Mondes méditerranéens

Israël : le dilemme de l’annexion – par Béatrice Veyrat-Masson

Benjamin Netanyahu (à droite) et Benny Gantz (à gauche) durant la prestation de serment le 17 mai 2020.

Porte-parole de la Knesset /AFP/Adina Valman.

 

Le feuilleton israélien n’aura pas perdu en intensité durant la crise du Coronavirus. Le virus de 125 nanomètres aura même, contre toute attente, permis à un gouvernement d’union de voir le jour et cristallisé un vif débat autour de l’annexion de la Cisjordanie, thématique récurrente dans le dossier israélo-palestinien.

L’Etat hébreux s’était fixé la date fatidique du 1er juillet 2020 pour définir sa stratégie de mise en œuvre du deal du siècle. L’institut FMES vous propose quelques clés pour décrypter la situation.

 

Le Covid-19 à l’origine du 35ème gouvernement israélien

Il aura fallu trois élections législatives et 17 longs mois de crise politique pour permettre à un gouvernement israélien de voir le jour. Les deux protagonistes que tout opposait il y a encore quelques mois, Benyamin Netanyahou et Benny Gantz, sont parvenus à un accord sur-mesure sur fond de pandémie.

Pour satisfaire les desiderata des deux parties, le gouvernement comptera à terme 36 ministres et 16 vice-ministres[1], doublant ainsi ses effectifs et entraînant par la même occasion des dépenses considérables[2] pour le contribuable dans un contexte économique difficile marqué par une hausse du chômage de 20 points due au Coronavirus[3]. Afin de contourner l’épineuse problématique du chef de ce nouveau gouvernement, il a été décidé que Netanyahou serait Premier ministre et Gantz ministre de la Défense et vice-Premier ministre pendant les 18 premiers mois et que les rôles s’inverseraient pour la seconde partie du mandat. Ces dispositions peuvent prêter à sourire lorsque l’on sait qu’un accord de coalition est habituellement un compromis douloureux entre des parties se répartissant les postes à pourvoir, et non la multiplication des portefeuilles du gouvernement et des avantages qui y sont associés.

Au-delà du caractère polémique de la situation, les citoyens israéliens voient d’un œil dubitatif l’alliance entre le Likoud de Netanyahou et le Kahol lavan de Gantz, lesquels avaient axé leurs campagnes électorales respectives autour de l’incapacité de leur rival à diriger dignement Israël. Evincer Benyamin Netanyahou du pouvoir constituant la raison d’être du mouvement Kahol lavan, l’annonce de l’accord a été vécue comme une trahison par les soutiens de Benny Gantz et a provoqué une scission au sein de son propre parti[4]. En effet, en acceptant finalement de former un gouvernement avec Netanyahou, l’ancien chef d’Etat-Major de l’armée israélienne Gantz lui confère un regain de légitimité publique après que celle-ci a été écornée par les lourdes accusations de corruption, fraude et abus de confiance dont il fait l’objet.

Les opposants à l’accord ont vu leur dernier espoir s’envoler avec la décision de la Cour suprême d’autoriser Benyamin Netanyahou à former un gouvernement malgré les inculpations citées plus haut. En effet, « si la loi israélienne interdit aux ministres de servir alors qu’ils font l’objet d’accusations criminelles, aucune loi de ce type ne s’applique aux Premiers ministres »[5]. Cette décision unanime rendue le 6 mai 2020 par la plus haute instance juridique du pays n’est certes pas une prise de position sur la gravité des charges qui pèsent sur Netanyahou, mais seulement sur la légalité de la formation d’un gouvernement autour de ce dernier.[6] Cette Cour pourrait néanmoins être amenée à se prononcer sur les trois chefs d’inculpation du Premier ministre si ce dernier était reconnu coupable en première instance et décidait de faire appel. Le procès qui a débuté le 24 mai 2020 rythmera désormais l’actualité israélienne, les médias prévoyant un feuilleton de trois ans dans l’éventualité où il n’y aurait pas de recours.[7] Précisons également que malgré l’aura du Premier ministre aux rênes depuis onze années consécutives, l’issue du procès n’est pas certaine. En effet, son prédécesseur Ehud Olmert avait été condamné en 2015 à 18 mois de prison ferme pour corruption par la Cour suprême[8], tout comme le président Moshe Katsav pour des faits de viols et d’harcèlement sexuel[9]. Si la machine judiciaire est désormais en marche, le vide juridique autour des conditions pour exercer le mandat de Premier ministre soulève un questionnement éthique. En effet, si des restrictions s’appliquent pour les ministres israéliens, le chef de gouvernement ne devrait-il pas à plus forte raison faire preuve d’exemplarité ? N’est-elle pas essentielle à la délégation de confiance des citoyens ? Au-delà d’un besoin juridique en ce domaine, les Israéliens peuvent-ils exiger de leurs Premiers ministres l’autonomie de jugement nécessaire à la mise en conformité de leur comportement au devoir qui leur incombe?[10] Si ce questionnement est loin de se limiter à l’Etat hébreu, il devra s’y poser une fois la crise sanitaire et économique passée.[11]

En effet, l’heure n’est plus aux querelles politiciennes, mais bien à l’union contre le Covid-19. Face à ce virus qui paralyse le monde entier et dont le nombre de victimes s’alourdit de jour en jour, Benyamin Netanyahou en tant que Premier ministre d’un gouvernement d’intérim, était limité dans les mesures qu’il souhaitait mettre en place, contraint notamment par le budget dont il disposait. Il ne pouvait donc décider des fonds d’urgence nécessaires pour limiter les effets néfastes de l’épidémie en Israël.[12] Dans ce contexte, l’échec de formation d’un gouvernement et une quatrième campagne électorale auraient représenté une perte de temps considérable dans la lutte contre le Coronavirus et auraient été très mal perçus par la population.

La marge de manœuvre était donc réduite car un gouvernement d’urgence était nécessaire pour affronter les épreuves actuelles. “Nous traversons une période inhabituelle qui appelle des décisions inhabituelles“, a affirmé Benny Gantz. “Avec tous mes collègues et partenaires politiques, nous mettrons tout notre temps, notre expérience et nos capacités à gérer la crise actuelle au nom des citoyens d’Israël… Le peuple d’Israël se tourne à juste titre vers nous et attend de nous que nous continuions à soutenir la lutte sacrée contre le coronavirus et ses effets.” Avant de conclure : “Joignons nos mains et sortons Israël de cette crise. Faisons passer Israël en premier“.[13]

Si la pandémie de Covid-19 a paralysé la vie politique de la plupart des pays, elle aura semble-t-il permis la formation d’un gouvernement d’union en Israël. Les citoyens n’y croyaient plus et ont patiemment attendu la prestation de serment qui a scellé l’alliance controversée. L’investiture du gouvernement avait été repoussée à deux reprises : la première fois car la date coïncidait avec la venue du Secrétaire d’Etat Mike Pompeo (13 mai)[14] et la seconde fois (14 mai) pour permettre aux deux hommes d’affiner la répartition des portefeuilles et ainsi de s’assurer de la majorité absolue lors du vote d’approbation de la Knesset[15]. Netanyahou et Gantz auront tenu les Israéliens en haleine jusqu’au 17 mai 2020.

 

Quelles conséquences pour la Cisjordanie ?

Le nouveau mode de fonctionnement du gouvernement d’union reste mystérieux tant pour les Israéliens et que pour les observateurs internationaux. En effet, l’accord signé fait peu mention du programme de la mandature naissante. Bien que les portefeuilles de la défense et des affaires étrangères soient détenus par des membres de Kahol lavan (respectivement par Benny Gantz et Gabi Ashkenazi), il semble difficile de prédire la politique internationale d’Israël à court et moyen termes du fait de la nécessité d’accord entre les deux parties pour toute législation gouvernementale, même si la désignation de ces deux personnalités pragmatiques et maîtrisant les dossiers sécuritaires rassurent tout autant les partenaires d’Israël que ses adversaires. L’Iran et le Hezbollah savent ainsi que Gantz et Ashkenazi ne se laisseront pas entraîner dans une escalade que pourrait souhaiter certains ultras, tant en Israël qu’en Iran.

L’exception à la règle susmentionnée résidera dans l’extension de souveraineté israélienne, thématique fétiche de Benyamin Netanyahou qui ne pourra donc faire l’objet d’un véto de Benny Gantz. Cependant, l’article 29 du document stipule que la législation doit être en accord avec les Etats-Unis avant d’être portée au débat pour approbation à la Knesset à partir du 1er juillet[16]. Erigée en caution d’Israël face à la frilosité d’une grande partie de la communauté internationale, l’administration Trump avait déjà dévoilé le « deal du siècle » en présence des deux Premiers ministres israéliens, reconnaissant unilatéralement « Jérusalem comme capitale d’Israël et sa souveraineté dans la vallée du Jourdain, puis l’annexion définitive du plateau du Golan [et] la reconnaissance de la légalité du projet colonial en Cisjordanie (illégale au regard du droit international) »[17]. Actuellement préoccupé par la pandémie de Covid-19, par ses conséquences économiques et par les manifestations médiatisées en réaction aux conditions du décès de George Floyd, Washington explique aujourd’hui vouloir ralentir le processus d’annexion israélienne. Ce rétropédalage doit également être analysé à la lumière des sondages menés auprès des Américains, et notamment auprès de la communauté juive, qui expriment une opposition grandissante aux plans d’annexion israéliens. Ce rejet a pris une telle envergure que le puissant lobby pro-israélien AIPAC a fait savoir aux élus américains qu’ils étaient « libres de critiquer les plans d’annexion imminents d’Israël » tant qu’ils ne « touchent pas à l’aide américaine à l’Etat juif »[18]. Il convient également de souligner que la rhétorique plus réservée du gouvernement américain par rapport à l’annexion lui permet de soigner ses relations avec les monarchies du Golfe tout en limitant la posture de l’Iran, de la Turquie et de la Russie dans la région.

Ce revirement de situation a fait apparaître les premières divergences au sein du gouvernement d’union en Israël. Soucieux de ne pas froisser Washington et les Etats européens – pour une majorité ouvertement opposée aux projets de Netanyahou –, Gantz a exprimé ne pas soutenir d’annexion dans des localités de Cisjordanie « comptant une population palestinienne importante afin d’éviter les frictions ». Le ministre des Affaires étrangères Ashkenazi a quant à lui souhaité rassurer son homologue allemand en lui assurant que toute action se ferait « en coordination avec les Etats-Unis et dans le respect des accords de paix israéliens existants ».[19] Ces déclarations dénotent une volonté des ministres Kahol lavan de ne pas faire de vagues au sein de la communauté internationale et de soigner leurs relations avec les partenaires historiques d’Israël. Cette vision n’est pas partagée par Benyamin Netanyahou, lequel a fait savoir que l’annexion de pans de Cisjordanie était une condition sine qua non à l’existence du gouvernement d’union,[20] faisant peser sur la sphère politique israélienne la menace d’un retour aux urnes.

 

Il est toujours risqué de faire des prédictions quant à la probabilité d’un événement tel qu’une annexion, qui plus est dans le contexte décrit plus haut. Notons cependant que cette décision, si elle devait être prise et mise en application début juillet 2020, mettrait en péril de nombreux acquis israéliens pour, somme toutes, peu d’avantages réels. En effet, Israël s’attirerait les foudres de la communauté internationale pour acquérir – et à ses yeux seulement – de jure la continuité du contrôle israélien sur des territoires qu’elle maîtrise déjà de facto[21]. De nombreux palestiniens de Cisjordanie constatent une annexion de fait sur le terrain. Et chacun sait en Israël qu’une annexion de jure coûterait très cher puisque le gouvernement israélien devrait alors assumer intégralement la charge financière (services publics, etc…) de la gestion effective des territoires annexés. Chacun sait aussi qu’Israël n’aurait rien à gagner d’une nouvelle Intifada, d’autant que le puissant lobby des mères de soldats ne semble pas prêt à sacrifier la vie de jeunes recrues sur des checkpoints perdus au milieu de la Cisjordanie. Dans ces conditions, pourquoi donc Benyamin Netanyahou tient-il des propos si agressifs ? Pour comprendre, peut-être convient-il de rappeler que le Premier ministre israélien est coutumier des déclarations chocs à destination de son électorat, tout en étant averse aux risques vis-à-vis de l’international. En début d’année 2020, le changement de perception des Etats-Unis vis-à-vis de l’extension de souveraineté israélienne – et par ricochet d’une partie de la communauté internationale – débouchant sur le deal du siècle avait augmenté la probabilité d’une annexion formelle. Cette fenêtre d’acceptabilité internationale semble désormais s’être réduite, diminuant ainsi significativement la plausibilité de la survenue de l’annexion au 1er juillet 2020. Elle pourrait totalement se refermer d’ici novembre prochain dans l’éventualité d’une victoire démocrate aux élections présidentielles américaines. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le Premier ministre israélien semble prêt à accélérer le tempo et à jouer son va-tout.

 

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[1]https://www.jpost.com/israel-news/politics-and-diplomacy/why-is-the-new-coalition-deal-so-controversial-625332

[2]https://www.lepoint.fr/monde/israel-un-gouvernement-xxl-en-pleine-crise-18-05-2020-2375943_24.php

[3]http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200403-israël-chomâge-emploi-coronavirus

[4]https://fr.timesofisrael.com/kakhol-lavan-a-la-cour-supreme-linculpe-netanyahu-doit-etre-premier-ministre/

[5]https://www.timesofisrael.com/high-court-unanimously-rejects-petitions-against-netanyahu-coalition-deal/

[6] La Cour a d’ailleurs souligné que la décision « ne diminue en rien la gravité des charges » https://www.haaretz.com/israel-news/elections/.premium-high-court-of-justice-green-lights-netanyahu-gantz-coalition-deal-1.8826446

[7] https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/1590315173-le-nouveau-gouvernement-represente-tout-le-peuple-d-israel-b-netanyahou-devant-le-nouveau-cabinet

[8] https://www.challenges.fr/monde/moyen-orient/l-ex-premier-ministre-israelien-ehud-olmert-condamne-a-de-la-prison-ferme_46820

[9] https://www.lepoint.fr/monde/israel-la-cour-supreme-envoie-l-ex-president-katzav-en-prison-pour-7-ans-10-11-2011-1394788_24.php

[10] « Le bon exemple ne doit pas servir de modèle, mais seulement de preuve pour montrer que ce qui est conforme au devoir est praticable » – Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs.

[11] Environ 2000 personnes ont d’ores et déjà manifesté leur mécontentement face à l’accord d’union tout en respectant les mesures de distanciation physique – https://www.letemps.ch/monde/israeliens-se-mobilisent-sauver-democratie

[12]https://www.jpost.com/israel-news/gantz-put-netanyahus-career-on-a-respirator-because-of-coronavirus-622508

[13] Ibid.

[14]https://www.lefigaro.fr/international/israel-report-de-l-investiture-du-gouvernement-pour-la-visite-de-pompeo-20200511

[15]https://www.lorientlejour.com/article/1218071/la-prestation-de-serment-du-gouvernement-israelien-reportee-a-dimanche.html

[16] https://www.usmep.us/media/filer_public/7a/31/7a314ad8-49c2-496f-af73-156d2d854612/usmep_briefing_memo_-_israeli_annexation_in_the_west_bank.pdf

[17] https://fmes-france.org/deal-of-the-century-le-desaccord-du-siecle/

[18] https://fr.timesofisrael.com/ce-que-laipac-a-dit-aux-deputes-americains-sur-lannexion/

[19] https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/1592810707-israel-annexion-ou-elections-met-en-garde-b-netanyahou-media

[20] Ibid.

[21] Prise de parole de Daniel Levy lors d’une visioconférence organisée par le LSE Middle East Centre le 28 mai 2020 intitulée « An Israeli Political Crisis: Elections, Unity Government and Annexation ».

Ambitions turques en Méditerranée : vers une accélération des frictions navales avec l’Europe ? – par Arnaud Peyronnet

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Le navire marchand turc Cirkin, un habitué des transits entre la Turquie et la Libye pour des livraisons de matériels militaires sous couvert d’ « acheminements humanitaires », est depuis le mois de mai escorté par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre. Or le 10 juin, peu après un premier face à face tendu entre cette escorte turque et un bâtiment grec appartenant à l’opération européenne Irini, un navire de combat turc a mené des « actions inamicales » (illumination à 3 reprises avec un radar de conduite de tir) à l’encontre d’une frégate française, pourtant intégrée dans une opération de l’OTAN, au large de la Libye. Cet incident inhabituel, qui représente clairement une nouvelle escalade dans les tensions déjà recensées dans cette zone, s’inscrit dans une logique plus profonde d’augmentation des crispations entre l’UE (et en premier lieu la France) et la Turquie. Ces frictions sont notamment causées par la problématique de la présence navale turque dans la ZEE chypriote et par les difficultés liées au contrôle de l’embargo sur les armes imposé à la Libye depuis 2011[1].

Le raidissement naval turc est quant à lui essentiellement dicté par la refondation profonde des perceptions géopolitiques turques depuis l’arrivée au pouvoir du Président Erdogan, ce dernier favorisant un vaste mouvement d’expansionnisme naval turc en Méditerranée. Ce mouvement semble en outre accéléré par la perception locale d’un possible retrait occidental du Moyen-Orient, doublé dans le même temps d’une irruption régionale de la puissance russe. Or ces deux changements sont des opportunités stratégiques d’importance pour Ankara qui se doit alors de les instrumentaliser pour conforter ses intérêts géopolitiques.

Dans ce contexte, quelles sont ces perceptions géopolitiques turques en Méditerranée ? Par quels moyens Ankara cherche-t-elle à les matérialiser ? L’affaiblissement de l’Europe est-il également un objectif turc ?

 

Des perceptions géopolitiques turques plutôt « expansionnistes » en Méditerranée

Les ambitions régionales turques sont d’abord apparues au cours d’un discours du Président Erdogan en 2011 et dans lequel il a proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ». Cette politique turque, centrée sur le renouveau de son influence au Moyen-Orient (Syrie, Qatar, Libye, Irak, corne de l’Afrique), pourrait alors être qualifiée de « pan-ottomane » tout en ayant pour caractéristique essentielle de mettre particulièrement en avant le fait naval, notamment en Méditerranée. En effet, Ankara appelle de ses vœux une extension de la présence géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan), développée par l’amiral Cihat Yayci[2]. L’objectif de cette doctrine est d’ailleurs d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Egée et la Méditerranée orientale, au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse. La recherche d’accords de délimitations maritimes avec les pays voulant bien « s’accommoder » des intérêts turcs est ainsi particulièrement mise en avant, cette démarche étant soutenue en amont par des déploiements de force permanents facilitant le « fait accompli » des revendications « naturelles » turques. La nouvelle empreinte turque en Libye est intégralement liée à de telles ambitions, transformant dès lors toute une zone méditerranéenne en un « continuum exclusivement turc » qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre du continent européen…

Pour à la fois mettre en œuvre cette vision géopolitique et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie a alors développé progressivement une stratégie de déni d’accès, que ce soit au large de Chypre ou désormais aussi le long des côtes libyennes. Cette stratégie s’observe notamment par le déploiement de forces navales conséquentes (groupes de plusieurs bâtiments) dans ses zones d’intérêt (protection des activités de forages turcs en ZEE chypriote, appui aux opérations terrestres en Libye) et la réservation récurrente de zones d’exercice en haute mer, l’ensemble rendant les activités des autres marines évidemment plus compliquées dans ces mêmes régions. En complément, la marine turque n’hésite également plus à s’engager délibérément dans une logique de frictions avec les marines concurrentes, faisant le pari que celles-ci éviteront toute escalade armée avec leur allié de l’OTAN…

Des frictions militaires accrues, symptômes d’un nouvel « unilatéralisme turc »

La Turquie a en effet mis en place depuis plusieurs années une logique de frictions avec ses adversaires, estimant de longue date que ceux-ci n’assumeront jamais pleinement le rapport de forces qui est imposé, et permettant dès lors l’imposition de « faits accomplis » turcs difficilement réversibles. Les frictions impliquant des unités turques avec des bâtiments européens se sont ainsi multipliées, tant en mer Egée, qu’au large de Chypre et maintenant le long des côtes libyennes. En parallèle, la marine turque multiplie les démonstrations de force au travers d’exercices d’ampleur de plus en plus réguliers.

