Mondes méditerranéens

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

Cet article, rédigé par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES, a été publié dans le numéro de mars 2020 de la Revue défense nationale.

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire. S’y soumettre est un gage d’autonomie, la dénier conduirait à subir.

 

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« L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne suit pas l’avenir, on le fait ». Autant dire que cette affirmation de Georges Bernanos conserve toute sa pertinence en ce début de 21ème siècle. Le monde d’aujourd’hui entre, c’est le moins que l’on puisse dire, dans une mutation sans précédent. Inquiétante ou rassurante, telle est la question ? D’abord, il va plutôt mieux. Sans doute s’agit-il d’un effet de la mondialisation, n’en déplaise à ses détracteurs, mais en tout état de cause, nul ne peut contester qu’une amélioration sensible est enregistrée qu’il s’agisse de l’allongement de la durée de vie, de la baisse de la mortalité infantile, divisée par deux en moins d’un quart de siècle, ou de l’accès aux ressources vitales même si des inégalités existent encore dans certaines parties du monde. Ces inégalités induisent des tensions pour l’accès aux ressources indispensables. Elles concernent prioritairement les populations déplacées avec un accroissement substantiel du nombre de migrants d’origine économique ou menacés sur leur territoire. Le monde a changé aussi dans sa forme géopolitique. Ce changement est sans doute moins positif. L’après-guerre avait été marqué par une bipolarisation du monde. En cela, la chute du mur de Berlin à lui seul représente une véritable rupture stratégique en effaçant brutalement deux pôles en confrontation. Succès absolu des instances internationales avec des organisations qui ont su, au prix du dialogue, préserver la paix en Occident et ailleurs. Succès aussi de la dissuasion qui continue d’être un rempart à toute forme de guerre totale. Pour autant, il n’est pas sûr que nous en ayons tiré toutes les conséquences. Le monde est donc devenu multipolaire. Cette multipolarité n’a d’ailleurs pas simplifié les rapports de puissance. Le multilatéralisme, facteur clé du dialogue entre les nations, a cédé la place à des actions désormais unilatérales plaçant les uns et les autres devant le fait accompli. L’échiquier des acteurs internationaux rend le jeu plus complexe et les interactions entre eux plus difficiles.  Ces dix dernières années soulignent cette mutation. Elle est d’importance.

Cette mutation du monde impose donc qu’on y réfléchisse. Elle légitime sans conteste les laboratoires d’idées ou les observatoires qui peuvent y concentrer les efforts de recherche dont nous aurons besoin demain. Ces laboratoires sont nombreux et s’agrègent souvent autour des centres de décisions.  C’est un peu l’esprit jacobin qui ressort diront certains. Ces centres de réflexion sont pour autant indispensables et très utiles à la réflexion stratégique. En France, une nette croissance est relevée puisque nous sommes désormais au sixième rang mondial en nombre même si la concentration la plus forte est enregistrée aux Etats-Unis. Alors, par extension, il est légitime de les multiplier pour fertiliser cette réflexion. Il est légitime aussi d’encourager les dynamiques régionales.  A cet égard, la montée en puissance progressive de l’institut Fondation méditerranéenne (Fmes) des hautes études stratégiques mérite d’être soulignée.

D’abord parce qu’il constitue un laboratoire d’idées qui s’intéresse à cette mutation du monde. La vocation régionale de l’institut est un atout. C’est la raison pour laquelle, pour ce qui concerne la dimension géopolitique, l’horizon méditerranéen est privilégié. Ce fut aussi une raison suffisante pour créer en collaboration avec les universités de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur un observatoire stratégique des mondes méditerranéens. Les universités de Nice, Marseille, Toulon, et l’institut d’études politiques d’Aix en Provence ont rejoint cet observatoire, aux côtés d’officiers de nos trois armées. Cette démarche contribuera à générer un vivier de chercheurs se concentrant sur les grands enjeux méditerranéens. Voici donc une belle manière de ne pas subir en axant les recherches sur les déterminants géopolitiques de demain. Voici donc une belle manière d’apporter aux décideurs une réflexion de fond neutralisant ainsi les analyses bâclées résultant de la spirale de l’information continue et instantanée. Il faut parfois donner du temps au temps.

Au-delà de cet observatoire, l’institut Fmes dispense, depuis trente ans déjà, des formations centrées sur les questions méditerranéennes à des officiers et des cadres dirigeants de la société civile des secteurs publics ou privés. L’ambassadeur Francis Gutmann, alors président de l’institut, déclarait toute l’importance de renforcer la coopération des pays de la Méditerranée occidentale sur les plans culturel, économique et scientifique à un moment où l’histoire semblait hésiter entre l’Est et le Sud. Si l’histoire hésite, c’est à l’avenir que nous le devons. Et cet avenir, si nous n’avons pas à le prévoir, il nous faut le permettre comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry. Quant à l’histoire, elle nous permet tout simplement de mieux voir et donc de mieux écrire notre avenir. Mais monsieur Francis Gutmann avait vu juste. Il faut réfléchir et les domaines de réflexion à couvrir en Méditerranée sont larges.

Il faut donc se réjouir de l’accroissement du nombre de ces laboratoires d’idées et consolider leur coopération. D’ailleurs, dans la continuité des propositions faites à l’occasion du « Sommet des deux rives » réalisé à Marseille au mois de juin dernier, il paraît opportun de favoriser le rapprochement de l’Institut FMES avec les instituts partenaires de l’espace méditerranéen dans l’esprit du dialogue dans le format des pays du 5+5. Finalement, cela répond au besoin de coopération régionale. L’implication de jeunes chercheurs contribuera à partager les analyses sur des sujets d’intérêt commun et ils sont nombreux.

C’est dans le même esprit que l’institut Fmes a projeté de réaliser, dès 2020, une session méditerranéenne des hautes études stratégiques destinée aux jeunes diplômés des écoles ou universités des pays du 5+5. C’est une façon d’ancrer plus profondément la coopération régionale, une façon de favoriser la compréhension mutuelle et de développer une perception commune des grands enjeux d’un espace partagé. Ces initiatives seront d’ailleurs prolongées par celle soutenue par les chefs d’état-major de la marine réunis en format 5+5 au mois de décembre dernier pour entreprendre une session réservée aux « Young Leaders » pour reprendre les termes de l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de notre marine nationale. Ce sont autant d’initiatives qu’il faut saluer car elles contribueront toutes à redonner une dimension multilatérale à nos échanges avec les pays du Sud. Cette dimension est d’autant plus indispensable qu’elle palliera ce défaut de dialogue sur l’axe Nord -Sud qui ouvre la voie à d’autres acteurs. Ainsi, la Chine qui lance sa « Belt and Road Initiative » à un moment opportun mesure bien la vulnérabilité de la région méditerranéenne qui délaisse les coopérations au profit d’intérêts nationaux de court terme. Son action illustre directement la vulnérabilité de l’Union européenne.

A ce laboratoire d’idées stratégique s’adosse celui se consacrant aux questions maritimes. La mutation sans précédent du monde affecte à tout le moins les espaces maritimes. Les rapports de puissance opèrent ici presque de façon pure faisant abstraction des contraintes que l’on peut rencontrer sur des territoires, ne seraient ce que les frontières physiques. L’adaptation ou l’interprétation des droits de la mer sont autant d’artifices pour faire faire face aux enjeux d’ordre économique, environnemental et ceux liés à l’accès aux ressources vitales nécessaires aux puissances émergentes ou ré-émergentes. Quelques situations critiques où les tensions s’exacerbent sur fond de contentieux anciens émergent. L’exploitation des gisements d’hydrocarbure en Méditerranée orientale nous le rappelle avec force les risques potentiels des protagonistes de ce dossier.

La session nationale sur les enjeux et stratégies maritimes réalisée à l’institut Fmes au profit de l’institut des hautes études de la défense nationale (Ihedn) souligne cette nécessité absolue de réfléchir aux perspectives, qu’elle qu’en soit la forme, des contributions de la mer et de leurs interactions avec le monde terrestre. Dans ce domaine, presque tout est à faire. De nombreux organismes s’intéressent aux questions maritimes. Ils le font avec détermination et portent des messages dont l’écho est parfois dilué alors qu’ils posent les questions fondamentales d’ordre économique ou écologique. Comme l’a souligné l’institut français de la mer (Ifm) au lendemain des assises de la mer à Montpellier le 3 décembre dernier, un engagement est pris marquant une évolution profonde de la perception de l’importance majeure dans la régulation des grands équilibres climatiques et écologiques de la planète. Une déclaration jugée fondatrice où le président de la République Emmanuel Macron annonce que « la vision maritime que la France doit développer est claire : l’océan est un bien commun de l’humanité … Un bien placé sous notre responsabilité collective et individuelle de la haute mer aux eaux territoriales ». D’autres organismes comme l’institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) mettent en exergue ces questions fondamentales.

Pour le domaine maritime pris à son échelle mondiale, un laboratoire d’idées s’impose pour concrétiser la prise de conscience des enjeux maritimes intéressant notre pays. L’institut Fmes s’engagera sur cette voie en liaison avec des partenaires. La main est donc tendue vers les centres qui affirment la même ambition. La mise en œuvre d’un tel laboratoire s’inscrit désormais avec un réel degré d’urgence.  Pourquoi pas en 2020 ! Car en sa qualité de deuxième puissance maritime au sens des quelques 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, cette ambition paraît non seulement utile mais indispensable au regard des intérêts de la France.

Un autre domaine s’inscrit clairement dans le périmètre des laboratoires d’idées, celui de la technologie. Si la mondialisation a changé la face du monde, elle le doit assurément à la croissance exponentielle des technologies. La dimension du monde a elle aussi changé ! Ne pas s’intéresser aux grandes mutations technologiques est aujourd’hui un risque évident. « We need men who dream about things that never were » ce que disait John Fitzgerald Kennedy dans son discours de Dublin le 28 juin 1963 pour faire « avancer » l’Amérique… reste évidemment d’actualité. Cette compression du monde, notamment dans sa dimension temporelle, où le temps réel s’impose désormais dans les communications et la circulation de l’information, affectera en profondeur la réflexion stratégique. Le Battle Rythm des chercheurs va donc radicalement changer. Les Think Tank doivent travailler plus vite et être en mesure d’analyser plus de données en temps contraint. Pour être au rendez-vous des décideurs, cette exigence est incontournable.

L’institut Fmes, par son ancrage régional, connaît bien le tissu industriel. Il concourt ainsi à l’élaboration d’une cartographie des entreprises de défense et celles traitant de technologies duales en étroite collaboration avec la direction générale de l’armement. Il contribue également à sécuriser ce tissu à partir d’une formation centrée sur la sécurité économique adressée aux entreprises sensibles de la Région.

Cette connaissance du tissu industriel conjuguée à une culture de défense et de sécurité dont l’institut se veut le promoteur dans les formations qu’il dispense l’amène naturellement à réfléchir aux grandes questions technologiques et industrielles. En l’occurrence, il ne peut faire l’économie d’une réflexion approfondie sur la transformation numérique. Cette transformation modifiera considérablement l’emploi des équipements, notamment pour ce qui concerne les équipements militaires. Nous risquons de faire face à une véritable rupture stratégique en la matière. Au moment où ressurgit les zones qualifiées de A2AD (anti access /aeria denial) interdisant l’engagement de capacités militaires au risque de les perdre, les confrontations militaires semblent déjà obéir à de nouvelles règles où la suprématie acquise d’emblée par un simple rapport de force ou des équipements plus performants ne suffisent plus. En conséquence, il faudra aller plus vite, traiter plus rapidement les informations, disposer de capteurs avec de très courts temps de réponse et d’armement de précision hypervéloce pour contrer ces dénis d’accès. Les étapes classiques d’acquisition de la supériorité aérospatiale, aéroterrestre ou aéromaritime seront par nature transformées. L’agilité s’imposera désormais et cette qualité prévaudra sur le rapport de force proprement dit. La stratégie elle-même sera conditionnée par la capacité à analyser un flux de données considérables en un minimum de temps. Car les données vont vites. Et lorsqu’elles circuleront optiquement en espace libre, elles iront encore plus vites altérant de façon substantielle les processus de décision. La DATA a donc un bel avenir devant elle. Les débats récents sur les groupes ayant misé sur la gestion de données massives montrent l’avantage qu’ils ont acquis dans leur processus de développement et la maîtrise d’informations industrielles et économiques stratégiques. La transposition de ces avantages dans les champs de la défense et de la sécurité s’applique et la maîtrise du numérique sera un atout indéniable dans l’acquisition d’une suprématie qu’elle qu’en soit la nature.

Il importe donc, au-delà du soutien qu’il faut apporter aux acteurs qui veulent accélérer cette transition numérique, de créer des cercles de réflexion associant des chercheurs aux compétences pluridisciplinaires pour développer des stratégies nouvelles au service des décideurs. Ici aussi, les laboratoires d’idées doivent prendre toute leur place. L’institut Fmes préconise cette nouvelle voie complémentaire des réflexions stratégiques menées par ailleurs pour d’autres domaines.

La capacité de gestion des données massives et de leur traitement participera à l’accélération des processus de décision. L’utilisation d’algorithmes contribuera à augmenter l’intelligence des systèmes et à prédéterminer certains choix stratégiques. C’est une forme de révolution dans la conduite des opérations militaires. Il faut malgré tout prendre garde car l’apport de l’intelligence artificielle (IA), si elle est un atout, ne reste qu’un apport humain modélisé. Tout ne se fera pas sans garantir avant tout une appréciation de situation contribuant à écrire mathématiquement ces algorithmes. Pour s’y préparer, le wargaming pourrait revenir à la mode. Comme le souligne l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem) le wargame est « a warfare model or simulation that does not involve the operation of actual forces, and in which the flow of events shapes and is shaped by the decisions made by a human player or players ». Il s’agit tout simplement de placer les joueurs dans un environnement incertain mais suffisamment réaliste pour qu’ils puissent améliorer la qualité de leur prise de décisions. Ce jeu papier pourrait, à terme, être numérisé et il le sera sans doute. Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’ampleur et le coût d’un système numérique se substituant au wargame traditionnel.

Si en l’état, le wargame paraît moins spectaculaire, il n’en demeure pas moins extraordinairement flexible et constitue un outil de formation très utile pour la planification et la conduite des opérations. L’institut Fmes souscrit à la démarche initiée par l’Isem de mettre en commun les expériences de wargaming et considère cet exercice comme un élément précieux de la réflexion stratégique. D’ailleurs, les exercices réalisés aujourd’hui seront très utiles à la construction de modèles qui seront transposés dans les outils de simulation par le biais d’algorithmes. Sans doute l’heure est-elle donc venue de mettre en synergie les acteurs français en y associant des experts militaires et des chercheurs universitaires. Ici aussi, le laboratoire d’idées tient toute sa place. Ici aussi la réflexion stratégique combinant les sciences humaines et les sciences pures en référence à la technologie prend tout son sens.

Au bilan, ces centres de réflexion, ces laboratoires d’idées ou Think Tank ont acquis au fil du temps une belle maturité. Loin de l’image désuète d’organisateurs de colloques en quête de subventions, ils sont devenus de véritables outils d’aide à la décision au service des décideurs qu’ils soient militaires, politiques ou plus largement de la société civile. C’est dans cette perspective que se place l’institut Fmes. Enfin, dans un environnement où la logique de performance est légitimement recherchée, les laboratoires d’idées ont un devoir de résultat. En conséquence, la qualité des travaux qu’ils conduisent ne peut être mise en défaut. C’est donc l’esprit d’innovation qui doit animer les acteurs qui ont fait le choix d’y servir. Ces laboratoires ne sont pas là pour rédiger des synthèses, des articles journalistiques, des revues techniques… Ils existent pour mettre des analyses en perspective. Ils existent pour déterminer des options déterminantes au plan stratégique. De ces options naîtra la décision.  C’est cette décision qui engage le décideur. Lorsqu’elle est prise au plan militaire, elle ne saurait être remise en cause. Lorsqu’elle est prise dans d’autres domaines, elle engage le décideur de la même manière. Il ne faut alors plus accepter de compromis. Ce n’est pas toujours facile mais la difficulté n’attire-t-elle pas l’homme de caractère ? Car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même… C’est ce que disait un « certain » Charles de Gaulle…

Cyprus, a complex of maritime disputes

By Admiral (ret’d) Pascal Ausseur

Director of the FMES Institute.

 

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Taking an interest in maritime events means taking an interest in events on land: what happens at sea is in fact directly linked to the situation on land and maritime disputes or even tensions are part of a given geopolitical and geo-economic situation. When we look at Cyprus, we are, in this respect, in a textbook case.

We are accustomed to describing the Mediterranean as the laboratory of globalization, a form of concentration that allows us to grasp the issues that determine the world and that could help us identify approaches that can be generalized to respond to them. But when we look at the Eastern Mediterranean, we are faced with a form of “concentrate of concentrate”.

Thus, speaking of the tensions in the Eastern Mediterranean, around Cyprus, is in a way describing the new world, as the stakes, developments and scenarios at work illustrate the major trends of our time.

 

The Eastern Mediterranean is a “small” geopolitical cauldron

It has always been sensitive: this region has, in history, always been complex and often tense. A triple interface zone between the West, the East and Africa, it has brought cultural and material enrichment to the countries that compose it, but also tensions and rivalries which, as in the rest of the Mediterranean, only diminish in the course of history when a tutelary power assures its hold (Phoenicians, Greeks, Romans, Ottomans, British, Americans).

It is also a privileged – vulnerable – transit route for world maritime traffic (25% of supplies) and in particular for European and French traffic (70%). The Suez Canal is such an obvious choice that it is only mentioned when it could be cut.

