Levant

Le non-respect du droit international au cœur du dernier accrochage syro-israélien

Via son porte-parole, le Secrétaire général des Nations Unies s’est alarmé le 10 février 2018 de l’escalade militaire « dans toute la Syrie » et de la « dangereuse contagion au-delà des frontières du pays ». Outre l’offensive meurtrière des forces armées syriennes contre les dernières zones tenues par les groupes insurgés à l’est de Damas et dans la région d’Idlib, sont visées l’opération « rameau d’olivier » lancée il y a plus de trois semaines et surtout la destruction d’un drone d’origine iranienne par un hélicoptère israélien puis d’un chasseur israélien par la défense antiaérienne syrienne.

Le rappel au respect du droit international et des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité formulé par António Guterres s’adresse à toutes les parties en Syrie et dans la région. Le ministère russe des affaires étrangères a été plus direct dans sa réaction au raid israélien, appelant au strict respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie et s’insurgeant contre des actions menaçant la vie et la sécurité du personnel des forces armées russes, « présent en Syrie à l’invitation du gouvernement légitime afin d’apporter son soutien dans la lutte contre les terroristes ».

Si l’origine iranienne du drone abattu ne fait aucun doute, la localisation précise des faits n’est pas connue, la seule vidéo disponible ne présentant pas en incrustation de coordonnées géographiques. Il est très probable que le drone ait été détruit sur les hauteurs du Golan syrien, territoire dont l’annexion en 1981 par Israël n’a pas été reconnue par la « communauté internationale », qui s’était exprimée par la résolution 497 votée à l’unanimité le 17 décembre 1981.

Si Benjamin Netanyahu justifie la destruction du drone par une violation de l’espace aérien, il est ainsi possible que ce drone ait uniquement survolé le territoire appartenant légalement à la Syrie[1]. Selon des sources officielles iraniennes, ces drones mènent « des actions de reconnaissance contre les groupes terroristes et jouent un rôle important dans le nettoyage de l’est de la Syrie ». Il est difficile dans ces conditions d’invoquer le droit naturel de légitime défense face à une agression armée prévu par l’article 51 de la charte des Nations unies.

Conséquence du conflit d’octobre 1973, la Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement (FNUOD) a été établie le 31 mai 1974 par la résolution 350, suite au recul négocié des forces syriennes et israéliennes de part et d’autre de la ligne de cessez-le-feu. Le mandat de cette force « déployée dans le Golan syrien » a été prolongé jusqu’au 30 juin 2018 par la résolution 2394. Les rapports régulièrement publiés, dont le dernier établi pour la période allant du 10 septembre au 24 novembre 2017, permettent de suivre les activités militaires qui « risquent d’exacerber les tensions entre Israël et la République arabe syrienne [et] de fragiliser le cessez-le-feu entre les deux pays ».

Ces rapports, comme la résolution 2394, confirment la présence de « groupes d’opposition armés non étatiques »[2] dans la zone de séparation, ce qui peut justifier les survols par un drone de surveillance. Le dernier rapport confirme également le soutien apporté par les Forces de défense israéliennes à des « individus » en provenance du secteur syrien[3] et s’inquiète des tirs de représailles en réaction aux « dérapages » (tirs d’obus ou de munitions d’artillerie à travers la ligne de cessez-le-feu). Enfin, ce rapport note en le regrettant que « les Forces de défense israéliennes tiennent le Gouvernement syrien responsable de tous les tirs provenant de son territoire en direction du secteur alpha, et ce, quelle que soit leur origine ».

[1] L’aviation militaire israélienne viole régulièrement l’espace aérien libanais (ministère de la défense libanais)

[2] dont le Jabhat Fatah el-Cham (Front el-Nosra), groupe terroriste inscrit sur la liste établie par le Conseil de sécurité, et le Jaysh Khaled ibn el-Walid, qui a prêté allégeance à l’État islamique d’Iraq et du Levant (Daech)

[3] « La FNUOD ne peut confirmer ni vérifier la nature de l’interaction qui généralement fait intervenir des individus non identifiés du secteur bravo accompagnés de mules déchargées qu’on voit s’approcher de la barrière technique israélienne ainsi que des positions des Forces de défense israéliennes et repartir vers le secteur bravo avec des mules transportant des fournitures de caractère indéterminé. »

L’opération « rameau d’olivier » se prolonge malgré de timides appels à la retenue

Les forces turques ont lancé le 20 janvier 2018 une opération baptisée « rameau d’olivier » en vue de supprimer la menace représentée par les « terroristes » présents dans le canton d’Afrin, situé dans le nord-ouest de la Syrie. Cette opération, annoncée depuis plusieurs mois, a été précipitée par la volonté affichée des Etats-Unis de former des « forces de sécurité locales », considérée par la Turquie comme une confirmation du soutien apporté à l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Pourtant, le 17 janvier, un communiqué de presse diffusé par le Department of Defense insistait sur la mission limitée de ces forces, garantes de la sécurité des populations civiles, et reconnaissait le droit à la Turquie, « partenaire de la coalition et allié au sein de l’OTAN[1] », de garantir sa sécurité. Selon le président turc, l’opération a permis au 8 février « la neutralisation de 1 028 terroristes ».