En mer Égée, les épisodes de tensions sont certes sporadiques mais aussi bien réels, avec surtout des incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques. Au début du mois de mai 2020, l’aviation de chasse turque a tout de même effectué une démonstration de force (un acte « provocateur » selon la Grèce) au-dessus de l’île grecque d’Inousses lors d’une visite sur place du ministre de la Défense et du chef d’état-major des armées grecques. Cette affaire avait un précédent puisqu’en mars 2019, une visite du 1er ministre grec avait déjà été perturbée par des chasseurs turcs près de l’île d’Agathonissi, située au sud-est de la mer Egée… Les revendications territoriales d’Ankara en mer Égée, notamment celles portant sur l’archipel du Dodécanèse, expliquent évidemment ces incidents fréquents et parfois très sérieux[3].  Au large de Chypre, la Turquie exerce des pressions, voire des interférences, sur les entreprises internationales effectuant des forages[4]. Elle effectue également, sous protection navale, ses propres actions de recherche dans la ZEE chypriote, que la Turquie considère en partie comme sienne. La militarisation turque de Chypre-Nord (déploiement de drones de surveillance et future construction d’une base navale) pourrait exacerber cette tendance, ces nouveaux outils permettant alors d’appuyer davantage les moyens navals déployés tout autour de l’île. En Libye, les forces navales turques ont d’abord commencé par mener, au printemps 2019, une opération « précurseur » au large des côtes libyennes et tunisiennes. Puis, en novembre 2019, la Turquie a conclu un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations[5]. Cet accord s’est logiquement doublé d’un volet « coopération militaire » qui s’est concrétisée par la présence permanente d’unités navales turques au large de la Libye depuis le début de l’année 2020. Ces déploiements inédits et conséquents marquent le soutien direct de la Turquie au Gouvernement d’Accord National libyen, en complément de l’envoi de miliciens syriens pro-turcs et de la protection de ses livraisons de matériel militaire (drones, munitions) par voie maritime. En effet, les navires marchands habitués des transits entre la Turquie et la Libye sont dorénavant escortés par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre, notamment par les bâtiments français et grec…comme nous avons pu le constater le 10 juin.  Enfin, la création d’une base navale turque à Misrata, en Libye, serait envisagée à terme, tout comme l’envoi d’appareils de combat turcs, éventuellement sur la base d’al-Watiya. L’investissement turc en Libye deviendrait ainsi conséquent.

Outre cette logique de frictions, la marine turque conduit de plus en plus régulièrement des démonstrations de force en Méditerranée. En mars 2019, les forces navales turques ont organisé en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice Mavi Vatan 2019, leur plus importante séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique. Cet exercice a mobilisé une centaine d’unités dont la quasitotalité des bâtiments turcs de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Plus récemment, en juin 2020, la Turquie a effectué une nouvelle « démonstration de force » avec  l’exercice baptisé « Haute-mer » qui a vu la participation de 8 bâtiments et de 17 avions de combat en Méditerranée (raid de 2000 km depuis la Turquie).

Une instrumentalisation résolue de l’OTAN afin d’affaiblir l’Europe ?

Fort d’un certain désengagement des Etats-Unis de la scène moyenorientale (au profit de leurs « alliés locaux » à qui la puissance américaine semble vouloir sous-traiter la gestion des crises régionales), la Turquie verrait finalement ses ambitions « confortées » par Washington qui ne réfléchit plus qu’en termes « d’affrontement de puissance » avec la Chine et la Russie. De fait, la Turquie semble profiter depuis 2015 de l’émergence de la « menace russe » en Méditerranée pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et apparaître comme un allié fiable et indispensable au sein de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le camp libyen pro-turc tout en déplorant « l’escalade » représenté par la présence russe en Libye. Dans ce contexte, les forces navales turques ont tout intérêt à protéger leurs agissements en Libye au travers de l’OTAN : utilisation de codes et indicatifs de l’alliance y compris lors des missions d’escorte entre la Turquie et la Libye, refus de toute coopération entre l’opération Sea Guardian de l’OTAN et l’opération européenne Irini, opposition à toute implication de l’OTAN dans les opérations de contrôle de l’embargo au large de la Libye…

Fort de ce soutien a minima passif des Etats-Unis et de l’OTAN vis-à-vis de la Turquie, les forces européennes se retrouvent alors rapidement isolées et même parfois divisées quant à la stratégie à adopter….confortant une nouvelle fois la politique turque du fait accompli. L’opération Irini se résume ainsi bien souvent au seul couple franco-grec, en cohérence toutefois avec la montée en puissance du partenariat stratégique entre les deux pays. Or, la sécurité de l’Europe pourrait aussi se jouer en Libye vu la possibilité de réalisation d’un continuum géographique pro-turc inédit[6] en Méditerranée, qui faciliterait tant l’isolement de Chypre du continent européen que le chantage migratoire turc vis-à-vis de l’UE (la Turquie contrôlant alors à terme deux des trois points de passage principaux de migrants vers l’Europe)…

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Les frictions navales imposées par la Turquie en Méditerranée semblent ainsi dictées par une ambition géopolitique « néo-ottomane » qui chercherait à faire de l’Est de la Méditerranée un « lac pro-turc ». Fort du soutien passif des Etats-Unis et de la frilosité européenne à accepter pleinement le rapport de force, la Turquie pourrait alors chercher à poursuivre la mise en place de cette vision « expansionniste », en Libye et à Chypre, avant de se tourner ensuite plus résolument sur le Dodécanèse. Sauf changement politique majeur en Turquie (voire aux Etats-Unis) dans les prochaines années, il apparaît donc très probable qu’un rapport de force pérenne, consubstantiel d’ailleurs de la conception des relations internationales au Moyen-Orient, va s’instituer entre Ankara et les nations européennes. Ce contexte dégradé pourrait cependant offrir une belle opportunité pour l’Europe si celle-ci voulait briser la « logique » turque en relevant justement ce défi de la « force », défaisant alors une fois pour toutes le nœud gordien de la faiblesse militaire européenne.

[1] Cet embargo a d’ailleurs été prolongé pour une année supplémentaire le 5 juin 2020 par un vote à l’unanimité du Conseil de sécurité des Nations unies. Il autorise les inspections de navires en haute mer.

[2] Ex-chef d’état-major de la marine turque (d’ailleurs démis de ses fonctions le 18 mai 2020, apparemment pour de simples raisons de politique intérieure). Il est considéré comme le fondateur de cette doctrine et l’organisateur de l’engagement turc en Libye.

[3] Certains d’entre eux en 1987 et 1996 ont d’ailleurs provoqué des crises graves entre les deux pays.

[4] En mars 2018, des bâtiments turcs ont forcé un navire de la société ENI à interrompre ses forages dans l’Est de Chypre.

[5] Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entendre pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui torpillerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

[6] La dernière présence « turque » en Libye s’était achevée en 1911…peu avant l’effondrement de l’Empire ottoman

De l’utilité des war studies et du wargaming pour décrypter les dilemmes stratégiques au Levant – par Pierre Razoux

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à la FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages de référence dont The Iran-Iraq War (Harvard UP-Belknap) et Tsahal, Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Perrin, Tempus) ; il vient de publier le wargame FITNA – Global War in the Middle East (NUTS publishing, 2020).

 

Alors que les conséquences stratégiques de la crise du Covid-19 paraissent encore incertaines au Levant et que les combats se poursuivent méthodiquement dans la poche d’Idlib en Syrie, plusieurs experts, commentateurs et politiciens israéliens profitent de la commémoration du vingtième anniversaire du retrait israélien du Liban[1] (juin 2000) pour s’interroger sur la pertinence des stratégies appliquées depuis 1982[2]. Fallait-il envahir le Liban et s’y maintenir ? N’aurait-il pas mieux valu privilégier une campagne aérienne sans présence de troupes au sol à l’exception de raids ponctuels de forces spéciales ? N’était-il pas préférable de conserver une bande tampon au Sud-Liban ?

Ces débats font bien évidemment écho au dilemme stratégique opposant aujourd’hui Israël à l’Iran et au Hezbollah, à la fois au Liban et en Syrie[3]. Pour certains, l’approche frontale étant inéluctable à terme, l’armée israélienne doit se tenir prête à envahir, si nécessaire, des portions de territoires syriens et libanais. Pour d’autres, l’approche aérienne, fondée sur des frappes régulières d’aviation et de missiles de croisière, suffirait à juguler le défi posé par l’Iran et le Hezbollah. Pour d’autres encore, il conviendrait de privilégier l’approche indirecte basée sur les actions clandestines, la guerre cybernétique et les sanctions économiques. Pour une minorité enfin, la solution de ce dilemme stratégique passera forcément par un dialogue discret avec Téhéran permettant de concilier les attentes minimales des uns et des autres, qui n’empêche d’ailleurs pas la conduite en parallèle d’opérations « cinétiques » pour reprendre un terme à la mode chez les penseurs anglo-saxons[4].

Deux autres dilemmes divisent la communauté des experts scrutant l’évolution à court terme du Levant. Le premier concerne l’issue de la bataille d’Idlib qui stigmatise toutes les rivalités opposant les acteurs présents et influents au Levant. Le second a trait au déclenchement éventuel d’une troisième Intifada pour débloquer le dossier palestinien, après l’annonce de l’annexion probable de la vallée du Jourdain et de nouvelles portions de la Cisjordanie.

Face à ces dilemmes, les war studies et le wargaming sont deux approches académiques distinctes, mais complémentaires, qui apportent des réponses empiriques.

 

Que nous apprennent les war studies et l’histoire militaire récente ?

Les war studies, terme à la mode inventé par les universitaires anglo-saxons de sciences politiques[5], ne sont ni plus ni moins que la version relookée de la nouvelle histoire bataille –  héritière de l’histoire militaire classique – popularisée à la fin du XXe siècle par le Centre d’histoire militaire de l’université Paul Valéry de Montpellier sous les auspices du professeur André Martel, puis par la chaire d’histoire de la Défense de l’IEP d’Aix-en-Provence et le Centre d’études d’histoire de la défense (du ministère de la Défense) avant sa fusion avec le Service Historique de la Défense. Depuis, plusieurs universités et associations ont repris le flambeau et développent des enseignements et des programmes de recherche consacré à la polémologie. Au sein du ministère des Armées, l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire s’efforce de fédérer les études sur la guerre car cette discipline n’est pas reconnue par la nomenclature universitaire française, à l’inverse des pays anglo-saxons. Cette discipline est pourtant bien utile pour décrypter les conflits du moment au Levant.

Intéressons-nous d’abord aux interventions militaires conduites depuis Israël en direction du nord (paradigme actuel). Depuis la percée britannique en Palestine en 1918 face à l’armée ottomane, les fondamentaux restent inchangés. Compte-tenu du relief très compartimenté, il n’existe que trois axes de progression depuis le territoire israélien : le premier longe le littoral jusqu’à Beyrouth ; le second s’écarte légèrement vers le nord-est depuis le plateau du Golan pour atteindre Damas après avoir sinué à travers de hauts plateaux basaltiques ; le troisième s’enfonce entre les deux premiers, le long de la vallée de la Bekaa, entre deux chaînes montagneuses, pour couper l’axe transversal reliant Beyrouth à Damas.  A chaque fois, les stratèges ont dû arbitrer entre ces trois axes. En 1941, lorsque les troupes britanniques se sont lancées à l’assaut des territoires du Levant gérés par la France de Vichy, ils ont choisi d’avancer en parallèle le long de ces trois axes ; se heurtant à une résistance farouche, leur progression s’est avérée lente et coûteuse, mais la disproportion des forces et la supériorité aérienne britannique n’ont laissé aucune chance aux troupes françaises qui ne disposaient d’aucun renfort.

Pendant la guerre d’indépendance de 1948-49, la Haganah, sur la défensive sur le front nord, n’a pas été en mesure de percer les fronts libanais et syrien. En juin 1967, pendant la guerre des Six Jours, l’armée israélienne a privilégié l’axe syrien, s’emparant sans trop de difficultés du plateau du Golan. Lors de cette guerre, l’aviation israélienne a conquis la supériorité aérienne et ouvert la voie aux fantassins et aux blindés. Ce fut un remake de la blitzkrieg façon Deuxième Guerre mondiale. Pour prix de sa passivité, le Liban a dû accepter la présence massive de feddayin palestiniens sur son sol, enclenchant le cercle vicieux d’une longue et meurtrière guerre civile qui ne s’est achevée qu’en 1990.

En octobre 1973, lors de la guerre du Kippour, l’armée israélienne contre-attaque en direction de Damas, ignorant le Liban. Cette fois, ce sont ses chars et ses commandos qui ouvrent la voie à l’aviation en détruisant les batteries de missiles sol-air qui contestent la supériorité aérienne israélienne. Il s’agit de percer ce que l’on appelle aujourd’hui une bulle A2/AD[6]. La leçon qu’en tirent les Israéliens, c’est qu’aucune défense sol-air n’est invulnérable si l’on accepte d’y mettre le prix en consentant  un certain niveau de pertes. Malgré tout, la contre-offensive israélienne s’enlise par l’usure des combattants, une logistique limitée et les pressions des Soviétiques faisant très clairement comprendre à Israël qu’ils ne tolèreraient pas une menace directe sur la capitale syrienne. De fait, Tsahal doit rétropédaler et rendre les portions de territoire syrien conquis (sauf le plateau du Golan annexé huit ans plus tard).

En 1978, l’armée israélienne se lance prudemment dans une opération punitive contre l’OLP retranchée au Sud-Liban (à l’instar du Hezbollah aujourd’hui) le long de l’axe côtier jusqu’au fleuve Litani, mais elle doit se retirer sous pression de l’ONU.

En juin 1982, cette même armée, considérablement modernisée, se rue en direction de Beyrouth en empruntant cette fois les deux axes parallèles du littoral et de la vallée de la Bekaa, après avoir clairement signifié au pouvoir syrien qu’elle n’entendait pas porter les hostilités en Syrie. De fait, les Syriens, les Israéliens et les différentes milices libanaises et palestiniennes ne s’affrontent qu’au Liban. De nouveau, l’aviation israélienne conquiert la supériorité aérienne en jouant intelligemment de la combinaison des moyens, en utilisant massivement les drones (pour la première fois dans la région) et la guerre électronique, en détruisant préventivement les batteries de SAM et en étrillant la chasse syrienne après l’avoir aveuglée. Ce succès opérationnel n’empêchera pas une défaite stratégique, à l’instar de ce que connaîtront les forces armées américaines en Irak entre 2003 et 2011.

Après trois années de présence à Beyrouth (1982-85), puis quinze ans d’occupation d’une bande tampon à la frontière israélo-libanaise (1985-2000), les autorités israéliennes, épuisées par des combats de harcèlement incessants et par la détérioration de leur image sur la scène internationale, jettent l’éponge et se retirent du pays du Cèdre, emmenant dans leurs bagages leur supplétifs de l’Armée du Liban Sud[7]. En face, les combattants du Hezbollah crient victoire et se sentent pousser des ailes, multipliant les provocations qui vont conduire à la deuxième guerre du Liban.

A l’été 2006, Tsahal rebelote et se lance une nouvelle fois à l’assaut du Liban, délaissant volontairement le front syrien. Les stratèges israéliens hésitent sur la stratégie, le chemin, le choix des moyens et la meilleure manière de les coordonner. Pour la première fois, des combattants israéliens refusent de monter au feu face aux positions retranchées du Hezbollah et la milice chiite, même si elle doit céder du terrain, inflige de lourdes pertes à Tsahal, tout en harcelant la population israélienne à coup de roquettes et de missiles balistiques. Les Israéliens découvrent à leurs dépends l’efficacité d’une guerre asymétrique qu’ils ont pourtant longtemps pratiquée et maîtrisée. Comme les Américains face à l’Irak en 1991 et 2003, la puissance aérienne montre ses limites ; elle ne peut pas gagner toute seule une guerre, même si elle permet d’user l’adversaire. A un moment ou un autre, son action doit être combinée à celle de troupes terrestres, impliquant la décision cruciale d’engager des combattants au sol.

Depuis, les stratèges israéliens qui se sont lancés dans une discrète guerre d’usure contre le Hezbollah libanais et les gardiens de la révolution iraniens déployés en Syrie ne cessent de préparer leur revanche. Ils se demandent comment concilier à la fois le front libanais et le front syrien. Pour l’instant, ils se contentent d’un mélange de frappes aériennes ponctuelles, d’actions clandestines, de guerre informationnelle et cybernétique, mais surtout de guerre économique. Tant qu’aucun des deux belligérants ne souhaite l’escalade, cette recette semble fonctionner ; mais qu’en serait-t-il demain si l’un ou l’autre, pour des raisons de prestige, de cohésion nationale ou de survie politique, choisissait l’escalade ?

Evoquons maintenant la poche d’Idlib dans le nord-ouest de la Syrie, second point chaud du Levant. Les combats intensifs qui s’y déroulent semblent signifier la fin de la guerre civile qui ensanglante le pays depuis 2011. A maints égards, ce conflit n’est pas sans rappeler la guerre d’Espagne (1936-39). Il débute par une rébellion et une tentative de renversement du régime en place, puis s’internationalise et s’idéologise par l’implication progressive des acteurs régionaux et globaux. Chacun pousse de manière cynique – mais pragmatique – ses propres intérêts, y compris économiques. Les forces des uns et des autres s’entremêlent dans un puzzle qui ressemble davantage à un kaléidoscope qu’à une bataille rangée. Comme en Espagne, c’est le camp le plus implacable, mobilisant la majorité de la population et le plus soutenu militairement qui finira sans doute par l’emporter.

