Asie

La Turquie, un allié turbulent

Le 24 novembre 2015, un F-16 turc abattait un Sukoi-24 russe en profitant des quelques secondes pendant lesquelles le chasseur-bombardier avait pénétré l’espace aérien turc. Alors que tout annonçait un raidissement radical des relations russo-turques, le jeu diplomatique de Moscou et les rodomontades de Recep Erdoğan ont au contraire fait de la Turquie le meilleur allié de la Russie dans la crise syrienne, et un soutien inattendu du régime de Bachar el-Assad.

Dès le 28 novembre 2015, Vladimir Poutine avait ordonné la mise en place de sanctions économiques. Celles-ci ont été levées le 30 juin 2016 après que le président turc ait adressé une lettre au locataire du Kremlin où il s’excusait, sept mois après l’incident. Depuis, les deux présidents se sont téléphoné près d’une quarantaine de fois et rencontré à cinq reprises, Recep Erdoğan s’étant rendu à Saint Pétersbourg dès le 9 août 2016. Les prises de parole du Président turc sont désormais l’occasion de s’en prendre violemment aux leaders occidentaux, sans qu’aucun d’entre eux ne se décide à admettre que la Turquie d’Erdoğan n’est plus digne de confiance.

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Sans même évoquer le chantage fait par Recep Erdoğan à propos des réfugiés syriens qu’il a un temps laissé délibérément rejoindre le territoire de l’Union européenne, obtenant 3 milliards d’euros en échange de la fermeture de sa frontière, l’attitude de la Turquie vis-à-vis de la crise syrienne a toujours été ambiguë. Chacun se souvient des forces armées turques attendant, l’arme au pied, que les combattants de l’Etat islamique prennent possession de la ville kurde de Kobané et profitent ainsi d’un nouveau point de passage vers la Turquie.

Mais c’est le déclenchement le 20 janvier 2018 de l’offensive baptisée « Rameau d’olivier » qui marque réellement le lancement d’une politique diamétralement opposée aux objectifs de la Coalition menée par les Etats-Unis pour défaire l’Etat islamique. Prétextant une menace à l’encontre de la Turquie, les forces armées turques et des forces rebelles syriennes regroupées sous le titre d’Armée syrienne libre sont entrées dans le canton syrien d’Afrin, majoritairement peuplé de Kurdes, pour en déloger les combattants de l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Dans un discours devant les membres de son parti, Recep Erdoğan s’est vanté le 1er avril 2018 de la neutralisation de 3 844 « terroristes », à comparer aux 3 000 combattants de l’Etat islamique supposés neutralisés lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en 2016.

Les Nations-Unies demeurent « profondément préoccupées » par les dizaines de milliers de civils touchés par ces affrontements. Depuis le début de l’offensive militaire en janvier, quelque 183 570 hommes, femmes et enfants avaient fui, au 28 mars, vers Tal Refaat et les villages environnants tandis qu’entre 50 000 et 70 000 personnes seraient restées à Afrin.

Le Président de la République s’était entretenu le vendredi 23 mars 2018 par téléphone avec son homologue turc, soulignant que la France avait très clairement exprimé sa préoccupation dès le lancement de l’intervention militaire turque dans le canton d’Afrin. Probablement pour tenter un « coup diplomatique », comme il l’avait réussi lors de la libération du Premier ministre libanais, Emmanuel Macron a reçu le 29 mars 2018 « une délégation des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), composée à parité de femmes et d’hommes, d’Arabes et de Kurdes syriens ». Il a assuré les FDS du soutien de la France, en particulier pour la stabilisation de la zone de sécurité au nord-est de la Syrie. Prenant acte de l’engagement des FDS à n’avoir aucun lien opérationnel avec ce groupe terroriste et à condamner tout acte à caractère terroriste d’où qu’il vienne, il a souhaité qu’un dialogue puisse s’établir entre les FDS et la Turquie avec l’assistance de la France et de la communauté internationale.

Cette initiative a entrainé une salve de critiques de la part du Président turc, qui s’en est pris au Président français à de multiples reprises lors de ses interventions publiques. Après avoir répondu à Emmanuel Macron qu’il pouvait toujours « accueillir des terroristes au palais de l’Elysée », il a ainsi accusé l’entreprise française Lafarge d’avoir contribué à la construction des tunnels découverts à Afrin. Mais il a également accusé la France d’avoir tué cinq millions de personnes en Algérie, des propos qu’il avait déjà tenu lors d’une récente visite à Alger.

Non seulement la Turquie n’a aucune intention de dialoguer avec les Kurdes de Syrie, mais au contraire, le 30 mars 2018, le Conseil national de sécurité turc a menacé d’une intervention militaire pour chasser les « terroristes » de Manbij. Cette ville majoritairement peuplée d’arabes syriens a été libérée par les FDS durant l’été 2016, et des forces américaines y sont stationnées, comme le prouve le décès du sergent-chef Jonathan J. Dunbar le 30 mars 2018 à la suite de l’activation d’un engin explosif improvisé.

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L’attitude turque dans les eaux territoriales chypriotes et en mer Egée est un autre sujet de préoccupation de l’Union européenne, sur fond d’exploitation de gisements gaziers par la compagnie italienne ENI, qui avait annoncé le 8 février 2018 la découverte d’une poche de gaz au large de l’île de Chypre, dans une zone contestée par la Turquie. Dans ses conclusions du 22 mars 2018, le Conseil européen a fermement condamné « les actions illégales que la Turquie continue de mener en Méditerranée orientale et en mer Égée ». Il a également demandé à la Turquie de « respecter les droits souverains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Lors de la rencontre de Varna, le 26 mars 2018, entre les leaders turc et de l’Union européenne, Recep Edoğan s’est montré menaçant, affirmant que ce serait une « grave erreur » que l’Union européenne n’associe pas la Turquie, pays dynamique dotée d’une population jeune, à sa politique d’expansion. A propos de Chypre, il a reproché à l’Union européenne de soutenir, sous le couvert de la solidarité, une action « individuelle et illégitime » d’un de ses membres. Démontrant l’absence totale de convergence sur ce sujet, le président du Conseil européen a quant à lui rappelé que « l’Union européenne est unie pour défendre le droit de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles se trouvant dans sa zone économique exclusive ». Enfin, si la confrontation entre la Turquie et la Grèce se cantonne aux joutes verbales entre ministères des affaires étrangères, la tension a rarement été aussi élevée en mer Égée.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

Les nouvelles routes de la soie : quels enjeux stratégiques ?

Etudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), Simon Rousseau s’intéresse tout particulièrement aux nouveaux enjeux de défense et de sécurité, notamment au rôle et à la place du renseignement à l’heure du big data, ainsi qu’au Moyen Orient dans son ensemble. Diplômé, il entamera une carrière d’analyste au sein de l’appareil de défense français.

