Etats-Unis

« Deal of the century » : le désaccord du siècle ?

Tous droits réservés.

Anne BOULNOIS et Béatrice VEYRAT-MASSON, chargées de mission à l’institut FMES

Après trois ans d’attente, le « deal du siècle » a été dévoilé par le Président américain Donald Trump le 27 janvier 2020. A ses côtés se trouvaient notamment le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, son opposant pour les élections à venir Beny GANTZ, et les ambassadeurs des Emirats Arabes Unis, d’Oman et de Bahreïn. Trouver un accord de paix pour cette région qui a appris à composer avec le chaos n’est pas chose facile. Les espoirs des uns constituent le pire cauchemar des autres, tant les parties prenantes ont des intérêts divergents. Cependant, il serait idéaliste de penser que le plan de Washington répond à une véritable recherche de paix entre Israéliens et Palestiniens. Même l’analyse sous le prisme de la realpolitik[1] ne semble pas convenir, tant l’intérêt personnel des acteurs impliqués l’emporte sur l’intérêt général.

Qu’en est-il réellement de ce plan de paix ?

Ce plan s’articule essentiellement autour de l’aspect économique, prévoyant des investissements très importants en Palestine, partant du postulat que l’aspect politique suivra. Ce plan de paix, qui n’a aucune valeur juridique tant qu’il n’a pas été endossé par le Conseil de sécurité des Nations unies, stipule quatre grands points : tout d’abord la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale d’Israël[2] et sa souveraineté dans la vallée du Jourdain[3], puis l’annexion définitive du plateau du Golan[4], la reconnaissance de la légalité du projet colonial en Cisjordanie[5] (illégale au regard du droit international) et enfin une allocation de 50 milliards de dollars d’investissements[6] faite au Palestiniens ainsi qu’une promesse de capitale dans la banlieue Est de Jérusalem[7]. Ce plan ne prévoit rien pour le retour des réfugiés palestiniens du Liban et de Jordanie sur leur terre originelle. Pour ce qui est de la bande de Gaza, le Hamas devrait être démilitarisé, tout comme le djihad islamique. La proposition de la relier à la Cisjordanie par un train à grande vitesse via un tunnel est mentionnée sans précision quant à sa date de mise en œuvre. Enfin, la bande de Gaza pourrait accueillir un port et des infrastructures économiques.[8]

Le Hamas, au pouvoir dans la bande Gaza, a réagi et s’est exprimé via Khalil al-Hayya, haut responsable du mouvement, en déclarant qu’il n’acceptera « pas de substitut à Jérusalem comme capitale de l’Etat de Palestine »[9]. Cette déclaration va dans le même sens que celle de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, pour qui ce plan a été conçu à sens unique, raison pour laquelle il a été de facto rejeté par les palestiniens. Le président de l’Autorité palestinienne déclarait ainsi « qu’il [serait] impossible pour n’importe quel enfant, arabe ou palestinien, d’accepter de ne pas avoir Jérusalem comme capitale d’un Etat palestinien »[10]. Répondant à l’allégation américaine de voir Jérusalem devenir la capitale « indivisible » d’Israël, Mahmoud Abbas a convoqué des réunions extraordinaires avec les partis palestiniens et la Ligue Arabe. Les membres de la Ligue Arabe se sont réunis samedi 1er février au Caire. D’un commun accord, ils ont publié un communiqué précisant que la Ligue rejetait le deal américain, affirmant qu’il était « injuste » et qu’il « ne respecte pas les droits fondamentaux et les aspirations du peuple palestinien ». La Ligue a ajouté que les dirigeants arabes avaient promis « de ne pas […] coopérer avec l’administration américaine pour mettre son plan en œuvre »[11]. Cette déclaration rejoint celle de l’Organisation de la Coopération Islamique[12]. Un soulagement pour Mahmoud Abbas qui se sentait bien isolé lors de l’annonce du « deal of the century ». Selon certaines sources, il aurait toutefois prudemment nuancé ses propos initiaux concernant sa volonté de couper tout lien avec Israël et les Etats-Unis[13]. Saeb Erekat, Secrétaire Général de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) a pour sa part déclaré que les Palestiniens se réservent tout droit de « se retirer de l’accord intérimaire d’Oslo », lequel encadre leurs relations avec Israël si ce plan annoncé devait être mis en place comme annoncé par l’administration Trump[14]. A l’issue de l’accord intérimaire dit Oslo II de septembre 1995 entre l’OLP et Israël, la Cisjordanie avait été divisée en trois zone : la zone « A » sous contrôle civil et sécuritaire palestinien, la zone « B » sous contrôle civil palestinien et sécuritaire israélien et la zone « C » sous contrôle civil et sécurité israélienne (voir encadré). Cet accord devait prendre fin en 1999, mais il a été reconduit par les deux parties. Selon Saeb Erekat, ce plan « va transformer l’occupation temporaire en occupation permanente »[15].

Carte du “futur Etat de Palestine” – Peace to prosperity (appendix 1)

Un plan américain qui survient dans un contexte de pré-campagne électorale

Alors que les élections américaines de novembre prochain se profilent, le Président Donald Trump peut d’ores et déjà s’appuyer sur son bilan économique favorable. Cependant, malgré un risque de récession et d’inflation maîtrisé ainsi qu’un chômage au plus bas « depuis la guerre de Corée » (i.e. 1950-1953), Goldman Sachs annonce une élection présidentielle serrée.[16] Les équipes de Donald Trump sont donc à la recherche d’électeurs qui puissent élargir la base électorale du Président « désormais identifiée comme stable et extrêmement solide » depuis son discours offensif sur l’état de l’Union (4 février 2020) et son blanchissement par le Sénat (5 février) dans la procédure d’impeachment qui le visait.[17] Pour certains de ses conseillers, la réussite économique pourrait ne pas être suffisante pour convaincre les Américains de voter pour lui et il serait opportun qu’il puisse se prévaloir d’un succès de politique étrangère. Les citoyens américains sont en effet sensibles de voir leur pays tenir un rôle prépondérant sur la scène internationale[18], tout particulièrement lorsqu’il s’agit de l’Etat hébreu[19]. Les propositions pro-israéliennes de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et la communauté juive historique et influente gravitant autour des présidents américains et de leur entourage depuis 1951, entrent en résonnance avec certaines revendications des mouvements évangéliques. Le soutien et l’attachement de ces derniers envers Israël ne s’appuie pas seulement sur une adhésion au projet sioniste, mais aussi sur une véritable proximité culturelle basée sur la lecture de la Bible, les Eglises évangéliques étant « partisan[e]s d’une exégèse » fondée sur une lecture littérale qui prime sur « des médiations critiques »[20]. Donald Trump est conscient que la frange évangélique de la population américaine représente un quart de l’électorat américain. Pour ceux qui ne seraient pas convaincus par sa « Vision » pour l’Etat hébreu, le Président a stigmatisé « tous les candidats démocrates qui briguent la présidence essayent de punir les croyants » lors d’un meeting à la megachurch de Miami King Jesus International Ministry[21].

La médiatisation faite autour du « deal du siècle » – à commencer par son appellation pompeuse, mais surtout son contenu déséquilibré en faveur des israéliens – a permis également au Président Trump de détourner l’attention de l’électorat américain du procès en destitution dont il a fait l’objet. Bien qu’il ait été blanchi par le Sénat, le principal intéressé n’en est pas moins soucieux de son image. En effet, les indécis pourraient être définitivement refroidis par les révélations successives, dont celles de l’ex-conseiller à la sécurité nationale John Bolton. Face à cette mauvaise publicité, le Président américain souhaite mettre en avant le fait qu’il a réussi là où les « administrations précédentes depuis le Président Lyndon Johnson [ndlr. 1963-1969] ont essayé et ont amèrement échoué » selon ses propos lors de la conférence de presse lors de laquelle il a présenté son plan de paix[22].

Benjamin Netanyahou comblé

De son côté, le Premier ministre Netanyahou y trouve tout son intérêt. Ce plan survient en effet au meilleur moment pour lui dans la perspective de l’élection du 2 mars 2020, la troisième en moins d’un an, pour désigner les membres de la Knesset et par là-même le futur Premier ministre. Ces élections anticipées résultent de l’incapacité des partis israéliens à former un gouvernement de coalition.

Benjamin Netanyahou, au « coude à coude » avec son opposant l’ancien Chef d’état-major des armées Benny Gantz, considère que ce plan « marquera l’histoire comme un jalon important permettant à différents acteurs au Moyen-Orient d’aller enfin de l’avant avec un accord régional historique »[23]. Il espère tirer profit de ce plan et de sa proximité avec le Président américain pour sortir vainqueur de l’élection, tant l’accord est favorable à Israël.

David Khalfa, chercheur à l’Institut prospective et sécurité en Europe explique que la présence de Monsieur Gantz aux côtés de Monsieur Netanyahou à la conférence de presse à la Maison Blanche était sans doute un piège. En effet, « cette invitation collective à Washington visait à illustrer un rapprochement entre les deux hommes pouvant aboutir à la constitution d’un gouvernement d’union nationale, meilleure issue pour Netanyahou. Or, agissant de la sorte, il coupait l’herbe sous le pied de Gantz qui a axé toute sa campagne sur le rejet de Netanyahou »[24]. Il est important de rappeler que la motivation de l’actuel Premier ministre de gagner ces élections ne consiste pas seulement dans sa volonté de garder le pouvoir, mais aussi dans sa nécessité d’obtenir l’immunité que lui confère le statut de Premier ministre afin de ne pas être poursuivi sur le plan judiciaire[25].

Cette analyse met en lumière la fragilité du Premier ministre israélien qui a désespérément besoin de l’appui de Donald Trump comme celui des autres dirigeants influents qu’il s’est empressé de rencontrer ces dernières semaines. Une partie de l’extrême-droite israélienne n’a pas hésité à critiquer Benjamin Netanyahou en lui reprochant d’avoir cédé à la Maison Blanche en acceptant le principe de deux Etats, même si le futur Etat palestinien tel qu’envisagé par le plan de paix est de fait vidé de toute substance. Peut-on en effet parler d’Etat lorsque la surveillance des frontières et le contrôle de l’espace aérien ne lui appartient plus ? Ou bien lorsque ce dernier n’est pas libre de signer des traités ou de faire partie de certaines institutions internationales ?[26]

La communauté internationale divisée sur le sujet

La communauté internationale a réagi mollement et a affiché ses divisions. L’Organisation des Nations Unies s’en tient aux résolutions onusiennes et aux accords bilatéraux sur la création de deux Etats, Israël et la Palestine, « vivant côte à côte en paix et sécurité dans les frontières reconnues sur la base des lignes définies en 1967 » selon les déclarations de son porte-parole.[27]

L’Union européenne a, par l’intermédiaire de son chef de la diplomatie Josep Borrell, évoqué l’idée « d’étudier et d’évaluer les propositions avancées »[28]. Elle a cependant réaffirmé d’une seule voix « son engagement ferme et unanime en faveur d’une solution négociée et viable prévoyant deux Etats qui tiennent compte des aspirations légitimes tant des palestiniens que des israéliens, en respectant toutes les résolutions de l’ONU »[29]. Un message clair qui confirme son attachement aux résolutions onusiennes.

