Asie

La 5G et ses enjeux

 

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Mercredi 1er mai 2019, la Première ministre britannique, Theresa May a limogé son ministre de la Défense Galvin Williamson « après avoir perdu confiance dans sa capacité à assumer [ses] fonctions », selon un communiqué de Downing Street, en raison de son implication dans des fuites concernant la décision d’autoriser l’opérateur chinois Huawei à participer au développement du réseau 5G en remplacement du 4G sur le territoire britannique.

Selon le fondateur du fonds A Capital et spécialiste de l’empire du Milieu, André Loesekru-Pietri, la 5G n’est « pas simplement une amélioration technologique, mais la prochaine grande révolution ». En effet, « la 5G est ce qui va faire tourner le monde ultra-connecté de demain : les smart cities, les objets connectés… ». Huawei revendique un avantage de 12 à 18 mois sur ses concurrents, alors que se pose la question de savoir quel équipementier sera en charge de son installation.

Les Etats-Unis ont déjà pris la décision de bannir Huawei. Le secrétaire adjoint au département d’Etat américain Robert Strayer a déclaré : « Huawei n’est pas un fournisseur de confiance », redoutant l’espionnage de Pékin à travers les réseaux 5G. En effet, une loi de 2017 dispose que les services de renseignements chinois peuvent accéder, en toutes occasions, aux données des entreprises chinoises. Pour Stéphane Teral, analyste au cabinet IHS Markit : « les Etats-Unis veulent préserver leur suprématie face à la Chine ».

En réponse au bannissement de Huawei, et des nombreux chefs d’inculpations américains (13) à l’encontre de l’équipementier chinois, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hua Chunying assure que « depuis un petit moment déjà, les Etats-Unis ne ménagent aucun effort et inventent sans scrupules toutes sortes d’accusations sans fondement au point de menacer ouvertement et tenter de provoquer des dissensions dans les relations entre la Chine et les autres pays ».

La prudence présentée face au géant chinois est néanmoins légitime. La Chine est entrée dans une ère qualifiée de « capitalisme de surveillance », selon Shoshana Zuboff, Professeure émérite à la Harvard Business School. Cela se traduit notamment par le nombre croissant de caméras de surveillance dans les lieux publics, la reconnaissance faciale à la pointe de la technologie avec un système de notation, les nombreuses censures de sites internet – pour la plupart américains.

En quelques mois seulement, la 5G est ainsi devenu le centre de l’affrontement commercial entre d’un côté les Etats-Unis qui exercent une pression à l’encontre des pays européens pour bannir à leur tour Huawei, et de l’autre la Chine qui entend devenir une puissance technologique incontestée.

Toutefois, la Commission européenne, par un communiqué en date du 26 mars 2019, ne bannit pas Huawei de la concurrence. Elle recommande néanmoins une approche commune concernant la sécurité des réseaux 5G, tout en rappelant que les Etats membres sont seuls compétents pour les questions de sécurité nationale. Bruxelles ne succombe donc pas aux pressions américaines, alors qu’Ellen Lord, sous-secrétaire à la Défense fait part : « Si nos alliés et partenaires recourent à Huawei, nous devrons reconsidérer le partage des renseignements cruciaux avec eux ». A ce titre, Angela Merkel constate que « nous devons donner une chance à chacun » sans être « naïf », et n’exclut pas l’équipementier chinois du territoire national. De même, la France, qui se montre plus prudente, n’écarte pas la perspective Huawei. Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, précise que « si certains de ces investissements doivent toucher la souveraineté nationale ou des technologies sensibles, c’est à nous, le gouvernement, de fixer certaines limites ».

Dans un élan de bonne foi, et surtout de contre-mesure face aux accusations américaines, Huawei a inauguré mardi 5 mars son centre de cybersécurité à Bruxelles qui permettra aux opérateurs de téléphonie de tester et examiner les matériels de la marque. Ce nouveau centre fait écho aux deux autres déjà ouverts à Londres en 2010 et à Bonn en 2018.

Fin du chantier de la Grande mosquée d’Alger : un symbole du pouvoir critiqué

 

La Grande mosquée d’Alger. Tous droits réservés.

Lundi 29 avril, la télévision officielle chinoise a annoncé : « L’Algérie est sur le point d’inaugurer la Grande mosquée d’Alger, la plus grande mosquée jamais construite par la société d’Etat chinoise CSCEC (China State Construction Engineering Corporation) ».

D’une superficie de 400 000 mètres carrés, la Grande mosquée d’Alger ou Djama el Djazair, dotée d’un minaret de 265 mètres et d’une salle de prière grande de 20 000 mètres carrés, détrône la mosquée Hassan II de Casablanca en devenant le plus grand édifice religieux musulman d’Afrique et le troisième au monde, après la mosquée du Sultan Qabous à Oman et le mausolée de l’imam Reza à Mashhad en Iran. La salle de prière peut accueillir jusqu’à 120 000 personnes. Le lieu dispose également d’un parc, d’une place publique, d’un centre culturel, d’une école religieuse, d’une caserne de pompiers et d’une bibliothèque. Des logements sont également disponibles pour le personnel.

La construction de cette mosquée, réalisée par la société chinoise CSCEC, est l’un des symboles de la coopération sino-algérienne et plus largement du lien de la Chine avec le continent africain dans le cadre des nouvelles routes de la soie. Le projet, qui a duré plus de sept années a mobilisé plus de 2 300 ingénieurs algériens, africains et chinois.

Symbole de l’Algérie musulmane et participant à son rayonnement, la construction de la Grande mosquée d’Alger a toutefois suscité de vives polémiques. Si la télévision chinoise estime que « le projet a été achevé dans les délais impartis », la presse algérienne rappelle que le projet devait durer 42 mois. De fait, la construction aurait dû s’achever en octobre 2015. Ainsi, le retard engendré a eu pour conséquence une augmentation du coût de construction. Ce dernier s’élève ainsi à environ 2 milliards de dollars, dans un pays marqué par une crise financière. A l’heure où l’Algérie est en plein bouleversement politique et social, la construction de l’édifice représente un symbole de démesure de l’ère Bouteflika. A ce titre, le plus haut minaret du monde, permettant « une vue panoramique époustouflante sur les eaux turquoise de la Méditerranée le long de la baie d’Alger » selon la chaine de télévision chinoise, bénéficie d’un dôme incrusté d’or. Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999 est à l’origine de cette demande de construction. Cette dernière est d’ailleurs considérée comme l’une des dérives du système dorénavant rejeté. La Grande mosquée d’Alger symbolise pour certains la rivalité avec le Maroc à travers la concurrence avec la mosquée Hassan II.

