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Mort du Sultan d’Oman, Qabous Ben Said

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Par Anne BOULNOIS, chargée de mission Afrique du Nord Moyen-Orient à l’institut FMES

Qui était feu Qabous ben Said ?

Qabous ben Said, Sultan d’Oman, est mort à l’âge de 79 ans le 10 janvier 2020 des suites d’un cancer. Le ministère de l’information omanais a exprimé sur Twitter que « c’est avec tristesse (…) que le sultanat d’Oman pleure notre Sultan Qabous ben Said qui a été rappelé à Dieu vendredi soir ».

Né le 18 novembre 1940 à Salalah, dans la province méridionale du Dhofar, fils unique du sultan Said ibn Taimour, Qabous vécut une enfance solitaire. A l’âge de 16 ans, il fut envoyé par son père en Angleterre à l’académie de Bury St Edmunds dans le Suffolk pour y bénéficier d’une une éducation occidentale ; il y devint excellent cavalier. Au cours de cette période, il se passionna pour la culture britannique et se découvrit un amour pour la musique classique, qu’il importera au Sultanat à son retour. Par la suite, il intégra l’académie royale militaire de Sandhurst, puis servit un an dans l’armée britannique en Allemagne. Une fois rentré à Oman en 1965, il entra en confrontation avec son père, particulièrement conservateur, qu’il renversa le 23 juillet 1970, avec l’aide des Britanniques, pour accéder au trône. Il modernisa le pays en s’appuyant notamment sur la manne pétrolière. Il proclama le Sultanat d’Oman en place du Sultanat d’Oman et Mascate, qui donnait un sentiment de désunion à son peuple. Il mobilisa les rares élites pour qu’elles s’investissent dans le développement du pays afin d’y construire des écoles, des hôpitaux et des universités, tout en professionnalisant son armée devenue l’une des plus crédibles de la péninsule Arabique.

 

Oman, un havre de neutralité

Le règne de Qabous débute avec la rébellion du mouvement marxiste du Dhofar qu’il parvient à juguler en 1975, notamment grâce à l’appui du Shah d’Iran qui envoie sur place un contingent de plus de 3000 soldats. Dès lors, il conservera d’excellents rapports avec l’Iran. Qabous a maintenu une posture de neutralité à l’égard des conflits dans la péninsule arabo-persique qui est devenue sa marque. Il n’a ainsi pas pris parti dans la guerre Iran-Irak de 1980-88. En 1994, il reçoit le premier ministre israélien Yitzahk Rabin, initiative qui aboutira à l’ouverture de bureaux commerciaux réciproques à Mascate et Tel Aviv. Il ne participe pas non plus à l’embargo mené depuis 2017 par l’Arabie-Saoudite et les Emirats Arabes Unis à l’encontre du Qatar, pas plus qu’il ne prend part à la coalition menée par l’Arabie-Saoudite au Yémen. Oman a abrité secrètement sur son territoire des délégations américaines et iraniennes lors des négociations préparatoires à la conclusion de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA). Qabous ben Said a toujours prôné la paix entre les religions – la majorité des Omanais sont ibadites – et les peuples a opté pour une politique de non-ingérence et de stricte neutralité. Il est le seul pays membre du Conseil de Coopération du Golfe à avoir maintenu des relations avec Damas pendant toute la durée de la guerre civile syrienne.

Lorsqu’Oman est très brièvement touché par le Printemps Arabe en 2012, Qabous choisit d’effectuer un important remaniement ministériel en limogeant des ministres accusés de corruption et en augmentant le salaire minimum de 40%, de même que les bourses universitaires. Il obtiendra ainsi le retour au calme. L’économie d’Oman reste cependant aujourd’hui dans une situation délicate. Particulièrement dépendante des rentes pétrolière et gazière, qui constituent avec le tourisme la principale ressource du Sultanat, elle est sensible à la baisse des cours du baril et s’appuie sur des réserves limitées de pétrole (évaluées à une quinzaine d’années), même si le sultanat dispose de réserves de gaz naturel ; selon l’IDE les flux financiers sembleraient être à la hausse (4.2Mds USD en 2018), même s’ils concernent avant tout les investissements dans le secteur gazier[1]. Avec un taux de chômage des jeunes particulièrement élevé et une dette nationale dépassant les 100% du PIB, Oman fait donc face à un contexte socio-économique précaire. Pour tenter de sortir de cette situation, le gouvernement omanais a élaboré un plan à horizon de 2040 pour rendre l’économie moins dépendante des hydrocarbures. Ce plan vise à réduire le poids considérable de l’Etat dans l’économie nationale et à stimuler le secteur privé en donnant une place plus importante aux investissements étrangers et au tourisme de qualité. Pour le moment, peu d’effets positifs imputables à cette nouvelle politique ont été observés et la politique d’omanisation des services publics a largement échoué.

La politique de neutralité de Qabous a permis au sultanat d’échapper aux crises les plus récentes du Moyen-Orient, même si la guerre au Yémen, à leur frontière sud, continue d’inquiéter les Omanais. Le sultanat redoute surtout Daech, de même que les pressions saoudiennes et émiriennes (les EAU faisaient auparavant partie d’Oman) pour contraindre Mascate à s’aligner sur la politique très anti-iranienne de Ryiad et d’Abu Dhabi. Le sultanat d’Oman est dominé par la religion Ibadite, dérivée du Kharijisme. L’ibadisme repose la vie islamique sur trois piliers : principe, égalité et travail. L’Ibadisme professe un islam pacifique qui correspond bien à la mentalité de la population. De nombreux messages sont d’ailleurs venus de toute part honorer la disparition du sultan reconnu unanimement comme une personnalité « pacifique » dans ses rapports avec la communauté internationale. Ce n’est pas un hasard si Mohammed Zarif, ministre des affaires étrangères iranien, a été le premier à venir s’incliner sur sa dépouille et saluer son successeur.

Comme le sultan n’avait pas d’héritier et était notoirement malade depuis de longues années, la question de sa succession s’est rapidement posée mais a été résolue par la désignation de son successeur, comme l’autorisait la constitution omanaise, par le sultan de son vivant. C’est Haitham ben Tariq, ancien ministre du Patrimoine et de la Culture et cousin du défunt, qui a été désigné pour succéder à Qabous. Le nouveau sultan a prêté serment le 11 janvier 2020 en annonçant d’emblée sa volonté d’inscrire son action dans le respect de la ligne de son prédécesseur, au grand soulagement de l’Iran et des Occidentaux.

 

Qui est le nouveau sultan Haitham ben Tariq ?

Haitham ben Tariq est né le 13 octobre 1954 à Mascate. Il est diplômé du Foreign service Program de l’Université d’Oxford en Angleterre. De 1986 à 1994, il fut sous-secrétaire d’état aux Affaires politiques auprès du ministre des Affaires étrangères, puis secrétaire général pour le ministère des Affaires étrangères de 1994 à 2002. De 2002 à 2004, il est ministre du Patrimoine et de la Culture avant d’être nommé ministre honoraire jusque 2020. Il est marié à l’une de ses cousines et père de quatre enfants. Il a promis, lors de son serment, de marcher dans les pas de son prédécesseur et de continuer à développer le pays tout en poursuivant la politique de neutralité en matière de politique étrangère. Il a déclaré ouvertement : « nous allons suivre la voie tracée par le Sultan défunt » et poursuivre « une politique étrangère basée sur la coexistence pacifique entre les nations (…) et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres, dans le respect de la souveraineté des nations et de la coopération internationale ». Il a ajouté que son pays continuerait « comme sous le règne du sultan Qabous à favoriser des solutions pacifiques aux crises régionales et mondiales ». Si ces déclarations ont rassuré les chancelleries occidentales, elles ont probablement agacé ses voisins émiriens et saoudiens. Très impliqué dans le développement culturel, le nouveau sultan Haitham a été le précurseur de nombreux projets touristiques impliquant la restauration de monuments historiques ; il a également initié la création d’une encyclopédie sur le sultanat d’Oman. Comme le sultan Qabous, il a mis l’accent sur le développement de l’Opéra Royal de Mascate qui allie culture islamique et musique classique. Il s’est également impliqué dans les affaires religieuses, ayant joué un rôle dans la construction de la très grande mosquée de Mascate dans un style faisant l’union de la modernité avec le style traditionnel omanais. Une question demeure : son pays va-t-il être en capacité de résister aux promoteurs immobiliers ?

