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Les nouvelles routes de la soie : quels enjeux stratégiques ?

Etudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), Simon Rousseau s’intéresse tout particulièrement aux nouveaux enjeux de défense et de sécurité, notamment au rôle et à la place du renseignement à l’heure du big data, ainsi qu’au Moyen Orient dans son ensemble. Diplômé, il entamera une carrière d’analyste au sein de l’appareil de défense français.

Symbole historique des échanges entre l’Orient et l’Occident, la « Route de la soie » connait depuis quelques années un intérêt inédit en ce qu’elle souligne tant l’importance d’échanges commerciaux croissants avec la Chine que différents enjeux géopolitiques et stratégiques sous-jacents. En effet, loin de n’être qu’un projet économique, les nouvelles Routes de la soie – ou initiative « One Belt, one Road » – répondent à plusieurs impératifs stratégiques chinois tandis qu’elles aspirent à modifier en profondeur les équilibres géopolitiques régionaux voire mondiaux.

La représentation cartographique des routes envisagées rend compte de l’ampleur du projet : les deux axes créeront une boucle massive reliant trois continents, replaçant dès lors la Chine dans sa position historique et revendiquée d’« Empire du Milieu ». Officiellement lancée en 2013 par le président Xi Jinping, cette initiative cherche à développer les lignes de communications routières, ferroviaires et maritime tout en créant de nombreuses infrastructures pour relier la Chine à l’Europe en passant par l’Afrique. Evitant l’Inde, la route terrestre concerne directement l’Asie centrale, le Caucase du sud, l’Iran et la Turquie pour aboutir en Europe tandis que la voie maritime doit permettre de toucher la corne de l’Afrique comme l’Afrique orientale. Si les premiers impératifs sont économiques, avec l’objectif affiché de doper le commerce extérieur chinois et de relancer une croissance en berne, le projet recouvre également une importance géopolitique et stratégique indéniable alors que le géant chinois cherche à conduire une politique de desserrement vis-à-vis des Etats-Unis et de rayonnement à l’échelle mondiale.

Histoire et représentation de la Route de la soie

Les Routes de la soie s’inscrivent dans un riche contexte historique comme dans une volonté de rayonnement ancienne de la Chine. Ainsi, au 2ème siècle avant Jésus Christ plusieurs réseaux d’échanges commerciaux et culturels unissent déjà l’Empire du milieu aux terres d’Asie centrale voisines, à savoir la Bactriane, la vallée de Ferghana et la Sogdiane – une région qui engloberait aujourd’hui l’Afghanistan, du Tadjikistan, et de l’Ouzbékistan. Sous l’empereur Han Wudi et nourrie par la fougue d’ambitieux voyageurs et commerçants chinois, une première voie relie la Chine à l’Ouest contribuant dès lors à la propagation de la culture et des biens chinois en Asie centrale et, dans une moindre mesure, en Europe.

Cette première route de la soie va progressivement s’éteindre sous l’effet de facteurs conjoints : la fin de la Pax Mongolica durant le XIVème siècle rend le chemin peu sûr tandis que la Chine, particulièrement sous les dynasties Ming au XVIe et Qing au XVIIe, se ferme peu à peu à l’extérieur. Dans le même temps, l’Europe s’intéresse de plus en plus à l’Amérique et à l’Afrique tandis que la route des Indes devient la voie commerciale privilégiée du vieux continent. Néanmoins, la Route de la soie demeure un symbole fort de l’imaginaire chinois et souligne une période de rayonnement et d’influence indéniable.  En effet, comme le soulignent Claudia Astarita et Isabella Damiani, « la mémoire de cette importante représentation des liens anciens entre les deux extrémités de l’Eurasie n’est jamais vraiment tombée dans l’oubli ». Si l’importance de cette route – plutôt un ensemble de chemins commerciaux – doit être remise en perspective, il n’en reste pas moins que le concept de Route de la soie a durablement marqué l’imaginaire chinois tout en prenant une importante dimension géopolitique, comme voie d’accès vers les terres convoitées d’Asie centrale et vecteur d’influence.

Aujourd’hui, alors que la Chine cherche de nouveaux débouchés commerciaux et souhaite renforcer sa place de puissance globale, la Route de la soie retrouve une importance essentielle, notamment pour contourner l’encerclement américain.