La Chine en Méditerranée : un nouvel acteur – par Mustapha BENCHENANE

Une frégate chinoise du type Jiangkai II, ici lors d’une escale à Toulon. Tous droits réservés.

Il y a encore une vingtaine d’années, personne n’envisageait que la Chine serait, à brève échéance, un acteur avec lequel il faudrait composer en Méditerranée. On avait pris l’habitude d’y observer et d’y analyser les rapports de force entre les pays riverains, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Russie.

La Chine, pensait-on, était trop loin et ses centres d’intérêt ailleurs, dans son environnement le plus proche. Mais ce pays a réalisé en très peu de temps – moins d’un demi-siècle – une percée dans tous les domaines, au point de devenir une puissance à l’échelle planétaire. Peuplé d’un milliard trois cents millions d’habitants, il a su préserver son unité, trouver sa place dans l’économie de marché mondialisée grâce à ses capacités d’adaptation – « l’économie socialiste de marché » – à un régime politique sui generis – ni démocratique ni totalitaire – et fonctionnant à l’idéologie mais aussi avec une forte dose de coercition. La croissance économique élevée et l’existence d’une classe moyenne importante, sont aussi un facteur de stabilité. Il n’y a pas de « miracle chinois », mais une compréhension de la complexité du monde nouveau, une intelligence stratégique, une volonté et même, un volontarisme, une organisation et une mobilisation avec un objectif de développement dans tous les domaines, afin de peser sur les rapports de force. Cette vision globale explique les raisons de la présence chinoise en Méditerranée.

Une mondialisation chinoise : la « route de la soie »

La « route de la soie » englobe la Méditerranée comme elle tisse son réseau de communication sur tous les continents, mers et océans. Le projet a commencé officiellement en 2013, à l’occasion d’un voyage du Président Xi Jinping au Kazakhstan.

L’objectif est de construire des infrastructures sur deux types de route, des routes terrestres et des routes maritimes. Cela comprend aussi tous les moyens de transport des ressources énergétiques, dont les pipelines. Quant à la route maritime, elle consiste dans des investissements et des concessions d’exploitation commerciale dans de nombreux ports, partout dans le monde. En Méditerranée, la Chine a mis à profit les graves difficultés économiques de la Grèce pour investir dans le port du Pirée.

Pékin a organisé à Rome en février 2013 une conférence réunissant les représentants des ministères de l’agriculture de 6 pays d’Europe du sud : l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, Chypre et Malte. En 2015, ces 6 pays ont été invités en Chine afin de développer des partenariats de « coopération maritime globale ». Il faut avoir à l’esprit que la « route de la soie » dont les deux volets, maritime et terrestre, doivent se joindre à Venise, passe par la Grèce, l’Italie et l’Espagne. La rive sud de la Méditerranée fait l’objet d’une attention particulière. La Chine propose aux pays arabes de construire ensemble « une ceinture et une route » pour un « développement partagé », de créer des « synergies » entre les stratégies de développement des deux parties. Pékin leur achète chaque année 110 millions de tonnes de pétrole brut. La Chine est le deuxième partenaire commercial du « monde arabe ».

Bien avant qu’on ne parle de la « route de la soie », et dès les années 60, la Chine a commencé à avoir une présence dans cette zone, en particulier en Algérie. Alger a fait appel aux Chinois d’abord dans le domaine médical. Il y a eu des équipes de médecins chinois dans plusieurs hôpitaux en Algérie. Ils ont toujours eu le double souci de la discrétion et de l’efficacité. Puis la coopération s’est étendue à d’autres secteurs, en particulier le bâtiment : ils ont construit des centaines de milliers de logements payés par l’État. Ils ont toujours refusé de faire du « transfert de technologie », prétextant l’obligation de respect des délais de livraison du « produit clef en main ». Pour eux, recruter une main d’œuvre locale les auraient empêchés de respecter scrupuleusement les contrats et les auraient exposés à des pénalités de retard.

La nouvelle stratégie de la « route de la soie » est d’une nature et d’une ampleur profondément différentes des pratiques des années 60 à 90….

La deuxième phase du projet « route de la soie » a consisté à développer des « hubs » que les Chinois appellent « zones économiques spéciales ». Ce sont des relais servant à la production, au stockage et au redéploiement de marchandises.

La troisième phase enfin concerne la circulation de l’information par des réseaux de fibre optique.

L’un des instruments de cette politique est la Banque Asiatique d’Investissement sur les Infrastructures (BAII)qui finance des infrastructures.

Ce qui est remarquable dans cette approche, c’est l’intelligence, l’habileté des Chinois qui se sont montrés capables de relever le défi de la mondialisation, mais plus encore, de veiller à mettre en place une autre mondialisation dont ils ont la maîtrise. Mais cela ne leur suffit pas. En effet, il se dote de moyens considérables dans d’autres domaines : la défense et la culture.

Les moyens d’une politique de puissance

Chaque année, en même temps qu’ils annoncent le montant du budget militaire de la Chine, les États Unis expriment leur « inquiétude ». Pourtant, le budget chinois pour la défense est de 177 milliards de dollars pour 2019, alors que celui des Américains est de 716 milliards de dollars. Pékin a augmenté de 7,5 % ses dépenses en 2019, en baisse par rapport aux années précédentes. Il était de 8,1% en 2018. Mais il a dépassé les 20% de croissance depuis 2015. Le but annoncé est de disposer « de forces armées prêtes au combat ». Afin de mesurer l’ampleur de ces sommes, ayons à l’esprit ce que disait l’Amiral Christophe Prazuck en octobre 2017 : « En 4 ans les Chinois ont lancé l’équivalent en volume de la marine française ». Il ajoutait : « D’ailleurs, en juillet dernier, il y avait davantage de navires de combat chinois que de navires français en Méditerranée »…

En 2015, il y a eu des exercices militaires conjoints russo-chinois en Méditerranée. Pékin a construit une base à Djibouti en 2017 et dispose de facilités sur la base de Tartous en Syrie. Leurs moyens sont suffisamment importants et leur mise en œuvre maîtrisée au point qu’ils ont été capables d’évacuer environ 35 000 de leurs concitoyens de Libye en 2011. L’une des justifications des dépenses militaires en hausse est la « protection des citoyens chinois » dans le monde. La Chine dispose, entre autres, de 58 sous-marins dont 6 nucléaires et a mis en chantier 2 porte-avions supplémentaires.

