Méditerranée

Fractures intérieures pérennes et instabilité régionale contagieuse, le pays des cèdres face à la crise syrienne

Etudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), Simon Rousseau s’intéresse tout particulièrement aux nouveaux enjeux de défense et de sécurité, notamment au rôle et à la place du renseignement à l’heure du big data, ainsi qu’au Moyen Orient dans son ensemble. Diplômé, il entamera une carrière d’analyste au sein de l’appareil de défense français.

Introduction

Après un blocage institutionnel majeur, il aura fallu trouver un compromis laborieux pour que Michel Aoun accède à la présidence de la république libanaise, le 31 octobre 2016, mettant fin à plus de deux ans de vacance du pouvoir suprême au Pays des Cèdres. Sur fond de divisions politiques tenaces, dans un contexte régional parasité par le conflit syrien, cette élection est porteuse d’espoir pour un pays dont l’histoire contemporaine oscille de problèmes en crises au gré de la conjoncture régionale et internationale.

Epargné par les printemps arabes, le Liban n’en demeure pas moins en proie à des tensions profondes, en atteste la crise des déchets de 2015, révélatrice de l’exaspération des Libanais face à une corruption endémique, à un dysfonctionnement chronique de l’État, à la paralysie des institutions politiques et enfin à une situation économique qui se dégrade. Plus petit Etat du Moyen-Orient avec ses 10 400 km2, le Liban constitue en effet un cas unique d’Etat composite où diverses communautés ethniques et religieuses – maronite, arménienne, grecque orthodoxe, sunnite, chiite et druze – coexistent au sein d’un système politique laissant la part belle aux appartenances confessionnelles et aux organisations traditionnelles. La vie politique libanaise s’organise en effet autour du Statut organique de 1926 – modifié par les Accords de Taëf d’octobre 1989 – qui prévoit un système multiconfessionnel où les sièges du parlement sont réservés en fonction des confessions tandis qu’une Troïka répartit les postes clefs du pays entre un président maronite, un premier ministre sunnite et un président de l’assemblée chiite. Par ailleurs, les statuts et droits des personnes sont encore régis par des tribunaux « religieux », empêchant, de fait, toute possibilité d’égalité entre un citoyen et un autre et favorisant les logiques communautaires. Fruit d’une histoire longue, ce système consociatif (1) est porteur de fragilités intrinsèques, l’impossibilité d’un Etat central fort ayant déjà plongé le pays dans des luttes intestines majeures, sur fond d’ingérences internationales, en 1958, entre 1975 et 1990 et plus récemment en 2005.

Dans le même temps, sa situation géographique sensible, en plein cœur du Moyen-Orient, en fait un lieu d’importance stratégique et très sensible à l’évolution du contexte régional. Dès lors, les luttes d’influence des XIXe et XXe siècles puis les différents bouleversements géopolitiques dans la région, de la naissance de l’Etat d’Israël, en mai 1948, aux printemps arabes contemporains, ont été lourds de conséquences pour le Liban. Comme le souligne Ghassan el Ezzi, deux éléments semblent ainsi contribuer à la déstabilisation pérenne du Liban, à savoir « une géopolitique complexe qui a fait de lui une arène de gladiateurs régionaux et internationaux, et un système politique confessionnel hypothéquant toute velléité de créer un Etat de droit moderne et démocratique » (2). Certains problèmes structurels libanais, socio-économiques comme constitutionnels, constituent un terrain fertile sur lequel viennent se répercuter les différentes crises régionales, du conflit israélo- arabe à la récente crise syrienne.

En dépit de la fin de la guerre civile, le Liban semble aujourd’hui miné par des faiblesses endémiques. Très sensible aux évolutions de l’environnement régional proche, la configuration politique libanaise reste marquée par de profondes divisions internes, non résolues par les Accords de Taëf, tandis que des difficultés économiques majeures, fruits d’une reconstruction laborieuse, continuent de maintenir le pays dans l’immobilisme. La crise syrienne exacerbe les défis du pays des cèdres tandis que plane le spectre d’un retour des déchirements confessionnels et de leurs malheurs au sein d’une société fragile et crispée.

Cependant, le maintien de l’unité du pays depuis son indépendance, en dépit de toutes ces difficultés, pousse à croire en la résilience d’une population inventive, notamment portée par une diaspora dynamique et prospère.

Une histoire complexe de divisions internes et de jeux d’influence extérieurs

L’histoire libanaise s’est écrite au gré de divisons internes et d’enjeux internationaux indissociables, empêchant toute indépendance véritable du pays. Théâtre d’influences multiples et d’instrumentalisation des fractures communautaires, le Liban a subi bon nombre d’ingérences qui continuent de peser aujourd’hui encore.