The last 20 years have seen a complete upheaval in the global geopolitical situation and thus in the Eastern Mediterranean.

At the beginning of the 2000s, at the turn of the century, we were in a rather peaceful phase under the tutelage of the United States, winners of the Cold War and promoters of the system which became known as “liberal market democracy” and which seemed set to expand. In the Eastern Mediterranean, only two nodes of tension remained.

The first one was (and unfortunately remains) the Israeli-Palestinian conflict that has been ongoing since 1948. Indeed, in Arab perception and representation, Israel is identified with a form of European colony, a Western outpost in the East and an intruder in a perpetual state of siege, like the Crusader kingdoms of the 12th and 13th centuries. This conflict, which has spread to Lebanon since 1975, is enmeshed in endless tensions that the regional (primarily Egypt) and global (especially the United States) powers are trying to control as much as possible. This does not prevent regular outbreaks of violence or war.

In 2000 the Oslo process establishing mutual recognition between the State of Israel and the Palestinian Authority, already weakened by the assassination of Yitzhak Rabin in 1995 and the attacks by Hamas and Islamic Jihad, was not yet totally neutralised by the second intifada launched in September of the same year.

The second point of tension was related to Greek-Turkish rivalries, distant heirs to the emancipation of Greece from the Ottoman Empire in 1821 and the reorganizations that followed the Second World War.

In the early 2000s, these tensions focused on the delimitation of maritime and air space in the Aegean Sea and the status of Cyprus. The island had been independent since 1960 and was based on a community organisation dividing roles between Greek Cypriots and Turkish Cypriots, according to the practice of the former British guardianship power. In 1974, while the colonels in power in Greece were considering the island’s incorporation, Turkey intervened militarily on the pretext of protecting the interests of the Turkish Cypriots. Operation Attila resulted in the occupation by the Turkish army of 38% of the island, the separation of the two communities and stabilisation guaranteed by a UN force. Turkey then no longer recognised the government of Cyprus, but is on the other hand the only state to recognise the government of Northern Cyprus (TRNC) since 1983.

At the beginning of the 21st century, the situation was rather calm: reunification seemed possible since all the problems were considered to be solved by the generalised convergence towards the Western model, which was materialised by the announced accession of these countries to the EU. The rejection in 2004 by the Greek Cypriots of the Annan reunification plan that preceded Cyprus’s accession to the EU shattered this project, making Turkey’s EU accession process and thus relations with this country even more complex.

Since then, this separation has turned into a real frozen conflict and has generated a de facto partition: Northern Cyprus is now de facto annexed by Turkey and reunification seems impossible.

Today we live in a different strategic environment that has changed the geopolitical environment of the Eastern Mediterranean. Two ruptures have changed the situation, one global, the other regional.

The first rupture is linked to the end – faster than expected – of the unipolarity of the world at the end of the Cold War. The catastrophic management by the United States of its victory is the cause. In place of the rather subtle approach of George Bush senior, which aimed at establishing a “new world order” based on law, multilateralism and the self-restriction of what had become the sole superpower, his successors and above all his son have substituted a policy marked by incoherence and brutality. Carried away by the hubris of a society that thought it was at the dawn of an American century, the United States failed to manage its hyperpower and plunged the region into chaos and the world into a rejection of a West perceived as partial and dysfunctional.

Two decades later, no one any longer believes in the “end of history” as described by Francis Fukuyama, in the global convergence towards a Western model, in the impartiality of the institutions founded after the Second World War and even in the principles of compromise and rejection of war that underlie them. It is a paradox that this questioned global governance is made even more necessary by the interpenetration of global issues (economy, environment, demography, health, security, etc.).

The successors of G. Bush junior, taking note, each in his own style, of the blow to American credibility as a stabilizing hegemon, have begun an at least partial disengagement from its world leadership, leaving the place to Russia and soon to China, as well as to the middle powers that are exploiting the margins of maneuver left by this new “power vacuum”. In the Middle East these countries are Iran, Saudi Arabia, Qatar, Egypt and Turkey.

The second rupture for this area is a consequence of the latter. It is linked to the progressive strategic emancipation of Turkey vis-à-vis the West organised by Recep Tayyip Erdogan. This posture is based on a doctrine that is both neo-Ottoman and Islamist and aims to place Turkey in a position of regional pivot in the new post-bipolar (i.e. post-Cold War) world. The Arab revolutions of 2011 have given it an acceleration: Turkey, with the financial contribution of Qatar, has supported Muslim brothers in Tunisia, Morocco and Egypt, armed Misrata’s militias in Libya and opposition forces in Syria (including Daesh) and has become involved in European Muslim communities. However, the results have not lived up to the hoped-for expectations, especially in Egypt where the counter-revolution and the seizure of power by Marshal Al-Sissi, supported by Saudi Arabia and the Emirates, have affirmed a strong regional counter-power.

This region is thus bathed in a new world, marked by major geopolitical reconfigurations, mainly linked to the loss of American pre-eminence and a disruptive Turkish policy.

In this very destructured framework, each state seeks to achieve its own objectives, without being hindered by alliances, blocked by the rule of law or inhibited in the use of force. The balance of power has now been consolidated along two main axes: on the one hand, Turkey and Qatar (Muslim Brotherhood) associated with Russia and Iran (anti-Western), and on the other hand Saudi Arabia, the United Arab Emirates and Egypt (Anti-Brotherhood) associated with the United States and Israel (Anti-Iran).

 

Can the oil windfall alleviate the situation?

The new technological advances allowing deep offshore drilling give this region the opportunity to benefit from exceptional energy and financial resources which, although they do not seem capable of upsetting world balances (1% of global potential), are sufficient to modify regional balances. Will this possibility favour the “appeasement by trade” so dear to Montesquieu and encourage these States to come to an agreement to take advantage of it?

The windfall is important: world gas consumption has been growing for 30 years and benefits from a more affordable production cost than petroleum while emitting less CO2. The East Mediterranean gas field is currently estimated at 3,500 billion m³, equivalent to Norwegian reserves, and could benefit Israel, the Palestinian Authority, Egypt, Lebanon, Cyprus and Turkey.

Besides the energy autonomy that this resource would bring to the neighbouring countries, the export customer is obvious: the European Union is a major consumer and wants to diversify its supply, which is currently 40% dependent on Russia. Finally, the concentration of fields allows synergies and leverage effects in terms of exploitation and export.

In a way, the pacifying effect has already been felt: the major companies in the extractive industries need and demand security that is both physical and economic, ensuring them a return on major investments. Numerous agreements have thus come into being: Egypt and Israel for the export of Israeli gas to its southern neighbour, Cyprus, Greece, Italy and Israel for the construction of the EastMed pipeline, and above all the creation of an East Mediterranean Gas Forum (EMGF) made up of Egypt, Cyprus, Israel, the Palestinian Authority, Jordan and Greece. Most of the Exclusive Economic Zones (EEZs) have been the subject of agreements, with the exception of the one between Lebanon and Israel and of course those concerning Turkey (Syria being a special case given the civil war).

On this last point, the opposite effect is observed. While Turkey objectively has an interest in being included in the regional agreements (it is already a gas hub between Russia, the Caucasus and Europe via TANAP and Turkish stream, and its very deteriorated economic situation would justify an agreement for the sharing of gas resources), Erdogan has integrated this issue into his regional geopolitics, made up of power relations, exacerbated nationalism, pawn taking and the uninhibited use of force. It is difficult at this stage to discern whether this policy is aimed at outright predation or at putting oneself in a position of strength to better negotiate economic sharing.

 

The law of the sea is only useful when one agrees to respect it.

After trade, the second most important tool for the regulation of force is the law. But, like any international law, the law of the sea requires states to adhere to it in order to recognise and apply it. In this area, the goodwill of states is essential and if the 1982 Montego Bay Convention has not been signed by Turkey, Israel and Syria, this would not prevent them from applying it.

Cyprus declared (unilaterally, like France in 1976) its EEZ in 2004, completed in 2014. Agreements have been concluded with Egypt in 2003, with Lebanon in 2007 (although they have not yet been ratified by Lebanon) and then with Israel in 2010. On May 7, 2019, Cyprus has submitted a map to the UN showing the delimitation of its EEZ for the northern and north-western part of the island, without having negotiated with Turkey but taking into account the existence of a continental shelf claimed by the latter in the west of the island.

In addition, it has granted authorisations for prospection within this EEZ, but avoiding two disputed areas: off the TRNC and on the continental shelf.

Turkey does not recognise the Republic of Cyprus and therefore considers this EEZ to be illegitimate. It has not signed the Law of the Sea Convention but claims for its part an EEZ which commits the continental shelf to the Cypriot prospection zones.

On a more political level and detached from the Law of the Sea, Turkey considers that the authorisations for prospection granted by the Republic of Cyprus have been granted without taking into account the rights of the Turkish Cypriots in the TRNC and are therefore illegal and that it is its responsibility to ensure the defence of their interests. It therefore supports the TRNC’s demand for an extensive EEZ extending as far as the south of the island.

As a first step, Turkey wished to exert pressure on Cyprus by freezing all gas activities, in line with the jurisprudence that such activities can only take place after agreement between the parties.

After 2018, in reaction to the first Cypriot prospections, and in conjunction with a stronger assurance in the Syrian conflict (Battle of Afrin), Erdogan ordered its Navy to disturb or even obstruct the work carried out by the French company Total and the Italian company ENI in Southern Cyprus. Then, gradually, the Turkish prospection and drilling boats have, under good military guard and accompanied by martial speeches, begun their activities, first on the continental shelf in May 2019, then in the EEZ of the TRNC in June and finally in the middle of the Cypriot EEZ in October.

More recently, on November 27, 2019, Turkey and Libya signed a maritime delimitation agreement, in exchange for a security and military cooperation agreement signed on the same day. This agreement provides for the two countries to share their Exclusive Economic Zones (EEZs) and the reserves they contain, particularly in terms of hydrocarbons. The EEZs in question largely overlap with that of Greece, especially off the coast of Crete. On December 13, 2019, the European Union declared that the agreement violates the rights of third countries.

France’s protests, US warnings and EU sanctions have had no impact on a policy that favours geopolitical objectives that stray from the multilateral framework.

Turkey has the advantage in the balance of power: it is stronger than Cyprus, closer than France and more determined than the other actors. However, it is necessary not to give in to intimidation and fait accompli while identifying a path of de-escalation. This could be achieved through a combination of diplomatic (necessarily including Russia), military (to preserve our freedom of action) and economic (to ensure sufficient Turkish fallout) action.

 

Conclusion: an illustration of the new world

We are witnessing a paradigm shift in the Eastern Mediterranean.

The United States is no longer the sole master of the game and Russia is establishing itself as a judge of peace in the Middle East. For the time being, Russia is discreet on this subject, preserving its relationship with all the players (Gazprom and Rosneft are partners on all sides). However, the status quo is rather favourable to her.

Turkey is emancipating itself and no longer even pretends to play the game of multilateralism and the law of the sea, which it perceives as tools of an outdated Western domination.

The UN and the EU are showing their powerlessness to regulate these conflicts.

The United States seems to be satisfied with this new deregulated and multipolar world. It allows them to weigh in without restriction when they wish, without having to “carry” a system that is too heavy and that they feel is outdated. Secretary of State Pompeo is saying the same thing when he underlines the uselessness of international law in settling the Israeli-Palestinian conflict: “there will never be a legal solution to the conflict and the arguments about who is right or wrong under international law will not bring peace”.

Only Europe wishes to maintain the strength of multilateralism and international law. But today it is powerless, petrified by the world that is coming and without a conceptual tool to articulate the establishment of a power politics that is not to be intimidated and the promotion of a renewed multilateralism and international law that would be accepted by a world that is sustainably de-Westernised.

 

Colloquium “Maritime tensions in the Mediterranean” University of Toulon, November 29, 2019. Revised in March 2020.

Chypre, un complexe de différends maritimes – par le VAE (2S) Pascal Ausseur

Par l’amiral (2s) Pascal Ausseur

Directeur général de l’Institut FMES.

 

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S’intéresser aux évènements maritimes, c’est s’intéresser aux évènements terrestres : ce qui se passe en mer est en effet directement lié à la situation à terre et les différends voire les tensions maritimes s’intègrent dans une situation géopolitique et géoéconomique donnée. Quand on s’intéresse à Chypre, on est, en la matière, dans un cas d’école.

Nous avons l’habitude de décrire la Méditerranée comme le laboratoire de la mondialisation, une forme de concentré qui nous permet d’appréhender les enjeux qui déterminent le monde et qui pourrait nous aider à identifier des pistes qu’il est possible de généraliser pour y répondre. Mais quand on s’intéresse à la Méditerranée orientale, on est face à une forme de « concentré de concentré ».

Ainsi, parler des tensions en Méditerranée orientale, autour de Chypre, c’est d’une certaine façon décrire le nouveau monde, tant les enjeux, les évolutions et les scénarios qui sont à l’œuvre illustrent les tendances lourdes de notre temps.

 

La Méditerranée orientale est un « petit » chaudron géopolitique

 

Elle a toujours été sensible : cette région a, dans l’Histoire, toujours été complexe et souvent tendue. Triple zone d’interface entre l’Occident, l’Orient et l’Afrique, elle a apporté aux pays qui la composent enrichissements culturel et matériel, mais également tensions et rivalités qui, comme sur le reste de la Méditerranée, ne s’atténuent au cours de l’Histoire que lorsqu’une puissance tutélaire assure son emprise (Phéniciens, Grecs, Romains, Ottomans, Britanniques, Américains).

Elle est également une route de transit – vulnérable – privilégiée du trafic maritime mondial (25% des approvisionnements) et en particulier européen et français (70%). Le canal de Suez est une telle évidence que l’on n’en parle que lorsqu’il pourrait être coupé.

Les 20 dernières années ont connu un bouleversement complet de la situation géopolitique mondiale et donc de la Méditerranée orientale.

Au début des années 2000, au tournant du siècle, nous étions dans une phase plutôt pacifiée sous la tutelle des Etats-Unis, vainqueurs de la guerre froide et promoteurs du système que l’on a appelé « la démocratie libérale de marché » et qui semblait devoir s’étendre. En Méditerranée orientale, seuls deux nœuds de tensions subsistaient.

Le premier était (et reste malheureusement) le conflit israélo palestinien qui perdure depuis 1948. En effet, dans la perception et la représentation arabes, Israël est identifié à une forme de colonie européenne, avant-poste occidental en Orient et intrus en perpétuel état de siège à l’image des royaumes croisés des XIIème et XIIIème siècles[1]. Ce conflit, qui s’est étendu au Liban depuis 1975, s’enkyste dans des tensions sans fin que tentent de contrôler autant que possible les puissances régionales (en premier lieu l’Egypte) et globales (en particulier les Etats-Unis). Cela n’empêche pas de régulières éruptions de violence ou de guerre.

En 2000 le processus d’Oslo établissant une reconnaissance mutuelle entre l’Etat d’Israël et l’Autorité Palestinienne, déjà fragilisé par l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 et les attentats du Hamas et du Jihad Islamique, n’était pas encore totalement neutralisé par la deuxième intifada lancée en septembre de la même année.

Le deuxième point de tension était lié aux rivalités gréco-turques, héritières lointaines de l’émancipation de la Grèce de la tutelle de l’Empire ottoman en 1821 et des réorganisations qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale.

Au début des années 2000, ces tensions se focalisaient sur les délimitations des espaces maritime et aérien en mer Egée et sur le statut de Chypre. L’île était indépendante depuis 1960 et fondée sur une organisation communautaire répartissant les rôles entre chypriotes grecs et turcs, selon l’usage de l’ancienne puissance tutélaire britannique. En 1974, alors que les colonels au pouvoir en Grèce envisagent un rattachement de l’île, la Turquie intervient militairement au prétexte de la protection des intérêts des chypriotes turcs. L’opération Attila aboutit à l’occupation par l’armée turque de 38% de l’île, à la séparation des deux communautés et à une stabilisation garantie par une force de l’ONU. La Turquie ne reconnaît alors plus le gouvernement de Chypre et est en revanche le seul Etat à reconnaître depuis 1983 le gouvernement de Chypre du Nord (RTCN).

Au début du XXIème siècle, la situation était plutôt apaisée : la réunification semblait possible puisque tous les problèmes étaient considérés comme résolus par la convergence généralisée vers le modèle occidental qui se concrétisait par une adhésion annoncée de ces pays à l’UE. Le rejet en 2004 par les chypriotes grecs du plan Annan de réunification qui précédait l’adhésion de Chypre à l’UE a fait voler en éclat ce projet, rendant encore plus complexe le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE et donc les relations avec ce pays.

Depuis lors, cette séparation s’est transformée en un véritable conflit gelé et a généré une partition de fait : Chypre du Nord est aujourd’hui de facto annexée par la Turquie et la réunification semble impossible.

Nous vivons aujourd’hui dans un environnement stratégique différent qui a bouleversé l’environnement géopolitique de la Méditerranée orientale. Deux ruptures ont changé la donne, l’une globale, l’autre régionale.

La première rupture est liée à la fin – plus rapide que prévue – de l’unipolarité du monde à l’issue de la guerre froide. La gestion catastrophique par les Etats-Unis de leur victoire en est la cause. A l’approche plutôt subtile de Georges Bush senior, visant à mettre en place un « new world order » bâti sur le droit, le multilatéralisme et l’auto-restriction de ce qui était devenu l’unique super puissance, ses successeurs et surtout son fils ont substitué une politique marquée par l’incohérence et la brutalité. Emportés par l’hubris d’une société qui se croyait à l’aube d’un siècle américain, les Etats-Unis n’ont pas su gérer leur hyperpuissance et ont précipité la région dans le chaos et le monde dans le rejet d’un Occident perçu comme partial et dysfonctionnant.