Aujourd’hui, quel est l’enjeu de la bataille d’Idlib ? Tout simplement l’avenir des rapports de forces au Levant[8]. Comme en Espagne à la fin des années 1930, chacun pousse ses propres pions. Le régime syrien souhaite reconquérir son territoire. Les rebelles et les djihadistes, discrètement soutenus par Ankara, défient Bachar el-Assad et poussent leur agenda islamiste radical, espérant ressusciter la guérilla sur d’autres portions du territoire. Le gouvernement turc y voit un outil de nuisance et de négociation pour contraindre le régime syrien et ses appuis russes et iraniens à des concessions en Syrie[9], mais aussi en Irak (comme le démontre l’opération turque « Serre de l’aigle ») et en Libye (face à la Russie, à l’Egypte et aux Emirats arabes unis). Les Iraniens cherchent pour leur part à sécuriser un corridor terrestre vers le Liban et le littoral méditerranéen pour approvisionner plus facilement leurs affidés libanais et exporter leurs hydrocarbures vers la Méditerranée en s’affranchissant d’Ormuz, du détroit de Bab el-Mandeb et du canal de Suez. Le maintien du statu quo leur permet de justifier leur présence militaire en Syrie pour aider Bachar el-Assad, tout en conservant un pouvoir de nuisance à l’encontre d’Israël, de la Turquie et surtout de la Russie. La présence de djihadistes à proximité immédiate des troupes du Kremlin n’est d’ailleurs pas pour leur déplaire, tant qu’elle ne menace pas leurs propres positions.

De son côté, le Kremlin cherche à repousser le plus loin possible les djihadistes de tous poils qui menacent la tête de pont russe en Syrie enracinée entre Tartous et Lattaquié. Il cherche aussi à démontrer que le régime syrien ne peut vaincre sans l’appui décisif de l’armée russe, tout en empêchant l’Iran d’accéder à la Méditerranée. Les monarchies du Golfe sont pour leur part divisées. Le Qatar soutient fermement la position turque par empathie avec les Frères musulmans. Les Emirats arabes unis se sont résolus à soutenir Damas par détestation de ces mêmes Frères musulmans. L’Arabie saoudite est écartelée ; tentée de soutenir les rebelles syriens, elle ne souhaite pas favoriser le président turc Erdogan qui se pose en héraut de la cause sunnite et qui reste un fervent avocat des républiques islamistes, menace vitale pour les monarchies absolues du Golfe.

Redescendons maintenant un peu plus au sud. La commémoration prochaine du vingtième anniversaire du déclenchement de la seconde Intifada (septembre 2000) laisse entrevoir le spectre d’une nouvelle insurrection en réaction au fameux « Plan de paix du siècle » concocté par la famille Trump. Là encore, que nous apprennent les études sur la guerre ? Que si la première Intifada (1987-1993) a permis de déboucher sur les Accords d’Oslo (aujourd’hui enterrés) parce que la violence était restée en-dessous d’un certain seuil, la seconde Intifada (2000-2005), qui avait pulvérisé ce seuil, n’a en revanche abouti qu’à l’affaiblissement mutuel des deux parties en présence. Dans chacun des cas et compte tenu de la réalité du rapport de forces, les Palestiniens ne pouvaient pas gagner et les Israéliens ne pouvaient pas perdre. Cela semble plus que jamais le cas aujourd’hui.

 

Que nous apprend le wargaming ?

Rappelons brièvement ce qu’est un wargame : c’est une forme élaborée de simulation stratégique sous forme de jeu de plateau interactif qui reproduit une situation de crise ou de confrontation armée passée, présente ou hypothétique. En s’identifiant à un camp, quel qu’il soit, chacun comprend ce que l’autre recherche vraiment, contribuant par là même à l’anticipation et à la prospective[10]. Il s’agit d’apprendre et de réfléchir en jouant, en testant des options et des stratégies avec un droit à l’erreur puisqu’aucune vie n’est réellement en jeu[11]. Les anglo-saxons[12], les Russes et les Israéliens pratiquent cette discipline depuis longtemps, ce qui ne les a pas empêché de se fourvoyer dans certaines opérations, car le wargaming n’est ni une boule de cristal, ni une baguette magique. Il s’agit d’un outil destiné à stimuler l’agilité intellectuelle des participants en les forçant à réfléchir comme leurs adversaires et leurs rivaux, dans un contexte marqué par une extrême incertitude et une grande imprévisibilité. C’est donc un outil pédagogique contribuant à forger le leadership en forçant les participants à prendre des décisions tout en priorisant leurs actions[13]. En France, le wargaming n’a réellement émergé dans les milieux institutionnels qu’à partir de 2014 à la suite d’une série de surprises stratégiques[14] (annexion de la Crimée, extension territoriale de Daech, interventions russe, puis turques en Syrie) aggravées en 2016 par l’élection d’un improbable président américain au tempérament impétueux.

Depuis 2017, le wargame FITNA – GLOBAL WAR IN THE MIDDLE EAST, conçu par l’auteur de cet article, est utilisé par des analystes, des militaires, des experts institutionnels et des universitaires pour réfléchir à l’évolution de la conflictualité et des rapports de forces au Moyen-Orient[15]. L’illustration ci-dessous donne un aperçu de l’état des forces qui prévaut aujourd’hui entre Israël et ses voisins libanais et syrien.

Une cinquantaine de parties test reproduisant une offensive aéroterrestre israélienne d’envergure en direction du Liban et de la Syrie, pour tenter d’annihiler le Hezbollah et repousser les contingents iraniens présents sur place vers le nord, aboutissent aux constats suivants :

  • En quelques semaines d’une offensive aéroterrestre déterminée appuyée de bombardements intensifs, l’armée israélienne parvient sans difficulté majeure, bien qu’avec des pertes significatives, dans la banlieue de Beyrouth ou de Damas (et dans 60 % des cas seulement s’il s’agit à la fois de Beyrouth et de Damas).
  • Tsahal ne peut s’emparer d’une de ces deux capitales que si elle fait l’impasse sur l’autre. En d’autres termes, conquérir à la fois Beyrouth et Damas lui est quasi-impossible, d’autant que la capitale syrienne bénéficie rapidement de renforts multiples en provenance d’Iran, de Russie et du monde arabe, appuyés par un nombre conséquent de milices de tous acabits comme le montre cette seconde illustration.

  • La capture de Beyrouth par l’armée israélienne entraîne généralement l’intervention militaire directe de l’Iran, de même qu’une rafale de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • L’assaut ou le siège de Damas provoque l’intervention militaire directe de la Russie appuyée par la Chine et l’Iran. Dans ces conditions, la conquête de la capitale syrienne par Israël devient très compliquée.
  • Comme à chaque fois dans l’histoire récente, une offensive visant à la fois Beyrouth et Damas (ou leurs banlieues sud) impose de progresser le long de trois axes clés et par là-même de diviser ses forces en trois. Il est alors très difficile pour l’armée israélienne d’être suffisamment puissante le long de ces trois axes tout en protégeant ses bases-arrières du Golan et de Galilée. Les adversaires d’Israël peuvent dès lors contre-attaquer avec un certain succès en direction de l’axe le plus faible.
  • Si en revanche les stratèges israéliens limitent leurs ambitions et renoncent d’emblée à s’emparer de Beyrouth et de Damas, ils peuvent aisément progresser le long de ces trois axes stratégiques pour établir une zone tampon suffisamment large (mais pas trop) pour protéger le territoire israélien des attaques terrestres et des tirs de roquettes de leurs principaux adversaires, notamment le Hezbollah. Mais cette bande tampon ne les protège pas des tirs de missiles balistiques. On comprend dès lors pourquoi le gouvernement israélien s’acharne à intégrer l’arsenal balistique iranien dans les négociations entre la communauté internationale et Téhéran.
  • Si elle parvient dans la banlieue de Beyrouth et de Damas, l’armée israélienne n’a pas les moyens de s’y maintenir durablement dès que les adversaires d’Israël engagent massivement leurs milices pour harceler et user à peu de frais les unités de pointe de Tsahal. Assez rapidement, le niveau de pertes israéliennes augmente et cette guerre d’usure oblige l’état-major israélien à roquer d’un front à l’autre (Syrie-Liban) et à procéder à un retrait progressif vers Israël pour raccourcir à la fois ses lignes de défense et ses lignes logistiques.
  • L’armée israélienne ne parvient à se maintenir durablement dans la banlieue de Damas et de Beyrouth que dans 10 % des cas, à la suite d’erreurs grossières des Syriens, des Russes et des Iraniens. Elle se maintient en revanche au Sud-Liban dans les deux-tiers des cas si elle ne s’est pas lancée simultanément dans une offensive en direction de la Syrie.
  • En cas d’offensive israélienne en Syrie, l’armée syrienne ne peut survivre que si elle opère une retraite stratégique rapide vers le centre de gravité de la Syrie (quadrilatère Quseir-Homs-Palmyre-Bir Basin), confiant la défense de Damas à la Garde républicaine et à la 4e division blindée syriennes, aux parachutistes russes et à la force Al-Qods iranienne.
  • Dans tous les cas, la Russie a les moyens de contester localement la supériorité aérienne israélienne, limitant l’impact de la puissance aérienne israélienne et forçant les stratèges israéliens à épuiser rapidement leur stock de missiles de croisière et d’autres missiles à longue portée. De même, la présence de troupes russes au sol joue le rôle de bouclier dissuasif, Israël renâclant à affronter directement un Etat doté de l’arme nucléaire, qui plus est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • Dans les deux-tiers des cas où Israël envahit le Liban ou la Syrie, les Palestiniens profitent de l’éparpillement des forces israéliennes et de l’émoi de la communauté internationale pour déclencher une troisième Intifada, affaiblissant la posture stratégique israélienne et contraignant Tsahal à des choix cruciaux.
  • Si les Israéliens choisissent une stratégie de harcèlement du Hezbollah en refusant une offensive terrestre et en privilégiant un recours massif à leur puissance de feu (aviation, missiles de croisière, drones armés, artillerie) combinée à des offensives cybernétiques et à des raids aéromobiles de leurs troupes d’élite (option haute de la stratégie pour l’instant retenue par Tsahal), ils peuvent tenir tête à l’Iran et au Hezbollah tant que ces deux acteurs ne déploient qu’une fraction de leurs forces face à Israël. Si le Hezbollah engage l’essentiel de ses forces dans une confrontation avec Israël, quel que soit le camp responsable du déclenchement des hostilités, et si l’Iran envoie des renforts conséquents en Syrie, voire même au Liban, cette stratégie n’est plus suffisante pour réduire la menace. D’autant que l’emploi massif de l’arsenal balistique de l’Iran et du Hezbollah attire généralement les Israéliens dans une intervention aéroterrestre massive (confer ci-dessus…).

Nul doute que l’état-major de Tsahal, qui pratique le wargaming de longue date, a dû lui aussi tirer ses propres conclusions des nombreuses sessions de simulation qu’il conduit depuis des années.

Intéressons-nous maintenant aux offensives en cours autour de la poche d’Idlib pour le contrôle du nord-ouest de la Syrie. L’illustration ci-dessous montre l’état des forces en présence au début de l’année 2020, avant la crise du Covid-19.

Les résultats d’une quarantaine de parties test impliquant plus de 200 participants au total aboutissent aux constats suivants :

  • Si la Turquie cesse d’approvisionner la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes finissent inéluctablement par en reprendre le contrôle. La reconquête d’Idlib prend moins d’une année (généralement six mois) une fois que les rebelles et djihadistes retranchés autour d’Idlib sont effectivement isolés.
  • Même si la Turquie continue d’aider les combattants retranchés dans la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes en reprennent le contrôle dans 80 % des cas. En contre-attaquant, l’armée turque et ses supplétifs locaux reconquièrent Idlib dans deux cas sur trois, ouvrant un nouveau cycle de confrontation qui prolonge le conflit et accroît brutalement la tension internationale, Turcs, Russes et Syriens se retrouvant face-à-face. Dans la plupart des cas, Syriens et Russes finissent alors par reconquérir et sécuriser durablement la poche d’Idlib, avec de lourdes pertes cependant.
  • Tant que la poche d’Idlib est active, les Syriens, appuyés ou non par les Russes, n’ont pas les moyens militaires de chasser l’armée turque de ses têtes de pont d’Afrine et de Jaraboulous (en territoire syrien) qui permettent à la Turquie d’avoir un levier contre Bachar el-Assad, le Kremlin et les Kurdes.
  • Une fois la poche d’Idlib reconquise, les Syriens, discrètement appuyés par les Russes, voire par les Iraniens, reprennent le contrôle d’une de ces deux têtes de pont turques dans les deux-tiers des cas ; ils ne reconquièrent toutefois les deux têtes de pont que dans seulement 10 % des cas. En d’autres termes, le gouvernement turc a 90 % de chances de conserver au moins une emprise militaire en Syrie, quel que soit le déroulement des combats. C’est certainement ce que vise le président turc Erdogan pour flatter l’ego nationaliste de sa population, occuper son armée, empêcher la création d’un sanctuaire kurde et se maintenir au pouvoir jusqu’en 2023, lorsque son pays célèbrera le centenaire de la République turque née des cendres de l’empire Ottoman.
  • Dans huit cas sur dix, la Russie s’impose comme l’acteur incontournable du conflit et parvient à remplir ses objectifs : sauver le régime syrien, éradiquer la poche d’Idlib, sécuriser ses bases militaires de même que l’axe Alep-Damas tout en empêchant l’Iran d’accéder au littoral Syrien.
  • Plus le conflit dure dans le temps, plus l’Iran a de chances de se maintenir en Syrie en y améliorant ses positions.
  • C’est finalement le régime syrien qui a le plus de difficultés à remplir ses objectifs de victoire ou d’indépendance. Il ne peut l’emporter qu’en restant étroitement allié à la Russie et à l’Iran. S’il perd l’un de ses deux soutiens, il ne peut plus vaincre, même s’il peut encore éviter une défaite en sécurisant la Syrie utile.
  • Une fois la bataille d’Idlib terminée, le seul moyen d’éradiquer durablement Daech de Syrie (et donc d’éviter qu’il ne gangrène le Liban, la Jordanie et la Turquie) consiste en une entente entre le régime syrien, le Kremlin, Téhéran et Ankara (processus d’Astana).
  • Les grands perdants de cet aggiornamento stratégique sont les Kurdes qui n’ont de toute façon aucun moyen de rompre leur enclavement et leur isolement logistique. Car en l’absence de port majeur, ni la Syrie, ni la Turquie, ni l’Irak, ni l’Iran qui les enserrent ne laisseront jamais personne les ravitailler durablement.

 

Bien évidemment, au-delà des affrontements évoqués dans cet article, le wargaming peut s’appliquer à bien d’autres théâtres de tensions ou de conflictualité, qu’il s’agisse du détroit d’Ormuz, de l’Irak, de la péninsule arabique ou de manière plus proche de la Libye et de la bande sahélo-saharienne. Les armées françaises l’ont bien compris puisqu’elles mettent sur pied des programmes de wargaming adaptés à leur besoin.

C’est pourquoi l’Institut FMES organisera dès la rentrée universitaire de l’automne 2020 des ateliers mensuels de wargaming-réflexion stratégique destinés aux étudiants, universitaires, industriels, institutionnels, militaires, élus ou journalistes qui souhaitent acquérir des clés de compréhension différentes pour mieux décrypter la complexité des conflits en cours, tout particulièrement au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen. La FMES organisera également, à la demande, des sessions de wargaming taillées sur mesure.

Enfin, afin de contribuer à la réflexion stratégique, la FMES regroupera dans un onglet dédié les articles, les études et les mémoires de recherche émanant d’universitaires et d’officiers qui analysent des conflits en cours ou susceptibles d’éclater, et qui questionnent les guerres passées pour éclairer celles du présent sous un œil neuf et original.

 

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[1] En juin 2000, Ehud Barak, Premier ministre et ministre de la défense d’Israël, ordonne le retrait de Tsahal du Sud-Liban occupé depuis l’opération « Paix en Galilée » lancée le 6 juin 1982. Cette première guerre du Liban a démoralisé la société israélienne et lui a coûté 1 220 morts, et près d’un millier d’autres à ses supplétifs de l’Armée du Liban Sud.

[2] Efraim Karsh, “Israel’s flight from South Lebanon 20 years on”, BESA Perspective Paper n° 1577, 22 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israels-south-lebanon-withdrawal/ ; Gershon Hacoen, “Israel’s frustrating experience in South Lebanon”, BESA Perspective Paper n° 1581, 25 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israel-south-lebanon/ ; Udi Dekel, “Unilateral moves as game changers: 20 years since the withdrawal from Lebanon”, INSS, 26 mai 2020, https://www.inss.org.il/publication/annexation-and-the-withdrawal-from-lebanon/ ; Hanan Shai, The 1982 Lebanon “War and its repercussions for Israel’s National Security”, BESA Perspective Paper n° 1596, 4 juin 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/1982-lebanon-repercussions/

[3] Yaakov Lappin, “Gantz’s challenges and agenda as Israel’s new Defense Minister”, BESA Perspective Paper n° 1582, 26 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/benny-gantz-defense-minister/ ;

[4] “Ex-Mossad Chiefs discuss the Iranian threats”, Atlantic Council, 2018, https://www.atlanticcouncil.org/blogs/iransource/q-a-ex-mossad-chiefs-discuss-the-iranian-threat/

[5] Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Le tournant des études sur la guerre en France », RDN n° 800, mai 2017, pp. 51-61.

[6] Anti-Access/Area Denial, que l’on peut traduire par « déni d’accès, déni de zone ».

[7] L’ALS comprend une majorité de chrétiens libanais, mais également un nombre significatif de combattants chiites en provenance des villages du Sud-Liban, qui vivent aujourd’hui en Israël.

[8] Pierre Razoux, « Quelle sortie de crise au Levant ? », RDN n° 822, été 2019, pp. 71-76.

[9] Notamment le maintien des têtes de pont de l’armée turque à Afrine et Jaraboulous (en territoire syrien), de même que l’établissement d’un corridor permettant d’isoler les combattants kurdes de Syrie de ceux du PKK de Turquie.

[10] Pierre Razoux, « Le wargaming, outil pédagogique pour une réflexion innovante », Défense n° 198, IHEDN, pp. 36-37.

[11] Pour un aperçu complet du wargaming, confer l’excellent ouvrage d’Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre : histoire du wargame, Passé composé / Ministère des Armées, 2020.

[12] Comme en témoigne le Wargaming Handbook publié en 2017 par le Development, Concepts & Doctrine Centre du ministère de la Défense britannique (UK MOD).

[13] Guillaume Levasseur, « De l’utilité du wargaming », Note n° 47 de l’IRSEM, 2017, https://www.irsem.fr/data/files/irsem/documents/document/file/2449/NR_IRSEM_n47_2017.pdf

[14] Comme en témoignent les débats tenus à l’Ecole militaire à l’occasion des deux Serious Games Forum organisés les 9 novembre 2018 et 27 janvier 2020 par l’association Serious Games Network France (https://sgnfr.wordpress.com/) et sponsorisés par l’IRSEM et l’IHEDN.

[15] https://www.dropbox.com/s/btjhjht69i0wynt/Bon%20de%20commande%20Fitna%20-%20Flyer%20fr-en.pdf?dl=0 ; https://www.nutspublishing.com/eshop/fitna-en ; les règles et cartes en français sont téléchargeables sur le site de l’éditeur.

Russie et Turquie, une « cogestion concurrente » des conflits en Syrie et Libye – par Arnaud Peyronnet

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Selon le Ministre des affaires étrangères français, la crise libyenne s’accentuerait et se transformerait lentement en une guerre ouverte de proxies qui rappellerait fortement la crise syrienne. De plus, et encore plus que la crise syrienne, ce conflit libyen pourrait déstabiliser la région entière, à une encablure des côtes européennes, et ce alors même que les frictions navales s’accentuent déjà dans cette zone.