Symbole historique des échanges entre l’Orient et l’Occident, la « Route de la soie » connait depuis quelques années un intérêt inédit en ce qu’elle souligne tant l’importance d’échanges commerciaux croissants avec la Chine que différents enjeux géopolitiques et stratégiques sous-jacents. En effet, loin de n’être qu’un projet économique, les nouvelles Routes de la soie – ou initiative « One Belt, one Road » – répondent à plusieurs impératifs stratégiques chinois tandis qu’elles aspirent à modifier en profondeur les équilibres géopolitiques régionaux voire mondiaux.

La représentation cartographique des routes envisagées rend compte de l’ampleur du projet : les deux axes créeront une boucle massive reliant trois continents, replaçant dès lors la Chine dans sa position historique et revendiquée d’« Empire du Milieu ». Officiellement lancée en 2013 par le président Xi Jinping, cette initiative cherche à développer les lignes de communications routières, ferroviaires et maritime tout en créant de nombreuses infrastructures pour relier la Chine à l’Europe en passant par l’Afrique. Evitant l’Inde, la route terrestre concerne directement l’Asie centrale, le Caucase du sud, l’Iran et la Turquie pour aboutir en Europe tandis que la voie maritime doit permettre de toucher la corne de l’Afrique comme l’Afrique orientale. Si les premiers impératifs sont économiques, avec l’objectif affiché de doper le commerce extérieur chinois et de relancer une croissance en berne, le projet recouvre également une importance géopolitique et stratégique indéniable alors que le géant chinois cherche à conduire une politique de desserrement vis-à-vis des Etats-Unis et de rayonnement à l’échelle mondiale.

Histoire et représentation de la Route de la soie

Les Routes de la soie s’inscrivent dans un riche contexte historique comme dans une volonté de rayonnement ancienne de la Chine. Ainsi, au 2ème siècle avant Jésus Christ plusieurs réseaux d’échanges commerciaux et culturels unissent déjà l’Empire du milieu aux terres d’Asie centrale voisines, à savoir la Bactriane, la vallée de Ferghana et la Sogdiane – une région qui engloberait aujourd’hui l’Afghanistan, du Tadjikistan, et de l’Ouzbékistan. Sous l’empereur Han Wudi et nourrie par la fougue d’ambitieux voyageurs et commerçants chinois, une première voie relie la Chine à l’Ouest contribuant dès lors à la propagation de la culture et des biens chinois en Asie centrale et, dans une moindre mesure, en Europe.

Cette première route de la soie va progressivement s’éteindre sous l’effet de facteurs conjoints : la fin de la Pax Mongolica durant le XIVème siècle rend le chemin peu sûr tandis que la Chine, particulièrement sous les dynasties Ming au XVIe et Qing au XVIIe, se ferme peu à peu à l’extérieur. Dans le même temps, l’Europe s’intéresse de plus en plus à l’Amérique et à l’Afrique tandis que la route des Indes devient la voie commerciale privilégiée du vieux continent. Néanmoins, la Route de la soie demeure un symbole fort de l’imaginaire chinois et souligne une période de rayonnement et d’influence indéniable.  En effet, comme le soulignent Claudia Astarita et Isabella Damiani, « la mémoire de cette importante représentation des liens anciens entre les deux extrémités de l’Eurasie n’est jamais vraiment tombée dans l’oubli ». Si l’importance de cette route – plutôt un ensemble de chemins commerciaux – doit être remise en perspective, il n’en reste pas moins que le concept de Route de la soie a durablement marqué l’imaginaire chinois tout en prenant une importante dimension géopolitique, comme voie d’accès vers les terres convoitées d’Asie centrale et vecteur d’influence.

Aujourd’hui, alors que la Chine cherche de nouveaux débouchés commerciaux et souhaite renforcer sa place de puissance globale, la Route de la soie retrouve une importance essentielle, notamment pour contourner l’encerclement américain.

Entre sécurisation de l’étranger proche et des intérêts économique et contournement de l’endiguement américain

Si l’initiative « One Belt, One Road » répond indéniablement à des impératifs économiques – notamment détaillés dans la note de Monsieur Jean-Charles Colombani du 20 février 2018 – les nouvelles Routes de la soie recouvrent également une importante dimension géopolitique et stratégique. Que ce soit par voie terrestre ou maritime, le tracé des routes est révélateur des ambitions de Pékin. La Chine conduit en effet une stratégie de long terme qui doit lui assurer une influence certaine en Eurasie tout en lui permettant de contrer ses principaux rivaux régionaux et de se défaire de la politique d’endiguement américaine, un temps matérialisée par l’Accord de partenariat transpacifique (TPP). Ainsi, le pays a patiemment élargi sa présence, de sa périphérie proche jusqu’aux confins du continent asiatique tout en encerclant progressivement l’Inde et en évitant soigneusement les principaux alliés de Washington. Les nouvelles Routes de la soie participent de cette stratégie.  Grâce à elles, la Chine compte profiter de différents points d’appui en Asie centrale, matérialisant et renforçant une coopération économique et des investissements anciens. Dans le même temps, ces routes doivent permettre de sécuriser et de stabiliser l’étranger proche chinois afin de lui permettre un développement serein. Cet axe permet en outre d’encercler et de contenir l’Inde et d’assurer un prolongement maritime vers l’Océan Indien, et l’Afrique, par un axe sino-pakistanais. En effet, depuis le lancement de l’initiative, les relations, notamment économiques, entre la Chine et le Pakistan se sont intensifiées. Sur le plan maritime, les routes envisagées permettent à la chine de contourner l’influence américaine en Mer de Chine et dans le Pacifique comme en atteste la carte ci-contre.

Enfin, l’ensemble de ces axes doit permettre à la Chine de sécuriser ses approvisionnements énergétiques en provenance de Russie et du Moyen Orient contre la menace de la piraterie dans le golfe d’Aden, le détroit d’Ormuz, le détroit de Malacca ou en Mer de Chine méridionale ou contre un éventuel « blocus » américain sur les approvisionnements chinois en cas de vives tensions entre les deux puissances.

 

Un rayonnement chinois mondial ?

Plus que de simples impératifs géopolitiques et économiques, les nouvelles Routes de la soie servent également le soft power chinois tout en permettant au régime de Xin Jinping d’offrir une alternative – crédible ? – au modèle américain. Ainsi, en se basant sur des investissements massifs dans des infrastructures locales, en jouant la carte du long terme et de liens « gagnant-gagnant », la Chine cherche à se positionner comme un partenaire privilégié et viable pour de nombreux pays, capitalisant, dans le même temps, sur le repli américain. Pékin veut ainsi présenter son projet comme un important vecteur de développement pour les pays qui y prendront part tout en espérant que celui-ci permette la large diffusion du modèle chinois et la création de liens culturels et politiques forts.