Une vingtaine d’années plus tard, plus personne ne croit à « la fin de l’histoire » décrite par Francis Fukuyama, à la convergence mondiale vers un modèle occidental, à l’impartialité des institutions fondées après la Deuxième Guerre mondiale et même aux principes de compromis et de rejet de la guerre qui les sous-tendent. Cette gouvernance mondiale remise en cause – c’est un paradoxe – est pourtant rendue encore plus nécessaire par l’interpénétration des enjeux globaux (économie, environnement, démographie, santé, sécurité, …).

 

Les successeurs de G. Bush junior, prenant acte chacun avec son style du coup porté à la crédibilité américaine en tant qu’hégémon stabilisateur, ont entamé un désengagement au moins partiel de son leadership mondial, laissant la place à la Russie et bientôt à la Chine, ainsi qu’aux puissances moyennes qui exploitent les marges de manœuvre laissées par ce nouveau « vide de puissance ». Au Moyen-Orient ces pays sont l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Egypte et la Turquie.

La deuxième rupture pour cette zone est la conséquence de ce dernier point. Elle est liée à la progressive émancipation stratégique de la Turquie vis-à-vis de l’Occident organisée par Recep Tayyip Erdogan. Cette posture s’appuie sur une doctrine à la fois néo-ottomane et islamiste et vise à placer la Turquie en situation de pivot régional dans le nouveau monde post-bipolaire (c’est-à-dire post-guerre froide). Les révolutions arabes de 2011 lui ont donné une accélération : la Turquie, avec l’apport financier du Qatar, a soutenu les frères musulmans en Tunisie, au Maroc et en Egypte, a armé les milices de Misrata en Libye et les forces d’opposition en Syrie (Daesh compris) et s’est impliquée dans les communautés musulmanes européennes. Les résultats n’ont cependant pas été à la hauteur des espérances, en particulier en Egypte où la contre-révolution et la prise du pouvoir du maréchal Al-Sissi, soutenues par l’Arabie Saoudite et les Emirats ont affirmé un contre-pouvoir régional solide.

Cette région baigne donc dans un nouveau monde, marqué par des reconfigurations géopolitiques majeures, liées pour l’essentiel à la perte de prééminence américaine et à une politique disruptive turque.

Dans ce cadre très déstructuré, chaque Etat cherche à réaliser ses objectifs propres, sans être freiné par les alliances, bloqué par les règles de droit ou inhibé dans l’emploi de la force. Les rapports de forces se sont consolidés aujourd’hui autour de deux grands axes : d’un côté, la Turquie et le Qatar (frères musulmans) associés à la Russie et à l’Iran (anti-occidentaux), de l’autre l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte (anti-fréristes) associés aux Etats-Unis et à Israël (anti-Iran).

 

La manne des hydrocarbures peut-elle apaiser la situation ?

 

Les nouvelles avancées technologiques permettant les forages profonds en haute mer donnent à cette région l’opportunité de bénéficier de ressources énergétiques et financières exceptionnelles qui, si elles ne paraissent pas en mesure de bouleverser les équilibres mondiaux (1% du potentiel mondial), sont suffisantes pour modifier les équilibres régionaux. Cette possibilité va-t-elle favoriser le « doux commerce » cher à Montesquieu et inciter ces Etats à s’entendre pour en profiter ?

La manne est d’importance : la consommation mondiale de gaz est en croissance depuis 30 ans et bénéficie d’un coût de production plus abordable que le pétrole tout en émettant moins de CO2. Le gisement Est-méditerranéen est évalué aujourd’hui à 3500 milliards de m3, équivalent aux réserves norvégiennes, et pourrait profiter à Israël, l’Autorité palestinienne, l’Égypte, le Liban, Chypre et la Turquie.

Outre l’autonomie énergétique que cette ressource apporterait aux pays riverains, le client à l’exportation est tout trouvé : l’Union européenne est un important consommateur et souhaite diversifier son approvisionnement aujourd’hui dépendant pour 40% de la Russie. Enfin, la concentration des champs autorise des synergies et des effets levier en termes d’exploitation et d’exportation.

D’une certaine façon l’effet pacificateur s’est déjà fait sentir : les grandes compagnies des industries extractives ont besoin et exigent de la sécurité à la fois physique mais aussi économique leur assurant un retour sur des investissements importants. De nombreux accords ont ainsi vu le jour : Egypte et Israël pour l’exportation du gaz israélien vers son voisin du sud, Chypre, Grèce, Italie et Israël pour la construction du pipeline EastMed, et surtout la création d’un Forum Est-méditerranéen du gaz (EMGF) constitué par l’Egypte, Chypre, Israël, l’Autorité palestinienne, la Jordanie et la Grèce. La plupart des zones économiques exclusives (ZEE) ont fait l’objet d’accords, sauf celle entre le Liban et Israël et bien sûr celles concernant la Turquie (la Syrie étant un cas particulier compte tenu de la guerre civile).

Car sur ce dernier point c’est l’effet inverse qui est observé. Alors que la Turquie a objectivement un intérêt à être incluse dans les accords régionaux (elle est déjà un hub gazier entre la Russie, le Caucase et l’Europe via TANAP et Turkish stream, et sa situation économique très dégradée justifierait un accord pour le partage des ressources gazières), Erdogan a intégré ce dossier dans sa géopolitique régionale, faite de rapports de force, de nationalisme exacerbé, de prises de gage et d’emploi désinhibé de la force. Il est difficile à ce stade de discerner si cette politique vise à la prédation pure et simple ou à se placer en position de force pour mieux négocier le partage économique.

 

Le droit de la mer ne sert que lorsqu’on accepte de le respecter

 

Après le commerce, le deuxième outil de régulation de la force est le droit. Mais, comme tout droit international, le droit de la mer, sous-tend une adhésion des Etats pour le reconnaître et l’appliquer. Dans ce domaine, la bonne volonté des Etats est essentielle et si la convention de Montego Bay de 1982 n’a pas été signée par la Turquie, Israël et la Syrie, cela ne les empêcherait pas de l’appliquer.

Chypre a déclaré (de façon unilatérale, comme la France en 1976) sa ZEE en 2004 complétée en 2014. Des accords ont été conclus avec l’Egypte en 2003, avec le Liban en 2007 (ils ne sont cependant pas encore ratifiés par le Liban) puis avec Israël en 2010. Chypre a déposé à l’ONU le 7 mai 2019 une carte sur laquelle est portée la délimitation de sa ZEE pour la partie Nord et Nord-Ouest de l’île, sans avoir négocié avec la Turquie mais en tenant compte de l’existence d’un plateau continental revendiqué par cette dernière à l’Ouest de l’île.

Elle a de plus attribué des autorisations de prospection au sein de cette ZEE, mais en évitant deux zones litigieuses : au large de la RTCN et sur le plateau continental.

La Turquie ne reconnaît pas la république de Chypre et considère donc cette ZEE comme illégitime. Elle n’a pas signé la convention du droit de la mer mais revendique pour sa part une ZEE qui engage le plateau continental jusqu’aux zones de prospection chypriotes.

Dans un registre plus politique et détaché du droit de la mer, la Turquie considère que les autorisations de prospection accordées par la République de Chypre l’ont été sans tenir compte des droits des Chypriotes turcs de la RTCN et que par voie de conséquence elles sont illégales et qu’il lui revient d’assurer la défense de leurs intérêts. Elle soutient donc la demande de la RTCN de disposer d’une ZEE extensive engageant jusqu’au sud de l’île.

Dans un premier temps la Turquie a souhaité exercer des pressions sur Chypre en gelant toutes les activités gazières, conformément à la jurisprudence qui veut que celles-ci ne peuvent s’effectuer qu’après accord entre les parties.

Après 2018, en réaction aux premières prospections chypriotes, et en conjonction avec une assurance plus forte dans le conflit syrien (bataille d’Afrin), Erdogan a ordonné à sa Marine de perturber voire de s’opposer aux travaux menés par les entreprises française Total et italienne ENI au Sud de Chypre. Puis, progressivement les bateaux de prospection et de forage turcs ont, sous bonne garde militaire et accompagnés de discours martiaux, entamé leurs activités, d’abord sur le plateau continental en mai 2019, puis dans la ZEE de la RTCN en juin et enfin au milieu de la ZEE chypriote en octobre.

 

Plus récemment, le 27 novembre 2019, la Turquie et la Libye ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour. Cet accord prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, en particulier au large de la Crète. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers.

Les protestations de la France, les avertissements des Etats-Unis et les sanctions de l’UE n’ont pas eu d’impact sur une politique qui privilégie des objectifs géopolitiques qui s’éloignent du cadre multilatéral.

La Turquie a l’avantage dans le rapport de force : elle est plus forte que Chypre, plus proche que la France et plus déterminée que les autres acteurs. Il est cependant nécessaire de ne pas céder à l’intimidation et au fait accompli tout en identifiant une voie de désescalade. Celle-ci pourrait être obtenue par la conjonction d’actions diplomatiques (comprenant nécessairement la Russie), militaires (pour préserver notre liberté d’action) et économiques (pour assurer une retombée turque suffisante).

 

Conclusion : une illustration du nouveau monde

 

Nous assistons en Méditerranée orientale à un changement de paradigme.

Les Etats-Unis ne sont plus les seuls maîtres du jeu et la Russie s’instaure en juge de paix au Proche et au Moyen-Orient. Elle est pour l’instant discrète sur ce sujet, ménageant ses liens avec tous les acteurs (Gazprom et Rosneft sont partenaires de tous les camps). Le statu quo lui est cependant plutôt favorable.

La Turquie s’émancipe et ne fait même plus semblant de jouer le jeu du multilatéralisme et du droit de la mer qu’elle perçoit comme des outils d’une domination occidentale dépassée.

L’ONU et l’UE montrent leur impuissance à réguler ces conflits.

Les Etats-Unis semblent se satisfaire de ce nouveau monde dérégulé et multipolaire. Il leur permet de peser sans restriction lorsqu’ils le souhaitent, sans avoir à « porter » un système trop lourd et qu’ils pressentent dépassé. Le secrétaire d’Etat Pompéo ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne l’inutilité du droit international pour régler le conflit israélo-palestinien : « il n’y aura jamais de solution juridique au conflit et les arguments sur le fait de savoir qui a tort ou raison au regard du droit international n’apporteront pas la paix ».

 

Seule l’Europe souhaite faire perdurer la force du multilatéralisme et du droit international. Mais elle est aujourd’hui impuissante, pétrifiée par le monde qui vient et sans outil conceptuel pour articuler la mise en place d’une politique de puissance apte à ne pas se laisser intimider et la promotion d’un multilatéralisme et d’un droit international rénovés qui seraient acceptés par un monde durablement désoccidentalisé.

 

Colloque « Les tensions maritimes en Méditerranée » Université de Toulon, le 29 novembre 2019. Revu en mars 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] DABILA Antony, Israël face à la recomposition stratégique du Moyen-Orient, Géostratégique, septembre 2019, 120.

Erdogan – Stratège ou voyou – par Jean-Philippe Pierre

Jean-Philippe PIERRE, Directeur du Centre Méditerranéen Innovation et Economie de Défense à l’institut FMES

Docteur en géographie-géopolitique

La Turquie de Recep Tayyip Erdogan (RTE), jusqu’à présent 19ème économie mondiale, connait depuis quelques années de réelles difficultés économiques. Forte d’une population de 83 millions d’habitants dont près du quart a moins de 15 ans, il s’agit d’une société en pleine transformation. La tertiarisation de l’activité[1] (55% du PIB pour 55,4% de la population active en 2019) a pris le dessus sur les secteurs agricole (5,8% de la richesse nationale) et industriel (29,1%). Le chômage touche 13,4% de la population active (octobre 2019) et l’inflation atteint un niveau record de 12,15% en janvier 2020. L’AKP, parti de la justice et du développement, parti d’Erdogan au pouvoir depuis 2002 s’est vu sanctionné lors des élections municipales du 31 mars 2019 par la perte des villes d’Ankara et d’Istanbul, qu’il contrôlait depuis 15 ans.

Cette déconvenue électorale au-delà du problème migratoire qui a pesé sur ce scrutin, a été prise comme un avertissement par le chef de la majorité qui a redoublé d’efforts pour sortir de cette ornière économique. Sa stratégie s’appuie à la fois sur l’entretien d’un sentiment victimaire et le retour à un esprit conquérant.

Elle consiste dans un premier temps à chercher des solutions pour sortir du piège intérieur que constituent ces difficultés économiques, puis à créer des alliances d’intérêts et de valeurs divers et enfin à imposer des situations toujours plus osées à ses partenaires.

 

Sortir du piège intérieur – la fuite en avant.

Les mesures de correction internes de la balance commerciale déficitaire depuis 2003[2], ont contribué à appauvrir les turcs. En effet, l’endettement du secteur privé est passé de 29,9 % du PIB en 2007 à 69 % en 2019 et la monnaie a perdu un tiers de sa valeur ces deux dernières années. Sans une diminution de sa dépendance énergétique, une nette amélioration de son attrait pour les investisseurs étrangers et un assouplissement de ses relations avec ses partenaires américains et européens, la Turquie est condamnée à une course perpétuelle aux subsides. Le jeu ambigu de Recep Tayyip Erdogan ne semble pas aller dans le sens d’une remise en question et d’un assainissement des relations extérieures.

Erdogan ou le chaud et le froid.

Dans un portrait rédigé pour le blog de l’institut Montaigne[3], François Livet après l’élection présidentielle turque de juillet 2018 résumait ainsi ce nouveau mandat du « nouveau sultan » : … « Il peut, en cet été 2018, poursuivre son rêve d’une Turquie complètement remodelée qu’il domine presque sans contrepoids, non sans rappeler au fond Kemal Atatürk, dont d’ailleurs il commence à revendiquer l’héritage. Les prisons du pays sont remplies d’opposants, les médias sont muselés, le patronat a dû se soumettre, l’armée, la justice, les administrations ont été épurées. La guerre contre les Kurdes du PKK est relancée ». Cet extrait résume à lui seul la personnalité duale du personnage. En effet, le charismatique président turc affiche deux visages. Celui d’un « libéral » qui s’est battu pour l’intégration de la Turquie à l’Union européenne et celui du conservateur qui, soutenu par les Frères musulmans, conforte les classes populaires dans leur modèle patriarcale et nationaliste. Et, en ce début de seconde mandature, force est de constater que la relation avec l’Union européenne a été instrumentalisée par l’AKP pour contrer les nostalgiques du kémalisme, et insidieusement réinstaurer un Etat religieux, et sert d’exemple vertueux au profit de l’idéologie frériste.

Résumer RTE à sa seule accointance au courant des frères musulmans serait néanmoins une erreur. Erdogan est avant tout un pragmatique et un opportuniste. Les alliances et mésalliances auxquelles il habitue les observateurs en attestent. Le traitement de l’affaire Jamal Khashoggi, assassiné par des « agents » saoudiens sur le territoire turc en est une excellente illustration. Dans un premier temps, il dénonce lui-même le crime puis, en Turquie plus rapidement qu’ailleurs, les suites de l’affaire sont passées sous silence. A posteriori, nous pouvons en déduire deux conséquences. En premier lieu, c’est une affirmation de la non vassalité de la Turquie vis-à-vis de l’Arabie-Saoudite et dans un second temps, il s’agit d’un moyen de pression qui pourra être utilisé lors de négociations ultérieures.

Fin négociateur, le président Erdogan semble assez peu se soucier des moyens, seuls les résultats comptent et cette attitude qui peut sembler déstabilisante pour un Occidental est plutôt acceptée dans la culture moyen orientale. D’un autre côté, la situation intérieure du pays l’oblige à adopter une attitude moins déterminée.

Une économie exsangue et des perspectives limitées.

Contre coup de la crise de 2008, effets de la corruption, inadaptation de l’industrie et forte dépendance énergétique ne sont que quelques-unes des causes des inquiétudes qui pèsent sur l’avenir de la Turquie.

Sa population partagée équitablement entre les habitants des grandes villes et celles des villes moyennes et des ruraux subit cette situation économique morose de manière très différente. Les urbains des grandes villes principalement dans les régions d’Istanbul, Ankara, Izmir, à la frontière sud à Adana et Baziantep et au Nord dans la région de Samsun, sont très sensibles à la chute de la livre turque et au chômage. Avec un taux d’alphabétisation de 99, 48 % (2015), cette partie de la population est attachée à un mode de vie ouvert à la mondialisation, elle est très liée avec la diaspora installée en Europe. Les tensions économiques de cette dernière décennie et le retour du fait religieux dans l’espace public turc (comme le port du voile…) les inquiètent. Les résultats des dernières élections municipales, au printemps 2019, illustrent cette inquiétude, l’AKP a perdu Istanbul où Binali Yildirim, un proche d’Erdogan a été battu par une coalition de l’opposition. Il s’agit bien là d’un vote sanction contre un parti, l’AKP, qui exerce pourtant un contrôle total sur l’appareil d’Etat. La population rurale est à l’inverse toute acquise au camp conservateur. Moins sensible aux difficultés économiques du fait de la solidarité familiale et villageoise, elle est bien plus concernée par les problèmes liés aux afflux de populations réfugiées des pays voisins notamment les 3,6 millions de réfugiés syriens et à la préservation de leur mode de vie patriarcal. Le discours nationaliste et conservateur du président y trouve un écho très favorable. Les scores enregistrés par l’AKP dans l’Est et le centre du pays attestent de ce soutien populaire même si une érosion, inquiétante pour le pouvoir et liée au phénomène migratoire, est perceptible.