Le 6 février, dans un discours devant les députés du Parti de la justice et du développement, le président Recep Erdoğan s’en est violemment pris aux Etats-Unis, n’hésitant pas à accuser les présidents Barack Obama et Donald Trump d’avoir menti en promettant de retirer leurs forces de la région de Manbij, une ville du nord de la Syrie libérée à l’été 2016 par les Forces démocratiques syriennes soutenues par la coalition occidentale dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant (Daesh). Rappelant à ceux qui pressent la Turquie de mettre un terme à ses opérations que les Etats-Unis sont présents en Irak et en Afghanistan depuis dix-huit ans, il a confirmé que l’opération « Rameau d’olivier » se poursuivra « avec détermination » et qu’elle se prolongera jusqu’à Manbij, où les forces turques rendront la ville à leurs habitants légitimes et chasseront les terroristes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) « amenés et installés là » par les Etats-Unis.

Le 8 février, le Président turc a repris la même rhétorique devant l’assemblée des mukhtars (équivalent des maires). Rappelant que la Turquie partageait une frontière de 911 km avec la Syrie, il s’est étonné que les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, la France ou la Grande-Bretagne puissent être présents sur le terrain, qu’Israël puisse impunément mener des raids sur la Syrie mais que les forces turques soient enjointes de quitter immédiatement le territoire syrien.

Le Secretary of States, Rex Tillerson, se rendra prochainement à Ankara afin de tenter de rassurer les autorités turques sur la réalité de l’alliance entre les deux pays et d’évoquer les sujets régionaux, de la campagne contre Daesh à la lutte contre le PKK. Lors de la conférence de presse préparatoire à ce déplacement, un officiel américain a confirmé le 9 février que les échanges relatifs à l’intervention turque dans le nord de la Syrie seraient difficiles (« Turkish rhetoric has obviously been very hot on this topic ») mais que la position officielle restait inchangée. Dès le 21 janvier, dans un communiqué de presse, le Department of States apportait son soutien à la Turquie, allié de l’OTAN et partenaire essentiel dans la lutte contre Daech mais appelait à la retenue, demandant que les opérations dans le nord de la Syrie restent limitées dans leur portée et dans leur durée et évitent toute perte civile. Le 25 janvier, le Department of Defense réagissait également par la voix de sa porte-parole, s’inquiétant ses conséquences négatives de l’opération sur le succès de la lutte contre Daech et affirmant que les Etats-Unis n’avaient jamais livré d’armes ni d’équipements aux Kurdes du canton d’Afrin.

Les Etats-Unis préfèrent cantonner leurs critiques envers le gouvernement turc sur les modalités d’application de l’état d’urgence et les conséquences sur les ressortissants américains. Serkan Golge, scientifique de la NASA, arrêté en juillet 2017, a ainsi été condamné le 8 février « sans preuve crédible » pour appartenance à une organisation terroriste. De même, les principaux Etats européens ont jusqu’à présent évité toute polémique, appelant à la retenue tout en reconnaissant le droit de la Turquie à « sécuriser sa frontière ».[2][3][4]

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

[1] Le 23 janvier, trois jours après le déclenchement de l’opération, Rose Gottemoelle , secrétaire générale déléguée de l’OTAN, dans un discours prononcé à l’Université nationale de défense d’Istanbul, a souligné le rôle essentiel de la Turquie, se gardant bine d’évoquer l’opération.

[2] Entretien téléphonique de Jean-Yves Le Drian, 21 janvier 2018

[3] Communiqué de Sigmar Gabriel, 21 janvier 2018

[4] Entretien téléphonique de Theresa May, 26 janvier 2018

Lancement du « Dialogue stratégique » entre les Etats-Unis et le Qatar.

Les Etats-Unis et l’émirat du Qatar ont officialisé le 30 janvier 2018 le lancement d’un « Dialogue stratégique » marqué par une réunion coprésidée du côté outre-Atlantique par le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson et le Secrétaire à la Défense James Mattis. Les discussions ont porté sur de nombreux domaines, dont la défense et la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme.

D’une superficie de 11 600 km², le Qatar abrite une population de 2 300 000 habitants dont près de 90% de ressortissants étrangers. Gouverné par la famille al-Thani depuis le milieu des années 1800, le Qatar est connu pour ses réserves de gaz naturel mais aussi pour sa chaine d’information internationale al-Jazeera et l’attribution de la Coupe du monde 2022. Le soutien que le Qatar a apporté aux révolutions du printemps arabe de 2011 et le rapprochement avec l’Iran et la Turquie se sont traduits par une rupture des liens diplomatiques et économiques avec les principaux pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG)[1].

Sans jamais citer l’Arabie saoudite, le communiqué commun publié à l’issue de la réunion du 30 janvier appelle justement à une résolution immédiate de cette crise au sein du CCG et au respect de la souveraineté du Qatar. Rex Tillerson avait lors de la conférence de presse organisée en amont de la réunion souligné l’impact négatif de celle-ci, regrettant la rhétorique utilisée dans les médias et les réseaux sociaux. Le même jour, en écho à cette requête, les quatre pays impliqués (Arabie saoudite, Emirats arabes unis et Egypte) ont au contraire publié un communiqué dénonçant un rapport du Haut-commissariat aux droits de l’homme portant sur les conséquences humanitaires du blocus et confirmant le soutien supposé du Qatar au terrorisme.

