectuels qui favorisent la réflexion prospective, contribuant ainsi à l’anticipation stratégique[1].

*

*       *

L’initiative de ce numéro spécial de la Revue Défense Nationale s’inscrit bien évidemment dans cette démarche. Ce numéro d’été s’attache à dresser un point de situation des enjeux, des crises et des perspectives du bassin méditerranéen dans un contexte complexe soumis à des influences contradictoires qui pour certaines œuvrent à plus de stabilité alors que d’autres tirent avantage du désordre ambiant. Cette zone cruciale mérite notre attention : d’abord parce que son évolution impactera directement nos sociétés, notre prospérité et notre sécurité, ensuite parce que les modes de résolutions que nous mettrons en œuvre dans ce laboratoire nous donnerons les clés pour résoudre les défis globaux de la mondialisation. Nous vous en souhaitons bonne lecture.

 

[1] A l’instar des ateliers wargaming stratégiques mis en place à Paris par l’IRSEM et à Toulon par la FMES pour réfléchir de manière prospective au dénouement ou au déclenchement de crises, notamment sur le pourtour méditerranéen.

Sommet des deux rives : pour une nouvelle dynamique de coopération en Méditerranée

Le président de la République Emmanuel Macron saluant le président de la région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur Renaud Muselier. En arrière plan, Martine Vassal, présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône et de la métropole Aix-Marseille. Tous droits réservés.

Les 23 et 24 juin 2019 s’est tenu à Marseille en Région Sud Provence-Alpes Côte d’Azur le Sommet des deux rives. Annoncée par le Président de la République en 2018 lors d’une visite à Tunis, cette rencontre a réuni les représentants et ministres des 10 pays de Méditerranée occidentale dans le format du Dialogue 5+5 (Algérie, Espagne, France, Italie, Libye, Malte, Maroc, Mauritanie, Portugal et Tunisie). Elle y a associé des représentants de la société civile, issus du monde de l’entreprise ou des milieux associatifs et universitaires. Elle visait l’objectif d’engager « une dynamique de coopération renouvelée entre les deux rives de la Méditerranée ».

Avec l’organisation de ce Sommet, la France privilégie la dimension euro-méditerranéenne et réaffirme son intérêt pour la coopération en Méditerranée occidentale. Paris développe ainsi sa diplomatie dans la mare nostrum sans utiliser les seules institutions étatiques comme relais de la coopération. A ce titre, le chef de la diplomatie française Jean-Yves le Drian a déclaré lors de l’ouverture du Sommet : « Notre priorité est de préserver et de refonder le multilatéralisme. Mais il ne saurait être que l’affaire des Etats ». Ce Sommet s’inscrit également dans un contexte où le bassin méditerranéen concentre tous les enjeux et les défis de la mondialisation en devant faire face aux risques qui y sont associés.

Le dimanche 23 juin, le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves le Drian a accueilli ses homologues du Dialogue 5+5. A l’issue de la rencontre, ils ont signé les « Engagements pour une nouvelle ambitions en Méditerranée » en soutenant des projets proposés par la société civile répondant collectivement aux nouveaux défis.

A son arrivée au Sommet pour la clôture, le lundi 24 juin, le Président de la République Emmanuel Macron a été accueilli par le président de Région Renaud Muselier et Madame Martine Vassal, présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône et de la métropole Aix-Marseille. Monsieur Renaud Muselier aime à rappeler le caractère singulier de la cité phocéenne, « véritable phare pour la Méditerranée ».   Lors de son discours, le Président français, seul chef d’Etat présent à cette rencontre compte tenu de l’actualité de certains des pays membres, a dressé la liste des menaces en Méditerranée, Il a notamment souligné le risque d’une région qui pourrait être « fracassée » notamment par les sujets migratoires, l’islam politique et la montée du populisme.

Alors qu’il était initialement prévu d’axer la rencontre autour des chefs d’Etats et de gouvernement, le Sommet des deux rives s’est finalement articulé autour de plus de cent représentants de la société civile – point d’orgue de l’événement. En avril et mai dernier, lors de cinq forums préparatoires, ces représentant ont discuté de 272 projets autour des thèmes de l’énergie, de l’éducation de la jeunesse et la mobilité, de l’économie et de la compétitivité, des médias, de la culture et du tourisme et enfin de l’environnement et du développement durable.

Les projets phares concernent la création d’un organe de presse plurilingue et d’un centre euro-arabe de la traduction, la mise en place d’un programme Erasmus méditerranéen mais également la connexion des médinas d’Afrique du Nord avec les villes. L’institut FMES a proposé dans ce cadre, en partenariat avec l’ITES, un think tank tunisien et l’UNISCI un think tank espagnol, une formation destinée aux jeunes diplômés des pays membres du 5+5.

Du côté des pays de la rive Sud, les projets adoptés lors du Sommet ont été bien accueillis. Toutefois, il s’agira – conformément à la volonté du Président Emmanuel Macron – d’établir un suivi des projets notamment en termes de financement afin de faire le point dans six mois, à l’occasion d’un nouveau Sommet.

Pour mémoire, les questions euro-méditerranéennes ont surtout émergé dans les années 1990 avec la création du processus de Barcelone, du Dialogue méditerranéen de l’OTAN et du Dialogue 5+5. La France, impliquée et investie dans chacun des trois processus, a fait de la coopération régionale l’une de ses priorités. En 2008, sous l’impulsion de la France, est née l’Union pour la Méditerranée. En dépit des bilans parfois mitigés des diverses institutions, la sécurité et la stabilité de la région demeurent prioritaires et nécessitent une coopération accrue des Etats riverains. Avec le Sommet des deux rives, le Président Emmanuel Macron espère ainsi poser les jalons d’une coopération nouvelle en Méditerranée occidentale en y associant à moyen-terme les chefs d’Etat et de gouvernement.

La défense du territoire européen, enjeu de la décennie à venir pour la France ? par le Capitaine de Vaisseau Marc-Antoine de Saint Germain

Marc-Antoine de Saint Germain est le commandant du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle depuis 2017.

Un détachement de l’Eurocorps devant le Parlement européen. Tous droits réservés.

 

Havre de paix depuis plus de soixante-dix ans, l’Europe est désormais confrontée à des défis existentiels. Menacée d’une part d’implosion face à ses différends internes, mis à jour par des économies et des projets sociétaux contradictoires (Brexit, flux migratoires massifs, montée des populismes, fragilité de la zone euro), elle voit d’autre part les menaces se multiplier à ses portes avec la résurgence à sa périphérie des États-puissances (Chine, Russie) et des zones grises (Moyen-Orient, Maghreb, Balkans) au sein desquelles des nations émergentes – notamment sous pression du terrorisme – refusent comme la Turquie le modèle des démocraties européennes, confirmant par là-même l’essoufflement de celui-ci.

Dans un contexte de repli des États-Unis, entamé depuis 2009 avec l’arrivée au pouvoir de Barack Obama et confirmé jusqu’à présent par la nouvelle administration Trump, les Européens devront dans la décennie à venir assurer par eux-mêmes la sanctuarisation de leur territoire, sous peine de voir à nouveau des conflits émerger en son sein.

Plus qu’une nécessité, cet enjeu stratégique devrait leur permettre de définir à nouveau un projet commun leur permettant de dépasser leurs dissensions. Pour cela, la France devra définir une nouvelle approche dans sa stratégie militaire, en coopérant de façon plus intense avec ses principaux Alliés européens pour développer une capacité de démonstration de puissance, fondée sur sa dissuasion nucléaire désormais unique au sein de l’Union européenne.

 

  • Une Europe de plus en plus fragilisée en interne.

Une lente désagrégation

Dans un état de grande fragilité, l’Union européenne est à un moment critique de son existence. L’essoufflement de sa dynamique date sans doute de 2005, année des négociations d’une constitution européenne sous l’impulsion de la France, et rejetée aussitôt par un vote des Français…

Une déconstruction lente se fait donc sentir depuis une douzaine d’années, conséquence du déni de confiance des peuples eux-mêmes vis-à-vis des institutions européennes et des dirigeants de leur propre pays face aux injonctions de ces derniers pour toujours « plus d’Europe », ou leurs discours moralisateurs appelant à dépasser les égoïsmes nationaux : « un fossé entre élites européistes et populations s’est ainsi creusé au fil des années. Il est devenu le problème numéro un. Le plus dangereux »[1].

Le monde rêvé par l’Europe a vécu et les contradictions entre Européens sont mises à jour après avoir été trop longtemps escamotées. Au premier plan, l’élargissement effréné de l’Union européenne, comme dette morale à la suite des conflits mondiaux, est une des causes majeures de ce rejet. Ensuite, la volonté des institutions européennes de se mêler de tout et de régenter dans le détail la vie des citoyens a engendré chez ces derniers un sentiment de perte de liberté et d’identité.

Ce rejet long et insidieux, masqué par les institutions elles-mêmes, a abouti au vote des Britanniques le 23 juin dernier en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union. « L’Union européenne est donc un organisme affaibli, miné de l’intérieur. (…) Elle rassemble des États membres qui fonctionnent sur la base de la démocratie représentative, laquelle est de plus en plus contestée partout dans le monde par une revendications croissante et vengeresse de démocratie participative ou même directe »[2].