Les Etats arabes ont pour l’instant peu réagi, car tenus par des engagements politico-économiques avec les Etats-Unis. Le maréchal al-Sissi a un besoin vital d’aides américaines[30] ; Mohammed Ben Salman et Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan voient dans l’accord un moyen de se rapprocher d’Israël pour contrer plus efficacement l’Iran qui leur fait peur.[31] Les deux souverains savent par ailleurs qu’ils ont besoin des armes et des garanties de sécurité américaines.[32]

La Jordanie a déclaré son « soutien à tous les efforts sincères visant à obtenir une paix juste et globale dont la seule voie est l’établissement d’un Etat palestinien indépendant sur les frontières de 1967 avec Jérusalem en-Est »[33], réaction semblable à celle du Qatar. L’Egypte a quant à elle adopté une réaction plus encline au plan de paix américain en invitant les deux parties à un examen « attentif » et « approfondi »[34]. L’Arabie-Saoudite a dit « apprécier » les efforts de Donald Trump, mais le roi Salman a réaffirmé son soutien lors d’un entretien téléphonique à Mahmoud Abbas sur « l’engagement du Royaume envers les Palestiniens »[35].

L’Iran, la Turquie, le Hezbollah et la Syrie ont condamné fermement ce plan de paix. Le premier l’a nommé le « plan […] de la honte imposé par l’Amérique aux Palestiniens[, qui] est la trahison du siècle et est voué à l’échec ». Le second parle d’un projet « mort-né » et d’un « plan d’occupation visant à tuer une solution à deux Etats et à extorquer des territoires palestiniens ». La milice chiite libanaise a estimé que ce plan n’est qu’une tentative d’éliminer les droits du peuple palestinien, historiques et légitimes. Enfin, le régime syrien a déclaré que « ce plan démontre l’alliance claire entre les Etats-Unis et l’entité sioniste, ainsi que leur animosité envers la nation arabe ».[36] Chacun – avec plus ou moins de délicatesse – a rejeté le plan américain qui élimine de facto toute considération envers le peuple palestinien.

La Chine, elle, ne s’est pas exprimée, ses intérêts pluriels dans la région rendant difficile son positionnement. Enfin, la Russie, redevenu un acteur majeur au Moyen-Orient depuis 2014, a demandé aux Israéliens et aux Palestiniens d’entamer « des négociations directes », soulignant que plusieurs dispositions du plan de paix allaient à l’encontre des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.[37] Ce faisant, le Kremlin a montré sa posture légitimiste vis-à-vis du droit international violé en l’espèce, selon lui, par les Etats-Unis tout en rappelant qu’in fine ce plan devrait être légitimité par le Conseil de sécurité de l’ONU et non pas uniquement par les Israéliens et les Américains.

Conclusion

L’annonce de l’accord de paix élaboré par Jared Kushner et son équipe tombe à un moment crucial tant dans le calendrier interne américain, que dans celui du Premier ministre israélien. Ce n’est certainement pas une coïncidence, mais un calcul stratégique d’un Président qui se lance dans une nouvelle campagne électorale, porté par son bilan économique positif et s’attribuant le mérite d’un plan de paix pour une région enlisée dans un conflit réputé insoluble. Mais n’a-t-il pas été trop arrogant ? N’a-t-il pas sous-estimé le risque d’une détérioration de la situation israélo-arabe en cas de nouveau soulèvement populaire, ainsi que d’éventuelles répercussions sécuritaires liées au rejet de l’interventionnisme occidental et anti-palestinien ? Ces répercussions semblent d’ailleurs avoir déjà commencé : des tirs de roquettes ont été lancés depuis la bande de Gaza vers Israël dans la nuit du 1er au 2 février 2020. En réponse, l’Etat hébreux a visé des bastions du Hamas. Le conflit risque à tout moment de s’envenimer.

De plus, ce plan répond à la logique unilatéraliste du Président Donald Trump observée depuis le début de son mandat en matière de politique étrangère. Celui-ci a conscience de sa puissance économique et militaire : il s’en sert pour tenter de faire plier ses adversaires afin qu’ils se conforment à ses désidératas, même si ses résultats tardent à se manifester en Corée du Nord et en Iran.

Au fond, cette initiative et les réactions qu’elle suscite illustrent la nouvelle donne au Moyen-Orient :

  • la fragilisation du multilatéralisme, du droit international et du concept de souveraineté qui en découlent. Le texte du deal du siècle apporte un éclairage cru sur ce dernier concept : «l’idée que la souveraineté est un terme statique et constamment défini a été une pierre d’achoppement inutile dans les négociations passées »[38].
  • l’absence de stratégie de long terme des Etats-Unis ensuite pour qui, au-delà de la conjoncture électoraliste Trumpienne, le redéploiement prime désormais. L’influence d’Israël et de l’Arabie Saoudite en est renforcée, et les marges de manœuvre des acteurs s’accroissent, en particulier pour la Russie à l’affût.
  • le changement générationnel, qui semble se caractériser par une indifférence plus forte à la cause palestinienne. Le chaos et les guerres qui ont secoué le monde arabe depuis 20 ans ont peut-être relativisé le sort de ce peuple qui s’éloigne encore un peu plus de son objectif de création d’un Etat souverain.

 

Téléchargez ici le “deal du siècle” (PDF en anglais)

 

Quelles sont les frontières dites de 1967 ?
Ce sont les frontières reconnues par l’ONU en 1967 qui correspondent aux frontières de la fin de la guerre israélo-arabe de 1948. Il s’agit d’une ligne de démarcation entre les forces israéliennes et les forces arabes (Syrie, Liban, Transjordanie et Egypte). Elles ne sont reconnues que par l’Egypte, la Jordanie et l’Autorité Palestinienne. Le plateau du Golan et Jérusalem-Est ont été annexés par Israël en 1982 ; l’Etat hébreu occupe également une partie de la Cisjordanie. Israël continue aujourd’hui sa politique de colonisation, faisant de la Cisjordanie un territoire « gruyère »[39] aboutissant à la quasi-impossibilité de création d’un Etat Palestinien. Pourtant, la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 23 septembre 2016, « exige de nouveau d’Israël qu’il arrête immédiatement et complétement toutes ses activités de peuplement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est »[40]. Israël avait alors annoncé « qu’il ne se conformera pas au vote du Conseil de sécurité »[41]. La démarche intellectuelle d’Israël, mais aussi matérielle, montre bien une envie de passer outre les règles onusiennes sous un prétexte sécuritaire.

 

 **

[1] La realpolitik désigne « la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l’intérêt national », dans Kissinger, H. (1996) Diplomatie. Fayard, p. 123.

[2] The White House. (2020). Peace to Prosperity | The White House. [en ligne] Disponible sur: https://www.whitehouse.gov/peacetoprosperity/ [Dernier accès : 3 février 2020] ; p. 17.

[3] Ibid ; p. 13.

[4] Ibid ; p. 41.

[5] Ibid ; p. 16.

[6] Ibid ; p. 19.

[7] Ibid ; p. 17.

[8] Ibid ; pp. 25.

[9] AFP. (2020). Le Hamas palestinien rejette le plan de paix américain. [en ligne] Le Figaro.fr. Disponible sur:https://www.lefigaro.fr/flash-actu/le-hamas-palestinien-rejette-le-plan-de-paix-americain-20200128 [Dernier accès : 3 février 2020].

[10] Les Echos. (2020). Réactions contrastées au plan de paix américain sur le conflit israélo-palestinien. [en ligne] Disponible sur: https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/reactions-contrastees-au-plan-de-paix-americain-sur-le-conflit-israelo-palestinien-1167357 [Dernier accès: 3 février 2020].

[11] Le Monde.fr. (2020). La Ligue arabe rejette le plan de paix américain pour le Proche-Orient. [en ligne] Disponible sur: https://www.lemonde.fr/international/article/2020/02/01/mahmoud-abbas-declare-mettre-fin-a-toutes-les-relations-des-autorites-palestiniennes-avec-israel-et-les-etats-unis_6028089_3210.html [Dernier accès: 3 février 2020].

[12] Anon, (2020). Résolution adoptée à la Session extraordinaire du Comité exécutif à composition non limitée au niveau des ministres des Affaires étrangères des Etats membres de l’OCI sur l’examen des implications de l’annonce du plan de l’administration américaine,le 28 janvier 2020. [en ligne] Disponible sur: https://www.oic-oci.org/topic/?t_id=23179&t_ref=13923&lan=fr [Dernier accès: 3 février 2020].

[13] YouTube. (2020). Conflit israélo-palestinien: Mahmoud Abbas met un bémol à sa menace | AFP News. [en ligne] Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=hgwaJ9L-JQg [Dernier accès: 3 février 2020].

[14] Le Figaro.fr. (2020). Les Palestiniens menacent de se retirer des accords d’Oslo si Trump annonce son plan de paix. [en ligne] Disponible sur: https://www.lefigaro.fr/flash-actu/les-palestiniens-menacent-de-se-retirer-des-accords-d-oslo-si-trump-annonce-son-plan-de-paix-20200126 [Dernier accès : 3 février 2020].

[15] Ibid.

[16] Goldman Sachs. (2020). Goldman Sachs | Insights – U.S. Economic Outlook 2020: On Firmer Ground. [en ligne] Disponible sur: https://www.goldmansachs.com/insights/pages/us-outlook-2020.html [Dernier accès: 3 février 2020].

[17] Atlantico.fr. (2020). Pourquoi l’économie américaine devrait continuer à porter Donald Trump pendant l’année présidentielle. [en ligne] Disponible sur: https://www.atlantico.fr/decryptage/3583923/pourquoi-l-economie-americaine-devrait-continuer-a-porter-donald-trump-pendant-l-annee-presidentielle-election-maison-blanche-washington-jean-eric-branaa [Dernier accès: 3 février 2020].

[18] Rielly, J. (1987). American public opinion and foreign policy. Chicago, IL: Chicago Council on Foreign Relations.

[19] Gilboa, E. (1987). American public opinion toward Israel and the Arab-Israeli conflict. Lexington, Mass.: D.C. Heath.

[20] Fath, S. (2005). Le poids géopolitique des évangéliques américains : le cas d’Israël. Hérodote, 119(4), p.25.

[21] Le Point. (2020). Trump entretient le soutien. [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/trump-entretient-le-soutien-extraordinaire-des-chretiens-evangeliques-04-01-2020-2356078_24.php [Dernier accès: 3 février 2020].

[22] Conférence de presse : visionnage disponible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=JZVvQ-_C6Ns [Dernier accès: 3 février 2020].

[23] I 24 News (2020). « Deal du sciècle » : Benny Gantz accepte l’invitation de Donald Trump. [en ligne] Disponible sur : https://www.i24news.tv/fr/actu/international/1579974729-deal-du-siecle-benny-gantz-accepte-l-invitation-de-donald-trump-et-voyagera-lundi-aux-etats-unis [Dernier accès: 3 février 2020].

[24] Le Point. (2020). « Accord du siècle » : le cadeau de Trump à Netanyahou. [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/accord-du-siecle-le-cadeau-de-trump-a-netanyahou-27-01-2020-2359830_24.php [Dernier accès: 3 février 2020].

[25] Sfard, M. dans Le Point. (2020). « Le plan de paix de Trump peut nous amener à la guerre ». [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/le-plan-de-paix-de-trump-peut-nous-amener-a-la-guerre-29-01-2020-2360351_24.php [Dernier accès: 3 février 2020].

[26] The White House. (2020). Peace to Prosperity | The White House. [en ligne] Disponible sur: https://www.whitehouse.gov/peacetoprosperity/ [Dernier accès : 3 février 2020] ; p. 53.

[27] Libération.fr. (2020). Proche-Orient : l’ONU dit s’en tenir aux frontières définies en 1967. [en ligne] Disponible sur: https://www.liberation.fr/direct/element/proche-orient-lonu-dit-sen-tenir-aux-frontieres-definies-en-1967_108423/ [Dernier accès : 3 février 2020].

[28] Libération.fr. (2020). Réactions au plan de paix américain au Proche-Orient : refus palestinien, circonspection ailleurs. [en ligne] Disponible sur: https://www.liberation.fr/depeches/2020/01/28/reactions-au-plan-de-paix-us-au-proche-orient-refus-palestinien-circonspection-ailleurs_1775889 [Dernier accès : 3 février 2020].