Les discussions du 30 janvier ont également porté sur les conflits mettant en danger la stabilité régionale (Syrie, Irak, Libye, Afghanistan), mais ni le conflit au Yémen ni l’Iran ne sont nommés. Rex Tillerson avait pourtant annoncé que le rôle de l’Iran et son « influence néfaste » seraient au menu des discussions. La Turquie fait également partie des grands absents de ces échanges « stratégiques », alors que le départ des forces armées turques stationnées au Qatar est une des exigences préalables à la levée du blocus.

11 000 membres des forces armées américaines sont présents au Qatar au travers des états-majors avancés du Central Command et de sa composante aérienne ainsi que du Combined Air Operations Center, d’où sont dirigées toutes les opérations aériennes au-dessus des territoires syrien et irakien. A l’horizon 2040, selon le ministre de la défense qatarien, la base aérienne d’al-Udeid deviendra une base de stationnement permanente des Etats-Unis, disposant de toutes les facilités d’hébergement et de formation.

Outre les 100 Mds $ d’investissements dans l’économie américaine, le Qatar a signé 24,7 Mds $ de contrats d’armement avec les Etats-Unis. Le dernier contrat porte sur le soutien au programme d’acquisition de chasseurs multirôle F-15 QA pour un montant de 1,1 Mds $. Le 4 mai 2015, le Qatar avait déjà signé avec la France un contrat portant sur l’acquisition de 24 avions de combat Rafale. Le Qatar suit également une politique de rapprochement avec l’OTAN, qui s’est traduit par la signature le 16 janvier 2018 d’un accord de sécurité autorisant l’échanges d’informations classifiées.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Déclaration commune à l’issue de la réunion du 30 janvier 2018 (en anglais) =>

[1] Cf. article du 8 septembre 2017

La France et la Turquie, des relations vieilles de cinq cents ans

A l’occasion de la visite officielle du président turc Recep Erdoğan, le Président français, tout en notant les « désaccords sur la vision […] des libertés individuelles », a mis en avant la bonne santé de la coopération bilatérale. Recep Erdoğan a quant à lui rappelé que cette coopération est vieille de 500 ans[1], que 700 000 Turcs vivent en France et que les échanges commerciaux pourraient atteindre vingt milliards d’euros.

Si Emmanuel Macron a souligné l’exemplarité de cette coopération dans le champ de la lutte contre le terrorisme, citant les actions que la France mène sur son sol contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan – PKK), le Président turc a insisté sur les liens existants entre le PKK et le Parti de l’Union Démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat – PYD) et sa branche armée des Unités de Protection du Peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG), fer de lance des Forces démocratiques syriennes, bras armé de la Coalition dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant en Syrie. En retour, Emmanuel Macron a dénoncé les processus d’Astana et de Sotchi, qui « ne construiront pas […] la paix parce qu’ils sont biaisés sur le plan politique ».

Sur le Proche-Orient, Emmanuel Macron a confirmé la convergence de vue entre la France et la Turquie, rappelant sa volonté « d’œuvrer pour une paix qui ne peut se construire qu’entre Israéliens et Palestiniens sur la base de la reconnaissance de deux États vivant en paix, ayant l’un et l’autre Jérusalem pour capitale ». Recep Erdoğan avait convoqué sur ce sujet le 13 décembre 2017 une session extraordinaire de l’’Organisation de la Conférence islamique, qui avait appelé « à l’internationalisation de la protection de la paix, à l’imposition de restrictions politiques et économiques en réponse à la décision américaine ».

A propos de la relation avec l’Union européenne, Emmanuel Macron a souhaité « sortir de l’hypocrisie »[2]. Recep Erdoğan a rappelé que la Turquie frappait à la porte de l’Union européenne depuis 54 ans et que cette attente vaine pourrait conduire la Turquie à « prendre des décisions ». La Turquie avait pourtant obtenu le statut de pays candidat à la suite de la réunion du Conseil européen tenue à Helsinki en décembre 1999, la réunion des 16 et 17 décembre 2004 du même Conseil décidant que « la Turquie remplissait suffisamment les critères pour que soient ouvertes des négociations d’adhésion ».

La visite de Recep Erdoğan a été l’occasion pour la Turquie de parapher l’accord portant sur un projet de défense antimissile porté par le consortium franco-italien Eurosam. Ce consortium développe entre autres la famille de missiles Aster 15 et 30 équipant les deux frégates de défense aérienne de la Marine nationale et les frégates européennes multi missions françaises et italiennes. Il équipe également les escadrons de défense sol-air de l’armée de l’air en systèmes sol-air moyenne portée terrestre (SAMP/T). Emmanuel Macron a également rappelé dans ce cadre des relations commerciales stratégiques « l’importance du projet de centrale nucléaire de Sinop, en partenariat avec le Japon ». Ce projet vient en « concurrence » de celui de la centrale d’Akkuyu, confié à la société russe ROSATOM.

Déclaration du Président de la république sur le site de l’Elysée =>

Compte-rendu de la conférence de presse sur le site de la Présidence turque (en anglais) =>

[1] Le traité d’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique a été conclu en février 1536.

[2] « il est clair que les évolutions récentes et les choix ne permettent aucune avancée du processus engagé »

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu : des enjeux politiques et stratégiques sous-jacents

Par Simon Rousseau, étudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). L’opinion exprimée dans le cadre de cet article n’engage que son auteur. 

Alors que Donald Trump a reconnu, début décembre, Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, tout en annonçant le prochain déménagement de l’ambassade américaine, quelles sont les raisons stratégiques et politiques qui ont dicté un choix contesté à l’international et lourd de conséquences pour l’ensemble du Moyen Orient ?