Néanmoins plusieurs problèmes de taille peuvent contraindre le développement du projet chinois. Outre les fonds draconiens qu’il implique, celui-ci peut se heurter à certaines zones d’instabilité en Asie centrale et au Moyen Orient tandis que la topographie de certaines régions rend la construction d’infrastructures difficile.

Ressources

Les nouvelles routes de la soie

Par l’Ingénieur divisionnaire d’études et de fabrications Jean-Charles Colombani, auditeur de la 28ème session. 

Article inspiré de la conférence éponyme prononcée par Hugues Eudeline le 25 février 2018.

Eléments de contexte

Confrontée à une croissance économique en recul, la Chine cherche à maintenir cette dernière en dopant son commerce extérieur ; pour ce faire, elle recrée le modèle qui lui a permis de maintenir sa prospérité pendant des siècles : « les routes (commerciales) de la soie ».

Sous la dénomination « nouvelles routes de la soie » ou « la ceinture et la route » (stratégie aussi appelée OBOR / en anglais « One Belt ; One Road »), il s’agit de permettre et d’accroître le développement économique de l’Eurasie.

Pour exemple et démonstration, un train a rallié en janvier 2017 Londres depuis la  Chine après un périple long de 12 000 km accomplis en 18 jours. Ce train comportait 34 conteneurs là où les navires peuvent en transporter jusqu’à 20 000.

 

Situation économique

La Chine a longtemps été à travers les siècles, et cela jusqu’au XVIIIème siècle, une grande puissance économique notamment sur la base de l’agriculture. Il est considéré que la Chine avait à cette époque le niveau de vie le plus élevé au monde. La culture de l’opium et la révolution industrielle marquèrent le déclin de cette économie florissante.

Du XVIIIème siècle à 1949, la Chine se trouve confrontée à plusieurs reprises à des troubles d’ordre politique et géopolitique. En 1842, le traité de Nankin met fin à la première guerre de l’opium avec le Royaume-Uni qui se voit octroyé le comptoir de Hong-Kong. En 1937, la Chine rentre dans une guerre meurtrière avec le Japon et se rallie aux alliés dans la guerre du Pacifique. Bien que faisant partie des vainqueurs, la guerre civile débouche sur la constitution de la République Populaire de Chine (RPC).

De 1949 à 1973, sous l’ère de Mao Zedong, la RPC s’inscrit dans un régime communiste basé sur la planification économique dans l’agriculture, l’industrie et les grands travaux d’infrastructure. Cette politique mènera à l’isolationnisme du pays sur la scène économique internationale et se soldera par des famines et une guerre civile.

De 1976 à aujourd’hui se met en place une économie socialiste de marché. Une main d’œuvre importante et une industrialisation massive combinées à un taux de change favorable aux exportations et une stratégie d’ouverture progressive ont permis à la Chine de se hisser parmi les grandes nations. Ainsi la RPC adhère en 2001 à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

A compter des années 2000, la Chine, grâce à taux de change favorable, rentre dans le club des grandes économies et affiche une balance commerciale très excédentaire, ce qui se traduit par une réserve financière importante. Cette économie mondialisée affecte également la Chine lors de la crise de 2008 avec un taux de croissance passant de 12% à 6%, une politique de grands travaux permettant toutefois d’en réduire temporairement les effets.

Le troisième plénum du XVIIIème congrès du comité central du parti communiste chinois en 2013 instaure les réformes suivantes :

  • mesures réduisant l’interventionnisme de l’Etat,
  • mesures accroissant les investissements privés,
  • renforcement de l’indépendance de la justice,
  • réforme des terres agricoles au profit des agriculteurs,
  • orientation des profits de la croissance au profit du marché intérieur.

Pour gagner en indépendance et réduire les effets des investisseurs étrangers, la Chine crée en 2014 la Banque Asiatique d’Investissements pour les Infrastructures (AIIB) à laquelle adhèrent de nombreux pays Européens dont la France. Dotée de plusieurs dizaines de milliards de $, elle permet à la Chine d’imposer une diplomatie économique et de financer ses investissements massifs en infrastructure.

Les forces navales

Après avoir racheté en 2011 un porte-avions (PA) à l’Ukraine, remis au standard et rebaptisé LIAONING, la Chine a lancé en 2017 son premier porte-avions « indigène » sous le nom de SHANDONG. Si celui-ci est de taille supérieure au PA Charles DE GAULLE, 50 000 tonnes contre 42 000 tonnes, il demeure inférieur à ses concurrents américains : classe NIMITZ / 88 000 tonnes. Avec la volonté croissante de renforcer cette composante aéronavale, la Chine envisage d’équiper ses prochains PA de catapultes et de propulsion nucléaire.

Dotée de toutes les composantes, la marine chinoise compte dans ses rangs un SNLE, des SNA, des frégates, des pétroliers, qui constituent une force du niveau des grandes puissances avec une flotte de surface supérieure à celle de la Russie avec 712 000 tonnes contre 632 700 tonnes, se hissant au 3ème rang mondial.

Au-delà des composantes de surface et sous-marine, la Chine possède une infanterie de marine forte de 20 000 hommes pour 89 navires amphibie et de nombreux aéronefs dont 28 chasseurs de type SUKHOÏ SU-30 et Shenyang J-15 flying shark.

Un tel armement, sans volonté hégémonique affirmée, s’inscrit dans une volonté d’assurer une protection de ses côtes dont sa ZEE d’une part et d’autre part, sécuriser se voies maritimes commerciales, que ce soit par la voie Sud ou la Nord.

Résolution des crises, le jour d’après…

Si la Chine n’intervient pas militairement dans la gestion des crises, elle cherche avant tout à faire prospérer son économie. Pour se faire, elle adopte la technique des « petits pas » en dépassant légèrement les limites fixées par le droit international mais sans aller au-delà d’une situation conduisant au blocage et à l’affrontement.

Son modèle d’investissements, à l’instar des infrastructures ferroviaires construites et financées par 2 sociétés chinoises entre Djibouti et la capitale éthiopienne, consiste à établir des « routes » susceptibles de créer des réseaux de distribution de ses produits manufacturés et/ou profiter des niveaux salariaux inférieurs au sien et/ou permettre l’importation de produits agricoles.

Nonobstant une action en Libye ayant pour finalité l’exfiltration de ses ressortissants implantés. La Chine préfère des situations non conflictuelles afin de mettre en œuvre une stratégie « gagnant-gagnant » basée sur un deal « investissements en infrastructures » contre « matières premières ».