La Turquie est à la frontière de zones très riches en énergies fossiles (Moyen-Orient et Asie-centrale) et de l’Union Européenne. Elle constitue un point de passage majeur pour le transport d’hydrocarbures. Plus de 2 millions de barils par jour (Mb/j) de matières énergétiques transitent par ses détroits. Ne produisant que 7% de ses besoins elle dépend des productions Irakiennes, Iraniennes pour le pétrole et 60 % de sa consommation de gaz lui est fournie par la Russie. Ses infrastructures gazoducs, oléoducs et plates formes de transformation (GNL) ont atteint leurs capacités maximales, de lourds investissements sont actuellement consentis pour faire passer les capacités de stockage de 5 à 20 % des importations annuelles de gaz. Cette forte dépendance énergétique rend la Turquie vulnérable aux ruptures d’approvisionnement et aux tensions géopolitiques. Ceci explique entre autres le jeu ambigu du président turc vis-à-vis de ses voisins ou de la Russie. Sur le plan industriel, la situation n’est pas meilleure, nous l’avons vu précédemment, la balance commerciale est en déséquilibre quasi chronique. Les autorités misent fortement sur le secteur de l’économie maritime et de défense par la mise en œuvre d’une stratégie très offensive visant à utiliser les capacités de sous-traitance des entreprises turques à développer des partenariats stratégiques (Asie centrale, alliés et pays du Moyen-Orient), à développer des accords de coopération industrielle et à occuper le terrain laissé par les anciens pays colonisateurs en Afrique. Malgré ces efforts et un doublement des chiffres de l’export sur la période 2010 – 2014 (de 0,8 Md$ à 1,6 Md$), les perspectives ne sont pas depuis à la croissance.

Enfin, la corruption est une affaire de pouvoir en Turquie. Comme c’est souvent le cas dans les démocraties autoritaires, le « clan » au pouvoir profite de sa position dominante pour s’affranchir des règles. Les accusations et les scandales de fraudes, de blanchiment d’argent, de corruption et de clientélisme sont récurrentes depuis l’accession au pouvoir d’Erdogan. En 2013 par exemple, à quelques mois des élections locales, le gouvernement du Premier ministre turc Erdogan est touché par un scandale de corruption sans précédent. Dix ministres y ont été démissionnés et 70 officiers de police ont été limogés pour des affaires d’attributions de permis de construire illégaux et de malversations financières. L’Indice de perception de la corruption [4](IPC) en 2018 montre que la lutte contre la corruption est au point mort dans la plupart des pays et en particulier en Turquie qui enregistre un net recul de 8 places (78ème sur 180 pays) en affichant un score de 41/100 sachant que dans l’IPC, les démocraties bien établies obtiennent en moyenne un score de 75 points et les démocraties imparfaites un score moyen de 49.

Ces difficultés financières, le manque de crédibilité du fait des affaires de corruption et la baisse du soutien populaire dans les grandes villes semblent des phénomènes durables qui rendent l’exercice du pouvoir complexe et fragile.

Désigner des boucs émissaires.

Pour sortir de l’impasse politique, le maître d’Ankara joue la carte des boucs émissaires. Chacune de ses interventions est une nouvelle désignation tantôt les Kurdes, les terroristes, les réfugiés, tantôt les Européens, les Israéliens ou les Saoudiens. Evitant les postures victimaires, il préfère se poser en juge, il assène ses théories et impose ses décisions, il a le pouvoir, en use et en abuse surtout vis-à-vis de ceux qui donnent des signes de faiblesse.

Particulièrement cinglant vis-à-vis des Européens, le nouveau Sultan comme les médias occidentaux le surnomment, stigmatise leur manque de soutien et leur manque d’engagement. Les réticences à l’entrée de la Turquie dans l’UE sont pour lui une véritable aubaine. Il peut ainsi justifier que malgré d’« immenses efforts » en matière de démocratie et d’organisation, l’UE a rejeté les Turcs, alimentant un nationalisme déjà bien ancré. Conscient que l’UE a du mal à parler d’une seule voix sur les sujets sensibles, il en profite pour jouer la carte de la migration. Sur ce sujet, il est gagnant sur deux tableaux. Sur le plan des relations internationales, il pratique le chantage avec les Européens et soutire des aides financières importantes. Sur le plan intérieur, il se dédouane du problème de l’accueil des réfugiés syriens en rejetant la faute sur l’UE qui ne veut pas les accueillir.

La guerre est également un bon moyen de masquer les problèmes du pays. Surtout si elle est conduite contre un ennemi qui fait l’unanimité contre lui. Les Kurdes, et en particulier le PKK, sont considérés comme une menace majeure pour la Turquie même si leurs communautés associant celles de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran semblent incapables de se fédérer. Les inimitiés historiques qu’ils suscitent justifient l’actuelle intervention militaire d’Ankara dans la poche d’Idlib.

Enfin, la présence des réfugiés, même si elle présente un défi important pour Erdogan, est également l’occasion d’une instrumentalisation. En effet, il obtient d’une part des aides substantielles de l’UE pour les accueillir, et d’autre part, ils sont tenus pour partie responsables des difficultés économiques du pays. Même si les estimations hautes du nombre de réfugiés syriens est de 3, 6 millions, le président turc n’hésite pas à gonfler les chiffres, il annonce régulièrement plus de 5 millions, pour en tirer encore plus d’avantages.

Le double jeu de RTE est donc une véritable stratégie qu’il déploie pour faire face à ses propres difficultés ou à celles du pays. Cette duplicité est particulièrement complexe et trouble les relations entre les Etats de la région.

 

L’allié de tous les camps.

Faute d’offrir des perspectives économiques à son pays, l’ambitieux président turc en plus de désigner des responsables à ses difficultés, cherche des alliances qui lui permettent de montrer qu’il porte haut les intérêts de la Turquie. Si cette stratégie fonctionne assez bien vis-à-vis d’entités ou de leaders moins déterminés, elle a peu d’effets vis-à-vis de personnalités plus affirmées, mais l’habileté politique et la capacité à se dédire de Recep Tayyip Erdogan lui permettent néanmoins de s’imposer si ce n’est en maître du jeu, au moins en tant que partenaire incontournable.

Le pari de la Russie.

La complexité de la guerre en Syrie et l’incapacité des Occidentaux à dépasser leurs analyses manichéennes a permis à des acteurs plus pragmatiques de prendre l’initiative et de remettre en cause les équilibres internationaux. Ainsi, RTE a su se placer en allié de circonstance de la Russie.

La guerre en Syrie a offert au moins trois succès à la Russie. Elle a pu revenir au sein du groupe des quelques nations qui disposent de capacités et de savoir-faire militaires de premier plan, elle s’est établie durablement sur les rives de la Méditerranée et elle a conforté sa position dominante dans la distribution des énergies fossiles vers l’UE. Ces opportunités, elle les a saisies sans que la puissance américaine ne puisse s’y opposer. Dans cette entreprise, Erdogan a monté sa capacité à adapter sa politique à la situation.

Dans un premier temps, alors qu’elle combattait le régime syrien au côté des occidentaux, l’aide apportée par Ankara à certaines milices jihadistes a contribué à affaiblir leur détermination puisqu’ils cherchaient à tout prix à éviter de se retrouver prisonniers d’un bourbier à l’issue incertaine. Dès 2014, alors que les occidentaux ont revu leur soutien aux opposants de Bachar al Assad, des enquêtes menées par des journalistes d’Hürriyet Dailly News et de Radikal (quotidiens Turcs appartenant au groupe Dogan) ont apporté des preuves de l’implication des services de renseignement turcs (MIT) et de responsables de l’association islamiste Humanitarian Relief Foundation (IHH), proche du gouvernement et des frères musulmans, dans l’acheminement d’armes aux rebelles syriens et dans les soins apportés aux jihadistes blessés.

Puis, en septembre 2017, l’achat pour 2,2 milliards d’euros de missiles russes antiaériens S-400 incompatibles avec le système de défense de l’OTAN, a semé la confusion au sein du camp occidental. Cette acquisition de S-400 équipés de radars pouvant peut-être déchiffrer les secrets technologiques du F-35, le fleuron de 5ème génération de la chasse américaine, a non seulement semé l’inquiétude mais également souligné un manque de confiance dans les capacités de l’organisation à assurer la couverture sol-air de l’un de ses membres.

Enfin, sur le plan politique, l’accord de Sotchi du 22 octobre 2019, conclu entre Russes et Turcs met définitivement hors de course les Européens et Américains. Cet extrait d’article de l’envoyé spécial de RFI, Daniel Vallot montre les deux chefs d’Etat comme des faiseurs de paix : Recep Tayyip Erdogan a salué un accord « historique ». Vladimir Poutine a quant à lui évoqué des solutions « décisives ». À l’issue d’un entretien de plus de cinq heures, les deux dirigeants sont finalement parvenus à un accord par lequel la Turquie s’engage à ne pas reprendre son offensive militaire dans le nord de la Syrie, en échange de quoi la Russie promet un retrait des forces kurdes tout au long de la frontière. Ce sont les Américains qui par leur retrait soudain ont permis cette offensive et ce sont les Russes qui obtiennent un cessez le feu. Erdogan, par son renoncement à poursuivre son opération contre les Kurdes, revient dans le jeu diplomatique dont il avait perdu le contrôle. Il prouve aux Turcs sa détermination à lutter contre les Kurdes et à trouver une solution pour réinstaller les réfugiés syriens en Syrie et par la même occasion, il passe pour un dirigeant raisonnable et un habile négociateur. Plus récemment, le cessez-le-feu entre la Russie et la Turquie pour stopper l’escalade de violence à Idlib conclu le jeudi 5 mars 2020 relève de la même logique.

 

La proximité entre les deux dirigeants s’appuie sur leur pragmatisme et peut également se comprendre par leur longévité partagée : Vladimir Poutine est aux affaires depuis 21 ans et Recep Tayyip Erdogan depuis 17 ans. A titre indicatif, ils ont vu passer 4 présidents américains sur cette période.

Le mauvais garçon de l’OTAN.

L’habileté politique du président turc lui permet tout en étant membre de l’OTAN, de s’y comporter comme bon lui semble. Conscient de son poids au sein de l’organisation, la Turquie, au-delà de la seconde plus grande armée après les Etats-Unis avec un budget de 18,2 milliards de dollars y tient un rôle stratégique du fait de l’implantation d’un poste de commandement des forces terrestres de l’OTAN à Izmir, le LANDCOM et d’un radar AN/ TPY-2[5] sur la base militaire de Kürecik, à Malatya dans le centre Est, dans le cadre du système de défense anti-missile de l’OTAN (NATO Ballistic Missile Defence, BDM).

Fort de cette position, RTE prend des libertés vis-à-vis de ses alliés. Le projet d’implantation d’une base navale à Gazimagusa en République Turque de Chypre Nord (RTCN) est une des nombreuses illustrations de cette attitude. Ses décisions sont régulièrement ressenties comme des provocations par les autres membres, mais aucun d’entre eux ne s’aventure à y répondre, ce qui l’incite à repousser les limites. Ses outrances verbales, comme en décembre dernier à l’encontre du président français au sujet de sa déclaration sur la « mort cérébrale » de l’OTAN en sont le parfait exemple. Pour mémoire, lors d’un discours prononcé à Istanbul, il s’est adressé au président Macron dans les termes suivants : “Ces déclarations ne siéent qu’à ceux dans ton genre qui sont en état de mort cérébrale”…”Fais d’abord examiner ta propre mort cérébrale !”.

Au-delà d’un verbe fort, RTE manie avec efficacité le rapport de force et même le chantage. En réponse aux menaces de sanctions infligées à son pays contre l’achat de systèmes de défense antiaérienne S-400 russes, Il a ainsi, par la voix de son ministre des Affaires étrangères M. Mevlut Cavusoglu averti les autorités américaines qu’il pourrait fermer à l’US Air Force la base aérienne d’Incirlik, dans le sud de la Turquie. Le ministre Cavasoglu début décembre 2019 déclarait « Nous évaluerons le pire des scénarios et prendrons une décision. Si les États-Unis imposent des sanctions contre la Turquie, alors la question des bases d’Incirlik et de Kureggik pourrait être à l’ordre du jour »,

Cette attitude provocatrice est clairement délibérée. Pour la population turque, cette posture confère au président Erdogan une certaine autorité vis-à-vis de ses partenaires, ce qui lui vaut un soutien populaire empreint de fierté et d’admiration. Pour ses contradicteurs, il inspire la crainte car il se montre imprévisible et incontrôlable. Pour ses alliés enfin, c’est un trublion avec lequel ils sont obligés de composer.

Des alliances à géométrie variable.

La situation intérieure de la Turquie reste pour son président la principale préoccupation, toutes ses actions à l’international visent conforter sa position et celle de l’AKP et freiner l’érosion de son électorat. Il se tourne donc, au nom du nationalisme turc et du panislamisme, vers de nouveaux horizons. L’hybridation de l’islamisme et du nationalisme sont le fil rouge de ces nouvelles alliances.

S’appuyant sur le réseau et les moyens financiers importants (dont ceux du Qatar) dont dispose l’organisation des frères musulmans, la Turquie se rapproche de pays où ils sont influents. La récente alliance avec le Gouvernement d’union nationale (GNA), dirigé par Fayez Sarraj montre parfaitement cette politique. L’un des moyens pour sortir de la situation économique compliquée de la Turquie est de réduire sa dépendance énergétique. Les gisements offshores de Méditerranée Orientale pourraient largement y contribuer. La Turquie revendique les gisements découverts sur son plateau continental qui s’étend jusqu’au Sud-Ouest de Chypre sans tenir compte des conventions de Genève (1958) et de Montego bay (1982) sur le droit de la mer (dont elle n’est pas signataire). Isolée dans cette posture, Ankara a trouvé un partenaire en renforçant sa coopération militaire avec Tripoli et en signant un protocole d’accord de délimitation maritime permettant à la Turquie d’augmenter de 30% la superficie de son plateau continental. Le GNA étant reconnu par les Nations Unies, cet accord apporte une forme de caution morale et juridique aux ambitions d’Erdogan. Il lui permet également de renfoncer militairement la position des frères musulmans en Libye et de se placer en défenseur de leurs intérêts puisque l’Egypte et l’Arabie Saoudite soutiennent au moins officieusement le camp du maréchal Khalifa Haftar. Enfin, cet accord est une nouvelle provocation vis-à-vis de ses alliés de l’OTAN puisque la zone ainsi partagée entre Libye et Turquie « isole » la Méditerranée Orientale.

Une autre alliance d’intérêt est celle avec l’Iran. En septembre dernier, Recep Tayyip Erdogan, avant de quitter New York où il venait d’assister à l’Assemblée générale des Nations Unies, déclarait à des journalistes turcs : « C’est impossible pour nous d’annuler nos relations avec l’Iran en ce qui concerne le pétrole et le gaz naturel. Nous allons poursuivre nos achats de gaz naturel de ce pays ». Cette déclaration va totalement à l’encontre du nouveau train de sanction imposées par le président Donald Trump. Une fois encore, alors que la quasi-totalité de la communauté occidentale s’est pliée bon gré mal gré à la volonté américaine, Erdogan impose unilatéralement sa décision et ménage un autre protagoniste du problème kurde dont il pourrait avoir besoin.

 

Une stratégie : tester et repousser les limites.

Dans un article pour valeurs actuelles du 16 septembre 2019, intitulé : La Turquie néo-impériale d’Erdogan : faible avec les forts et fort avec les faibles[6], le Géo politologue Alexandre Del Valle présente cette appétence du président turc pour les rapports de force. Evaluant en permanence la capacité de réponse de ses contradicteurs, Erdogan est un fin négociateur. Face aux moins déterminés, il pratique volontiers la politique du fait accompli. Face aux plus forts que lui, l’agression préventive lui permet de montrer sa détermination et d’emporter un gain minimum. Enfin, la menace, le chantage et les provocations, le font passer pour une sorte de voyou avec lequel la négociation comprend toujours un risque de discrédit.

La politique du fait accompli.

Le meilleur exemple de la politique du fait accompli pratiquée par les Turcs est certainement celui des prospections sauvages au Sud-Ouest des côtes chypriotes. Dès 2011, la Turquie signe un accord de délimitation du plateau continental avec la RTCN qui autorise la compagnie Turkiye Petrolleri Anonim Ortakligi (TPAO) à prospecter sous la protection de la marine turque. Faute de contradicteurs, le gouvernement d’Erdogan affirme que le partage des ressources offshore doit faire partie intégrante des discussions sur la réunification de l’Ile. Il s’impose à tous en maître du jeu.

 

Par l’emploi de la marine militaire turque qui assure une « surveillance constante » et la sécurité des zones de forage revendiquées, Ankara une nouvelle fois marque sa volonté d’incarner l’acteur incontournable de la région.

Le 13 février 2018 la marine turque a repoussé une plate-forme de forage italienne (ENI). Sous le prétexte de Manœuvres militaires en cours, elle a été contrainte de s’immobiliser à 50 kilomètres de sa zone de forage au sud-est des côtes chypriotes. Le ministre des affaires étrangères a dénoncé ces actions unilatérales de Chypre, qui « spolient » les droits des Chypriotes turcs, copropriétaires de l’île, sur ses ressources naturelles.