Le respect d’un texte de loi de 1995 et des institutions américaines au détriment du droit international

Le 23 octobre 1995, le Jerusalem Ambassy Act est largement approuvé – par 93 voix contre 5 au Sénat et 374 voix contre 37 à la Chambre des Représentants. Ce texte reconnait Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, soulignant de fait que « l’ambassade des États-Unis en Israël [doit] être établie à Jérusalem au plus tard le 31 mai 1999 ».

Néanmoins, une clause dérogatoire au Jerusalem Embassy Act autorise la Maison-Blanche à reporter, tous les six mois, le principe d’une ambassade américaine à Jérusalem en fonction de la situation diplomatique pour « protéger les intérêts de la sécurité nationale des États-Unis ». Par ailleurs, l’acte du Congrès est immédiatement pointé du doigt par le pouvoir exécutif comme une entorse aux prérogatives présidentielles en matière de politique étrangère.  Dès lors, cette clause est successivement mise à profit sous les présidences Clinton, Bush et Obama.

Aujourd’hui, Donald Trump applique la loi américaine, au détriment du droit international.  Sa décision vient à l’encontre d’au moins trois résolutions du Conseil de Sécurité portant sur le statut de Jérusalem et des territoires occupés : la résolution 252 du 21 mai 1968 empêchant toute modification du statut de la ville sainte, la résolution 242 du 22 novembre 1967, votée par les Etats Unis, condamnant l’occupation Israélienne, notamment à Jérusalem Est et la résolution 476 du 30 juin 1980 portant sur l’invalidité des actions administratives israéliennes quant au statut de Jérusalem.

La décision du président Trump souligne un unilatéralisme fort, la loi américaine primant ainsi sur le droit international, et traduit sa volonté d’afficher son respect des institutions et de satisfaire les élus américains républicains comme démocrates qui, pour l’heure, n’ont émis que peu de réserves. Pour Jean-Eric Branaa, « Donald Trump ne se préoccupe que de son pays. Fidèle à ce qu’il fait depuis le départ, il rend au Congrès l’entièreté de son pouvoir législatif et renvoie hors de la Maison-Blanche ce qui n’a rien à y faire, selon lui »[1].

De forts enjeux de politique intérieure

La décision du Président se comprend également à travers différents enjeux de politique intérieure. Ainsi, au-delà du Congrès, Donald Trump cherche à satisfaire le noyau dur de son électorat tout en tenant une promesse de campagne des plus symbolique. Enfin, son proche entourage, majoritairement pro israélien, ne serait pas étranger à cette décision.

En premier lieu, alors que plusieurs des réformes promises lors de sa campagne ou entreprises immédiatement après son élection n’ont pu aboutir, Donald Trump cherche aujourd’hui à faire passer l’image d’un Président puissant et respectueux de ses promesses. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu prend ainsi une forte dimension symbolique sur laquelle le Président américain va surement chercher à s’appuyer, notamment dans l’optique des prochaines campagnes électorales.

En outre, le président Trump cible différentes bases de son électorat à travers cette décision. Il cherche notamment à satisfaire une frange importante de la population juive américaine, dont l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), ou encore les chrétiens évangélistes qui le supportent massivement. Bien que la communauté juive ne soit pas homogène, une partie de celle-ci soutient en effet la ligne politique dure du Premier ministre Netanyahu. L’AIPAC exerce dès lors de nombreuses pressions, notamment financières, sur le pouvoir politique afin que celui-ci n’entreprenne aucune action pouvant porter préjudice à la politique israélienne. Par ailleurs, le soutien des évangélistes à la décision de Donald Trump provient d’une notion théologique centrale selon laquelle la création et la préservation d’Israël en tant qu’État juif précipitera la seconde venue du Messie. Donald Trump satisfait donc deux piliers de son électorat par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu.

En résumé, comme le rappelle Eric Branaa « le 45e président américain aurait donc fait de la politique intérieure avec cette affaire, satisfaisant au passage, les juifs-américains, les évangélistes, le Congrès, les élus républicains »[2]. De manière plus générale, la question israélienne est en effet un leitmotiv de la politique intérieure américaine. Cette importance s’explique par la nature même de la relation entre les deux pays, teintée d’une lecture religieuse et d’une identification forte, par l’importance stratégique présumée de l’Etat hébreu et enfin par le poids et l’impact électoral de la communauté juive américaine, souvent surestimés[3].

Pour James Reinl, la décision résulte enfin de l’influence de membres de l’entourage direct du Président américain, « son gendre Jared Kushner, son envoyé spécial Jason Greenblatt et les autres porte-paroles au Moyen-Orient [penchant] désespérément en faveur d’Israël »[4].

Des enjeux stratégiques internationaux

Sous la présidence Obama, les relations entre Israël et les Etats-Unis ont été houleuses, notamment à la suite de la signature du Plan Global d’Action Conjoint avec l’Iran le 14 juillet 2015, des positions du précédent Président américain quant à la colonisation ou encore de sa volonté affichée de renouer un fort dialogue avec les Etats arabes. Cependant, dans les faits, le soutien américain n’a pas failli, avec par exemple une augmentation sensible des aides militaires à l’Etat hébreu. Dans un agenda stratégique marqué par la lutte contre le terrorisme islamiste et le containment de l’Iran au Moyen Orient, Israël prend une importance stratégique capitale aux yeux de Donald Trump qui a déjà réaffirmé à maintes reprises son soutien infaillible au gouvernement Netanyahu. A travers cette décision le président Trump apparaît néanmoins comme partial dans un arbitrage qui n’en est pas un pour la résolution du conflit israélo-palestinien. La communauté internationale s’oppose massivement à la position américaine.