Pour illustrer cette volonté d’étendre son influence extérieure en créant des partenariats, une photo prise le 09/07/2017 à Marrakech lors du 2nd forum d’investissement de la Chine en Afrique confirmant la présence de 10 000 entreprises chinoises en Afrique et générant un chiffre d’affaires de 60Md de $.

Enfin, que ce soit à Djibouti avec une implantation militaire, ou avec l’achat du port du Pirée, la Chine cherche à positionner des « comptoirs » sur sa « route de la soie » maritime Sud. Ainsi, ce positionnement stratégique de la Chine sur les mers et ces investissements dans les pays émergents et/ou en proie à des difficultés financières, risque à terme non seulement de nous évincer des axes maritimes commerciaux d’acheminement et des plateformes logistiques, mais aussi, faute de ressources financières dévolues au développement et à l’investissement à l’étranger, de limiter les zones d’influence de la France, voire de l’Europe.

 

 

 

 

Le non-respect du droit international au cœur du dernier accrochage syro-israélien

Via son porte-parole, le Secrétaire général des Nations Unies s’est alarmé le 10 février 2018 de l’escalade militaire « dans toute la Syrie » et de la « dangereuse contagion au-delà des frontières du pays ». Outre l’offensive meurtrière des forces armées syriennes contre les dernières zones tenues par les groupes insurgés à l’est de Damas et dans la région d’Idlib, sont visées l’opération « rameau d’olivier » lancée il y a plus de trois semaines et surtout la destruction d’un drone d’origine iranienne par un hélicoptère israélien puis d’un chasseur israélien par la défense antiaérienne syrienne.

Le rappel au respect du droit international et des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité formulé par António Guterres s’adresse à toutes les parties en Syrie et dans la région. Le ministère russe des affaires étrangères a été plus direct dans sa réaction au raid israélien, appelant au strict respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie et s’insurgeant contre des actions menaçant la vie et la sécurité du personnel des forces armées russes, « présent en Syrie à l’invitation du gouvernement légitime afin d’apporter son soutien dans la lutte contre les terroristes ».

Si l’origine iranienne du drone abattu ne fait aucun doute, la localisation précise des faits n’est pas connue, la seule vidéo disponible ne présentant pas en incrustation de coordonnées géographiques. Il est très probable que le drone ait été détruit sur les hauteurs du Golan syrien, territoire dont l’annexion en 1981 par Israël n’a pas été reconnue par la « communauté internationale », qui s’était exprimée par la résolution 497 votée à l’unanimité le 17 décembre 1981.

Si Benjamin Netanyahu justifie la destruction du drone par une violation de l’espace aérien, il est ainsi possible que ce drone ait uniquement survolé le territoire appartenant légalement à la Syrie[1]. Selon des sources officielles iraniennes, ces drones mènent « des actions de reconnaissance contre les groupes terroristes et jouent un rôle important dans le nettoyage de l’est de la Syrie ». Il est difficile dans ces conditions d’invoquer le droit naturel de légitime défense face à une agression armée prévu par l’article 51 de la charte des Nations unies.

Conséquence du conflit d’octobre 1973, la Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement (FNUOD) a été établie le 31 mai 1974 par la résolution 350, suite au recul négocié des forces syriennes et israéliennes de part et d’autre de la ligne de cessez-le-feu. Le mandat de cette force « déployée dans le Golan syrien » a été prolongé jusqu’au 30 juin 2018 par la résolution 2394. Les rapports régulièrement publiés, dont le dernier établi pour la période allant du 10 septembre au 24 novembre 2017, permettent de suivre les activités militaires qui « risquent d’exacerber les tensions entre Israël et la République arabe syrienne [et] de fragiliser le cessez-le-feu entre les deux pays ».

Ces rapports, comme la résolution 2394, confirment la présence de « groupes d’opposition armés non étatiques »[2] dans la zone de séparation, ce qui peut justifier les survols par un drone de surveillance. Le dernier rapport confirme également le soutien apporté par les Forces de défense israéliennes à des « individus » en provenance du secteur syrien[3] et s’inquiète des tirs de représailles en réaction aux « dérapages » (tirs d’obus ou de munitions d’artillerie à travers la ligne de cessez-le-feu). Enfin, ce rapport note en le regrettant que « les Forces de défense israéliennes tiennent le Gouvernement syrien responsable de tous les tirs provenant de son territoire en direction du secteur alpha, et ce, quelle que soit leur origine ».

[1] L’aviation militaire israélienne viole régulièrement l’espace aérien libanais (ministère de la défense libanais)

[2] dont le Jabhat Fatah el-Cham (Front el-Nosra), groupe terroriste inscrit sur la liste établie par le Conseil de sécurité, et le Jaysh Khaled ibn el-Walid, qui a prêté allégeance à l’État islamique d’Iraq et du Levant (Daech)

[3] « La FNUOD ne peut confirmer ni vérifier la nature de l’interaction qui généralement fait intervenir des individus non identifiés du secteur bravo accompagnés de mules déchargées qu’on voit s’approcher de la barrière technique israélienne ainsi que des positions des Forces de défense israéliennes et repartir vers le secteur bravo avec des mules transportant des fournitures de caractère indéterminé. »

L’opération « rameau d’olivier » se prolonge malgré de timides appels à la retenue

Les forces turques ont lancé le 20 janvier 2018 une opération baptisée « rameau d’olivier » en vue de supprimer la menace représentée par les « terroristes » présents dans le canton d’Afrin, situé dans le nord-ouest de la Syrie. Cette opération, annoncée depuis plusieurs mois, a été précipitée par la volonté affichée des Etats-Unis de former des « forces de sécurité locales », considérée par la Turquie comme une confirmation du soutien apporté à l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Pourtant, le 17 janvier, un communiqué de presse diffusé par le Department of Defense insistait sur la mission limitée de ces forces, garantes de la sécurité des populations civiles, et reconnaissait le droit à la Turquie, « partenaire de la coalition et allié au sein de l’OTAN[1] », de garantir sa sécurité. Selon le président turc, l’opération a permis au 8 février « la neutralisation de 1 028 terroristes ».

Le 6 février, dans un discours devant les députés du Parti de la justice et du développement, le président Recep Erdoğan s’en est violemment pris aux Etats-Unis, n’hésitant pas à accuser les présidents Barack Obama et Donald Trump d’avoir menti en promettant de retirer leurs forces de la région de Manbij, une ville du nord de la Syrie libérée à l’été 2016 par les Forces démocratiques syriennes soutenues par la coalition occidentale dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant (Daesh). Rappelant à ceux qui pressent la Turquie de mettre un terme à ses opérations que les Etats-Unis sont présents en Irak et en Afghanistan depuis dix-huit ans, il a confirmé que l’opération « Rameau d’olivier » se poursuivra « avec détermination » et qu’elle se prolongera jusqu’à Manbij, où les forces turques rendront la ville à leurs habitants légitimes et chasseront les terroristes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) « amenés et installés là » par les Etats-Unis.