Entre sécurisation de l’étranger proche et des intérêts économique et contournement de l’endiguement américain

Si l’initiative « One Belt, One Road » répond indéniablement à des impératifs économiques – notamment détaillés dans la note de Monsieur Jean-Charles Colombani du 20 février 2018 – les nouvelles Routes de la soie recouvrent également une importante dimension géopolitique et stratégique. Que ce soit par voie terrestre ou maritime, le tracé des routes est révélateur des ambitions de Pékin. La Chine conduit en effet une stratégie de long terme qui doit lui assurer une influence certaine en Eurasie tout en lui permettant de contrer ses principaux rivaux régionaux et de se défaire de la politique d’endiguement américaine, un temps matérialisée par l’Accord de partenariat transpacifique (TPP). Ainsi, le pays a patiemment élargi sa présence, de sa périphérie proche jusqu’aux confins du continent asiatique tout en encerclant progressivement l’Inde et en évitant soigneusement les principaux alliés de Washington. Les nouvelles Routes de la soie participent de cette stratégie.  Grâce à elles, la Chine compte profiter de différents points d’appui en Asie centrale, matérialisant et renforçant une coopération économique et des investissements anciens. Dans le même temps, ces routes doivent permettre de sécuriser et de stabiliser l’étranger proche chinois afin de lui permettre un développement serein. Cet axe permet en outre d’encercler et de contenir l’Inde et d’assurer un prolongement maritime vers l’Océan Indien, et l’Afrique, par un axe sino-pakistanais. En effet, depuis le lancement de l’initiative, les relations, notamment économiques, entre la Chine et le Pakistan se sont intensifiées. Sur le plan maritime, les routes envisagées permettent à la chine de contourner l’influence américaine en Mer de Chine et dans le Pacifique comme en atteste la carte ci-contre.

Enfin, l’ensemble de ces axes doit permettre à la Chine de sécuriser ses approvisionnements énergétiques en provenance de Russie et du Moyen Orient contre la menace de la piraterie dans le golfe d’Aden, le détroit d’Ormuz, le détroit de Malacca ou en Mer de Chine méridionale ou contre un éventuel « blocus » américain sur les approvisionnements chinois en cas de vives tensions entre les deux puissances.

 

Un rayonnement chinois mondial ?

Plus que de simples impératifs géopolitiques et économiques, les nouvelles Routes de la soie servent également le soft power chinois tout en permettant au régime de Xin Jinping d’offrir une alternative – crédible ? – au modèle américain. Ainsi, en se basant sur des investissements massifs dans des infrastructures locales, en jouant la carte du long terme et de liens « gagnant-gagnant », la Chine cherche à se positionner comme un partenaire privilégié et viable pour de nombreux pays, capitalisant, dans le même temps, sur le repli américain. Pékin veut ainsi présenter son projet comme un important vecteur de développement pour les pays qui y prendront part tout en espérant que celui-ci permette la large diffusion du modèle chinois et la création de liens culturels et politiques forts.

Néanmoins plusieurs problèmes de taille peuvent contraindre le développement du projet chinois. Outre les fonds draconiens qu’il implique, celui-ci peut se heurter à certaines zones d’instabilité en Asie centrale et au Moyen Orient tandis que la topographie de certaines régions rend la construction d’infrastructures difficile.

Ressources

Les nouvelles routes de la soie

Par l’Ingénieur divisionnaire d’études et de fabrications Jean-Charles Colombani, auditeur de la 28ème session. 

Article inspiré de la conférence éponyme prononcée par Hugues Eudeline le 25 février 2018.

Eléments de contexte

Confrontée à une croissance économique en recul, la Chine cherche à maintenir cette dernière en dopant son commerce extérieur ; pour ce faire, elle recrée le modèle qui lui a permis de maintenir sa prospérité pendant des siècles : « les routes (commerciales) de la soie ».

Sous la dénomination « nouvelles routes de la soie » ou « la ceinture et la route » (stratégie aussi appelée OBOR / en anglais « One Belt ; One Road »), il s’agit de permettre et d’accroître le développement économique de l’Eurasie.

Pour exemple et démonstration, un train a rallié en janvier 2017 Londres depuis la  Chine après un périple long de 12 000 km accomplis en 18 jours. Ce train comportait 34 conteneurs là où les navires peuvent en transporter jusqu’à 20 000.

 

Situation économique

La Chine a longtemps été à travers les siècles, et cela jusqu’au XVIIIème siècle, une grande puissance économique notamment sur la base de l’agriculture. Il est considéré que la Chine avait à cette époque le niveau de vie le plus élevé au monde. La culture de l’opium et la révolution industrielle marquèrent le déclin de cette économie florissante.

Du XVIIIème siècle à 1949, la Chine se trouve confrontée à plusieurs reprises à des troubles d’ordre politique et géopolitique. En 1842, le traité de Nankin met fin à la première guerre de l’opium avec le Royaume-Uni qui se voit octroyé le comptoir de Hong-Kong. En 1937, la Chine rentre dans une guerre meurtrière avec le Japon et se rallie aux alliés dans la guerre du Pacifique. Bien que faisant partie des vainqueurs, la guerre civile débouche sur la constitution de la République Populaire de Chine (RPC).

De 1949 à 1973, sous l’ère de Mao Zedong, la RPC s’inscrit dans un régime communiste basé sur la planification économique dans l’agriculture, l’industrie et les grands travaux d’infrastructure. Cette politique mènera à l’isolationnisme du pays sur la scène économique internationale et se soldera par des famines et une guerre civile.