Cette sous-traitance des affrontements de puissance, déjà entrevue en Syrie, est devenue une nouvelle forme des « zones grises de conflit », parfaitement maitrisée par les deux puissances révisionnistes de la région, la Russie et la Turquie. Ces deux puissances non arabes ont en effet des intérêts géopolitiques dynamiques visant à renverser le statu quo actuel pour le remplacer par « leur » ordre bipolaire régional. Les deux pays veulent ainsi tous deux s’imposer sur la scène moyen-orientale afin de tirer parti tant du retrait américain, que de l’impuissance européenne et de la division chronique des nations arabes. La Russie cherche un accès sûr et pérenne aux mers chaudes tandis que la Turquie poursuit inlassablement son rêve pan-ottoman.

Ces deux puissances, à la fois concurrentes et complaisantes entre-elles, ont toutefois fait le choix de ne pas s’affronter directement tout en maintenant un niveau de tensions élevé. Leurs intérêts « concurrents » conduisent alors tant à des frictions qu’à des compromis qui illustrent cependant toute la primauté de la force et de l’initiative géopolitique sur la scène moyen-orientale. Le statu quo ante semble ainsi définitivement brisé sur les dépouilles de l’impuissance stratégique occidentale. Un accord Erdogan/Poutine pourrait-il ainsi finalement succéder aux accords Sykes/Picot ? Quels sont donc ces intérêts turcs et russes ? Leur compétition en Syrie voit-elle effectivement un prolongement en Libye ?

Une « paix froide » imposée en Syrie malgré des ambitions diamétralement opposées

En Syrie, une « paix froide » est maintenue dans et autour de la zone de désescalade d’Idlib où une trêve « forcée » est en place depuis le mois de mars 2020. La Russie y exerce toutefois une pression régulière afin que la Turquie désarme les multiples groupes combattants qu’elle continue de soutenir. Des patrouilles conjointes russo-turques sont d’ailleurs effectuées pour vérifier le bon respect des accords par les belligérants. Cette zone reste ainsi le « thermomètre » des relations entre les deux pays, chaque rupture de la trêve étant un signal envoyé à l’autre partie1. La Turquie continue également sa lutte contre les kurdes de Syrie (à la suite de ses opérations « Bouclier de l’Euphrate » en 2016 et « Branche d’Olivier » en 2018) et même d’Irak (déclenchement de l’opération « Serre d’Aigle » mi-juin dans la région de Sinjar et des monts Kandil)2. Ces opérations visent certes à affaiblir le PKK, ennemi traditionnel de la Turquie mais cherchent également à créer le long des frontières turques une zone « tampon » de plusieurs dizaines de kilomètres de large. Une telle zone éloignerait la menace du PKK mais pourrait également être aussi utilisée par Ankara pour « turciser » de vastes espaces géographiques en favorisant l’implantation de populations qui lui sont favorables. Le rêve pan-ottoman d’Ankara pourrait alors se réaliser dans ces zones, au profit d’un démembrement partiel de l’intégralité territoriale syro-irakienne.

Or, cette ambition géopolitique entre en conflit direct avec la stratégie russe qui vise à intégrer les kurdes dans une solution politique favorable au régime syrien et qui soutient avant tout l’idée « d’intégrité territoriale » de la Syrie. Face à de telles velléités turques, la Russie cherche désormais à consolider sa présence en Syrie via l’obtention d’un plus grand nombre d’emprises militaires. Elle a d’ailleurs commencé à établir une base en zone kurde du nord-est syrien, ce qui lui permet bien évidemment de préempter sa présence vis-à-vis de la Turquie mais aussi d’occuper le « vide sécuritaire » laissé par les Etats-Unis3. Moscou continue également de renforcer l’armée syrienne (en lui livrant d’ailleurs plusieurs aéronefs de type Mig-29 ces dernières semaines) afin que celle-ci redevienne un acteur de premier plan par rapport à ces voisins….et notamment la Turquie.

Une course de vitesse russo-turque en Libye

La stratégie pan-ottomane de la Turquie actuelle appelle de ses voeux une extension de la domination géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée et de la mer Egée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan). L’implication turque en Libye est directement liée à de telles perceptions, le soutien turc au régime de Fayez Sarraj devant permettre la pénétration des intérêts économiques (pétrole) et politiques turcs en Libye. Son empreinte en Libye est ainsi clairement liée à ses ambitions maritimes et de prospection offshore en Méditerranée, faisant de toute une zone méditerranéenne un continuum turc qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre… En outre, la Turquie pourrait s’affirmer alors comme une puissance régionale de poids vis-à-vis de l’Europe mais également vis-à-vis des autres puissances sunnites concurrentes, développant en Afrique du Nord son modèle d’Islam politique déjà véhiculé en partie par la mouvance des frères musulmans.

La Turquie a ainsi intensifié depuis novembre 2019 son soutien au GAN (Gouvernement d’Accord National dirigé par Fayyez Sarraj), en lui livrant des drones, des munitions et plusieurs milliers de miliciens venant de la province syrienne d’Idlib. Ce soutien a d’ailleurs permis au GAN de remporter des victoires importantes autour de Tripoli (notamment la base aérienne d’al-Watiya), desserrant largement l’étau que faisait poser les forces de l’ALN (Armée nationale libyenne dirigée par la maréchal Haftar) et ramenant ces dernières à leurs positions d’avril 2019. Cette base pourrait éventuellement accueillir un jour des aéronefs turcs4, surtout si la suprématie aérienne devait pencher inexorablement du côté de l’ALN suite aux récentes livraisons russes d’aéronefs (Mig-29 et Su-24) au maréchal Haftar. Ce dernier, soutenu entre autres par la Russie, est déjà épaulé sur le terrain par le groupe paramilitaire russe Wagner. De plus, Moscou pourrait envisager l’utilisation de groupes paramilitaires syriens pro-régime auprès du LNA, contribuant alors encore plus à la guerre des proxies et à la « syrianisation » du conflit libyen. Les intérêts russes en Libye sont quant à eux surtout motivés par l’opportunité d’établir de nouveaux points d’appui militaires sur la rive Sud de la Méditerranée….

Vers un « conflit gelé » en Libye selon l’exemple syrien

Comme en Syrie, les deux protagonistes pourraient cependant finalement coopérer afin que chacun préserve ses intérêts et son aura politique. L’épouvantail d’une présence russe en Libye a en effet un certain nombre d’avantages pour les deux protagonistes :

La Russie réaffirme ainsi sa propre perception de « puissance mondiale » qui joue un jeu égal à celui des Etats-Unis, en étendant son influence dans des « zones grises » laissées vacantes par le camp occidental. La Russie dispose alors de sa « revanche » de la guerre de 2011 et peut retrouver une position stratégique le long des côtes de la Méditerranée centrale. De fait, la Libye est devenue en 2020 la projection territoriale de ses emprises militaires existantes en Syrie depuis 2015…

La Turquie profite de la « menace russe » pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et fissurer l’alliance de plusieurs pays européens, grâce à son statut de membre privilégié de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le GAN et la Turquie tout en déplorant « l’escalade russe » en Libye. Le Commandement américain pour l’Afrique a même surenchéri en déclarant que la prochaine étape recherchée par la Russie en Libye serait la mise en place de systèmes de déni d’accès sur les côtes sud de l’OTAN (ce qui est de surcroît parfaitement envisageable). Dans tous les cas, les Etats-Unis ont pris parti et semblent désormais vouloir « contenir » les agissements russes en Libye. L’Europe se retrouve de son côté divisée et isolée, ses intérêts devenant contradictoires tant avec la Turquie, la Russie que les Etats-Unis sur ce sujet… Dans tous les cas, la légitimité de la position turque, vue à Washington comme « force de blocage de la Russie » (en Libye comme en Syrie) s’est sans nul doute affermie avec ce soutien américain et affaiblit davantage les positions européennes. D’ailleurs, et dans le même cadre, un engagement américain plus conséquent en Tunisie est envisagé, ce que la Turquie voit évidemment d’un bon oeil…

Les intérêts maritimes turcs en Méditerranée centrale et orientale font également le jeu de la Russie qui a tout intérêt à ce que le projet gréco-israélo-égyptien EASTMED d’approvisionnement en gaz de l’Europe échoue. La Russie pourrait en effet alors garder le monopole de livraison du gaz vers l’Europe….y compris via la Turquie.

Ces intérêts finalement partagés pourraient ainsi inciter tant la Russie que la Turquie à trouver une issue, même temporaire, à ce conflit, à l’instar de ce qui a été fait en Syrie. La Russie explore ainsi désormais les possibilités de dialogue et de négociation avec les différentes composantes des forces libyennes, envisageant d’ailleurs le retrait partiel (ou à l’inverse le renforcement massif) de forces paramilitaires comme moyen de pression sur les récalcitrants. L’abandon du maréchal Haftar au profit d’un autre homme politique plus aligné sur les intérêts russes pourrait être d’actualité. Le soutien égyptien à des négociations pourrait être également recherché par la Russie, consacrant alors une nouvelle fois le retour majeur de Moscou dans cette région. La Turquie n’abandonne pas non plus l’idée d’une trêve de longue durée en Libye, ce qui lui permettrait d’asseoir définitivement son influence sur la partie occidentale du pays. Cela lui permettrait en outre et surtout de préserver son accord de délimitation maritime signé avec le GAN en novembre 2019. De fait, un mécanisme similaire à celui en place en Syrie semble se mettre doucement en oeuvre, chacun poursuivant ses intérêts via des initiatives tactiques et des compromis aléatoirement durables, tout en limitant au maximum les possibilités de confrontation ouverte.

***

Via les exemples syrien et libyen, il semble assez clair que tant la Russie que la Turquie ont une politique géopolitique régionale fondée sur l’exploitation du vide laissé par un retrait occidental considéré comme « inéluctable ». Dans les perceptions de ces deux pays, les initiatives militaires unilatérales permettent ainsi systématiquement d’obtenir des succès stratégiques, le pari étant fait que l’Occident n’assumera jamais pleinement le rapport de forces qui lui est imposé5. En outre, ces conflits sont devenus « indirects » via l’emploi massif de la sous-traitance milicienne régionale et la privatisation de la force armée. Ces deux méthodes permettent d’éviter au maximum les possibilités de confrontation ouverte tout en facilitant l’initiative sur le terrain. Via l’utilisation intensive de proxies et la technique du « conflit gelé », ces deux pays gèrent ainsi désormais conjointement mais indirectement tant la Syrie que la Libye, et y sont devenus les médiateurs incontournables de toute solution politique.

 

[1] Et éventuellement relié à l’autre théâtre libyen, comme le 8 juin 2020, quand des frappes pro-russes ont visé des positions pro-turques à la fois en Syrie et en Libye.

[2] Cette opération a pour le moment vu des frappes aériennes, des tirs d’artillerie et l’emploi de forces spéciales contre des positions du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), allié aux milices kurdes syriennes…. elles-mêmes engagées contre Daesh et soutenues par l’Occident.

[3] Cette nouvelle présence russe dans cette région alimente aussi périodiquement des tensions avec les forces américaines encore présentes sur place…La Russie a en effet clairement l’ambition de remplacer sur place les forces occidentales quand celles-ci décideront finalement de partir.

[4] Et le port de Misrata accueillir éventuellement une base navale turque, l’activisme naval turc au large de la Libye montant progressivement en puissance.

[5] Et ce d’autant plus que le camp occidental est divisé, l’exemple libyen tendant à montrer que les intérêts européens en Méditerranée sont à la fois combattus par la Russie, la Turquie…et par les Etats-Unis.

 

Rien n’est jamais perdu pour la France …

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Edito du Président de l’Institut FMES, l’Amiral Benoit le MASNE de CHERMONT

 

18 juin 1940, 18 juin 2020 … Quatre-vingts ans ont passé depuis l’appel lancé depuis Londres par le général de Gaulle. De Gaulle est alors quasiment seul, mais il ose dire, alors que la défaite face aux armées allemandes était largement consommée, que celle-ci n’était pas « définitive ». « Rien n’est perdu pour la France. » En 2020, rien ne doit être jamais perdu.

Rien n’était perdu en 1940 sur le plan militaire car, cinq ans après, les 7 et 8 mai 1945, le Général s’imposait à la table des vainqueurs à Reims puis à Berlin.

Rien n’était perdu non plus sur le plan politique. Nommé président du gouvernement provisoire de la République en novembre 1945, contraint de se retirer en janvier 1946, rappelé par le président Coty en 1958, il est élu président de la République en 1959.

Dès 1958, il met un terme au régime des partis et rénove profondément les institutions de la République par la constitution de 1958. En 1959, il accorde la priorité absolue à la fabrication de l’arme nucléaire, garantie fondamentale à ses yeux de l’indépendance de la France. En 1963, il signe avec le chancelier Adenauer, au grand dam des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, un accord de coopération entre la France et l’Allemagne. En 1964, il reconnaît la République populaire de Chine. En 1966, il procède au retrait de la France des organismes intégrés de l’OTAN.

Sur le plan économique et social, il instaure des réformes capitales pour la société française et cela dès 1944. Entre 1944 et 1946, il signe les ordonnances de création de la sécurité sociale, de l’institut d’études politiques et de l’Ecole nationale d’administration. Il met en place les comités d’entreprise et instaure l’assurance sociale obligatoire pour tous les salariés. Il octroie le droit de vote aux femmes.

En 1967, il signe l’ordonnance sur « la participation des salariés aux fruits de l’expansion des entreprises ». L’idée était ancienne dans l’esprit du Général, elle était inspirée par sa méfiance envers le « loi d’airain » du capitalisme.

En 1968, après les « événements », les accords de Matignon accordent aux syndicats les plus représentatifs un rôle national. Une loi sur le droit syndical dans l’entreprise est votée en décembre 1968. Deux mois plus tard est signée une convention entre le patronat et les syndicats sur les garanties sociales assurées aux travailleurs frappés d’un licenciement collectif.

En 1969, la quatrième vague de réformes voulue par le Général échoue après l’échec du référendum sur la décentralisation, la réforme de Sénat et la suppression du Conseil économique et social. Cet échec entraîne son retrait définitif de la scène politique.

Dans l’esprit des Français, le Général reste un très grand homme d’Etat. Il incarnait le courage, la ténacité et la volonté absolue de servir la France. Pour lui, rien n’était jamais perdu.

La démission du chef d’état-major de la marine turque marque-t-elle une pause dans l’escalade des tensions entre Turcs et Occidentaux en Méditerranée orientale ? – décryptage de Jean Marcou

 

Le 15 mai 2020, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a signé un décret par lequel il a démis de ses fonctions de chef d’état-major de la marine, le contre-amiral Cihat Yaycı, en l’affectant à l’état-major général. Celui qui apparaissait notamment comme l’architecte de l’accord maritime turco-libyen de novembre dernier, a finalement démissionné, trois jours plus tard, après avoir expliqué qu’il percevait cette réaffectation comme une sanction.

Ce départ suscite bien sûr des interrogations. Spécialiste de la Turquie, Jean Marcou, professeur des universités et titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble, nous livre son analyse.

 

Cette démission a-t-elle une incidence sur la politique intérieure turque ?

Même si on l’a peu fait observer, cette rétrogradation du contre-amiral Cihat Yaycı est un indice qui concerne aussi la politique intérieure et le régime politique turc en lui-même. En effet, pour la première fois, le président de la République limoge en quelque sorte un militaire de haut rang. Certes, depuis 2010-2011, par sa forte prégnance désormais sur le Conseil militaire suprême – YAŞ – (qui pourvoit aux nominations et aux avancements, chaque année, lors d’une session qui se tient traditionnellement fin juillet-début août), Recep Tayyip Erdoğan avait déjà pris la main sur l’armée et réduit son influence politique. Toutefois, cette domination n’entamait pas un cursus honorum assez routinier au sommet du commandement, assurant la succession à l’état-major de militaires, formés avant que l’AKP ne vienne au pouvoir. Le 15 mai, il a rétrogradé un militaire de premier plan. Même s’il est dans la suite logique de l’épuration et des réformes ayant eu lieu après le coup de 2016, l’événement a une autre portée, car il témoigne d’une sorte de normalisation des interventions du pouvoir civil sur le commandement militaire. On peut ajouter que la mesure est assez habile, car elle frappe un militaire considéré comme proche de la présidence. Semblant ainsi ne pas devoir prêter le flanc à l’accusation de partialité, elle accroît en fin de compte un peu plus le contrôle du commandement militaire par l’exécutif.

 

Que nous dit cette affaire sur l’armée turque en elle-même ?

S’agissant de l’armée turque, cet événement montre qu’elle est désormais traversée par des divisions et des rivalités. Le contre-amiral Yaycı fait d’ailleurs allusion à des « calomnies » et même à un « complot », dans sa lettre de démission, présentée le 18 mai et rendue publique. Il faut rappeler que Cihat Yaycı est considéré comme l’un des chefs de fil d’une tendance, gagnée à des idées “eurasistes”, donc plutôt anti-occidentales, qui a eu le champ libre ces derniers mois, notamment lors de la campagne de prospections gazières turques au large de Chypre ou lors des accords maritimes et de défense avec la Libye, signés le 27 novembre 2019. Il est vu surtout comme étant à l’origine de la doctrine maritime de “patrie bleue” (Mavi Vatan), une thèse prétendant défendre les droits de la Turquie en Méditerranée orientale et en mer Noire que la présidence n’a pas hésité à faire sienne pour justifier les derniers développements de sa politique étrangère. Recep Tayyip Erdoğan a en outre publiquement rendu hommage au contre-amiral Yaycı pour son rôle en Libye, mais aussi pour sa lutte contre les gülenistes, considérés comme à l’origine du coup d’État de 2016.

Pour autant, cette personnalité militaire trop médiatique et trop politique exaspère passablement le bloc de militaires légitimistes qui dirigent actuellement l’armée turque et qui est composé principalement du général Hulusi Akar, chef d’état-major (2015-2018), devenu ministre de la défense en 2018, du général Yaşar Güler, chef d’état-major (depuis 2018) et du général Ümit Dündar, commandant de l’armée de terre. Recep Tayyip Erdoğan a conclu une alliance avec ces cadres militaires de la vieille école certes, mais qui ont accepté son régime et qui lui sont restés fidèles en 2016, lors de la tentative de putsch. Il a, à ce titre, encore besoin d’eux dans le contexte actuel (d’interventions militaires en Syrie et en Libye), notamment de Hulusi Akar. Ce dernier apparait comme la figure clef des nouvelles relations entre l’armée et le gouvernement. Après le coup de 2016, l’armée a été placée sous l’autorité du ministre de la défense, mais ce dernier n’est autre qu’un général qui était antérieurement le chef d’état-major de cette armée.

Ce n’est pas la première fois qu’Erdoğan sacrifie des militaires qui lui sont apparemment proches pour préserver sa relation avec la tendance dominante de l’armée. Déjà, le 31 décembre 2018 une rétrogradation déguisée avait mis à l’écart le général Metin Temel, commandant de la 2e armée qui avait dirigé l’opération militaire à Afrine, en janvier-mars 2018. Très populaire, très médiatique, ce dernier s’était permis de prendre publiquement des positions politiques pro-gouvernementales.