Le 8 février, le Président turc a repris la même rhétorique devant l’assemblée des mukhtars (équivalent des maires). Rappelant que la Turquie partageait une frontière de 911 km avec la Syrie, il s’est étonné que les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, la France ou la Grande-Bretagne puissent être présents sur le terrain, qu’Israël puisse impunément mener des raids sur la Syrie mais que les forces turques soient enjointes de quitter immédiatement le territoire syrien.

Le Secretary of States, Rex Tillerson, se rendra prochainement à Ankara afin de tenter de rassurer les autorités turques sur la réalité de l’alliance entre les deux pays et d’évoquer les sujets régionaux, de la campagne contre Daesh à la lutte contre le PKK. Lors de la conférence de presse préparatoire à ce déplacement, un officiel américain a confirmé le 9 février que les échanges relatifs à l’intervention turque dans le nord de la Syrie seraient difficiles (« Turkish rhetoric has obviously been very hot on this topic ») mais que la position officielle restait inchangée. Dès le 21 janvier, dans un communiqué de presse, le Department of States apportait son soutien à la Turquie, allié de l’OTAN et partenaire essentiel dans la lutte contre Daech mais appelait à la retenue, demandant que les opérations dans le nord de la Syrie restent limitées dans leur portée et dans leur durée et évitent toute perte civile. Le 25 janvier, le Department of Defense réagissait également par la voix de sa porte-parole, s’inquiétant ses conséquences négatives de l’opération sur le succès de la lutte contre Daech et affirmant que les Etats-Unis n’avaient jamais livré d’armes ni d’équipements aux Kurdes du canton d’Afrin.

Les Etats-Unis préfèrent cantonner leurs critiques envers le gouvernement turc sur les modalités d’application de l’état d’urgence et les conséquences sur les ressortissants américains. Serkan Golge, scientifique de la NASA, arrêté en juillet 2017, a ainsi été condamné le 8 février « sans preuve crédible » pour appartenance à une organisation terroriste. De même, les principaux Etats européens ont jusqu’à présent évité toute polémique, appelant à la retenue tout en reconnaissant le droit de la Turquie à « sécuriser sa frontière ».[2][3][4]

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

[1] Le 23 janvier, trois jours après le déclenchement de l’opération, Rose Gottemoelle , secrétaire générale déléguée de l’OTAN, dans un discours prononcé à l’Université nationale de défense d’Istanbul, a souligné le rôle essentiel de la Turquie, se gardant bine d’évoquer l’opération.

[2] Entretien téléphonique de Jean-Yves Le Drian, 21 janvier 2018

[3] Communiqué de Sigmar Gabriel, 21 janvier 2018

[4] Entretien téléphonique de Theresa May, 26 janvier 2018

Lancement du « Dialogue stratégique » entre les Etats-Unis et le Qatar.

Les Etats-Unis et l’émirat du Qatar ont officialisé le 30 janvier 2018 le lancement d’un « Dialogue stratégique » marqué par une réunion coprésidée du côté outre-Atlantique par le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson et le Secrétaire à la Défense James Mattis. Les discussions ont porté sur de nombreux domaines, dont la défense et la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme.

D’une superficie de 11 600 km², le Qatar abrite une population de 2 300 000 habitants dont près de 90% de ressortissants étrangers. Gouverné par la famille al-Thani depuis le milieu des années 1800, le Qatar est connu pour ses réserves de gaz naturel mais aussi pour sa chaine d’information internationale al-Jazeera et l’attribution de la Coupe du monde 2022. Le soutien que le Qatar a apporté aux révolutions du printemps arabe de 2011 et le rapprochement avec l’Iran et la Turquie se sont traduits par une rupture des liens diplomatiques et économiques avec les principaux pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG)[1].

Sans jamais citer l’Arabie saoudite, le communiqué commun publié à l’issue de la réunion du 30 janvier appelle justement à une résolution immédiate de cette crise au sein du CCG et au respect de la souveraineté du Qatar. Rex Tillerson avait lors de la conférence de presse organisée en amont de la réunion souligné l’impact négatif de celle-ci, regrettant la rhétorique utilisée dans les médias et les réseaux sociaux. Le même jour, en écho à cette requête, les quatre pays impliqués (Arabie saoudite, Emirats arabes unis et Egypte) ont au contraire publié un communiqué dénonçant un rapport du Haut-commissariat aux droits de l’homme portant sur les conséquences humanitaires du blocus et confirmant le soutien supposé du Qatar au terrorisme.

Les discussions du 30 janvier ont également porté sur les conflits mettant en danger la stabilité régionale (Syrie, Irak, Libye, Afghanistan), mais ni le conflit au Yémen ni l’Iran ne sont nommés. Rex Tillerson avait pourtant annoncé que le rôle de l’Iran et son « influence néfaste » seraient au menu des discussions. La Turquie fait également partie des grands absents de ces échanges « stratégiques », alors que le départ des forces armées turques stationnées au Qatar est une des exigences préalables à la levée du blocus.

11 000 membres des forces armées américaines sont présents au Qatar au travers des états-majors avancés du Central Command et de sa composante aérienne ainsi que du Combined Air Operations Center, d’où sont dirigées toutes les opérations aériennes au-dessus des territoires syrien et irakien. A l’horizon 2040, selon le ministre de la défense qatarien, la base aérienne d’al-Udeid deviendra une base de stationnement permanente des Etats-Unis, disposant de toutes les facilités d’hébergement et de formation.

Outre les 100 Mds $ d’investissements dans l’économie américaine, le Qatar a signé 24,7 Mds $ de contrats d’armement avec les Etats-Unis. Le dernier contrat porte sur le soutien au programme d’acquisition de chasseurs multirôle F-15 QA pour un montant de 1,1 Mds $. Le 4 mai 2015, le Qatar avait déjà signé avec la France un contrat portant sur l’acquisition de 24 avions de combat Rafale. Le Qatar suit également une politique de rapprochement avec l’OTAN, qui s’est traduit par la signature le 16 janvier 2018 d’un accord de sécurité autorisant l’échanges d’informations classifiées.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Déclaration commune à l’issue de la réunion du 30 janvier 2018 (en anglais) =>

[1] Cf. article du 8 septembre 2017

L’Initiative de sécurité contre la prolifération renforce son dispositif contre la Corée du nord

L’Initiative de sécurité contre la prolifération (PSI), lancée le 31 mai 2003, et à laquelle la France est associée depuis l’origine, a pour objectif de lutter contre les transports illicites d’armes de destruction massive, de leurs vecteurs et des matériels connexes. La résolution 1540 adoptée l’année suivante par le Conseil de Sécurité des Nations Unies (CSNU) a repris cette thématique en qualifiant la prolifération de ces armes de « menace pour la paix et la sécurité internationales ».