Or, ce dernier type de bâtiment ne sert pas uniquement à conduire une politique d’influence, mais signifie que l’on mène une politique de puissance. En effet, un porte-avions est, d’une part, une base militaire mobile. Il sert dans le cadre de projection de forces. En Méditerranée, mer étroite, il suffit de deux porte-avions pour exercer des pressions sur un ou des pays riverains. Il est, d’autre part, juridiquement, un morceau du territoire national du fait de son statut particulier. La façon dont les dépenses militaires d’un pays sont réalisées, donne une indication de ses orientations stratégiques. A cet égard, les orientations de la Chine ne trompent plus personne, à plus forte raison si on s’intéresse à sa politique dans les secteurs de la culture.

Quand on évoque la politique de puissance d’un État, on a généralement en tête plusieurs dimensions : la science, la technologie, l’innovation, l’économie, la monnaie, le commerce extérieur, les moyens militaires… il manque une dimension, pourtant fondamentale, la culture. C’est ce que les Américains ont compris depuis longtemps, d’où leur volonté d’exporter leur langue, leurs modes de consommation, leurs valeurs, leur conception du monde, etc.

Les Chinois tentent de le faire. En 2016, ils ont célébré les 60 ans des premières relations diplomatiques entre la Chine et les pays arabes. A cette occasion, Pékin a publié le premier document sur sa politique envers ces pays. Ce document situe ces relations sur le registre de la coopération, en insistant sur le soutien (« passionné ») au processus de paix au Moyen Orient et à « la juste cause du peuple palestinien ». La politique culturelle passe par l’ouverture d’Instituts Confucius chaque fois que cela est possible au sud de la Méditerranée et dans les pays du Golfe. C’est ainsi qu’il y a actuellement 11 Instituts Confucius dans 9 pays arabes. L’objectif officiel de ces Instituts est d’« aider les peuples à connaître la langue et la culture chinoises et renforcer les échanges et coopération entre la Chine et les autres pays du monde dans les domaines de l’éducation et de la culture ». Au Maroc, par exemple, il y a 3 Instituts Confucius, à Rabat, Casablanca et Tanger. En Tunisie, le premier Institut Confucius a été inauguré le 12 novembre 2018 à l’université de Carthage. Les Chinois avaient lancé en 2002 le « Chinese Bridge Project » pour la promotion de la langue chinoise à l’étranger.

Le nombre d’étudiants étrangers en Chine a triplé en dix ans : on en compte 300 000 en 2019. Cinq milliards de dollars sont consacrés à la mise en place d’un réseau mondial de presse, radio et télévision. Pour l’heure, 14 000 étudiants arabes poursuivent leurs études en Chine. Il y a 183 vols réguliers entre la Chine et les pays arabes, ce qui correspond au déplacement de 1,02 million de personnes chaque année dans les deux sens. Toute cette politique est « habillée » d’un discours très « conventionnel » : il s’agirait de « promouvoir les échanges socio-culturels »… de « renforcer le dialogue entre les civilisations ». Dans la réalité, il est indispensable, si l’on veut comprendre, d’analyser la politique chinoise de façon globale.

 

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Si les dirigeants chinois possèdent l’intelligence stratégique qui leur permet d’avoir une vision globale du monde et de leurs intérêts à très long terme, ils n’ont pas encore fait de leur pays une puissance globale comme le sont les États-Unis. Ils n’y parviendront sans doute pas car il manquera toujours à la dimension culturelle chinoise le pouvoir d’attraction qu’ont su créer les Américains : cette froide rationalité doublée d’une alchimie qui a suscité, à l’échelle planétaire, ce que certains appellent le « rêve américain ».

Mais le « génie chinois » a consisté d’abord à s’adapter à la mondialisation voulue par d’autres qu’eux. Dans un premier temps, ce pays est devenu l’ « usine du monde », et on croyait en Occident que cela suffirait. Aujourd’hui, la Chine va beaucoup plus loin : pour assurer son avenir de la meilleure des manières et afin que son destin soit essentiellement entre ses mains, elle met en place une autre mondialisation, celle de la route de la soie, qu’elle contrôle.

Sa politique en Méditerranée s’inscrit dans cette approche stratégique. C’est la raison pour laquelle il faut s’attendre à une présence chinoise renforcée dans cette zone. Il appartient aux riverains de cette mer de ne pas se laisser marginaliser dans leur propre environnement.

 

Mustapha Benchenane

Docteur d’État en Science Politique

Conférencier au Collège de Défense de l’O.T.A.N. et

à l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité

et de la Justice ( I.N.H.E.S.J).

Séminaire sur les révolutions technologiques dans les domaines de la sécurité et de la défense

 

Le vice-amiral d’escadre (2s) et directeur de l’Institut FMES Pascal Ausseur durant sa présentation.

Le jeudi 4 avril, l’institut FMES a participé à Séoul à un séminaire franco-coréen sur les révolutions technologiques dans les domaines de la sécurité et de la défense.

Les révolutions technologiques ont été le vecteur de bouleversements de nos modes de vie. A l’instar du téléphone mobile, d’internet ou du GPS, ces changements importants sont souvent issus des domaines de la défense et de la sécurité. Actuellement, en France et en Corée, les pouvoirs publics continuent de soutenir le domaine technologique et encouragent la recherche de nouvelles technologies dites de « rupture ». A ce titre, dans le cadre de sa « Réforme de la Défense 2.0 », le gouvernement coréen s’apprête à innover dans le domaine de la défense.

A l’heure de la 4ème révolution industrielle, synonyme de connexion et de convergence, nos forces armées hautement connectées sont de plus en plus dépendantes des systèmes numériques. Ces systèmes accroissent leurs capacités d’information et d’action, mais posent également des problèmes nouveaux comme, à titre d’exemple, leur vulnérabilité aux cyber-attaques ou les conséquences éthiques et juridiques de la robotisation ou de l’intelligence artificielle.

Ce séminaire, qui a réuni des responsables et experts issus de France et de Corée autour d’enjeux centraux pour l’avenir et la sécurité des deux pays, s’inscrit dans un contexte où Paris et Séoul entendent renforcer leur coopération.

La journée a débuté par l’allocution de l’ambassadeur de France en Corée, Fabien Penone. Plusieurs présentations se sont succédées. Le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur, directeur à l’institut FMES, a abordé l’impact des révolutions technologiques dans le domaine du maintien de la liberté d’action maritime, en particulier dans les « mers resserrées » que sont la Méditerranée et la mer de Chine du sud, deux zones stratégiques.