Il convient de noter tout de même que les généraux Güler et Dündar vont bientôt partir à la retraite… À cet égard, il sera intéressant d’observer ce que fera le prochain Conseil militaire suprême, de fin juillet-début août, et d’analyser ceux qui seront alors promus à l’état-major.

 

Quelle conséquence a l’événement sur le plan stratégique ?

Au-delà des raisons liées aux équilibres politiques intérieurs et aux relations du pouvoir politique avec l’armée, la mise à l’écart du contre-amiral Yaycı donne opportunément l’impression que la Turquie recherche une pause dans l’escalade des tensions observées, ces derniers mois, en Méditerranée orientale, notamment au large de Chypre. Ankara a mesuré, lors de la dernière crise d’Idlib en Syrie, en février 2020, à quel point son jeu de convergence avec la Russie pouvait être dangereux, s’il n’était pas contrebalancé par le maintien d’une relation crédible avec les Occidentaux. Malgré les actuelles patrouilles conjointes russo-turques et le cessez-le-feu établi, la situation y reste fragile. En Libye, bien sûr, la Turquie peut se targuer d’avoir sauvé le gouvernement de Tripoli, en damant le pion au système de défense russe Pantsir qui équipe les forces du général Haftar, mais cela a agacé les Russes et la situation demeure incertaine. La Russie a souvent fait payer très cher ce genre d’incartades à la Turquie. Recep Tayyip Erdoğan a eu plusieurs conversations téléphoniques avec Vladimir Poutine, ces dernières semaines, il cherche aussi à maintenir le dialogue avec la Russie.

Mais dans ce cadre, raviver les liens avec Occidentaux, prouver que l’on est un allié de l’OTAN toujours susceptible d’intercepter les avions russes en mer Noire – à l’instar du 21 mai dernier, en compagnie d’avions bulgares et roumains – reste également important. La rétrogradation du contre-amiral Cihat Yaycı, tenant de la théorie de la « patrie bleue », principalement dirigée contre la Grèce et Chypre, peut être aussi un signe en direction de l’Europe pour calmer les tensions provoquées par les campagnes turques de prospection gazières en Méditerranée orientale. Plusieurs fois, ces dernières semaines, le général Hulusi Akar ministre de la défense, a dit sa conviction que le différend avec la Grèce ne pouvait pas déboucher sur un conflit armé. Économiquement il ne faut pas oublier que les liens avec l’UE sont en outre capitaux pour Ankara. Et, dans le contexte de la sortie de crise post-Covid-19, le pays a intérêt à soigner ses fondamentaux avec Bruxelles et à poursuivre sa politique du grand écart, cultivant une convergence d’intérêts avec la Russie tout en préservant la sécurité que lui apporte son appartenance à l’Alliance atlantique. Un autre indice à observer, à cet égard, sera l’activation du système russe S-400 par la Turquie. Cette activation a été repoussée, en prenant prétexte de la crise épidémique. Que se passera-t-il ensuite ?

Une crise pétrolière inédite – par Sarah Sriri

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Si, à la mi-mai 2020, le prix du baril de pétrole est de nouveau en léger rebond, depuis février dernier, l’or noir a vu son prix dévisser. La crise pétrolière de ces derniers mois découle de la rivalité des stratégies pétrolières au sein de l’OPEP+ ainsi que de la crise économique liée à la crise sanitaire de la Covid-19[1].  Tandis que l’industrie pétrolière et gazière fournit toujours près de 60% de l’énergie mondiale avec une production globale de près de 100 millions de barils par jour pour l’année 2019[2], l’Agence internationale de l’énergie a anticipé une chute de la demande mondiale de pétrole pour l’ensemble de l’année 2020, soulignant le caractère historique de cette crise[3].

Cette situation inédite a conduit les principaux pays producteurs de pétrole et leurs partenaires à conclure un accord historique, le 12 avril 2020, afin de réduire la production globale de 9,7 millions de barils par jour. Malgré cet accord, le secteur de l’or noir reste englué dans une double crise : une guerre des prix qui illustre la lutte entre Etats producteurs et les conséquences du coronavirus[4].

Un accord historique sur fond de querelle russo-saoudienne

Signé par les pays membres de l’OPEP (Angola, Algérie, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Equateur, Gabon, Guinée équatoriale, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, République du Congo, Venezuela) et leurs partenaires de l’OPEP+[5], l’objectif premier de cet accord était de stabiliser le marché de l’or noir en réduisant l’excédent d’offre par rapport à la demande, afin de permettre une remontée des prix[6]. L’accord du 12 avril 2020 est significatif à deux points de vue. D’abord, la baisse de la production de 9,7 millions de barils (à compter du 1er mai 2020) est sans précédent en termes de volume dans l’histoire et ensuite, l’OPEP+ a étendu cet accord à l’ensemble des pays producteurs de pétrole. L’OPEP+ a en effet demandé aux pays producteurs de pétrole non-membres de l’organisation de réduire leur production d’un total de 5 millions de barils par jour. Reste à savoir si tous les Etats franchiront ce cap étant donné qu’ils ne sont contraints par aucun engagement international.

Pour comprendre le contexte économique d’avant crise, il convient de rappeler que depuis 2014, la production de pétrole de schiste, notamment américaine, a sensiblement augmenté tandis que celle du pétrole conventionnel a stagné. L’Arabie saoudite a décidé alors de lancer une guerre des prix dès 2014 pour convaincre les Etats-Unis d’adhérer à une politique commune concernant l’offre de pétrole. De 2014 à 2016, le prix du baril de pétrole passe de 114 dollars à environ 27 dollars. Face au maintien du niveau de la production américaine, Riyad a dans un premier temps renoncé à poursuivre sa stratégie et s’est allié en 2016 à la Russie, pourtant non membre de l’OPEP, en s’entendant sur leur production pétrolière conjointe, donnant naissance à l’OPEP+. Cette dernière s’est entendue pour réduire la production d’environ 1,5 million de barils / jour, puis 1,2 million de barils / jour de manière à faire remonter son prix autour des 60 dollars.

Ce rapprochement entre Moscou et Riyad était stratégique. Pour la Russie, cela lui permettait de conforter sa position d’acteur incontournable dans le secteur des hydrocarbures – Moscou restant le troisième producteur de brut au monde – tout en se rapprochant de l’Arabie saoudite, l’une des alliées principales des Etats-Unis. Cette stratégie allait de pair avec la volonté de Moscou de s’ériger comme une puissance ré-émergente au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen et de faire face au rival américain. Les enjeux liés à l’or noir permettaient en outre au Kremlin d’accroitre son rôle et sa puissance aux plans diplomatique, géopolitique et économique. Le changement de cap de Washington dans la région, depuis l’élection de Donald Trump, laissait également le terrain libre à la puissance russe qui en a profité pour proposer une sorte de condominium à l’Arabie saoudite sur le secteur du pétrole ; les deux pays avaient en effet tout intérêt à s’entendre en amont pour définir les orientations stratégiques de l’OPEP[7]. Pour Riyad, ce rapprochement avec la Russie lui permet de tirer profit de sa rivalité avec l’Iran, elle aussi très présente au sein de l’OPEP – d’autant plus après l’attaque iranienne sur les sites Aramco le 14 septembre 2019 et le manque de réaction des Etats-Unis dont le silence a contribué à rapprocher les deux acteurs[8].

La pandémie de la Covid-19 est cependant venue affaiblir la dynamique de l’OPEP+ en freinant drastiquement l’activité de la majorité des pays industrialisés au premier plan desquels figure la Chine qui reste la plus dépendante du pétrole moyen-oriental. Elle a de facto diminué les profits de l’or noir, provoquant une chute des prix inédite. Réunis à Vienne le 5 mars 2020, les pays de l’OPEP, sous l’égide saoudienne, entendaient s’accorder pour réduire leur production en invitant leurs partenaires de l’OPEP+ à se joindre à leur effort. Face au refus russe, la relation russo-saoudienne et la crédibilité de l’OPEP+ en sont sorties ébranlées. Moscou se considérait en effet assez solide pour pouvoir supporter un effondrement des prix, grâce à ses réserves financières et y voyait une opportunité de fragiliser Washington.

En réaction au refus russe, Mohamed bin Salman s’est lancé dans une guerre des prix dès le mois de mars 2020, espérant faire revenir la Russie de Vladimir Poutine à la table des négociations. Cette stratégie risquée a consisté à augmenter massivement la production saoudienne tout en abaissant les coûts de livraison pour préserver les parts de marché de l’Arabie saoudite. Paradoxalement, les pays industriels, bien qu’affaiblis économiquement par la Covid-19, ont profité de cette crise pour remplir leurs réserves en achetant du pétrole à un prix défiant toute concurrence[9]. Dans cette rivalité entre Riyad et Moscou, le royaume wahhabite a vu ses revenus pétroliers divisés par trois depuis le début de l’année[10]. De son côté, Moscou a finalement accepté le compromis proposé le 13 avril 2020, après une nette détérioration de sa situation économique intérieure. En définitive, dans cette partie de poker à 3, la Russie a échoué, pensant que l’Arabie Saoudite ou les Etats-Unis allaient craquer avant elle.

Des raisons économiques permettent d’expliquer ce revirement de situation. En effet, l’exemple chinois montrait la lenteur de la reprise à l’issue de la Covid-19 et le maintien durable de prix bas aurait pu dissuader les investissements étrangers dans les secteurs vitaux du pays[11].

Quelles conséquences ?

En dépit de l’accord du 12 avril 2020, l’équilibre reste fragile. L’offre pétrolière, toujours très excédentaire, se heurte à une demande trop faible. Cette situation influe sur les prix et vient saturer les installations de stockage. Dans un monde qui tourne toujours au ralenti malgré le déconfinement progressif, les producteurs extraient encore beaucoup plus de pétrole que le monde n’en consomme. Aux Etats-Unis, l’indice de référence, le WTI (West Texas Intermediate) est même tombé ponctuellement en dessous de 0 le 20 avril 2020, illustrant la difficulté des producteurs américains à stocker leur pétrole, les réservoirs étant déjà pleins.

Les Etats-Unis, qui étaient redevenus le premier producteur mondial de brut avec une production de 13 millions de barils par jour[12], font face à une situation qui pénalise fortement les compagnies pétrolières américaines, tout particulièrement celles ayant beaucoup investi dans l’exploitation du pétrole de schiste, mais elle n’est pas défavorable à Donald Trump en pleine campagne présidentielle. Celui-ci cherche en effet à satisfaire son électorat, notamment les classes moyennes, en leur permettant de maintenir à un niveau bas le prix de l’essence à la pompe et en contribuant à relancer la production industrielle localisée aux Etats-Unis. De même, cette situation fait le jeu des majors américaines qui pourront racheter au rabais les plus petites compagnies très dépendantes du pétrole de schiste et dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts[13]. Malgré tout, l’ampleur de la crise économique pourrait changer la donne, car la disparition de centaines de milliers d’emplois risque de menacer la réélection du président Donald Trump.

L’Arabie saoudite, de son côté, bénéficie d’importantes réserves pétrolières (17% du total mondial) et fait toujours partie des producteurs clés, les swing producers capables de faire fluctuer le prix du pétrole. Pour le royaume wahhabite, le secteur des hydrocarbures représente jusqu’à 50% du PIB[14] et 79% de ses recettes d’exportation en 2018[15]. La crise de la Covid-19 met en lumière la fragilité naissante de l’équilibre budgétaire[16] saoudien déjà menacé par l’arrivée de nouveaux acteurs influents : le bloc américain (Etats-Unis, Canada et Mexique) ainsi que la Russie appuyée par les Etats d’Asie centrale qui réduisent d’autant le rôle central des pétromonarchies[17]. De plus, la longévité de la crise sanitaire prive le royaume des ressources liées au pèlerinage (estimées à environ 8 milliards de dollars[18]). La reprise économique reportée à une date incertaine continue de fragiliser le royaume, ce qui pourrait aggraver la crise économique et sociale. Longtemps excédentaire, le budget de l’Etat s’est détérioré depuis 2014 à tel point que l’Arabie saoudite prévoit d’emprunter près de 60 millions de dollars pour combler son déficit budgétaire. A ce titre, le royaume wahhabite a adopté des mesures d’austérité. A compter de juillet 2020, la TVA – mise en place dans le pays il y a seulement deux ans – augmentera de 10 points (de 5 à 15%) et l’allocation pour le coût de la vie (1 000 rials mensuels, soit un peu plus de 245 euros) sera supprimée[19]. A ces mesures s’ajoute un contrôle des dépenses du régime qui « annule, étale ou reporte » les grands projets qui auraient dû diversifier l’économie du pays. Si Riyad espère engranger 100 milliards de riyals grâce à ces mesures, il n’est pas certain qu’elles suffisent à pallier la crise du secteur pétrolier[20], d’autant plus qu’elles exacerberont sans doute la colère populaire.

La Russie semblait s’être imposée dans le jeu des puissances en occupant un rôle dominant dans la fixation des cours du pétrole en relation avec l’Arabie saoudite. Toutefois, cette crise démontre que le Kremlin n’a pas réussi à faire fléchir Riyad et qu’il a dû finir par accepter l’accord de l’OPEP+, laissant percevoir ses limites. En outre, alors que le monde commence à se déconfiner, Moscou subit de plein fouet les conséquences de la Covid-19, affaiblissant davantage encore l’économie russe très dépendante de ses exportations de brut, même si le secteur gazier représente pour lui un filet de sécurité. La Banque centrale a en tout cas annoncé le 24 avril 2020 une baisse du PIB pouvant atteindre 6% en 2020[21].

La Chine, premier consommateur de pétrole (15% de la consommation mondiale totale), se prépare à la reprise et a profité des prix bas pour remplir ses réserves stratégiques. Premier pays à connaître la pandémie, il incarne aussi le premier à amorcer une reprise et fait figure de grand gagnant dans ce jeu des puissances. Mais Pékin devra gérer son image sérieusement écornée.

L’Europe a elle aussi profité des prix bas pour compléter ses stocks en attendant des jours meilleurs. L’Union européenne, qui a été massivement confinée, subit un ralentissement important de ses activités et son économie en ressort fragilisée. En France notamment, les investissements de quatre grandes banques françaises (BNP, Crédit agricole, Société générale et Caisse d’épargne) dans le secteur du pétrole de schiste américain affaiblit l’ensemble du secteur bancaire[22]. Face à la crise, certaines de ces banques ont vendu une partie de leurs actions tandis que d’autres ont préféré profiter de la crise pour miser sur les investissements dans le secteur de l’or noir, pariant sur un retour à la normale[23].

Pour les Etats africains producteurs de pétrole, cette crise aura des répercussions graves. Au Nigéria et en Angola (les deux principaux producteurs de pétrole du continent), les économies, déjà endettées, ont été fortement ébranlées. L’enjeu principal pour les gouvernements en place consiste à atténuer les conséquences de cette crise polymorphe. Pour autant, il convient de noter leur marge de manœuvre limitée du fait de leur dépendance accrue à l’or noir[24]. Le Gabon, lui aussi endetté, semble subir le même sort, victime d’une économie peu diversifiée.

En Algérie, troisième producteur de pétrole du continent, la crise de la Covid-19 vient s’ajouter à une crise sociale et politique qui perdure depuis plus d’un an. La crise de l’or noir est un défi majeur dans ce pays où les hydrocarbures assurent 95% des recettes en devises[25], d’autant plus que l’effondrement des prix pétroliers en 1986-1988 avait eu pour conséquence un surendettement de l’Etat et avait contribué à précipiter le pays dans la décennie noire, le régime étant incapable d’acheter la paix sociale pour contrer les discours des islamistes.

Avec un prix du baril aussi bas, il est impossible pour de nombreux Etats rentiers d’équilibrer leur budget. Tout comme l’Algérie et le Nigéria, le Venezuela reste trop dépendant du pétrole et la corruption et le manque d’investissements empêchent le secteur économique de fonctionner sainement. A défaut de provoquer l’écroulement du régime[26], cette crise pétrolière aggravera les tensions sociales.

Quant à l’Iran, si cette crise lui permet d’affaiblir l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du Golfe associées à Riyad, son économie reste affaiblie, d’autant plus que Téhéran, comme Caracas, subit des sanctions internationales très fortes (notamment américaines)[27]. Pour l’Irak où le pétrole représente 67% des revenus budgétaires, la situation n’est guère plus enviable. La crise pétrolière se superpose aux crises sanitaire et économique et à une situation humanitaire alarmante. Tous ces éléments sont des défis de taille pour le gouvernement qui peine à sortir de l’impasse politique[28].  Son voisin koweïtien, pays le plus strict en matière de confinement[29], souffre également de la situation, d’autant que le Koweït a décidé de réduire encore plus sa production de pétrole (100 000 barils par jour) à compter de juin[30].

Mentionnons enfin le sultanat d’Oman, relativement épargné par la crise sanitaire, qui a dû réduire sa production de 200 000 barils par jour, aggravant l’endettement qui franchira cette année la barre des 100% du PIB alors que son nouveau sultan peine à imposer des réformes longtemps reportées[31].

Un retour à la normale est-il crédible à brève échéance ?

Le ministre français de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, déclarait le 21 avril 2020 que l’effondrement des prix du pétrole représentait « un danger pour l’économie mondiale » mais également pour la transition énergétique qui nécessite que « les prix des énergies fossiles soient à un niveau raisonnable[32]. » Les incertitudes sur une potentielle reprise sont grandes et il paraît impossible de prévoir à ce stade quelles seront les conséquences de la baisse de la consommation de pétrole et son impact pour l’économie mondiale.

Les pays industriels ont en effet besoin de pétrole pour redémarrer leur économie. Cette situation explique le léger rebond de l’or noir coté à un peu plus de 30 dollars le baril fin mai 2020. Toutefois, l’une des questions centrales reste de savoir à quel niveau se stabiliseront les cours pétroliers ?[33] Depuis plus de quarante ans, le PIB mondial varie selon la quantité de pétrole extraite[34]. Pour Eric Confais, consultant d’Oliver Wyman, un retour de la demande aux niveaux équivalents à ceux de la période pré-Covid (60 dollars le baril) n’est pas envisageable avant 2023, le temps que les transports et l’activité industrielle ne reviennent à la normale[35]. Cette vision rejoint celle de Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’IFRI. Selon lui, le retour de la demande aurait pour conséquence une hausse des prix probablement à l’horizon 2025-2028[36].

Au bout du compte, le principal défi pour les pays producteurs de pétrole reste de maintenir l’équilibre budgétaire alors que la plupart d’entre eux n’ont pas su diversifier leur économie. Les plus gros producteurs peuvent envisager des emprunts à des bailleurs internationaux mais les plus fragiles ou les plus petits sont susceptibles de s’effondrer avant qu’une véritable reprise ne se matérialise, a fortiori s’ils font face à d’importantes crises sociale et politique. Pour l’instant, les prix bas profitent aux Etats clients, à l’instar de l’Union européenne et de la Chine qui stockent du pétrole à bas coût. Au fond, c’est probablement de Pékin que viendront les premières tendances puisque le prix du baril dépendra de la reprise chinoise.