Le 23 novembre 2019, Mr Fatih Donmez, ministre turc de l’Energie et des Ressources Naturelles, a réaffirmé une nouvelle fois que la Turquie poursuivra ses travaux de forage en Méditerranée orientale jusqu’à ce que les recherches aboutissent à la découverte d’hydrocarbures. Pour contrer les menaces de sanctions (gel d’avoir financiers turcs) provenant notamment de l’Union Européenne il déclare : « Nous ne prenons en compte aucune des menaces faites à notre pays et nos institutions. Nous irons jusqu’au bout … Nous défendrons jusqu’au bout nos droits ainsi que ceux des Chypriotes turcs. … Nous réalisons notre 4ème forage en Méditerranée orientale. Nous continuerons à chercher jusqu’à ce que nous trouvions quelque chose ».

Cette déclaration est rapidement suivie d’effets puisque début décembre deux navires militaires turcs ont expulsé le Bat Galimun, navire de recherche océanographique et limnologique israélien, travaillant au large des eaux chypriotes. Cet évènement n’a pas donné lieu à une communication particulière et n’a été divulgué que deux semaines plus tard par les israéliens. Ce silence est certainement le signe d’une quasi « normalisation » de cette attitude turque.

Incidents impliquant la marine militaire turque en Méditerranée Orientale

2018 – 2019

 

L’agression préventive

Dans le même esprit que cette politique du fait accompli, Erdogan pratique l’agression préventive. La mise à exécution de menaces auxquelles ses interlocuteurs ont du mal à accorder du crédit ou l’action sans préavis lui permettent de conquérir des gages qui feront l’objet de négociations sur lesquelles il fera certainement des concessions mais pour lesquelles il tirera néanmoins certains avantages.

Lors de l’opération « Source de paix », l’offensive menée par Ankara à la frontière turco-syrienne contre les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) entre les 9 et 22 octobre 2019, Erdogan n’obtient certes pas tout ce qu’il voulait, mais c’est une victoire facile et à moindres frais qui ajoute à son prestige. Ankara n’est pas parvenue à prendre le contrôle des 440 km de frontière, elle garde quand même le contrôle sur une bande frontalière longue de 120 km et profonde de 32 km, entre la ville de Tall Abyad et celle de Ras Al-Aïn. L’effet de surprise voire de sidération produit par ces mises à exécution de menaces lui permet à chaque fois d’aller un peu plus loin dans le contrôle de l’espace et l’affaiblissement de ses adversaires.

Plus récemment, l’offensive militaire contre le régime de Bachar al-Assad à Idlib, dans le Nord-Ouest de la Syrie, en réponse à la mort de 33 soldats turcs tués par une frappe attribuée aux forces de Bachar al Assad peut ressembler à une défaite des turcs. Même si le président Erdogan a dû accepter de faire des concessions dans les négociations avec son puissant allié russe, il en tire des avantages. Sur le plan intérieur, le président Erdogan prouve à son opinion publique qu’il agit concrètement pour le retour chez eux des réfugiés syriens. C’est notamment un des 3 points de l’accord de cessez le feu conclu à Sotchi le 5 mars. Sur le plan de la politique extérieure, Il a également donné des gages à ses partenaires en prenant le parti des forces d’opposition au régime syrien, dont certains sont financés et soutenus par l’organisation des frères musulmans. Enfin, il y a trouvé et ce déjà depuis quelques temps des proxis qu’il oriente vers les forces de Tripoli en Libye.

Chantage et provocations.

Erdogan n’hésite pas à contraindre ses interlocuteurs. C’est un parieur qui n’hésite pas à prendre des risques pour arriver à ses fins. Plus il sent faible son interlocuteur, plus il est provocant. Peu soucieux des us et coutumes de la diplomatie, le chantage est pour lui un moyen comme un autre pour obtenir ce qu’il veut. Il est en cela au diapason des dirigeants du nouveau monde : Trump, Poutine, Xi-Jinping.

Aujourd’hui, ce sont les européens qui font les frais du chantage aux migrants. Fragilisés, car devant parler d’une seule voix pour 28 membres, leurs hésitations et leurs désaccords renforcent la détermination d’Ankara. L’accord passé sous l’impulsion de la chancelière allemande en mars 2016, prévoyant de financer la Turquie pour qu’elle garde sur son territoire les réfugiés syriens est battu en brèche à la fois par un certain rejet de ces syriens (arabes) qui pèsent sur le quotidien des Turcs et par l’appât du gain que représente cette manne financière consentie par l’UE. Dans cette affaire encore, Erdogan joint le geste à la parole. Afin d’être certain que les Européens comprennent bien que sa demande ne souffre pas de discussion, il lance en même temps les premières vagues de migrants vers l’Union et, il fait appuyer leur passage de la frontière de l’UE par ses forces de police et ses forces spéciales.

Les Européens sont pris au piège. Soit, ils paient et s’exposent à de nouveaux chantages. Soit, ils ferment momentanément leurs frontières sachant qu’il est quasiment impossible d’arrêter un tel flux de migrants et que jamais les opinions publiques occidentales n’accepteront le sacrifice d’hommes et de femmes considérées là comme une simple marchandise.

 

L’ambition de Recep Tayyip Erdogan a peu de limites, il souhaite marquer l’histoire de son pays d’une marque au moins aussi indélébile que celle laissée par Mustafa Kemal Atatürk.
Il est vrai que le contexte actuel lui offre de nombreuses possibilités de servir cette cause et de donner l’illusion qu’il peut atteindre son but.

Pourtant, si l’on observe attentivement la situation de la Turquie, on s’aperçoit que « l’allié de tous » d’hier est en train de devenir l’adversaire de chacun aujourd’hui.

Même si l’Europe n’est pas en mesure aujourd’hui de contrer ses provocations, le retour de la Russie, l’impératif besoin de stabilité en Méditerranée Orientale pour les nouvelles routes de la soie chinoises et la présence discrète mais toujours imposante des Etats-Unis pourraient rapidement ramener le « néo sultan » à la réalité. Erdogan est un joueur qui affectionne le bluff, mais son jeu et ses moyens ne lui permettront pas de gagner la partie. Reste le risque de la fuite en avant…

 

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[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/TR/indicateurs-et-conjoncture

[2]http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=TUR&codeTheme=7&codeStat=NE.RSB.GNFS.ZS

[3] https://www.institutmontaigne.org/blog/portrait-de-recep-tayyip-erdogan-president-de-la-republique-de-turquie

[4] https://transparency-france.org/actu/indice-de-perception-de-la-corruption-2018

[5] Ce radar permet à l’OTAN de détecter et d’identifier des missiles balistiques ennemis. Les informations sont ensuite automatiquement transmises à d’autres outils de défense aérienne de façon à intercepter les missiles étrangers.

[6] https://www.valeursactuelles.com/monde/la-turquie-neo-imperiale-derdogan-faible-avec-les-forts-et-fort-avec-les-faibles-110815

 

Perspectives navales : Les capacités de projection de puissance de la marine russe, mythe ou réalité ? – par Arnaud Peyronnet

Le porte-avions russe, victime d’un incendie, en décembre 2019. Tous droits réservés.

L’incendie du mois de décembre 2019 à bord du porte-avions Kuznetsov, figure emblématique de la marine russe, fait suite à de précédents accidents du même type sur cette unité. Le vieillissement de ce bâtiment et les difficultés qu’à la marine russe pour l’entretenir font s’interroger quant à la pertinence d’une telle arme pour la stratégie de projection navale de la Russie. Apanage des grandes puissances, le pouvoir symbolique du porte-avions est réel et participe sans aucun doute à la volonté russe de retrouver sa place parmi les grandes puissances. Toutefois, la marine russe semble avoir développé ces dernières années des capacités de frappes inédites laissant augurer de la fin de ses forces expéditionnaires classiques, trop onéreuses à maintenir en l’état. Les nouvelles capacités de frappe de la marine russe sont ainsi régulièrement mises en exergue par Moscou pour asseoir sa position de puissance eurasiatique, mais également par certains membres de l’Alliance Atlantique qui craignent les effets de « rupture » de telles armes sur le statu quo géopolitique obtenu depuis les années 1990 en Europe. Ces nouvelles capacités vont-elles façonner la structure de la future marine russe et dans quelle mesure celles-ci peuvent-elles influencer les équilibres géopolitiques de l’Europe et du Moyen-Orient ?

 

Un abandon graduel des capacités aéronavales et amphibies russes.

 

Le dernier déploiement opérationnel du porte-avions russe Kuznetsov au large de la Syrie en 2016 a largement mis en évidence les fragilités de ce système d’armes ancien et très peu utilisé par le passé. Plusieurs crashs d’aéronefs ont été recensés, conduisant d’ailleurs à la décision d’utiliser ces appareils à terre plutôt qu’en mer… La Russie a alors décidé d’entamer au printemps 2017 une modernisation majeure de son seul porte-avions en service. Celle-ci devait s’achever à l’origine en 2021, permettant au porte-avions Kuznetsov de rester en service jusqu’en 2040. Toutefois, en octobre 2018, cet unique porte-avions de la marine russe fut endommagé par la chute d’une grue sur son pont, elle-même provoquée par le naufrage du dock flottant PD-50 auquel il était amarré. Or depuis la perte de ce dock flottant, le seul en Russie qui permettait d’accueillir ce porte-avions, sa modernisation a été logiquement ralentie… En outre, et alors que les travaux continuaient tant bien que mal, un incendie majeur s’est déclaré à bord en décembre 2019, relançant les spéculations quant à son retrait éventuel de la flotte russe. Cette question reste évidemment épineuse, ce seul porte-avions restant hautement symbolique. Le porte-avions reste en effet toujours l’apanage des grandes puissances, ce que la Russie veut évidemment rester. Dans tous les cas, si une telle décision était prise, il est probable que cela sonnerait le glas des capacités aéronavales russes, déjà largement en sursis[1]. La marine russe maintient toutefois un vague projet de construction d’un nouveau porte-avions (éventuellement nucléaire et d’un déplacement de 70 000 tonnes), successeur du Kuznetsov, à l’horizon post-2030, mais sans échéance précise. Sa réalisation reste largement hypothétique[2] compte-tenu des difficultés actuelles rencontrées par les chantiers navals russes[3]. Dans tous les cas, force est de constater que la détention d’un porte-avions correspond peu à la doctrine de la marine russe d’aujourd’hui, celle-ci étant de plus en plus défensive et à moindre coût. L’acquisition de bâtiments amphibies porte-hélicoptères ou dotés d’aéronefs à décollage vertical serait ainsi plus cohérent (comme l’épisode du contrat Mistral l’a montré) et permettrait alors à la Russie de projeter sa puissance dans sa périphérie immédiate. Toutefois, la marine russe ne prévoit pas dans l’immédiat l’acquisition de tels porte-hélicoptères et semble plutôt favoriser le développement de ponts d’envols élargis pour de nouveaux bâtiments amphibies afin que ces derniers soient en mesure d’accueillir quelques aéronefs à décollage vertical d’ici 10 ans. Mais le remplacement des bâtiments amphibies actuels (particulièrement vieillissants) reste difficile, les programmes de renouvellement n’étant encore pas réellement identifiés (malgré quelques projets de 5 nouveaux LST destinés à la flotte de la Baltique), ce qui laisse augurer sans doute de la disparition à terme de certaines capacités amphibies russes.

 

La « Kalibrisation » de la marine russe, moyen de développement de capacités de frappes régionales.

 

Ces dernières années, la marine russe a choisi de développer une flotte moderne mais légère, à l’opposé des ambitions navales soviétiques qui privilégiaient les unités de fort tonnage. Ce plan de modernisation comprend la construction de 5 frégates modernes de type Gorshkov, la construction de 3 frégates de type Grigorovitch (avec une option pour trois autres) mais surtout un effort majeur sur les corvettes avec près de cinquante unités de différents types livrées, en construction ou en projet[4]. Or ces frégates et corvettes multi missions sont notamment dotées de missiles de croisière à longue portée (missiles Kalibr[5] et Onyx). Ces unités vont ainsi devenir la véritable colonne vertébrale de la marine russe, certaines versions de ces bâtiments pouvant à terme emporter jusqu’à 48 missiles de type Kalibr puis embarquer les missiles hypersoniques de type Zircon, actuellement en développement et devant être livrés à partir de 2023. D’ailleurs, ces missiles hypersoniques ont vocation à équiper l’ensemble des bâtiments de 1er rang de la marine russe, la « zirconisation » remplaçant ainsi à terme la « kalibrisation » de la marine.  Cette transition globale de la marine russe vers des plateformes plus légères et disposant d’une polyvalence plus poussée entraîne une plus grande agilité des forces navales russes, même si celle-ci est limitée à leur « étranger proche »[6]. En faisant du missile de croisière l’épine dorsale de sa flotte, la Russie prend également le parti d’exploiter la protection qu’offrent ses zones bastion, eaux intérieures et zones littorales verrouillées par des « bulles » de déni d’accès, pour mettre en œuvre une dissuasion conventionnelle régionale.[7] Cette posture apporte ainsi une réponse à la menace des flottes de l’OTAN en zone Arctique, en Atlantique Nord, en Baltique et en mer Noire : la Russie pourrait ainsi être en mesure, en cas de crise et à partir de la mer de Norvège, d’imposer un déni d’accès aux flottes logistiques nord-américaines à destination du continent européen. Cette évolution confirme toutefois le phénomène de littoralisation de cette marine, rendue inéluctable par la combinaison du vieillissement des unités hauturières ex-soviétiques et la réduction des financements.

 

La Méditerranée, théâtre d’essais des nouveaux moyens de projection russes

La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale. Ce théâtre a ainsi été d’abord l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Des frégates, des corvettes et des sous-marins (notamment ceux basés en mer Noire) ont ainsi fait les premiers tests opérationnels de ces missiles en 2016, puis plus régulièrement dès 2017 en appui des opérations terrestres.  Enfin, la Russie a mis en place, comme ailleurs, une stratégie de déni d’accès en Syrie : présence permanente d’un groupe naval russe au large des côtes, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P en Syrie doté de missiles de croisière anti-surface (350 km de portée) mais également de capacité de frappes terrestres (450 km de portée), rénovation des systèmes syriens de détection avancée. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes dès que la présence américaine s’accroît. Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes, démontrant ainsi une nouvelle fois les capacités russes en termes de projection navale dans ses zones d’intérêt.

Les forces expéditionnaires de la marine russe, trop onéreuses à maintenir en l’état, sont peu à peu abandonnées et remplacées par des moyens de projection régionaux fondés sur les plateformes équipées de missiles de croisière. Ces nouveaux moyens développés par la Russie ont été testés avec efficacité en Syrie et constituent une « rupture » particulièrement intéressante pour Moscou qui rentre ainsi dans le club des marines capables d’effectuer, à partir de la mer, des frappes de précision contre des objectifs terrestres. Ces capacités opérationnelles constituent une menace nouvelle pour l’ensemble du théâtre euroméditerranéen, les bases et convois logistiques des pays de l’OTAN n’étant ainsi plus à l’abri de premières frappes conventionnelles russes par voie de mer. Si ces nouvelles armes structurent la marine russe d’aujourd’hui et de demain, les plateformes plutôt légères employées pour les lancer semblent toutefois reléguer, et pour longtemps, les forces navales russes à un rôle exclusivement régional.

 

 

[1] La refonte du Kuznetsov envisageait déjà de le transformer essentiellement en « croiseur  lance-missiles » grâce à l’adjonction de silos de missiles Kalibr et Onik, au détriment de ses capacités d’emport d’un groupe aéronaval.
[2] Dénommé projet « Shtorm » (ou Projet 23000E), il a été rayé en 2017 des priorités du plan « Armement 2025 ».
[3] Les chantiers navals russes n’ont plus les compétences (notamment dans les moteurs) et les capacités de construire une flotte de bâtiments de surface de fort tonnage. De plus, si le gouvernement russe effectue beaucoup d’annonces de projets de constructions, très peu sont suivies d’effets pour des raisons financières, et les retards s’accumulent.
[4] 8 corvettes Gremyashchiy, équipées de missiles Kalibr, à destination notamment de la Flotte du Pacifique ; 10 corvettes Steregushchiy ; 12 corvettes Buyan dotées de missiles Kalibr ; 18 corvettes Karakurt.
[5] Une nouvelle version du missile Kalibr, de 2500 km de portée, est en essais et a pour vocation d’être embarquée sur toutes les unités modernes de la marine russe.
[6] La marine russe développe d’ailleurs depuis 2012, le concept de « « flottilles de projection » destinées à stationner et agir dans les points d’intérêt vitaux de la Russie. La première de cette « flottille de projection » a été celle de la Mer Noire en 2014.
[7] Des corvettes de la flotte de la mer Caspienne restant dans les eaux sous souveraineté russe ont ainsi tiré en 2017/2018 des missiles de type Kalibr sur des cibles en Syrie.

Les défis du nouveau gouvernement libanais face à la thawra (révolution) populaire

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Depuis le mois d’octobre 2019, le Liban est englué dans une crise protéiforme. Quatre mois de contestations illustrent la faiblesse politique d’un Etat qui a bien du mal à gérer les affaires publiques et qui reste marqué par les conséquences de la guerre civile qui a dévasté le pays de 1975 à 1990. Le pays du cèdre n’est plus « La Suisse du Moyen-Orient », tel qu’il était appelé aux lendemains de son indépendance en 1943. Le nouveau gouvernement mis en place le 21 janvier 2020 doit gérer une situation quasi explosive.