[29] Euractiv. (2020). EU responds to Trump’s Middle East peace plan. [en ligne] Disponible sur: https://www.euractiv.com/section/global-europe/news/eu-responds-to-trumps-middle-east-peace-plan/ [Dernier accès : 3 février 2020].

[30] RFI. (2020). Le Caire déplore la réduction de l’aide économique et militaire américaine. [en ligne] Disponible sur: http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20170823-egypte-etats-unis-reduction-aide-economique-militaire-erreur-deplore-droits [Dernier accès : 3 février 2020].

[31]Le Point. (2020). Pourquoi le plan Trump embarrasse les pays arabes. [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/pourquoi-le-plan-trump-embarrasse-les-pays-arabes-31-01-2020-2360692_24.php [Dernier accès : 3 février 2020].

[32] Nytimes.com. (2020). The Most Powerful Arab Ruler Isn’t M.B.S. It’s M.B.Z.. [en ligne] Disponible sur: https://www.nytimes.com/2019/06/02/world/middleeast/crown-prince-mohammed-bin-zayed.html [Dernier accès : 3 février 2020].

[33] Le Monde.fr. (2020). Plan de Trump sur le Proche-Orient : des réactions internationales mitigées. [en ligne] Disponible sur: https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/29/plan-de-trump-sur-le-proche-orient-des-reactions-internationales-mitigees_6027584_3210.html [Dernier accès : 3 février 2020].

[34] RFI. (2020). Plan Trump: l’Égypte appelle Israéliens et Palestiniens à un examen «attentif» et «approfondi» – RFI. [en ligne] Disponible sur: http://www.rfi.fr/fr/ticker/plan-trump-égypte-appelle-israéliens-palestiniens-à-examen-attentif-approfondi [Dernier accès : 3 février 2020].

[35] Le Monde.fr. (2020). Avec le plan de paix américain, le consensus arabe sur la Palestine s’effrite. [en ligne] Disponible sur: https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/29/avec-le-plan-de-paix-americain-le-consensus-arabe-sur-la-palestine-s-effrite_6027632_3210.html [Dernier accès : 3 février 2020].

[36] Le Point. (2020). Réactions au plan de paix américain au Proche-Orient : refus palestinien, circonspection ailleurs. [en ligne] Disponible sur: https://www.lepoint.fr/monde/reactions-au-plan-de-paix-us-au-proche-orient-refus-palestinien-circonspection-ailleurs-28-01-2020-2360152_24.php [Dernier accès : 3 février 2020].

[37] I24news.tv. (2020). i24NEWS. [en ligne] Disponible sur: https://www.i24news.tv/fr/actu/international/1580385143-russie-israel-vladimir-poutine-est-le-premier-dirigeant-a-qui-benyamin-netanyahou-parle-du-deal-du-siecle [Dernier accès : 3 février 2020].

[38] The White House. (2020). Peace to Prosperity | The White House. [en ligne] Disponible sur: https://www.whitehouse.gov/peacetoprosperity/ [Dernier accès : 3 février 2020] ; p. 9.

[39] Le Monde diplomatique. (2020). La colonisation, « un danger pour la solution à deux États ». [en ligne] Disponible sur: https://www.monde-diplomatique.fr/2017/02/KERRY/57104 [Dernier accès : 3 février 2020].

[40] Organisation des Nations Unies. (2020). Conseil de sécurité: Israël ne prend aucune mesure pour cesser de coloniser les territoires palestiniens, dit le Coordonnateur pour le processus de paix au Moyen-Orient | Couverture des réunions & communiqués de presse. [en ligne] Disponible sur: https://www.un.org/press/fr/2019/cs14056.doc.htm [Dernier accès : 3 février 2020].

[41] Le Temps. (2020). Israël sur la défensive après le vote de l’ONU sur les colonies. [en ligne] Disponible sur: https://www.letemps.ch/monde/israel-defensive-apres-vote-lonu-colonies [Dernier accès : 3 février 2020].

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

Tous droits réservés.

Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

*

En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

Copyright Janvier 2020-Sriri-FMES/Diploweb.com

 

Visitez le site de notre partenaire pour cette publication :

Le Diploweb.com, revue géopolitique en ligne

https://www.diploweb.com

Un accord russo-turc pour la Syrie, les cartes au Moyen-Orient rebattues

Tous droits réservés.

A l’issue d’un accord avec la Russie le mardi 22 octobre 2019 à Sotchi, la Turquie a annoncé la fin de son offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie. Lancée le 9 octobre sous le nom de « Source de paix », l’opération menée par Ankara visait la milice kurde syrienne de l’YPG (Unités de protection du peuple) qu’elle considère comme une branche terroriste reliée au mouvement indépendantiste kurde de Turquie, le PKK. Cette milice avait pourtant activement contribué à la lutte contre l’organisation Etat islamique dans le cadre de la coalition internationale menée par les Etats-Unis. Le retrait annoncé des forces américaines de la région a permis à la Turquie de mener cette action unilatérale répondant à un double intérêt : limiter la marge d’action du PKK et créer une zone d’accueil pour les réfugiés syriens qui suscitent un rejet croissant en Turquie. De facto, la milice de l’YPG s’est retrouvée isolée face à une offensive turque soulevant l’inquiétude de la communauté internationale.L’Organisation des Nations unies est ainsi préoccupée par l’impact humanitaire de cette action turque dans la région, les « hostilités dans le nord-est de la Syrie » ayant provoqué « d’importants mouvements de populations ». C’est finalement l’implication russe qui aboutira à un accord avec les Turcs. A Sotchi, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont rencontrés afin de mettre fin à cette offensive qui affaiblit davantage une Syrie déjà exsangue.

Les deux présidents se sont accordés sur un contrôle commun de la majeure partie de cette zone, disputée par Ankara et les combattants kurdes. Des patrouilles militaires russes et turques seront déployées dans les secteurs de la frontière turco-syrienne. Si la Turquie n’obtient pas le contrôle des 440 km de frontière qu’elle souhaitait, elle a la main sur une zone de 120 km de longueur et 32 km de largeur dont elle a pris le contrôle durant son offensive qui complète les territoires déjà contrôlés depuis l’opération « Rameau d’olivier » de janvier 2018. Selon les termes de l’accord conclu, les forces kurdes devaient se retirer de la zone avant le mardi 29 octobre à 16 heures. Le mercredi 30 octobre, la Russie a annoncé l’achèvement du retrait kurde du nord de la Syrie. Il revient dorénavant aux patrouilles russo-turques de vérifier si les combattants kurdes se sont véritablement retirés. Le ministre turc de la Défense a prévenu que son pays n’hésiterait pas à reprendre ses opérations militaires si la milice kurde y est toujours présente.

Le président américain a fait part de sa satisfaction sur Twitter. Washington suspendra les sanctions imposées à Ankara dès le retrait constaté des forces de l’YPG. Du côté syrien, le président Bachar al-Assad a déclaré s’être entretenu par téléphone avec son homologue russe. Quant à la France, la prolongation de la trêve en vigueur actuellement est une de ses priorités afin de permettre une « sortie de crise par les moyens diplomatiques ». Le média radio-télévision de Turquie, TRT, fait état d’une conversation téléphonique des présidents français et russe où le chef de l’Etat français Emmanuel Macron aurait « évalué positivement » le récent accord

Derrière cette satisfaction générale de façade, à l’exception bien entendu des Kurdes, cette évolution illustre la reconfiguration des forces en présence en Syrie.

Grâce à cet accord, la Russie réaffirme toute sa place dans le traitement des dossiers au Moyen-Orient. Elle manifeste son influence et sa capacité à peser sur les rapports de force. Le désengagement progressif américain clairement énoncé par le Président Trump renforce cette bascule de puissance. Le Président Poutine est devenu l’acteur clé qui, par son soutien au régime syrien de Bachar al-Assad, se positionne en « faiseur de rois ».  Pour la Syrie, l’accord russo-turc s’avère donc plutôt positif. S’il entérine un droit de regard turc sur la zone nord du pays, le régime de Bachar al-Assad peut désormais se déployer dans cette région dont le contrôle lui échappait depuis 2012.

De son côté, Erdogan est conforté dans sa politique régionale. Enfin, les Etats-Unis, comme l’évoque le média américain CNN semblent être « les plus grands perdants géopolitiques » de cette affaire en dépit de la démonstration opérationnelle démontrée lors de l’élimination du chef de l’Etat islamique Abu Bakr al-Baghdadi. Quant à l’Iran, elle a semblé en retrait de ces négociations.

Ce dossier syrien, par sa complexité et l’importance de ses enjeux, reste un point clé de la sécurité du Moyen-Orient, du bassin méditerranéen et donc de l’Europe et de la France. Il impose toute notre vigilance pour comprendre les nouveaux rapports de force qui s’installent.

La problématique de l’exportation de technologies nucléaires par les Etats-Unis vers l’Arabie saoudite – par Ana Pouvreau

Tous droits réservés.

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

L’Arabie saoudite s’est engagée, comme d’autres Etats du Moyen-Orient, dans un mouvement de « renaissance nucléaire ». Invoquant la nécessité de réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de la production d’hydrocarbures, le pays s’est lancé dans un programme nucléaire civil et annoncé la construction de 16 réacteurs nucléaires, à l’horizon 2025-2030, pour un montant estimé à 80 milliards de dollars. La construction d’un premier réacteur nucléaire à Riyad est actuellement en cours, comme l’ont montré, en avril 2019, des photos satellite[1].

Les perspectives en matière d’’exportation de technologies nucléaires représentent une opportunité sans précédent pour les entreprises américaines spécialisées dans ce domaine. En effet, celles-ci évoluent dans un contexte contraint en ce qui concerne la demande intérieure, tandis que le marché international s’avère de plus en plus compétitif. Les Etats-Unis se sont donc positionnés sur le marché de la construction de centrales nucléaires saoudiennes. Cependant, en raison d’une législation nationale très restrictive, les entreprises américaines sont soumises à de fortes contraintes en ce qui concerne l’exportation de leurs technologies nucléaires.

L’Administration Trump a, dans un premier temps, autorisé des compagnies américaines à travailler sur des projets nucléaires en Arabie saoudite, dans le cadre d’une autorisation dite Part 810 Authorization[2], dispensée de l’accord du Congrès des Etats-Unis. Après la publication d’un rapport de la Chambre des Représentants[3] exprimant de fortes inquiétudes sur l’empressement de l’Administration Trump à exporter des technologies sensibles vers l’Arabie saoudite, plusieurs membres du Congrès ont souligné le risque manifeste de violation de la loi sur l’énergie atomique (Atomic Energy Act de 1954), qu’un tel transfert représenterait[4].

Dans un contexte actuel caractérisé par une montée des tensions au Moyen-Orient, la déclaration du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman, le 15 mars 2018, selon laquelle si l’Iran développait une bombe atomique, l’Arabie saoudite suivrait sans attendre[5], a renforcé aux Etats-Unis, le spectre de la prolifération nucléaire. A ce titre, les raisons invoquées par les opposants à la politique du président américain vis-vis de l’Arabie saoudite dans le domaine nucléaire, méritent d’être examinées.