De 1976 à aujourd’hui se met en place une économie socialiste de marché. Une main d’œuvre importante et une industrialisation massive combinées à un taux de change favorable aux exportations et une stratégie d’ouverture progressive ont permis à la Chine de se hisser parmi les grandes nations. Ainsi la RPC adhère en 2001 à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

A compter des années 2000, la Chine, grâce à taux de change favorable, rentre dans le club des grandes économies et affiche une balance commerciale très excédentaire, ce qui se traduit par une réserve financière importante. Cette économie mondialisée affecte également la Chine lors de la crise de 2008 avec un taux de croissance passant de 12% à 6%, une politique de grands travaux permettant toutefois d’en réduire temporairement les effets.

Le troisième plénum du XVIIIème congrès du comité central du parti communiste chinois en 2013 instaure les réformes suivantes :

  • mesures réduisant l’interventionnisme de l’Etat,
  • mesures accroissant les investissements privés,
  • renforcement de l’indépendance de la justice,
  • réforme des terres agricoles au profit des agriculteurs,
  • orientation des profits de la croissance au profit du marché intérieur.

Pour gagner en indépendance et réduire les effets des investisseurs étrangers, la Chine crée en 2014 la Banque Asiatique d’Investissements pour les Infrastructures (AIIB) à laquelle adhèrent de nombreux pays Européens dont la France. Dotée de plusieurs dizaines de milliards de $, elle permet à la Chine d’imposer une diplomatie économique et de financer ses investissements massifs en infrastructure.

Les forces navales

Après avoir racheté en 2011 un porte-avions (PA) à l’Ukraine, remis au standard et rebaptisé LIAONING, la Chine a lancé en 2017 son premier porte-avions « indigène » sous le nom de SHANDONG. Si celui-ci est de taille supérieure au PA Charles DE GAULLE, 50 000 tonnes contre 42 000 tonnes, il demeure inférieur à ses concurrents américains : classe NIMITZ / 88 000 tonnes. Avec la volonté croissante de renforcer cette composante aéronavale, la Chine envisage d’équiper ses prochains PA de catapultes et de propulsion nucléaire.

Dotée de toutes les composantes, la marine chinoise compte dans ses rangs un SNLE, des SNA, des frégates, des pétroliers, qui constituent une force du niveau des grandes puissances avec une flotte de surface supérieure à celle de la Russie avec 712 000 tonnes contre 632 700 tonnes, se hissant au 3ème rang mondial.

Au-delà des composantes de surface et sous-marine, la Chine possède une infanterie de marine forte de 20 000 hommes pour 89 navires amphibie et de nombreux aéronefs dont 28 chasseurs de type SUKHOÏ SU-30 et Shenyang J-15 flying shark.

Un tel armement, sans volonté hégémonique affirmée, s’inscrit dans une volonté d’assurer une protection de ses côtes dont sa ZEE d’une part et d’autre part, sécuriser se voies maritimes commerciales, que ce soit par la voie Sud ou la Nord.

Résolution des crises, le jour d’après…

Si la Chine n’intervient pas militairement dans la gestion des crises, elle cherche avant tout à faire prospérer son économie. Pour se faire, elle adopte la technique des « petits pas » en dépassant légèrement les limites fixées par le droit international mais sans aller au-delà d’une situation conduisant au blocage et à l’affrontement.

Son modèle d’investissements, à l’instar des infrastructures ferroviaires construites et financées par 2 sociétés chinoises entre Djibouti et la capitale éthiopienne, consiste à établir des « routes » susceptibles de créer des réseaux de distribution de ses produits manufacturés et/ou profiter des niveaux salariaux inférieurs au sien et/ou permettre l’importation de produits agricoles.

Nonobstant une action en Libye ayant pour finalité l’exfiltration de ses ressortissants implantés. La Chine préfère des situations non conflictuelles afin de mettre en œuvre une stratégie « gagnant-gagnant » basée sur un deal « investissements en infrastructures » contre « matières premières ».

Pour illustrer cette volonté d’étendre son influence extérieure en créant des partenariats, une photo prise le 09/07/2017 à Marrakech lors du 2nd forum d’investissement de la Chine en Afrique confirmant la présence de 10 000 entreprises chinoises en Afrique et générant un chiffre d’affaires de 60Md de $.

Enfin, que ce soit à Djibouti avec une implantation militaire, ou avec l’achat du port du Pirée, la Chine cherche à positionner des « comptoirs » sur sa « route de la soie » maritime Sud. Ainsi, ce positionnement stratégique de la Chine sur les mers et ces investissements dans les pays émergents et/ou en proie à des difficultés financières, risque à terme non seulement de nous évincer des axes maritimes commerciaux d’acheminement et des plateformes logistiques, mais aussi, faute de ressources financières dévolues au développement et à l’investissement à l’étranger, de limiter les zones d’influence de la France, voire de l’Europe.