Le 18 décembre 2017, l’ambassadrice Nikki Haley vote contre le projet de résolution portant sur le statut de Jérusalem.

Les Etats-Unis sont en effet esseulés sur ce dossier. Le 18 décembre le Conseil de sécurité s’est exprimé à propos d’une résolution condamnant la décision américaine, rappelant l’ineffectivité de toute modification du statut de Jérusalem et demandant explicitement aux Etats membres de ne pas établir de missions diplomatiques au sein de la Ville sainte. A travers ce projet de résolution, les membres du Conseil de sécurité – à l’exception des Etats-Unis – ont tenu à rappeler leur attachement à une solution commune et diplomatique, respectueuse du droit international, tout en soulignant le caractère hautement symbolique de la ville sainte et sa centralité dans tout processus de paix éventuel[5].  Par l’intermédiaire de Nikki Haley, représentante américaine permanente au Conseil de sécurité, Washington a quant à lui usé de son droit de veto contre la résolution en rappelant le « droit souverain »[6] des Etats-Unis dans l’établissement de leurs ambassades ainsi que l’importance historique de l’aide américaine, notamment financière, à la cause palestinienne ». L’ambassadrice a également déploré que certains Etats cherchent à détourner la position américaine dans le but de servir leurs agendas politiques nationaux.  Suite à ce veto, un nouveau vote a eu lieu, cette fois au sein de l’Assemblée générale. Malgré l’attitude américaine agressive et menaçante, qui a tout de même dissuadé plus d’une cinquantaine d’Etats – 35 se sont abstenus et 21 n’ont même pas pris part au scrutin – 128 Etats sur les 198 membres ont condamné, jeudi 21 décembre, la reconnaissance de Jérusalem. Ce camouflet pour la diplomatie américaine a provoqué l’ire du président Trump qui promet que les Etats-Unis se « souviendront » longtemps des Etats qui ont pris position contre Washington, notamment parmi ses plus proches alliés. En effet, si le Canada, le Mexique, l’Argentine, mais aussi, symbole de la fragmentation de l’Union européenne, la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque n’ont pas voté en faveur de la résolution, les principaux partenaires européens, la Turquie, la Chine ou encore la Russie n’ont pas caché leur profond désaccord avec la décision américaine.

Sans caractère contraignant, ce vote reste cependant emblématique et illustre encore un peu plus l’unilatéralisme de la politique étrangère américaine ainsi que l’isolement progressif du pays sur la scène internationale.

[1] Jean Eric Branaa, Les 8 raisons qui ont poussé Donald Trump à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, 10 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.huffingtonpost.fr/jean-eric-branaa/les-8-raisons-qui-ont-pousse-donald-trump-a-reconnaitre-jerusalem-comme-capitale-disrael_a_23301204/

[2] Jean Eric Branaa, Les 8 raisons qui ont poussé Donald Trump à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, 10 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.huffingtonpost.fr/jean-eric-branaa/les-8-raisons-qui-ont-pousse-donald-trump-a-reconnaitre-jerusalem-comme-capitale-disrael_a_23301204/

[3] Dana Allin, Steven Simon, Comprendre le soutien des Etats-Unis envers Israël, Annuaire français de relations internationales, 2004, disponible à l’adresse : http://www.afri-ct.org/wp-content/uploads/2005/11/afri2004_allin_simon.pdf

[4] James Reinl, Les quatre théories derrière le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, 6 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.middleeasteye.net/fr/analyses/les-quatre-th-ories-derri-re-le-transfert-de-l-ambassade-am-ricaine-j-rusalem-434123160

[5] Explication de vote de M. François Delattre, Représentant permanent de la France auprès des Nations unies – Conseil de sécurité, 18 décembre 2017

[6] Explanation of Vote following the Veto of a Draft UN Security Council Resolution on Jerusalem, December 18 2017

Jérusalem, capitale d’Israël : la victoire du « de facto » sur le « de jure »

Le Président des Etats-Unis a reconnu le 6 décembre 2017 Jérusalem, « antique capitale du peuple juif », en tant que capitale de l’Etat d’Israël et a ordonné le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, recevant en retour de multiples protestations et mises en garde.

Le Président des Etats-Unis s’est appuyé dans sa « démonstration » sur le constat pragmatique que les institutions israéliennes étaient de facto situées à Jérusalem, que ce soit le parlement (la Knesset), la cour suprême ou la résidence du Président et du Premier ministre. Il a également rappelé que cette décision n’était que la mise en œuvre de la loi sur la reconnaissance de Jérusalem (Jerusalem Embassy Act of 1995) du 8 novembre 1995 par laquelle le Sénat et la Chambre des représentants décidaient que Jérusalem devait être reconnue comme la capitale de l’Etat d’Israël et que l’ambassade des Etats-Unis devait y être établie avant le 31 mai 1999. Cette loi avait été voté dans un contexte particulier, quelques mois après la signature des accords d’Oslo présageant un aboutissement des négociations israélo-palestiniennes mais quatre seulement après l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un militant israélien d’extrême droite.