Province de l’Empire ottoman jusqu’aux traités de San Remo le 25 avril 1920 puis de Sèvres le 10 août 1920, signés entre les Alliés et la Turquie, le pays des cèdres a déjà connu deux épisodes sanglants au XIXe siècle, opposant druzes et chrétiens, entre 1840 et 1842 puis entre 1858 et 1860, conclus par la mise en place du « Règlement organique » porté par la Grande Bretagne, la France, la Russie, l’Autriche et la Prusse. Durant l’entre-deux guerres, le Liban se trouve pris dans le Grand Jeu qui oppose Paris et Londres au Levant. En dépit du partage des Accords Sykes Picot du 16 mai 1916, les deux pays, pourtant alliés, se livrent une lutte féroce. Jouant tour à tour sur les leviers du nationalisme arabe ou de la défense des minorités, notamment chrétiennes et juives, les deux puissances contribuent à diviser les différentes communautés libanaises, prises dans la confrontation d’intérêts nationaux étrangers divergents. Après d’âpres négociations avec une France réticente, le Liban gagne son autonomie et, en septembre 1943, le pays s’unit autour du « Pacte national ». Les chrétiens acceptent alors l’arabité du Liban tandis que les musulmans concèdent la séparation du Liban avec la Syrie. Le retrait des dernières troupes françaises le 7 avril 1946 consacre l’indépendance d’un pays au lourd legs historique. L’indépendance ne résout rien, confirmant la préscience du journaliste George Naccache (« deux négations ne font pas une nation ») (3). Le pays se fracture durablement entre partisans, majoritairement chrétiens, d’un Liban autonome, et défenseurs arabistes d’une Grande Syrie qui l’inclurait. La rupture advient en 1958 alors que la République Arabe Unie, regroupant l’Egypte et la Syrie est proclamée. La société libanaise se déchire et il faut une intervention directe des Etats Unis pour apaiser les violences. Dans le même temps, les différents conflits israélo-arabes de 1948, 1956 et 1967 compliquent un peu plus la donne. Les tensions se cristallisent autour des nombreux réfugiés palestiniens alors que le pays devient le théâtre d’affrontements entre l’OLP, qui se sert des camps de réfugiés comme sanctuaires, et Israël. Différents éléments de tensions endémiques caractérisent ainsi le Liban à la veille de la guerre civile qui secoue le pays de 1975 à 1990. Aux jeux de pouvoir internes, marqués par des rivalités communautaires fortes pour l’accès au pouvoir, se superposent des tensions économiques alors que le pays est inégalement développé par le pouvoir central minimal. Enfin, les questions internationales pèsent lourdement : le Liban se partage entre partisans du combat palestinien en faveur d’un arabisme transnational et défenseurs d’un Liban autonome, résolus à lutter contre les fauteurs de troubles palestiniens. Fracture sociale et conflit régional se conjuguent et divisent le pays entre le Mouvement national – une coalition de partis et de mouvements politiques majoritairement musulmans, solidaire des Palestiniens et favorable à un rééquilibrage confessionnel des pouvoirs – et le Front libanais, un mouvement principalement chrétien et partisan d’un État sécuritaire fort et ultra-libéral qui désarmerait les Palestiniens.

De 1975 à 1990 une violente guerre civile éclate, combinant des formes de violences régulières, des attaques terroristes et bon nombre d’exactions individuelles. Les lignes se brouillent rapidement sur fond de tensions confessionnelles séculaires tandis que le conflit prend une tournure régionale avec l’intervention d’Israël et de la Syrie. Pour l’Etat hébreux, il s’agit de mater le mouvement palestinien et de sécuriser sa frontière en s’alliant un temps avec les chrétiens libanais. Damas poursuit l’objectif double de prévenir une alliance entre un petit Liban chrétien et Israël, et d’empêcher l’invasion de la Syrie par l’armée israélienne en soutenant dès lors les mouvements arabistes et pro palestiniens. L’armée israélienne et l’armée syrienne interviennent directement au Liban tandis que différentes milices se font face à l’image des Phalanges chrétiennes, de la milice Amal ou du Hezbollah (chiites). Cependant, les alliances demeurent fragiles et la domination syrienne est mal acceptée, même par les alliés arabistes. Ainsi, la longue durée de la guerre civile s’explique avant tout par la multiplicité des interventions externes en faveur de chaque camp et par les divisions internes au sein des courants chrétiens comme musulmans. Les accords de Taëf du 22 octobre 1989 doivent mettre fin à la guerre sans remettre en cause le système politique multiconfessionnel tout en actant une forte tutelle syrienne sur le pays tandis qu’Israël continue d’occuper le sud Liban. Malgré les oppositions, notamment celle du général Aoun, chef des forces armées libanaises, rapidement matées par l’armée syrienne, l’accord met fin au conflit. Celui-ci aura fait approximativement 145 000 morts et 185 000 blessés, sans compter les très nombreuses disparitions. Il s’est accompagné de milliers de viols tandis que 800 000 personnes ont été déplacées de force. S’ouvre une période de reconstruction sous tutelle syrienne alors que les fractures sociétales demeurent, accentuées un peu plus par un conflit qui laisse un pays exsangue et aux cicatrices multiples. Une loi d’amnistie, adoptée en août 1991, fait le silence sur les nombreux crimes de guerre perpétrés au long de la guerre.