 

 

 

 

Enjeux stratégiques au Moyen-Orient

Par Simon Rousseau, étudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Introduction

Comme le souligne Charles Thépaut dans son récent ouvrage, Le monde arabe en morceaux, plusieurs biais peuvent constituer des freins à une réflexion pertinente et lucide concernant la situation d’un Moyen-Orient chaotique. Ils touchent tant à une perception erronée de l’Islam et de ses liens au politique qu’à la surestimation de certains facteurs, notamment tribaux et confessionnels. A ce titre, le présent article propose une analyse succincte, la plus objective possible, des différents enjeux stratégiques contemporains au Moyen-Orient.

Pour Pierre Vermeren, « le Moyen-Orient devient le théâtre de tous types de guerres : civiles, froides, internationales, idéologiques, confessionnelles, interétatiques, terroristes ». En effet, un certain chaos semble s’être emparé d’une région en proie à de très nombreux conflits, dont les conséquences, loin de se cantonner à leurs théâtres d’origine, débordent en Europe.

Les enjeux au Moyen-Orient sont complexes et imbriqués, et ne peuvent être expliqués ou analysés indépendamment d’un tableau plus global. Emile Hokayem souligne cinq tendances majeures aujourd’hui à l’oeuvre dans plusieurs Etats, notamment pour les cas syriens et irakiens :

  • Une opposition marquée entre gouvernements et citoyens
  • La montée en puissance des revendications ethniques et/ou nationalistes
  • Une opposition forte entre un islamisme grandissant et un sécularisme arabe souvent autoritaire ne laissant que peu de place à un troisième voie modérée
  • La fragmentation au sein même des mouvements d’opposition et donc le morcellement accru des territoires
  • Le retour de rivalités géopolitiques et des politiques de puissance

Reprenant les clefs d’analyse ainsi proposées, cette note dresse un bilan non exhaustif des principaux enjeux dans le Moyen-Orient contemporain.

I. Faillite des Etats

La question des Etats faillis constitue le premier enjeu stratégique de la région alors que l’Irak, la Syrie, le Yémen et la Libye sont en proie à de graves troubles internes qui remettent en cause leur intégrité et leurs prérogatives sécuritaires. L’absence d’entités supérieures et structurantes favorise considérablement la prolifération d’acteurs non étatiques et de flux illégaux dans la région, contribuant de fait à son instabilité.

La situation est également préoccupante au Liban, en Jordanie, à Bahreïn et en Egypte alors que les contestations internes, toujours vives, font planer le risque d’une dégradation rapide de la situation et, à terme, la possible déliquescence des Etats en question.

La première source de fragilité des Etats au Moyen-Orient concerne directement la gouvernance et le modèle politique. En effet, la faible légitimité des régimes, souvent militaires ou sécuritaires, et les inégalités économiques conséquentes entrent en contradiction avec les aspirations de la jeunesse de la région. La frustration politique et l’absence de perspectives économiques poussent certaines franges de la société, notamment les jeunes, vers la révolte radicale. En outre, les réponses étatiques violentes face aux contestations entretiennent des tensions qui peuvent dégénérer en conflit ouvert.

Durant les printemps arabes, les pays qui ont le mieux résisté disposaient de capacités financières importantes, du fait d’économies rentières basées sur les hydrocarbures et leur exportation. De cette manière, ils ont pu éteindre les contestations un temps en achetant la paix sociale par de coûteux programmes sociaux (130 Mds$ en Arabie saoudite en 2011). Ceux-ci ne peuvent cependant pas constituer une réponse de long terme, d’autant plus à l’heure où les cours du brut sont à la baisse.

II. Enjeux ethniques et confessionnels, fragmentation et morcellement des populations

Sur les bases précédemment évoquées, viennent se greffer différentes fractures ethniques et confessionnelles plus ou moins historiques et instrumentalisées. Faisant écho aux travaux de Robert Cooper, les bouleversements au Moyen-Orient semblent ainsi consacrer le retour vers des Etats « prémodernes » où les entités étatiques, ayant perdu le monopole de la violence légitime, tendent à disparaître au profit de différents groupes fondés sur des affinités ethniques, tribales ou confessionnelles. Le poids et les capacités de ces différents groupes supplantent alors des Etats incapables d’assurer leurs fonctions régaliennes ni de tenir leurs frontières.

Souvent instrumentalisées par les acteurs locaux et régionaux, ces fractures sont sources de nouvelles oppositions au sein même des territoires. Le risque d’enlisement des conflits apparaît dès lors très important, notamment en l’absence d’un arbitre étatique en capacité de gérer ces tensions. En Irak comme en Syrie, différents groupes s’opposent en jouant sur des facteurs confessionnels. En Libye, la relative stabilité des alliances tribales sous le régime Kadhafi a volé en éclat avec sa chute. Confessionnalisation et mobilisation du religieux expliquent ainsi les nouvelles configurations et les alliances sur le terrain. Dans certains Etats, cette nouvelle donne est inquiétante et peut remettre en cause l’avenir de l’unité étatique. Le cas libanais est à ce titre particulièrement préoccupant, du fait de l’histoire du pays comme de son organisation politique. Le Moyen-Orient dans son ensemble, lieu de rencontre des trois monothéismes, redevient le théâtre de tensions instrumentalisées.