Conscient des réactions violentes que sa décision peut entraîner[1], Donal Trump a insisté sur le caractère universel de Jérusalem, un endroit ou les Juifs prient au Mur des lamentations, où les Chrétiens parcourent le chemin de croix et qui est dominé par la mosquée al-Aqsa, lieu de culte sacré des Musulmans. Il a également confirmé la volonté des Etats-Unis de faciliter un accord de paix et une solution à deux Etats, « pour autant qu’elle soit acceptée par les deux parties ».

Dans sa résolution n°181 relative au gouvernement futur de la Palestine, alors administrée par le Royaume-Uni, « puissance mandataire », l’Assemblée générale avait décidée le partage de la Palestine entre deux Etats indépendants, l’un arabe, l’autre juif, la ville de Jérusalem bénéficiant d’un régime international particulier. Cette résolution reste le fondement du droit international, réaffirmé régulièrement au travers de résolutions du Conseil de sécurité[2][3], et explique l’unanimité des réactions défavorables à la décision américaine.

Sans évoquer directement la décision américaine, le Secrétaire général des Nations-Unies s’est élevé « contre toute mesure unilatérale qui pourrait compromettre les perspectives de paix des Israéliens et des Palestiniens ». Le Président français a quant à lui « rappelé que la question du statut de Jérusalem devra être réglée dans le cadre des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens, visant en particulier l’établissement de deux Etats, Israël et la Palestine, vivant côte à côte en paix et en sécurité avec Jérusalem pour capitale. »

Au titre d’hôte du prochain sommet de l’Organisation de la coopération islamique, le président turc Recep Erdoğan, moins diplomate, a demandé aux Etats-Unis de revenir sur leur décision susceptible de déclencher le « chaos » dans la région, dénonçant une décision contraire aux résolutions des Nations Unies et au statut millénaire d’al-Qods (Jérusalem). Le roi d’Arabie saoudite, gardien des lieux saints, avait lui-même mis en garde Donald Trump contre toute décision unilatérale, « qui nuirait au processus de paix et augmenterait les tensions dans la région ».

La seule réaction favorable provient de Jérusalem, d’où Benjamin Netanyahu a remercié Donal Trump, rappelant que Jérusalem est depuis 3 000 ans la capitale du peuple juif, et invitant toutes les nations recherchant la paix à reconnaître Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël et à y transférer leur ambassade.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

La déclaration de Donald Trump (en anglais et en arabe) =>

[1] Une protection renforcée des ressortissants américains a été mise en place dans les « régions concernées ».

[2] Résolution 252 du 21 mai 1968 : « le Conseil de sécurité […] considère que toutes les mesures et dispositions législatives et administratives prises par Israël […] qui tendent à modifier le statut juridique de Jérusalem sont non valides et ne peuvent modifier ce statut » (adoptée par 13 voix pour, les Etats-Unis et le Canada s’étant abstenus).

[3] Résolution 476 du 30 juin 1980 : « le Conseil de sécurité […] confirme à nouveau que toutes les mesures et dispositions législatives et administratives prises par Israël […] en vue de modifier caractère et le statut de la Ville sainte de Jérusalem n’ont aucune validité en droit » (adoptée par 14 voix pour, les Etats-Unis s’étant abstenus).

Journée de solidarité avec le peuple palestinien : l’avenir reste sombre

Les Nations-Unies ont mis en place un calendrier des « journées internationales », soit plus de 140 thèmes particuliers mis en avant, portant sur des sujets très variés, de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste (27 janvier) à la journée internationale de la solidarité humaine (20 décembre) en passant par la journée mondiale du thon (2 mai).

Le 29 novembre correspond ainsi à la journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien. En 1947, l’Assemblée générale avait adopté le 29 novembre la résolution 181 qui prévoyait la création en Palestine d’un « État juif » et d’un « État arabe », Jérusalem étant placée sous un régime international spécial.

A l’occasion du 70ème anniversaire de son adoption, l’Assemblée générale a organisé un débat sur la question de Palestine, durant lequel l’accord de réconciliation palestinienne, signé le 12 octobre dernier au Caire par les délégations du Fatah et du Hamas, est apparu comme la seule lueur d’espoir face à la poursuite de l’occupation des territoires palestiniens et des violences. Les échanges indirects entre le représentant d’Israël et l’observateur permanent de la Palestine ont confirmé l’absence totale de consensus entre les deux parties, augurant d’une absence d’issue dans les années prochaines. L’observateur palestinien a d’emblée regretté la résolution de 1947 adoptée « contre la volonté et les droits du peuple palestinien » et accusé Israël de saboter tous les efforts visant à trouver un règlement au conflit. Le représentant israélien a quant à lui affirmé que les Palestiniens « poursuivent leur chemin de dévastation et de désespoir » et regretté que les Nations-Unies aient choisi de débattre de la « question de la Palestine ».

Le « comité pour l’exercice des droits aliénables du peuple palestinien » a présenté quatre projets de résolution qui ont toutes été adoptées le 30 novembre 2017, l’Assemblée générale demandant aux Israéliens et aux Palestiniens « d’agir de façon responsable et de créer les conditions nécessaires à la création d’un horizon politique crédible et à la promotion des efforts de paix. » Moins d’une dizaine de pays, dont les Etats-Unis et le Canada, se sont opposés à ces résolutions.