LA POSITION DE L’ARABIE SAOUDITE SUR LE NUCLEAIRE

L’Arabie saoudite est un Etat partie au Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP) depuis 1988. Elle peut développer un programme nucléaire civil, mais ce droit ne peut s’exercer que si cet usage à des fins pacifiques est vérifié par l’AIEA. Elle a conclu avec cette dernière un accord de garanties généralisées bilatéral et mis en vigueur un protocole relatif aux petites quantités de matières,  qui exempte le pays de l’obligation d’accueillir les inspections de contrôle de sécurité de l’AIEA, au motif que le pays ne dispose que de très peu de matières et d’activités nucléaires. Mais l’Arabie saoudite n’a pas signé la version modifiée en 2005 de ce Protocole sur les petites quantités de matières, qui implique des contrôles plus stricts[6]. Cette position a conduit le directeur général de l’AIEA, Yukiya Amano (décédé le 22 juillet 2019) à déplorer, en mars 2019, que « la capacité des inspecteurs de l’AIEA d’accéder aux installations en Arabie saoudite est actuellement limitée car son programme se développe “sur la base d’un ancien texte” de règles de sauvegarde ». Il avait alors appelé ce pays à signer le Protocole additionnel de l’AIEA[7].

Ce protocole vient en complément des mesures de vérification prévues par l’accord de garanties généralisées afin de contrôler les activités nucléaires d’un pays. Il définit par exemple plusieurs types de données supplémentaires importantes que les pays doivent recueillir et communiquer et il renforce l’accès des inspecteurs de l’AIEA[8].

Benjamin Hautecouverture, spécialiste du désarmement et de la dissuasion nucléaire, à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), considère que si l’Arabie saoudite signait le protocole additionnel: « cela rassurerait, car cela impliquerait des visites très intrusives de l’AIEA sur le terrain »[9]. Il ressort en effet, selon cette analyse, qu’à la différence des Emirats arabes unis – engagés également dans la voie du nucléaire civil – l’Arabie saoudite n’entend pas signer d’accords qui, à l’avenir, ne lui permettraient pas de se doter de technologies E&R (Enrichment and Reprocessing technologies), afin d’enrichir et de retraiter des matières nucléaires sur son territoire. Le 9 septembre 2019, le nouveau ministre saoudien de l’énergie, Abdulaziz Ben Salman, a d’ailleurs annoncé, que son pays prévoyait d’enrichir l’uranium[10].

UNE CONTROVERSE PERSISTANTE AUX ETATS-UNIS

Avec les Etats-Unis, l’Arabie saoudite s’est montrée réticente à signer un accord dit accord 123 au titre de la section 123 de la loi sur l’énergie atomique (Atomic Energy Act) de 1954, à savoir un accord de non-prolifération nucléaire du même type que ceux déjà signés par les Etats-Unis avec, notamment, la Corée du sud et l’Inde. Sans la signature d’un tel accord, l’exportation de technologies américaines dans le domaine nucléaire n’est pas permise.

La polémique, qui s’est développée aux Etats-Unis, tient surtout au fait qu’en dépit des controverses concernant l’aide américaine à l’Arabie saoudite dans le cadre de son intervention militaire au Yémen, menée depuis le 26 mars 2015, et malgré l’assassinat, le 2 octobre 2018, à Istanbul, du journaliste Jamal Kashoggi, l’Administration Trump ait poursuivi avec détermination son projet d’exportation de technologies nucléaires vers ce pays, à l’insu du Congrès.

Citée dans le rapport susmentionné de la Chambre des Représentants de février 2019, l’entreprise IP3 International[11], formée en juin 2016, et employant d’anciens officiers généraux, d’anciens diplomates et des spécialistes dans le domaine de l’énergie, était en contact avec des dirigeants saoudiens à compter de novembre 2017, pour tenter de remporter le marché de la construction de réacteurs nucléaires. Le général Michael Michael Flynn et Jared Kushner, auraient activement promu ce projet, laissant planer le doute sur une éventuelle collusion d’intérêts. Ces soupçons ont été renforcés après la publication d’un nouveau rapport de la Chambre des Représentants[12] mettant en cause l’homme d’affaires Thomas Barrack, un proche du président Trump, qui aurait utilisé ses contacts à la Maison-Blanche pour promouvoir la coopération nucléaire avec les Saoudiens à des fins de profit personnel[13]. Cela a conduit les sénateurs Chris van Hollen (démocrate) et Lindsey Graham (républicain) à proposer, fin juillet 2019, une nouvelle législation visant à restreindre les transferts de technologie nucléaire à l’Arabie saoudite en empêchant notamment la US Export-Import Bank (dont le rôle est crucial en matière de financement d’exportations de technologies américaines) de financer tout projet avec l’Arabie saoudite dans le domaine nucléaire[14].

Dans la même optique, le 18 septembre 2019, les sénateurs américains Ed Markey et Jeff Merkley, dans une  lettre adressée au secrétaire d’État Mike Pompeo et au Secrétaire à l’énergie, Rick Perry, ont exprimé leur opposition à ces exportations : « Partager des technologies nucléaires avec l’Arabie saoudite, en particulier sans garanties suffisantes, donnera à Riyad les outils nécessaires pour concrétiser  la vision du Prince héritier en matière d’armes nucléaires. […] Si le gouvernement Trump ferme les yeux sur le comportement du royaume chez lui et à l’étranger tout en concluant un accord qui pourrait accélérer sa poursuite potentielle de l’arme nucléaire, le Congrès rejettera tout accord de ce type », ajoutant que le « mépris des droits de l’homme et des normes humanitaires » par l’Arabie saoudite ne devait pas être récompensé[15]. Au vu des craintes exprimées, tant du côté démocrate que du côté républicain, concernant les ambitions nucléaires saoudiennes d’une part, et l’ardeur de l’Administration Trump à les satisfaire, d’autre part, le Secrétaire américain à l’Energie Rick Perry, a assuré que les Etats-Unis veilleraient à ce que les Saoudiens ne puissent retraiter le combustible usé en vue de fabriquer des armes nucléaires et appelé l’Arabie saoudite à signer le Protocole additionnel de l’AIEA : «Ce n’est pas seulement l’administration Trump qui décide unilatéralement :« vous allez avoir le réacteur ». C’est un processus. Le Congrès des États-Unis a clairement indiqué qu’il ne permettrait pas à l’Arabie saoudite d’obtenir de technologie américaine sans signature d’un protocole additionnel », a t-il déclaré[16]. Pour certains spécialistes américains[17], il est nécessaire que de strictes garanties soient posées concernant la gestion du combustible nucléaire destiné aux futurs réacteurs saoudiens.

Par ailleurs, malgré un rapprochement entre Israël et l’Arabie saoudite, la détermination de l’Administration Trump à participer au développement du programme nucléaire civil saoudien crée des frictions dans les relations entre les Etats-Unis et Israël. Selon le site d’informations américain Axios, le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait demandé à Donald Trump de ne pas poursuivre de projet de coopération nucléaire avec l’Arabie saoudite. Devant la détermination des Etats-Unis à continuer, Israël aurait alors posé des « lignes rouges ». Les exigences israéliennes vis-à-vis des Etats-Unis seraient les suivantes : 1) Informer Israël de l’état des négociations sur la coopération nucléaire avec l’Arabie saoudite ; 2) Informer Israël des spécificités concernant les équipements que les Etats-Unis envisagent de fournir à l’Arabie saoudite ; 3) Ne pas autoriser l’Arabie saoudite à enrichir de l’uranium à l’intérieur de ses frontières ; 4) Les Etats-Unis doivent être la seule puissance autorisée à vendre du combustible nucléaire à Riyad ; 5) Les Etats-Unis doivent garantir l’enlèvement du combustible nucléaire usé[18].

***

Ces évolutions majeures du débat aux Etats-Unis seront indubitablement prises en considération par les Etats ayant déjà signé des accords-cadres avec l’Arabie saoudite visant au développement de son programme nucléaire civil, à savoir la France, la Russie, la Chine et la Corée du Sud, tous membres du Groupe des fournisseurs nucléaires (GFN)[19].

 


[1] Jonathan Tirone : “First Images of Saudi Nuclear Reactor Show Plant Nearing Finish”, Bloomberg, 3 avril 2019.

[https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-04-03/first-images-of-saudi-nuclear-reactor-show-plant-nearing-finish]

[2] Viet Phuong Nguyen: “Decoding the US “secret authorizations” to sell nuclear technology to Saudi Arabia”, The Bulletin of the Atomic Scientists, septembre 2019. [https://thebulletin.org/2019/09/decoding-the-us-secret-authorizations-to-sell-nuclear-technology-to-saudi-arabia/]

[3] Rapport présenté par Elijah E. Cummings, président du Comité de surveillance et de réforme de la Chambre des Représentants des Etats-Unis: “Whistleblowers Raise Grave Concerns with Trump Administration’s Efforts to Transfer Sensitive Nuclear Technology to Saudi Arabia”, U.S. House of Representatives, février 2019. [https://oversight.house.gov/sites/democrats.oversight.house.gov/files/Trump%20Saudi%20Nuclear%20Report%20-%202-19-2019.pdf]. Voir aussi: « Inquiétudes au Congrès américain sur un éventuel accord nucléaire avec Ryad », Le Point, 27 février 2019 [https://www.lepoint.fr/monde/inquietudes-au-congres-americain-sur-un-eventuel-accord-nucleaire-avec-ryad-27-02-2018-2198345_24.php].

[4] Robie Gramer : “U.S. Senate Targets Saudi Nuclear Technology”, Foreign Policy, 30 juillet 2019. [https://foreignpolicy.com/2019/07/30/us-senate-targets-saudi-nuclear-technology-senate-van-hollen-lindsey-graham/]

[5] “Saudi crown prince warns of nuclear arms race with “Hitler” of Middle East”, extrait de l’interview du Prince Mohammed Bin Salman, dans l’émission 60 minutes sur la chaîne américaine CBS News, 15 mars 2018. [https://www.youtube.com/watch?v=bE_ZbK1YIBU]

L’Arabie saoudite avait déjà fait une déclaration similaire en 2012 (cf. Saudi Arabia threatens to go nuclear if Iran does”, Fox News, 10 février 2012).

[6] Mark Hibbs :”Safeguards for Saudi Arabia”, Carnegie Endownment for International Peace, 27 novembre 2018. [https://carnegieendowment.org/2018/11/27/safeguards-for-saudi-arabia-pub-77787]

[7] Op.cit. Jonathan Tirone, Bloomberg, 3 avril 2019.

[8] « Le Protocole additionnel : mise en œuvre et ratification », Vertic, Décembre 2012. [http://www.vertic.org/media/assets/Publications/FS13%20FR.pdf]

[9] Interview de Benjamin Hautecouverture par Rachel Marsden, « Trump favorable au nucléaire saoudien », RT, 8 avril 2019.

[https://fr.sputniknews.com/radio_desordre_mondial/201904081040658844-nucleaire-saoudien-trump-usa/]

[10] Rania El Gamal; Alexander Cornwell: “Saudi Arabia flags plan to enrich uranium as U.S. seeks nuclear pact”, Reuters, 9 septembre 2019.

[https://www.reuters.com/article/us-energy-wec-saudi-nuclearpower/saudi-arabia-flags-plan-to-enrich-uranium-as-u-s-seeks-nuclear-pact-idUSKCN1VU168]

[11] Julian Borger: Saudi Arabia’s first nuclear reactor nearly finished, sparking fears over safeguards”, The Guardian, 4 avril 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/apr/04/saudi-arabias-first-nuclear-reactor-nearly-finished-sparking-fears-over-safeguards]

[12] Rapport présenté par Elijah E. Cummings, président du Comité de surveillance et de réforme de la Chambre des Représentants des Etats-Unis: Corporate and Foreign Interests Behind White House Push to Transfer U.S. Nuclear Technology to Saudi Arabia”, juillet 2019.

[13] Sharon La Franière: “Trump Adviser Said to Have Pursued Saudi Nuclear Deal as He Sought Administration Role”, The New York Times, 29 juillet 2019. [https://www.nytimes.com/2019/07/29/us/politics/thomas-barrack-white-house.html]

[14] Op.cit. Robie Gramer, Foreign Policy, 30 juillet 2019.