Les acteurs non étatiques viennent donc combler un vide latent en jouant sur de nouveaux facteurs de regroupement. C’est notamment le cas pour les groupes islamistes terroristes comme les différentes milices qui parviennent à recruter de nouveaux membres en se servant d’un discours confessionnel ou ethnique.

III. L’enjeu global du terrorisme islamique

Le terrorisme islamique constitue aujourd’hui un enjeu mondial majeur qui prend directement sa source dans la situation au Moyen-Orient. Cette situation découle tant de facteurs structurels – tels la résurgence de l’islam politique, les faiblesses endémiques de certains pays ou les fractures consommées au sein de leurs populations– que de certains éléments de conjoncture à l’image de la chute d’Etats, notamment à la suite d’interventions occidentales.

Les différents groupes terroristes se nourrissent de la faillite des Etats ou de leur remise en question et de discours confessionnels ou ethniques afin d’enrôler de nouveaux membres et de croître. En Irak, Daesh a directement joué sur le ressenti sunnite contre le gouvernement al-Maliki afin de recruter dans ses rangs une part conséquente d’une population désabusée, notamment d’anciens militaires sunnites du régime de Saddam Hussein. Avec la chute du régime irakien, l’autoproclamé Etat islamique a ainsi pu asseoir son emprise sur un territoire délimité et mettre en oeuvre une stratégie d’expansion et de formation de combattants.

Le Moyen-Orient devient donc à la fois une terre d’implantation et d’opération pour différents groupuscules terroristes. Bien que le récent recul de l’Etat islamique en Syrie et en Irak constitue une victoire militaire sur le terrain, la situation n’en demeure pas moins très préoccupante alors que la Libye, perméable, accueille déjà certains combattants en fuite. Par ailleurs, la question du retour de certain djihadistes dans leurs Etats d’origine laisse présager de nouveaux défis de taille.

IV. Le retour de la géopolitique au Moyen-Orient, stratégies de puissance régionale

Le Moyen-Orient est aujourd’hui marqué par un fort renouveau des calculs de puissance et des stratégies de rayonnement régional. Les Etats en crise ouverte ou latente font l’objet de stratégies d’influence plus ou moins directes par les différents grands acteurs régionaux ou internationaux. Ceux-ci vont jouer sur les fractures intérieures de tout type et sur les groupes en présence afin d’accroître leur influence régionale. Pis encore, certains Etats encore stables, à l’image du Liban, sont aujourd’hui en première ligne d’affrontements régionaux intensifiés, notamment entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Le conflit larvé entre l’Iran perse chiite et l’Arabie saoudite sunnite pour la suprématie sur le Moyen-Orient a pris une intensité toute particulière ces dernières années. Dans le même temps, cette situation profite aux deux Etats en ce qu’elle leur permet de justifier leur politique étrangère. En outre, l’imaginaire de la confrontation sunnite-chiite se développe d’autant plus facilement en l’absence d’autres courants structurants dans la région. En effet, les puissances arabes traditionnelles – Egypte, Syrie, Irak… – sont encore dans la gestion des printemps arabes voire de conflits ouverts, laissant la place libre pour les deux puissances concurrentes susmentionnées.

Toutefois, les divisions internes dans le monde sunnite ne doivent cependant pas être éclipsées. De grands Etats régionaux, à l’image de la Turquie, cherchent également à retrouver une place de choix. Dans le même temps, l’existence d’un arc chiite peut être nuancée.

Conclusion

En conclusion, plusieurs enjeux principaux caractérisent aujourd’hui le Moyen-Orient.

Le premier porte sur l’avenir de systèmes politiques dont les printemps arabes ont révélé les faiblesses endémiques, malgré des situations diverses. Les troubles en Libye, Irak et Syrie, ne sont toujours pas résolus et, semblent avoir été aggravés par des interventions occidentales hasardeuses – pensées sur une base militaire avant d’être politique. Aujourd’hui, il n’est pas certain que d’autres Etats de la région ne s’enfoncent, à leur tour, dans de graves crises intestines.

Dans le même temps, le retour de la géopolitique et de politiques de puissance dans la région inquiète alors que tous les acteurs exacerbent sans relâche les fractures ethniques ou confessionnelles à disposition dans une logique de guerre par procuration. Pourtant, les récents affrontements dans la région illustrent tout particulièrement les limites de la force pure au sein de conflits qui tendent à s’enliser, à l’image d’une guerre interminable au Yémen.