Devenu un vaste espace sans frontières claires, culturellement uni mais politiquement divisé, sa recherche d’identité originelle et non assouvie révèle une bataille des idées entre un projet fondé sur une communauté de valeurs cherchant à dépasser les rivalités des nations et celui d’une puissance européenne replaçant les cultures et religions au centre de la construction. Sans jamais avoir résolu cette difficulté, les Européens ont cru que la démocratie se diffuserait par simple contact et qu’un agrégat de parties démocratiques créerait un ensemble démocratique.

Il nous faut espérer que l’arrivée d’une nouvelle administration américaine plaçant sa politique intérieure au centre de ses préoccupations finira par réveiller l’UE de sa torpeur. Car elle n’a cessé de décevoir ses citoyens : « En mars 2000, le sommet européen avait fixé un objectif stratégique pour l’Union : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde en l’espace d’une décennie. Cette stratégie de Lisbonne n’a pas été appliquée, et la distance s’est accrue entre la réalité européenne et le modèle californien »[3].

Aujourd’hui, l’Europe est un empire fragile et décentralisé qui cherche à résoudre ses difficultés internes par une fuite en avant administrative face à des peuples inquiets et sceptiques, sans réussir pour autant à résoudre ses différends politiques. Le sommet de l’UE à La Valette (Malte) le 3 février 2017 a mis à jour la mécanique d’une possible autodestruction des institutions européennes, attisée par les positions dures du Président américain récemment élu contre les usages transatlantiques, les règles internationales ou le libre-échange, et au moment où le Brexit devient une réalité au Parlement britannique : « ce qui se joue, c’est l’avenir même de l’Union »[4]. Il faut remonter à 2003, dans une période toutefois très différente pour la construction européenne[5], pour observer des fractures aussi importantes en Europe. Alors divisée sur l’intervention en Irak, les États-Unis étaient déjà un facteur de fragilisation. La perspective actuelle d’un éventuel rapprochement entre les États-Unis et la Russie tétanise les pays de l’Europe de l’Est et les États baltes quand le Royaume-Uni cherche à rétablir sa « special relationship » avec son grand neveu américain. Pourtant, « la désintégration de l’UE ne conduirait pas à la restauration de souverainetés nationales chimériques, (…) mais au contraire à une dépendance accrue au profit des superpuissances que sont les États-Unis, la Russie et la Chine »[6].

Vers la fin d’un modèle ?

Initiatrice et facteur de paix dans le monde jusqu’à présent, l’Europe se pose la question de la pérennité de son modèle. Ne pesant plus par ses valeurs, par ses normes ou par la force de sa société civile, elle n’est plus un exemple à suivre pour beaucoup de nations émergentes. Bien au contraire, le modèle qui semble désormais s’imposer est celui d’États-puissances ayant fortement investi dans les domaines régaliens. Au risque de faire renoncer à leur population une partie de leurs libertés individuelles, seul moyen efficace semble-t-il identifié par leurs dirigeants pour traiter la question du multiculturalisme qui caractérise désormais la plupart de ces pays.

La construction européenne fondée sur l’idée post-guerre d’une disparition en son sein des rapports de force rend aujourd’hui son existence très fragile. L’Europe fait désormais le vide autour d’elle, et participe en partie à la déstabilisation de son environnement immédiat. N’ayant pas su développer une politique étrangère cohérente, elle s’est bornée à une « politique de voisinage »[7].

Publié il a vingt ans, Le choc des civilisations de Samuel Huntington a été très critiqué parce qu’il avait une approche un peu trop simplificatrice pour expliquer les problèmes conflictuels que rencontre la planète. Pourtant son analyse fondée sur l’existence selon lui de huit civilisations – dont les rapports entre elles seraient caractérisés par leurs affinités ou au contraire leurs différences culturelles – reste pertinente dans le contexte international actuel. Considérant que « les principes philosophiques, les valeurs fondamentales, les relations sociales, les coutumes et la façon de voir la vie en général diffèrent sensiblement d’une civilisation à l’autre » [8] la question du déclin de la puissance occidentale se pose. Pire, si certaines civilisations tentent encore d’imiter l’Occident, et l’Europe en particulier, d’autres au contraire cherchent à lui résister, particulièrement celles de tendance confucéenne ou musulmane.

La mondialisation a érodé le paysage postcolonial, qui a été jusqu’à présent composé d’États-nations théoriquement égaux, à l’image d’une Europe apaisée : elle « a creusé les roches friables des États faibles jusqu’à la roche mère des structures traditionnelles »[9]. Aux côtés desquels des empires ont réorganisé les affiliations politiques et les appartenances collectives : « C’est la faiblesse du monde occidental, son absence de vision et de politique claire, qui poussent Ankara à se forger de nouvelles alliances »[10].

Une Europe économiquement fragile peu engagée militairement

Aujourd’hui, l’Europe est donc en péril, l’Allemagne ne pouvant qu’espérer des réformes courageuses en France afin que celle-ci retrouve sa souveraineté financière, préalable au maintien de sa souveraineté sécuritaire. C’est une condition indispensable au maintien de la zone euro, dont la robustesse n’est assurée que si France et Allemagne restent en phase sur le plan économique : « Il y aura une Union européenne à différentes vitesses »[11].

Un éclatement de la zone euro serait sans doute un cap irréversible vers la fin de l’Union européenne, nous renvoyant des décennies en arrière, avec un risque réel du retour de la guerre en Europe. Or, le budget de défense cumulé des Européens est sous la barre des deux cents milliards d’euros. Conséquence de cette baisse progressive des investissements, la hiérarchisation des outils de défense est évidente en Europe. Hormis la France et le Royaume-Uni, la très grande majorité des pays européens ne disposent que de forces militaires locales, destinées à intervenir dans leur propre pays. Au mieux des pays comme l’Allemagne ou l’Italie ont généré des forces militaires de taille régionale susceptibles d’apporter un appui aux opérations militaires dans un rayon limité en Europe.

Au bilan, « il y a des puissances européennes mais l’Europe n’est pas à l’origine un projet de puissance »[12]. Dans ce contexte et confrontée à la menace terroriste, l’Europe est soumise à de nouvelles vulnérabilités concernant sa sécurité : « Avec l’irruption du djihadisme militarisé, le fait guerrier s’importe désormais au cœur du territoire européen, que l’on pensait pourtant sanctuarisé. (…) Une rupture grave et sans nul doute durable de la situation d’insularité stratégique dans laquelle semblait nous placer la fin de la guerre froide »[13].

  • Une Europe menacée par un monde multipolaire

Des affrontements de nouvelle nature, des guerres aux multiples visages

Des lignes de fracture apparaissent entre des zones abandonnées d’un côté (comme une large partie de l’Afrique ou du Moyen-Orient), et d’autres où s’affrontent directement ou indirectement des États forts guidés par une forme nouvelle ou rénovée d’impérialisme. Ces lignes de fracture voient se développer une sorte de privatisation des conflits (en particulier dans les États faillis) d’une part, et une guerre d’usure d’autre part, sans vainqueurs clairement identifiés. Mais elles portent surtout en germe des risques d’affrontement beaucoup plus violents et brutaux entre les États-puissances eux-mêmes (la mer de Chine est symptomatique de ce type d’affrontement indirect qui pourrait dégénérer).

La guerre moderne a donc muté et se révèle aujourd’hui sous plusieurs formes. La guerre d’ingérence est la première évolution depuis la fin de l’ère coloniale. Avec les conséquences souvent malheureuses du prix fort payé par les populations civiles. La question est désormais de savoir si l’ingérence restera consubstantielle à l’Occident. La seconde est économique, comme l’illustre la faiblesse des entreprises européennes face au diktat du droit juridique américain[14]. La troisième revisite les principes de la guerre froide : ne pas se combattre et ne pas se parler, comme c’est le cas actuellement au Moyen-Orient par théâtres interposés (Yémen, Syrie) entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. La quatrième est civile et tout aussi sanglante, engendrant des migrations internes massives (Afrique) mais également externes (Méditerranée, Europe de l’est). Celle-ci est sans doute la plus difficile à maitriser car elle repose sur l’ethnique et le religieux, facteurs d’affrontement de plus en plus violents, en particulier quand ce dernier repose sur le terrorisme. Sans compter la guerre nucléaire dans sa forme dissuasive et la prolifération galopante qui lui est liée, le retour des impérialismes (Iran, Turquie, Russie) quels que soient leurs motifs (économique, politique, culturel) ou la cyber-guerre.

Ces nouvelles formes de la guerre ont pour conséquence d’accélérer la déliquescence des États les plus faibles et la multiplication de zones grises, au sein desquels l’influence de nations intermédiaires (Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Inde) devient prépondérante.

Un positionnement américain imprévisible générant de l’incertitude, fondé depuis plusieurs années sur le repli

L’arrivée au pouvoir de la nouvelle administration américaine est sans doute l’expression de la poursuite de l’effondrement du monde bipolaire, débuté en 1991 avec la fin de l’URSS, permettant aux formes de guerre décrites précédemment de se développer.