Comme il en a été décidé à Taëf, puis à la suite d’un accord bilatéral entre les deux pays en mai 1991, le Liban accepte d’harmoniser sa politique extérieure et culturelle ainsi que son économie avec la Syrie. L’armée syrienne, malgré les décisions prises à Taëf, reste au Liban pour faire face aux Israéliens, toujours présents au Sud, et pour garantir l’ordre tant que toutes les réformes constitutionnelles ne seront pas mises en place. Le pays affronte de nombreux défis qui incluent la reconstruction de l’Etat et la question des populations déplacées tandis que la conjoncture économique libanaise, sévèrement touchée par le conflit, demeure très préoccupante. La majorité des milices sont désarmées et les miliciens sont intégrés dans l’armée. En dépit de cette reprise de contrôle de l’armée libanaise, le Sud Liban reste fragilisé par les combats menés par le Hezbollah (un groupe islamiste chiite politique et paramilitaire) contre Israël, qui réplique militairement. Plus généralement, le pays tout entier souffre des divisions profondes qui tiennent à la tutelle syrienne et à l’occupation israélienne et l’histoire contemporaine du Liban est émaillée de crises et de tensions politiques.

Le départ de l’armée israélienne en mai 2000 est perçu comme une importante victoire pour le Hezbollah qui devient un acteur politique incontournable et gagne une influence décisive. Or, une profonde fracture s’exprime dans la société libanaise entre partisans du désarmement du Hezbollah et de la fin de la tutelle syrienne et défenseurs de la résistance armée du Hezbollah, nécessaire pour protéger le Liban des agressions israéliennes répétées.

Cette ligne de clivage va être renforcée par des interventions extérieures de l’Iran, la Syrie, la France et les Etats-Unis notamment. Ces derniers, après avoir exprimé un profond différend au moment du déclenchement de la guerre en Irak, s’accordent pour faire adopter, le 2 septembre 2004, par le Conseil de sécurité, la Résolution 1559, demandant le retrait des forces syriennes du Liban et le désarmement des milices, autrement dit le Hezbollah. Cette offensive diplomatique est le détonateur d’une nouvelle détérioration de la situation politique au Liban qui atteint un paroxysme avec l’assassinat de Rafik Hariri (chef de file des opposants au Hezbollah et à la Syrie) le 14 février 2005, considéré comme un 11 septembre libanais. A l’unanimité, la Syrie est alors désignée comme coupable et ne peut ainsi plus justifier sa présence au pays des cèdres. Cette pression étrangère s’ajoute au rejet d’une partie désormais importante de la société libanaise qui n’hésite pas à descendre massivement dans la rue en février 2005. De son côté, le camp pro-syrien organise, le 8 mars 2005, une manifestation d’un million de personnes pour soutenir et remercier la Syrie. En réponse, les « souverainistes » répliquent en organisant un autre rassemblement le 14 mars, qui réunit aussi plus d’un million de personnes. Ces deux dates marquent la naissance des deux grands courants qui divisent désormais la société libanaise, l’un, celui du 14 mars, soutenu par l’Occident et l’Arabie saoudite défendant un Liban véritablement indépendant, l’autre, celui du 8 mars, comptant essentiellement sur la Syrie et l’Iran en vertu d’une histoire commune et de liens culturels forts. Les blocages politiques sont nombreux, le système confessionnel consensuel prévoyant la participation de l’opposition au gouvernement, et les tensions avec Israël persistent, à l’image de la guerre d’été de 2006 entre l’armée israélienne et le Hezbollah qui détruit massivement les infrastructures libanaises.

Les fragilités libanaises intrinsèques et les divisions anciennes sont un terrain sur lequel la crise syrienne va se répercuter avec force.

Crise syrienne et faiblesses libanaises endémiques, contagion et défis multiples

La crise syrienne constitue aujourd’hui un défi majeur pour le pays alors qu’elle exacerbe les fractures politiques et identitaires au sein d’une population aux allégeances partagées. Ses conséquences sont triples : tandis que l’afflux de réfugiés syriens ressuscite peurs et fantasmes liés à un précédent palestinien présent dans toutes les têtes, l’implication d’acteurs régionaux dans le conflit syrien – avec des stratégies d’influence touchant également le Liban – accentue les divisions internes. Enfin, la situation socio-économique se détériore. De ce fait, le pays, déjà fragilisé par un système politique faible, est pris dans un jeu d’oppositions complexes et cristallisées autour de la question syrienne.

La guerre civile en Syrie a de nombreux effets sur le territoire libanais. En premier lieu, l’afflux massif de réfugiés syriens fait planer le spectre des camps palestiniens et d’un possible retour à la guerre civile. En raison de ses divisions internes, le Liban s’est d’abord efforcé de rester neutre vis-à-vis de la révolte syrienne. Le pays s’est abstenu de voter sur les résolutions visant la Syrie dans les instances régionales et internationales tandis que les parlementaires ont convenu à l’été 2012 d’une « politique de dissociation » (4) afin de protéger le pays du conflit. Cependant, devant la dureté de la répression du régime Assad et l’aggravation des violences de part et d’autre, de très nombreux Syriens ont trouvé refuge au pays des cèdres (1,1 millions en mai 2016 selon les Nations Unies), posant un problème de taille pour les autorités. Le gouvernement libanais refuse ainsi la création de camps sur le modèle jordanien ou turc, ne souhaitant pas une installation pérenne des réfugiés. Le syndrome palestinien est dans tous les esprits. Chiites comme chrétiens sont les plus défavorables à la construction de camps, car l’installation durable de réfugiés syriens, essentiellement sunnites, modifierait sensiblement la répartition communautaire du Liban et risquerait de fragiliser un peu plus un système confessionnel déjà grippé.