La résolution 2375 adoptée par le CSNU à l’encontre de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) imposait des mesures d’interdiction maritime visant les navires dont la cargaison « contient des articles dont la fourniture, la vente, le transfert ou l’exportation sont interdits ». La résolution 2397, adoptée suite au dernier tir de missile balistique nord-coréen, notait « avec une grande inquiétude » que la RPDC poursuivait ses exportations « au moyen de pratiques maritimes trompeuses » et obtenait illégalement du pétrole au « moyen de transferts de bateau à bateau ».

Le Groupe des experts opérationnels formé par les vingt-et-un pays les plus engagés dans la PSI a publié le 12 janvier 2018, sur le site du Department of States, un communiqué observant que les règles décidées par le CSNU étaient similaires à celles élaborés en septembre 2003, dites « principes de Paris », qui permettent de prendre les mesures nécessaires, dans le respect du droit international et de la Convention sur le droit de la mer, pour suivre et intercepter les navires et aéronefs soupçonnés de contribuer à la prolifération des armes de destruction massive. Sept mesures ont ainsi été décidées, portant sur l’inspection en haute mer des navires soupçonnés de contrevenir aux résolutions du CSNU, sur le déroutement des navires à des fins d’inspection ou sur l’interdiction de transfert en haute mer vers ou à partir d’un navire nord-coréen.

A ce titre, le Comité du Conseil de sécurité, créé par la résolution 1718, adoptée en réaction à l’essai nucléaire du 9 octobre 2006, procède régulièrement à la désignation des navires transportant des articles interdits en provenance de la RPDC. Quatre navires ont été ainsi été inscrits le 28 décembre 2017, le Comité rappelant que l’accès de ces navires aux ports des Nations membres était interdit.

Le Rung Ra 2, sous pavillon panaméen en 2014

Cette déclaration du Groupe des experts opérationnels, qui sort du cadre strict de la lutte contre les transports illicites d’armes de destruction massive, a été signée par dix-sept pays[1], dont la France, mais n’est pas encore disponible (au 13 janvier 2018) sur le site officiel de la PSI ni sur le site du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Site de l’Initiative de sécurité contre la prolifération (en anglais) =>

Site du comité de sanctions à l’encontre de la RPDC =>

[1] La Russie n’a pas signé la déclaration – la Chine n’est pas membre de la PSI.

La France et la Turquie, des relations vieilles de cinq cents ans

A l’occasion de la visite officielle du président turc Recep Erdoğan, le Président français, tout en notant les « désaccords sur la vision […] des libertés individuelles », a mis en avant la bonne santé de la coopération bilatérale. Recep Erdoğan a quant à lui rappelé que cette coopération est vieille de 500 ans[1], que 700 000 Turcs vivent en France et que les échanges commerciaux pourraient atteindre vingt milliards d’euros.

Si Emmanuel Macron a souligné l’exemplarité de cette coopération dans le champ de la lutte contre le terrorisme, citant les actions que la France mène sur son sol contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan – PKK), le Président turc a insisté sur les liens existants entre le PKK et le Parti de l’Union Démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat – PYD) et sa branche armée des Unités de Protection du Peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG), fer de lance des Forces démocratiques syriennes, bras armé de la Coalition dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant en Syrie. En retour, Emmanuel Macron a dénoncé les processus d’Astana et de Sotchi, qui « ne construiront pas […] la paix parce qu’ils sont biaisés sur le plan politique ».

Sur le Proche-Orient, Emmanuel Macron a confirmé la convergence de vue entre la France et la Turquie, rappelant sa volonté « d’œuvrer pour une paix qui ne peut se construire qu’entre Israéliens et Palestiniens sur la base de la reconnaissance de deux États vivant en paix, ayant l’un et l’autre Jérusalem pour capitale ». Recep Erdoğan avait convoqué sur ce sujet le 13 décembre 2017 une session extraordinaire de l’’Organisation de la Conférence islamique, qui avait appelé « à l’internationalisation de la protection de la paix, à l’imposition de restrictions politiques et économiques en réponse à la décision américaine ».

A propos de la relation avec l’Union européenne, Emmanuel Macron a souhaité « sortir de l’hypocrisie »[2]. Recep Erdoğan a rappelé que la Turquie frappait à la porte de l’Union européenne depuis 54 ans et que cette attente vaine pourrait conduire la Turquie à « prendre des décisions ». La Turquie avait pourtant obtenu le statut de pays candidat à la suite de la réunion du Conseil européen tenue à Helsinki en décembre 1999, la réunion des 16 et 17 décembre 2004 du même Conseil décidant que « la Turquie remplissait suffisamment les critères pour que soient ouvertes des négociations d’adhésion ».

La visite de Recep Erdoğan a été l’occasion pour la Turquie de parapher l’accord portant sur un projet de défense antimissile porté par le consortium franco-italien Eurosam. Ce consortium développe entre autres la famille de missiles Aster 15 et 30 équipant les deux frégates de défense aérienne de la Marine nationale et les frégates européennes multi missions françaises et italiennes. Il équipe également les escadrons de défense sol-air de l’armée de l’air en systèmes sol-air moyenne portée terrestre (SAMP/T). Emmanuel Macron a également rappelé dans ce cadre des relations commerciales stratégiques « l’importance du projet de centrale nucléaire de Sinop, en partenariat avec le Japon ». Ce projet vient en « concurrence » de celui de la centrale d’Akkuyu, confié à la société russe ROSATOM.

Déclaration du Président de la république sur le site de l’Elysée =>

Compte-rendu de la conférence de presse sur le site de la Présidence turque (en anglais) =>

[1] Le traité d’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique a été conclu en février 1536.

[2] « il est clair que les évolutions récentes et les choix ne permettent aucune avancée du processus engagé »

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu : des enjeux politiques et stratégiques sous-jacents

Par Simon Rousseau, étudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). L’opinion exprimée dans le cadre de cet article n’engage que son auteur. 

Alors que Donald Trump a reconnu, début décembre, Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, tout en annonçant le prochain déménagement de l’ambassade américaine, quelles sont les raisons stratégiques et politiques qui ont dicté un choix contesté à l’international et lourd de conséquences pour l’ensemble du Moyen Orient ?

Le respect d’un texte de loi de 1995 et des institutions américaines au détriment du droit international

Le 23 octobre 1995, le Jerusalem Ambassy Act est largement approuvé – par 93 voix contre 5 au Sénat et 374 voix contre 37 à la Chambre des Représentants. Ce texte reconnait Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, soulignant de fait que « l’ambassade des États-Unis en Israël [doit] être établie à Jérusalem au plus tard le 31 mai 1999 ».