Donald Trump s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur quand il considère que les États-Unis ne sont plus en mesure d’être les gendarmes du monde. Néanmoins, sa victoire a ajouté un trouble supplémentaire en Asie du Sud-Est sur la survie d’accords militaires noués parfois depuis plus de 60 ans : le Président américain a ainsi laissé entendre que le Japon et la Corée du Sud auraient intérêt à se doter de l’arme nucléaire pour assurer eux-mêmes leur protection. Il a aussi menacé de remettre en cause les traités de défense avec ses alliés historiques, notamment en Europe, s’ils ne contribuaient pas davantage aux dépenses militaires.

Le pivot vers l’Asie du Sud-Est, lancé par Barack Obama en 2011, visait à resserrer les liens avec ses alliés et à réaffirmer sa domination contestée par la Chine tout en se retirant des théâtres extérieurs au Moyen-Orient (Irak, Afghanistan), se détournant ainsi de l’Europe. Ce programme ambitieux « n’a toutefois jamais vraiment convaincu les pays d’Asie du Sud-Est »[15]. Pékin n’a pas renoncé à ses prétentions territoriales sur la quasi-totalité de la mer de Chine occidentale et a continué à aménager des îlots pour y construire des infrastructures portuaires et aéronavales. Les États-Unis se sont également montrés incapables de freiner l’escalade nucléaire nord-coréenne. Ils ont laissé le Moyen-Orient dans l’état que l’on connaît actuellement, avec l’obligation d’y revenir aussitôt (Irak)…

Si le retrait progressif des États-Unis pour le règlement des affaires internationales n’est pas nouveau – illustré par la politique du « Lead from behind », chère au Président Obama, et l’échec cuisant de celui-ci au Proche-Orient – ils se démarquent désormais par l’imprévisibilité de la nouvelle administration et génèrent une incertitude anxiogène chez les Européens, accentuant ainsi leurs dissensions internes. En formalisant sa politique par le slogan « America first », elle confirme ce repli sur soi, et avec lui l’ensemble du monde occidental, laissant ainsi un peu plus la place à l’expansionnisme des États-puissances comme la Russie et la Chine.

La Russie, tête de file des États-puissances sur le front Est de l’Europe, en quête d’une plus forte implantation en Méditerranée et marquant son retour en Atlantique

L’intervention russe en Syrie, première opération lancée à l’extérieur de l’ancienne zone soviétique, prouve à quel point l’ancienne armée rouge s’est modernisée et renforcée depuis la réforme lancée en 2008 pour combler les lacunes révélées par les guerres de Tchétchénie et de Géorgie : « L’engagement syrien aurait été impossible il y a dix ans. Jusqu’à l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’armée russe n’était plus un acteur international. L’instrument militaire, même s’il a toujours conservé son potentiel de destruction et ses capacités nucléaires, ne pouvait pas être utilisé à l’extérieur des frontières de la Russie »[16]. En quelques années, le prestige de la Russie s’est donc considérablement redressé.

Sa détermination à recourir à la force et sa rapidité à traduire la volonté politique au niveau militaire ont surpris les Occidentaux en Syrie. Préoccupées par la radicalisation d’une partie de leur population de religion musulmane (20 millions en Russie), les autorités russes ont engagé une grande partie de leurs moyens militaires en Irak et en Syrie, en lien avec les Iraniens et le Hezbollah libanais. Cette diplomatie volontariste au Moyen-Orient n’est pas nouvelle : Vladimir Poutine inscrit son action dans la continuité de la stratégie des tsars, dictée par la géographie au coeur de laquelle le domaine maritime est un enjeu afin de ne pas rester enclavé. Winston Churchill disait déjà en parlant de la Russie : « C’est un géant auquel on a bouché les narines ».

A l’avenir, c’est la politique russe dans les Balkans qui doit être l’objet de toute notre attention. La présence russe en Serbie, Bulgarie, Hongrie ou Slovaquie pourrait menacer la stabilité de ces pays et fragiliser encore un peu plus un territoire européen perméable. Pire, elle semble jouer à dessein dans cette région un rôle perturbateur vis-à-vis des objectifs de l’Union européenne. Comme le note le président du Conseil russe de politique étrangère et de défense, un centre de réflexion influent, « il y a chez nous un courant qui plaide pour un retour dans cette région »[17].

Déjà présente en Méditerranée orientale, notamment grâce à sa base navale permanente à Tartous (Syrie), la Russie s’efforce par ailleurs d’établir des relations durables avec l’Égypte[18], profitant de l’erreur de l’administration américaine perçue comme favorable aux Frères musulmans. Dans le domaine militaire des manœuvres entre les deux marines ont ainsi été menées en juin 2015 en Méditerranée.

La Chine pourrait développer sa politique du fait accompli en Méditerranée

La présence chinoise en Méditerranée, aux portes Sud de l’Europe, est désormais une réalité compte tenu de ses investissements massifs dans les infrastructures de transport, en particulier portuaires. Cherchant à mettre en place des mécanismes de coopération bilatérale en Europe du Sud (Chypre, Espagne, Grèce, Italie, Malte et Portugal), la politique chinoise fait porter un risque sur l’unité européenne, au moment où Bruxelles est en situation de fragilité. Développement maritime de son plan « 21st century maritime silk road », l’implantation chinoise en Méditerranée est l’extension européenne de sa nouvelle route de la soie. La manoeuvre chinoise n’est pas d’impliquer les Européens les plus influents à ses mécanismes de coopération, mais au contraire de profiter des faiblesses des pays périphériques pour asseoir sa domination économique, participant ainsi au potentiel délitement européen. La présence chinoise concerne l’ensemble du pourtour méditerranéen : au Pirée (Grèce), à Cherchell (Algérie), à Port-Saïd et Alexandrie (Égypte), à Ashdod et Haïfa (Israël), à Ambarli (Turquie) ou à Gênes et Naples (Italie). La question d’une stratégie chinoise[19] en Méditerranée se pose désormais clairement après les exercices militaires menés pendant dix jours en mai 2015, conjointement avec la Russie. Sa coopération avec ce pays correspond à une répartition des zones d’influence économique et à une entraide, confirmée par les exercices conjoints menés en mer de Chine en septembre 2016. Ceux-ci ont pu être interprétés comme une forme de renvoi d’ascenseur par les Chinois après l’opportunité russe d’entraînement offerte en Méditerranée en 2015.

Au-delà des aspects économiques, cette stratégie semble avant tout guidée par la nécessité d’évacuer ses ressortissants dans ces régions en cas de crise (plus de 35 000 chinois ont été évacués de Libye en 2011, et près de 600 du Yémen en mars 2015). Pour autant, la capacité chinoise à ne pas respecter le droit international, illustrée par sa politique du fait accompli en mer de Chine, doit nous faire réfléchir sur ses intentions en Méditerranée. À l’image du développement chinois à Djibouti[20], il n’est pas irréaliste d’envisager la création d’une base navale chinoise en Méditerranée.

Aux portes de l’Europe du Sud, le Maghreb est en situation instable

Si le trait d’union entre les pays qui composent le Maghreb est la culture arabo-berbère, la stabilité de l’ensemble s’avère plus que fragile. Plusieurs tentatives de rapprochement voire d’intégration économique et politique ont eu lieu, mais Maroc, Algérie et Tunisie restent fondamentalement différents. Sans compter la Libye… Cette incertitude aux portes de l’Europe du Sud pourrait être le prochain sujet de sécurité pour l’Europe dans la décennie à venir.

En effet, au-delà de la problématique des flux migratoires en Méditerranée et des risques d’importation des contestations locales en cas d’effondrement du pouvoir en Algérie ou en Tunisie[21], une dégradation de l’environnement sécuritaire dans ces pays pourrait conduire à une intensification des trafics à la frontière libyenne, à destination du Sahel ou de l’espace méditerranéen, et pourrait augmenter la menace terroriste. La maîtrise des risques et l’anticipation de leurs impacts potentiels sont désormais un sujet d’intérêt pour les pays européens, conscients de l’impossibilité de considérer la Méditerranée comme une frontière liquide, vide et protectrice.

Les Européens ayant déserté ces pays pour des raisons historiques, les pays du Maghreb sont par ailleurs un lieu d’expansion de la Chine et de la Russie, dans le cadre de leur stratégie en Méditerranée, mais également le nouveau lieu d’affrontement des pays du Golfe et de la Turquie. Le scénario d’un embrasement du Maghreb est réaliste, faisant augmenter de fait la menace sur le territoire européen en cas de déploiement de systèmes balistiques d’origine russe…

La Turquie, un problème de plus en plus important pour les Européens

La répression qui sévit en Turquie inquiète les Européens. En tout, quelque 100 000 personnes ont été touchées par les purges dans l’armée, la police, la justice, l’enseignement, la presse, l’administration et les entreprises. Et dans ce contexte, le Parlement turc pourrait adopter une réforme constitutionnelle en faveur d’un renforcement des pouvoirs du Président Erdogan…

Or, la Turquie est un pilier de l’Alliance. Deuxième armée par le nombre de ses militaires (avant les purges), elle est le quatrième pays contributeur aux opérations de l’OTAN. Pour les Occidentaux, elle occupe une position stratégique, verrouillant l’accès à la Méditerranée via les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Ancrée dans le Moyen-Orient, proche des Balkans et face à la Russie, elle est un pays clé pour la géopolitique européenne. Pour cette raison, l’Alliance y entretient de nombreuses installations militaires : la base aérienne d’Incirlik, utilisée par la coalition contre Daech, celle de Kürecik qui sert à la défense antimissile des Alliés et un centre de commandement à Izmir.