Des contestations sans précédent depuis 2005

Le 17 octobre 2019, la colère explose au Liban après l’annonce du précédent gouvernement de Saad Hariri de taxer les communications sur la célèbre application WhatsApp. Dans ce pays déjà endolori par une profonde crise économique, cette annonce exacerbe les tensions et devient le symbole d’une contestation naissante. Malgré le retrait quasi immédiat de cette proposition, l’ensemble des communautés descend dans la rue et dénonce le système tout entier accusé de corruption, de procrastination et d’incurie. Les manifestants font fi de leurs divergences politiques, sociales, religieuses et communautaires et s’unissent en dénonçant la mauvaise gestion étatique. Cette vague de contestations fédère presque toutes les générations, toutes les classes sociales et toutes les communautés dans un pays pourtant fragmenté par le communautarisme. Les leaders religieux eux-mêmes s’unissent dans les manifestations, donnant l’impression d’un sentiment d’unité dont le pays semblait manquer. Il n’y avait jamais eu autant de manifestants dans les rues depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005 qui avait débouché sur le retrait de l’armée syrienne du Liban.

Tout indique qu’il s’agit d’un véritable mouvement de « dégagisme » où la vieille garde et la jeune garde se font face dans un pays où la corruption est réputée solidement ancrée parmi les notables et la classe dirigeante. Plus de cent jours après le début des contestations et après des décennies de mauvaise gestion politique, économique et sociale, les Libanais ne décolèrent pas. Scandant à l’unisson thawra – révolution – ils protestent contre la classe dirigeante, qu’ils jugent incompétente et corrompue. Ils pointent du doigt une classe politique qui profite des divisions internes du Liban depuis plus de trente ans pour mieux segmenter le peuple. Ce mouvement de protestation inédit, bien que singulier, s’inscrit probablement dans la même vague de contestations régionales, les « hiraks » qui touchent l’Egypte, l’Algérie, l’Irak et même l’Iran. Alors qu’il se voulait pacifique, une vague de violence inédite a frappé Beyrouth fin janvier 2020. Plus de 500 personnes ont été blessées, notamment par des balles en caoutchouc, creusant davantage le fossé entre le peuple et les forces de police apparaissant comme le bras armé d’un régime décrié. La radicalisation de la répression confère un caractère explosif au mouvement en cours dans ce pays à bout de souffle.

Une situation de marasme économique

Le PIB du Liban était de près de 57 milliards de dollars en 2018. Si sa valeur augmentait – les estimations du FMI tablent sur un PIB de 58 milliards de dollars pour 2019 – la situation économique du pays n’en reste pas moins très préoccupante. En effet, la dette de l’Etat est supérieure à 155% du PIB et la croissance a dévissé : alors qu’elle frôlait les 8% il y a 10 ans, elle n’a pas dépassé les 1% en 2018. A ces problèmes structurels s’ajoutent le rationnement des liquidités (la pénurie de devises a entraîné une limitation des retraits à 200 dollars) de même qu’une inflation galopante couplée à une dévaluation de la monnaie et à un chômage de masse. Tous ces éléments ont conduit à une véritable misère sociale. La situation est telle que le pays pourrait se retrouver en défaut de paiement sur sa dette dès mars 2020, ce qui a contraint le Liban a demandé le soutien du FMI pour un plan de sauvetage économique.

C’est dans ce contexte que s’était tenue en avril 2018 la Conférence économique pour le développement par les réformes et les entreprises (CEDRE) qui avait réuni 48 pays et organisations internationales à Paris.  Cette conférence avait promis une aide économique de 10 milliards d’euros pour le Liban. En contrepartie, Beyrouth s’était engagé à réformer le pays en profondeur et à lutter contre la corruption. Pour autant, les dirigeants n’ont pas su mener les réformes nécessaires, creusant davantage le déficit.

La crise bancaire libanaise retentit au-delà des frontières. Beyrouth et Damas étant très interdépendantes au plan financier, la Syrie  en subit directement les conséquences, de même que le conflit syrien a des répercussions néfastes et visibles sur la situation interne du Liban. Damas a vu sa monnaie s’effondrer ces derniers mois, les Etats-Unis, l’Union européenne et l’Organisation des Nations unies ayant imposé des sanctions financières à la Syrie de Bachar al-Assad pour faire pression sur son régime depuis l’éclatement du conflit syrien. En réaction, les capitaux syriens ont migré massivement en direction du Liban.

Mais c’est la présence de 1,5 million de réfugiés syriens (et une centaine de millier de réfugiés palestiniens) qui déstabilise le plus le Liban, portant la population du pays à environ 6,8 millions d’habitants (statistiques de la Banque mondiale pour l’année 2018). Ces réfugiés représentent près de 25% de la population totale, ce qui fait du Liban l’un des pays où le nombre de réfugiés est le plus important par rapport au nombre d’habitants, même si le Liban a bénéficié d’une aide humanitaire internationale liée à la guerre civile syrienne. L’Union européenne a ainsi fourni près de 600 millions d’euros d’aide humanitaire au pays du cèdre pour lui permettre de faire face à la crise syrienne. Pour autant, la présence des réfugiés syriens reste un point de crispation bien réel dans le pays. La stigmatisation des Libanais à leur égard devient de plus en plus forte, la plupart d’entre eux n’entendant pas rentrer en Syrie.

La fermeture de certains journaux – dont The Daily Star, l’un des seuls journaux anglophones du pays – et de certaines radios confirme que les médias subissent eux aussi de plein fouet la crise qui secoue le pays. Ces événements ont un fort retentissement au sein de la population compte tenu de la notoriété de la presse libanaise au Moyen-Orient.

Ce marasme économique est renforcé par la situation régionale qui reste très tendue. Le Liban et Israël sont toujours techniquement en état de guerre, aucun traité de paix n’étant venu mettre un terme au cessez-le-feu de 1949. Israël a envoyé à trois reprises ses troupes au Liban entre 1978 et 2006 et a occupé le sud du pays pendant 18 ans. Le Hezbollah, puissant parti chiite armé – la seule faction à ne pas avoir déposé les armes à l’issue de la guerre civile – demeure l’adversaire prioritaire d’Israël qu’il ne reconnaît officiellement pas. Ce même Hezbollah demeure un outil de dissuasion contre Israël dans la main du régime iranien.  Le Liban demeure ainsi plus que jamais l’otage du conflit par procuration qui oppose Téhéran à Jérusalem. Dès lors, la nomination de ministres et de responsables sécuritaires est observée à la loupe par chacun des belligérants…

Un nouveau gouvernement contesté

Le pays du Cèdre se distingue par son originale répartition du pouvoir en fonction de ses communautés. La constitution libanaise fonde la nation et l’organisation de l’Etat sur les différentes communautés et religions qui composent le pays : Sunnites, Chiites, Druzes et Chrétiens. Cette gestion du pouvoir a cloisonné les communautés et a conduit au clientélisme, au népotisme et à la corruption. Cette situation de crise à plusieurs niveaux, qui s’est amplifiée depuis les années 1990, a conduit le Liban à l’implosion et ces manifestations ont permis de pointer du doigt de manière claire les défaillances du système miné par l’oligarchie familiale.

Les contestations ont ainsi mené à la démission du Premier ministre Saad Hariri le 29 octobre 2019. Le régime, qui n’avait plus de gouvernement de plein exercice, est resté sourd pendant près de trois mois aux revendications populaires qui réclament le départ de tous les caciques du système, à commencer par l’indéboulonnable président de la Chambre des députés Nabih Berri, en poste depuis 1992. Issu du parti chiite Amal, Nabih Berri est au pouvoir depuis presque trente ans. A l’instar de la classe politique, il est lui aussi décrié et pointé du doigt par la population. On lui reproche la répression des rassemblements populaires. La Chambre des députés s’est d’ailleurs protégée par un mur surnommé par les manifestants « le mur de Berri-lin ». Celui-ci est censé empêcher les manifestants de troubler la Chambre des députés ; il symbolise le fossé toujours plus grand entre le pouvoir et le peuple.

Nabih Berri a pourtant été à l’œuvre dans la nomination du nouveau gouvernement. Nommé par le président chrétien Michel Aoun, le nouveau Premier ministre sunnite Hassan Diab – ministre de l’Education et de l’Enseignement supérieur de 2011 à 2014 – a dévoilé son gouvernement le 21 janvier 2020. Les 20 ministres nommés ont pour principale mission la sortie de crise et doivent répondre rapidement aux attentes économiques, politiques et sociales de la population. Officiellement composé de technocrates et d’experts, ce gouvernement est boycotté par certains partis politiques et par une partie des classes populaires. En effet, le mouvement de Saad Hariri – Premier ministre démissionnaire – n’est pas représenté, à l’instar des Forces libanaises chrétiennes. Les Druzes, minoritaires dans le pays mais soudés derrière leur chef Walid Joumblatt à la tête du Parti socialiste progressiste, ne participent pas non plus à ce gouvernement.

Si ce nouvel exécutif rajeuni a répondu aux échos de la rue en ne faisant figurer aucun député ni ministre issu du dernier gouvernement, ses ministres fraîchement nommés sont pour la plupart affiliés aux partis politiques prosyriens, au Hezbollah et à Amal, parti proche de la République islamique d’Iran. En somme, la composition de ce gouvernement n’augure rien de nouveau pour ses détracteurs… Derrière la nomination de ces technocrates se cache en réalité une mainmise iranienne qui pourrait inquiéter Israël, certains Etats arabes de la région et les puissances occidentales.

Pour autant, la première déclaration ministérielle de ce nouveau gouvernement se veut ambitieuse et entend agir principalement dans les secteurs bancaires et énergétiques. Approuvée le 11 février 2020 par le Parlement, cette déclaration vise également à conférer au pays une politique étrangère indépendante. Le pays espère en effet un soutien financier de la communauté internationale et tend la main aux pays arabes de la région. Pour autant, la place du Hezbollah dans cette configuration pourrait compliquer les objectifs visés par le pays. Si aucun pays arabe n’espère la chute du Liban, la présence du Hezbollah dans le gouvernement pourrait représenter un frein à leur soutien.

Ce nouveau gouvernement, sous la pression de la rue, doit pouvoir amorcer une sortie de crise dans un « délai de quatre mois ». Les mots critiques de Nabih Berri, pourtant soutien officiel de la nouvelle équipe, illustrent les réserves du système. Il serait toutefois difficile d’envisager qu’un délai si court suffise à régler des décennies de dysfonctionnements et de corruption aggravée. Il apparaît peu probable que la société civile, active depuis plusieurs mois, se désintéresse de la chose politique au profit d’un gouvernement qui ne récolterait pas ses faveurs, même si une certaine lassitude semble affecter aujourd’hui les manifestants et les étudiants qui continuent d’occuper la rue. Plus que tout, il est indispensable que le Liban enclenche un processus d’ajustement budgétaire suivi de réformes structurelles pour juguler la dette publique et relancer la croissance économique.

De réelles perspectives économiques en cas de bonne gouvernance

Malgré tous ces éléments de vulnérabilité, il existe des perspectives économiques favorables pour le pays. D’abord, les promesses de la conférence CEDRE n’ont pas été annulées et laissent entrevoir une aide internationale importante de près de 10 milliards d’euros, indispensable pour relancer l’économie du pays.

Ensuite, la reconquête par Bachar al-Assad de la plus grande partie du territoire syrien amène à penser à une fin prochaine de la guerre en Syrie. La fin des combats entraînerait la reconstruction de ce pays, exsangue depuis 2011. Elle signifierait par la même le retour en Syrie d’une part importante des réfugiés syriens. Les enjeux de la reconstruction syrienne profiteraient sans nul doute au Liban en termes économiques, d’autant que le pays du cèdre dispose d’importantes sociétés dans le domaine du BTP.

Enfin, la présence potentielle d’importants gisements d’hydrocarbures offshores en Méditerranée orientale laisse entrevoir une manne financière considérable pour le Liban, même si elle attise l’appétit des pays du bassin levantin. En janvier 2018, Beyrouth, qui espère devenir un hub énergétique dans la région, a accordé à un consortium formé par les multinationales Eni, Total et Novatek l’exploration et l’exploitation des ressources en pétrole et en gaz des blocs 4 et 9 revendiqués par le Liban. Toutefois, une partie du bloc 9 est revendiquée également par l’Etat d’Israël et les sociétés pétrolières refusent d’y prospecter tant que le Liban et Israël ne seront pas tombés d’accord pour délimiter leur frontière maritime. Les Etats-Unis jouent les intermédiaires mais les négociations semblent pour l’instant au point mort.

Depuis la fin de la guerre civile, le peuple libanais a su faire preuve de résilience. L’actuelle contestation lui a permis de renverser un gouvernement de manière pacifique. Si cette tahwra n’a pas totalement permis de renverser l’oligarchie en place, nombreux sont ceux qui espèrent qu’elle permettra de faire émerger un projet incluant toutes les communautés de manière transparente afin de faire face à une paupérisation grandissante. Tout dépendra de la capacité de la population à garder espoir et à continuer de faire preuve de sagesse en refusant la violence, car celle-ci ferait inéluctablement le jeu de tous ceux qui préfèrent neutraliser le Liban, de Téhéran à Jérusalem en passant par Damas. Dans cette optique, les élections générales qui se profilent en Iran (21 février 2020) et en Israël (2 mars 2020) pourraient influencer de manière cruciale l’évolution du rapport de force régional et par là-même le devenir du pays du Cèdre engoncé entre ses puissants voisins.

L’équipe FMES du projet SICOMAR Plus en visite au CROSSMED

Deux membres de l’équipe FMES du projet SICOMAR plus en grande discussion dans la salle « opérations » du CROSSMED avec Philippe MICHAUD, son directeur.

Le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage de Méditerranée (CROSSMED) est un acteur majeur et incontournable de la sécurité maritime en Méditerranée, en particulier dans la zone du sanctuaire Pelagos.

Il était donc tout naturel que, dans le cadre de l’étude conduite par l’institut FMES pour le projet SICOMAR plus et conformément à la méthodologie mise en place consistant à analyser les retours d’expériences des grands acteurs de la sécurité maritime, l’équipe FMES chargée du projet se rende au CROSSMED où elle a été remarquablement reçue par l’administrateur en chef des Affaires maritimes, Philippe Michaud. L’objectif était de recueillir les premiers éléments sur l’accidentologie maritime dans son espace de responsabilité et son sentiment en matière de formation. Une démarche similaire sera effectuée auprès de la préfecture maritime de Toulon et des gardes côtes italiens (Guardia Costiera).

En France, les CROSS métropolitains (5) et ultramarins (2) traitent, en leur qualité de Maritime Rescue Coordination Center (MRCC) au sens de la convention internationale sur la recherche et le sauvetage (SAR) de Hambourg de 1979, environ 10 000 opérations de sauvetage en mer par an dont 3 202 sont réalisées par le CROSS Med. Celui-ci dispose d’un centre principal situé à La Garde (Toulon) et d’un centre secondaire en Corse à Aspretto (Ajaccio). L’activité MRCC du CROSS Med se déroule essentiellement durant la saison estivale de juin à septembre et est concentrée en grande majorité dans la zone côtière.

Le CROSS Med est également chargé d’une mission de surveillance de la navigation maritime (SURNAV) qui consiste à assurer une surveillance générale du trafic sur un vaste espace maritime très fréquenté, incluant les ZEE et zone de responsabilité recherche et sauvetage françaises en Méditerranée (SRR). A ce titre, il assure la gestion des mouillages des navires de plus de 45m ainsi que la fonction de service d’assistance maritime (MAS). Cette fonction consiste à suivre la situation d’un navire de commerce lorsque celui-ci est victime d’un évènement pouvant nécessiter une assistance (avaries, problème de cargaison) et à être le point de contact entre ledit navire et l’Etat côtier aussi longtemps que la situation nécessite des échanges d’information. C’est également sous son autorité et en lien avec le centre des opérations de la Marine que les sémaphores de Sagro et du Cap Corse assurent la surveillance de la voie descendante du dispositif de séparation de trafic du Canal de Corse, et que le sémaphore de Pertusato surveille les navires transitant dans le dispositif de route recommandée des Bouches de Bonifacio. Enfin, le CROSS assure la diffusion des renseignements de sécurité maritime (RSM) – bulletins météorologiques et avis urgents aux navigateurs concernant sa zone de responsabilité.

Ainsi le CROSS Med est-il, au titre de la fonction MAS, le premier maillon de la chaine d’intervention qui le conduit à recevoir l’alerte initiale de la survenance d’une avarie ou d’un accident sur un navire.

En outre, il assure la coordination des missions de recueil et d’exploitation des informations relatives aux observations et constatations de pollutions dues aux rejets par les navires de substances illicites en mer, notamment des hydrocarbures et des substances chimiques.

Bien que dépendant de multiples facteurs, les premiers risques identifiés sur les navires relèvent pour la plupart d’une prise en compte insuffisante du facteur humain. Malgré le respect des normes, des logiques économiques prépondérantes peuvent parfois conduire à un sous dimensionnement des équipages, à des rythmes de travail élevés et au cumul d’une fatigue résiduelle au fil de la navigation. Cette détérioration des conditions de travail altère la vigilance comme le jugement et dégrade les processus décisionnels.

D’autre part, les outils d’aide à la navigation engendrent parfois un excès de confiance à l’équipe de veille en passerelle, la conduisant ainsi à minorer les risques, à se détourner de la sacro-sainte veille sur l’extérieur et à se priver d’informations essentielles. De surcroit, la connaissance technique de certains systèmes est parfois insuffisante pour en optimiser le fonctionnement selon les situations rencontrées : navigation côtière ou hauturière, situation dégradée, etc.

Deux membres de l’équipe FMES du projet SICOMAR plus en grande discussion dans la salle « opérations » du CROSSMED avec Philippe MICHAUD, son directeur.