Enfin, l’absence de cohérence dans les politiques occidentales pour la région se paye aujourd’hui au prix fort. De fait, l’effacement occidental progressif et la lassitude américaine à l’égard de conflits interminables a contribué au grand retour de la Russie dans la région ; tandis que la question migratoire, pour ne citer qu’elle, rappelle chaque jour un peu plus l’urgence de la situation humanitaire.

  1. THEPAUT Charles, Le monde arabe en morceaux. Des printemps arabes à Daech, Armand Colin, 201
  2. VERMEREN Pierre, De Beyrouth à Damas, quarante ans de guerre au Moyen-Orient, quelles logiques ?, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  3. HOKAYEM Emile, La crise syrienne : un enjeu de sécurité régional, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  4. COOPER Robert, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Denoël, 2004

Ressources

  • CHUBIN Shahram, De la guerre froide au califat : transformations de l’environnement stratégique du Moyen-Orient, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • COOPER Robert, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Denoël, 2004
  • GAUTIER Louis, La stratégie à l’épreuve du Moyen-Orient, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • HOKAYEM Emile, La crise syrienne : un enjeu de sécurité régional, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • LE DRIAN Jean-Yves, Les grands enjeux stratégiques de 2016, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • VERMEREN Pierre, De Beyrouth à Damas, quarante ans de guerre au Moyen-Orient, quelles logiques ?, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • The Future of the Middle East, College and University Educators Workshop, Council on Foreign Relations, April 20 2017, consultable à l’adresse : https://www.cfr.org/event/future-middle-east
  • LE PAUTREMAT Pascal, Les pays du Golfe arabo-persique depuis 2011 : persistance d’une géopolitique conflictuelle, Diploweb, 11 novembre 2017, consultable à l’adresse : https://www.diploweb.com/Les-pays-du-Golfe-arabo-persique-depuis-2011-persistance-d-une-geopolitique-conflictuelle.html?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NL171131117&utm_medium=email

Le Sahel, un enjeu international – Résumé de la conférence de Mr Patrice GOURDIN prononcée le 11 mai 2017

Après un bref rappel des interventions militaires françaises (Libye en 2011, Mali en 2012/ 2013 auxquelles vient s’ajouter l’opération Barkhane au Sahel depuis 2014), Mr Patrice GOURDIN commence par une présentation  géographique et géopolitique du Sahel, puis il dresse un tableau des risques encourus.  En dernière partie, notre intervenant aborde les  actions en cours dans cette zone d’incertitudes.

Une zone défavorisée

Le Sahel géographique couvre un territoire de 3 millions de km2 qui s’étend sur une bande au sud du Sahara, d’Est en Ouest. La conférence traite du Sahel géopolitique, c’est-à-dire les pays constituant le G5 Sahel : Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger et Tchad. La zone sahélienne est l’une des plus pauvres du monde. Plusieurs facteurs expliquent cette pauvreté.

L’aridité du climat est l’un des facteurs déterminants, aggravé par les variations saisonnières et interannuelles qui peuvent engendrer des conséquences dramatiques pour la population. Au-delà de deux années consécutives de sécheresse, la situation peut rapidement entrainer une famine. En conséquence, ces éléments climatiques sont peu propices aux activités et le mode vie est essentiellement axé autour du  nomadisme.

Mais l’on ne peut attribuer au seul climat, les difficultés du Sahel. L’analyse spatiale montre que quatre pays sur cinq sont enclavés (seule la Mauritanie a une façade maritime). L’absence d’accès à la mer rend vulnérable la zone sahélienne au bon vouloir et/ou à la situation intérieure des pays voisins possédant des ports. Cet enclavement n’est pas sans poser problème, notamment en matière d’infrastructures, de communications.

Le Sahel est dépourvu des ressources naturelles ou bien alors, il ne peut les exploiter dans des conditions économiquement rentables.  Seules exceptions : la Mauritanie et le Tchad. Pour la première, il s’agit de l’exploitation du  fer, mais la production reste faible. Quant au Tchad, depuis 2010, il extrait du pétrole. Mais les revenus issus de ces ressources sont soumis aux variations des cours sur le marché mondial et sont mal distribués.

Le bilan démographique est très préoccupant. Actuellement le taux de fécondité est de 6 enfants par femme. Cette démographie galopante implique un doublement de la population tous les 20 ans. On prévoit dans 40 ans, 280 millions d’habitants au Sahel !  La jeunesse, qui  représente 40 à 60 % de la population, ne peut être valorisée. Une agriculture en ruine, une industrie inexistante et des services faiblement développés font que, en dehors de l’économie informelle (trafics, etc.),  les  jeunes  ont peu de perspectives d’avenir. Des efforts sont faits mais les progrès sont contrariés par cette explosion démographique. Depuis les années 1960, l’agriculture traditionnelle a été négligée, parfois au profit de la mécanisation. Les analyses récentes montrent qu’il est préférable de revenir à ces cultures traditionnelles pour maintenir la population dans les campagnes plutôt que de générer un exode massif vers les zones urbaines où le travail est rare.