Acteur discret dont la neutralité est unanimement reconnue, le sultanat d’Oman se trouve donc à la croisée des chemins, car si certains acteurs se réjouissent de cette politique de neutralité, d’autres au contraire, Arabie- Saoudite et Emirats Arabes Unis en tête, souhaiteraient le contraindre à prendre parti dans les multiples tensions opposant les deux rives du Golfe persique. Au bout du compte, il est probable que la stabilité de cet espace de dialogue essentiel dans une zone particulièrement agitée reste liée à la capacité du nouveau sultan à développer une économie aujourd’hui en panne.

 

[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/OM/situation-economique-et-financiere-du-sultanat-d-oman-septembre-2018

Séminaire toulousain de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES)

Une rentrée dans les étoiles en ce début d’année 2020 ! Dans un monde désormais connecté étendu à l’espace exo atmosphérique ou tout ou presque est géoréférencé, il n’était pas inutile de se rendre dans une région plus continentale pour y découvrir des savoir-faire d’exception dans le milieu aérospatial. Evoquer le géoréférencement apparaît ici pour souligner que nous devons la précision de nos systèmes de guidage à partir des multiples applications existantes issues de la constellation de satellites décidée par l’Union européenne et l’Agence spatiale européenne sous le nom de Galileo. Parmi les autres usages des satellites en orbites polaires ou géostationnaires, il faut naturellement souligner les équipements de télécommunication civils et militaires, les outils d’observation de la terre ou les capteurs exploratoires projetés dans notre système solaire au service de la recherche scientifique. L’espace reste donc un champ d’investigations extraordinaires et de compétitions entre les puissances. En cela, la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques avait matière à connecter cette visite d’études avec le thème relatif aux risques et opportunités des nouvelles routes de la soie. Car, à n’en pas douter, la Chine investit dans l’espace.

Cap sur Toulouse donc où prend forme l’aerospace space valley française. Il s’agit d’un véritable accélérateur d’innovations pour soutenir les entreprises développant une activité aérospatiale avec une forte composante technologique duale. Cet accélérateur se trouve donc au cœur d’un écosystème tourné vers l’aéronautique et l’espace. Toulouse, terre d’envol, s’était d’ailleurs largement illustré en d’autre temps avec l’essor d’une aviation postale et commerciale. Toulouse Montaudran n’est-il pas le fossile vivant de l’Aéropostale et de Latécoère ? Elle fut la plateforme aéronautique d’où Mermoz et Saint-Exupéry s’envolaient pour transporter le courrier en Afrique et en Amérique du Sud. Elle fut aussi le site où Latécoère construisait ses premiers avions. C’est à Toulouse que l’armée de l’air décide d’implanter sa première base aérienne militaire. Cette rentrée est donc un rendez-vous avec l’histoire mais aussi un rendez-vous avec l’avenir.

Présentation du CNES pour les auditeurs de la 30ème SMHES

La première visite qui s’est imposée à l’occasion de ce déplacement fut celle consacrée au centre national d’études spatiales le jeudi 16 janvier. Le CNES a été créé à l’initiative du Président Charles de Gaulle le 19 décembre 1961 afin de fournir une structure chargée de coordonner et d’animer les activités spatiales françaises centrées à l’époque sur le développement du lanceur-fusée Diamant. Ce lanceur fut le premier construit en dehors des Etats-Unis et de l’ex URSS. Le CNES est toujours aujourd’hui l’agence spatiale nationale la plus importante des pays de l’Union européenne. Cette initiative, pour le moins stratégique, souligne l’importance qu’il fallait et qu’il faut concéder au domaine spatial pour conserver sa souveraineté, celle de la France et celle de l’Europe. Le directeur d’établissement a ainsi pu présenter le site dans sa globalité d’une part et dessiner les perspectives d’un milieu très convoité d’autre part. Trois ateliers ont permis aux auditeurs de mesurer la performance des activités réalisées. L’un portait sur l’instrument principal de la mission martienne américaine InSight. Il s’agit d’un sismomètre permettant la mesure des vibrations sur une certaine épaisseur de la planète et tous les paramètres de pression ou de température. En entrant dans cette salle avec une vue de la planète rouge et le bruit du vent, inutile d’exprimer ici les sensations ressenties à l’occasion de cette séquence nous projetant à quelques 300 millions de kilomètres de la Terre. L’autre atelier, tout aussi fascinant, présentait l’international space station (ISS). Les présentations ont été réalisées avec une simplicité déconcertante par des spécialistes de renommée internationale. Ces spécialistes aux qualités inestimables ont consenti un énorme investissement, en recherche et développement, pour atteindre de tels résultats. Il ne faut surtout pas l’oublier. La présentation du microsatellite Taranis dédié à l’observation et à la caractérisation des phénomènes lumineux, radiatifs et électromagnétiques se produisant entre 20 et 100 kilomètres d’altitude a souligné les mêmes exigences et le même niveau de performance des équipes du CNES. Enfin, une présentation des enjeux du segment spatial consacré à la défense démontre que dans ce domaine beaucoup d’évolutions sont envisagées à moyen-terme et qu’elles caractérisent bien les engagements pris par les puissances disposant des capacités d’accès à l’espace.

Découverte de l’ISS

Au terme de cette visite, les auditeurs ont pu se rendre sur le site d’Airbus Defence & Space pour consolider leur appréciation sur la forte implication française et européenne dans les programmes spatiaux et les perspectives de ce secteur. La présentation complète des activités du groupe a souligné les principaux défis à relever et les tensions qui pèsent sur ce marché. Ces activités imposent ici aussi d’être très compétitif et de multiplier les offres répondant aux besoins rappelés précédemment dans les capacités de télécommunication civil ou militaire, d’observation de la terre et de recherche scientifique. Elles conduisent aussi à mieux gérer l’occupation de l’espace et le retrait du service des satellites en fin de vie en respectant au mieux la protection de notre environnement. Les équipes d’Airbus Defence & Space ont elles aussi démontré un niveau d’excellence hors du commun. Elles ont témoigné de l’attractivité de ce secteur où le renouvellement des ingénieurs ne semblent pas poser de difficulté particulière. Au terme de cette présentation, la visite des salles blanches a permis de mesurer l’ensemble des actions préalables au lancement d’équipements qui rejoindront prochainement des orbites polaires ou géostationnaires. Parmi ces actions, celles relatives à la mise en situation des satellites en condition de température dans des conteneurs spécifiques pouvant accueillir des plateformes de la gamme de 5 tonnes, celles aussi permettant des mesures spécifiques électromagnétiques dans des chambres anéchoïques ont été présentées aux auditeurs. Cette séquence industrielle, très complémentaire de celle réalisée au CNES, confirme la performance d’un groupe autour duquel constelle des petites et moyennes entreprises de cet aerospace valley toulousain.

Le lendemain, le vendredi 17 janvier, l’approfondissement de la connaissance du milieu spatial en se rendant à un autre rendez-vous industriel s’est confirmé. L’entreprise Thalès Alenia Space nous a donc ouvert ses portes, c’est un industriel qui s’affirme comme un référent européen et un compétiteur à l’échelle mondiale.

Evidemment, une certaine comparaison pourrait être faite avec la visite précédente car certaines actions se ressemblent. Certaines d’entre elles sont d’ailleurs conduites en coopération. Mais d’autres sont en revanche complémentaires. Le directeur de l’établissement de Toulouse a tenu à nous recevoir lui-même, accompagné de ses proches collaborateurs pour présenter le site. Il a également fait le lien avec le site « spatial » implanté sur les rives de la Méditerranée de Cannes. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur tient toute sa place dans les technologies de pointe lui conférant une place de choix dans l’écosystème des entreprises innovantes. La visite dynamique de l’établissement a replongé les auditeurs en salles blanches et leur a permis aussi d’apprécier l’évolution des techniques dans la fabrique des composants équipant les différents satellites. Cette séquence a aussi permis de présenter l’innovation cluster. Ce fut l’occasion d’appréhender des mécanismes spécifiques favorisant l’innovation au sein des équipes. Nous y avons découvert la sérendipité. Terme dont la compréhension saute aux yeux ! Car vous l’aurez compris, la sérendipité se rapporte à une découverte par chance et sagacité de résultats pertinents que l’on ne cherchait pas. Cela se rapporte au fait assez courant d’observer une donnée inattendue et stratégique qui donne l’occasion de développer une nouvelle théorie ou d’étendre une théorie existante. En somme, l’innovation ne se décrète pas et ne peut être imposée, elle se vit… Une visite exceptionnelle donc qui clôt le volet spatial proprement dit. Les auditeurs de la 30ème SMHES dispose désormais d’une vision assez complète des actions conduites dans un domaine stratégique. Ils pourront remettre tout cela en perspective dans la conduite de leurs travaux.