Néanmoins, une clause dérogatoire au Jerusalem Embassy Act autorise la Maison-Blanche à reporter, tous les six mois, le principe d’une ambassade américaine à Jérusalem en fonction de la situation diplomatique pour « protéger les intérêts de la sécurité nationale des États-Unis ». Par ailleurs, l’acte du Congrès est immédiatement pointé du doigt par le pouvoir exécutif comme une entorse aux prérogatives présidentielles en matière de politique étrangère.  Dès lors, cette clause est successivement mise à profit sous les présidences Clinton, Bush et Obama.

Aujourd’hui, Donald Trump applique la loi américaine, au détriment du droit international.  Sa décision vient à l’encontre d’au moins trois résolutions du Conseil de Sécurité portant sur le statut de Jérusalem et des territoires occupés : la résolution 252 du 21 mai 1968 empêchant toute modification du statut de la ville sainte, la résolution 242 du 22 novembre 1967, votée par les Etats Unis, condamnant l’occupation Israélienne, notamment à Jérusalem Est et la résolution 476 du 30 juin 1980 portant sur l’invalidité des actions administratives israéliennes quant au statut de Jérusalem.

La décision du président Trump souligne un unilatéralisme fort, la loi américaine primant ainsi sur le droit international, et traduit sa volonté d’afficher son respect des institutions et de satisfaire les élus américains républicains comme démocrates qui, pour l’heure, n’ont émis que peu de réserves. Pour Jean-Eric Branaa, « Donald Trump ne se préoccupe que de son pays. Fidèle à ce qu’il fait depuis le départ, il rend au Congrès l’entièreté de son pouvoir législatif et renvoie hors de la Maison-Blanche ce qui n’a rien à y faire, selon lui »[1].

De forts enjeux de politique intérieure

La décision du Président se comprend également à travers différents enjeux de politique intérieure. Ainsi, au-delà du Congrès, Donald Trump cherche à satisfaire le noyau dur de son électorat tout en tenant une promesse de campagne des plus symbolique. Enfin, son proche entourage, majoritairement pro israélien, ne serait pas étranger à cette décision.

En premier lieu, alors que plusieurs des réformes promises lors de sa campagne ou entreprises immédiatement après son élection n’ont pu aboutir, Donald Trump cherche aujourd’hui à faire passer l’image d’un Président puissant et respectueux de ses promesses. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu prend ainsi une forte dimension symbolique sur laquelle le Président américain va surement chercher à s’appuyer, notamment dans l’optique des prochaines campagnes électorales.

En outre, le président Trump cible différentes bases de son électorat à travers cette décision. Il cherche notamment à satisfaire une frange importante de la population juive américaine, dont l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), ou encore les chrétiens évangélistes qui le supportent massivement. Bien que la communauté juive ne soit pas homogène, une partie de celle-ci soutient en effet la ligne politique dure du Premier ministre Netanyahu. L’AIPAC exerce dès lors de nombreuses pressions, notamment financières, sur le pouvoir politique afin que celui-ci n’entreprenne aucune action pouvant porter préjudice à la politique israélienne. Par ailleurs, le soutien des évangélistes à la décision de Donald Trump provient d’une notion théologique centrale selon laquelle la création et la préservation d’Israël en tant qu’État juif précipitera la seconde venue du Messie. Donald Trump satisfait donc deux piliers de son électorat par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu.

En résumé, comme le rappelle Eric Branaa « le 45e président américain aurait donc fait de la politique intérieure avec cette affaire, satisfaisant au passage, les juifs-américains, les évangélistes, le Congrès, les élus républicains »[2]. De manière plus générale, la question israélienne est en effet un leitmotiv de la politique intérieure américaine. Cette importance s’explique par la nature même de la relation entre les deux pays, teintée d’une lecture religieuse et d’une identification forte, par l’importance stratégique présumée de l’Etat hébreu et enfin par le poids et l’impact électoral de la communauté juive américaine, souvent surestimés[3].

Pour James Reinl, la décision résulte enfin de l’influence de membres de l’entourage direct du Président américain, « son gendre Jared Kushner, son envoyé spécial Jason Greenblatt et les autres porte-paroles au Moyen-Orient [penchant] désespérément en faveur d’Israël »[4].

Des enjeux stratégiques internationaux

Sous la présidence Obama, les relations entre Israël et les Etats-Unis ont été houleuses, notamment à la suite de la signature du Plan Global d’Action Conjoint avec l’Iran le 14 juillet 2015, des positions du précédent Président américain quant à la colonisation ou encore de sa volonté affichée de renouer un fort dialogue avec les Etats arabes. Cependant, dans les faits, le soutien américain n’a pas failli, avec par exemple une augmentation sensible des aides militaires à l’Etat hébreu. Dans un agenda stratégique marqué par la lutte contre le terrorisme islamiste et le containment de l’Iran au Moyen Orient, Israël prend une importance stratégique capitale aux yeux de Donald Trump qui a déjà réaffirmé à maintes reprises son soutien infaillible au gouvernement Netanyahu. A travers cette décision le président Trump apparaît néanmoins comme partial dans un arbitrage qui n’en est pas un pour la résolution du conflit israélo-palestinien. La communauté internationale s’oppose massivement à la position américaine.

Le 18 décembre 2017, l’ambassadrice Nikki Haley vote contre le projet de résolution portant sur le statut de Jérusalem.

Les Etats-Unis sont en effet esseulés sur ce dossier. Le 18 décembre le Conseil de sécurité s’est exprimé à propos d’une résolution condamnant la décision américaine, rappelant l’ineffectivité de toute modification du statut de Jérusalem et demandant explicitement aux Etats membres de ne pas établir de missions diplomatiques au sein de la Ville sainte. A travers ce projet de résolution, les membres du Conseil de sécurité – à l’exception des Etats-Unis – ont tenu à rappeler leur attachement à une solution commune et diplomatique, respectueuse du droit international, tout en soulignant le caractère hautement symbolique de la ville sainte et sa centralité dans tout processus de paix éventuel[5].  Par l’intermédiaire de Nikki Haley, représentante américaine permanente au Conseil de sécurité, Washington a quant à lui usé de son droit de veto contre la résolution en rappelant le « droit souverain »[6] des Etats-Unis dans l’établissement de leurs ambassades ainsi que l’importance historique de l’aide américaine, notamment financière, à la cause palestinienne ». L’ambassadrice a également déploré que certains Etats cherchent à détourner la position américaine dans le but de servir leurs agendas politiques nationaux.  Suite à ce veto, un nouveau vote a eu lieu, cette fois au sein de l’Assemblée générale. Malgré l’attitude américaine agressive et menaçante, qui a tout de même dissuadé plus d’une cinquantaine d’Etats – 35 se sont abstenus et 21 n’ont même pas pris part au scrutin – 128 Etats sur les 198 membres ont condamné, jeudi 21 décembre, la reconnaissance de Jérusalem. Ce camouflet pour la diplomatie américaine a provoqué l’ire du président Trump qui promet que les Etats-Unis se « souviendront » longtemps des Etats qui ont pris position contre Washington, notamment parmi ses plus proches alliés. En effet, si le Canada, le Mexique, l’Argentine, mais aussi, symbole de la fragmentation de l’Union européenne, la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque n’ont pas voté en faveur de la résolution, les principaux partenaires européens, la Turquie, la Chine ou encore la Russie n’ont pas caché leur profond désaccord avec la décision américaine.