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[1] https://www.iris-france.org/146275-petrole-le-nouvel-accord-de-lopep-peut-il-faire-remonter-les-prix/

[2] https://www.ompe.org/la-production-mondiale-de-petrole-en-pleine-augmentation/#:~:text=La%20plan%C3%A8te%20n’a%20tout,%2B%2045%25%20en%201%20an.

[3]  https://www.iea.org/reports/oil-market-report-april-2020

[4] https://www.foreignaffairs.com/articles/2020-04-02/oil-collapse

[5] L’OPEP+ réunit les 14 pays membres de l’OPEP ainsi que d’autres Etats producteurs de pétrole : Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman, Russie, Soudan, Soudan du Sud

[6] https://www.opec.org/opec_web/en/press_room/5891.htm

[7] Entretien avec Pierre Razoux

[8] Entretien avec Pierre Razoux

[9] Entretien avec Pierre Razoux

[10] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/austerite-en-arabie-saoudite-tva-triplee-fin-des-allocations-20200511

[11] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43427-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-1-3

[12] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43438-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-3-3

[13] Entretien avec Pierre Razoux

[14] https://www.middleeasteye.net/opinion/what-happens-saudi-arabia-when-oil-stops

[15] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/SA/situation-economique-et-financiere-de-l-arabie-saoudite

[16] Pour que l’Arabie saoudite équilibre son budget, le pays nécessite un prix du pétrole au-dessus de 80 dollars par baril : https://www.agefi.com/home/acteurs/detail/edition/online/article/le-prix-du-petrole-et-linflation-494810.html

[17] Entretien téléphonique avec Pierre Razoux

[18] https://www.middleeasteye.net/news/oil-prices-how-saudi-arabia-gambit-russia-could-backfire-vision-2030

[19] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=2084933

[20] https://www.middleeasteye.net/opinion/how-long-can-saudis-remain-silent-over-their-own-impoverishment

[21] https://www.bilan.ch/economie/leconomie-russe-sapprete-a-plonger-face-a-lepidemie-et-a-la-crise-petroliere

[22] https://www.marianne.net/societe/les-banques-francaises-pointees-du-doigt-pour-leurs-investissements-dans-le-petrole-et-gaz

[23] https://reporterre.net/En-plein-krach-la-finance-francaise-mise-encore-sur-le-petrole-et-le-gaz-de-schiste

[24] https://www.jeuneafrique.com/928038/economie/nigeria-angola-face-a-la-recession-meme-combat/

[25] https://www.jeuneafrique.com/mag/913944/economie/coronavirus-la-crise-de-trop-pour-lalgerie/

[26] https://blogs.letemps.ch/laurent-horvath/2020/05/01/energies-economie-petrole-revue-mondiale-avril-2020/

[27] https://www.letemps.ch/monde/chute-cours-petrole-plusieurs-pays-menaces-deffondrement

[28] https://www.aljazeera.com/ajimpact/oil-price-crash-compounds-problems-facing-iraq-government-200506232414949.html

[29] https://www.nouvelobs.com/societe/20200519.AFP6735/au-koweit-le-casse-tete-familial-des-polygames-au-temps-du-confinement.html

[30] https://www.ouest-france.fr/economie/petrole-ryad-va-reduire-en-juin-sa-production-d-1-million-de-barils-jour-6831562

[31] https://orientxxi.info/magazine/oman-incertitudes-economiques-defis-sociaux,3844

[32] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-effondrement-des-prix-du-petrole-est-un-danger-pour-l-economie-mondiale-previent-bruno-le-maire_3927415.html

[33] https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/du-petrole-ou-pas/

[34] https://theshiftproject.org/lien-pib-energie/

[35] https://www.consultor.fr/devenir-consultant/actualite-du-conseil/6006-en-plein-crack-le-petrole-plus-que-jamais-friand-de-conseil.html

[36] https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/edito-energie/lenergie-climat-face-aux-chocs-covid-19-quitte-double

La crise du Covid-19 : un “ensauvagement” du monde ? – par William Leday

Avec la crise systémique provoquée par la pandémie mondiale, l’ordre international est plus désordonné voire anarchique que jamais. La crise du Covid-19 signe-t-elle la fin du multilatéralisme, du libre-échange ou encore de l’Union Européenne ? Est-on à l’aube d’un nouvel ordre mondial ? William Leday, diplômé de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques de l’institut FMES et enseignant en relations internationales à Sciences Po, nous livre son analyse.

 

Donald Trump, Président des Etats-Unis (Crédits photo: Gage Skidmore/ Flickr)

 

Alors que plus de la moitié de l’humanité se trouve confinée, les Etats poursuivent leur compétition stratégique sur une scène internationale tourmentée. Sur celle-ci, la liste des victimes est longue, on y recense : le multilatéralisme, son pendant institutionnel qu’est l’ONU, le libre-échange et l’Union européenne dont le projet pourrait faire naufrage. En ce sens, le Covid-19 est bien plus qu’une crise sanitaire, elle provoque à l’échelle internationale, comme sur le plan sociétal, une crise existentielle, et l’on assiste à une accélération aussi rapide que brusque des tendances lourdes travaillant en profondeur les relations internationales. Si on ne prend garde, le jour d’après se caratérisera à court terme, pour paraphraser Thérèse Delpech, par un ensauvagement des rapports entre les Etats qui ne sera pas sans rappeler les années 30. Ces dernières avaient vu non seulement l’échec de la Société des Nations, mais aussi la fin d’un monde – celui que Stefan Zweig a magnifiquement raconté dans son essai autobiographique posthume, Le monde d’hier. Dans le monde de demain, la scène internationale ressemblera plus que jamais à un champ de bataille où s’exacerbera un affrontement dont l’enjeu est, ni plus ni moins, la capacité à lire et dire le monde.

Une désagrégation du système international.

De simple crise sanitaire, le covid-19 s’est mué, sur la scène internationale, en crise existentielle qui accélère au grand jour les changements en cours. Pour le plus grand bonheur des néo-réalistes et des partisans du hard power, nombreux aux responsabilités, cette scène tend à devenir plus hobbesienne et c’est sur le cadavre embaumé du multilatéralisme que ce regain de réalisme (re)fait son lit.

Ainsi, comme de nombreux observateurs le commentent depuis un mois, la crise du multilatéralisme connait un degré de gravité inédit. Cette crise peut être illustrée tant par la faillite morale que connait l’OMS que l’incapacité de l’ONU à émettre la moindre résolution sur un domaine qui avait fait l’unanimité au moment de la crise des virus Ebola, du SRAS ou du H1N1. Cette faillite du multilatéralisme se double de celle de la diplomatie des conférences, puisque le G7 dont la présidence incombe à Donald Trump, lequel a proposé sa préparation au président Macron, ne se réunira pas avant cet été. Sur ce même plan, l’initiative du président français visant à organiser un sommet du P5 (le P5 désignant les cinq puissances de l’ONU) ne rencontre pas plus d’échos. Ce projet sommet de la dernière chance pour sauver la face d’un multilatéralisme aux abois suscitera la réprobation de tout ce que le monde compte de puissances candidates à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, à savoir l’Allemagne, le Japon, l’Inde, … Il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Ces convulsions démontrent que la gouvernance mondiale héritée de la fin de Guerre froide a vécu.

En se jouant des cadres multilatéraux, là où la crise aurait dû les mettre en scène, les nations retournent à une forme d’état de nature où la prédation prend le pas sur le droit. En témoigne leur attitude sur le tarmac des aéroports chinois où s’est exercé très concrètement le primat des intérêts nationaux quand il s’est agit de se procurer des masques, parfois au mépris de contrats dument signés.

Comme l’analyse l’économiste Daniel Cohen, l’autre victime de cette crise pandémique est le libre-échange qui ne jouera plus de rôle moteur des relations internationales, et encore moins celui de vecteur de changements qu’il a été ces deux dernières décennies. On n’en mesure pas encore les conséquences si ce n’est qu’il favorise un retour de l’Etat, voire engendrerait un début de démondialisation.

Un monde plus géopolitique et un retour des idéologies ?

Parfois, les intérêts nationaux se conjuguent avec une idéologie et de cette union germent souvent mensonges et scandales : la Chine de Xi Xinping en est emblématique. La complicité de l’OMS avec Pékin sur cette crise démontre, si besoin était, l’investissement et l’activisme de la Chine dans les enceintes multilatérales et la nécessité de revisiter les modes de gouvernance internationales, mais c’est une autre histoire sur laquelle nous ne nous appesantirons pas.

Cette désagrégation de la dimension institutionnelle et économique à l’échelle internationale – ou comme diraient les marxistes, de l’infrastructure – est la traduction d’une intensification de l’affrontement idéologique que se livrent régimes autoritaires et démocraties libérales, entre la Chine et les Etats-Unis. Ce qui se joue chez les premiers est le leadership face à des sociétés démocratiques rongées par l’illibéralisme, phénomène de double affaiblissement de l’Etat de droit et des libertés publiques. Ce rapport de force se décline sur plusieurs plans. Il y a l’offensive de communication de Pékin sur le fondement d’un narratif en partie mensonger : sur l’origine du virus, sur la gestion de la crise au Wuhan, sur le nombre de morts, sur l’exemplarité des autorités chinoises …. Au-delà, et plus spécifiquement sur le plan idéologique, cette offensive chinoise vise à remettre en cause le modèle de société prédominant jusque-là, à savoir celui des démocraties libérales. Elle vise non seulement à ravir le leadership aux Etats-Unis qui a relevé le gant d’un point de vue géostratégique, mais également à une Europe affaiblie de l’intérieur par les divisions, l’absence de solidarité et de coordination entre Etats-membres et les régimes populistes.

Cet affrontement est également de nature géopolitique dans la mesure où il se décline à travers un rapport de force militaire (démonstration de force de part et d’autres à travers des manœuvres en Mer de Chine par exemple), politique avec le jeu des alliances (la Chine peut s’appuyer sur la Russie) et de l’ordre des représentations, puisqu’au-delà la compétition stratégique, on sent bien que la question du modèle de société est cœur.

Toute proportion gardée, cette phase n’est pas sans rappeler la rivalité qui avait prévalue, à la fin du Vème avant notre ère, dans la Grèce classique, entre les régimes oligarchiques (soutenus par Sparte et la ligue du Péloponnèse) et régimes démocratiques dont la cité d’Athènes était le modèle et où les démagogues avaient alors précédé les oligarques. Il s’ensuivit après une longue période de stagnation, un triomphe assez net et définitif des oligarques, puis la domination romaine… si l’histoire ne se répète pas, elle instruit, et la période actuelle est bien l’affrontement entre deux représentations du monde et du modèle de société qui doit présider à la destinée collective des humains.

L’illibéralisme qui travaille aujourd’hui les sociétés occidentales et dont la Chine, la Russie sont les plus puissants vecteurs, se déploie aujourd’hui sur le terrain du numérique et la question des applications visant à quadriller la population en est emblématique. Cette bataille est d’ores et déjà perdue pour les tenants des libertés publiques. L’individu face à un danger mortel ira là où la sécurité se trouve, dusse-il sacrifier ses libertés publiques, largement entamées avec l’intégration de l’état d’urgence dans le droit comme en France en 2018, ou comme le Patriot act aux Etats-Unis, consécutifs au terrorisme internationalisé qui a ensanglanté ces deux dernières décennies. Dès lors, le débat ne se situe plus dans le pour ou contre, mais sur le comment, comment disposer de garde-fous, et garantir ainsi la protection et l’anonymat des données ? Dans la lignée des RGPD, cette bataille peut et doit être menée à l’échelle du continent européen et au-delà, car cette question est liée au modèle de société que nous voulons faire prévaloir et la sauvegarder des libertés.

Le monde devient donc plus hobbesien, ce alors que cette crise nécessite au mieux une réponse intégrée ou coordonnée à l’échelle planétaire, au pire, une étroite coordination entre les Etats. Face à la crise sanitaire, la faiblesse est donc aujourd’hui double puisque l’inefficacité des Etats fait échos à l’absence de réponse internationale.

Bon nombre d’observateurs assument un parallèle avec la crise financière de 2008 qui n’a débouché que sur des changements mineurs. Les lendemains des deux guerres mondiales sont des points comparaison plus pertinents, car c’est l’échelle des valeurs et l’équilibre des puissances qui se trouvent aujourd’hui en jeu. Or si les lendemains de la Grande guerre ont été riches de désillusions, ceux de la Seconde guerre mondiale démontrent qu’il est possible de concrétiser et d’assumer un changement de paradigme, et de mettre en place des changements structurels. Au niveau des nations, cela c’était traduit par une généralisation de l’Etat providence, et au plan international, par la mise en place du système onusien et des institutions de Bretton Woods. La conjugaison de l’enjeu climatique qui est le nôtre, le séisme que représente cette crise pandémique, lourde de conséquences que nous ne mesurons ni ne maîtrisons encore, conjugué aux défis que nous imposent les inégalités sociales, un système économique qu’il faut réviser en profondeur peuvent faire office de catharsis à l’échelle de la planète.

Covid en Méditerranée : accélérateur de ruptures

 

Équipe de recherche de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques.

Cet article sera publié dans le prochain numéro de la Revue de Défense Nationale (n° 831, mois de juin 2020)

 

Il est encore trop tôt pour savoir si la crise du Covid-19 va changer le monde, mais nous pouvons être certains qu’elle va accélérer les changements déjà à l’oeuvre. Elle joue en effet le rôle de catalyseur qui, parce qu’elle met en évidence les différences entre les sociétés et entre les États, parce qu’elle souligne les dysfonctionnements et parce qu’elle aggrave les déséquilibres et les tensions, provoque des points d’inflexion et des ruptures.

La Méditerranée qui concentre la plupart des défis de la mondialisation est, comme souvent, un excellent laboratoire de cette accélération de l’Histoire. Par sa situation particulière, la Méditerranée fait se côtoyer des espaces civilisationnels très divers sur lesquels l’impact de la pandémie, comme sa perception et ses conséquences, restent très différents. Pour actualiser le numéro d’été 2019 de la RDN consacré à la Méditerranée stratégique (1), l’équipe de recherche de la FMES analyse l’impact de la crise du Covid à ce stade autour de ce bassin pour en évaluer les conséquences stratégiques pour la sécurité de la France et de l’Europe.

 

État des lieux : un seul virus, des réponses différentes

Même si les mesures de lutte contre ce virus sont plus ou moins identiques dans tous les pays (confinement collectif et distanciation sociale), la réalité de leur application diffère notablement. L’analyse des réponses à une crise commune donne une image fidèle des sociétés et de leurs différences. Les conséquences prévisibles de cette crise, qu’elles soient sociales ou économiques, accentueront les divergences et les inégalités déjà à l’oeuvre dans cette région de frictions entre deux mondes. La perception par les populations de ces différences est également un point clé qui influera sur les représentations à venir, facteurs déterminants dans les frustrations et tensions qui en découlent.

 

L’Europe : transparence, hétérogénéité et fragilité des États latins

La première caractéristique du continent européen a été, conformément à sa culture, d’appliquer une transparence totale vis-à-vis de sa situation sanitaire souvent critique, ce qui l’a placé en fragilité dans la compétition mondiale du narratif
qui s’est instaurée à propos de la pandémie.

Si tous les États ont mis en place des quarantaines d’ampleur variable pour tenter d’éviter la propagation du virus, ces mesures se sont révélées insuffisantes dans les pays méditerranéens. L’état de préparation imparfait des systèmes de santé
s’est révélé un facteur aggravant. Le bilan de la gestion de la pandémie, contrasté, est donc plutôt négatif, surtout dans les pays latins où l’impact économique risque d’être considérable. Les mesures de confinement plus ou moins strictes se répercutent fortement sur la vie économique et ont imposé des mesures de dépenses publiques inédites. C’est notamment le cas de la France, de l’Italie et de l’Espagne qui ont fortement confiné alors que leur endettement public dépassait les 100 %.

La gestion du Coronavirus a ainsi renforcé le clivage déjà patent lors de la crise de la zone euro de 2010, en mettant en évidence les différences culturelles, politiques et économiques des pays du nord et du sud de l’Europe (2).

Si les mesures prises par l’Union européenne ont été jugées insuffisantes, fragilisant une image déjà écornée par la gestion de la crise migratoire de 2015 et le Brexit, elles sont pourtant en cohérence avec le fonctionnement de l’Europe de la santé qui relève de la compétence interne des États-membres. Malgré tout, l’Union européenne a pris une série de mesures de soutien financier dès la mi-mars (au plan de relance de 750 milliards d’euros baptisé Next Generation EU, “s’ajoutera […] un budget européen à long terme révisé de 1 100 milliards d’euros” selon la présidente de la commission Ursula von der Leyen), complétées par un paquet de mesures financières décidées par l’Eurogroupe du 9 avril 2020 à hauteur de 540 milliards d’euros (3) ; elle a annoncé investir plus de 138 millions d’euros dans la recherche sur le Covid-19, ciblant les projets de vaccins, de traitement et de diagnostics à travers le programme « Horizon 2020 ». Il est donc difficile de nier le rôle important de l’UE dans son secteur fétiche, l’aide économique.

Ainsi, malgré l’imperfection et le manque d’unité des réponses des pays de la rive nord, ceux-ci ont pu s’appuyer sur des systèmes sanitaires leur garantissant la disponibilité de compétences et de moyens opérationnels pour apporter une première
série de mesures conservatoires destinées à rendre supportable l’afflux de malades dans leur système de santé. Le pire, à savoir l’effondrement des systèmes hospitaliers, a pu être évité et, même si l’urgence reste de rigueur, l’UE peut se concentrer sur la recherche de solutions thérapeutiques (vaccins, traitement…) et la gestion de la crise économique et sociale de l’après Covid qui sera importante, surtout pour les pays sud-européens les plus touchés.

Cette situation est bien différente sur les deux autres rives de la Méditerranée.

 

L’autoritarisme et la relance de l’économie l’emportent sur la protection sanitaire au sud et à l’est

Du Maghreb au Levant, à l’exception d’Israël qui applique le même type de politique sanitaire que les pays d’Europe et dans une moindre mesure de la Turquie qui s’en rapproche, les données sur le Covid-19 sont lacunaires ou dissimulées.

Les situations de crise économique, sociale ou sécuritaire expliquent en grande partie ce manque d’informations fiables. Les gouvernements autoritaires (ou fragile comme en Tunisie) savent qu’ils seront en effet plus jugés sur l’absence
de troubles que sur le nombre de décès. Il est néanmoins possible de dégager les grandes lignes des politiques de gestion de cette crise dont le principal ressort est d’éviter l’effondrement total des systèmes en place par le maintien, autant que faire se peut, de l’activité économique.

Le premier paramètre commun aux pays de la rive sud concerne une moindre vulnérabilité à la pandémie qui est antithétique à la rive nord : une population moins fragile parce que plus jeune malgré une organisation sanitaire moins performante.

Le deuxième point à souligner reste le mimétisme des réactions. Les gouvernements ont tous pris des mesures de confinement plus ou moins strictes (à titre d’illustration, en Égypte les restaurants ou les cafés peuvent rester ouverts, en Turquie seul le week-end est confiné et de nombreux pays tolèrent leur secteur informel). Ces mesures autorisent, il faut le noter, un contrôle social accru (le Hirak algérien a ainsi été suspendu) et renforce l’effet de chape de plomb recherché par nombre de dirigeants.