A la découverte de la salle blanche de Thalès Alenia Space.

Toulouse, terre d’envol ! Il nous fallait inévitablement revenir au berceau de l’aéronautique française et européenne. Un retour donc sur le site emblématique où est né l’avionneur Airbus. Que de chemin parcouru depuis l’Airbus A300 qui a marqué la naissance d’un pôle aéronautique dont personne n’imaginait qu’il allait devenir le numéro 1 mondial. Les auditeurs de la 30ème SMHES y ont été admirablement bien reçus. La présentation très complète nous a renvoyé au lendemain de la création de la Caravelle et du Concorde pour un élan aéronautique relevant, les uns derrière les autres, de très nombreux défis dans une compétition internationale très sévère. L’avenir apparaît serein au vu des carnets de commandes. Les perspectives ne se ferment pas et les innovations sont toujours au cœur des enjeux. Car il faut aujourd’hui répondre à de nouvelles exigences, celles des clients dont l’avion commercial constitue un outil à bord duquel il doit pouvoir maintenir toutes les connexions nécessaires, celles de la sécurité dont le niveau est aujourd’hui extraordinairement élevé et dont les conséquences industrielles peuvent être terribles à l’instar de celles vécues par le principal concurrent d’Airbus, celle enfin de l’environnement où la réduction des émissions de gaz à effet de serre est systématiquement recherchée . Alors, en se rendant sur le site de production où les bâtiments anciens aux couleurs de la ville rose côtoient des structures récemment sorties de terre, l’Airbus A350 sur sa chaîne de montage ressemble étrangement aux avions qui l’ont précédé. Mais ne nous y trompons pas ! Presque tout y est différent. Une structure en carbone conjuguant légèreté et résistance, un profil aérodynamique offrant un niveau de performance accru, des équipements satisfaisant la plupart des exigences des exploitants de toutes les compagnies aériennes et une motorisation réduisant drastiquement les coûts d’exploitation et s’inscrivant dans cette dynamique très volontariste de protection de l’environnement. Toulouse terre d’innovation ! C’est un peu le bilan que les auditeurs retiendront de ce séjour très dense consacré au fait aérospatial.

Sur le site d’Airbus

En passant devant le bâtiment B612, nom donné à ce lieu tourné vers le spatial dans ce bassin toulousain souvenir de l’astéroïde dont le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est originaire, ils se rappellent cette phrase du même auteur qui rappelle que « l’homme se découvre en se mesurant avec l’obstacle ». C’est le prix à payer pour innover, c’est le prix des efforts de la 30ème session pour relever le défi de leur thème d’étude sur les risques et opportunités des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Une belle année 2020 en perspective…

In Memoriam

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Grand officier de la Légion d’honneur, l’Amiral Pierre Lacoste vient de tirer discrètement sa révérence alors qu’il s’apprêtait à fêter son 96e anniversaire, à l’issue d’une vie bien remplie consacrée à la marine nationale, au renseignement, puis à la réflexion stratégique. Marin dans l’âme, il avait rejoint les Forces Françaises Libres dès 1943 et s’était engagé sur un escorteur, naviguant en Atlantique Nord et participant aux convois meurtriers de Mourmansk, expérience qui l’avait profondément marquée et lui inspirait volontiers quelques anecdotes. Dès la fin des hostilités, il avait rejoint le cursus de l’école navale et poursuivi une brillante carrière d’officier de Marine qui le conduisit en Indochine, puis sur la plupart des mers du Globe. Il termina sa carrière opérationnelle en 1980 à la tête de l’Escadre de la Méditerranée, après avoir été Chef du cabinet militaire du Premier ministre Raymond Barre.

C’est le Président François Mitterrand qui assura sa notoriété en le nommant Directeur général de la sécurité extérieure. Cette dernière expérience professionnelle lui vaudra une célébrité médiatique dont il se serait bien passé, mais qu’il a toujours totalement assumée avec beaucoup de classe. C’est en effet sous sa responsabilité que se déroulera l’affaire du Rainbow Warrior qui le contraindra à la démission, en 1985. Moins nombreux sont ceux qui savent qu’il a joué un rôle clé, dans l’ombre, pour maintenir d’excellentes relations avec nos alliés américains et européens, pour contenir l’expansion soviétique et pour lutter contre les acteurs moyen-orientaux bien décidés à chasser la France du Moyen-Orient, tout particulièrement au Liban. C’est lui aussi qui entama le processus de civilianisation et de réforme de la DGSE.

Une fois à la retraite, Pierre Lacoste dirigea brièvement la Fondation pour les études de défense nationale et se consacra à la promotion de l’intelligence économique, mais aussi à la lutte contre les mafias, certain que ces deux défis étaient vitaux pour la défense des intérêts français et européens. Il appuya fortement la mise en place de cursus universitaires dédiés à l’étude du renseignement, permettant à plusieurs professeurs de forger une « école française » dans cette matière, à l’instar d’Olivier Forcade (Paris Sorbonne) et de Sébastien-Yves Laurent (université de Bordeaux) dont il était très proche. Il reste l’auteur de cinq ouvrages oscillant entre témoignage (Un amiral au secret, Flammarion, 1997) et essais consacrés à la stratégie (Stratégies navales du présent, JC Lattès, 1986) et à ce monde du renseignement qu’il connaissait si bien (Les maffias contre la démocratie, JC Lattès, 1992 ; Approches françaises du renseignement, La documentation française, 1997 ; Services secrets et géopolitique, Lavauzelle, 2001).

Malgré la différence d’âge, Pierre Lacoste était devenu l’ami de nombreux chercheurs. Son sourire espiègle, son humour caustique, sa bienveillance, son élégance, son sens du commandement, son extrême probité intellectuelle et son analyse toujours pertinente resteront à jamais gravées dans leurs mémoires. Il n’en était pas moins exigeant et savait convaincre avec passion ses subordonnés, ses amis et les chercheurs qui venaient recueillir ses avis éclairés. Il n’hésitait pas d’ailleurs à les réveiller pour échanger avec eux sur des questions d’actualité qu’il jugeait importantes. Sa voix chevrotante et malicieuse était reconnaissable entre toutes. L’un des auteurs de cet hommage lui reste profondément reconnaissant d’avoir accepté de préfacer plusieurs de ses ouvrages.

Nous nous associons à la peine de sa famille et de ses amis et les assurons de nos plus sincères condoléances.

 

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à la FMES

Amiral Pascal Ausseur, directeur de la FMES

 

 

 

 

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

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Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

*

En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

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Mission à Djibouti des auditeurs de la 5e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

Le vendredi 10 janvier 2020 dès cinq heures du matin, les auditeurs de la 5e session « Enjeux et stratégies maritimes » et leurs camarades des autres sessions nationales de l’IHEDN convergent dans la nuit sombre et le froid vers l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Ils décolleront à bord d’un A340 de l’armée de l’Air pour se poser en fin de journée dans l’un des pays les plus chauds de la planète : Djibouti.

Ce n’est pas un hasard si ce pays a été choisi au regard de son positionnement stratégique dans la corne de l’Afrique, sur une route maritime vitale pour l’économie mondiale et au cœur d’une région particulièrement instable. Toutes les grandes puissances s’y intéressent et certaines y ont établi des bases militaires. Enfin, des liens uniques l’unissent avec la France dont les armées bénéficient d’un théâtre unique d’entraînement, d’aguerrissement et de prépositionnement de ses forces. Djibouti constitue ainsi une destination privilégiée, permettant aux auditeurs de l’IHEDN d’appréhender un grand nombre de problématiques géopolitiques au cœur des enjeux de défense et de sécurité du monde d’aujourd’hui. C’était également pour eux l’occasion unique de découvrir les capacités de leurs armées dans un contexte très proche de celui des théâtres d’opérations. La représentation diplomatique françaises et les forces françaises stationnées à Djibouti (FFDJ) leur avaient donc concocté une mission particulièrement riche et dense, les faisant osciller entre débats stratégiques et démonstrations opérationnelles sur le terrain.

Très tôt le samedi matin, S.E. Monsieur Arnaud Guillois, ambassadeur de France à Djibouti et le général de division aérienne Éric Gernez, commandant des FFDJ ont chaleureusement accueilli les auditeurs pour les éclairer sur les intérêts et les ambitions de la France dans cette région du monde et le rôle majeur joué par nos forces armées. Puis sont intervenus successivement S.E. Monsieur Aidan O’Hara, ambassadeur de la délégation de l’Union européenne, S.E. Monsieur Larry Andre, ambassadeur des Etats-Unis et Madame Barbara Manzi, coordinatrice résidente du système des Nations unies pour donner la vision de leur pays ou de leur organisation sur les grands enjeux dans les domaines de la sécurité, du social, du développement économique et de l’environnement.