Sans caractère contraignant, ce vote reste cependant emblématique et illustre encore un peu plus l’unilatéralisme de la politique étrangère américaine ainsi que l’isolement progressif du pays sur la scène internationale.

[1] Jean Eric Branaa, Les 8 raisons qui ont poussé Donald Trump à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, 10 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.huffingtonpost.fr/jean-eric-branaa/les-8-raisons-qui-ont-pousse-donald-trump-a-reconnaitre-jerusalem-comme-capitale-disrael_a_23301204/

[2] Jean Eric Branaa, Les 8 raisons qui ont poussé Donald Trump à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, 10 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.huffingtonpost.fr/jean-eric-branaa/les-8-raisons-qui-ont-pousse-donald-trump-a-reconnaitre-jerusalem-comme-capitale-disrael_a_23301204/

[3] Dana Allin, Steven Simon, Comprendre le soutien des Etats-Unis envers Israël, Annuaire français de relations internationales, 2004, disponible à l’adresse : http://www.afri-ct.org/wp-content/uploads/2005/11/afri2004_allin_simon.pdf

[4] James Reinl, Les quatre théories derrière le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, 6 décembre 2017, disponible à l’adresse : http://www.middleeasteye.net/fr/analyses/les-quatre-th-ories-derri-re-le-transfert-de-l-ambassade-am-ricaine-j-rusalem-434123160

[5] Explication de vote de M. François Delattre, Représentant permanent de la France auprès des Nations unies – Conseil de sécurité, 18 décembre 2017

[6] Explanation of Vote following the Veto of a Draft UN Security Council Resolution on Jerusalem, December 18 2017

Jérusalem, capitale d’Israël : la victoire du « de facto » sur le « de jure »

Le Président des Etats-Unis a reconnu le 6 décembre 2017 Jérusalem, « antique capitale du peuple juif », en tant que capitale de l’Etat d’Israël et a ordonné le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, recevant en retour de multiples protestations et mises en garde.

Le Président des Etats-Unis s’est appuyé dans sa « démonstration » sur le constat pragmatique que les institutions israéliennes étaient de facto situées à Jérusalem, que ce soit le parlement (la Knesset), la cour suprême ou la résidence du Président et du Premier ministre. Il a également rappelé que cette décision n’était que la mise en œuvre de la loi sur la reconnaissance de Jérusalem (Jerusalem Embassy Act of 1995) du 8 novembre 1995 par laquelle le Sénat et la Chambre des représentants décidaient que Jérusalem devait être reconnue comme la capitale de l’Etat d’Israël et que l’ambassade des Etats-Unis devait y être établie avant le 31 mai 1999. Cette loi avait été voté dans un contexte particulier, quelques mois après la signature des accords d’Oslo présageant un aboutissement des négociations israélo-palestiniennes mais quatre seulement après l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un militant israélien d’extrême droite.

Conscient des réactions violentes que sa décision peut entraîner[1], Donal Trump a insisté sur le caractère universel de Jérusalem, un endroit ou les Juifs prient au Mur des lamentations, où les Chrétiens parcourent le chemin de croix et qui est dominé par la mosquée al-Aqsa, lieu de culte sacré des Musulmans. Il a également confirmé la volonté des Etats-Unis de faciliter un accord de paix et une solution à deux Etats, « pour autant qu’elle soit acceptée par les deux parties ».

Dans sa résolution n°181 relative au gouvernement futur de la Palestine, alors administrée par le Royaume-Uni, « puissance mandataire », l’Assemblée générale avait décidée le partage de la Palestine entre deux Etats indépendants, l’un arabe, l’autre juif, la ville de Jérusalem bénéficiant d’un régime international particulier. Cette résolution reste le fondement du droit international, réaffirmé régulièrement au travers de résolutions du Conseil de sécurité[2][3], et explique l’unanimité des réactions défavorables à la décision américaine.

Sans évoquer directement la décision américaine, le Secrétaire général des Nations-Unies s’est élevé « contre toute mesure unilatérale qui pourrait compromettre les perspectives de paix des Israéliens et des Palestiniens ». Le Président français a quant à lui « rappelé que la question du statut de Jérusalem devra être réglée dans le cadre des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens, visant en particulier l’établissement de deux Etats, Israël et la Palestine, vivant côte à côte en paix et en sécurité avec Jérusalem pour capitale. »

Au titre d’hôte du prochain sommet de l’Organisation de la coopération islamique, le président turc Recep Erdoğan, moins diplomate, a demandé aux Etats-Unis de revenir sur leur décision susceptible de déclencher le « chaos » dans la région, dénonçant une décision contraire aux résolutions des Nations Unies et au statut millénaire d’al-Qods (Jérusalem). Le roi d’Arabie saoudite, gardien des lieux saints, avait lui-même mis en garde Donald Trump contre toute décision unilatérale, « qui nuirait au processus de paix et augmenterait les tensions dans la région ».

La seule réaction favorable provient de Jérusalem, d’où Benjamin Netanyahu a remercié Donal Trump, rappelant que Jérusalem est depuis 3 000 ans la capitale du peuple juif, et invitant toutes les nations recherchant la paix à reconnaître Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël et à y transférer leur ambassade.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

La déclaration de Donald Trump (en anglais et en arabe) =>

[1] Une protection renforcée des ressortissants américains a été mise en place dans les « régions concernées ».

[2] Résolution 252 du 21 mai 1968 : « le Conseil de sécurité […] considère que toutes les mesures et dispositions législatives et administratives prises par Israël […] qui tendent à modifier le statut juridique de Jérusalem sont non valides et ne peuvent modifier ce statut » (adoptée par 13 voix pour, les Etats-Unis et le Canada s’étant abstenus).

[3] Résolution 476 du 30 juin 1980 : « le Conseil de sécurité […] confirme à nouveau que toutes les mesures et dispositions législatives et administratives prises par Israël […] en vue de modifier caractère et le statut de la Ville sainte de Jérusalem n’ont aucune validité en droit » (adoptée par 14 voix pour, les Etats-Unis s’étant abstenus).