 

Inde – Pakistan : recrudescence des tensions autour du Cachemire

L’attentat-suicide du 14 février 2019 au Cachemire. Tous droits réservés.

Le 14 février 2019, un attentat à la voiture piégée à Pulwama a coûté la vie à 41 militaires indiens – des policiers réservistes – stationnés dans l’Etat himalayen du Cachemire. Cet attentat est l’attaque la plus meurtrière connue dans la région depuis une trentaine d’années. Il a rapidement été revendiqué par le groupe islamiste Jaish-e-Mohammed (JeM), résurgence du groupe disparu du Jundallah, assimilé à Al-Qaida.

Au moment de l’indépendance de l’Empire britannique des Indes en 1947, deux Etats sont proclamés : l’Inde, à majorité hindoue et le Pakistan musulman. Le Cachemire, peuplé majoritairement de musulmans, était dirigé par une famille régnante qui a adhéré à l’union à l’Inde. Depuis cette période, cette région fait office de pomme de discorde entre New Delhi et Islamabad.

Les velléités sécessionnistes ont évolué chez certains insurgés pour qui l’idéologie islamiste a pris le pas sur le nationalisme.

Le 19 février, le ministère indien des Affaires étrangères a demandé au Pakistan « de cesser d’induire en erreur la communauté internationale et de prendre des mesures crédibles et visibles contre les auteurs de l’attaque terroriste de Pulwama et contre les autres terroristes et groupes terroristes opérant dans les zones sous leur contrôle ». Si les dirigeants indiens font planer le doute quant à une riposte armée dans un sursaut d’unité nationale, le Premier ministre indien, Narendra Modi, issu des rangs des nationalistes hindous, a fait savoir que l’attaque ne restera pas impunie : « Une réponse digne de ce pouvoir sera donnée aux auteurs de l’attaque odieuse et à leurs responsables. Aucune force ne réussira à troubler la paix, le progrès et la stabilité de l’Inde ». Arrivé au pouvoir en 2014, le Premier ministre avait fait la promesse de mettre un terme au sécessionnisme au Cachemire et accuse son voisin le Pakistan de soutenir en sous-main l’insurrection armée. Actuellement en pleine campagne électorale, le Premier ministre, rejoint par Téhéran, soupçonne le Pakistan d’avoir piloté les derniers attentats. De son côté, Islamabad affirme vouloir « une normalisation de ses relations avec l’Inde » mais la réaction de l’Inde pourrait laisser présager une crise ouverte entre les deux puissances nucléaires – les deux pays ayant accédé à ce statut en 1998. Pour George Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste de l’arc de crise Afghanistan-Pakistan-Inde, « depuis quelques années, le Pakistan se retrouve dans la situation de l’arroseur arrosé ». En effet, après avoir soutenu des groupes terroristes afin de se prémunir des menaces afghane et indienne, le pays est aujourd’hui incapable de les contrôler. Subissant une crise économique, le Pakistan n’a pas donc intérêt à entrer en guerre avec son voisin.

Le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres a appelé, mardi 19 février, l’Inde et le Pakistan à « prendre des mesures pour désamorcer les tensions à la suite d’un attentat dans la région du Cachemire qui a causé la mort de dizaines de membres des forces de sécurité indiennes ». Condamnant l’attaque, il se dit « convaincu que tous les problèmes difficiles peuvent être résolus de manière pacifique et satisfaisante par le biais d’un engagement mutuel constructif ». L’ONU est par ailleurs présente depuis 1971 dans cette zone contestée, conformément au mandat attribué par le Conseil de sécurité dans sa résolution 307.

Chine – Pakistan : une alliance économique solide

Le Premier ministre pakistanais, Imran KHAN, et son homologue chinois, Li KEQIANG, signant des accords au palais du Peuple à Pékin, le 3 novembre 2018.
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Au début du mois de janvier 2019, la presse chinoise a annoncé la construction de la première des quatre frégates commandées par le Pakistan. Les frégates, de type 054AP (dérivé du type O54A, Jiangkai II) seront livrables à partir de l’année prochaine. Ce programme représente un contrat majeur pour l’industrie navale chinoise et favorise sa politique de développement à l’échelle internationale.

A la même période, le Pakistan annonce avoir commandé 600 chars de combat modernes, 360 à la Russie et 240 à la Chine. Le char chinois vendu, de type VT4, rencontre depuis sa présentation officielle en 2017 un succès commercial. Vendu à environ 6 millions de dollars, il présente un rapport qualité-prix difficilement contestable du fait de ses performances.

Ces commandes importantes permettent au Pakistan de rénover son industrie militaire sur terre et sur mer et de conserver les liens existants avec Pékin. Chine et Pakistan sont en effet des partenaires solides. En matière d’armement, le Pakistan a commandé huit sous-marins d’attaque de type Yuan (77 mètres et 2 700 tonnes en surface) à la Chine, livrables à partir de 2022 et dont la moitié seront réalisés à Karachi. Déjà, en 2009, la Chine a construit au profit du Pakistan quatre frégates de 123 mètres, livrées entre 2009 et 2013 et réalisées en transfert de technologie.

Selon le New York Times, les deux pays auraient conclu un « accord secret » au mois de décembre 2018 dans le dessein de créer des liens entre leurs deux armées. Cet accord intervient dans le cadre de la China’s Belt and Road Initiative qui fait référence à un programme de grands chantiers d’infrastructures lancé en 2013 et financé par Pékin auprès de 70 pays. En effet, la Chine de Xi JINPING s’est lancée dans ces nouvelles routes de la soie et le Pakistan en est un site phare puisque l’Etat bénéficie d’un accès privilégié à la mer d’Arabie et par conséquent au détroit d’Ormuz où transite un nombre important des ressources de pétrole. De plus, Chine et Pakistan ont mis en place la China-Pakistan Economic Corridor (CPEC) qui représente un programme d’investissements d’infrastructures à hauteur de 54 millions de dollars. Si les initiatives entreprises dans le cadre de cette politique ne cessent d’être annoncées comme « purement économiques » par les autorités chinoises, les ambitions militaires de Pékin sont perceptibles et préoccupantes pour certains Etats.

La Chine est une alliée traditionnelle du Pakistan où elle investit massivement. La proximité entre les deux se renforce tandis que le Pakistan est en conflit historique avec l’Inde. De plus, depuis l’arrivée de Donald TRUMP au pouvoir, Washington et Islamabad connaissent un froid diplomatique, ce qui est un avantage pour le gouvernement chinois.

Escalade sécuritaire en mer de Chine ?