S.E. Monsieur Aidan O’Hara, ambassadeur de la délégation de l’Union européenne, s’adressant aux auditeurs

Ce fut ensuite l’embarquement dans des camions de transport de troupes, deux heures de piste et un frugal casse-croute avant d’assister à une démonstration de combat en zone désertique sur le fameux site de Koron. L’engagement coordonné d’un groupe tactique interarmes (GTIA) de l’armée de Terre, appuyé par un ballet aérien de Pumas, de Gazelles et de Mirage 2000 virevoltant autour d’une colonne de chars AMX 10 RC, de véhicules de l’avant blindés (VAB) et de véhicules blindés légers (VBL) faisaient feu de tout bois de leurs canons ou de leurs mitrailleuses lourdes. Le réalisme de l’engagement du 5e Régiment interarmes d’outre-mer ainsi que le professionnalisme et la pédagogie de ses soldats, tout autant que leur simplicité et leur gentillesse, ont particulièrement impressionné les auditeurs.

Tir réel d’AMX10 RC du 5e RIAOM sur le site de Koron

Mais la journée était loin d’être terminée. Deux nouvelles petites heures de piste ont permis aux auditeurs de rejoindre le mythique Grand Bara pour assister à une démonstration des capacités de l’armée de l’Air. Police du ciel, ravitaillement en vol, « Show off force », déposes par corde lisse et récupération en « grappe » de commandos marine par hélicoptère ou encore posé tactique sur piste d’atterrissage sommaire, autant d’opérations réalisées sous un magnifique soleil couchant qui ont émerveillé les auditeurs.

Ravitaillement en vol au coucher du soleil

La nuit tombée, ils ont réembarqué dans les camions pour rejoindre le lieu du bivouac où un camp éphémère leur avait été dressé par les FFDJ qui, à nouveau, leur ont fait une démonstration d’organisation. S’est alors manifestée une véritable fraternité d’armes autour d’un barbecue et de chants de soldats et de marins qui résonnèrent tard dans la nuit du désert djiboutien. Même la levée du fameux khamsin, ce vent de sable bien connu dans le pays qui a envahi les assiettes et forgé de magnifiques chevelures rouges aux auditeurs, n’a pu altérer l’enthousiasme ambiant, bien au contraire !

Ce fut donc une nuit particulièrement courte qui s’est brutalement arrêtée au son du clairon le dimanche matin à 4h30. Après le luxe d’une douche chaude (pour certains) et un rapide petit déjeuner, l’émotion fut à son comble lors de la levée des couleurs au son des hymnes djiboutiens et français. Les auditeurs se souviendront longtemps de la Mareillaise chantée a capella au lever du soleil en plein désert. Mais le ronronnement des camions se faisait déjà entendre et il fallait de nouveau embarquer pour deux nouvelles heures de piste afin d’arriver à Arta Plage pour une démonstration d’action antiterroriste de la mer vers la terre des commandos marine, appuyés par des moyens aériens des armées de Terre et de l’Air.

Lever des couleurs et Marseillaise a capella au Grand Bara

Largués en parachute avec tous leur équipement – embarcation rapide inclue – par un avion de transport tactique, les commandos marine investirent à la nage, la plage tenue par un groupe terroriste hostile pour sécuriser le « beachage » de navires amphibies qui mirent à terre des moyens de combat plus lourds. Les otages libérés, les commandos furent exfiltrés en grappe par Puma sous la protection de Mirage 2000 aussi rapidement qu’ils étaient venus. Cette découverte de capacités aussi insoupçonnées que spectaculaires des forces spéciales françaises restera pour les auditeurs un moment fort de leur mission. Le retour à Djibouti par mer à bord des bâtiments amphibies ou des embarcations rapides des commandos marines fut l’occasion de découvrir le golfe de Tadjourah. La fatigue commençant à se faire sentir, le doux bercement lié au roulis des bâtiments permit à certains d’auditeurs de s’offrir un court moment de récupération.

Dépose par Puma d’un groupe d’infanterie du 5e RIAOM

Car la journée n’était pas finie. Après ces moments uniques sur le terrain, le dimanche après-midi fut consacré à la visite de la base chinoise puis du poste de commandement et de l’avion de patrouille maritime espagnol de l’opération Atalante. Cette longue journée particulièrement riche et dense s’est conclue à la résidence du commandant des FFDJ pour un dernier moment d’échanges en présence de diverses personnalités françaises et étrangères présentes à Djibouti. Enfin, les auditeurs qui avaient encore un peu d’énergie ont pu faire un rapide passage en ville pour découvrir des djiboutiens toujours aussi accueillants, en particulier pour les Français.

Après une nuit bien méritée et nourris de l’expérience du terrain, les auditeurs ont pu poursuivre le lundi matin leurs réflexions stratégiques avec un nouveau regard. M. Olivier Gasbarian du groupe RUBIS leur a permis de mieux appréhender les enjeux liés aux approvisionnements des flux pétroliers et gaziers dans la région de Djibouti. Puis, ce fut le bouquet final avec un dernier débat sans tabou autour du commandant des FFDJ et de l’ambassadeur de France. Les auditeurs ont ensuite pris l’avion pour rentrer en métropole avec un dernier au revoir d’un Mirage 2000 des FFDJ, encore des étoiles plein les yeux, impressionnés par la qualité de l’accueil qui leur a été réservé et fiers des capacités et du professionnalisme de leurs armées. Fatigués mais heureux, les auditeurs garderont longtemps dans leur mémoire cette mission unique sur le sol de Djibouti.

Derniers débats d’une grande franchise avec S.E. Monsieur Arnaud Guillois et le général Éric Gernez

Perspectives navales : La Mer noire, une future mer fermée russe ? – par Arnaud Peyronnet

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La « libération » fin novembre 2019 de trois unités navales ukrainiennes par les forces russes, un an après leur arraisonnement en mer d’Azov, semble mettre fin à une suite d’incidents navals1 qui faisaient craindre une escalade de plus grande envergure entre les deux pays. Toutefois, ces tensions de l’année 2019 ont mis en exergue l’ampleur des ambitions navales russes en Mer noire. En effet, depuis 2008 et le conflit en Géorgie mais surtout depuis 2014 et la conquête de la Crimée par la Russie, la Mer noire est redevenue un des épicentres de la géopolitique russe qui renoue avec ses ambitions historiques d’accès « aux mers chaudes ». Dans ce cadre, la Russie a opté pour un net renforcement de ses moyens dans la région, la flotte de la Mer Noire devant également être capable de véritables « bascules d’effort » vers la Méditerranée. En outre, elle cherche à exclure toute présence occidentale dans ses approches et poursuit dans ce but tant un rapprochement avec la Turquie, maître des détroits depuis 1936, qu’un affaiblissement progressif des autres puissances riveraines. La Russie cherche donc à faire de la Mer noire une véritable zone « bastion » mais également un pivot de sa projection de puissance vers la Méditerranée et le MoyenOrient. Dans ce contexte, la Mer noire pourrait-elle devenir à terme une véritable mer fermée sous tutelle russe ?

La Mer noire russe: entre déni d’accès et velléité de projection de puissance….

Une priorité de la stratégie navale russe

Parmi les quatre flottes de la marine russe, la flotte de la mer noire était celle qui était, depuis 1991, dans la situation la plus délicate, en raison d’un manque de financement patent et d’une absence de renouvellement de matériels. La guerre russo-géorgienne de 2008 a renversé cette tendance en faisant prendre conscience à la Russie toute l’importance de cette zone pour lutter contre la perception d’un « encerclement occidental » grandissant…. L’annexion de la Crimée en 2014 était alors une étape supplémentaire essentielle, lui permettant d’avoir un accès illimité à sa flotte de Sébastopol et surtout de militariser cette région pour en faire le cœur de sa stratégie régionale de déni d’accès. Depuis, la Russie a déployé en Crimée des batteries de missiles Bastion-P, des missiles anti aériens S300/S400, d’une chaîne radar renforcée et des bombardiers à long rayon d’action Tu-22M. Cette stratégie a été en outre officialisée en 2017 par la création d’« un groupe combiné des forces armées » en Crimée qui veut assurer un rôle régional de « prévention des conflits et de dissuasion stratégique ».