D’ores et déjà, plusieurs besoins de formation émergent : sensibilisation au facteur humain, apprentissage des outils liés à la navigation et notamment en situation dégradée, amélioration de la réactivité face aux situations d’urgence, etc. Le CROSSMED lui-même souhaiterait améliorer ses entraînements par des conditions de réalisation plus réalistes : durée plus significative, difficultés accrues, arbitrages possibles pour les acteurs…

Cette première visite confirme tout l’intérêt de la méthodologie adoptée par l’équipe FMES du projet SICOMAR plus consistant, en plus de l’analyse des nombreux rapports d’accident et des différents documents relatifs à la sécurité maritime, à se déplacer auprès des acteurs de terrains placés au cœur de la sécurité maritime pour les écouter et recueillir leurs besoins en matière de formation.

Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie. Editorialiste à l’Institut FMES. Auditrice de l’IHEDN.

Sur fond de tragédie humanitaire, neuf ans après l’intervention militaire de l’OTAN dans le cadre de l’opération Unified Protector (mars-octobre 2011), la Libye demeure déchirée par la guerre civile. A l’ouest, Fayez al-Sarraj est à la tête du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA), basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies. A l’Est, le général Khalifa Haftar contrôle plus de 80% du pays, ainsi que les ressources en pétrole et en gaz, mais aussi une grande partie des réserves d’eau. Toutefois, il ne contrôle pas les grandes villes de Tripolitaine et donc une fraction considérable de la population.

Dans ce contexte, la Turquie, dont l’influence en Libye perdure depuis 1551 (année de l’annexion du pays à l’empire ottoman par le sultan Soliman le Magnifique), tente de protéger ses intérêts en soutenant le gouvernement de Fayez al-Sarraj. Ce dernier est lui-même issu de la minorité turque libyenne kouloughlie (kuloǧlu). Afin d’assurer coûte que coûte la survie du régime face à l’avancée des troupes du général Haftar, le gouvernement turc lui apporte un soutien aux plans militaire et sécuritaire.

Ces évolutions interrogent sur les motivations profondes qui sous-tendent la politique menée par la Turquie en Libye.

 

Le soutien de la Turquie à la communauté turque et aux Frères musulmans libyens.

L’engagement politique et militaire turc en Libye illustre l’affrontement idéologique qui existe au sein du monde sunnite entre d’un côté, les partisans de la confrérie des Frères musulmans en faveur de l’islam politique, que sont la Turquie et le Qatar ; et de l’autre, l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats arabes unis. Les premiers soutiennent le GNA ; les seconds, le général Haftar.

En outre, le pouvoir turc s’appuie sur la communauté des Turcs libyens kouloughlis qui compterait plus d’un million de membres[1] (soit entre 15% et 20% de la population) majoritairement concentrés à Misrata. Dans cette ville d’un demi-million d’habitants, qui fut un bastion de la résistance anti-Kadhafi en 2011, ils constitueraient les trois quarts de la population. Ils sont également présents à Tripoli, Zaouïa, Benghazi et Derna[2].

Bien que divisée dans ses allégeances auprès des partis politiques ou des milices, la communauté turque libyenne compte parmi ses membres, outre le Premier ministre Fayez al-Sarraj, plusieurs figures-clé de l’influence des Frères musulmans en Libye[3]. A titre d’exemple, Ali al-Sallabi est le représentant libyen de Youssef al-Qaradawi, le prédicateur d’origine égyptienne basé au Qatar et leader incontesté de la Confrérie. A ce titre, al-Sallabi coordonne l’aide militaire et financière à la Libye en provenance du Qatar. L’influent Mohamed Sowan est le leader du Parti de la Justice et de la Construction, qui s’inspire du Parti de la Justice et du Développement (AKP) turc, le parti du président Erdoǧan. L’actuel ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bashagha, entretiendrait également des relations étroites avec Ankara. Il est intéressant de noter que le gouvernement turc a commencé à évoquer dans les médias turcs le risque d’une éventuelle épuration ethnique de la part des forces du général Haftar contre la minorité turque libyenne[4].

 

Un accord sur l’accès de la Turquie aux ressources énergétiques en Méditerranée en échange de garanties sécuritaires pour la Libye.

L’accord maritime

Le 27 novembre 2019, les deux pays ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour.

L’accord maritime entre la Turquie et la Libye prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Des opérations de forage de la Turquie dans la ZEE libyenne pourraient donc avoir lieu. Cet accord a au préalable été précédé par la signature d’un accord entre la Turquie et la République turque de Chypre du Nord (RTCN), entité reconnue par la seule Turquie.

Un problème existe toutefois du fait que les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, qui a entrepris d’exploiter en Méditerranée des ressources en hydrocarbures conjointement avec d’autres pays (République de Chypre, Egypte et Israël)[5]. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers[6].

Source de la carte: https://www.alaraby.co.uk/english/news/2019/12/15/turkish-parliament-due-to-approve-libya-military-cooperation-deal

Les garanties sécuritaires et militaires 

En vertu d’un accord de coopération militaire datant de 2012, la Turquie forme les forces armées et de sécurité libyennes[7]. En échange de l’accord maritime du 27 novembre 2019, le gouvernement libyen a obtenu des garanties en vue de freiner, de manière significative, avec l’aide de la Turquie, l’avancée des forces du général Haftar en direction de Tripoli[8]. Le 3 janvier 2020, le parlement turc a autorisé le président Erdoǧan à projeter des forces en Libye.

Du côté libyen, le GNA a demandé à la Turquie la mise sur pied d’une force navale qui protégerait la façade maritime de Tripoli et la création d’une zone d’exclusion aérienne dans les territoires sous son contrôle, face aux forces du général Haftar, qui contrôlent en grande partie l’espace aérien libyen[9]. Afin de satisfaire ces exigences, le 6 janvier 2020, la Turquie a entamé le déploiement d’une force comprenant des éléments de l’armée de terre associés à des milices syriennes, de la Marine et de l’Armée de l’air. Le président turc a annoncé, à cet égard, la mise en place d’un centre d’opérations en Libye commandé par un officier général. L’objectif officiel de ce déploiement ne serait pas de combattre mais d’assurer un cessez-le-feu dans le pays[10]. L’installation d’une base militaire turque a été envisagée. Par ailleurs, la Turquie a mis en place des systèmes anti-aériens à Tripoli et Misrata.

Selon l’amiral Pascal Ausseur, directeur de l’Institut FMES, la Turquie serait en mesure de déployer les navires nécessaires à la surveillance du littoral de la région de Tripoli. En revanche, la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne paraît irréaliste, notamment compte tenu des capacités actuelles de l’armée de l’air turque amoindrie par les purges massives menées par le pouvoir à la suite de la tentative de putsch de juillet 2016. La Turquie pourrait également renforcer les capacités militaires du GNA, soit en fournissant des missiles portatifs antiaériens, soit en installant des systèmes anti-aériens dans Tripoli (ce qu’elle a commencé à faire). Les autres options d’engagement militaire, tels que des raids aériens sur la Libye à partir de la Turquie et un déploiement plus massif de troupes à Tripoli, présentent un risque important de confrontation avec la Russie, les Emirats arabes unis et l’Egypte[11]. Ce déploiement plus massif est confié aux mercenaires recrutés en Syrie (au moins un millier déjà présents).

Ces objectifs paraissent donc très ambitieux, notamment en ce qui concerne la mise en œuvre d’une zone d’exclusion aérienne, au vu des difficultés que cela implique en matière de planification, de logistique, de disponibilité des pilotes et d’avions ravitailleurs pour conserver en alerte en vol plusieurs patrouilles d’avions de chasse, comme l’a d’ailleurs montré l’expérience de l’OTAN dans ce même pays en 2011[12].

Lors de la conférence de Berlin sur la Libye du 19 janvier 2020, les violations de l’embargo sur les armes à destination de la Libye (Résolution des Nations unies 1970 (2011)) sont apparues comme un obstacle majeur à la médiation internationale actuellement en cours. A la suite de cette conférence, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé les parties en présence à mettre fin aux actions militaires, à respecter l’embargo et à en renforcer le contrôle. Il a notamment exhorté le général Haftar à accepter pleinement les conclusions de cette conférence[13]. En violation de l’embargo sur les armes à destination de la Libye, la Turquie continue de son coté de livrer au gouvernement de Tripoli des capacités de défense, tels que des drones armés, des véhicules blindés et des milices. De son côté, le général Haftar bénéficie lui aussi de soutiens internationaux en matière de livraisons d’armes[14].

  ***** 

Dans un pari risqué, la Turquie considère – à l’instar d’autres puissances  – que ce sont les rapports de force qui détermineront l’avenir de la Libye et permettront de parvenir à un règlement du conflit. Elle estime donc que le renforcement de son soutien au régime libyen est susceptible de changer définitivement la donne sur le terrain en provoquant, dans un premier temps, un rééquilibrage aux plans militaire et politique.

Cet engagement pose plusieurs problèmes : il n’est tout d’abord pas certain que la Turquie soit en mesure de répondre aux demandes du gouvernement de Tripoli, dont la volonté est de faire reculer militairement les forces du général Haftar. Cet engagement comporte ensuite le risque d’une confrontation directe avec les soutiens d’Haftar, notamment les Russes, même si des mesures de déconfliction ont probablement été mises en place entre les présidents Erdoǧan et Poutine. Par ailleurs, le soutien turc aux réseaux fréristes libyens présente un risque de déstabilisation au Maghreb, en particulier en Tunisie. Enfin, l’accord maritime conclu entre la Turquie et la Libye est porteur d’un risque de déstabilisation régionale en Méditerranée orientale, tant la question des hydrocarbures est sensible.

 

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[1] Fehim Tastekin: Are Libyan Turks Ankara’s Trojan horse?, Al-Monitor, 26 août 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/08/turkey-libya-are-libyan-turks-ankaras-trojan-horse.html]

[2] Une partie de la communauté kouloughlie de Libye a regagné la Turquie au cours du XXème siècle, après la chute de l’empire ottoman. En 2011, a été fondée à Izmir l’Association des Turcs libyens, resserrant ainsi les liens entre les deux pays.

[3] Op.cit. Fehim Tastekin, Al-Monitor, 26 août 2019.

[4] Ayşe Betül Bal: Haftar deliberately targeted Libya’s Turkish diaspora”, Daily Sabah, 24 janvier 2020. [ https://www.dailysabah.com/politics/2020/01/24/haftar-deliberately-targeted-libyas-turkish-diaspora]

[5] « Sommet tripartite Grèce-Egypte-Chypre », FMES, 16 octobre 2018. [https://fmes-france.org/sommet-tripartite-grece-egypte-chypre/]. Voir également : Joshua Krasna: “Israel-Greece-Cyprus take on Turkey in the Mediterranean”, Al-Monitor, 23 janvier 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/01/israel-turkey-greece-cyprus-benjamin-netanyahu-natural-gas.html#ixzz6CWoAu06H]

[6] Hande Fırat : “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[7] Hande Fırat :  “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[8] Le 4 avril 2019, le général Haftar a lancé une offensive pour conquérir la capitale Tripoli. Celle-ci a provoqué l’exode de 140 000 personnes et la mort de quelque 300 civils et de plus de 2200 combattants. Le 4 janvier 2020, 30 cadets d’une école militaire à Tripoli ont été tués par un raid aérien.

[9] Metin Gurcan : “Could Turkey’s military capacity match Erdoǧan’s ambitions in Libya?”, al-Monitor, 31 décembre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/12/turkey-russia-libya-military-capacity-Erdoǧan-ambitions.html]

[10] Dorian Jones: “Turkey Starts Military Deployment in Libya as International Pressure Rises”, Voice of America, 6 janvier 2020. [https://www.voanews.com/middle-east/turkey-starts-military-deployment-libya-international-pressure-rises]

[11] Entretien avec l’amiral Ausseur du 9 janvier 2020.

[12] Il faut prendre également en compte la distance de vol entre la Turquie et la Libye. Durant les opérations en 2011, les avions de l’OTAN étaient déployés en Grèce et en Italie afin de se rapprocher du théâtre d’opérations.

[13] « Guterres : Haftar doit accepter les conclusions de la conférence de Berlin », TRT, 22 janvier 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/moyen-orient/2020/01/22/guterres-haftar-doit-accepter-les-conclusions-de-la-conference-de-berlin-1345331].

[14] Arabie saoudite, Egypte, EAU, Russie et d’autres pays.

BREXIT will have consequences in the Mediterranean

All rights reserved.

Pierre Razoux, research director at the IRSEM (Strategic Research Institute of the French “École Militaire”), associated with the FMES institute, is the author of numerous works including “Which strategy(ies) for France in the Mediterranean?” (FMES institute, September 2019). Together with Pascal Ausseur, he co-directed the special issue of the Revue Défense Nationale devoted to the “Strategic Mediterranean, a laboratory of globalization” (summer 2019).

[Click here to read the article in French]

 

There is no point in hiding the fact that BREXIT, effective since 1 February 2020, will have harmful consequences in the Mediterranean. The three northern, Levantine and southern shores will be impacted, but probably not in the same way. It is advisable to prepare for this by anticipating the most predictable consequences so as to limit their negative impacts when they will arise. This will require dialogue, common sense, openness, but also firmness when necessary. The Research and Strategic Thinking Centres spread around the Mediterranean basin will have their role to play, starting with the FMES institute, which is in the front line from its outpost in Toulon.

 

The status of Gibraltar

A British Overseas Territory since 1704, the Rock of Gibraltar – ancient Hercules’ columns guarding the exit from the Mediterranean in antiquity – has been continuously claimed by Spain, to which it is physically attached. Since its accession to the European Union in 1986, the Spanish crown has been asking Brussels to support its request to recover this British enclave, considering it to be a colonial slag that no longer exists. Until now, the European authorities had always refused to take part in this dispute between two Member States, believing that the issue could only be resolved by the interested parties themselves. At the last consultation in October 2016, 96% of Gibraltar residents voted in favour of retaining the British Crown. During a courtesy visit the following summer (2017), King Philip VI of Spain confirmed the Spanish claims, but stressed that they would have to be met through diplomatic channels.

Now that the UK has left the EU, Spain is likely to come back to the fray and ask Brussels to support its position, putting the EU at odds between its principles of favouring member states and the many commercial interests that bind it to Britain. A fortiori if the Spanish government needs a unifying dossier to strengthen the sense of national unity and if trade negotiations between Brussels and London are lagging behind. In this hypothesis, there is no doubt that Madrid and London will ask the main European states to take sides, thereby increasing the risks of division within an already fragile EU. But France, for instance, needs to maintain excellent relations with both Madrid and London.

This issue could weaken Spain, which is in the grip of strong centrifugal tensions (Catalonia, Basque Country), especially as border workers who have hitherto been free to cross the boundaries of the Rock to work on either side could be stopped at the border crossing, as Gibraltar is no longer part of EU territory.

Digging up the Gibraltar dossier could have a knock-on effect on the Spanish enclaves of Ceuta and Melilla on Moroccan territory, themselves the sequelae of the Spanish colonial presence in Morocco, in a context of strong nationalist tensions affecting the entire southern shore of the Mediterranean basin. Tensions are strong enough between the Maghreb countries to add new ones.

 

Division and centrifugal forces

According to the most recent opinion polls in Scotland and Ireland, supported by demographic and religious changes in the local populations, it is possible – if not probable – that in the medium term we may see the peaceful unification of Ireland and the independence of Scotland (which voted overwhelmingly to remain in the EU) in the event of a deterioration of the British economy in a post-BREXIT context. This development could be accelerated in the event of a deterioration in the image of the Crown and a polarisation of British political life.

Such a development could only stimulate the desire for independence of Catalonia in Spain, of Corsica in France, of Sardinia in Italy, of Kabylia in Algeria, of minorities of the Western Balkans, or even of the self-proclaimed republic of Northern Cyprus.

There is also no doubt that future British governments will not miss any opportunity to divide the EU in order to create opportunities for economic and political rebound in the Mediterranean. Malta, an old British stronghold (including through language and culture), could suffer from this strategy in the sense that London could easily take advantage of the Maltese authorities’ perception of loneliness in the face of the EU’s delicate management of the migrant crisis to revive Commonwealth ties and further fragment Brussels’ Mediterranean policy.

On the southern shore, the United Kingdom could be tempted to stir up local rivalries, inter-European frictions and misunderstandings between the two shores of the Mediterranean basin to improve the positions of its energy and armaments industries. In this respect, the recent progress made by British Petroleum in Algeria, Libya, Egypt, the eastern Mediterranean (south of Cyprus) and even towards the Palestinian Authority with a perspective of future exploration of offshore gas fields off the Gaza Strip should be underlined. Playing on divisions would be all the easier for the British government as the Europeans show their divisions or lack of consensus on the most striking issues of the moment, whether it be their relations with Iran, Turkey, Israel and the so-called “White House Peace Plan of the Century to settle the Palestinian issue”, Egypt, Libya of course, but also Tunisia and Algeria.

Renewed tensions in Cyprus and the Eastern Mediterranean

However, it is in and around Cyprus that the evolution of the British post-BREXIT posture could have the most significant effects. Protectorate, then British colony from 1878 to 1960, the British armed forces have maintained a large garrison (currently 3 500 soldiers) on the island since Cyprus’s independence, at the two bases of Akrotiri (near Limassol) and Dhekelia (near Larnaca). This British contingent has been contributing since 1964 to the United Nations Peacekeeping Force in Cyprus (UNFICYP[1]) through Operation Tosca. Since 1971, Cyprus has been the British military stronghold turned towards the Middle East; it is from there that the British air forces involved in all the post-Cold War external operations departed, including towards Libya (2011), Iraq and the Levant (2014) in the framework of the operation against the Islamic State (Daech), and towards Syria during Operation Hamilton (14 April 2018) targeting chemical weapon production sites of the Bashar al-Assad regime.