[15] “2 US Senators Warn Trump Against Nuclear Deal With Saudis”, Voice of America News, 18 septembre 2019. [https://www.voanews.com/usa/2-us-senators-warn-trump-against-nuclear-deal-saudis].

[16] “U.S. tells Saudi Arabia: nuclear push depends on snap inspections deal”, Reuters, 17 septembre 2019.

[17] Chen Kane : Why proposals to sell nuclear reactors to Saudi Arabia raise red flags”, The Conversation,  23 février 2019.

[http://theconversation.com/why-proposals-to-sell-nuclear-reactors-to-saudi-arabia-raise-red-flags-112276]

[18] Barak Ravid: “Scoop: Netanyahu told Trump he’s concerned about U.S.-Saudi nuclear deal”, Axios, 9 mars 2018. [https://www.axios.com/netanyahu-told-trump-hes-concerned-about-us-saudi-nuclear-deal-74871e35-1871-42ed-8f63-79efde1b2a4d.html].
Voir également: Jason Lemon : “Saudi Arabia Wants to Be a Nuclear Power and Israel Has Demands, Report Says”, Newsweek, 9 juillet 2018. [https://www.newsweek.com/saudi-arabia-wants-be-nuclear-power-israel-has-demands-report-says-1014574]

[19] Ce régime multilatéral, qui comprend 45 Etats-membres, s’est engagé à ne pas livrer de technologies E&R, qui pourraient permettre le développement d’un programme nucléaire militaire – à un pays, sauf si ce dernier a signé avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) un protocole additionnel à son accord de garanties.

 

Syrie : le flou autour du désengagement américain et l’offensive turque

Des troupes américaines et turques à la frontière turco-syrienne, le 8 septembre 2019.
Tous droits réservés.

Un entretien téléphonique le 6 octobre 2019 entre Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan a probablement scellé le futur du Nord de la Syrie. Dans un communiqué publié à l’issue de la discussion entre les deux chefs d’Etats, la Maison blanche a annoncé une opération turque dans le Nord de la Syrie « prévue de longue date », dans laquelle les forces armées américaines ne seront pas impliquées : « Les forces armées des États-Unis ne soutiendront ni ne participeront à l’opération, et les forces américaines, après avoir vaincu le « califat » territorial de l’Etat islamique, ne seront plus dans les environs immédiats ». En sus de s’être retiré militairement de la zone, Washington a évoqué la possibilité de confier à la Turquie la responsabilité des combattants européens ayant rejoint les rangs de l’Etat islamique actuellement détenus par une coalition arabo-kurde  : « la Turquie va maintenant être responsable pour tous les combattants de l’EI dans la zone, capturés dans les deux dernières années ».

La présidence turque a également rendu compte de l’appel téléphonique et a annoncé la rencontre entre les deux chefs d’Etat à Washington prochainement pour discuter de la création d’une zone tampon dans le nord du pays. Alors qu’elle n’a pour l’heure pas abouti, la mise en place de cette « zone de sécurité » est une priorité pour Ankara alors que 3,6 millions de réfugiés ont fui la Syrie. Surtout, elle permettrait à la Turquie, en « dékurdifiant » cette zone, de garder la mainmise sur une région contrôlée par les Kurdes. Cette stratégie s’inscrit dans la continuité de l’action menée sur son propre territoire contre les velléités séparatistes des Kurdes de Turquie.

Si les deux pays n’ont pas donné de détail ni de date précise concernant cette opération, le président turc a prévenu dans le journal Hurryiet que l’ordre d’entrer en Syrie pouvait être donné « à tout moment » .  En effet, la milice des unités de protection du peuple syrien kurde (YPG), bien qu’alliée des Etats-Unis, est considérée par Ankara comme une « branche terroriste » qu’elle combat ardemment.

Les Kurdes du YPG ont été des soutiens indéfectibles de Washington et des puissances étrangères dans la guerre contre l’organisation Etat islamique. Le retrait américain a engendré sans surprise une vive réaction de la part de la communauté kurde. Ayant reconquis ce territoire à l’Est de l’Euphrate à la faveur du conflit syrien, ils ont prêté main forte aux occidentaux pour en chasser les djihadistes de Daesh, au prix de nombreuses pertes dans leurs rangs. Ils escomptaient, en contrepartie de ces sacrifices, pouvoir s’installer légitimement sur ces terres proches de la frontière turque.

Le lundi 7 octobre, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu a réaffirmé la position turque, déclarant que son pays « garantira l’existence et la sécurité en éliminant les terroristes de cette région ».

Le retrait américain est un signal fort envoyé de la part de Washington. La décision américaine marque en effet un tournant dans la politique étrangère américaine. Jusqu’à présent, les administrations successives estimaient nécessaire de rester dans le Nord de la Syrie pour contrer toute résurgence jihadiste. Toutefois, en faisant le choix de se retirer, Donald Trump pourrait être accusé d’abandonner un allié crucial depuis 2014 et le début de la lutte contre le groupe Etat islamique. Par ailleurs, selon les informations du New York Times, le Pentagone et le Département d’Etat – en l’occurrence l’équivalent des ministères des Armées et des Affaires étrangères – étaient favorables au maintien américain, notamment pour influer dans cette région face aux rivaux iranien et russe. Le retrait américain ne semble être aujourd’hui qu’une question de temps.

Pour les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de combattants arabes et kurdes du YPG soutenus par la coalition internationale menée par les Etats-Unis, une opération militaire turque dans la zone entraînerait une résurgence majeure de l’EI. Cette opération mettrait en péril la relative sécurité mise en place par les FDS, notamment dans les prisons qu’ils tiennent où sont retenus les jihadistes et leurs familles.

Pour l’Organisation des Nations unies, la nouvelle de l’opération turque est reçue avec beaucoup d’inquiétude. Panos Moumtzis, le coordinateur humanitaire de l’ONU pour la Syrie a déclaré : « Nous ne savons ce qui va se passer. (…) Nous nous préparons au pire ». De son côté, l’Union européenne s’oppose à une offensive turque qui « saperait les efforts engagés pour une résolution de ce conflit » selon les déclarations de Maja Kocijancic, porte-parole de la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini.

Pourtant, avec ou sans l’aval américain et face à l’indignation kurde et onusienne, la Turquie est prête à intervenir…

L’Iran et le nucléaire – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le président de la République islamique d’Iran, Hassan Rohani, en 2015 dans la salle de contrôle de la centrale nucléaire de Bouchehr.

 

Les grandes puissances, en particulier, et les moins grandes, en général, considèrent que l’arme nucléaire crée une situation stratégique unique dans l’histoire de l’humanité. Durant la Guerre froide – 1947-1991 – on parlait de l’ « équilibre de la terreur » dans les relations entre le bloc occidental et le bloc soviétique, mais plus précisément, entre l’Union Soviétique et les États-Unis: ces deux pays avaient les moyens de se détruire mutuellement et de détruire, en même temps, toute la terre. C’est cette réalité qui a fait prendre conscience des dangers de la prolifération. On a en effet estimé, que l’arme nucléaire ne devait, en aucun cas, être détenue par un “fou” ou par un “État voyou” qui ne refrénerait pas sa tentation d’utiliser cette arme de destruction massive. Ce sont les raisons principales de l’affaire du « nucléaire iranien », bien que ce pays soit signataire du Traité de Non-Prolifération (TNP) qui est entré en vigueur le 5 mai 1970. La Chine et la France n’y ont adhéré qu’en 1992. En devenant membre de ce Traité, l’Iran s’interdisait la maîtrise du nucléaire militaire, sachant que le TNP reconnaît que l’accès aux technologies nucléaires à usage civil est “inaliénable”. Toujours est-il que l’Iran est soupçonné de vouloir construire “la bombe”, d’où les pressions et les sanctions qui l’ont convaincu de négocier et de signer l’Accord de Vienne (Autriche) le 14 juillet 2015.

L’ACCORD DE VIENNE, FRUIT D’UN COMPROMIS

L’Accord de Vienne implique 8 parties : les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU (États-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne), l’Allemagne, l’Union européenne et l’Iran. L’objectif est de contrôler le programme nucléaire iranien et mettre fin aux sanctions économiques qui pesaient lourdement sur les iraniens. Ce document accepte la poursuite d’une activité nucléaire civile.

L’une des pierres angulaires du Traité est le maintien de la durée du “break out”, c’est-à-dire le délai nécessaire pour produire assez d’uranium enrichi permettant la fabrication d’une bombe atomique. Ce délai est d’un an et il est valable pendant dix ans.

Cette disposition permettrait d’avoir le temps indispensable pour réagir en cas de violation de l’Accord par Téhéran.

Les clauses du traité limitent le nombre de centrifugeuses à 5060 alors qu’il y en avait 19000. Seul le modèle IR-1 est autorisé. Les centrifugeuses interdites devront être bloquées sur le site de Natanz et placées sous la surveillance de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA).

  • L’uranium enrichi au-delà de 3,67% sera expédié hors d’Iran ou dilué. Les dirigeants iraniens s’engagent à ne pas enrichir l’uranium à plus de 3,67% et cette activité devra s’exercer uniquement que sur le site de Natanz. La quantité d’uranium enrichi est limitée à 300Kg. La centrale à l’eau lourde d’Arak sera modifiée pour ne plus produire de l’uranium de qualité militaire et l’Iran ne pourra plus posséder de réacteur à l’eau lourde pendant quinze ans.
  • Les inspecteurs de l’AIEA pourront faire leur travail sans entrave, y compris des inspections dites “intrusives”, c’est-à-dire inopinées pendant quinze ans, vingt ans pour les centrifugeuses et vingt-cinq ans pour la production de “yellow cake”.
  • En échange de la signature de l’accord par l’Iran, l’Union européenne et les États-Unis, s’engagent à mettre fin aux sanctions.

Toutes les inspections effectuées depuis la signature de l’Accord ont conclu au respect par l’Iran de tous ses engagements.

En dépit de cette réalité, le président américain, Donald Trump, a décidé le 8 mai 2018 de retirer son pays de l’Accord.

Le candidat Trump aux élections présidentielles avait promis à ceux qui voteraient pour lui de déchirer cet accord. Une fois élu, il a tenu sa promesse. Il a déclaré : « Il s’agissait d’un abominable accord unilatéral qui n’aurait jamais dû être conclu. Il n’a pas apaisé la situation. Et il n’a pas apporté la paix. Et il ne l’apportera jamais. Il est évident à mes yeux, qu’avec la structure fragilisante et pourrie de l’accord actuel, on ne peut empêcher l’Iran de se doter d’une bombe nucléaire ». Il précise : « Tout pays qui aidera l’Iran dans sa quête d’armes nucléaires pourrait aussi être fortement sanctionné par les États-Unis ». Ce à quoi Ali Khamenei, Guide suprême de la révolution iranienne répond : « vous avez commis une grave erreur ». Le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a aussitôt apporté son “soutien total à la décision courageuse” de Donald Trump. Cette décision américaine a été approuvée par l’Arabie Saoudite. La France, l’Allemagne et la Russie se sont dites déterminées à appliquer l’accord. Le Président français a ajouté : ” tout en travaillant à en négocier un nouveau, plus large”. Pour la Russie, il s’agit d’une “violation gravissime des normes du Droit international “.

La position de la France qui se veut raisonnable est contradictoire. En effet, comment peut-on affirmer sa volonté de respecter l’accord du 14 juillet 2015 et, dans le même temps, dire que l’on va en négocier un nouveau ?

En fait, aucune partie à l’accord ne veut prendre le risque de contrarier Donald Trump dont les décisions et les menaces de sanctions pèsent sur toute entreprise qui commercerait avec l’Iran, en particulier dans le domaine des hydrocarbures. Or Téhéran a un besoin vital de vendre son pétrole et son gaz.