La France, par la voix d’un communiqué du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, a évité de s’associer à cette journée de solidarité, réaffirmant uniquement, « à l’occasion du 70ème anniversaire de l’adoption de la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies », son engagement pour une solution à deux Etats. La France condamne les décisions des autorités israéliennes relatives à la construction de logements dans les colonies en Cisjordanie et dans la partie orientale de Jérusalem, sans pour autant militer pour des mesures coercitives.

Ces décisions ont suscité de nombreux projets de résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies, régulièrement bloquées par les Etats-Unis, à l’exception notable de la résolution 2334, votée dans un contexte très particulier de transition entre les administrations Obama et Trump. De 1972 à 2011, les Etats-Unis se sont en effet opposés plus d’une quarantaine de fois à des résolutions « affirmant les droits aliénables du peuple palestinien » (29 juin 1976), ou réaffirmant « que les colonies de peuplement israéliennes établies sur le territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, sont illégales » (18 février 2011).

Alors que les Etats-Unis réaffirmaient devant l’Assemblé générale leur soutien à Israël et dénonçaient une « institution intergouvernementale [qui] laisse des États imposer leurs vues qui ne sont représentatives que d’un seul camp », Vladimir Poutine avait adressé ses vœux au « Président de la Palestine » à l’occasion de cette journée de solidarité.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES.

Le communiqué de presse de l’Assemblé générale =>

Le communiqué de presse du comité pour l’exercice des droits aliénables du peuple palestinien =>

La question de Palestine =>

Russie, Iran, Turquie, la nouvelle Triple Alliance

Vladimir Poutine a réuni le 22 novembre 2017 ses alter-ego turc et iranien pour évoquer l’avenir de la Syrie. Les trois présidents ont renouvelé leur engagement de rétablir la paix et la sécurité dans ce pays, tout en préservant sa souveraineté, son unité et son intégrité territoriale. Ils se sont également félicités de la réduction du niveau de violence sur le territoire permettant le retour des réfugiés et des déplacés.

Le président russe a annoncé la création du « Congrès du Dialogue National Syrien », forum inclusif regroupant tous les représentants de la société syrienne, qui se réunira dans un premier temps à Sotchi, sur les bords de la Mer noire. Les représentants du régime de Bachar el-Assad doivent y retrouver les représentants de l’opposition[1] comme ceux de tous les groupes ethniques et religieux peuplant la Syrie afin de parvenir à la rédaction d’une nouvelle Constitution et à l’organisation d’élections tenus sous l’égide des Nations-Unies, conformément à la « feuille de route » adoptée par le Conseil de sécurité le 18 décembre 2015.

Dans son intervention, Hassan Rouhani a affirmé que le terrorisme était une menace pour toutes les nations, observant que Daesh s’était retourné contre ceux qui l’avaient aidé à naitre, visant ainsi sans la nommer l’Arabie Saoudite. Illustration de l’excellente coopération existant entre Moscou et Téhéran, Vladimir Poutine s’était rendu récemment en Iran, rencontrant à cette occasion le « guide suprême » Ali Khamenei.

Intervenant en dernier, le Président turc a confirmé les propos de ses deux collègues tout en laissant planer l’ambiguïté sur le « gang couvert de sang » coupable de vouloir attenter à l’intégrité territoriale de la Syrie. A l’évidence, Recep Erdoğan visait le PYD (Partiya Yekîtiya Demokrat), considéré comme la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ce que reflète le titre de son intervention rapportée par le site officiel de la Présidence turque. Les relations russo-turques se sont très nettement améliorées depuis la destruction d’un Sukhoï-24 par un F-16 turc le 24 novembre 2015, comme l’avaient souligné les deux leaders le 13 novembre 2017.

Deux jours auparavant, Bashar el-Assad avait également été reçu à Sotchi, où il avait pu remercier les chefs militaires de la Russie pour l’intervention qui a permis de sauver son régime. Il avait à cette occasion confirmé sa volonté de soutenir une réforme constitutionnelle et d’organiser des élections présidentielles et parlementaires.

Le rôle déterminant de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis dans la chute de Raqqa et la conquête de la rive gauche de l’Euphrate n’a pas été évoqué, alors que les Forces démocratiques syriennes poursuivent le transfert de responsabilité de la région aux forces locales et que les deux Présidents russe et américains avaient diffusé le 11 novembre un communiqué commun se félicitant de la coopération qui avait permis de porter un coup décisif aux forces de l’Etat islamique en Irak et au Levant.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Vers le communiqué conjoint (en anglais) =>

[1] Le communiqué final de « la coalition nationale de l’opposition et de la révolution syrienne », réunie à Riyadh les 22 et 23 novembre 2017, ne mentionne pas la réunion de Sotchi ni le Congrès du Dialogue National Syrien » mais réclame le départ de Bashar el-Assad et de « sa clique » en préalable à la phase de transition.

Yémen : l’ONU exhorte la coalition à mettre fin au blocus humanitaire

Le conflit au Yémen trouve son origine dans la lutte qui oppose les partisans d’Ali Abdullah Saleh, déposé en 2011 après 33 années de règne sans partage, et ceux du président légitime Abd-Rabbu Mansour Hadi. Alliés aux troupes restées fidèles à l’ancien président Saleh, les rebelles Houthi, tribu chiite originaire des zones montagneuses du nord du Yémen, ont renversé le président Hadi et conquis la capitale Sanaa en septembre 2014, progressant jusqu’au port d’Aden, troisième ville du pays et capitale de l’ancien Yémen du Sud.