L’USS Decatur – Tous droits réservés

Lieu de tension et de conflit depuis plusieurs années, la Mer de Chine Méridionale, mer semi-fermée[1], fait l’objet d’un protectionnisme chinois exacerbé par une volonté de contrôle de ses approches maritimes et de ses ressources naturelles, menaçant ainsi l’exercice de la liberté de navigation.

Le 22 octobre dernier, deux navires de guerre américains ont emprunté le détroit de Taiwan semant le trouble auprès des autorités chinoises. Il ne s’agit pas du premier passage américain dans ce détroit, mais cette navigation hautement symbolique, proche de Taiwan revendiqué par la Chine, s’effectue après l’incident majeur du 2 octobre où deux destroyers de l’US Navy et de la marine chinoise ont frôlé la collision. Patrouillant proche des îles Spratleys, à moins de 12 miles des récifs Gaven et Johnson, l’USS Decatur s’est vu approché, à moins de 41 mètres, de manière dangereuse par un destroyer chinois l’« invitant à quitter la zone ».

Ces opérations américaines sont régulières. Elles portent le nom de FONOP (Freedom of Navigation Operation) et visent à défendre la liberté de navigation dans cette zone maritime. En effet, les Chinois poursuivent leur politique d’appropriation[2] de la mer de Chine avec la construction d’infrastructures portuaires et aéronavales sur les récifs coralliens, créant ainsi un réseau de « fortifications militaires navales ». Ces sites militaires seraient un atout évident en cas de conflit dans les îles Spratleys et la présence américaine, vraisemblablement en quête de renseignement, ne semble pas être la bienvenue.

Depuis quelques années, Pékin dénonce régulièrement ces opérations et renforce ses capacités navales à un rythme effréné : l’équivalent d’une flotte française tous les quatre ans. En 2016, la flotte de guerre chinoise est ainsi devenue en tonnage la seconde marine mondiale après celle des Etats Unis, devançant la Russie, le Royaume Uni, le Japon, l’Inde et la France.

La Chine affiche clairement ses ambitions. Après être devenue la première puissance maritime du monde – parmi les dix premiers ports mondiaux, sept sont chinois -, elle s’affirme désormais en tant que puissance navale[3]. La montée en gamme des chantiers navals chinois les positionnera bientôt sur le marché international comme de sérieux concurrents des constructeurs européens traditionnels tels que Naval Group ou Fincanteri.

Cette montée en puissance s’inscrit dans la nouvelle doctrine de « défense des intérêts nationaux » défendue par le président Xi JINPING. Protéger ses routes maritimes, essentielles pour le commerce maritime mondial et son approvisionnement énergétique, et donc contrôler l’accès à la Mer de Chine Méridionale sont des priorités absolues.

Les ambitions maritimes chinoises se portent également sur les ressources naturelles de la région. La Chine est le premier pays exportateur de poissons[4] devant la Thaïlande et la Norvège. Or la surexploitation raréfie les ressources en Asie du Sud-est ; les flottes de pêche chinoises opèrent de plus en plus dans les ZEE des pays riverains, source de confrontation avec les pêcheurs locaux. Quant aux ressources d’hydrocarbures, la Chine est en conflit avec plusieurs pays pour l’exploitation de nombreux gisements. Dans ces zones, les sociétés pétrolières ne se risquent donc pas « encore » à déposer une demande d’exploration.

Plus que jamais la Chine se positionne comme une grande puissance économique. Dans un contexte de déstabilisation du multilatérisme initiée par une administration américaine moins diplomate et délaissant les alliances et organisations régionales, le système international se réorganise autour de deux puissances majeures, les Etats-Unis et la Chine.

Ces deux puissances s’affrontent sur tous les plans (géopolitique, économique, défense et sécurité…), favorisant parallèlement une course à l’armement des acteurs régionaux. Mais leur avenir et leur développement sont également intimement liés – la Chine détient la plus grande réserve mondiale en dollars -, donc aucune n’a intérêt à une récession chez l’autre. Cette escalade a donc nécessairement ses limites. Sommes-nous en train de les atteindre ? L’avenir nous le dira.

 

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[1] Dixpays bordent la mer de Chine méridionale : la Chine, Taiwan, le Vietnam, Singapour, Brunei, l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande, le Cambodge et les Philippines.

[2] En profitant du conflit en Indochine en 1956, la Chine s’est d’abord appropriée la moitié des iles Paracel qui appartenaient au Vietnam pour ensuite, en 1974 s’emparer de de la totalité et y construire des infrastructures militaires. Quelques années plus tard, la Chine s’impose également sur les ilots de Spratleys situés dans la ZEE des Philippines, sans aucune légitimité juridique ou géographique. Pour assoir sa souveraineté, elle bâtit des constructions artificielles, transformant de simples récifs en installations portuaires et aéronavales.

[3] Depuis aout 2018, la Chine entame une deuxième série d’essais pour son deuxième porte-avions qui sera opérationnel dans deux ans. Il a été entièrement construit en Chine. Le précédent était le Liaoning, mis en service en 2012

[4] Selon la FAO, la chine pêche chaque année 15 millions de tonnes de poisson

La Turquie, un allié turbulent

Le 24 novembre 2015, un F-16 turc abattait un Sukoi-24 russe en profitant des quelques secondes pendant lesquelles le chasseur-bombardier avait pénétré l’espace aérien turc. Alors que tout annonçait un raidissement radical des relations russo-turques, le jeu diplomatique de Moscou et les rodomontades de Recep Erdoğan ont au contraire fait de la Turquie le meilleur allié de la Russie dans la crise syrienne, et un soutien inattendu du régime de Bachar el-Assad.

Dès le 28 novembre 2015, Vladimir Poutine avait ordonné la mise en place de sanctions économiques. Celles-ci ont été levées le 30 juin 2016 après que le président turc ait adressé une lettre au locataire du Kremlin où il s’excusait, sept mois après l’incident. Depuis, les deux présidents se sont téléphoné près d’une quarantaine de fois et rencontré à cinq reprises, Recep Erdoğan s’étant rendu à Saint Pétersbourg dès le 9 août 2016. Les prises de parole du Président turc sont désormais l’occasion de s’en prendre violemment aux leaders occidentaux, sans qu’aucun d’entre eux ne se décide à admettre que la Turquie d’Erdoğan n’est plus digne de confiance.