Face à cette impuissance des signataires du traité, Téhéran annonce à l’ONU, en juin 2018, qu’elle va reprendre la production de centrifugeuses. Le 6 juin 2018, la Banque Européenne d’Investissement refuse de soutenir les investisseurs européens en Iran, par crainte de représailles américaines.

La situation va sans cesse s’aggraver et cela est illustré par des incidents dans le Détroit d’Ormuz.

LA CAPACITE DE NUISANCE DE L’IRAN

Plus les États-Unis durcissent les sanctions, plus Téhéran réplique de deux manières : d’une part en s’éloignant graduellement des obligations incluses dans l’accord sur le nucléaire et, d’autre part, en montrant ses capacités à répliquer sur le registre de la force, sans jamais aller trop loin. De son côté Donald Trump ne souhaite pas intervenir militairement en Iran pour ne pas impliquer les Etats-Unis dans un nouveau conflit armé.

L’Iran menace d’empêcher la navigation dans le Détroit d’Ormuz. Tout en sachant ne pas aller trop loin Or c’est par là que transitent 21 millions de barils de brut chaque jour, ce qui représente un cinquième de la consommation mondiale de pétrole et un quart de la consommation mondiale de gaz liquéfié. 76% des exportations iraniennes de brut ayant emprunté le Détroit d’Ormuz en 2018 étaient livrés à l’Inde et à la Chine, au Japon et à la Corée du Sud. C’est ce qui explique le sabotage de Tankers en mer d’Oman en mai et juin 2019 et la multiplication des incidents dans le Détroit d’Ormuz. Le fait le plus grave s’est produit le 14 septembre 2019 : une attaque par des drones et/ou des missiles contre des installations pétrolières saoudiennes. Cela révèle à la fois la vulnérabilité de l’Arabie Saoudite alors même que ce pays est l’un des plus gros importateurs d’armements dans le monde, et la capacité militaire de l’Iran. Le 25 septembre 2019, à l’ONU, le président iranien Hassan Rohani a déclaré qu’il y aura une “réponse négative à toute proposition de négociation tant qu’il y aura des sanctions”. Auparavant, Téhéran avait menacé de “guerre totale” en cas de frappes militaires contre l’Iran”.

Ces avertissements doivent être pris au sérieux.

En effet, les dirigeants iraniens ont les moyens de déstabiliser toute la région en s’attaquant aux intérêts américains et à ceux des alliés de Washington.

Leurs missiles peuvent atteindre toutes les bases militaires américaines du Moyen Orient, en particulier la base navale permanente installée à Bahreïn où se trouve la 5ie flotte. Ils peuvent également atteindre le Quartier général de leur commandement central qu’ils ont installé au Qatar dans les années 2000. Il en va de même pour les installations militaires américaines en Arabie Saoudite, aux Émirats Arabes Unis.

Ils disposent de moyens d’action par leurs alliés : le Hezbollah libanais, les Houtistes au Yémen, des milices chiites en Irak, la minorité chiite en Arabie ainsi qu’à Bahreïn, le Hamas à Gaza.

Il est important d’avoir à l’esprit cette approche globale car il ne s’agit pas seulement d’un “bras de fer” entre Téhéran et Washington. C’est ce que semblent avoir compris les dirigeants des Émirats Arabes Unis qui se sont éloignés de l’Arabie Saoudite au Yémen et en prônant le dialogue avec l’Iran. Le Qatar tient à avoir des relations apaisées avec son puissant voisin iranien avec lequel il a des accords pour exploiter les gisements de gaz naturel.

Il convient aussi de situer ce qui se passe avec l’Iran, dans un contexte beaucoup plus vaste : celui d’un réajustement historique des rapports de force à l’échelle mondiale. Ces réajustements concernent au premier chef les grandes puissances : États-Unis, Russie, Chine. On est passé en moins de vingt ans de l’Amérique “hyperpuissance” à une réalité différente, c’est à dire un monde multipolaire.
Dans ce cadre, ces grandes puissances sont dans une relation de rivalité, même si certaines d’entre elles s’allient temporairement comme c’est le cas, ponctuellement, de la Russie et de la Chine. Il convient d’avoir à l’esprit les ambitions de l’Inde, en rivalité avec celles du Pakistan. Face à la menace de la Corée du Nord, il n’est pas exclu que le Japon décide de se réarmer y compris par l’arme nucléaire. Dans le même temps, et en particulier au Moyen Orient, nombreux sont les pays qui veulent jouer un rôle de leaders dans leur environnement immédiat. C’est le cas de l’Iran, de la Turquie, d’Israël, de l’Arabie saoudite, de l’Egypte. Ces deux niveaux : la puissance à l’échelle mondiale et la puissance à l’échelle régionale, sont liées par le jeu des alliances non dénuées d’arrière-pensées.

*             *

*

Plus que jamais, le Moyen Orient est une « zone des tempêtes » tant les intérêts sont antagonistes, les ambitions inconciliables, les arrière-pensées permanentes. La politique américaine dans cette région ne contribue pas à la stabilisation mais, comme on l’a vu en Irak à partir de 2003, elle est un facteur supplémentaire de montée des périls. L’Europe n’a pas d’existence en tant qu’acteur indépendant car il n’y a pas une politique extérieure commune. La France s’efforce par les moyens de sa diplomatie et par la confiance qu’elle inspire, de trouver des arrangements, des compromis, qui éviteraient que “l’étincelle mette le feu à la plaine”.

Relance des tensions entre les Etats-Unis et l’Iran à la suite des attaques de drones en Arabie-Saoudite

Tous droits réservés.

Le samedi 14 septembre en Arabie saoudite, un raid de drones militarisés a provoqué de graves dommages sur deux sites industriels majeurs du groupe Aramco[1] (une usine à Abqaiq et un champ pétrolier à Khurais dans l’est du pays). Le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammed Javad Zarif a déclaré être prêt à une « guerre totale ». Cela fait suite aux déclarations de Mike Pompeo, qui, en visite à Djeddah, dessine une stratégie de riposte. En raison de l’ampleur des avaries, le ministre saoudien de l’énergie, le prince Abdoulaziz ben Salman, a annoncé la réduction de moitié de la production de pétrole du royaume. Le groupe pétrolier saoudien déclare, de son côté, qu’il puiserait dans les stocks afin de compenser la baisse de production, sans apporter de précision quant au délai nécessaire pour retrouver un rendement normal.

Cette attaque a été revendiquée par les rebelles Houthistes qui déclarent avoir agi en riposte aux frappes aériennes opérées par la coalition militaire menée par Ryad au Yémen. La manœuvre des rebelles chiites engendre, outre la flambée immédiate des cours du pétrole et les répliques militaires saoudiennes envisageables, une nouvelle passe d’arme entre les États-Unis et l’Iran.

Voir aussi : Guerre au Yémen : catalyseur des tensions entre Arabie saoudite et Emirats arabes unis

Les premiers par l’intermédiaire de Mike Pompeo, Secrétaire d’État, ont accusé « l’Iran [d’avoir] lancé une attaque sans précédent contre l’approvisionnement énergétique mondial ». S’il est acquis que Téhéran apporte son soutien aux Houtis, le Secrétaire d’État n’apporte toutefois pas d’éléments de preuve permettant d’étayer cette accusation. En réponse, Téhéran présente un démenti ironique, voire moqueur, par la voix du porte-parole des affaires étrangères, Abbas Moussavi, qui dénonce « des accusations et remarques aussi stériles et aveugles [qu’] incompréhensibles et insensées ». De leur côté les Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique de la République islamique, jouent l’apaisement lorsque le commandant de la branche aérospatiale précise que “ni nous, ni les Américains ne voulons une guerre“. Ne manquant tout de même pas de rappeler que l’Iran reste “toujours préparé pour une guerre totale“.

La France marque une nouvelle fois sa position « non alignée » sur ce dossier en condamnant l’escalade sans cibler l’Iran directement. Paris souhaite ménager la chèvre et le chou dans une séquence ou elle tente désespérément de maintenir Téhéran dans les accords de Vienne alors que les États-Unis appellent la communauté internationale à condamner publiquement l’Iran pour ces attaques. La Chine tient une position similaire en exhortant lundi les deux protagonistes à la « retenue ».

En l’absence de renseignements consistants, il serait hasardeux d’affirmer que Téhéran n’est pas impliqué dans les attaques perpétrées par les rebelles yéménites ou dans les sabotages de pétroliers dans le détroit d’Ormuz aux mois de mai et juin derniers ou d’occulter l’aspiration au statut de puissance régionale affichée par la République islamique. Par ailleurs, il est impossible de confirmer les accusations de Donald Trump, qui a choisi le rapport de force comme mode opératoire pour la conduite de sa diplomatie, en particulier vis-à-vis de l’Iran.  La volonté déclarée du locataire de la Maison Blanche est bien de maintenir une pression maximale sur Téhéran, par le biais d’un embargo strict, afin de mener les autorités iraniennes à négocier un nouvel accord sur le nucléaire, plus en phase avec les visions américaine, saoudienne et israélienne. Par ailleurs, le Président Trump, qui tient l’Iran pour responsable de l’instabilité dans la sous-région, implique maintenant toute la communauté internationale en accusant le régime des Mollahs de mettre en péril l’approvisionnement énergétique mondial. Il tente ainsi d’ostraciser davantage Téhéran.

Difficile dans ce contexte de faire émerger toute la lumière sur cette affaire et en l’absence de preuves tangibles, prendre parti de manière objective est une gageure. L’histoire récente nous rappelle que l’Iran est soupçonné d’être l’instigateur d’un certain nombre d’attentats visant des opposants à l’étranger ainsi que les intérêts du « petit et du grand Satan » (Israël et les États-Unis). De leur côté les Etats-Unis ont également montrés leur capacité de désinformation.

Dans ce flou, quelques points émergent : 1- les Etats-Unis et l’Iran partagent la même stratégie : tenter de faire plier l’adversaire en faisant monter les enchères sans aller trop loin, car ni Donald Trump ni Hassan Rohani ne souhaitent le conflit (le limogeage de John Bolton en est une illustration). 2- les quatre acteurs impliqués dans cette tension (Etats-Unis, Iran, Israël et Arabie Saoudite) sont en fragilité politique interne, ce qui pourrait favoriser une surenchère menant à la perte de contrôle. 3- cette crise illustre bien notre nouveau monde stratégique : moins clair, moins stable, moins contrôlé, plus imprévisible.

 

Sur le même sujet : L’Iran peut-il réellement fermer les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb ? – par Arnaud Peyronnet

[1] Compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbure

Nucléaire iranien – Union européenne : un partenariat menacé

Hassan Rohani.
Tous droits réservés.

Pour la troisième fois depuis le mois de mai 2019, l’Iran a décidé de s’affranchir de certains des engagements inscrits dans l’accord de Vienne de 2015 (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPoA) concernant son programme nucléaire. Les autorités iraniennes ont annoncé la mise en route de centrifugeuses avancées dans l’optique d’augmenter le stock d’uranium. Annoncé lors d’un discours télévisé d’Hassan Rohani, ce choix a été confirmé par le ministère des Affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif dans une lettre en date  du 5 septembre à la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini : « en raison des conséquences du retrait américain du plan global d’action commun sur le nucléaire iranien et de la réimposition des sanctions à l’Iran, ainsi que de l’incapacité des trois pays européens à remplir leurs obligations réciproques envers Téhéran relatifs à l’accord et aux déclarations publiées par la Commission mixte (à l’issue du retrait américain), la République islamique d’Iran suspendra, à partir d’aujourd’hui tous ses engagements vis-à-vis du JCPoA dans le domaine de la recherche et du développement nucléaires ».