Depuis que la Turquie est entrée dans l’Alliance en 1952, ses relations avec les autres pays membres ont toujours été instables. Contrariées par l’intervention militaire turque à Chypre en 1974, réchauffées dans les années 1990, elles se sont à nouveau dégradées au début des années 2000, lorsque l’Europe a refusé de considérer le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) comme une organisation terroriste. Avec la guerre en Syrie, les motifs de discorde se sont multipliés : le rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine jette un trouble[22].

La liste des reproches occidentaux est longue : en 2013, la décision d’Ankara de s’équiper d’un système de défense anti-aérien chinois a provoqué un tollé parmi les pays de l’OTAN, qui ont forcé le gouvernement turc à reculer. Depuis le début du conflit syrien, ces derniers reprochent à Ankara son ambivalence vis-à-vis de Daech ainsi que sa complaisance vis-à-vis de Téhéran dans le difficile règlement du dossier nucléaire iranien. Les Européens n’ont pas apprécié le chantage exercé par Ankara sur la question des migrants. Depuis, ils s’interrogent : la Turquie est-elle en train de renoncer à son ancrage occidental ?

Les griefs sont tout aussi nombreux du côté turc et sa méfiance ne date pas d’aujourd’hui. À l’époque de la guerre froide, le président américain Lyndon Johnson avait menacé de ne pas soutenir la Turquie si une crise éclatait entre Ankara et l’URSS sur la question chypriote. Sans compter le refus de l’OTAN de considérer la demande de protection d’Ankara qui craignait des représailles de Saddam Hussein pendant la guerre contre l’Irak en 2003.

C’est l’absence de vision et de politique claire du monde occidental, dans la situation de désintégration de la région, qui pousse Ankara à se forger de nouvelles alliances : « L’entente avec la Russie est fondée sur le désespoir »[23].

 

  •  Concentrer ses efforts sur la défense du territoire européen

La poursuite du développement multipolaire des relations dans le monde révèle donc que celui-ci est désormais dominé par trois pays (États-Unis, Chine, Russie), alors que des zones grises (Moyen-Orient, Afrique, Balkans…) cherchent leur place, hésitant entre rallier brutalement ces États-puissances ou tenter de s’en remettre à des pays émergents de taille intermédiaire qui s’émancipent (Inde, Iran…) grâce à leurs ressources énergétiques, à leur position géostratégique, ou à leur puissance nucléaire (quand ils ne possèdent pas les trois…).

Dans de ce monde déstructuré, l’Europe joue de plus en plus le rôle de spectateur, fragilisée par ses incohérences internes à l’image de son incapacité à peser en Syrie : « aujourd’hui, les Européens, qui croyaient vivre dans le monde idéal de la communauté internationale et du droit, se réveillent dans Jurassic Park : Donald Trump inquiète tout le monde, Poutine nous provoque, l’Islam se convulse »[24].

Or, le monde se recompose à ses frontières, et les tensions se rapprochent inexorablement de son territoire : le Maghreb, le Moyen-Orient[25] ou l’Europe de l’Est sont désormais le lieu d’affrontements directs ou indirects et des jeux d’influence des États-puissances.

Développer une capacité de « démonstration de puissance » européenne dans le haut du spectre

Dans le cadre de sa politique de défense, la France devra prendre en compte dans la décennie à venir le besoin d’une capacité de « démonstration de puissance » européenne en mesure de répondre aux rapports de force que ces États-puissances veulent imposer aux Européens par leur stratégie du fait accompli, dont l’objectif n’est pas d’aller à l’affrontement mais de s’imposer régionalement. La formalisation en France d’une telle fonction stratégique lui permettrait de préciser ses positions au sein de l’Alliance atlantique et de mieux se faire comprendre de ses partenaires, pour une meilleure cohésion européenne et un niveau d’ambition cohérent face aux menaces émergentes.

La tentation de poursuivre exagérément nos interventions loin du territoire national pour le combat contre le terrorisme islamique – qui risque à tout moment et dans la durée de se manifester contre nos propres concitoyens – pourrait nous entraîner vers un investissement capacitaire dédié et nous faire négliger le besoin de capacités terrestres en nombre dans le haut du spectre nécessaires à toute forme de démonstration de puissance : « L’armée française a été transformée en un kit expéditionnaire »[26]. Ces capacités seront de plus en plus sollicitées pour faire face aux menaces puissantes aux frontières européennes, à l’image des nouveaux contrats « Enhanced Forward Presence » définis par l’OTAN dont l’objectif est de prépositionner des forces en Europe.

Les espaces maritimes seront sans doute un lieu majeur d’expression de cette démonstration de puissance européenne, indispensable à la préservation de ses intérêts, allant bien au-delà des problèmes de gestion des flux migratoires. En effet, la multiplication des patrouilles sous-marines suspectes à la limites des eaux européennes (Atlantique, Méditerranée), le développement des marines asiatiques (Chine, Russie) en Méditerranée et la situation très volatile des pays du Maghreb (Algérie, Tunisie, Libye) ou du Proche-Orient (Syrie) laissés à l’influence de la Chine ou de la Russie nécessitent de développer des capacités navales militaires du haut du spectre pour être en mesure de protéger dans la durée le sanctuaire européen. Or à l’horizon 2030, le paysage naval mondial aura été totalement renouvelé, fruit d’un investissement colossal (40 milliards de dollars chaque année dont 12 milliard pour les États-Unis et 12 milliards en Asie). Les flottes sont donc de plus en plus symétriques, avec une forte poussée des outils de premier rang (porte-avions ou porte-aéronefs, bâtiments amphibie, sous-marins).

Dans un autre domaine, la multiplication des vols de démonstration de la part de l’aviation stratégique russe (bombardiers Tu-160 Blackjack dédiés à l’arme nucléaire) en 2016, et plus récemment en février 2017, nous prouve à quel point la sanctuarisation du territoire européen (et de son espace aérien) est fragile et reste un enjeu majeur. Allant bien au-delà des incursions de l’aviation russe dans le ciel des États baltes, ces démonstrations régulières rappellent à l’ensemble des Européens que la protection de l’ensemble de leur territoire nécessite des capacités importantes et une coopération de tous les instants. Or le « mitage » des outils européens de défense antiaérienne constitue une fragilité importante dans le haut du spectre capacitaire : les aviations européennes s’écroulent, la plupart des flottes de l’Europe de l’Est étant à bout de souffle, avec des coûts de renouvellement exorbitants, poussant les nations concernées à vouloir financer en commun les nouvelles capacités.

Repenser la fonction stratégique « protection » à l’échelle européenne

Les contraintes financières imposées par la situation compliquée de la plupart des budgets européens (due à une économie atone) nécessitent de développer dans la décennie à venir une approche européenne volontariste pour faire face aux risques d’implosion d’une part, et aux menaces qui se développement à la périphérie de l’Europe d’autre part.

Pourtant les fuites récentes dans la presse britannique[27] d’une note émanant de l’ancien commandant du Commandement des forces interarmées britanniques, le général Sir Richard Barrons, indiquent que l’OTAN, fragilisée par les divisions entre ses membres, ne serait pas en mesure de réagir en cas d’agression russe.

Le défi est donc celui du financement de la défense de l’Europe, que les Alliés européens se sont refusés jusqu’à présent de relever. Dans ce contexte, une partie d’entre eux rêvent de financer en commun leurs capacités les plus onéreuses. Or ce type d’investissement fait porter un risque réel de tétanie opérationnelle en cas de besoin : pour engager des capacités communes, les nations doivent unanimement porter des objectifs politiques et militaires communs, ce qui est compliqué lors des interventions en coalition internationale[28].

Au contraire, les Européens doivent développer en propre les capacités du haut du spectre qu’ils sont en mesure de mettre à disposition de leurs partenaires dans le cadre de coalitions ad-hoc lorsque leurs intérêts politiques convergent.

Pour inciter ses partenaires européens à aller dans ce sens, la France doit donner des gages en participant dans la durée au fardeau de la défense du territoire européen, hors du champ de sa dissuasion nucléaire. Tout en préservant sa capacité de projection et d’entrée en premier (Afrique, Océan Indien, sans oublier la zone Pacifique). Cela nécessitera, dans la décennie à venir, des investissements clairs dans notre outil de défense nationale pour récupérer des marges de manœuvre, notamment numériques.

Dans ce contexte, il est souhaitable de redéfinir précisément la fonction stratégique « protection » en l’élargissant au territoire européen. Un nouvel exercice de réflexion stratégique impliquant fortement nos principaux partenaires européens (Royaume-Uni, Allemagne mais également Italie, Espagne, Pays-Bas, Belgique, Norvège, Pologne) doit être mené afin de définir conjointement les moyens et capacités à générer pour la protection de l’Europe. Cette réflexion devra prendre en compte le futur de l’offre américaine de défense antimissile balistique, mise à la disposition de l’Alliance atlantique[29] dans le cadre de la protection des États-Unis. En effet, l’incertitude générée par l’arrivée de la nouvelle administration américaine devrait faire évoluer les positions de certains partenaires européens sur la fiabilité politique d’un tel dispositif de protection qui, de surcroît, risque de détourner une partie de leurs moyens, notamment navals, pour la protection des installations américaines en Europe.