La zone sahélienne est aussi confrontée à un grave problème de gouvernance. Globalement les gouvernements sont incapables de lutter contre la corruption, d’assurer la sécurité et la justice, ainsi que de corriger les inconvénients de la marginalité géographique. Néanmoins, l’émergence de jeunes talents africains, non corrompus,  pourrait faire bouger les  lignes. Dans les pays du G5-Sahel on observe une « démocratie en chantier ».

Une zone dangereuse

Contrairement à une idée  très répandue le risque djihadiste n’est pas la seule menace qui plane. Les premiers risques sont l’insécurité alimentaire (malnutrition, etc.) et le  risque sanitaire. Les ONG sont présentes sur ce terrain.

Les clivages ethniques accentués par la pauvreté peuvent, en période de pénurie, évoluer en rivalités voire en affrontements, notamment pour l’accès aux ressources.  Le banditisme est également un problème car les États sont défaillants en matière de sécurité.

Pour ce qui concerne les phénomènes migratoires, le Sahel est un lieu de passage très fréquenté. Peu de contrôles sont réalisés car les États sont défaillants. Certaines populations locales en tirent profit, parfois avec la complicité d’une partie des cadres étatiques (politiques, militaires, policiers voire judiciaires).

Quant aux divers trafics, ils sont sources de revenus et, à cause de la pauvreté, ces trafics augmentent d’année en année. Ils entretiennent l’insécurité, mais les populations locales (tout comme une partie des cadres étatiques) ne sont pas foncièrement favorables à un retour à la normale car ces trafics génèrent des revenus.

Face à la pauvreté, une partie de la population se radicalise.  Des rébellions (par exemple au Tchad contre le président Deby, ou les Touaregs au Mali) ont éclaté, mais les dissensions tribales et la diversité ethnique ne facilitent pas les  ralliements, au demeurant fluctuants.

La dégradation des conditions de vie, la partialité des gouvernements et une sécurité défaillante,  ont entrainé une montée en puissance des groupes salafistes. En mars 2017, est apparu, le « Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans ».  Cette formation résulte de la fusion d’Ansar Dine, d’al-Mourabitoune, du Front de libération du Macina et de l’émirat du Sahara (branche d’al-Qaïda au Maghreb islamique-AQMI). AQMI domine dans les cinq États sahéliens et accroit sa capacité opérationnelle. Il vise nettement à interdire l’implantation de Daech qui, voyant sa base territoriale en Syrie et en Irak sur le point de s’effondrer,  envisage de s’implanter au Sahel.

Cette menace fait que le Sahel est devenu un enjeu international.

Une zone d’incertitude

Confrontée à l’incertitude dans la zone sahélienne, la communauté internationale fournit de nombreuses aides, tant économiques (4 milliards de dollars par an) que militaires (1 milliard par an pour les opérations militaires de la force ONU, par exemple). Ces budgets sont élevés et équivalent à 10% du PIB de l’ensemble des pays du Sahel et à 40% de leurs recettes fiscales.

Cependant, une absence de coordination, voire une certaine compétition entre les donateurs, rendent moins efficaces ces soutiens. Et ces aides publiques, axées sur le développement, n’intègrent pas le volet sécurité, pourtant nécessaire.

Le G5 Sahel n’obtiendra de résultats que si, d’une part, les pays membres luttent contre la corruption et contre les inégalités et si, d’autre part, ils reçoivent l’aide des pays voisins. Or, ce n’est pas le cas actuellement, certains pays collaborent peu avec le G5 Sahel. Par exemple, l’Algérie, pays bordier du Sahel, ne s’implique pas dans le G5 et limite pour l’essentiel son assistance militaire au droit de passage des systèmes d’armes aériens venus de France et à la fourniture de quelques renseignements. AQMI a été créé sur son sol et elle  elle ne souhaite pas que les djihadistes chassés vers le Sahel reviennent sur son territoire.

L’intervention française (opération Barkhane) vise à contenir et réduire l’expansion géographique des djihadistes. Elle soutient également les opérations militaires menées par les forces africaines. Mais la zone contaminée est immense par rapport à la zone traitée. Le corps expéditionnaire ne pourra seul juguler le djihadisme. Il est nécessaire que des effectifs et des moyens plus substantiels soient engagés par les États de la région et qu’une politique de développement économique et social ainsi que de bonne gouvernance soit menée à bien.