Un renforcement net de moyens

La flotte russe, essentiellement basée à Sébastopol, en Crimée, comprend environ 21 bâtiments de surface de 1er rang et 7 sous-marins. Cette flotte, auparavant capable uniquement d’opérations littorales en raison de d’unités vieillissantes (25 à 30 ans) a connu un renouvellement important et est devenue une priorité de Moscou : 18 bâtiments modernes (6 frégates, 6 corvettes et 6 sous-marins Kilo 636-3 la plupart dotés de missiles de croisière Kalibr) et deux bâtiments amphibies devraient finir d’y être basés d’ici 2020. Comme ailleurs et conformément à la doctrine russe, elle assure une défense « par couches » : sousmarins et frégates en ligne de défense avancée contre les bâtiments lance-missiles occidentaux, défense côtière via les batteries côtières de missiles anti navires. L’aviation basée à terre joue également un rôle important d’intimidation vis à vis des unités occidentales (passages à basse altitude simulant des tirs). En outre, des transferts d’unités auparavant déployées en mer Caspienne ont été observés en mer d’Azov, via le canal Volga/Don. Enfin, les capacités de construction navale militaire existantes en Crimée devraient être modernisées.

Un point d’appui essentiel pour la Méditerranée et le Moyen-Orient

Une des missions de la Flotte de la Mer Noire, notamment depuis 2013, est de pouvoir se projeter en Méditerranée, afin d’y assurer le commandement opérationnel et logistique des unités russes déployées. Les capacités amphibies russes de la flotte de la Mer Noire ont été ainsi mobilisées pour soutenir les opérations militaires en Syrie, mettant en œuvre un pont logistique maritime baptisé « Syrian Express ». La Russie déploie également depuis septembre 2017 deux sous-marins de type Kilo à Tartous, ceux-ci appartenant organiquement à la flotte de la mer Noire. Depuis 2015 et l’intervention militaire russe en Syrie, la Méditerranée orientale est ainsi le théâtre de nombreuses bascules d’effort de la marine russe, notamment en provenance de Mer noire : démonstrations de puissance via des tirs réguliers de missiles de croisière Kalibr en 2016 et 2017, renforcements ponctuels en fonction de sa perception de la « menace » américaine sur zone.

Une volonté d’affaiblissement des pays de la région

Le lent étranglement maritime de l’Ukraine L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait perdre à l’Ukraine

70 % de ses forces navales. De plus, et suite à cette annexion, la Russie a inauguré en mai 2018 le pont de Kertch, qui relie la Crimée à la Russie tandis que la marine russe a accentué son emprise sur la mer d’Azov en y contrôlant quasiment systématiquement tous les navires de commerce à destination de ports ukrainiens (Marioupol et Berdiansk). Le trafic des ports ukrainiens s’en ressent immanquablement, affaiblissant d’autant l’économie de la façade maritime ukrainienne. Dans ce contexte déjà tendu, Moscou a saisi militairement fin novembre 2018 trois navires ukrainiens transitant en mer d’Azov sous prétexte que ceux-ci n’avaient pas respecté les procédures idoines d’information préalable… La Russie pourrait à terme poursuivre cette stratégie d’étranglement de l’Ukraine en s’appropriant les ressources de la ZEE ukrainienne en Mer noire. Le scénario d’un blocus russe du port d’Odessa, voire même d’un débarquement amphibie russe sur les côtes est du pays est considéré comme particulièrement « plausible » par Kiev en cas de détérioration supplémentaire de la situation politique entre les deux pays. Face à ces présumées velléités russes, les forces navales ukrainiennes sont dans l’impossibilité d’agir malgré un plan ambitieux de remontée en puissance d’ici 2035. Les priorités ukrainiennes se fondent pour le moment logiquement sur le « déni d’accès », via le développement d’un système de surveillance côtier et de batteries de missiles antinavires, couplées à des systèmes lance-roquettes multiples et de mines. De plus, avec des moyens désormais uniquement légers, la marine ukrainienne pourrait utiliser sa trentaine de vedettes rapides en « essaims » afin de protéger ses ports et effectuer des attaques asymétriques contre toute force navale russe la menaçant. Dans ce cadre, les ambitions annoncées de voir des bâtiments ukrainiens assurer un jour, à l’horizon 2030, des missions de police dans la ZEE du pays semblent encore très lointaines.

Vers une marginalisation de l’OTAN ?

L’activisme russe inquiète la Roumanie et la Bulgarie. La pression russe sur la Roumanie s’est ainsi accentuée depuis 2014, des problématiques liées aux limites de ZEE respectives resurgissant depuis l’annexion de la Crimée par la Russie. Or les forces navales roumaines sont vieillissantes (époque soviétique ou achats d’occasion) tandis que les perspectives de modernisation ou de renouvellement de matériels sont systématiquement repoussées pour des raisons budgétaires. Au final, la Roumanie ne dispose que d’unités sous-armées seulement capables de missions de surveillance le long des côtes. Quant à la Bulgarie, si le maintien de forces navales de 1er rang a toujours été une ambition, les difficultés budgétaires l’ont toutefois également conduit à reporter la modernisation de ses unités. En outre, le projet d’achat de nouveaux sous-marins ayant été abandonné en 2011, la Bulgarie a de facto fermé

sa composante sous-marine. Ces deux pays cherchent donc désespérément à réinvestir l’OTAN dans cette région, tant pour pallier leurs propres carences capacitaires que pour maintenir un niveau d’interopérabilité minimum2. L’OTAN a dans ce contexte renforcé ses activités en mer Noire, via une « présence avancée adaptée » et des patrouilles navales plus fréquentes. En 2018, l’activité des groupes maritimes de l’OTAN a ainsi augmenté significativement, avec 120 jours de présence, contre 80 un an plus tôt. Se focalisant sur le renforcement des capacités des pays membres de la zone (Bulgarie et Roumanie), sur l’Ukraine et la Géorgie, les actions de coopération et les séries d’exercices de l’OTAN restent toutefois d’ampleur limitée. Les Etats-Unis réinvestissent aussi ce théâtre avec, depuis le début de l’année 2019, un franchissement des détroits turcs selon un rythme quasi mensuel. Ces franchissements américains sont d’ailleurs étroitement surveillés par la marine russe qui y déploie systématiquement un bâtiment à titre « d’escorte ».

Vers la neutralisation de la Turquie, maître des détroits ?

Depuis la fin du 19ème siècle, l’Empire Ottoman puis la Turquie ont joué, via le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, un rôle de verrou face au désir d’expansion de la Russie vers les mers chaudes. Ce statut, consacré par la géographie, a été juridiquement confirmé en 1936 par la Convention de Montreux3 qui fait de la Turquie le gestionnaire des flux empruntant cette voie stratégique d’accès de l’Europe vers l’Asie. Avec l’effondrement de l’Union soviétique, la Turquie a perdu le monopole du seul Etat riverain de la mer Noire appartenant à l’OTAN et craint désormais de se voir imposer par les Etats-Unis (dans le cadre d’une politique d’endiguement de la Russie) un assouplissement de la convention de Montreux…Cette hypothèse inquiète évidemment la Russie qui ne cesse de vouloir se rapprocher de la Turquie afin que celle-ci conserve son rôle de verrou des détroits et protège ainsi la mer noire de toute influence occidentale. De cette façon, la Russie pourra développer et maintenir son hégémonie en mer noire. De plus et même si elle est toujours membre de l’OTAN, la Turquie cherche à maintenir des liens cordiaux avec la Russie via des escales de bâtiments turcs en Russie et la conduite ponctuelle d’exercices bilatéraux. En effet, et même si la marine turque est toujours la 2ème marine la plus importante en Mer noire, celle-ci se modernise à un rythme moindre que la marine russe et surtout se concentre désormais sur la Méditerranée, laissant le champ libre aux velléités russes.

De fait, les marines « occidentales » peuvent difficilement y faire des démonstrations de puissance massives, laissant le champ libre à la Russie et à la Turquie.

Le caractère éminemment stratégique de la Mer noire conduit la Russie à y renforcer ses moyens et à y développer une stratégie progressive de déni d’accès sous toutes ses formes. En conséquence, le risque d’une transformation de cette région en mer fermée sous tutelle russe semble réel à moyen terme (2030). Pour l’Occident, la meilleure des réactions pourrait se faire par une augmentation continue de sa présence navale, associée à une détermination collective pour le renforcement, tant qualitatif que quantitatif, des moyens des pays alliés riverains de la mer noire.