Une coalition de pays arabes et musulmans dirigée par l’Arabie saoudite a lancé en mars 2015 une campagne d’opérations aériennes puis terrestres, assorties d’un blocus naval[1], afin de restaurer le président Hadi. Malgré des années d’affrontements meurtriers et un rapport de force disproportionné, la coalition n’a pas réussi à atteindre ses objectifs. Les rebelles Houthi tiennent toujours la capitale Sanaa et le nord du pays. Le conflit a permis le développement d’al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), connu pour avoir commandité l’attentat de Charlie Hebdo, et l’émergence de l’Etat islamique en Irak et au Levant, dont la branche locale a revendiqué le 5 novembre 2017 le dernier attentat visant à Aden des militaires fidèles au président Hadi.

Confrontés à un conflit aux conséquences humanitaires terribles (plus de 5 000 morts, des millions de civils victimes de la famine et une épidémie de choléra touchant plus de 900 000 personnes), les pays occidentaux peinent à reconnaître le caractère disproportionné des frappes de la coalition et préfèrent condamner systématiquement les tirs de missiles lancés depuis le territoire yéménite vers l’Arabie saoudite que les bombardements saoudiens visant sans discrimination les populations yéménites.

Récemment, Nika Halley, représentante des Etats-Unis auprès des Nations-Unies, a condamné l’Iran, accusant le 7 novembre ce pays de violer les résolutions du Conseil de sécurité et de fournir des armes aux rebelles Houthi. Aucune mention n’a été faite des bombardements de la coalition sur les populations civiles ni des conséquences tragiques de l’embargo.

Le 5 novembre 2017, le ministre français de l’Europe et des affaires étrangères avait déjà condamné « avec la plus grande fermeté » le tir balistique contre Riyad revendiqué par les rebelles Houthis, rappelant que « la France se tient au côté de l’Arabie saoudite et réaffirme son plein soutien à la sécurité du Royaume face aux menaces auxquelles il est confronté. » Sans viser directement l’Iran, Jean-Yves Le Drian avait toutefois évoqué le danger que la prolifération balistique fait courir à l’ensemble de la région. Le 18 septembre, lors du point de presse quotidien, le porte-parole du ministère avait timidement « appelé à l’arrêt des attaques contre toutes les populations civiles, où qu’elles se trouvent ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

La dépêche sur le site des Nations-Unies =>

[1] Ce blocus naval a été l’occasion pour les Houthi de mettre en œuvre des vedettes explosives télécommandées, dont une a mis hors de combat le 30 janvier 2017 une frégate saoudienne restée sans réaction : https://www.youtube.com/watch?v=3dBfHEXLJlQ.

Le ministre irakien du pétrole se félicite de la reprise des installations pétrolières de Kirkuk

Haider al-Abadi, premier ministre irakien, a annoncé solennellement le 16 octobre 2016 le lancement d’une opération visant à reprendre le contrôle de la ville de Kirkuk et de sa région, sous le contrôle des forces militaires kurdes des Peshmerga depuis la fuite des éléments de Daech. Le maintien du référendum du 25 septembre 2017, unanimement dénoncé par la communauté internationale, et la proclamation des résultats en faveur d’une indépendance du Kurdistan irakien, rendaient cette opération inévitable. La libération le 5 octobre de la ville d’Hawijah, dernier bastion djihadiste en Irak, et la disponibilité induite des forces de sécurité irakiennes, ont permis son déclenchement.

Le Département d’Etat américain s’était inquiété dès ce 16 octobre des escarmouches reportées par le commandement de l’opération Inherent Resolve, rappelant son soutien à une administration commune des « territoires disputés » par les gouvernements central et régional. Ces « territoires disputés », au cœur desquels se situent Kirkuk et les champs pétrolifères, sont un sujet d’affrontement entre Bagdad et Erbil depuis 2006. Le ministère irakien du pétrole s’est ainsi félicité ce jour de la reprise de Kirkuk par les forces armées irakiennes, soutenues par les milices chiites des Forces populaires de mobilisation. Il a annoncé la reprise immédiate des travaux permettant de relancer la production.

Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’est retrouvé au centre des polémiques, le gouvernement irakien accusant le gouvernement régional du Kurdistan d’avoir déployé des troupes du PKK aux abords de Kirkuk. Ce dernier a réagi officiellement, rappelant opportunément que le PKK s’était régulièrement opposé aux Peshmerga, en particulier dans la région de Sinjar. Le Conseil national de sécurité truc, toujours vigilant sur tout ce qui peut concerner une éventuelle autonomie ou indépendance de populations kurdes, s’est félicité du déclenchement de l’opération, qui permettra de restaurer la « composition ethnique de Kirkuk ». Le gouvernorat de Kirkuk abrite en effet une forte minorité turkmène.

Parallèlement, en Syrie, les conditions se mettent en place pour assister aux mêmes affrontements ethniques entre Kurdes et Arabes. La libération définitive de Raqqa par les Forces démocratiques syriennes (SDF), composées en grande partie de Kurdes appartenant aux Unités de protection du peuple YPG), entraîne déjà une joute verbale entre le Conseil civil de Raqqa, proche des SDF, et le Conseil provincial de Raqqa, émanation de l’insurrection syrienne basée en Turquie.

Le communiqué du ministère irakien du pétrole (en anglais) =>