 

Voir aussi : Dépassement de la limite prévue d’uranium enrichi : l’accord sur le nucléaire iranien en péril

Cette décision, confirmée le lundi 9 septembre par l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), n’est pas permise par l’accord sur le nucléaire iranien de 2015. Ce dernier autorise en effet Téhéran à ne produire de l’uranium enrichi qu’avec des centrifugeuses de première génération.

A l’issue du retrait unilatéral de Washington de l’accord international sur le nucléaire iranien, les tensions entre les Etats-Unis et la République islamique se sont accrues. Face au retrait américain et à l’impossibilité pour les Européens signataires de l’accord (Allemagne, France, Royaume-Uni) d’aider le régime des mollahs à contourner les sanctions, Téhéran a commencé à s’affranchir de certains engagements. Asphyxié économiquement, le pays est entré dans une violente récession du fait des pressions américaines. En réaction, l’Iran dénonce les « promesses non tenues » de l’UE et espère faire pression sur les Etats encore parties à l’accord – Allemagne, Chine, France, Royaume-Uni et Russie – de manière à contourner les sanctions américaines. Le président iranien a donné aux Etats européens « un nouveau délai de soixante jours » pour répondre à ses exigences : « À tout moment, si les Européens reviennent à leurs engagements, nous aussi reviendrons aux nôtres ». Affaibli sur la scène internationale et à l’intérieur de son pays, Hassan Rohani joue la montre et la provocation pour inciter les pays européens et pousser les Etats-Unis à revenir à la table des négociations. A ce titre, le président américain Donald Trump s’est dit prêt, le mardi 10 septembre, à rencontrer son homologue iranien en dépit d’un maintien de la « campagne de pression maximale ».

 

Voir aussi : Nouvelles mesures américaines sanctionnant l’Iran

Le plan iranien inquiète la communauté internationale. Le dépassement des limites encadrant les activités de recherche et développement est perçu par le Foreign Office de Londres comme un cas « profondément inquiétant ». Pour le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves le Drian, si les autorités iraniennes font un mauvais choix, celui de l’escalade, « les voies du dialogue restent ouvertes », les objectifs essentiels du processus étant « l’absence de nouvelle violation du JCPoA et le retour à une pleine conformité à l’accord ». Engagée dans un effort de médiation avec l’Iran, la France semble pour l’heure avoir perdu son pari pris au G7 En effet, A Biarritz, le Président français avait fait du dossier iranien une priorité, faisant renaître l’espoir d’un possible apaisement dans la région. Toutefois, Washington et Téhéran n’en apparaissent pour autant être les moteurs.

Au Moyen-Orient, l’isolement de l’Iran par les Etats-Unis et le conflit latent qui oppose la République islamique à l’axe dirigé par l’Arabie saoudite accroissent les tensions et pourraient conduire à un conflit régional majeur. Or, alors que la paix et la sécurité au Moyen-Orient s’imposent comme une nécessité, un processus de négociation complet ne saurait exclure le régime des mollahs. En effet, la coopération de l’Iran est une condition sine qua non à la stabilité de la région.

 

Pour en savoir plus :

 L’outil de troc de l’UE pour commercer avec l’Iran

Sanctions contre l’Iran : la décision unilatérale des Etats-Unis

Afghanistan : Facilité à déclencher la guerre, difficultés à y mettre fin – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Tous droits réservés.

La guerre en Afghanistan a commencé le 7 octobre 2001 par l’opération “Enduring freedom”
(Liberté immuable). Elle est, à ce moment-là, exclusivement américaine, dans le cadre du droit à la légitime défense. En effet, les États Unis venaient de faire l’objet d’une agression contre leur propre territoire le 11 septembre 2001. La Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) intervient en Afghanistan après le vote par le Conseil de Sécurité de l’ONU de la Résolution 1386 le 20 décembre 2001. L’OTAN en a pris le commandement en août 2003. La FIAS était constituée de 130 000 hommes dont 90 000 Américains. Cette guerre se poursuit en 2019 et elle est quatre fois plus longue que la Seconde guerre mondiale…Les Américains essaient de se désengager partiellement et, pour ce faire, ils ont entamé depuis 2018 à Doha (Qatar) des négociations avec les “Talibans” qu’ils avaient chassés du pouvoir en novembre-décembre 2001. Pourquoi une guerre si longue, et pourquoi cette impasse dans laquelle se trouve Washington ?

 

DES ERREURS INITIALES CAUSE DE L’IMPASSE

Le gouvernement américain a immédiatement accusé Al Al-Qaïda et son chef Ben Laden réfugié en Afghanistan d’être les auteurs de l’attaque contre les tours jumelles à New-York et contre le Pentagone à Washington le 11septembre 2001. Il convient de rappeler que Ben Laden avait été l’un des meilleurs alliés des États-Unis dans la guerre contre les Soviétiques qui avaient envahi l’Afghanistan en 1979. A cette époque, l'”ennemi principal” des Américains était Moscou et cela depuis la “guerre froide” en 1947 en Europe. Ben Laden et la “légion islamique” étaient armés, équipés, entraînés par la CIA. Ce conflit a duré du 27 décembre 1979 au 15 février 1989. Les divergences entre ces alliés sont apparues à partir du 2 août 1991 lorsque Saddam Hussein a envahi le Koweït. Le désaccord a porté sur la manière de libérer le Koweït, Ben Laden étant hostile à une intervention militaire américaine à partir de l’Arabie “terre d’islam”, donc “sacrée”. De surcroît, les États Unis ont contribué à la prise du pouvoir par les “Talibans” à Kaboul en 1996. C’est en particulier lors d’une réunion qui s’est tenue le 21 septembre 1994 au Pakistan entre les représentants des États-Unis, du Pakistan et de l’Arabie Saoudite, que le plan visant à soutenir les “Talibans” est passé à la phase opératoire. On se rend compte à ce stade que la politique de Washington dans cette région est complexe sinon équivoque. Mais on peut aussi constater qu’il arrive souvent que les “amis” d’aujourd’hui deviennent les “ennemis” de demain et inversement. Il n’empêche que les Américains ont manqué de discernement.

L’intervention armée en Afghanistan avait un but de guerre : vaincre Al Al-Qaïda et renverser le régime taliban du Mollah Omar puisque Kaboul refusait de livrer Ben Laden.

Dès la conception de cette opération des fautes stratégiques ont été commises, d’où l’engrenage dans lesquelles Américains se sont eux-mêmes piégés.

En effet, ils se sont livrés à des bombardements massifs qui ont provoqué des “dommages collatéraux” importants, et ils ont engagé des troupes au sol, nombreuses et sur une longue durée. Or, dès la fin du mois de décembre 2001, l’objectif de guerre était atteint : Il n’y avait plus de combattants de Al-Qaïda en Afghanistan car, soit ils avaient été tués, soit ils s’étaient réfugiés dans les zones tribales au Pakistan. Quant au régime taliban, il avait été éliminé. La mission était donc remplie. Mais c’est à ce moment-là que les États-Unis ont décidé de fixer de nouveaux objectifs de guerre : mettre en place la démocratie dans ce pays. De “libérateurs”, les Américains sont devenus très vite des occupants aux yeux de beaucoup d’Afghans. Les incursions de soldats dans les maisons en pays d’islam, les victimes civiles de plus en plus nombreuses, la mise en place d’un régime pro américain incompétent et corrompu, l’absence d’État de droit, l’arbitraire de chefs locaux se comportant en roitelets, le retour à l’économie de la drogue faisant de l’Afghanistan un “narco État”. Ces facteurs ont grandement contribué au retour des « Talibans » et à la multiplication des individus, des clans, des tribus, qui voulaient se venger parce que un de leur proche avait été tué par les militaires occidentaux.

Les Américains ont proclamé haut et fort leur méthode : « tuer les Talibans et gagner les esprits et les cœurs ». Ils se sont inspirés de la guerre d’Algérie et des “enseignements” du Lieutenant-colonel Galula et du Colonel Trinquier. Or ces deux objectifs sont irréductiblement incompatibles car quand vous tuez un combattant, et compte tenu de la structuration de la société afghane en ethnies, tribus, clans, le “code d’honneur” dicte de mener un combat total contre les “coupables”…Si bien que les troupes américaines et leurs alliés se sont trouvés dans une guerre sans fin.

Quant à mettre en place une “démocratie “dans un environnement qui n’a jamais connu ce type de régime, c’était un leurre, car la démocratie est d’abord une culture qui nécessite un long processus d’apprentissage.

Cette démarche devait comprendre la mise en place d’une « armée nationale » afghane. Dans ce domaine également, le Président G.W Bush et ses conseillers appartenant au courant « néoconservateur », n’ont pas compris que l’on ne peut pas mettre en place une “armée nationale” là où il n’y a pas de nation…. Qu’elle est la situation aujourd’hui ?

 

TRAGIQUE ENTÊTEMENT

Plus ils s’égaraient dans cette guerre sans issue et plus le commandement américain demandait des moyens supplémentaires en hommes et en matériel. Cette impasse a été mise à profit par les sociétés privées de sécurité (SMP) qui ont employé jusqu’à 74000 personnes, majoritairement regroupées au sein de la “Private Security Companies of Afghanistan”. Il existe une étroite connexion entre ces mercenaires et l’armée américaine. Par exemple, la société “Military Professional Ressources Inc”, filiale de “L.3 communications” a employé plus de 300 Généraux américains.

Quant à l’ « afghanisation de la guerre », elle a pour seul résultat l’aggravation de la guerre civile entre Afghans, notamment parce que la constitution d’une “armée nationale” afghane est un leurre et une illusion. De plus, ce conflit doit être placé dans son environnement régional, le Pakistan, l’Inde, l’Iran, étant soit “impliqués”, soit “concernés”, ou “intéressés” par cet enjeu stratégique. Pour le Pakistan, en particulier, l’Afghanistan constitue une profondeur stratégique dont il dit avoir un besoin vital dans son antagonisme avec l’Inde. La présence militaire massive des Américains et de leurs alliés n’a pas mis fin à une économie fondée sur la drogue : l’Afghanistan produit 93% de l’opium mondial. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue (UNODOC), 100 000 personnes meurent chaque année à cause de l’opium afghan.

Lorsqu’il avait été élu, le président Obama avait semblé comprendre que son pays devait se retirer militairement d’Afghanistan. Mais en 2010, le général David Petraeus l’a convaincu d’envoyer des renforts importants (“Surge”) afin de vaincre définitivement les « Talibans ». Presque dix années après, la situation reste inextricable. La création de milices pro gouvernementales encadrées par la CIA ajoute à la complexité du problème. Ces milices sont censées pallier les défaillances de l’ « armée nationale » afghane, affaiblie par la corruption et les désertions. Elles interviennent au côté des forces spéciales américaines sans avoir de compte à rendre au gouvernement de leur pays. Elles se livrent, en toute impunité, à des exactions régulièrement dénoncées par des organisations de défense des droits de l’Homme et par le CICR.

Le Général Scott Miller a déclaré l’année dernière, avant de prendre le poste de chef des forces armées américaines et de l’OTAN en Afghanistan, qu’il n’était plus question de justifier la présence de son pays par la nécessité de « scolariser les petites filles afghanes et tout cela… ». Mais bien que ce soit important pour le futur de l’Afghanistan, ce n’est pas notre priorité. L’objectif c’est de garder les forces de sécurité afghane en vie afin qu’elles soient un partenaire fiable, et d’éliminer un maximum de commandants des forces antigouvernementales”.

Pour l’heure, les négociations de Doha visent à désengager l’armée américaine dans les moins mauvaises conditions possibles, tout en maintenant sur le terrain un contingent de 6800 hommes avec, en particulier, une capacité de frappe constituée de forces spéciales et l’aviation, ce que les « Talibans » refusent.