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1 En juillet 2019, Kiev avait annoncé avoir arraisonné, en rétorsion, un pétrolier russe dans la région d’Odessa. Ce pétrolier aurait en effet participé à l’interdiction du détroit de Kertch et à la saisie de 3 bâtiments ukrainiens en novembre 2018.

2 Dans ce cadre, la marine bulgare a accueilli l’exercice Sea Breeze en 2018 tandis que la Roumanie était l’hôte en 2019 de l’exercice Sea Shield.

3 La convention de Montreux stipule que le tonnage maximal et cumulé des navires de guerre des pays non riverains ne peut dépasser, en mer noire, 30 000 tonnes (ou 45 000 tonnes selon certaines conditions). Ces derniers, en outre, ne peuvent y rester plus de 21 jours.

Séminaire toulonnais de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES)

Un retour attendu sur les bords de la Méditerranée en cette fin d’année 2019 ! Dans le parcours de la session, ce rendez-vous est particulièrement important car les séminaires précédents ont permis de poser les bases de la réflexion sur le thème des enjeux des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Les auditeurs sont donc désormais organisés et ont pris les dispositions pour dessiner les contours de leurs futurs travaux. Les intervenants sollicités au cours des trois premiers séminaires ont apporté des éléments clés sur les ambitions chinoises et le contexte dans lequel elles s’inscrivent.  Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce contexte est très évolutif. Un simple regard porté sur le dialogue des puissances en témoigne. Les auditeurs s’attellent désormais à construire une analyse actant ces changements en profondeur « d’un nouveau monde qui commence » comme le dirait Victor Hugo. Ils se rappellent aussi qu’en étant au bord de la Méditerranée, ils doivent mesurer les incidences de ces nouvelles routes de la soie dans un espace contraint et convoité.

En étant à Toulon, il était légitime de porter son attention sur le fait maritime. Ce séminaire y était donc consacré. Le jeudi 12 décembre, Naval Group nous a ouvert ses portes sur le site d’Ollioules. L’accueil y fut remarquable et les présentations de très grandes qualités. La performance de notre industrie navale ne faisait pas de doute. Elle se prépare à relever d’innombrables défis pour fournir à la Marine nationale et les marines partenaires des instruments d’excellence. Parmi ces défis, la digitalisation est désormais omniprésente dans la mise en œuvre de nos systèmes. Les nouveaux bâtiments exigent certes moins d’hommes d’équipage mais n’ont pas pour autant réduit leur agilité dans la manœuvre et l’utilisation de leurs systèmes d’armes. Nos bâtiments et les générations qui vont suivre seront donc au rendez-vous des nouvelles exigences opérationnelles. Mais ce défi numérique est aussi celui de la manœuvre RH comme nous le rappelleront les intervenants de la Marine nationale. Nous y reviendrons dans un instant.

 

En ce début d’après-midi du jeudi 12 décembre, le rendez-vous était pris à l’université de Toulon dans son école d’ingénieurs Sea Tech. Ce moment était opportun pour fixer le cap des travaux à venir. Car les sessions de la rentrée seront consacrées à consolider les analyses sur la base de scenarii désormais définis. Le professeur Didier Leandri a d’abord pris connaissance des orientations décidées par les trois comités de la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques. Ces orientations ont été déclinées précisément et rigoureusement. Elles ont permis d’ouvrir un débat. Elles ont aussi permis d’appréhender une méthode d’analyse sans remettre en cause le choix des auditeurs. Cette séquence fut riche et très utile. Elle démontre tout l’intérêt de croiser les regards d’auditeurs au parcours très différent et ce regard académique dont la vocation est d’ouvrir le champ des possibles dans la conduite des travaux. Cette étape allait nous mettre en condition pour assister à la conférence de monsieur Antoine Bondaz de la Fondation pour la recherche stratégique.

Cette conférence très attendue n’a pas été exclusivement réservée aux auditeurs de la 30ème SMHES. Elle a été partagée avec les membres de l’institut FMES et les auditeurs et étudiants issus de l’université de Toulon. Ce principe désormais ancré dans le cadre du partenariat qui nous lie à l’université est évidemment précieux pour tous. Les participants n’ont pas regretté ce moment d’échange avec un spécialiste dont les recherches portent principalement sur la politique étrangère et de sécurité de la Chine, les deux Corées et les questions stratégiques en Asie de l’Est. Une opportunité supplémentaire d’enregistrer des éléments clés indispensables de l’ambition chinoise, une opportunité aussi de discerner plus finement les enjeux associés aux nouvelles routes de la soie.

Le vendredi 13 décembre a scellé notre retour sur les questions maritimes. C’était donc au tour de la Marine nationale d’accueillir une nouvelle fois les auditeurs de la SMHES. C’est une habitude me direz-vous. Certes, mais la Marine nationale ne le conçoit pas comme un événement de routine et accorde à nos auditeurs une attention toute particulière. Le fait maritime se caractérise par une diversité d’actions qu’il est utile de rappeler aux acteurs de la société civile. La Marine nationale appréhende en effet la globalité des enjeux de défense et de sécurité. Les présentations faites par le capitaine de vaisseau Guillaume Fontarensky, adjoint de l’amiral Jean-Philippe Rolland commandant la force d’action navale et le capitaine de vaisseau Frédéric Bordier, lui-même auditeur de la session, ont à la fois souligné la diversité des engagements opérationnels, l’étendue des capacités mises en œuvre et l’importance qu’il fallait concéder au recrutement, la formation et la fidélisation d’une ressource humaine au cœur de la performance de notre Marine nationale. La visite du porte-hélicoptères amphibie « Dixmude » a parfaitement illustré les interventions antérieures. Il est impressionnant de mesurer l’enthousiasme des officiers de marine, officiers mariniers et marins légitimement fiers de montrer leur outil et de commenter leurs expériences à leurs visiteurs. Ils peuvent être rassurés car leurs messages seront subtilement distillés à l’extérieur.

 

En début d’après-midi de ce vendredi 13 décembre, une présentation très complète de l’action de l’Etat en mer a été réalisée par l’administrateur en chef de 1ère classe Dominique Dubois. C’est ici le fait maritime au quotidien ! Les questions sont celles de l’environnement, de la sécurité de la navigation, du respect de la souveraineté des Etats et de toutes les questions intéressant la gouvernance d’un domaine maritime qui place la France au deuxième rang mondial. Une affaire considérable en somme où le personnel de la Marine nationale tient historiquement toute sa place.

Puis, finalement ce fut au tour du capitaine de vaisseau Pierre Rialland, commandant l’escadrille des sous-marins nucléaires d’attaque, de mobiliser l’attention de nos auditeurs sur un segment opérationnel qui suscite toujours un intérêt particulier tant il reste exceptionnel dans la mise en œuvre de ses équipements. Une intervention remarquable qui confirme la vocation navale de notre pays en le plaçant au tout premier plan aux côtés des puissances qui comptent. L’arrivée prochaine de la nouvelle génération de sous-marins nucléaires d’attaque confirme ainsi que nous ne baissons pas la garde dans une activité opérationnelle dont le niveau d’exigence est extraordinairement élevé. La visite de l’ « Améthyste » a évidemment suscité un profond enthousiasme et une très vive admiration. Ceci devait clore cette journée consacrée à la Marine nationale. Une fois de plus, les auditeurs de la 30ème SMHES affirment leur satisfaction et seront, à leur façon, des ambassadeurs de la Marine nationale dont certains la découvraient ici pour la première fois.

A l’issue de ces deux journées particulièrement riches, les auditeurs ont consacré leur samedi matin à la réflexion partagée sur leur thème d’étude. Ils se retrouveront désormais l’année prochaine pour poursuivre leurs travaux. Le chemin parcouru en 2019 augure de très belles choses à venir. Pour l’heure, les fêtes de fin d’année vont permettre de marquer une pause avec, et cette séquence toulonnaise le rappelle, une pensée pour ceux qui assurent notre défense et notre sécurité à la mer.

 

 

L’intervention militaire de la Turquie en Syrie vue par les médias turcs – par Ana Pouvreau

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Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Depuis août 2016, la Turquie est intervenue militairement en Syrie notamment lors de trois offensives : les opérations « Bouclier de l’Euphrate » (24 août 2016 – 29 mars 2017) ; « Rameau d’olivier » lors de la bataille d’Afrine (20 janvier 2018) et plus récemment, « Source de paix », qui s’est déroulée entre les 9 et 22 octobre 2019. Pour rappel, le 7 octobre 2019, le président des Etats-Unis a annoncé le retrait des forces américaines de la frontière syrienne après un appel téléphonique avec son homologue turc. Cette déclaration a marqué un tournant dans le conflit syrien. L’armée turque a ainsi lancé, le 9 octobre 2019, une offensive contre les combattants kurdes de Syrie. Elle s’est appuyée pour ce faire sur une coalition de groupes rebelles syriens dénommée « Armée nationale syrienne » (ANS)[1].