Pour cela, le maintien d’une relation forte avec le Royaume-Uni, libéré de son dilemme vis-à-vis de l’Europe de la défense quand sa sortie de l’UE sera effective, est un enjeu majeur afin d’envisager une forme de pilier européen au sein de l’Alliance : « Je suis fière du rôle que la Grande-Bretagne a joué et continuera à jouer pour la sécurité de l’Europe. La Grande-Bretagne a été leader, en Europe, pour maintenir notre continent en sûreté, que ce soit pour mettre en oeuvre des sanctions contre la Russie après son action en Crimée, ou pour assurer la paix et la stabilité dans les Balkans, ou pour protéger la frontière extérieure de l’Europe. Nous allons continuer à travailler en étroite collaboration avec nos alliés européens en matière de politique étrangère et de défense alors même que nous quittons l’UE elle-même » [30].

Une dissuasion française qui sanctuarise la démonstration de puissance européenne

Les démonstrations russes aux portes du territoire européen reposent sur le principe de la sanctuarisation agressive dont l’ambition est de réaliser un fait accompli indiscutable fondé soit sur la vitesse et la surprise (gesticulations maritimes et aériennes en espace international), soit sur des manoeuvres combinant la subversion, le terrorisme ou l’insurrection (Ukraine).

Cette nouvelle doctrine russe augmente le nombre de scénarios dans lesquels l’arsenal nucléaire pourrait être employé. À l’époque de la guerre froide les règles tacites qui régissaient les armes nucléaires étaient respectées. Ce n’est plus le cas : «la manière dont les Russes utilisent l’arme nucléaire brouille le jeu traditionnel entre la dissuasion qui normalement sert à la protection des intérêts vitaux et la coercition. La menace nucléaire est utilisée non plus pour consolider un statu quo mais pour le changer. (…) Si elle nous empêche (…) d’apporter une réponse conventionnelle à un problème, la Russie nous force à nous placer un jour, nous aussi, dans une logique d’emploi de l’arme nucléaire»[31].

Ainsi, lorsqu’il menace d’utiliser son arsenal stratégique pour traiter des sujets comme l’Ukraine, que l’Occident considère comme étant séparés du nucléaire, Vladimir Poutine fait monter d’un cran la menace. L’Europe doit donc bâtir une doctrine capable de préserver ses marges de manœuvre de sorte qu’elle puisse d’une part sonder les intentions des acteurs et d’autre part, leur signifier de façon explicite un seuil à ne pas dépasser : « Les Européens oublient la grammaire de la dissuasion car elle appartient selon eux aux temps anciens de la guerre froide. Mais la fluidité de plus en plus grande entre la force conventionnelle et l’arme nucléaire fait courir au monde un grand danger »[32].

Jusqu’à présent, trois pays (États-Unis, Royaume-Uni et France) en Occident pouvaient s’appuyer sur leur dissuasion nucléaire pour maintenir un effet de seuil nucléaire élevé pour la stabilisation de leur zone géographique et le respect de leurs intérêts dans le monde. Or, la politique « America first » affichée par le Président Trump révèle l’incertitude quant à la volonté américaine de vouloir maintenir son niveau d’intervention au profit des Occidentaux.

Quant au Royaume-Uni, fatigué par une dizaine d’années de déploiements extérieurs (Afghanistan, Irak), son repli politique ne peut être nié, fragilisant de fait sa capacité d’intervention. En attendant d’être en mesure de disposer d’un outil militaire à nouveau à la hauteur de ses ambitions. En outre, la dépendance britannique de plus en plus assumée vis-à-vis des Américains dans le contexte du Brexit participe à faire chuter son seuil d’intervention.

La France pèse donc de façon très singulière dans le dispositif européen. Elle est actuellement la seule en mesure d’offrir de façon autonome, comme nation européenne, une dissuasion permettant de maintenir un seuil nucléaire élevé face aux adversaires potentiels de l’Europe. Par sa capacité à se positionner en appui des pays européens, elle contribue directement à la sécurité collective.

Face aux menaces décrites précédemment, la crédibilité de la dissuasion nucléaire permet de sonder les intentions des adversaires, c’est-à-dire de pouvoir mettre des moyens sur la table d’une crise. C’est tout l’enjeu de la démonstration de puissance européenne pour la sanctuarisation du territoire européen. Cela permet de bâtir un dialogue stratégique en dessous du seuil nucléaire, pour éviter le fameux « dilemme du tout ou rien[33] ».

Cela exige des capacités classiques d’une quantité et d’un niveau suffisants puis de les déployer pour obliger l’adversaire à discuter.

Cette réflexion doctrinale et capacitaire doit désormais être menée au niveau européen suivant les termes du communiqué du sommet de Varsovie ayant réaffirmé la dimension nucléaire de l’Alliance[34]. Sans renoncer pour autant à notre autonomie stratégique.

 

Conclusion

Dans un monde incertain, complexe et fortement évolutif, la doctrine nucléaire doit être globale. C’est la dimension européenne de la dissuasion française, par l’effet de seuil qu’elle garantit, qui permettra dans l’avenir aux Européens d’assurer par eux-mêmes la protection de leur territoire et de maintenir leur liberté d’intervention au-delà pour la défense de leurs intérêts partagés.

Elle repose en amont sur la capacité européenne à démontrer sa puissance dans ses zones d’intérêt afin de rééquilibrer le rapport de force avec les États-puissances et les nations émergentes.

Protection, démonstration de puissance et dissuasion nucléaire formeront le triptyque de la politique de défense européenne dans la décennie à venir.

[1] H. Védrine, Sauver l’Europe, Liana Lévi Opinion, p.12
[2] H. Védrine, Sauver l’Europe, Liana Lévi Opinion, p.23
[3] R. Girard, Le Figaro, 31 janvier 2017
[4] F. Hollande, Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, 3 février 2017
[5] L’Allemagne et la France avaient alors un projet politique commun.
[6] D. Tusk, Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, 3 février 2017
[7] D. de Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, p.523
[8] S. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997, p.137
[9] D. de Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, p.94
[10] B. Balci, chercheur au Ceri, Le Figaro, 26 janvier 2017
[11] A. Merkel, Sommet de l’UE à Malte, 3 février 2017
[12] H. Védrine, Le Monde, 13 janvier 2017
[13] J-Y. Le Drian, Qui est l’ennemi ? Éditions du Cerf, 2016
[14] La BNP a été formellement condamnée à une amende record de près de 8 Md€ en 2014 par la justice américaine pour ne pas avoir respecté l’embargo américain entre 2000 et 2010 vis-à-vis de Cuba, la Libye, le Soudan et l’Iran.
[15] S. Boisseau du Rocher, chercheur à l’IFRI, Le Figaro, 14 novembre 2016
[16] B. Renz, chercheur à l’université de Nottingham, Le Figaro 1er décembre 2016
[17] F. Loukianov, Le Point, 12 janvier 2017
[18] La Russie fournit 40% des importations de blé en Égypte, et va construire la première centrale nucléaire à Dabca.
[19] Cherchant à s’imposer comme une puissance maritime, conformément au souhait de Xi Jinping, la Chine a publié un Livre blanc en mai 2015.
[20] Construction d’une base navale chinoise capable d’héberger a priori jusqu’à dix mille personnes.
[21] De nombreux binationaux et ressortissants maghrébins sont présents dans l’Union européenne : 877 398 algériens, 414 077 tunisiens, 3 056 109 marocains, 66 344 libyens. Source : Philippe Fargues, EU Neighbourhood migration report 2013, European University Institute.
[22] Dans l’accord passé entre Moscou et Ankara, la Russie aurait donné son feu vert à une sorte de zone de sécurité dans le nord de la Syrie qui empêcherait les Kurdes du PYD d’y installer une région autonome. En échange, Ankara aurait levé son veto au maintien au pouvoir de Bachar el-Assad, l’allié de la Russie. Cette coopération a franchi une nouvelle étape quand les avions russes ont mené des frappes pour soutenir l’offensive de la Turquie dans le nord de la Syrie.
[23] B. Balci, chercheur au Ceri (Sciences Po), Le Figaro, 26 janvier 2017
[24] H. Védrine, Le Monde, 13 janvier 2017
[25] L’Iran a annoncé avoir mené des exercices militaires, incluant des tires de missiles balistiques le 29 janvier 2017, en réaction aux sanctions américaines concernant l’immigration en provenance de pays musulmans. Or, les accords sur le programme nucléaire iranien sont sans doute le meilleur exemple d’une forme d’apaisement international, désiré par le Président Obama et les Européens, après les interventions en Afghanistan et en Irak.
[26] V. Desportes, Association de soutien à l’armée française, 9 février 2017
[27] D. Haynes, « NATO has no plan if Russia invades, warns ex-general », The Times, 19 septembre 2016
[28] En Afghanistan, l’engagement des AWACS de l’OTAN n’a pas été possible au début de l’intervention de l’OTAN faute d’accord de l’Allemagne.
[29] European Phased Adaptative Approach, montée en puissance d’ici 2018 d’un dispositif de défense antimissile balistique en Europe reposant sur les systèmes américains Aegis , installés à bord de frégates et destroyers américains basées à Rota (Espagne), et à terre en Pologne et en Roumanie
[30] T. May, 17 janvier 2017
[31] C. Brustlein, IFRI, Le Figaro, 13 février 2017
[32] C. Brustlein, IFRI, Le Figaro, 13 février 2017
[33] A. Beaufre, Stratégie atomique, Anthologie Mondiale de la Stratégie, p 1472
[34] « Aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, l’OTAN restera une alliance nucléaire. (…) Les forces nucléaires stratégiques indépendantes du Royaume-Uni et de la France (…) contribuent à la sécurité globale de l’Alliance. L’Alliance assurera une participation aussi large que possible des Alliés concernés aux arrangements agréés pour le partage du fardeau dans le domaine nucléaire ». Déclaration des chefs d’État et de gouvernement du Sommet de Varsovie des 8 et 9 juillet 2016.