En outre, les actions des deux pôles politiques libanais antagoniques, le 8 et le 14 Mars, à l’égard de cette révolte syrienne produisent un effet d’importation des logiques du conflit au Liban autour de la polarisation sunnito-chiites. Cette montée en force au Liban du différend sunnito-chiite résulte de la confessionnalisation du conflit syrien, qui résonne particulièrement avec une histoire libanaise encore sensible. Plusieurs mouvements politiques libanais, dont Courant du Futur, composante principale du mouvement du 14 mars, et le Hezbollah, prennent position en se servant d’une grille de lecture confessionnelle afin de rassembler les sunnites ou les chiites sous leur drapeau, en assimilant alors les chiites aux alaouites et les sunnites aux salafistes. Cette division, antérieure au conflit, est donc renforcée par certains acteurs politiques libanais mais également par les puissances régionales, parties prenantes au conflit. En effet, la géopolitique du Moyen-Orient est aujourd’hui dominée par l’opposition entre l’Iran et l’Arabie Saoudite sur une base confessionnelle souvent instrumentalisée. En Syrie, cette confrontation trouve un terreau particulièrement fertile avec un régime en place, soutenu par l’Iran en tant que fer de lance de l’axe chiite, et une opposition sunnite radicale portée par l’Arabe Saoudite. Le Liban n’est pas en reste puisque différents leaders politiques ou partis se servent également d’une conscience communautaire forte afin de conserver leur leadership et de justifier leur position vis-à-vis de la Syrie. Cette situation est délicate pour le pays alors que la violence déborde du cadre syrien. Notamment, les interventions directes du Hezbollah en Syrie, en soutien du régime Assad, ont entraîné un enchaînement dangereux. En réponse à ces incursions, des combattants sunnites sont entrés au Liban afin de combattre le Hezbollah, tentant de « de lui faire renoncer à la violence en Syrie…par la violence au Liban » (5). Somme toute, et selon les mots de Daniel Meier :

« Tout comme les bombardements de l’armée syrienne sur quelques villages libanais susceptibles d’abriter des insurgés, les attentats de groupuscules liés à l’insurrection contre le Hezbollah sont une preuve que l’option de la neutralité libanaise et de la dissociation n’a été au mieux qu’un voeu pieu (6)».

Cette situation a entraîné un blocage politique majeur pour le pays alors que les lignes de fractures issues de l’histoire sont renforcées aujourd’hui par la crise syrienne. Le pays a ainsi vécu plus de deux ans sans président de la République alors que le gouvernement n’avait qu’un pouvoir très limité. Avec l’accession à la présidence de Michel Aoun, le pays semble avoir surmonté le blocage, cependant, nombreux sont les obstacles qui demeurent. En effet, le compromis n’a été possible qu’après le ralliement miraculeux et surprenant du leadeur de la communauté sunnite, Saad Hariri, à Michel Aoun. Aujourd’hui premier ministre, Saad Hariri a justifié son choix par la nécessité de « préserver le système politique, renforcer l’Etat, relancer l’économie, prendre nos distances avec la crise syrienne » notamment pour lutter efficacement contre les groupes djihadistes installés au Liban. Bien que l’action conjointe de l’armée et du Hezbollah ait permis, à l’été 2017, de chasser les différents groupes extrémistes présents depuis trois ans dans la région frontalière avec la Syrie, les dissensions persistent quant à la question syrienne et le compromis reste fragile. Les élections législatives prévues au printemps 2018 seront un véritable test pour le pouvoir politique libanais (7).

Enfin, la situation économique du pays est également préoccupante. Alors qu’elle était très soutenue, la croissance économique libanaise a chuté, passant de 8% entre 2008 et 2010 à 0% en 2012. Alors que l’économie libanaise semblait repartir dès 2007, profitant des différents programmes de reconstruction mais également de l’apaisement des tensions avec Israël, le conflit syrien a perturbé une dynamique trompeuse. Ainsi, il apparaît que cette croissance en trompe l’oeil relevait avant tout de facteurs spécifiques, aujourd’hui remis en cause, tandis que l’économie réelle souffre et que les conditions socio-économiques se dégradent pour la majorité de la population. La croissance de la fin des années 2010 résultait de différents facteurs externes et conjoncturels sans que la politique économique nationale ne joue un rôle véritable. Le tourisme et l’afflux de capitaux étrangers, notamment en provenance des pays du Golfe persique donnait un sentiment de prospérité au pays. Dans les faits, les inégalités de développement se sont accentuées entre le littoral touristique et prospère, sujet à de nombreux investissements immobiliers de la diaspora et des riches familles du Golfe tandis que les secteurs primaires et secondaires n’ont pas connu de croissance véritable. Aujourd’hui, alors que plus d’un million de réfugiés s’additionnent à une population majoritairement assez pauvre, le pays se retrouve dans une situation tendue. Avec la réduction du tourisme et des flux de capitaux depuis le début de la crise syrienne, l’économie du pays s’essouffle. Comme le déplore Charles Abdallah, le Liban n’a pas su profiter des entrées exceptionnelles de capitaux pour œuvrer dans les secteurs de production de biens. Selon lui :

 «Outre que cela aurait permis le développement des régions périphériques du pays et la lutte contre la pauvreté qui sévit dans ces régions, source d’instabilité politique, cela aurait permis de profiter bien plus qu’aujourd’hui de la demande en produits de base qui émane du marché syrien et, sur le marché libanais lui-même, de la demande accrue due à l’arrivée de réfugiés syriens (8) ».