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Sans même évoquer le chantage fait par Recep Erdoğan à propos des réfugiés syriens qu’il a un temps laissé délibérément rejoindre le territoire de l’Union européenne, obtenant 3 milliards d’euros en échange de la fermeture de sa frontière, l’attitude de la Turquie vis-à-vis de la crise syrienne a toujours été ambiguë. Chacun se souvient des forces armées turques attendant, l’arme au pied, que les combattants de l’Etat islamique prennent possession de la ville kurde de Kobané et profitent ainsi d’un nouveau point de passage vers la Turquie.

Mais c’est le déclenchement le 20 janvier 2018 de l’offensive baptisée « Rameau d’olivier » qui marque réellement le lancement d’une politique diamétralement opposée aux objectifs de la Coalition menée par les Etats-Unis pour défaire l’Etat islamique. Prétextant une menace à l’encontre de la Turquie, les forces armées turques et des forces rebelles syriennes regroupées sous le titre d’Armée syrienne libre sont entrées dans le canton syrien d’Afrin, majoritairement peuplé de Kurdes, pour en déloger les combattants de l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Dans un discours devant les membres de son parti, Recep Erdoğan s’est vanté le 1er avril 2018 de la neutralisation de 3 844 « terroristes », à comparer aux 3 000 combattants de l’Etat islamique supposés neutralisés lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en 2016.

Les Nations-Unies demeurent « profondément préoccupées » par les dizaines de milliers de civils touchés par ces affrontements. Depuis le début de l’offensive militaire en janvier, quelque 183 570 hommes, femmes et enfants avaient fui, au 28 mars, vers Tal Refaat et les villages environnants tandis qu’entre 50 000 et 70 000 personnes seraient restées à Afrin.

Le Président de la République s’était entretenu le vendredi 23 mars 2018 par téléphone avec son homologue turc, soulignant que la France avait très clairement exprimé sa préoccupation dès le lancement de l’intervention militaire turque dans le canton d’Afrin. Probablement pour tenter un « coup diplomatique », comme il l’avait réussi lors de la libération du Premier ministre libanais, Emmanuel Macron a reçu le 29 mars 2018 « une délégation des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), composée à parité de femmes et d’hommes, d’Arabes et de Kurdes syriens ». Il a assuré les FDS du soutien de la France, en particulier pour la stabilisation de la zone de sécurité au nord-est de la Syrie. Prenant acte de l’engagement des FDS à n’avoir aucun lien opérationnel avec ce groupe terroriste et à condamner tout acte à caractère terroriste d’où qu’il vienne, il a souhaité qu’un dialogue puisse s’établir entre les FDS et la Turquie avec l’assistance de la France et de la communauté internationale.

Cette initiative a entrainé une salve de critiques de la part du Président turc, qui s’en est pris au Président français à de multiples reprises lors de ses interventions publiques. Après avoir répondu à Emmanuel Macron qu’il pouvait toujours « accueillir des terroristes au palais de l’Elysée », il a ainsi accusé l’entreprise française Lafarge d’avoir contribué à la construction des tunnels découverts à Afrin. Mais il a également accusé la France d’avoir tué cinq millions de personnes en Algérie, des propos qu’il avait déjà tenu lors d’une récente visite à Alger.

Non seulement la Turquie n’a aucune intention de dialoguer avec les Kurdes de Syrie, mais au contraire, le 30 mars 2018, le Conseil national de sécurité turc a menacé d’une intervention militaire pour chasser les « terroristes » de Manbij. Cette ville majoritairement peuplée d’arabes syriens a été libérée par les FDS durant l’été 2016, et des forces américaines y sont stationnées, comme le prouve le décès du sergent-chef Jonathan J. Dunbar le 30 mars 2018 à la suite de l’activation d’un engin explosif improvisé.

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L’attitude turque dans les eaux territoriales chypriotes et en mer Egée est un autre sujet de préoccupation de l’Union européenne, sur fond d’exploitation de gisements gaziers par la compagnie italienne ENI, qui avait annoncé le 8 février 2018 la découverte d’une poche de gaz au large de l’île de Chypre, dans une zone contestée par la Turquie. Dans ses conclusions du 22 mars 2018, le Conseil européen a fermement condamné « les actions illégales que la Turquie continue de mener en Méditerranée orientale et en mer Égée ». Il a également demandé à la Turquie de « respecter les droits souverains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Lors de la rencontre de Varna, le 26 mars 2018, entre les leaders turc et de l’Union européenne, Recep Edoğan s’est montré menaçant, affirmant que ce serait une « grave erreur » que l’Union européenne n’associe pas la Turquie, pays dynamique dotée d’une population jeune, à sa politique d’expansion. A propos de Chypre, il a reproché à l’Union européenne de soutenir, sous le couvert de la solidarité, une action « individuelle et illégitime » d’un de ses membres. Démontrant l’absence totale de convergence sur ce sujet, le président du Conseil européen a quant à lui rappelé que « l’Union européenne est unie pour défendre le droit de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles se trouvant dans sa zone économique exclusive ». Enfin, si la confrontation entre la Turquie et la Grèce se cantonne aux joutes verbales entre ministères des affaires étrangères, la tension a rarement été aussi élevée en mer Égée.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

Les nouvelles routes de la soie : quels enjeux stratégiques ?

Etudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), Simon Rousseau s’intéresse tout particulièrement aux nouveaux enjeux de défense et de sécurité, notamment au rôle et à la place du renseignement à l’heure du big data, ainsi qu’au Moyen Orient dans son ensemble. Diplômé, il entamera une carrière d’analyste au sein de l’appareil de défense français.

Symbole historique des échanges entre l’Orient et l’Occident, la « Route de la soie » connait depuis quelques années un intérêt inédit en ce qu’elle souligne tant l’importance d’échanges commerciaux croissants avec la Chine que différents enjeux géopolitiques et stratégiques sous-jacents. En effet, loin de n’être qu’un projet économique, les nouvelles Routes de la soie – ou initiative « One Belt, one Road » – répondent à plusieurs impératifs stratégiques chinois tandis qu’elles aspirent à modifier en profondeur les équilibres géopolitiques régionaux voire mondiaux.

La représentation cartographique des routes envisagées rend compte de l’ampleur du projet : les deux axes créeront une boucle massive reliant trois continents, replaçant dès lors la Chine dans sa position historique et revendiquée d’« Empire du Milieu ». Officiellement lancée en 2013 par le président Xi Jinping, cette initiative cherche à développer les lignes de communications routières, ferroviaires et maritime tout en créant de nombreuses infrastructures pour relier la Chine à l’Europe en passant par l’Afrique. Evitant l’Inde, la route terrestre concerne directement l’Asie centrale, le Caucase du sud, l’Iran et la Turquie pour aboutir en Europe tandis que la voie maritime doit permettre de toucher la corne de l’Afrique comme l’Afrique orientale. Si les premiers impératifs sont économiques, avec l’objectif affiché de doper le commerce extérieur chinois et de relancer une croissance en berne, le projet recouvre également une importance géopolitique et stratégique indéniable alors que le géant chinois cherche à conduire une politique de desserrement vis-à-vis des Etats-Unis et de rayonnement à l’échelle mondiale.