L’organisation sociale plus traditionnelle, centrée autour de la cellule familiale, est propice à l’entraide et au soutien communautaire indispensables à la gestion de cette crise à la fois sanitaire et économique. Elle est certainement un amortisseur de tensions.

Finalement, il est probable que la crise économique qui commence aura un impact supérieur à la crise sanitaire dans les pays de la rive sud. La faiblesse de l’activité économique locale s’ajoute à la récession mondiale, à la baisse du tourisme et à l’effondrement du prix du pétrole pour créer une situation particulièrement difficile à gérer pour des gouvernements soumis à des tensions sociales et politiques pérennes, tout particulièrement en Algérie, très dépendante des revenus pétroliers et gaziers.

Enfin, dans une région travaillée par un antioccidentalisme chronique, l’impact psychologique lié à la fermeture des frontières avec le Nord pourrait, en supprimant la soupape que représente l’accès à la diaspora, à l’économie et aux soins en Europe, renforcer le ressentiment latent vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.

Du niveau de tensions créées par ces frustrations dépendra la porosité des populations du sud et de l’est de la Méditerranée aux discours fédérateurs antioccidentaux ou islamistes, à moins que l’Europe ne mesure l’ampleur des enjeux et fasse du renforcement des liens avec sa rive sud une priorité.

 

Un défi sécuritaire renforcé

Le Covid-19, autant par les réactions qu’il suscite que par ses impacts sanitaires, est un facteur de déstabilisation sécuritaire majeur, dans une zone qui était déjà avant la crise l’une des régions les plus crisogènes du monde.
Le premier impact sécuritaire est lié aux conséquences de la pandémie dans les sociétés des pays de la rive sud, déjà fragilisés par un mal-être lié aux difficultés économiques, aux blocages politiques et la déstabilisation sociétale accélérée par l’accès à Internet. Le durcissement sécuritaire abrité derrière la gestion de l’épidémie, la crise économique engendrée par le Covid et le blocage des frontières de la rive nord vont renforcer les tensions internes qui seront, comme c’est l’usage, canalisées vers un ressentiment antieuropéen et antifrançais.

Il existe un impact d’une autre nature, lié aux mesures de protections mises en oeuvre par les forces armées engagées sur ce théâtre qui ont abouti au rapatriement ponctuel de moyens militaires, à commencer par les navires de guerre (même si la France a maintenu une présence permanente en Méditerranée orientale). Cette rétractation opérationnelle qui est à relier à la difficulté qu’ont nos sociétés à accepter des pertes considérées comme injustifiées au regard des enjeux, est partagée par la Russie qui semble avoir elle aussi réduit l’activité de ses forces déployées en Méditerranée et en Syrie. De son côté la Chine, moins présente en Méditerranée, ne semble pas procéder à de tels retraits opérationnels, comme en témoigne l’activité militaire qu’elle déploie en mer de Chine ou à proximité de sa base de Djibouti.

L’activité militaire globale se réduit donc en Méditerranée, avec un effet positif à Idlib où les combats ont cessé, même si à l’inverse les combats ont repris en Libye autour de Tripoli. La réduction de voilure des forces armées occidentales entraîne d’autres conséquences négatives lorsqu’elles participent aux opérations de stabilisation (Sahel) ou de préservation du droit international (immigration, souveraineté).

La pandémie favorise donc les entités les plus résilientes, celles qui ont le moins à perdre et qui sont en mesure de profiter du retrait, au moins temporaire, des puissances qui souhaitent se préserver en attendant la diminution de la létalité du virus. Le vide sécuritaire créé permet indubitablement aux acteurs qui considèrent que le rapport coût/efficacité est favorable de tenter leur chance. La Turquie ou le régime syrien pourraient ainsi profiter de l’effet d’opportunité pour prendre un gage en forme de fait accompli (forage en ZEE chypriote pour Erdogan, réduction de la poche d’Idlib pour Bachar). Les groupes terroristes et les organisations mafieuses peuvent de leur côté développer plus librement leurs actions et trafics (déstabilisation, armements, drogues, migrants).

Nous entrons donc dans une période où les puissances traditionnelles se replient, les sociétés sont sous tension et où les perturbateurs, qui ont moins à perdre, ont les coudées franches. Il est important que cette phase soit la plus brève possible.

 

Des conséquences géopolitiques durables

Ainsi, force est de constater le repli ponctuel des États européens, tétanisés par la gestion de la pandémie. Il ne s’agit pas seulement des navires civils et militaires qui sont rentrés à leur port d’attache, mais également du rapatriement massif d’expatriés et de la réduction des coopérations. Claquemurées, les autorités bruxelloises ont indiqué leur volonté d’accroître l’aide aux pays africains, mais sont restées prudentes vis-à-vis des pays de la rive sud, du Maroc à l’Égypte.

Ce repli laisse le champ libre aux acteurs globaux avides d’influence et adeptes de propagande, à commencer par la Chine qui apparaît, pour l’instant du moins, comme le principal bénéficiaire de cette crise alors même qu’elle en est à l’origine. Usant d’un soft power décomplexé et d’une diplomatie résolument agressive (4), les autorités chinoises ont marqué des points sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Italie, Grèce, Turquie, Égypte, Tunisie, Algérie) en livrant des lots d’équipements sanitaires, même si certains semblent de piètre qualité, en affirmant leur soutien sans faille aux régimes en place et en dénigrant ouvertement la posture des pays européens (5). Mais c’est dans un second temps que la Chine entend rafler la mise, lorsque ces pays affaiblis, menacés par un endettement excessif, seront à la recherche de liquidités et d’investissements pour relancer leur économie atone, sans devoir procéder aux pénibles réformes imposées par les traditionnels bailleurs de fonds institutionnels. Néanmoins, la partie n’est pas gagnée pour Pékin car l’attitude chinoise suscite également critiques et frustrations au cœur même des régimes qu’elle entend aider. Les débats très vifs qui ont opposé en Iran, pays de plus en plus dépendant de la Chine, la municipalité de Téhéran et le ministère de la Santé au ministère des Affaires étrangères en sont le meilleur exemple (6). Il n’est pas interdit de penser que des voix critiques à l’encontre de l’opportunisme chinois se fassent entendre en Europe comme en Afrique du Nord. En outre, rien ne dit que l’empire du milieu ne connaîtra pas quelques déboires internes pouvant limiter ses ambitions (7).

Tout comme la Chine, la Russie a profité de la pandémie pour apporter elle aussi une assistance sanitaire surmédiatisée à plusieurs pays méditerranéens (notamment l’Italie). Elle a laissé ouverte ses lignes aériennes, permettant ainsi de rapatrier de nombreux Européens, tout en tenant fermement ses positions. Le message subliminal est limpide : vous pouvez compter sur Moscou. Second message implicite, qui a perdu de sa vigueur après que la Russie a été touchée plus fortement : c’est grâce à son régime autoritaire que le Kremlin est parvenu à endiguer la pandémie tout en dégageant des ressources permettant de vous assister. Ces messages visent aussi bien à rassurer les régimes autocratiques qu’à diviser les pays européens. Reste à voir si le Kremlin sera en mesure de poursuivre sur le long terme l’effort consenti compte tenu des difficultés auxquelles il fait face en Russie (8).

Troisième bénéficiaire de cette crise, la Turquie qui profite – au moment où ses lignes sont écrites – du retrait des marines occidentales pour maintenir une présence navale autour de Chypre, afin d’appuyer ses revendications énergétiques offshore à l’intérieur de la zone économique exclusive chypriote, face à la mer Égée afin d’impressionner la Grèce et l’Union européenne menacées de vagues migratoires en provenance de Turquie, et à proximité du littoral libyen pour soutenir un point d’appui avancé lui permettant de diffuser l’idéologie des Frères musulmans en direction du Maghreb et du Sahel (9).

De leur côté, les États-Unis sont partagés entre d’une part leur volonté d’allégement de leur engagement dans la région, en réaction à leur surimplication des années 2000 et au poids croissant des enjeux asiatiques, et d’autre part l’importance de cet espace pour leurs lignes de communications stratégiques, pour continuer de peser sur le marché pétrolier mondial et pour contrer la Russie et la Chine. Il est donc probable que Donald Trump ou Joseph Biden continueront de s’impliquer, plus fortement qu’on le croit, en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Plus grave pour le long terme, les réactions des uns et des autres soulignent la remise en cause du multilatéralisme (OMS largement démonétisée, Conseil de sécurité de l’ONU silencieux) et le manque de crédibilité de l’Union européenne. Elles exacerbent la logique de rapport de force tout comme la rivalité sino-américaine.

Mais le Covid-19 pourrait également apporter quelques bonnes nouvelles.

La relocalisation d’une partie de la chaîne de valeur à proximité de l’Europe est l’occasion d’initier un partenariat industriel renforcé avec la rive sud qui pourrait se substituer aux hydrocarbures, au tourisme et aux diasporas, domaines qui entretiennent des relations psychologiques complexes avec les pays anciens colonisateurs.

Avec un brin d’optimisme, il n’est pas interdit de penser qu’une fois les stocks de munitions épuisés, les effets induits de cette pandémie assécheront les camps rivaux en Libye, les poussant à s’entendre sur une sortie de conflit négociée. La plupart de leurs sponsors y semblent prêts. Reste à convaincre la Turquie d’un côté, les Émirats arabes unis de l’autre qui pour l’instant maintiennent leur flux d’armements.

Pour terminer ce tour d’horizon géopolitique, il est possible que cette pandémie contribue à faciliter la reprise de dialogue entre les trois acteurs régionaux les plus influents du Moyen-Orient : l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël qui ont tous trois renforcé leur posture régionale et qui ont besoin de relancer leur économie après la triple peine de la pandémie, de l’arrêt de l’activité économique et de l’effondrement des prix pétroliers. C’est tout particulièrement vrai pour l’Iran et Israël qui ont intérêt à apaiser les tensions au Levant pour pouvoir exporter sereinement leurs hydrocarbures (offshore pour Israël) vers les pays du bassin méditerranéen, car ils savent disposer tous deux des moyens militaires leur permettant de stopper le flux d’hydrocarbures de l’autre.

 

Conséquences et propositions pour la France et l’Union européenne

Toutes ces évolutions imposent à la France et à l’Union européenne de ne pas sacrifier à l’urgence sanitaire et économique les enjeux géopolitiques de leur rive sud. Le boomerang reviendrait vite et violemment : terrorisme, migration, déstabilisation…

Dès lors, une question cruciale se pose : sur qui s’appuyer pour stabiliser un bassin méditerranéen très affaibli par la pandémie ?

Sur les États riverains ? Ce serait la réponse de bon sens, mais ceux-ci sont englués dans leurs rivalités contre-productives. Si rien n’est fait pour les atténuer, le Covid-19 aura fragmenté et compartimenté davantage encore l’espace méditerranéen.
Sur la Chine ? Cela aurait du sens, car contrairement aux États-Unis et à la Russie, la Chine, tout comme l’Union européenne, a un intérêt objectif à apaiser rapidement les tensions autour du bassin méditerranéen, même si c’est pour des raisons différentes. Il s’agit pour Pékin de profiter du flottement actuel pour poursuivre rapidement son expansion économique et géopolitique en direction de l’océan Atlantique. Car le projet OBOR (One Belt, One Road) de Xi Jinping s’inscrit dans une stratégie mondiale. À l’inverse, Moscou et Washington ont intérêt àmaintenir un certain niveau de tensions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour justifier leur rôle de protecteur, de pourvoyeur d’armes et de parrain diplomatique. Mais en jouant la carte chinoise, l’Union européenne jouerait avec un concurrent redoutable, adepte de la prédation, et offrirait un avantage tendanciel considérable à Pékin dans son bras de fer avec la Maison-Blanche, ce que Washington ferait payer très cher à Bruxelles.

Sur la Russie alors ? Après tout, l’Europe et la Russie partagent de nombreux intérêts stratégiques communs en Méditerranée, y compris ceux de freiner la Chine et l’Iran, de faire entendre raison à la Turquie et de stabiliser la Syrie et la Libye. Mais le Kremlin est aujourd’hui prisonnier de sa spirale revancharde et sent le soufre : nombreux sont ceux qui ne veulent pas d’un rapprochement avec un pouvoir autocratique accusé de véhiculer virus informatiques et fake news.
Faudrait-il alors s’appuyer finalement sur les États-Unis ? Cette option, souhaitée par ceux que la Chine et la Russie effraient, reste inaudible à l’ère de Donald Trump. Elle ne saurait être ressuscitée qu’après le résultat de l’élection présidentielle de novembre 2020, si le magnat de l’immobilier new-yorkais venait à s’éclipser et si son successeur s’ouvrait à une coopération vraiment équilibrée. C’est donc à l’automne prochain que devrait se clarifier le paysage géopolitique puisque de nombreux signaux convergent à cette échéance.

En attendant, Paris et Bruxelles gagneraient à raviver les initiatives de coopération navale entre marines européennes pour réinvestir le plus vite possible la Méditerranée centrale et orientale, afin de montrer à l’ensemble des acteurs locaux et globaux qu’il s’agit là d’une zone maritime vitale pour l’Europe. Ils doivent surtout renforcer le processus d’intégration européenne, car cette crise aura prouvé qu’au bout du compte, l’Europe ne pouvait compter que sur elle-même et qu’elle se devait de projeter l’image d’un acteur crédible et responsable.

La France et l’Union européenne doivent également s’attaquer au champ des perceptions qui empoisonne depuis des décennies les relations entre les deux rives. La bataille du narratif liée à la gestion de la pandémie et de ses conséquences en est une illustration et une opportunité. Il est indispensable de communiquer activement, préventivement et sans détour pour contrer le discours biaisé et propagandiste des régimes autocratiques qui cherchent à discréditer les États européens, France en tête, et à les utiliser comme boucs émissaires pour camoufler leurs propres lacunes et leurs propres faiblesses structurelles. Cela implique de contrer chaque fake news en démontrant son inanité et l’intérêt qu’en tirent ceux qui les propagent. Cela impose également de forger un narratif alternatif basé sur le bon sens et les intérêts croisés des rives nord, est et sud de la Méditerranée. Les universités, les think tanks tout comme les responsables politiques concernés par l’avenir du bassin méditerranéen ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Deux États méditerranéens sont en position de faiblesse et méritent le soutien des Européens par leur positionnement stratégique : Chypre, pointe orientale de l’Union européenne en Méditerranée en butte à la Turquie ; la Tunisie, État du Maghreb le plus ouvert vers l’Europe, cible des Frères musulmans désireux d’y promouvoir un islam politique combatif.

Mieux comprendre le monde arabo-musulman est essentiel. C’est pourquoi il paraît indispensable de renforcer la coopération avec les services de renseignement marocains, égyptiens et libanais, c’est-à-dire ceux qui comprennent le mieux les stratégies d’infiltration de la mouvance islamiste sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme le suggère le professeur Pierre Vermeren dans une interview remarquée au site Diploweb (10).

Sans paraître alarmiste ni souhaiter que de tels scénarios se produisent, il serait prudent d’anticiper les conséquences de la résurgence de manifestations massives en Algérie et en Égypte, car ces deux pays très menacés par le Covid-19, bien qu’ils s’en défendent, pourraient démontrer très bientôt leur fragilité socio-économique et politique.

C’est sans doute vis-à-vis de la Turquie que la France et l’Union européenne doivent prioritairement agir. Il leur faut informer discrètement, mais fermement, le président Erdogan des mesures de rétorsion économique, politique et diplomatique que l’Union européenne prendrait s’il franchissait les lignes rouges des intérêts européens ; Washington, Moscou et Pékin n’ont pas hésité de leur côté à lui tracer leurs propres lignes rouges, en lui démontrant dans les faits les conséquences néfastes de leur franchissement. Le but n’est pas de lui faire perdre la face, mais de lui faire comprendre que l’Union européenne n’entend pas être l’idiot utile de l’Histoire, pour paraphraser Lénine, et qu’elle sait tout aussi bien manier le bâton que la carotte quand ses intérêts vitaux sont menacés.

Sur le plan infraétatique, il convient enfin d’intensifier le dialogue multilatéral entre les régions du sud de l’Europe et leurs équivalents des rives orientales et méridionales, en vivifiant les échanges académiques et les rencontres entre think tanks. C’est pourquoi la FMES se tient prête à analyser les conséquences de cette crise avec tous ceux de ses partenaires qui le souhaiteraient.

 

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(1) Numéro spécial « La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation », RDN, n° 822, été 2019.

(2) Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(3) Instrument SURE (Support to mitigate Unemployment Risks in an Emergency) proposé par la Commission pour financer les mesures de chômage partiel ; prêts de la Banque européenne d’investissement, garantis par les États, aux entreprises ; ligne de crédit du Mécanisme européen de stabilité, créé en 2012, pour aider les États à faire face aux dépenses liées à la crise du coronavirus ; Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(4) « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, 24 avril 2020.

(5) Benoît Delmas : « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, 5 avril 2020.

(6) Anne-Bénédicte Hoffner : « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine », La Croix, 7 avril 2020.

(7) Minxin Pei : « Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping », Foreign Affairs, mai-juin 2020.

(8) Emil Avdaliani : « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper, n° 1534, 17 avril 2020.

(9) Irina Tsukerman : « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper, n° 1528, 14 avril 2020.

(10) Pierre Vermeren : « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, 19 avril 2020.

L’affaire Makhlouf, un tournant pour le régime syrien ? – par Chloé Berger

Rami Makhlouf et Bachar el-Assad

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Fin avril, le cousin maternel de Bachar al-Assad, Rami Makhlouf, a publié coup sur coup deux vidéos sur Facebook dénonçant les pressions « inhumaines » de l’appareil sécuritaire à l’égard de ses employés et de lui-même. Dans un régime où les médias sont très contrôlés et les apparitions des membres du clan Assad exceptionnelles et soigneusement chorégraphiées, ces vidéos montrant le fils du grand argentier du clan Assad confessant officiellement son rôle incontournable dans le financement de l’effort de guerre du régime ont de quoi surprendre. Montrant un Rami Makhlouf s’adressant tout d’abord au Président sur un ton plaintif et victimaire, puis accusateur et menaçant à l’égard des services de sécurité et de ceux qui les pilotes, ces vidéos ont mis en émoi la blogosphère syrienne. Les rumeurs vont bon train parmi les cercles loyalistes aussi bien que l’opposition sur les tensions qui agitent le pouvoir syrien au plus haut niveau et posent la question du devenir de l’empire économique et financier du clan Assad.