Le processus de réforme des services de renseignement en Turquie – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Recep Tayyip Erdogan. Tous droits réservés.

Engagés aux côtés des Etats-Unis pendant la Guerre froide afin de contrer l’ingérence soviétique, les services de renseignement turcs, alors sous la houlette des sécularistes, se recentrèrent, après la chute de l’empire soviétique, sur trois ennemis intérieurs principaux : les islamistes, les séparatistes kurdes et l’extrême-gauche.

A l’arrivée au pouvoir, en novembre 2002, du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), un vaste processus de transformation et  notamment de « civilianisation » de l’appareil d’Etat a été amorcé.

Avec le déclenchement des vagues d’arrestations menées dans le cadre de l’affaire « Ergenekon » à compter de 2007, l’AKP s’est engagé dans une lutte contre « l’Etat profond » (Derin devlet), sorte d’ « Etat dans l’Etat » animant en sous-main « une nébuleuse ultranationaliste »[1] prête à mener des actions subversives et à renverser le pouvoir en place.

En 2014, le gouvernement a fait voter une loi controversée visant à accroître considérablement les pouvoirs de surveillance de l’Organisation nationale du renseignement (MIT, Milli İstihbarat Teşkilatı) et à renforcer simultanément les sanctions pénales à l’encontre des medias révélant des failles ou des abus de la part des services de renseignement.

La tentative de putsch du 15 juillet 2016 a contribué à accélérer les changements. En août 2017, une réforme inédite des services de renseignement a permis, entre autres, le rattachement du MIT au président de la République, alors que depuis 1965, celui-ci était placé sous l’autorité du Premier ministre[2]. Toute entrave au contrôle exercé par le président est ainsi éliminée. Ce dernier peut poursuivre comme il l’entend une lutte multidirectionnelle sans merci à la fois contre les éléments agissant au profit de « l’Etat profond », contre les partisans de l’imam Gülen, accusés d’avoir fomenté le coup d’Etat de 2016[3], tout en continuant à combattre les séparatistes kurdes du PKK, les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) en Syrie[4], ainsi que l’Etat islamique (EI) et enfin les groupuscules d’extrême-gauche tel que le Parti/Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C)[5].

  • La transformation du MIT

Afin d’en faire un instrument efficace sous le contrôle de la présidence, Recep Tayyip Erdogan s’est appuyé sur de fidèles collaborateurs nommés à des postes-clés au sein des services de renseignement, tel que Hakan Fidan à la tête du MIT depuis 2010. A l’instar d’autres institutions, le MIT aurait vu ses effectifs militaires chuter au fil des années, passant de 35% en 1990 à 4,5% en 2007[6]. A partir de 2014, l’agence monte en puissance grâce au passage d’une législation qui lui est très favorable.

En avril 2014, la loi N°6532[7] portant modification de la loi de 1983 sur les services de renseignement de l’État et l’Agence nationale du renseignement a été votée. Cette loi a été très critiquée par les ONG, qui ont dénoncé une dérive, une atteinte grave aux libertés civiles et un abus de pouvoir manifeste[8]. Elles attirent l’attention sur le fait que cette loi permet tout d’abord d’exempter de toute poursuite judiciaire les membres du personnel du MIT en cas de graves violations des droits de l’homme telles que la torture, dans l’exercice de leurs fonctions. Elle donne également à l’agence de renseignement un accès sans entrave aux données privées des citoyens, notamment par le biais d’interceptions des communications sans ordonnance d’un tribunal. Par ailleurs, elle prévoit des peines de prison allant de deux à cinq ans si le MIT considère qu’il est entravé par certains individus dans l’exercice de ses fonctions et de son autorité. Ainsi, le fait de ne pas fournir les données privées demandées par l’agence peut être interprété comme une obstruction et être par conséquent puni d’une peine de prison. Par ailleurs, les journalistes, les rédacteurs en chef ou les lanceurs d’alerte, qui publient des informations confidentielles sont passibles d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à neuf ans. A noter que cette loi a été votée à la suite de l’affaire d’Etat provoquée par les révélations de journalistes, au mois de janvier 2014, concernant des convois de camions transportant des armes destinées à des groupes islamistes en Syrie et escortés par des équipes du MIT[9].

Après le coup d’Etat du 15 juillet 2016, on constate qu’à la différence des forces armées, le MIT a été peu impacté par les purges massives. Les analystes Metin Gürcan et Megan Gisclon considèrent, pour leur part, que paradoxalement, peu de changements sont intervenus au sein du MIT en réponse directe aux défaillances du renseignement qui ont précédé le déclenchement du putsch. Hakan Fidan a été maintenu dans ses fonctions. En octobre 2016, le MİT limogea seulement 87 personnes (sur 3000 employés) en raison de leurs liens avec les « gülenistes ». En février 2017, ce nombre est monté à quelque 300 personnes.[10] En novembre 2016, des réformes structurelles du MIT sont annoncées. Une réforme post-coup se profile. Le MİT est notamment réorganisé en six départements, une expansion notable.

  • La réforme post-coup d’Etat

Dans le contexte de l’état d’urgence qui suivit les événements du 15 juillet 2016 et dans le sillage du référendum sur la réforme constitutionnelle du 16 avril 2017[11], qui a ouvert la voie à une présidentialisation du régime, le président Erdogan a progressivement concentré les pouvoirs au niveau de la présidence de la République et transformé les chaînes de commandement. A la suite des élections générales (législatives et présidentielle) de juin 2018, le président devient chef du gouvernement.

En août 2017, le décret-loi N°694 introduit des changements majeurs dans l’organisation des pouvoirs. Le MIT, qui était placé sous l’égide du Premier ministre, est désormais rattaché au président de la République[12]. Le chef du MIT ne peut être interrogé qu’avec l’autorisation du président. De plus, ce dernier présidera également le Conseil national de coordination du renseignement (MIIK), qui était auparavant présidé par le chef du renseignement. Alors que, par le passé, le MIT n’était pas autorisé à enquêter sur le personnel du ministère de la Défense et des forces armées (TSK), il dispose désormais du pouvoir sans précédent d’enquêter à tout moment sur tout militaire ou sur toute unité militaire, dont il peut limoger les personnels avec un préavis de deux semaines[13]. En vertu de ce même décret-loi, la Direction des opérations spéciales (placée en 1993 sous l’égide du ministère de la lutte contre le terrorisme) se retrouve désormais sous l’autorité directe du président de la République[14].

 

Autre élément important : une séparation entre le renseignement extérieur (MIT) et le renseignement intérieur (police et gendarmerie) se profile[15].

Cette loi aura un impact considérable sur le fonctionnement des services de renseignement et sur celui des forces armées et de sécurité, car elle confère au MIT une influence sans précédent au cœur de l’appareil d’Etat[16]. Cette législation, qui concerne l’amendement de 12 lois déjà existantes, touche également la justice, les académies militaires et la police (avec le recrutement de 32 000 nouveaux policiers). Elle rend possible, à la demande du ministre des Affaires étrangères et avec l’approbation du président, l’extradition et l’échange avec d’autres pays de ressortissants étrangers condamnés en Turquie).

*****

Fort de ces changements drastiques, le président Erdogan, qui nourrit l’ambition de faire de la Turquie une puissance globale, se trouve désormais en mesure de renforcer et d’étendre l’action de ses services de renseignement à l’étranger.