Histoire et représentation de la Route de la soie

Les Routes de la soie s’inscrivent dans un riche contexte historique comme dans une volonté de rayonnement ancienne de la Chine. Ainsi, au 2ème siècle avant Jésus Christ plusieurs réseaux d’échanges commerciaux et culturels unissent déjà l’Empire du milieu aux terres d’Asie centrale voisines, à savoir la Bactriane, la vallée de Ferghana et la Sogdiane – une région qui engloberait aujourd’hui l’Afghanistan, du Tadjikistan, et de l’Ouzbékistan. Sous l’empereur Han Wudi et nourrie par la fougue d’ambitieux voyageurs et commerçants chinois, une première voie relie la Chine à l’Ouest contribuant dès lors à la propagation de la culture et des biens chinois en Asie centrale et, dans une moindre mesure, en Europe.

Cette première route de la soie va progressivement s’éteindre sous l’effet de facteurs conjoints : la fin de la Pax Mongolica durant le XIVème siècle rend le chemin peu sûr tandis que la Chine, particulièrement sous les dynasties Ming au XVIe et Qing au XVIIe, se ferme peu à peu à l’extérieur. Dans le même temps, l’Europe s’intéresse de plus en plus à l’Amérique et à l’Afrique tandis que la route des Indes devient la voie commerciale privilégiée du vieux continent. Néanmoins, la Route de la soie demeure un symbole fort de l’imaginaire chinois et souligne une période de rayonnement et d’influence indéniable.  En effet, comme le soulignent Claudia Astarita et Isabella Damiani, « la mémoire de cette importante représentation des liens anciens entre les deux extrémités de l’Eurasie n’est jamais vraiment tombée dans l’oubli ». Si l’importance de cette route – plutôt un ensemble de chemins commerciaux – doit être remise en perspective, il n’en reste pas moins que le concept de Route de la soie a durablement marqué l’imaginaire chinois tout en prenant une importante dimension géopolitique, comme voie d’accès vers les terres convoitées d’Asie centrale et vecteur d’influence.

Aujourd’hui, alors que la Chine cherche de nouveaux débouchés commerciaux et souhaite renforcer sa place de puissance globale, la Route de la soie retrouve une importance essentielle, notamment pour contourner l’encerclement américain.

Entre sécurisation de l’étranger proche et des intérêts économique et contournement de l’endiguement américain

Si l’initiative « One Belt, One Road » répond indéniablement à des impératifs économiques – notamment détaillés dans la note de Monsieur Jean-Charles Colombani du 20 février 2018 – les nouvelles Routes de la soie recouvrent également une importante dimension géopolitique et stratégique. Que ce soit par voie terrestre ou maritime, le tracé des routes est révélateur des ambitions de Pékin. La Chine conduit en effet une stratégie de long terme qui doit lui assurer une influence certaine en Eurasie tout en lui permettant de contrer ses principaux rivaux régionaux et de se défaire de la politique d’endiguement américaine, un temps matérialisée par l’Accord de partenariat transpacifique (TPP). Ainsi, le pays a patiemment élargi sa présence, de sa périphérie proche jusqu’aux confins du continent asiatique tout en encerclant progressivement l’Inde et en évitant soigneusement les principaux alliés de Washington. Les nouvelles Routes de la soie participent de cette stratégie.  Grâce à elles, la Chine compte profiter de différents points d’appui en Asie centrale, matérialisant et renforçant une coopération économique et des investissements anciens. Dans le même temps, ces routes doivent permettre de sécuriser et de stabiliser l’étranger proche chinois afin de lui permettre un développement serein. Cet axe permet en outre d’encercler et de contenir l’Inde et d’assurer un prolongement maritime vers l’Océan Indien, et l’Afrique, par un axe sino-pakistanais. En effet, depuis le lancement de l’initiative, les relations, notamment économiques, entre la Chine et le Pakistan se sont intensifiées. Sur le plan maritime, les routes envisagées permettent à la chine de contourner l’influence américaine en Mer de Chine et dans le Pacifique comme en atteste la carte ci-contre.

Enfin, l’ensemble de ces axes doit permettre à la Chine de sécuriser ses approvisionnements énergétiques en provenance de Russie et du Moyen Orient contre la menace de la piraterie dans le golfe d’Aden, le détroit d’Ormuz, le détroit de Malacca ou en Mer de Chine méridionale ou contre un éventuel « blocus » américain sur les approvisionnements chinois en cas de vives tensions entre les deux puissances.

 

Un rayonnement chinois mondial ?

Plus que de simples impératifs géopolitiques et économiques, les nouvelles Routes de la soie servent également le soft power chinois tout en permettant au régime de Xin Jinping d’offrir une alternative – crédible ? – au modèle américain. Ainsi, en se basant sur des investissements massifs dans des infrastructures locales, en jouant la carte du long terme et de liens « gagnant-gagnant », la Chine cherche à se positionner comme un partenaire privilégié et viable pour de nombreux pays, capitalisant, dans le même temps, sur le repli américain. Pékin veut ainsi présenter son projet comme un important vecteur de développement pour les pays qui y prendront part tout en espérant que celui-ci permette la large diffusion du modèle chinois et la création de liens culturels et politiques forts.

Néanmoins plusieurs problèmes de taille peuvent contraindre le développement du projet chinois. Outre les fonds draconiens qu’il implique, celui-ci peut se heurter à certaines zones d’instabilité en Asie centrale et au Moyen Orient tandis que la topographie de certaines régions rend la construction d’infrastructures difficile.

Ressources

Les nouvelles routes de la soie

Par l’Ingénieur divisionnaire d’études et de fabrications Jean-Charles Colombani, auditeur de la 28ème session. 

Article inspiré de la conférence éponyme prononcée par Hugues Eudeline le 25 février 2018.

Eléments de contexte

Confrontée à une croissance économique en recul, la Chine cherche à maintenir cette dernière en dopant son commerce extérieur ; pour ce faire, elle recrée le modèle qui lui a permis de maintenir sa prospérité pendant des siècles : « les routes (commerciales) de la soie ».