Today, the Royal Air Force is deploying its 903rd Expeditionary Unit at the Akrotiri base, consisting of a dozen FGR4 Typhoon bomber-fighters, air-refueling tankers, an AWACS and electronic warfare aircraft; if necessary, it has declared its intention to deploy 5th generation F-35 fighter-bomber, which Turkey will not receive given its current favourable stance towards Russia, but above all because its relative mistrust of NATO. This posture, together with the occasional presence of a Royal Navy frigate or destroyer in the eastern Mediterranean, will undeniably help to stabilise Cyprus and dissuade Turkey from pushing its pawns further into the area. But what would happen if the British Ministry of Defence were to be forced to make drastic budget cuts if the Crown’s level of ambition were to be reduced, forcing it to reduce its military presence on the spot, or even to close its bases [2]? Or conversely, if the British government adopted a more favourable stance towards Turkey, as it used to do for twenty-five years in order to weaken EU cohesion?

Given the new Mediterranean ambitions claimed by Turkish President Recep Tayyip Erdogan (unilateral extension of the maritime economic zone under Turkish sovereignty towards Libya, demand for the withdrawal of military contingents stationed on the neighbouring Greek islands, recurrent violations of Greek territorial waters, shipments of arms and fighters to Libya), it is urgent for the EU to take a stand to contain the destabilising actions of the Turkish government. This is what Emmanuel Macron did on 29 January 2020 when he strongly denounced the provocations of Recep Tayyip Erdogan and announced the forthcoming conclusion of a strategic partnership with Greece and Cyprus, both members of the EU. In this increasingly tense context and after the line thrown by the President of the French Republic, London will have to take a stand.

 

British disengagement or more aggressive stance ?

Once the euphoria of the divorce is over and the sense of regained freedom has vanished, the British will have to face the shrinking of their market space and the attempts by the United States and China to dismember them economically and strategically. A fortiori if Her Majesty’s kingdom has meanwhile lost Scotland and Northern Ireland, and if Russia, like other ill-intentioned actors, has gone on a rampage through smear campaigns, propaganda and manipulation of public opinion to delegitimize the British political class and monarchy. For what ultimately makes the United Kingdom attractive to its partners as well as to its European neighbours is its liberal dimension in all fields: economic, political, societal and religious; the Muslim Brotherhood, which has massively invested in the City has understood this well. To isolate Britain, nothing is better than a brutal rise of populism and isolationism. The first signals are clearly perceptible, even against the Crown. Already, Americans and Chinese are well positioned to take control over key sectors of the economy, be it energy (including nuclear energy for China), communications infrastructure, defence industry, 5G and high technology.

Weakened and struggling to preserve their rank, the British will return to what they have been for centuries, a people of conquering sailors and privateers scouring the seas and oceans to win markets by any means possible, without the slightest prevention for their former European partners. The European rules that have hitherto limited the most questionable practices are no longer enforceable against them. As for the international regulatory bodies (UN, WTO, IMF…), they are increasingly weakened by the whims of Donald Trump, Chinese ambitions and the provocations of autocrats who seem to have the wind in their sails.

The problem for Europeans is that whatever the evolution of the British posture, its consequences are likely to be unfavourable to them: either the United Kingdom will weaken economically and strategically, and London will reduce its military presence and investment in development aid, thus reducing its stabilising presence in the Mediterranean; or it will become stronger and risks wanting to counter the stabilising actions of Europeans in order to win new markets and increase its own influence.

It is therefore crucial to maintain a close, frank and constructive dialogue with the United Kingdom – for the time being still united – in order to clearly express our expectations, our offers, but also the retaliatory measures that we might be led to take, which implies that the European Union and its most influential members in the Mediterranean should consult each other rapidly first, before discussing them with their partners on the southern and Levantine shores. This could be the priority agenda for a future Euro-Mediterranean summit.

It is equally crucial for the EU states bordering the Mediterranean basin to increase their defence effort, particularly in the aeromaritime field, in order to contribute more effectively, with or without the British, to securing the maritime axis linking the Atlantic Ocean to the Indian Ocean via the strait of Gibraltar, the Suez Canal and the straits of Bab el-Mandeb. The latter is more than ever a vital outpost for the defence of the Mediterranean.

Le BREXIT aura des conséquences en Méditerranée

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Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? » (FMES, septembre 2019). Il a codirigé avec Pascal Ausseur le numéro spécial de la Revue Défense Nationale consacré à « La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation » (été 2019).

[Cliquez ici pour lire l’article en anglais]

Inutile de se voiler la face, le BREXIT, effectif depuis le 1er février 2020, aura des conséquences néfastes en Méditerranée. Les trois rives septentrionale, levantine et méridionale seront impactées, mais probablement pas de la même manière. Il convient de s’y préparer en anticipant les conséquences les plus prévisibles de manière à limiter leurs impacts négatifs lorsque ceux-ci surgiront. Pour cela, il va falloir dialoguer, faire preuve de bon sens, d’esprit d’ouverture, mais aussi de fermeté lorsque cela s’avérera nécessaire. Les Centres de recherche et de réflexion stratégique répartis autour du bassin méditerranéen auront leur rôle à jouer, à commencer par l’institut FMES qui se trouve en première ligne depuis son avant-poste toulonnais.

 

Le statut de Gibraltar

Territoire britannique d’outre-mer depuis 1704, le rocher de Gibraltar – anciennes colonnes d’Hercule gardiennes de la sortie de la Méditerranée pendant l’Antiquité – n’a cessé d’être revendiqué par l’Espagne à laquelle ce rocher est physiquement rattaché. Depuis son adhésion à l’Union Européenne en 1986, la couronne espagnole demande à Bruxelles de soutenir sa requête visant à récupérer cette enclave britannique, estimant qu’il s’agit là d’une scorie coloniale qui n’a plus lieu d’être. Jusqu’à présent, les instances européennes avaient toujours refusé de prendre partie dans ce différend opposant deux Etats membres, estimant que cette question ne pourrait être résolue que par les intéressés eux-mêmes. Lors de la dernière consultation d’octobre 2016, 96% des résidents de Gibraltar ont voté en faveur du maintien à la couronne britannique. Lors d’une visite de courtoisie l’été suivant (2017), le roi Philippe VI d’Espagne a confirmé les prétentions espagnoles, mais a souligné qu’elles devraient être satisfaites par voie diplomatique.

Maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’UE, il est probable que l’Espagne remonte à la charge et demande à Bruxelles de soutenir sa position, mettant l’UE en porte-à-faux entre ses principes visant à privilégier les Etats membres et les nombreux intérêts commerciaux qui la lient à la Grande-Bretagne. A fortiori si le gouvernement espagnol a besoin d’un dossier fédérateur pour renforcer le sentiment d’unité nationale et si les négociations commerciales entre Bruxelles et Londres patinent. Dans cette hypothèse, nul doute que Madrid et Londres demanderont aux principaux Etats européens de prendre partie, accroissant par là même les risques de division au sein d’une UE déjà bien fragilisée. Or, la France, pour ne parler que d’elle, a besoin d’entretenir d’excellentes relations avec Madrid comme avec Londres.

Ce dossier pourrait affaiblir un peu plus l’Espagne en proie à de fortes tensions centrifuges (Catalogne, Pays basque), d’autant que les frontaliers qui franchissaient jusqu’à présent librement les limites du Rocher pour travailler de part et d’autre pourraient se voir stoppés au passage de la frontière, Gibraltar ne faisant désormais plus partie du territoire de l’UE.

Déterrer le dossier de Gibraltar pourrait impacter par ricochet celui des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en territoire marocain, elles-mêmes scories de la présence coloniale espagnole au Maroc, dans un contexte de fortes tensions nationalistes affectant l’ensemble de la rive Sud du bassin méditerranéen. Les tensions sont suffisamment fortes entre les pays maghrébins pour que l’on en rajoute de nouvelles.

 

Prime à la division et aux forces centrifuges

Si l’on en croit les sondages les plus récents effectués en Ecosse et en Irlande, appuyés par l’évolution démographique et religieuse des populations locales, il est possible – voire probable – que l’on assiste à moyen terme à l’unification pacifique de l’Irlande et à l’indépendance de l’Ecosse (qui a voté majoritairement pour son maintien dans l’UE) en cas de détérioration de l’économie britannique dans un contexte post-BREXIT. Cette évolution pourrait être accélérée en cas de dégradation de l’image de la couronne et de polarisation de la vie politique britannique.

Une telle évolution ne pourrait que stimuler les velléités indépendantistes de la Catalogne en Espagne, de la Corse en France, de la Sardaigne en Italie, de la Kabylie en Algérie, des minorités des Balkans occidentaux, ou bien encore de la république autoproclamée de Chypre du Nord.

Nul doute également que les futurs gouvernements britanniques ne manqueront aucune occasion de diviser l’UE pour se créer des occasions de rebonds économiques et politiques en Méditerranée. Malte, vieux bastion britannique (y compris par la langue et la culture), pourrait pâtir de cette stratégie dans le sens où Londres pourrait aisément profiter du sentiment de solitude des autorités maltaises face à la délicate gestion de la crise des migrants par l’UE pour raviver les liens du Commonwealth et fragmenter un peu plus la politique méditerranéenne de Bruxelles.

Sur la rive Sud, le Royaume-Uni pourrait être tenté d’attiser les rivalités locales, les frictions intereuropéennes et les incompréhensions entre les deux rives du bassin méditerranéen pour améliorer les positions de ses industriels de l’énergie et de l’armement. Il convient de souligner à cet égard les progrès récents réalisés par British Petroleum en Algérie, en Libye, en Egypte, en Méditerranée orientale (au sud de Chypre) et même envers l’Autorité palestinienne dans la perspective de l’exploration future des gisements gaziers offshores au large de la bande de Gaza. Jouer des divisions serait d’autant plus facile au gouvernement britannique que les Européens affichent leurs divisions ou leur absence de consensus sur les dossiers les plus marquants du moment, qu’il s’agisse de leurs relations à l’Iran, à la Turquie, à Israël et au soi-disant « Plan de Paix du siècle de la Maison Blanche pour régler le dossier palestinien », de l’Egypte, de la Libye bien sûr, mais aussi de la Tunisie et de l’Algérie.

 

Regain de tensions à Chypre et en Méditerranée orientale

C’est toutefois à Chypre et dans ses alentours que l’évolution de la posture britannique post-BREXIT pourrait entraîner les effets les plus significatifs. Protectorat, puis colonie britannique de 1878 à 1960, les forces armées britanniques entretiennent depuis l’indépendance de Chypre une importante garnison (actuellement 3 500 militaires) sur l’île, sur les deux bases d’Akrotiri (près de Limassol) et de Dhekelia (près de Larnaca). Ce contingent britannique contribue depuis 1964 à la Force de maintien de la paix des Nations unies à Chypre (UNFICYP[1]) à travers l’opération Tosca. Depuis 1971, Chypre représente le bastion militaire britannique tourné vers le Moyen-Orient ; c’est de là que sont parties les forces aériennes britanniques impliquées dans toutes les opérations extérieures post-guerre froide, y compris vers la Libye (2011), l’Irak et le Levant (2014) dans le cadre de l’opération de lutte contre l’Etat islamique (Daech), ou bien encore vers la Syrie lors de l’opération Hamilton (14 avril 2018) visant des sites de production d’armes chimiques du régime de Bachar el-Assad.

Aujourd’hui, la Royal Air Force déploie sur la base d’Akrotiri sa 903e Expeditionary Unit constituée d’une douzaine de chasseurs bombardiers Typhoon FGR4, de ravitailleurs en vol, d’un AWACS et d’avions de guerre électroniques ; en cas de besoin, elle a déclaré son intention d’y affecter des chasseurs bombardiers F-35 de 5e génération, ceux-là même que la Turquie ne recevra pas compte tenu de sa posture désormais favorable à la Russie, mais surtout de sa relative défiance vis-à-vis de l’OTAN. Ce dispositif, auquel s’ajoute la présence ponctuelle d’une frégate ou d’un destroyer de la Royal Navy en Méditerranée orientale, contribue indéniablement à stabiliser Chypre et à dissuader la Turquie de pousser davantage ses pions sur place. Mais qu’adviendrait-il si le ministère de la Défense britannique venait à se voir imposer des coupes budgétaires drastiques, en cas de réduction du niveau d’ambitions de la Couronne, lui imposant de réduire sa présence militaire sur place, voire même de fermer ses bases[2] ? Ou à l’inverse si le gouvernement britannique adoptait une posture plus favorable à la Turquie, comme il eut l’habitude de le faire pendant vingt-cinq ans pour fragiliser la cohésion de l’UE ?

Face aux nouvelles ambitions méditerranéennes revendiquées par le président turc Recep Tayyip Erdogan (extension unilatérale de la zone maritime économique sous souveraineté turque en direction de la Libye, demande de retrait de contingents militaires stationnés sur les îles grecques voisines, violations récurrentes des eaux territoriales grecques, envois d’armes et de combattants en Libye), il est urgent que l’UE prenne position pour contenir les actions déstabilisatrices du pouvoir turc. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron le 29 janvier 2020 en dénonçant très fermement les provocations de Recep Tayyip Erdogan et en annonçant la conclusion prochaine d’un partenariat stratégique avec la Grèce et Chypre, tous deux membres de l’UE. Dans ce contexte de plus en plus tendu et après la perche tendue par le président de la République français, Londres devra prendre position.

 

Désengagement britannique ou posture plus agressive ?

Une fois l’euphorie du divorce passé et le sentiment de liberté retrouvée évanoui, les Britanniques devront faire face à l’amoindrissement de leur espace marchand et aux tentatives des Etats-Unis et de la Chine de les dépecer économiquement et stratégiquement. A fortiori si le royaume de Sa Majesté a entre-temps perdu l’Ecosse et l’Irlande du Nord, et que la Russie, comme d’autres acteurs mal intentionnés, se sont déchaînés via des campagnes de dénigrements, de propagande et de manipulation des opinions publiques pour délégitimer la classe politique et la monarchie britanniques. Car ce qui rend au bout du compte le Royaume-Uni attractif pour ses partenaires comme pour ses voisins européens, c’est sa dimension libérale dans tous les domaines : économique, politique, sociétal et religieux ; les Frères musulmans qui ont massivement investi la City l’ont bien compris. Pour isoler la Grande-Bretagne, rien de mieux qu’une montée brutale du populisme et de l’isolationnisme. Les premiers signaux sont clairement perceptibles, y compris à l’encontre de la Couronne. Déjà, Américains et Chinois sont bien positionnés pour prendre le contrôle de secteurs clés de l’économie, qu’il s’agisse de l’énergie (y compris du nucléaire pour la Chine), des infrastructures de communication, de l’industrie de défense, de la 5G et de la haute technologie.

Affaiblis et luttant pour préserver leur rang, les Britanniques redeviendront ce qu’ils ont été pendant des siècles, un peuple de marins conquérants et de corsaires écumant mers et océans pour gagner des marchés par tous les moyens possibles, sans plus la moindre prévention pour leurs anciens partenaires européens. Les règles européennes qui limitaient jusqu’à présent les pratiques les plus contestables ne leur sont plus désormais opposables. Quant aux organes de régulation internationaux (ONU, OMC, FMI…), ceux-ci sont de plus en plus fragilisés par les foucades de Donald Trump, les ambitions chinoises et les provocations des autocrates qui semblent avoir le vent en poupe.

Le problème pour les Européens, c’est que quelle que soit l’évolution de la posture britannique, ses conséquences risquent de leur être défavorables : soit le Royaume-Uni s’affaiblit économiquement et stratégiquement, et Londres diminuera sa présence militaire et ses investissements dans l’aide au développement, réduisant ainsi sa présence stabilisatrice en Méditerranée ; soit il se renforce et risque de vouloir contrer les actions stabilisatrices des Européens pour gagner de nouveaux marchés et accroître sa propre influence.

Il est donc crucial de maintenir un dialogue étroit, franc et constructif avec le Royaume pour l’instant encore uni, afin de lui exprimer clairement nos attentes, nos offres, mais aussi les mesures de rétorsion que nous pourrions être amenés à prendre, ce qui implique pour l’Union européenne et ses membres les plus influents en Méditerranée de se concerter rapidement entre eux d’abord, avant d’en discuter avec leurs partenaires des rives méridionales et levantines. Ce pourrait être l’agenda prioritaire d’un futur sommet euro-méditerranéen.

Il est tout aussi crucial pour les Etats de l’UE riverains du bassin méditerranéen d’accroître leur effort de défense, notamment dans le domaine aéromaritime, pour contribuer plus efficacement, avec ou sans les Britanniques, à la sécurisation de l’axe maritime reliant l’océan Atlantique à l’océan Indien via le détroit de Gibraltar, le canal de Suez et le détroit de Bab el-Mandeb. Ce dernier s’impose plus que jamais comme un avant-poste vital pour la défense de la Méditerranée.

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[1] L’UNFICYP déploie depuis 1964 un millier de casques bleus le long d’une « Ligne verte » séparant les parties nord et sud de l’île. Leur présence, qui visait initialement à assurer la sécurité des deux communautés grecques et turcophones, consiste depuis l’invasion turque de 1974 à contrôler physiquement la ligne de partage séparant la République chypriote internationalement reconnue (et membre de l’UE), de la république autoproclamée de Chypre du Nord reconnue par la Turquie.

[2] La présence des bases britanniques à Chypre était jusqu’à présent plutôt bien acceptée des Chypriotes compte tenu du bassin d’emplois qu’elles représentent. Mais la sortie du Royaume-Uni de l’UE pourrait entraver sensiblement les mouvements quotidiens des travailleurs locaux qui pénètrent désormais dans un territoire situé de fait en dehors de celui de l’UE.