 

[1] La journaliste Ariane Bonzon, auteure de Turquie, L’heure de vérité, Paris, Empreinte, 2019, évoque « une nébuleuse ultranationaliste composée de membres des services secrets, de militaires putschistes, d’activistes d’extrême droite et de mafieux ».
[2] Et ce en vertu de la Loi No.644 [https://www.mit.gov.tr/english/tarihce.html].
[3] La Turquie demande l’extradition de l’imam Fethullah Gülen en exil aux Etats-Unis. Avant d’être poursuivi, ce prédicateur charismatique a joué un rôle primordial pour faciliter l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan en 2002, par le biais du mouvement Hizmet (« Service »), qui se présente comme un mouvement progressiste mettant l’accent sur l’importance du progrès scientifique et sur la nécessité de construire des passerelles entre l’islam et les autres confessions. Gülen a créé des centaines d’établissements scolaires et un réseau d’entreprises prospères dans différents secteurs en Turquie et à l’étranger.
[4] Les YPG constituent la branche armée du Parti de l’Union Démocratique (PYD).
[5] “DHKP-C’s end in Turkey near, experts say”, Daily Sabah, 2 mars 2019.
[https://www.dailysabah.com/war-on-terror/2019/03/02/dhkp-cs-end-in-turkey-near-experts-say]
[6] Ferhat ÜNLÜ : “MİT’te iç çekişme entrikaya yol açtı”, Sabah, 19 juillet 2007.
[7] Cette loi du 26 avril 2014, qui modifie la loi de 1983 (N°2937) définissant les activités du MİT.
[8] “Turkey: Spy Agency Law Opens Door to Abuse”, Human Rights Watch, 29 avril 2014.
[https://www.hrw.org/news/2014/04/29/turkey-spy-agency-law-opens-door-abuse]
[9] Hélène SALLON : « L’étrange soutien de la Turquie aux réseaux djihadistes de Syrie », Le Monde, 24 janvier 2014. [https://www.lemonde.fr/europe/article/2014/01/24/le-soutien-de-la-turquie-aux-reseaux-djihadistes-en-syrie-fait-polemique_4351164_3214.html]
[10] Metin GÜRCAN et Megan GISCLON: “Turkey’s security sector after July 15: democratizing security or securizing the State?, Turkish Policy Quarterly, hiver 2017.
[11] 18 amendements à la Constitution de 1982 ont été proposés par l’AKP et le parti nationaliste MHP en vue de substituer un régime présidentiel au régime parlementaire existant notamment en supprimant le poste de Premier ministre.
[12] Turkish intelligence agency to report to president”, Anadolu Agency, 25 août 2017.
[https://www.aa.com.tr/en/turkey/turkish-intelligence-agency-to-report-to-president-/893542]
[13] Op.cit. Al-monitor. En ce qui concerne les promotions militaires, les colonels et les généraux pourront être promus sans respecter la durée de service précédemment requise dans leurs rangs actuels, ce qui revient à politiser les promotions en permettant au Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir de faire avancer les officiers qu’il privilégie par rapport aux officiers supérieurs en attente de promotions
[14] Elise BOZ-ACQUIN : « la réforme des institutions militaires en Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, septembre 2018, p.16.
[15] Ibid. p.16.
[16] Metin GÜRCAN:  Erdogan hastens executive presidency with new decree (Decree n°694) », Al-monitor, 30 août 2017.
[https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/08/turkey-emergency-decree-redesigns-vital-intstitutions.html]

Méditerranée : Le partenariat nord-sud entre velléité et volonté – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Drapeaux des pays membres de l’Union pour la Méditerranée au Parlement européen.
Tous droits réservés.

Pourquoi faire semblant, ou vouloir vraiment un partenariat entre les deux rives de la Méditerranée ? Après tout, les pays de la rive nord auraient pu penser, à propos du Sud : « C’est leur problème, tenons-nous éloignés de cette complexité »… Mais c’est justement la nature même des difficultés auxquelles se heurtent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui imposent aux États européens de porter une attention particulière à des événements qui se produisent à une heure d’avion de Marseille, à 147 kilomètres de la Sicile, à 14 kilomètres de Gibraltar…. En effet, l’onde de choc de ce qu’il se passe si près se propage partout en déroulant ses effets négatifs de diverses manières. Certains pays d’Europe ont pris conscience de cette réalité, en particulier la France et parfois l’Espagne, l’Italie, la Grèce. Ces États, dans le cadre de la construction européenne, ont pris plusieurs initiatives. Il est arrivé qu’ils soient soupçonnés d’arrière-pensées, entre autres, de vouloir gagner du temps. Qu’en est-il ? Pourquoi tant d’initiatives, et pourquoi autant d’échecs ?

Une prise de conscience ?

Pour comprendre pourquoi et comment les pays du Nord sont passés d’un « ordre » mondial qu’ils ont édifié à des propositions de dialogue, il faut avoir à l’esprit l’« électrochoc » qu’a été la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Déclenché par l’Égypte et la Syrie pour récupérer le Sinaï et le Golan occupés par l’armée israélienne depuis la « Guerre des six jours » en 1967, ce conflit a suscité une solidarité exceptionnelle dans le « Monde arabe », y compris de la part de l’Arabie saoudite et des Émirats producteurs de pétrole et pourtant alliés des États-Unis… Ces pays ont décidé de réduire leurs exportations d’hydrocarbures en direction des pays occidentaux et du Japon, tant que ces mêmes pays ne feraient pas le nécessaire pour imposer à Israël le respect du Droit international. Cette décision a frappé au cœur l’économie des pays développés et a provoqué des pénuries d’essence. Le prix des carburants étant depuis toujours bas, cela avait contribué aux « Trente glorieuses », donc à l’élévation du niveau de vie tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en partie en Asie.

Brutalement, l’Occident a pris conscience de sa dépendance énergétique et de sa vulnérabilité. C’est donc cet événement – la guerre de 1973 – qui va provoquer ce que l’on appellera désormais le « premier choc pétrolier » qui s’est traduit immédiatement par un quadruplement du prix de cette matière première, vitale pour toute la planète.

Le « Nord » va organiser dans l’urgence à Paris, une conférence dite « Nord-Sud » qui va durer une année et qui sera suivie par d’autres rencontres, notamment la réunion de Cancun, pour passer d’un ordre mondial défavorable au « Sud », à une situation nouvelle qui ressemblerait à une révolution pacifique. Si cette ambition affichée avait abouti, on aurait assisté, probablement pour la première fois dans l’Histoire, à un réajustement pacifique des relations internationales à l’échelle mondiale. En effet, les discussions ont porté sur tous les sujets, en particulier, la hausse des prix de toutes les matières premières et pas seulement le pétrole et le gaz. Le « Groupe des 77 » représentant le « Sud » (en réalité, ils étaient beaucoup plus nombreux) exigeait une refonte radicale du système financier, en ciblant prioritairement le FMI et la Banque mondiale, dominés par les États-Unis et leur dollar… Plus tard, les revendications ont concerné également les relations culturelles, et l’UNESCO a pris en charge des débats sur un « Nouvel ordre de l’information ».

Malheureusement, aucune promesse n’a été tenue, et le « Nouvel ordre mondial » s’est essoufflé avant d’être définitivement abandonné.

Que s’est-il passé ? En premier lieu, la solidarité arabe n’a duré que quelques semaines. Les intérêts de chaque État ont fini par prévaloir, sachant que certains d’entre eux dépendaient de Washington pour leur sécurité. Quant aux autres pays du « Tiers monde », ils ont été dans l’incapacité de parler durablement d’une seule voix. Les Occidentaux, de leur côté, leur frayeur étant passée, ont repris les habitudes, c’est-à-dire des relations fondées sur la vérité des rapports de force.

Dans le même contexte – premier choc pétrolier – à partir d’une idée émise par le président tunisien Habib Bourguiba, la France a proposé le « Dialogue euro-arabe » dont Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères disait : « c’est une sincérité et non une habileté ». Cette initiative impliquait deux parties : l’Europe représentée par ses instances bruxelloises et la Ligue des États Arabes. Ce « Dialogue » était de la même nature que le « Dialogue Nord-Sud » mais, à la différence de ce dernier, il ne concernait que l’Europe et le monde arabe. Cette fois-ci encore, ce fut un échec parce que ses initiateurs français – le Président Georges Pompidou et son ministre des affaires étrangères Michel Jobert – n’étaient plus là à partir de 1974 (décès de G. Pompidou et élection de V. Giscard d’Estaing). François Mitterrand, élu en 1981, n’y croyait pas.

D’autres causes ont concouru à cet échec : les divisions de la partie arabe et l’opposition des États-Unis.

  • La Ligue des États arabes n’est pas une organisation supranationale. Elle est le reflet fidèle de la fragmentation du « Monde arabe ». La discorde a très vite prévalu et cette partie arabe s’est trouvée dans l’incapacité d’articuler ne serait-ce qu’un intérêt commun.
  • Il y a eu aussi l’hostilité des États-Unis qui ne voulaient pas la réussite de cette tentative de rapprochement des deux rives. Michel Jobert rapporte dans son livre L’Autre Regard les propos du chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer». H. Kissinger et le Président Nixon pouvaient compter sur la Grande-Bretagne et sur l’Arabie saoudite pour être les relais de cette politique négative. Washington a obtenu que ne soient pas abordés ni les questions relatives à l’énergie ni le conflit israélo-arabe qui étaient pourtant au centre des préoccupations des parties au « Dialogue ».
  • L’Europe et le monde arabe ont ainsi démontré qu’ils n’avaient pas d’existence autonome, victimes d’eux-mêmes, parce que divisés et dépourvus d’une volonté politique.

C’est là l’essentiel de ce qui différencie velléité et volonté.

D’autres initiatives ont été prises, toujours par l’Europe, en direction du « Sud ».

Sont-elles de nature différente des précédentes ? Ont-elles tiré les leçons de l’expérience ? Ont-elles tenu compte du conseil d’André Malraux qui disait à propos de la vie en général : « Il faut transformer l’expérience la plus large possible en conscience » ?

Le partenariat, une défaillance de la méthode et de la volonté

L’Europe a proposé lors de la Conférence de Barcelone en novembre 1995, le partenariat euro-méditerranéen.