*          *

*

 

Dès septembre 2001, une autre politique était possible et souhaitable. Elle aurait consisté, dans le cadre de la légitime défense, en s’appuyant d’abord et avant tout sur le renseignement, à identifier les responsables de l’attaque contre les États-Unis. Une fois ce travail achevé, la seconde étape aurait consisté à éliminer physiquement ces individus par le moyen de frappes circonscrites et de courte durée. Au besoin, si l’action sur le terrain s’avérait indispensable, le seul recours à des forces spéciales aéroportées, exfiltrées dès la mission accomplie, aurait suffi pour atteindre l’objectif de guerre, c’est à dire frapper la “tête du serpent”… Cette méthode, accompagnée des mesures les plus strictes de sanctions visant à affaiblir les « Talibans » afin de susciter, de l’intérieur, des réactions de rejet de ce régime totalitaire, auraient au moins mérité d’être tentées.

Ce qui était prévisible dès 2001, c’est que l’envoi de troupes au sol sur une longue durée, ne pouvait produire d’autres conséquences que celles constatées depuis dix-huit années.

La fin du Traité FNI et l’accroissement des incertitudes stratégiques en Méditerranée orientale – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan signent le Traité FNI à la Maison Blanche en 1987.
Tous droits réservés.

Le 2 août 2019, les Etats-Unis se sont retirés du Traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI), comme ils l’avaient annoncé le 2 février 2019[1]. Signé en 1987 par les Etats-Unis et l’Union soviétique, cet accord de désarmement visait l’élimination des missiles balistiques et de croisière sol-sol dont la portée est comprise entre 500 et 5 500 km, de même que celle des lanceurs et des structures associés[2].

Les Etats-Unis et l’OTAN ont imputé à la Russie des violations du Traité avec le développement, à compter des années 2000, d’une nouvelle famille de missiles de croisière sol-sol russes, dont la portée maximale dépasserait le plafond fixé[3]. Par ailleurs, la Russie a été également soupçonnée de violer cet accord dans le domaine balistique[4].

Avec la perspective d’une multiplication de missiles sol-sol en Europe, le Secrétaire général de l’OTAN a souligné, le 2 août 2019, le risque d’une nouvelle course aux armements[5], tandis que le ministère russe des Affaires étrangères confirmait le même jour que le Traité FNI était officiellement caduc[6]. En effet, avec la fin de ce traité disparaissent nombre de mesures de confiance contraignantes (visites et inspections à l’instar de mesures similaires dans le cadre du Traité sur les forces conventionnelles en Europe), qui freinaient indubitablement par le passé une éventuelle course aux armements.

Pour l’Alliance atlantique, la situation est actuellement complexifiée par le rapprochement entre la Russie et la Turquie, qui s’est matérialisé par la livraison, depuis le 12 juillet 2019, des premiers éléments du système de défense anti-aérienne russe S-400 et ce, en dépit de l’opposition des États-Unis[7]. Ces développements laissent ainsi se profiler, à plus long terme, un accroissement des incertitudes en ce qui concerne les équilibres géostratégiques en Méditerranée orientale.

 

LES MENACES POTENTIELLES POSEES PAR LA RUSSIE

 

Le 2 février 2019, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait commencer à développer de nouveaux missiles à capacité nucléaire interdits par le Traité FNI, y compris une version sol-sol de son missile Kalibr, (missile déjà utilisé à partir de plateformes navales lors de frappes russes en Syrie), ainsi que des armes hypersoniques[8]. C’est ainsi que ressurgit le spectre d’une guerre nucléaire limitée sur le continent européen[9].

Par ailleurs, pour rappel, en décembre 2018, le chef d’état-major des armées russes a annoncé que le retrait des Etats-Unis du Traité FNI aurait un impact négatif tant sur la sécurité européenne que sur la stabilité stratégique mondiale[10] et que les pays hébergeant des systèmes de missiles américains deviendraient des cibles pour la Russie en cas de retrait américain du traité[11].

A cet égard, en mars 2019, la Russie a décidé de déployer des bombardiers stratégiques à capacité nucléaire Tu-22M3 sur la base aérienne de Gvardeyskoye en Crimée en réponse au déploiement de la défense antimissile américaine en Roumanie en arguant qu’il était nécessaire de renforcer le dispositif de défense de la péninsule[12]. Ces aéronefs seront modernisés pour pouvoir neutraliser les systèmes de défense antiaérienne et antimissile partout en Europe. De plus, le transfert potentiel d’une nouvelle version de ce bombardier – le Tu-22M3M – en Crimée pourrait permettre à la Russie, à compter de 2021, de mettre en œuvre une nouvelle stratégie de projection de puissance visant à contrer les groupes aéronavals américains opérant dans la sphère d’influence de la Russie[13], en mer Noire et par là-même en Méditerranée orientale.

 

UNE INSTABILITE LIEE AUX AMBITIONS STRATEGIQUES DE LA TURQUIE : LE CAS DE LA LIVRAISON DU SYSTEME S-400 PAR LA RUSSIE.

Dans ce contexte d’incertitudes stratégiques, le 12 août 2019, le ministre de la Défense turc, le général Hulusi Akar, a insisté sur le fait que la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie, était une nécessité[14]. Mis en service en 2007, ce système de défense antiaérienne est conçu pour détruire des avions ainsi que des missiles de croisière et des missiles balistiques, y compris des missiles à portée intermédiaire. Il peut également être utilisé contre des objectifs au sol. Il peut détruire des cibles à une distance de 400 km et à une altitude de 35 km[15].

Depuis 2017, dans le cadre d’un rapprochement russo-turc, un contrat de 2,5 milliards de dollars portant sur la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie a généré de vives tensions avec les Etats-Unis[16]. Ces derniers se sont fermement opposés à ce contrat, en faisant valoir que le S-400 n’était pas compatible avec les dispositifs de l’Otan et ont suspendu la vente du nouvel avion furtif américain F-35 le 17 juillet 2019. Un contrat avait été signé pour la livraison de 100 F-35. Des pilotes turcs ont été formés à cette fin aux Etats-Unis.

Dans une lettre datée du 6 juin 2019 et adressée au ministre de la Défense turc, Patrick Shanahan, alors Secrétaire américain à la Défense par intérim, avait exprimé la déception des Etats-Unis concernant l’envoi de personnels turcs en Russie pour y être formés à l’emploi du système S-400[17]. Par ailleurs, les États-Unis ne souhaitent pas que des techniciens russes puissent accéder aux données sensibles du F-35[18]. En effet, la présence probable de techniciens russes sur le sol turc dans le cadre de l’installation du nouveau système S-400 en même temps que la présence d’avions F-35 pourrait constituer une vulnérabilité.

En vertu d’une loi américaine visant à contrer les adversaires des Etats-Unis par le biais de sanctions (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), la Turquie est passible de sanctions économiques pour avoir accepté la livraison du système S-400 de Moscou[19].

 

Le Secrétaire général de l’OTAN a, pour sa part, déclaré, le 2 août 2019, que l’Alliance atlantique n’avait aucunement l’intention d’intégrer le système acheté par les Turcs à ses systèmes de défense antiaérienne[20].

*

*     *

Même si le Traité FNI était sans doute devenu inadapté aux réalités de l’après-guerre froide, sa disparition et les nouvelles évolutions survenues au cours de l’été 2019 ne manqueront pas de grever le contexte géostratégique au plan global et d’accroître les incertitudes en Méditerranée orientale, relançant ainsi une montée des tensions.

 

************************************

[1] Communiqué de presse de Michael R. Pompeo, Secrétaire d’Etat des Etats-Unis : “U.S. Withdrawal from the INF Treaty on August 2, 2019”.  [https://www.state.gov/u-s-withdrawal-from-the-inf-treaty-on-august-2-2019/]. Une clause du Traité FNI stipulait qu’un préavis de six mois devait être respecté pour s’en retirer.

[2] Pour une analyse des griefs russes et américains concernant le Traité FNI et de la problématique de la Chine, se reporter à l’article suivant : Ana Pouvreau : « Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) », FMES, 15 février 2019.

[http://fmes-france.org/les-consequences-strategiques-pour-leurope-de-la-fin-du-traite-sur-les-forces-nucleaires-de-portee-intermediaire-fni-par-ana-pouvreau/]

[3] Bruno Tertrais: “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, Fondation pour la recherche stratégique, Note n°02/19, 1er février 2019. [https://www.frstrategie.org/publications/notes/la-mort-annoncee-du-traite-fni-ou-la-fin-de-l-apres-guerre-froide-02-2019]

[4] Bruno Tertrais, op.cit. p.3.

[5] “Press point by NATO Secretary General Jens Stoltenberg on the INF Treaty”, NATO, 2 août 2019. [https://www.nato.int/cps/en/natohq/opinions_168183.htm]

[6] “INF nuclear treaty: US pulls out of Cold War-era pact with Russia”, BBC World, 2 août 2019. [https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49198565]

[7] “Turkey takes delivery of more S-400 components from Russia”, TRT World, 18 juillet 2019. [https://www.trtworld.com/turkey/turkey-takes-delivery-of-more-s-400-components-from-russia-28188]. Voir aussi l’analyse d’Isabelle Facon : « Export russe des systèmes antiaériens S-400 : intentions stratégiques, atouts industriels et politiques, limites », FRS, Défense&Industries n°13, juin 2019.

[8] Andrew Roth: “Russia follows US in suspending nuclear deal”, The Guardian, 2 février 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/feb/02/russia-follows-us-in-suspending-nuclear-deal]. Voir également les analyses de Igor Delanoë : [http://www.rusnavyintelligence.com/2019/02/les-consequences-de-la-fin-du-traite-fni-sur-les-forces-navales-russes.html] et de César Frézat  sur les missiles hypersoniques développés par la Russie, Note du CERPA N°214, avril 2019.

[9] Stephen Blank : “Russian Nuclear Strategy after the INF Treaty”, European defence and Security, 18 juin 2019. [https://euro-sd.com/2019/06/articles/13610/russian-nuclear-strategy-after-the-inf-treaty/]

[10] “Russia not to leave US withdrawal from INF Treaty unanswered, says General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018.[http://tass.com/defense/1034387]

[11] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[12] “Russia decides to deploy nuclear-capable strategic bombers to Crimea: RIA”, Reuters, 18 mars 2019. [https://www.reuters.com/article/us-ukraine-crisis-crimea-bombers/russia-decides-to-deploy-nuclear-capable-strategic-bombers-to-crimea-ria-idUSKCN1QZ1WV]

[13] Mark Episkopos:  “Meet Russia’s ‘New’ Tu-22M3M Bomber: “A Nasty Surprise for the U.S. Navy”, The National Interest, 6 juin 2019. [https://nationalinterest.org/blog/buzz/meet-russias-new-tu-22m3m-bomber-nasty-surprise-us-navy-61252]

[14] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]

[15] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]

[16] “Livraison des S-400 russes à la Turquie : une stratégie d’influence en Méditerranée », Note de la FMES, 15 juillet 2019. [https://fmes-france.org/tag/s-400/]

[17] Voir le document sur: https://twitter.com/Joyce_Karam/status/1137095663529975808 in “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.

[18] “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.

[19] Amanda Macias: “US cuts Turkey from F-35 program after Russian missile deal”, CNBC Online, 17 juillet 2019. [https://www.cnbc.com/2019/07/17/us-cuts-turkey-from-f-35-program-after-russian-missile-deal.html]

[20] “No plans to integrate S-400 into any NATO system: NATO chief”, Hürriyet Daily News, 3 août 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/no-plans-to-integrate-s-400-into-any-nato-system-nato-chief-145503].