  1. Une simple dispute de famille ?

Le 30 avril, une première vidéo est publiée sur le compte Facebook de Rami Makhlouf[1], détenteur d’un formidable empire économique dont on trouve des ramifications dans l’ensemble des secteurs économiques syriens. Celui que l’on surnomme « Mr 5% » est devenu au fil des ans le verrou incontournable pour toute entrée sur le marché syrien. Dans cette vidéo, il demande publiquement au Président d’intercéder auprès du Ministère des Télécommunications qui lui réclame plus de 170 millions de dollars d’impayés au Trésor public au titre des bénéfices réalisés par Syriatel depuis 2015. Deux jours plus tard, une seconde vidéo est mise en ligne et cette fois-ci le ton victimaire a laissé place à une verve accusatrice. Pointant du doigt les exactions « inhumaines » des services de sécurité à l’égard de ses employés, il y met en garde le Président contre ceux qui tentent d’accaparer l’argent des « pauvres ». Makhlouf refuse de céder aux pressions arguant qu’il n’est en réalité que le dépositaire et le garant de richesses qui ne sont pas à lui, mais destinées aux « gens » de Bachar al Assad, tous ces loyalistes qui ont soutenu le régime au cours de ces dix dernières années de guerre.

En s’adressant au peuple loyal au régime – les familles de martyrs, les chabiha[2], les officiers subalternes de l’armée et des services de sécurité et plus généralement à tous ceux qui ont profité du soutien de la Jama’at al-Bustan[3].- Rami Makhlouf tente, sans trop y croire lui-même, de jouer la carte communautaire contre la coterie des grands hommes d’affaires du régime, en très grande majorité sunnites et dont certains sont proches d’Asma al Assad, l’épouse du président. L’Etat a d’ailleurs repris le contrôle de la Jama’at al-Bustan[4] ces derniers mois, principale concurrente du réseau caritatif Syrian Trust for Development  patronné par la Première Dame, privant ainsi Makhlouf d’un de ses principaux vecteurs de légitimité parmi le « peuple du régime ». Le Syrian Trust supervise d’ailleurs les associations distribuant les aides allouées par le régime dans le contexte de la crise COVID-19.

En dépit des encouragements de Rami Makhlouf à le soutenir sur les réseaux sociaux[5], son message fut reçu de manière très mitigée parmi les loyalistes et la communauté alaouite. Les aides distribuées au sein de la communauté par l’association al-Bustan ne suffisent pas à faire oublier le train de vie extravagant de Rami Makhlouf alors même que la communauté alaouite a payé au prix fort la défense du régime. Par ailleurs, le jour suivant, le Président Assad publiait une vidéo appelant les responsables du gouvernement à trouver des solutions pour atténuer la montée des prix et lutter contre la corruption.

La passe d’armes de ces derniers jours dévoile ainsi l’influence considérable gagnée par la Première Dame au sein du Palais depuis un an[6]. Celle-ci a ainsi profité de l’effacement de la présence du « Patriarche », Mohamad Makhlouf. Gravement malade, ce dernier, ultime représentant de la génération des « fondateurs » depuis la mort de sa sœur Anissa en 2016, n’est plus en mesure de peser sur le destin économique du régime. En dépit de sa discrétion, l’épouse d’Hafez al Assad jouait un rôle clé dans le maintien de la cohésion du clan Assad/Makhlouf au cours de ces dernières années. Entre Rami Makhlouf et la Première Dame, rien ne va plus et le président est sommé de trancher un conflit d’intérêt qui oppose les membres de sa propre famille.

  1. Une lutte contre les prédateurs économiques

Les pressions à l’encontre de Rami Makhlouf n’ont cessé de s’intensifier au cours des derniers mois à mesure que la situation socio-économique du pays se détériorait, faisant ressurgir çà et là dans les provinces contrôlées par le régime des manifestations populaires dénonçant la corruption des profiteurs de guerre dont Rami Makhlouf est le symbole le plus éminent. Mais c’est aussi que l’appétit de Rami Makhlouf ne connait plus de limites comme l’a révélée l’affaire Takamol[7]. Ce dernier aurait fait pression sur le Ministre du Commerce pour empêcher la société Takamol appartenant au cousin de l’épouse du président d’intégrer le marché des cartes électroniques donnant accès aux produits subventionnés. La prédation et le sentiment de toute puissance ont atteint un tel degré à la tête de l’empire Makhlouf ces derniers mois que lui-même et certains de ses proches collaborateurs n’hésitent plus à faire pression sur les ministres et à tenir tête à l’appareil sécuritaire. La découverte de stupéfiants en Egypte au milieu d’une cargaison de produits laitiers produits par l’entreprise MilkMan[8] lui appartenant souligne également les liens que les plus grandes fortunes syriennes entretiennent avec la criminalité organisée.

L’affaire Abar Petroleum[9] a levé le voile sur une partie des sommes amassées par Rami Makhlouf à son seul profit, trahissant le pacte politico-économique liant les familles Assad et Makhlouf, au cœur du système depuis plus de trente ans. Fin 2019, la Direction générale des douanes syriennes a saisi les avoirs de la société Abar Petroleum SAL liée à Rami Makhlouf et suspectée d’importer illégalement du pétrole en Syrie à partir du port de Banyas. Le pouvoir syrien semble prêt à saisir l’ensemble des biens de Rami Makhlouf en Syrie; les rênes de son empire économique pourraient ainsi être confiées à son frère cadet, Ihab Makhlouf, vice-Président de Syriatel[10]. Cependant, dans le contexte des nouvelles sanctions européennes et américaines, en particulier de l’entrée en vigueur en juin prochain de la loi Caesar[11], il sera bien plus difficile de récupérer les avoirs placés à l’étranger. En portant sur la place publique les pressions dont il fait l’objet Rami Makhlouf espère certainement pouvoir négocier sa sortie comme le frère d’Hafez al-Assad, Rifa’at, l’avait fait dans les années 1980. Cependant, il est peu probable qu’il obtienne les mêmes compensations de la part de ses cousins après les avoir publiquement défiés. Les autres « grandes affaires » qui ont marqué l’histoire du régime ont en général servies à éloigner du clan les éléments devenus gênants. En portant la dispute sur la place publique, Rami Makhlouf espère certainement échapper à la fin tragique réservée à Mahmoud al Zorbi, Ghazi Kanaan ou encore Assef Shawkat.

  1. Rami Makhlouf, une menace pour les intérêts russes ?

Le vote de la loi Caesar, la situation militaire à Idlib et la crise COVID-19[12] ont créé une situation d’urgence sans précédent pour le régime. L’Etat syrien est exsangue et cherche désespérément des fonds. Dès l’automne 2019, le lancement d’une campagne anti-corruption à grand renfort de médias permet au pouvoir syrien de « mettre à l’amende » les hommes d’affaires les plus riches du pays[13] en tentant d’apaiser le mécontentement populaire qui grandit. L’effondrement de la Livre syrienne a réduit à peau de chagrin les salaires et l’inflation galopante a multiplié par trois ou quatre le prix des produits de première nécessité. Mais la dégradation de la situation économique syrienne, la crise du secteur bancaire au Liban et les sanctions internationales, pèsent également sur les profits des élites économiques et leur capacité à renflouer les coffres du régime.

L’entêtement du régime vis-à-vis de la Turquie fragilise les efforts russes en direction d’un règlement politique soutenu par les Occidentaux et les monarchies du Golfe. Le Kremlin veut au plus vite se débarrasser du problème syrien, dont le coût militaire est devenu exorbitant, pour pouvoir se consacrer à d’autres dossiers. La frustration du Kremlin[14] à peine voilée transpire dans les médias russes qui dénoncent la faiblesse du Président syrien et mettent en doute sa capacité à réformer le pays[15]. La corruption des « profiteurs de guerre », partisans du statu quo, mine les espoirs russes, en particulier ceux des patrons des sociétés paramilitaires présentes en Syrie[16] qui espèrent récolter les bénéfices économiques de la reconstruction.

Fortement contraints par l’effondrement du cours des hydrocarbures et les conséquences du COVID-19, les oligarques russes semblent s’impatienter et demandent des garanties. Or, Rami Makhlouf qui possède la majeure partie de l’économie du pays est devenu un obstacle à l’implantation des investisseurs russes en Syrie. Téhéran de son côté, dont Maher al-Assad est réputé proche, a déjà obtenu l’accès à un certain nombre de ressources, en plus de l’influence économique que lui garantissent les hommes d’affaires libanais proches du Hezbollah qui ont déjà acquis les licences pour l’importation des matières premières nécessaires à la reconstruction des logements détruits. L’éviction de Rami Makhlouf pourrait permettre une recomposition, au moins partielle, de l’élite économique en Syrie avec la montée en puissance de nouveaux entrepreneurs bénéficiant du soutien d’oligarques russes. Si certains pensent que la chute de Rami Makhlouf n’est qu’une affaire de temps, pour l’instant celui-ci conserve le contrôle d’une grande partie de son empire. Les semaines à venir détermineront à quelles conditions se négociera le départ de Rami Makhlouf. Pour ce dernier, quitter la Syrie ne sera pas aisé

Pour conclure, la chute de Rami Makhlouf, que semble confirmer la démission en début de semaine du patron de l’entreprise MTN[17], ferait sauter le dernier verrou à la mise en œuvre d’une transition que le Kremlin appelle instamment de ses vœux. Or, celle-ci aura du mal à s’accommoder de la présence politico-militaire iranienne en Syrie, perçue d’un très mauvais œil par les monarchies du Golfe et Israël. A minima, Téhéran cherchera à rester dans l’ombre afin de préserver les opportunités dans certains secteurs économiques critiques tels que les matières premières (pétrole, gaz, phosphates) ou les infrastructures (télécommunications, transport aérien). Le régime iranien les considère comme de justes compensations au regard du soutien financier et militaire[18] considérable qu’il a apporté au régime syrien. Or, ces secteurs sont également convoités par les hommes d’affaires proches du Kremlin.

La crise du COVID-19 a provoqué un report des élections législatives syriennes et repoussé à une date inconnue les élections présidentielles. Les semaines à venir permettront donc de tester la volonté du pouvoir syrien à entreprendre les réformes attendues par les Russes[19]. Le cas échéant, le Kremlin pourrait bien être tenté de rechercher des solutions alternatives. Cependant, remplacer Bachar al Assad dans le contexte actuel s’avère remarquablement difficile, si ce n’est impossible. Qui dispose aujourd’hui sur la scène politique syrienne (en Syrie ou à l’étranger) de suffisamment de soutiens politiques pour garantir aux Russes le remboursement de la dette syrienne, estimée à plus de 3 milliards de dollars ? En attendant, le temps presse alors que les ressources financières du régime s’amenuisent drastiquement.

A Damas, certains aimeraient pouvoir obtenir un règlement politique avant les élections américaines, craignant l’arrivée au pouvoir d’un dirigeant plus proche de la politique de Barack Obama. Les perspectives économiques que promet la reconstruction syrienne attise les convoitises et à mesure que l’on se rapproche d’un compromis politique, il va devenir de plus en plus difficile pour Damas de concilier les intérêts contradictoires de ses principaux alliés ; d’autant plus que d’autres acteurs influents dans la région, à l’image des Emirats arabes unis ou de la Chine, entendent bien présider au futur économique de la Syrie.

 

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[1] Pour une analyse des meilleurs passages des deux vidéos postées par Rami Makhlouf sur son compte Facebook (vidéo en arabe, url : https://m.facebook.com/RamiMakhloufSY/videos/2819609551407554/?refsrc=http%3A%2F%2Fwww.mei.edu%2Fpublications%2Frami-makhlouf-saga-poses-dangerous-challenge-assad&_rdr), voir Caroline Hayek, « Rami Makhlouf réitère ses attaques contre les services de sécurité », L’Orient le Jour, 03/05/2020, url : https://www.lorientlejour.com/article/1216673/rami-makhlouf-reitere-ses-attaques-contre-les-services-de-securite.html

[2] Les chabiha sont des groupes de paramilitaires ultra-loyalistes au président Assad. Rassemblés dans les Comités populaires (Lijan Sha’bieh) formés dès les premières manifestations au printemps 2011 pour participer à la répression des manifestations, intimider les opposants et conduire la propagande du régime, les chabiha sont devenus à partir de 2012 de véritables mouvements paramilitaires tels que les Forces de Défense Nationale (Qowat al Difa’ al Watani). Intégrées aux Forces armées syriennes, les FDN, majoritairement recrutées parmi les Alaouites et les chrétiens de la côte, représentent entre 50 000 et 60 000 hommes et servent de réserve opérationnelle. Le Parti Ba’th et ses partis satellites (PNSS, FPLP-CG, etc.) ainsi que certains hommes d’affaires syriens (dont Rami Makhlouf) ont également formé des milices qui servent de défense territoriale. Voir Aron Lund, « Who are the Pro-Assad Militias ? », Diwan, Carnegie Middle-East, 2 Mars 2015,url: https://carnegie-mec.org/diwan/59215

[3] Sur la liste des sanctions américaines depuis 2017, l’Association al-Bustan est une association caritative censée financer des programmes d’aides humanitaires aux victimes de guerre et déplacés, elle permet en réalité de financer les salaires des chabiha ainsi que les aides données aux familles des martyrs. Liée la branche Air des Services de Sécurité, elle sert également de paravent au financement de forces paramilitaires (Liwa Dir al Watan – Bouclier de la Nation ; Fahud Homs – Léopards de Homs). Voir “Assassination attempt targets the head of “al-Bustan Association” which belongs to Rami Makhlouf near the Syrian Border with the Occupied Golan”, SOHR, 27/09/2019, url: https://www.syriahr.com/en/?p=142104

[4] Sur la reprise en main de l’Association Al-Bustan par le pouvoir syrien dans le contexte de la saisie de certains avoirs de Rami Makhlouf sur ordre du Président syrien à l’automne 2019, voir Trent Schoenborn, « The Syrian Regime Turns On Its Patrons: Rami Makhlouf’s Fall From Grace », International Review, 11/11/2019, url : https://international-review.org/the-syrian-regime-turns-on-its-patrons-rami-makhloufs-fall-from-grace/

[5] Plusieurs directeurs et sous-directeurs de l’entreprise Syriatel, joyau de l’empire économique de Rami Makhlouf, ont eu à subir les remontrances de l’appareil sécuritaire pour avoir fait pression sur leurs employés pour afficher sur les réseaux sociaux leur soutien à Rami Makhlouf.

[6] Firas Tlass, le fils de l’ancien Ministre de la Défense d’Hafez al Assad, a donné à RT en arabe une interview remarquée sur les tensions à l’intérieur du clan Assad/Makhlouf, dévoilant le système de commissions et prises de participation sur lequel Mohamad Makhlouf a bâti l’empire économique de la famille. Largement à charge contre la Première Dame, tous les liens vers l’interview ont été supprimés du Net. Voir « Il y a parlé de la corruption de la famille Makhlouf  … RT efface l’interview avec Firas Tlass », Enab Baladi (en arabe), 11/05/2020, url : https://www.enabbaladi.net/archives/383028

[7] Sur l’affaire Takamol qui a donné l’avantage à Rami Makhlouf sur un proche d’Asma al-Assad, voir Adnan Abdelrazak, « Rami Makhlouf and His Father Respond ‘With Two Scandals’ to Asmaa al-Assad », The Syrian Observer, 21/04/2020, url : https://syrianobserver.com/EN/news/57501/rami-makhlouf-and-his-father-respond-with-two-scandals-to-asmaa-al-assad.html

[8] Voir « Are Assad and Haftar mutually benefiting from the drug illicit trade?”, TRTWorld, 06/05/2020, url: https://www.trtworld.com/magazine/are-assad-and-haftar-mutually-benefiting-from-the-illicit-drug-trade-36080

[9] Voir Albin Skazola, “Rami Makhlouf Asset Freeze Points to Oil Smuggling Role”, Levant Networks, 26/12/2019, http://www.levantnetworks.com/2019/12/26/rami-makhlouf-asset-freeze-points-to-oil-smuggling-role/

[10] Principale société de Télécommunication mobile du pays, Syriatel appartient en très grande majorité à Rami Makhlouf. Une part du capital appartient à l’Etat et permet la surveillance des appels, notamment vers l’étranger. Sur l’empire économique des Makhlouf, voir le rapport « Assad Henchmen’s Russian Refuge », Global Witness, 11/11/2019, url : https://www.globalwitness.org/en/campaigns/corruption-and-money-laundering/assad-henchmens-russian-refuge/

[11] La Loi Caesar, nommée en référence à l’ancien officier des Renseignements militaires syriens ayant fui le pays avec plus de 50 000 photographies de personnes arrêtées, promulgue des sanctions additionnelles et restriction de voyage à l’encontre de toute personne soutenant le régime. Voir Press Statement Michael R. Pompeo, « Passage of the Caesar Syria Civilian Protection Act of 2019”, US Department of State, 20/12/2019, url: https://www.state.gov/passage-of-the-caesar-syria-civilian-protection-act-of-2019/

[12] Sur les conséquences socio-économiques de la crise COVID-19 en Syrie, voir Murad Abdul Jalil, « Syrian economy resumes activity… Poverty and bankruptcy outweigh coronavirus”, Enab Baladi, 10/05/2020, url: https://english.enabbaladi.net/archives/2020/05/syrian-economy-resumes-activity-poverty-and-bankruptcy-outweigh-coronavirus/

[13] Voir Paul Halabi, “Ces Huit hommes d’affaires qui se partagent le gâteau syrien », L’Orient le jour, 04/10/2019, url : https://www.lorientlejour.com/article/1189382/ces-huit-hommes-daffaires-qui-se-partagent-le-gateau-syrien.html

[14] Voir Henri Meyer et Ilya Akhripov, “Putin Has a Syria ‘Headache’ and the Kremlin’s Blaming Assad”, Bloomberg, 28/04/2020, url: https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-04-28/putin-has-a-syria-headache-and-the-kremlin-s-blaming-assad;

[15] La principale charge à l’encontre du Président Assad fut menée par Yevgeny Pregozhin, connu pour ses liens avec le groupe Wagner et qui aurait permis l’obtention par les compagnies russes Mercury et Velada de deux contrats pétroliers en décembre 2019. Voir Amr Salahi, “Is Assad now a liability? The mysterious Russian media campaign against Syria’s dictator”, The New Arab, 01/05/2020, url: https://english.alaraby.co.uk/english/indepth/2020/5/1/is-syrias-assad-now-a-liability-to-russia

[16] Voir l’article à paraître d’Abdel Naser al Ayiad, « Où est le Colonel russe Zourin », al-Jisr (en arabe).

[17] MTN est l’autre entreprise de téléphonie mobile présente sur le marché syrien. Rami Makhlouf détient également une part de son capital.

[18] D’après Akbar Velayati, proche du Guide suprême iranien, Téhéran aurait apporté un soutien financier, économique et militaire d’une valeur de 8 milliards de dollars par an au régime syrien depuis le début de la guerre, sans compter les hommes tombés en Syrie. Parallèlement, l’engagement militaire russe depuis 2015 (soutien logistique et appui des forces aériennes russes) est estimé entre 2,5 et 4,5 milliards de dollars. Voir Sinan Hatahet, « Russia and Iran. Economic Influence in Syria”, Chatham House Research Paper, 8 mars 2019, url: https://reader.chathamhouse.org/russia-and-iran-economic-influence-syria?preview=1#introduction

[19] Dans le scénario transitionnel soutenu par Moscou, l’élection d’une nouvelle Chambre devrait permettre la constitution d’une Assemblée constituante chargée de rédiger un nouveau projet de Constitution et de fixer les étapes de la transition politique. Dans ce contexte, Bachar al-Assad, en tant que Président de la République, accompagnerait le processus jusqu’aux prochaines élections présidentielles.