Face à ces évolutions géostratégiques inédites sur le théâtre syrien, on observe une quasi homogénéité des réactions médiatiques turques. Il est particulièrement intéressant de constater l’effet d’amplification par les médias de la vision que le pouvoir turc entend promouvoir. Cela permet de mesurer à quel point la perception turque de la situation dans le nord de la Syrie diffère de celle généralement diffusée par les médias occidentaux. La prise en compte de ce décalage dans les interprétations permettra peut-être aux puissances occidentales d’ajuster leur positionnement vis-à-vis de la Turquie.  

UNE RESTITUTION QUASI HOMOGENE DE L’INFORMATION PAR LES MEDIAS TURCS 

Le consensus qui semble prévaloir parmi les médias turcs s’explique par le contrôle accru exercé par le pouvoir sur la sphère médiatique à la suite de la tentative de putsch du 15 juillet 2016. Pour rappel, l’état d’urgence instauré entre le 20 juillet 2016 et le 19 juillet 2018, a donné lieu à plusieurs dizaines d’arrestations de journalistes et à la fermeture de près de 200 médias, soit en raison de leurs liens présumés avec le réseau du prédicateur Fethullah Gülen, accusé d’être l’instigateur du putsch, soit du fait de leur positionnement supposé ou réel par rapport au problème du séparatisme kurde. Dès le 27 juillet 2016, en vertu du décret-loi N°668[2], les autorités ont procédé à la fermeture officielle de 45 journaux, de 16 chaînes de télévision, de trois agences de presse, de 23 stations de radio, de 15 magazines et de 29 maisons d’édition. Ces mesures sont venues s’ajouter aux 89 mandats d’arrêt émis contre des journalistes au même moment[3].

On constate en 2016 la disparition du premier quotidien turc, le journal Zaman (« Le Temps ») et de sa version anglaise Today’s Zaman, fondé en 1986 et phare du mouvement güleniste. En mars 2018, le plus grand groupe d’information Doğan, du magnat Aydin Doǧan, a été vendu à un proche du président Erdoǧan, le milliardaire Erdoǧan Demirören (décédé le 8 juin 2018), à la tête de Demirören Holding[4]. Doǧan était entre autres propriétaire du quotidien Hürriyet (« Liberté ») – deuxième en termes de ventes après Zaman – et de la chaîne de télévision CNN Türk.

C’est ainsi que sur les 10 quotidiens les plus lus du pays, 9 sont désormais dirigés par des personnalités proches du gouvernement. Il en est de même pour 9 des 10 chaînes de télévision les plus regardées et pour 7 des 10 portails d’information les plus consultés sur Internet. Quant à l’agence de presse Anadolu (AA), son directeur général Şenol Kazancı, est un ancien conseiller du président Erdoğan. De plus, en vertu d’un décret de juillet 2018, TRT (Radio-télévision de Turquie) a été placée sous le contrôle de l’Office de communication de la Présidence turque[5].

Selon le recensement effectué en 2018 par le Comité de protection des journalistes (CPJ), basé à New York, 68 journalistes étaient encore incarcérés dans les prisons turques cette année-là, hissant la Turquie à la deuxième place derrière la Chine et devant l’Arabie saoudite et l’Egypte, parmi les pays détenant le record de journalistes emprisonnés[6]. Ce nombre serait tombé à 47 en 2019, mais de nombreux journalistes attendent de comparaître devant des tribunaux.

Lors d’une rencontre avec les autorités turques organisée par l’International Press Institute (IPI), en septembre 2019, une délégation internationale d’organisations œuvrant pour la liberté de la presse[7], s’est dite alarmée par la mise en œuvre d’une nouvelle réglementation édictée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (RTÜK). Celle-ci viserait à étendre le contrôle de cet organisme sur Ies sites Internet et à rendre leur existence précaire par un régime d’octroi de licences coûteux et opaque. La délégation est également préoccupée par le fait que le système de délivrance des cartes de presse aux journalistes soit passé sous le contrôle de la Présidence, ce qui, selon elle, aura pour effet d’entraver considérablement la capacité des médias nationaux et internationaux à poursuivre leur travail dans le pays. Elle a appelé la Turquie à réviser d’urgence sa législation antiterroriste et ses lois sur la diffamation, utilisées de manière abusive pour museler la presse[8].

LA JUSTIFIFICATION DE L’INTERVENTION MILITAIRE EN SYRIE PAR LES MEDIAS TURCS

Dans ce contexte d’incertitudes, il semblerait que les médias restants soient inévitablement voués à accepter un contrôle direct ou indirect du gouvernement turc et à pratiquer une sorte d’autocensure censée les protéger de poursuites pénales.

On observe ainsi l’absence de débat ne serait-ce que sur le choix du nom des opérations militaires menées par la Turquie en Syrie, choix qui vise manifestement à en démontrer le caractère défensif et à suggérer l’idée que ces interventions n’ont eu pour objectif principal que celui du rétablissement de la paix dans la région. Le gouvernement turc défend cette ligne depuis plus de trois ans pour justifier son action sur le théâtre syrien, avec le soutien des médias qui, de manière presque unanime, ont en majorité relayé ce positionnement et fait le jeu du pouvoir.

D’une manière générale, les médias nationaux ont justifié ces opérations en invoquant le nécessaire « combat de la Turquie contre la terreur » (« Türkiye’nin teröre karşı savaşı »), expression récurrente dans la terminologie employée par le président Erdoǧan, lorsqu’il exhorte la nation à le soutenir dans ses initiatives. Les objectifs suivants ont été systématiquement mis en avant[9] et leur formulation est restée figée quels que soient les médias concernés :

        • « L’élimination des terroristes du nord de la Syrie à l’est de l’Euphrate » :

      Les forces kurdes syriennes sont considérées comme  terroristes par Ankara en raison de leur affiliation au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Par conséquent, les offensives turques en Syrie sont présentées dans les médias comme un moyen d’éradication d’éléments terroristes, facteurs de déstabilisation régionale. Mais tandis que le pays s’est engagé de toutes ses forces dans la lutte contre l’Etat islamique (EI), la survie de cette organisation terroriste a été présentée récemment, de manière surprenante, comme la conséquence d’une collaboration entre l’EI et les forces kurdes. Le 1er décembre 2019, le ministère de la Défense turc a déclaré, à cet égard, sur Twitter que « le groupe terroriste PKK/YPG est la cause principale de la survie de l’EI en tant que groupuscule»[10]. On peut interpréter cette déclaration inattendue comme une réponse à l’accent mis par la presse occidentale sur le risque représenté par l’évasion de terroristes de l’EI qui étaient détenus par les forces kurdes avant l’offensive turque d’octobre 2019.

        • « La sécurisation des frontières de la Turquie » :

      La hantise de voir se former et se consolider une zone kurde autonome au sud du pays, qui renforcerait inévitablement les velléités séparatistes du PKK transparaît systématiquement à travers le traitement de l’évolution en Syrie par les médias turcs. L’agence de presse Anadolu souligne que la Turquie a mené toutes les opérations qui s’imposaient pour sécuriser son territoire et ses frontières contre les terroristes par le biais des opérations antiterroristes que furent « Bouclier de l’Euphrate », « Rameau d’olivier » et « Source de paix » en Syrie. Elle ne manque pas de rappeler qu’ « au fil de sa campagne de terreur menée pendant 30 ans, le PKK, qui figure sur la liste des organisations terroristes en Turquie, aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, est responsable de la mort de 40 000 personnes y compris de femmes, d’enfants et de nourrissons »[11]. Cette formulation est reprise telle quelle dans son intégralité de manière récurrente par la plupart des médias.