Il s’agissait d’une approche structurée, globale et s’inscrivant dans la durée. Elle comprenait trois corbeilles (ou domaines) : la politique et la sécurité, l’économie et la culture. Le but était de créer un vaste espace de libre-échange, une zone de « prospérité partagée ».

Un autre intérêt de cette initiative réside dans l’implication des sociétés civiles, parties au partenariat au même titre que les États. Mais on a négligé le lien pourtant évident entre sécurité et développement. Il a fallu attendre le Sommet de Malte en 1997 pour que les pays du Sud fassent admettre cette relation aux pays européens.

Dix années après le lancement de ce projet, une Conférence s’est tenue en 2005 à Barcelone pour cet anniversaire. La plupart des chefs d’État du Sud ne s’y sont pas rendus. Ils entendaient ainsi exprimer leur déception. Ils reprochaient à l’Europe d’être intéressée uniquement par les problèmes d’immigration et de sécurité et de négliger l’aide au développement et la question israélo-palestinienne. S’agissant de l’aide au développement, lorsque l’Europe consacrait 10 dollars au profit de l’Europe centrale et orientale, elle investissait 1 dollar en faveur du partenariat de Barcelone. S’agissant de la question palestinienne, il convient d’avoir à l’esprit que Barcelone n’a été possible que dans le contexte des accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993, porteurs – du moins le croyait on – d’espoir de règlement équitable et définitif de ce conflit. Mais le Premier ministre I. Rabin a été assassiné par un extrémiste israélien et la droite représentée par B. Netanyahou et les partis religieux se sont opposés avec véhémence et virulence aux accords d’Oslo. Du côté palestinien, la déception est devenue désespoir, ce qui a relancé le recours au terrorisme en même temps que Tel Aviv poursuivait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, occupées militairement par Israël depuis 1967. Entre 1993 – accords d’Oslo – et la première « Intifadah » en 2000, le nombre de colons et de colonies a doublé dans les territoires occupés sans que la communauté internationale ne réagisse.

Finalement, le partenariat euro-méditerranéen a été abandonné après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Son conseiller Henri Guaino l’a convaincu qu’il fallait proposer autre chose : « l’Union méditerranéenne ».

Cette proposition, dès le départ, a souffert d’un manque de discernement et de maladresses : les pays européens non riverains de la Méditerranée n’ont pas été invités à en faire partie. Cela les a fortement contrariés , en particulier l’Allemagne qui a soupçonné la France de vouloir l’exclure afin de se constituer une zone d’influence en Méditerranée. L’initiative française s’est faite sans concertation avec les pays du Sud à qui l’on proposait ce projet, sans expliquer ce qu’il adviendrait du processus de Barcelone. L’UM devait concerner la dépollution de la Méditerranée, l’accès à l’eau, le développement de l’énergie solaire, la sécurité maritime. C’étaient de grands axes, sans détermination de projets concrets qui devaient être identifiés plus tard. Or, quelle était l’urgence au Sud ? Elle était de rétablir la confiance dans un lendemain meilleur. Pour ce faire, il aurait fallu proposer un projet conçu après concertation, avec la certitude de résultats concrets à court terme, puis à moyen terme, et enfin à long terme.

Afin de corriger certaines de ces erreurs, N. Sarkozy modifia une partie de son approche : les pays européens non riverains de la Méditerranée furent intégrés dans la démarche, et l’Union Méditerranéenne devint l’« Union pour la Méditerranée » (UpM), avec un secrétariat permanent situé à Barcelone afin de contenter l’Espagne.

Si l’on dresse le bilan de cette initiative démarrée en 2008, on ne peut que faire un constat : elle a échoué et plus personne ne se réfère à l’UpM…

De tous les projets lancés par l’Europe, un seul donne satisfaction à ceux qui y participent : le « 5+5 », initiative française lancée en 2003 pour pallier les insuffisances du volet politique et sécurité du Partenariat de Barcelone. Y participent la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie et Malte. Cela ne couvre que le bassin occidental de la Méditerranée, afin de s’éloigner du Moyen-Orient et de ses complexités. Les domaines de coopération sont entre autres la surveillance maritime, la protection civile et la sécurité aérienne.

La plupart des initiatives, démarches, projets, ont échoué parce qu’il n’y a eu ni concertation, ni étude de faisabilité. La méthodologie de conduite de projet a été ignorée. Elle consiste, en particulier, à identifier la nature des problèmes, à fixer des objectifs à atteindre, mais des objectifs réalistes, stimulants, suscitant l’adhésion. A cet égard, il convient d’avoir à l’esprit la phrase de Sénèque : « Celui qui ne sait pas vers quel port il se dirige, ne trouve pas de vent favorable »…

*        *

*

Le dernier mot reviendrait-il à l’amiral Américain A. Mahan qui affirmait : « La Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions ou sera le théâtre d’un combat permanent »…

Il n’y a pas de fatalité en la matière si les pays qui en sont les riverains prennent conscience de l’existence d’intérêts vitaux communs et s’ils traduisent cette prise de conscience par des actions concertées et solidaires.

Journée mondiale de l’environnement : Point sur la pollution en Méditerranée

Plage de plastique sur le littoral grec.
Tous droits réservés.

Le 5 juin est la Journée mondiale de l’environnement. Instaurée par l’Organisation des Nations unies lors de la Conférence sur l’environnement de Stockholm en 1972, cette journée a pour but de « développer les bases nécessaires pour éclairer l’opinion publique et donner aux individus, aux entreprises et aux collectivités le sens de leurs responsabilités en ce qui concerne la protection et l’amélioration de l’environnement. » La Méditerranée, zone de trafic maritime intense – concentrant 25% du trafic mondial – et une des principales destinations touristiques, est particulièrement concernée par les problématiques environnementales.

Le thème retenu pour l’année 2019 par la Chine – hôte des célébrations de la journée – concerne la pollution de l’air, problème mondial majeur et l’un des principaux dangers écologiques actuels. Une étude réalisée par l’Union pour la Méditerranée (UpM), estime à environ 7 millions le nombre de décès annuels causés parla pollution atmosphérique, dont un million dans les régions d’Europe et de Méditerranée orientale. La pollution de l’air causée par les navires traversant la mare nostrum est à elle seule responsable de la mort de 6 000 personnes chaque année. Sans surprise, trois ports français méditerranéens figurent parmi les 50 ports les plus pollués d’Europe, selon les résultats d’une enquête de l’ONG Transport et Environnement. Il s’agit de Marseille, Nice et Toulon, respectivement à la 8ème, 39ème et 49èmeplaces. Si ces résultats s’expliquent par la forte présence de navires de croisière, ils sont également dus au « carburant très soufré » utilisé. Toutefois, des efforts sont mis en œuvre en faveur de la réduction de la pollution atmosphérique des navires. En ce sens, Paris entend soumettre au début de l’année 2020 un projet international de réduction de la teneur en soufre des carburants marins utilisés avec la création d’une nouvelle zone ECA (Zone d’émission contrôlée, Emission Control Area) en Méditerranée.

Aux problèmes atmosphériques se greffent les problèmes de pollution menaçant les espèces marines et la santé humaine. 8 à 10% de la biodiversité est concentrée en Méditerranée. Or, cette dernière est actuellement en grand danger. En juin 2018, l’ONG WWF avait déjà alerté sur ce phénomène : la mer Méditerranée se transformerait « en un dangereux piège de plastique ». L’organisation déplore un taux de concentration de plastique anormalement élevé alors que la mer Méditerranée ne représente qu’1% des eaux marines du monde. Le tourisme de masse et la mauvaise gestion des déchets contribuent à la pollution en Méditerranée et font de cette mer l’une des plus polluées au monde en termes de plastique. Tandis que 60 millions de tonnes de plastique sont produites par an en Europe, près de 500 mille tonnes de macroplastiques et 130 de microplastiques sont rejetés dans la mer, les principaux pays concernés étant la Turquie, l’Espagne, l’Italie, l’Egypte et la France. Si la récente directive de la Commission européenne concernant le plastique à usage unique symbolise une prise de conscience et un effort considérable, elle devra s’accompagner pour les Etats membres de l’UE, d’efforts supplémentaires en faveur d’une réduction de la pollution marine.

A cela s’ajoute un stress hydrique de plus en plus important. En effet, l’accès à l’eau et son utilisation sont des préoccupations de taille, les zones bordant les rives sud et est de la région comptant « parmi les plus pauvres en eau du monde ». Plus de 150 millions de personnes sont victimes de stress hydrique et sont confrontées à des problèmes liés à la pollution de l’eau.

Face à ces enjeux, la région méditerranéenne tente d’œuvrer en faveur d’un développement durable et respectueux de l’environnement. A ce titre, l’UpM, les ONG et les mobilisations citoyennes encouragent le dialogue et la coopération au niveau régional dans le dessein de tendre vers « une économie durable et inclusive » et d’œuvrer en faveur d’un environnement moins pollué.

Alors que tous les pays du bassin méditerranéen – des rives Nord et Sud – s’accordent à affirmer que les questions climatiques et environnementales se sont érigées en véritables enjeux, les efforts en la matière demeurent insuffisants malgré la prise de conscience amorcée par les gouvernements et les organisations internationales. Toutefois, une frange grandissante de la société civile entend faire évoluer les positions sur ces questions, cruciales pour l’avenir.