La demande de biens et de services est très forte alors même que le pays peine à produire suffisamment et ces tensions se traduisent par des insuffisances dans les secteurs du logement, de la santé et de l’éducation. En outre, la masse de réfugiés cherchant à s’intégrer économiquement fait peser une forte tension sur les emplois, notamment pour les activités les moins qualifiées. Du fait de cette nouvelle manne disponible, certains entrepreneurs cherchent à réaliser de plus grands profits en diminuant les rémunérations, ce qui entraîne le départ de nombreux jeunes diplômés. Enfin, le pays repose également sur les aides internationales qui soutiennent notamment l’éducation et le logement face à la question des réfugiés. Ce « business des réfugiés » (9) voit de nombreux acteurs et intermédiaires non étatiques prendre part au processus, ce qui diminue considérablement l’efficacité des aides. Pour répondre à ces défis, l’absence d’un gouvernement fort et véritablement en mesure d’agir porte préjudice au développement du pays. Les réfugiés syriens sont en outre pointés du doigt et désignés comme responsables de la dégradation de l’économie libanaise. Comme le souligne Daniel Meier, les réfugiés constituent les boucs émissaires idéaux d’un gouvernement et d’une classe politique conscients de leur inaction.

Perspectives : entre optimisme et immobilisme

La crise syrienne accentue certaines faiblesses libanaises endémiques sans avoir pour autant replongé le pays dans la violence totale, comme ce fut le cas lors de la guerre civile. Malgré différents défis de taille, l’unité du pays n’a jamais été remise en cause tandis que plusieurs indicateurs poussent à l’optimisme. Cependant, pour garantir la pérennité et la stabilité du pays des cèdres, des réformes politiques semblent plus que jamais nécessaires, ainsi qu’un règlement régional du conflit syrien.

Malgré les divisions politiques et confessionnelles à l’oeuvre, le Liban conserve son unité dans un système qui, bien que sujet à blocage, continue de fonctionner a minima, à l’image de la récente accession au pouvoir de Michel Aoun à la faveur d’un compromis politique. Les différentes confessions continuent de s’entendre afin de garantir un minimum de stabilité nécessaire aux activités dans le pays. Cependant, pour aller plus loin, une véritable réforme serait nécessaire, peut être sur le modèle du projet Boutros de juin 2006 prévoyant notamment un système mixte ainsi qu’un mécanisme de surveillance garantissant une plus grande transparence. Cette réforme pourrait transformer un système aujourd’hui accaparé par certaines élites confessionnelles qui, craignant de perdre en influence et en représentation, font le choix de l’immobilisme.

Le pays n’est cependant pas dans une situation critique, à l’image de plusieurs de ses voisins. Elizabeth Picard donne plusieurs éléments explicatifs quant à la résilience libanaise face aux différents conflits (10). Pour elle, l’individualisme libanais dans un pays multi-confessionnel couplé au dynamisme de la population garantissent encore aujourd’hui des possibilités de sortie de crise. En outre, le pays continue d’être porté par une diaspora prospère qui contribue pour plus de 30% au PIB du pays. Ainsi, malgré les difficultés, le Liban continue d’exister et de prospérer, au moins à l’extérieur.

Finalement, le règlement du conflit syrien à un niveau régional pourrait permettre de sortir le pays de la crise polymorphe dans laquelle il semble aujourd’hui pris. Avec la fin d’un conflit source de fractures, sur fond de rivalités irano-saoudiennes sous-jacentes, et de l’afflux permanent de réfugiés, le pays pourrait concentrer ses forces sur des réformes économiques et sociétales majeures en atteignant plus facilement certains compromis.

BIBLIOGRAPHIE

(1) Arend Lijphart, The Politics of Accommodation. Pluralism and Democracy in the Netherlands, Berkeley, University of California, 1968
(2) Ghassan El-Ezzi, « Le Liban. De problèmes en crises », Confluences Méditerranée 2009/3 (N°70)
(3) Georges Naccache, « Deux Négations ne Font pas une Nation ! », L’Orient, 1949
(4) Are J. Knudsen, « Violence et déplacement : la crise des réfugiés syriens au Liban », Maghreb – Machrek 2013/4 (N° 218)
(5) (6) Daniel Meier, « Réfugiés de Syrie et tensions sunnito-chiites. Le Liban entre défis et périls », Maghreb – Machrek 2013/4 (N° 218)
(7) Daniel Meier, « Liban », Moyen Orient n°35 Juillet – Septembre 2017
(8) Charles Abdallah, « Les mutations de l’économie libanaise sous l’impact de la crise syrienne », Maghreb – Machrek 2013/4 (N° 218)
(9) (10) Elizabeth Picard, « Regard sur le Liban », Moyen Orient n° 31 Juillet – Septembre 2016