        • « L’aide au retour en Syrie en toute sécurité des réfugiés syriens » :

      A l’instar du président turc, les médias soulignent que la Turquie accueille 5,5 millions de réfugiés et de migrants, dont 3 650 000 Syriens et 350 000 Kurdes et que le pays aurait dépensé plus de 40 milliards de dollars pour faire face à ce problème. Ils déplorent que l’aide européenne n’atteigne pour l’heure que 3 milliards d’euros. A ce stade, certains demandeurs d’asile entrés illégalement en Turquie auraient été renvoyés en Syrie et 370 000 personnes seraient retournées en territoire syrien pour s’y installer après la sécurisation de la région, « grâce à l’opération ‘Source de paix’ »[12]. Contrairement à la presse occidentale, qui a mis en avant la tragédie subie par les réfugiés et les déplacés kurdes ayant dû fuir face à l’offensive turque et aux exactions commises par les supplétifs locaux de l’armée turque, les médias turcs ont délaissé cet événement. Ils ont préféré relayer la détermination du gouvernement turc de voir se retirer les forces kurdes de la région « afin de créer une zone de sécurité et d’ouvrir la voie au retour en toute sécurité de quelque deux millions de réfugiés ». A noter qu’à la suite de l’accord russo-turc de Sotchi du 22 octobre 2019, la police militaire russe et les gardes-frontières syriens ont effectué des patrouilles du 23 au 29 octobre dans les territoires du nord-est de la Syrie évacués par les forces américaines sur une profondeur de trente kilomètres et ce, afin de « faciliter le retrait » des combattants kurdes YPG et de leurs armes[13].

        • « La garantie de l’intégrité territoriale de la Syrie » :

      Les forces kurdes syriennes sont présentées comme une menace non seulement pour la Turquie mais également pour la Syrie. A cet égard, les médias turcs n’hésitent pas à rapporter que le PKK et les Unités de Protection du Peuple/Parti de l’Union démocratique (YPG/PYD) constituent « la menace la plus grave pour l’avenir de la Syrie, mettant en péril son intégrité territoriale et sa structure unitaire »[14].  En cette fin d’année 2019, cette dichotomie manifeste entre les représentations données par les médias turcs d’une part, et occidentaux d’autre part, sur le sujet du positionnement de la Turquie en Syrie, continue à transparaître au travers des prises de position occidentales vis-à-vis des exigences formulées par le gouvernement turc auprès de ses Alliés dans l’OTAN. Lors du 27ème sommet de l’OTAN à Londres, le président français a affirmé, lors d’une conférence de presse avec son homologue américain le 3 décembre 2019, que la Turquie se battait désormais contre ceux qui avaient « combattu à nos côtés », l’accusant de travailler avec des intermédiaires du groupe État islamique[15]. En outre, le 4 décembre, celui-ci a indiqué le refus de la France et d’autres Alliés de classer comme groupe terroriste les unités de protection du peuple (YPG) et leur bras politique, le PYD : “Nous combattons le PKK et tous ceux qui mènent ces activités terroristes contre la Turquie, mais nous ne faisons pas ce raccourci ou cette agrégation que la Turquie souhaite entre ces différents groupes politiques et/ou militaires, là il y a un désaccord et il n’est pas levé”[16]. A travers le prisme des médias turcs, les réactions des puissances occidentales continuent d’être jugées comme hostiles à la Turquie.

*****

En conclusion, comme l’ont souvent fait observer les spécialistes français des relations internationales, Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts: « La puissance varie avec la représentation qu’on en a. Images de soi, images de l’autre, images du monde et de ses menaces, images que l’on a de l’idée que les autres ont de soi, d’eux-mêmes, du monde… la dimension psychologique de la puissance est considérable»[17]. C’est ainsi que le perçu prend souvent le pas sur le réel.

 

 

[1] L’Armée nationale syrienne a été créée en 2017 en soutien des forces armées turques lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate ».

[2] Décret-loi N°668 du 27 juillet 2016 : https://www.resmigazete.gov.tr/eskiler/2016/07/20160727M2-1.pdf

[3] « Turquie: l’armée va être remaniée en profondeur après de vastes purges », La Libre Belgique, 28 juillet 2016. [https://www.lalibre.be/dernieres-depeches/afp/turquie-l-armee-va-etre-remaniee-en-profondeur-apres-de-vastes-purges-57999428357086b3e0daf28b]

[4] Marie Jégo: Turquie : « Le gouvernement renforce son contrôle sur les médias », Le Monde, 24 mars 2018. [https://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/24/turquie-le-gouvernement-renforce-son-controle-sur-les-medias_5275775_3210.html]

[5] “Political Affiliations – TRT and AA”, Collectif DDH, 2018. [http://turkey.mom-rsf.org/en/findings/political-affiliations/]

[6] Elana Beiser : “China, Turkey, Saudi Arabia, Egypt are world’s worst jailers of journalists”, Committee to Protect Journalists, 11 décembre 2019. [https://cpj.org/reports/2019/12/journalists-jailed-china-turkey-saudi-arabia-egypt.php]

[7] European Federation of Journalists (EFJ), Committee to Protect Journalists (CPJ), PEN International, Norwegian PEN, the European Centre for Press and Media Freedom (ECPMF), Reporters Without Borders (RSF).

[8] “Press freedom in Turkey remains in crisis, mission concludes”, Committee to Protect Journalists, 13 septembre 2019. [https://ipi.media/press-freedom-in-turkey-remains-in-crisis-despite-some-room-for-very-cautious-optimism/#iLightbox%5Bgallery38140%5D/0]

[9] Gozde Bayar : “Highlights of two major deals Operation Peace Spring achieves”, Anadolu Agency, 24 octobre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/americas/highlights-of-two-major-deals-operation-peace-spring-achieves/1624439]

[10] Ali Murat Alhas :  “’Daesh/ISIS still alive due to YPG/PKK’: Turkey”, Anadolu Agency, 1er décembre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/turkey/daesh-isis-still-alive-due-to-ypg-pkk-turkey/1660765]

[11] Tevfik Durul:   “US-Turkey deal protects Syria’s territorial integrity”, Anadolu Agency, 18 octobre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/middle-east/us-turkey-deal-protects-syria-s-territorial-integrity/1618573]

[12] “Erdoğan slams Macron over ‘Islamic terrorism’ expression”, Hürriyet Daily News, 9 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/erdogan-slams-macron-over-islamic-terrorism-expression-149645]

[13] Marie Jégo et Benoît Vitkine: “Syrie : Vladimir Poutine se porte garant du retrait des forces kurdes à la frontière turque », Le Monde, 23 octobre 2019.

[https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/23/a-sotchi-poutine-se-porte-garant-du-retrait-des-forces-kurdes-de-la-frontiere-syro-turque_6016604_3210.html]

[14] Nazli Yuzbasioglu : “Turkey wants to protect Syria’s territorial integrity”, Anadolu Agency, 30 décembre 2018. [https://www.aa.com.tr/en/middle-east/-turkey-wants-to-protect-syria-s-territorial-integrity-/1352450]

[15]« Sommet de l’Otan : Macron accuse la Turquie de proximité avec le groupe État islamique », France 24, 3 décembre 2019.[https://www.france24.com/fr/20191203-otan-macron-trump-ei-etat-islamique-turquie-proximite-terrorisme]

[16] « Sommet de l’Otan : pour Macron, “pas de consensus possible” avec la Turquie sur le terrorisme », France 24, 4 décembre 2019. [https://www.france24.com/fr/20191204-otan-emmanuel-macron-pas-consensus-possible-turquie-terrorisme-ypg]

[17] Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts : Le retournement du monde – Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques & Dalloz, 1992 (réed. en 1999), p. 156.

La méditerranée, reflet de la mondialisation

L’amiral AUSSEUR est intervenu sur RFI dans l’émission de Géopolitique de Marie-France Chatin. Un débat passionnant avec Messieurs Marcou de Sciences Po Grenoble, Razoux de l’IRSEM – Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire et Delanoë de l’Observatoire franco-russe à écouter sans modération en cliquant sur l’mage ci-dessus.

Si ce premier débat vous a plu, vous pouvez également écouter la seconde partie, consacrée à la Chine et aux Etats-Unis, en cliquant sur la photo ci-dessous:

Retour en trois questions sur la conférence de Jean-Jacques ROCHE sur “La guerre en chiffres”

Pour visionner la séquence “questions-réponses”, veuillez cliquer sur l’image ci-dessus

 

Jean-Jacques Roche est professeur de Science politique à l’Université Panthéon-Assas où il dirige l’Institut supérieur de l’armement et de la défense (Isad). Il a commencé sa carrière comme professional officer aux Nations unies avant de passer l’agrégation de Science politique et d’être nommé à l’Institut d’études politiques de Grenoble. Il a assuré les fonctions de directeur de la formation, des études et de la recherche à l’IHEDN de 2013 à juillet de cette année. Son domaine de recherche porte prioritairement sur les théories des relations internationales et de la sécurité avec un focus particulier sur la privatisation de la sécurité.