Sous la dénomination « nouvelles routes de la soie » ou « la ceinture et la route » (stratégie aussi appelée OBOR / en anglais « One Belt ; One Road »), il s’agit de permettre et d’accroître le développement économique de l’Eurasie.

Pour exemple et démonstration, un train a rallié en janvier 2017 Londres depuis la  Chine après un périple long de 12 000 km accomplis en 18 jours. Ce train comportait 34 conteneurs là où les navires peuvent en transporter jusqu’à 20 000.

 

Situation économique

La Chine a longtemps été à travers les siècles, et cela jusqu’au XVIIIème siècle, une grande puissance économique notamment sur la base de l’agriculture. Il est considéré que la Chine avait à cette époque le niveau de vie le plus élevé au monde. La culture de l’opium et la révolution industrielle marquèrent le déclin de cette économie florissante.

Du XVIIIème siècle à 1949, la Chine se trouve confrontée à plusieurs reprises à des troubles d’ordre politique et géopolitique. En 1842, le traité de Nankin met fin à la première guerre de l’opium avec le Royaume-Uni qui se voit octroyé le comptoir de Hong-Kong. En 1937, la Chine rentre dans une guerre meurtrière avec le Japon et se rallie aux alliés dans la guerre du Pacifique. Bien que faisant partie des vainqueurs, la guerre civile débouche sur la constitution de la République Populaire de Chine (RPC).

De 1949 à 1973, sous l’ère de Mao Zedong, la RPC s’inscrit dans un régime communiste basé sur la planification économique dans l’agriculture, l’industrie et les grands travaux d’infrastructure. Cette politique mènera à l’isolationnisme du pays sur la scène économique internationale et se soldera par des famines et une guerre civile.

De 1976 à aujourd’hui se met en place une économie socialiste de marché. Une main d’œuvre importante et une industrialisation massive combinées à un taux de change favorable aux exportations et une stratégie d’ouverture progressive ont permis à la Chine de se hisser parmi les grandes nations. Ainsi la RPC adhère en 2001 à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

A compter des années 2000, la Chine, grâce à taux de change favorable, rentre dans le club des grandes économies et affiche une balance commerciale très excédentaire, ce qui se traduit par une réserve financière importante. Cette économie mondialisée affecte également la Chine lors de la crise de 2008 avec un taux de croissance passant de 12% à 6%, une politique de grands travaux permettant toutefois d’en réduire temporairement les effets.

Le troisième plénum du XVIIIème congrès du comité central du parti communiste chinois en 2013 instaure les réformes suivantes :

  • mesures réduisant l’interventionnisme de l’Etat,
  • mesures accroissant les investissements privés,
  • renforcement de l’indépendance de la justice,
  • réforme des terres agricoles au profit des agriculteurs,
  • orientation des profits de la croissance au profit du marché intérieur.

Pour gagner en indépendance et réduire les effets des investisseurs étrangers, la Chine crée en 2014 la Banque Asiatique d’Investissements pour les Infrastructures (AIIB) à laquelle adhèrent de nombreux pays Européens dont la France. Dotée de plusieurs dizaines de milliards de $, elle permet à la Chine d’imposer une diplomatie économique et de financer ses investissements massifs en infrastructure.

Les forces navales

Après avoir racheté en 2011 un porte-avions (PA) à l’Ukraine, remis au standard et rebaptisé LIAONING, la Chine a lancé en 2017 son premier porte-avions « indigène » sous le nom de SHANDONG. Si celui-ci est de taille supérieure au PA Charles DE GAULLE, 50 000 tonnes contre 42 000 tonnes, il demeure inférieur à ses concurrents américains : classe NIMITZ / 88 000 tonnes. Avec la volonté croissante de renforcer cette composante aéronavale, la Chine envisage d’équiper ses prochains PA de catapultes et de propulsion nucléaire.

Dotée de toutes les composantes, la marine chinoise compte dans ses rangs un SNLE, des SNA, des frégates, des pétroliers, qui constituent une force du niveau des grandes puissances avec une flotte de surface supérieure à celle de la Russie avec 712 000 tonnes contre 632 700 tonnes, se hissant au 3ème rang mondial.

Au-delà des composantes de surface et sous-marine, la Chine possède une infanterie de marine forte de 20 000 hommes pour 89 navires amphibie et de nombreux aéronefs dont 28 chasseurs de type SUKHOÏ SU-30 et Shenyang J-15 flying shark.

Un tel armement, sans volonté hégémonique affirmée, s’inscrit dans une volonté d’assurer une protection de ses côtes dont sa ZEE d’une part et d’autre part, sécuriser se voies maritimes commerciales, que ce soit par la voie Sud ou la Nord.

Résolution des crises, le jour d’après…

Si la Chine n’intervient pas militairement dans la gestion des crises, elle cherche avant tout à faire prospérer son économie. Pour se faire, elle adopte la technique des « petits pas » en dépassant légèrement les limites fixées par le droit international mais sans aller au-delà d’une situation conduisant au blocage et à l’affrontement.

Son modèle d’investissements, à l’instar des infrastructures ferroviaires construites et financées par 2 sociétés chinoises entre Djibouti et la capitale éthiopienne, consiste à établir des « routes » susceptibles de créer des réseaux de distribution de ses produits manufacturés et/ou profiter des niveaux salariaux inférieurs au sien et/ou permettre l’importation de produits agricoles.

Nonobstant une action en Libye ayant pour finalité l’exfiltration de ses ressortissants implantés. La Chine préfère des situations non conflictuelles afin de mettre en œuvre une stratégie « gagnant-gagnant » basée sur un deal « investissements en infrastructures » contre « matières premières ».

Pour illustrer cette volonté d’étendre son influence extérieure en créant des partenariats, une photo prise le 09/07/2017 à Marrakech lors du 2nd forum d’investissement de la Chine en Afrique confirmant la présence de 10 000 entreprises chinoises en Afrique et générant un chiffre d’affaires de 60Md de $.

Enfin, que ce soit à Djibouti avec une implantation militaire, ou avec l’achat du port du Pirée, la Chine cherche à positionner des « comptoirs » sur sa « route de la soie » maritime Sud. Ainsi, ce positionnement stratégique de la Chine sur les mers et ces investissements dans les pays émergents et/ou en proie à des difficultés financières, risque à terme non seulement de nous évincer des axes maritimes commerciaux d’acheminement et des plateformes logistiques, mais aussi, faute de ressources financières dévolues au développement et à l’investissement à l’étranger, de limiter les zones d’influence de la France, voire de l’Europe.