 

 

Les perspectives d’évolution des relations russo-turques, par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc. Écrivain et chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

 

Les perspectives d’évolution des relations russo-turques dans le nouvel environnement géostratégique – Revue Défense nationale – N°798 – mars 2017

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Les relations entre la Russie et la Turquie, qui étaient en voie de détérioration rapide depuis la destruction d’un avion Sukhoi, par l’armée de l’air turque en novembre 2015, à la frontière turco-syrienne, ont connu un revirement inattendu après la tentative de putsch en Turquie du 15 juillet 2016[1]. En dépit de visions stratégiques antagonistes qui, à première vue, paraissaient irréconciliables, notamment sur le conflit syrien[2], les deux puissances poursuivent à nouveau, avec une nouvelle vigueur, le rapprochement qu’elles avaient progressivement amorcé dès la fin de l’Union soviétique en 1991[3]… Lire la suite

 

[1] Le bilan officiel révisé est de 290 morts. Il y eut 1500 blessés. Les purges qui s’ensuivirent donnèrent lieu à la suspension de près de 100 000 fonctionnaires. Près de 60 000 (dont plus de 9300 policiers) ont été limogés. A ce jour, près de 40 000 personnes sont toujours détenues.

[2] Ana POUVREAU: « Les relations entre la Russie et la Turquie à l’épreuve du conflit en Syrie », Revue Défense Nationale, Tribune N°716, 3 décembre 2015. Outre les divergences sur la Syrie, des sujets tels que la reconnaissance du génocide arménien, la situation dans l’enclave du Nagorno-Karabakh ou bien celle des Tatars de Crimée après l’annexion de la péninsule par la Russie en mars 2014, constituent autant de pierres d’achoppement entre la Russie et la Turquie.

[3] La Russie est devenue le premier partenaire commercial de la Turquie à partir de 2008

 

 

 

Pour

Les guerres de la Turquie, par Ana Pouvreau

Spécialiste des mondes russe et turc, consultante en géopolitique, Ana Pouvreau est docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

 

Les guerres de la Turquie

L’état d’urgence, instauré en Turquie pour une durée de trois mois à la suite de la tentative de coup d’État militaire du 15 juillet 2016 (près de 250 morts et 1 500 blessés), a été prolongé pour 13 semaines supplémentaires – sans surprise – le 19 octobre 2016, permettant ainsi au président Recep Tayyip Erdogan de maintenir sous contrôle, « au nom de la démocratie », un pays et une société en guerre sur plusieurs fronts. Cette situation d’exception, bien différente de l’état d’urgence en France, confère au Président et au Conseil des ministres des pouvoirs très étendus, accélérant ainsi une concentration des pouvoirs voulue par le président turc. En ce qui concerne la procédure législative, le Conseil des ministres gouverne désormais par décrets-lois[1] (déjà au nombre de 8), utilisés pour purger l’appareil d’État de ses éléments jugés subversifs. Les forces de sécurité peuvent mener des perquisitions sans mandat. En province, les pouvoirs des 81 gouverneurs ont été renforcés de manière à resserrer le maillage sur l’ensemble du territoire national (couvre-feu ; interdictions de rallyes, meetings et manifestations, etc.). 28 mairies ont été placées sous la tutelle de l’État. L’annonce de la suspension provisoire de l’application de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH) en juillet 2016 et les discussions autour d’un possible rétablissement de la peine de mort – abolie en 2004, en vue de la candidature d’adhésion d’Ankara à l’Union européenne – ont suscité de vives inquiétudes dans le pays et au sein de la communauté internationale.

La guerre intérieure contre le gülenisme

Au plan intérieur, le président turc s’est engagé dans une guerre sans merci contre les partisans réels ou supposés du gülenisme, idéologie défendue par l’imam Fethullah Gülen par le biais du mouvement Hizmet (« Service »)[2]. Gülen, dont l’activisme, par le biais de ses réseaux, a pourtant joué un rôle primordial pour faciliter l’accession au pouvoir du président Erdogan en 2002, est accusé d’avoir fomenté le putsch. Malgré les demandes d’extradition formulées avec insistance par la Turquie auprès des États-Unis, celui-ci poursuit son exil américain. Depuis le 15 juillet 2016, au moins 40 000 personnes ont été placées en détention. Parmi les fonctionnaires, près de 100 000 ont été suspendus et près de 60 000[3] (dont plus de 9 300 policiers), ont été limogés, lors de purges visant à épurer l’appareil d’État d’éléments jugés nuisibles. 11 500 enseignants du primaire et du secondaire ont été limogés. Au niveau universitaire, les purges ont frappé 2 300 enseignants et doyens d’université. Tandis que l’on enregistre, en ce qui concerne les journalistes, 800 retraits d’accréditation, 2 500 limogeages et une centaine d’incarcérations. 47 quotidiens, 15 magazines, 18 stations TV, 23 stations de radio, 29 maisons d’édition et 3 agences de presse ont été fermés par le gouvernement.

Dans les forces armées, 4 600 militaires ont été limogés. 13 000 ont été arrêtés. Une centaine d’officiers généraux en activité ont été incarcérés, amputant ainsi d’un tiers la haute hiérarchie militaire, dans une volonté d’éliminer, selon le Président, « les virus présents au sein des forces armées » et d’éviter « les métastases » que représenterait « le cancer du gülenisme »[4]. A noter également le rapatriement, suivi de l’arrestation et de la mise en détention de 149 militaires turcs qui étaient en poste à l’OTAN dans plusieurs pays alliés[5].

La guerre contre l’Etat profond

Opérant un virage inattendu, le pouvoir islamiste et les ultranationalistes du Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP)[6] ont récemment noué une alliance de circonstance, dans un effort commun de refonte de la Constitution qui renforcerait les pouvoirs du Président de la République.

Mais la lutte entamée, par le président Erdogan et ses partisans du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), continue contre les structures parallèles réelles ou imaginaires de « l’État profond » (Derin devlet). Ce supposé « État dans l’État » serait constitué par des forces kémalistes et ultranationalistes clandestines, des membres des forces de sécurité et des services de renseignement en collusion avec des groupes criminels. Son essor aurait été favorisé par la guerre froide et par les besoins de la lutte contre l’expansion du communisme. Encouragé dès 2002, par l’UE à s’engager tous azimuts dans la démocratisation du pays, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, s’est depuis lors attaché à démilitariser la société turque et à mettre fin à la prééminence de l’institution militaire sur le pouvoir civil, prééminence qu’avait voulue Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République de Turquie (1923). A partir de 2007, au fil de procès spectaculaires (dans le cadre des affaires « Ergenekon » et « Masse de forgeron ») et de vagues d’arrestations massives, visant la vieille garde kémaliste, au sommet des forces armées, systématiquement suspectée de fomenter des putschs contre le pouvoir islamiste, le pouvoir s’est assuré que les militaires ne seraient plus jamais en mesure d’organiser de coups d’État en réaction à une islamisation du pouvoir et de la société (en 1960, 1971, 1980 et 1997, la Turquie fit l’expérience de quatre coups d’État). Ces développements préfiguraient ainsi les purges récentes.

Dès 1923, Atatürk confia à l’armée, sortie victorieuse de la guerre de libération (Kurtuluş Savaşı, 1919-1922), le rôle de défendre le pays contre tout péril intérieur ou extérieur. Cette exhortation est gravée dans le marbre du hall du monumental Mausolée d’Atatürk à Ankara. Forte de ce legs moral et jusqu’en 2013, l’armée s’appuyait dans son action, sur l’article 35 de son Code de service interne qui stipulait que : « Le devoir des forces armées turques consiste à protéger et à surveiller la mère patrie et la République turques, comme énoncé dans la Constitution ». L’article 35, principale base légale permettant à l’armée d’intervenir en cas de menace intérieure pour la République, constituait donc un obstacle constitutionnel de taille pour l’AKP au pouvoir. Qu’à cela ne tienne : en juillet 2013, le gouvernement a fait adopter par le parlement un amendement constitutionnel visant à réécrire l’article 35. Dans la nouvelle version, le rôle des forces armées se limite désormais à protéger la patrie uniquement de menaces extérieures[7], rendant anticonstitutionnelle toute tentative de coup d’État au nom d’un péril d’origine intérieure.

La triple guerre contre le PKK, les YPG et l’Etat islamique

Accusée de complaisance vis-à-vis de l’État islamique (EI), la Turquie s’est engagée plus activement dans la lutte menée par la coalition contre l’EI, constituée en 2014 sous l’égide des États-Unis, en mettant à disposition des forces américaines la base aérienne turque d’Incirlik, dans le sud du pays, à partir de juillet 2015, pour frapper plus efficacement des objectifs de l’EI.

Parallèlement, le processus de paix qui avait été amorcé par le gouvernement AKP vis-à-vis des Kurdes depuis 2012, en vue de mettre un terme à une guerre atroce s’étendant sur plusieurs décennies (plus de 40 000 morts depuis 1984), a volé en éclats avec l’attentat de Suruç (juillet 2015), à la frontière turco-syrienne. L’attaque terroriste avait fait 32 morts et une centaine de blessés parmi de jeunes Kurdes qui s’apprêtaient à aller reconstruire Kobane. On ne sut jamais qui avaient été les commanditaires et un flou continue de persister.

Depuis cette date-charnière, la Turquie s’est engagée avec détermination à éviter par tous les moyens la mise en place d’une région autonome kurde dans le nord de la Syrie et tente d’empêcher la montée en puissance des forces combattantes kurdes de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD), parti affilié au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) Le rôle des YPG dans la lutte contre l’EI en Syrie est crucial. Les Turcs ont tenté de bloquer la participation de ces milices à la prise de villes-clés aux mains de l’EI en Syrie.

La situation est particulièrement complexe attendu que les États-Unis soutiennent les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), appuyés par Ankara dans le cadre de l’opération «Bouclier de l’Euphrate»[8], tandis que la CIA apporte son soutien aux miliciens kurdes de l’YPG[9].

Le 20 octobre 2016, l’armée turque a annoncé avoir tué entre 160 et 200 miliciens kurdes dans un bombardement dans le nord de la Syrie[10]. L’alliance de l’AKP au pouvoir avec les ultranationalistes du parti d’extrême-droite MHP, foncièrement anti kurdes, a achevé d’enflammer la situation. Le gouvernement est désormais soupçonné d’utiliser en Syrie des miliciens issus des « Loups gris » du MHP alliés aux rebelles turkmènes syriens[11].

Au nord de l’Irak, la situation est encore plus complexe[12]. La Turquie y défend les Arabes sunnites ainsi que la minorité turkmène d’Irak, également sunnite. En ce qui concerne les Kurdes, elle apporte un soutien politique, militaire et économique au Gouvernement régional du Kurdistan (KRG) en accord avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dirigé par Massoud Barzani, actuel président du Kurdistan irakien, en échange d’un soutien dans la lutte contre le PKK. En effet, l’armée de l’air turque mène régulièrement des frappes aériennes contre le PKK au nord de l’Irak. En représailles, le PKK attaque les forces de sécurité, partout où l’occasion se présente dans le sud-est de la Turquie en particulier.

Par ailleurs, la Turquie, qui est présente militairement au nord-est de Mossoul (Bashika), apporte son soutien – notamment en matière d’entraînement des forces – aux Gardes régionaux kurdes d’Irak, les Pechmergas, dans la lutte contre l’EI[13] et s’est déclarée en faveur de livraisons d’armes par les États-Unis à leur profit, ce qu’elle a toujours refusé pour ce qui concerne les combattants kurdes de Syrie. L’ensemble de ces éléments complexifient la situation et renforcent les tensions entre la Turquie et l’Irak. La bataille de Mossoul, déclenchée le 17 octobre 2016, pour reconquérir la ville tombée aux mains de l’EI en juin 2014, illustre bien les divergences d’intérêts entre les protagonistes, derrière l’affichage d’une unanimité dans la lutte face à l’EI[14]. Le gouvernement irakien a exprimé son opposition à la participation de la Turquie à cette offensive.

En conclusion, la Turquie, actuellement en lutte sur de multiples fronts, demeure animée d’une volonté de montée en puissance et poursuit toujours son objectif de devenir une grande puissance mondiale, selon le souhait du président Erdogan, dans le nouvel ordre global, qui résultera du dénouement des luttes actuelles. Il est peu probable, cependant, que l’état final obtenu corresponde aux souhaits que formule l’UE depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002.

 

[1] Anne Andlauer : « Turquie : le «contre-coup d’État» s’intensifie », Le Figaro, 16 septembre 2016 (le figaro.fr).

[2] Prédicateur sunnite charismatique, Gülen a créé des centaines d’établissements scolaires et un réseau d’entreprises prospères dans différents secteurs en Turquie et dans de nombreux pays, dont l’Allemagne et la France. Le gülenisme se présente comme un mouvement progressiste mettant l’accent sur l’importance du progrès scientifique et sur la nécessité de construire des passerelles entre l’islam et les autres confessions.

[3] Hilal Koylu: “Turkey’s state of emergency enters new phase”, Die Welt, 20 octobre 2016 (welt.de).

[4] Abdi Sheikh: “Turkey’s anti-Gulen crackdown ripples far and wide”, Reuters, 30 juillet 2016. (reuters.com)

[5]Turkey fires NATO military envoys after failed coup: Report”, Hürriyet Daily News, 12 octobre 2016 (hurriyetdailynews.com).

[6] “AKP, MHP leaders discuss new charter, presidential bid”, Hürriyet Daily News, 17 octobre 2016 (hurriyetdailynews.com).

[7] Hürriyet Daily News, 14 juillet 2013 (hurriyetdailynews.com).

[8] En août 2016, la Turquie a lancé l’opération “Bouclier de l’Euphrate” dans le nord de la Syrie officiellement pour aider les combattants de l’Armée Syrienne Libre à conquérir des territoires aux mains de l’EI à la frontière turco-syrienne.

[9] Delphine Minoui : « Le chef du Pentagone à Ankara pour débattre de la Syrie », Le Figaro, 21 octobre 2016 (http://premium.lefigaro.fr).

[10] “Turkish jet strikes PYD in Syria, ‘up to 200 killed’”, Hürriyet Daily News, 20 octobre 2016. (hurriyetdailynews.com)

[11] En novembre 2015, ce sont des combattants turkmènes de Syrie qui capturèrent un pilote russe qui s’était éjecté de son appareil Soukhoï Su-24 détruit par deux F-16 turcs non loin de la frontière turco-syrienne. Alparslan Celik, fils d’un haut responsable du MHP, qui combat depuis 2014 aux côtés des rebelles turkmènes, a été accusé d’avoir abattu le pilote.

[12] Krzysztof Strachota: “Iraq- A new front for Turkey?”, Center for Eastern Studies (OSW), 9 décembre 2015 (osw.waw.pl).

[13] “Turkish military reveals peshmerga training details”, Anadolu Agency, 4 décembre 2015, (aa.com.tr).

[14] Zalmay Khalilzad: “Are Turkey and Iraq headed for war in Mosul?”, The National Interest, 20 octobre 2016 (nationalinterest.org).