Les intérêts de la France sont nombreux. En premier lieu, garantir sa sécurité : AQMI est “en guerre“ avec la France. Ensuite, protéger les ressources en uranium du Niger (approvisionnement de la filière énergétique nucléaire), ainsi que d’importants intérêts économiques au Sénégal et au Cameroun (ce pays exportateur de pétrole  est déjà touché au Nord par Boko Haram). En outre, protéger les ressortissants français dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest (20 000 personnes environ dans les pays du G5 Sahel, en premier lieu). Enfin, assurer sa crédibilité : le respect de ses engagements de défense conditionne la poursuite des coopérations militaires avec plusieurs pays de la région et, au-delà, le soutien d’une partie des pays africains dans les grandes instances (et durant les négociations) internationales

Il est à noter que, de manière générale, toute force militaire étrangère lorsqu’elle s’installe dans la durée finit par être vue comme une force d’occupation. Comme elle ne peut pourvoir aux besoins locaux en matière de sécurité, d’administration, de santé, d’alimentation etc.,  elle devient mal perçue par une partie de la population.

Dans le cadre d’une “Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel“ (démarche intégrée, adoptée en 2010, révisée en 2015 et 2016), des programmes européens sont engagés. Il s’agit d’aide économique et militaire non combattante. S’ajoutent les missions d’assistance technique EUCAP Sahel Niger, (lutte contre la criminalité organisée et le terrorisme), EUCAP Sahel Mali (réforme du secteur de la sécurité) et EUTM-Mali (restructuration et réorganisation des forces armées). Il apparaît nécessaire d’améliorer la coordination entre les divers intervenants de l’UE.

Depuis les années 1990, les États-Unis s’impliquent davantage en Afrique, perçue dorénavant comme un continent d’avenir et un fournisseur de matières premières avec qui coopérer, notamment dans le cadre de l’African Growth Opportunities Act-AGOA (2000). Des coopérations, matérialisées  en particulier par l’exercice annuel « Flintlock »,  sont mises en place depuis 2001 afin de lutter contre le terrorisme.

L’ONU est aussi largement engagée au travers d’actions civilo-militaires : par la résolution n° 2100 (2013), le Conseil de sécurité a autorisé la mise sur pied de l’ambitieuse “Mission multidimensionnelle intégrée des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali“-MINUSMA. Parallèlement, une “Stratégie intégrée pour le Sahel“ a été adoptée.

En conclusion, près de trois ans après la fin de son intervention au Mali, la France demeure engagée au Sahel, dans le cadre de l’opération Barkhane. Al Qaïda a survécu et semble se renforcer tandis que Daech tente de s’implanter. La lutte contre le terrorisme suppose un minimum de soutien dans la population, ce que les gouvernements locaux s’avèrent incapables de réaliser. Le soutien des États africains, de l’Union européenne, des États-Unis et de l’ONU reste indispensable pour la recherche de solutions pérennes. Faute de quoi, le Sahel risque de devenir un nouvel Afghanistan.

 

La détérioration de la sûreté maritime autour de Bab el-Mandeb, une menace immédiate pour le Yémen par Hugues Eudeline

Hugues EUDELINE  – Ancien officier de marine, docteur en Histoire et vice-président du centre de réflexion maritime Téthys CSMA

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La famine menace les populations du Yémen sous le double effet de la sécheresse et de la guerre ;  l’ONU estime à sept millions le nombre de personnes faisant face à un grave risque de famine.

L’exportation de ses hydrocarbures s’est progressivement tarie (elle représentait 70 % de ses ressources) du fait des attaques terroristes incessantes contre les oléoducs et gazoducs. Le pays est à présent déchiré entre quatre forces qui se combattent : un État de droit soutenu par la coalition menée par l’Arabie saoudite, une révolte chiite menée par les Houthis, le mouvement sunnite al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) dont, en 2015, une partie a fait allégeance à l’État islamique (EI). L’insécurité est généralisée.

La violence qui se développe autour du détroit de Bab el-Mandeb menace l’accès aux principaux ports du pays. Ce passage obligé et les deux espaces maritimes qu’il relie, la mer Rouge et le golfe d’Aden, constituent un maillon indispensable de la chaîne logistique qui alimente l’économie mondiale. Unique passage entre l’océan Indien et la Méditerranée, il est le théâtre de tous les trafics, en particulier celui des armes et des êtres humains…Lire la suite

Les perspectives d’évolution des relations russo-turques, par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc. Écrivain et chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

 

Les perspectives d’évolution des relations russo-turques dans le nouvel environnement géostratégique – Revue Défense nationale – N°798 – mars 2017

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Les relations entre la Russie et la Turquie, qui étaient en voie de détérioration rapide depuis la destruction d’un avion Sukhoi, par l’armée de l’air turque en novembre 2015, à la frontière turco-syrienne, ont connu un revirement inattendu après la tentative de putsch en Turquie du 15 juillet 2016[1]. En dépit de visions stratégiques antagonistes qui, à première vue, paraissaient irréconciliables, notamment sur le conflit syrien[2], les deux puissances poursuivent à nouveau, avec une nouvelle vigueur, le rapprochement qu’elles avaient progressivement amorcé dès la fin de l’Union soviétique en 1991[3]… Lire la suite

 

[1] Le bilan officiel révisé est de 290 morts. Il y eut 1500 blessés. Les purges qui s’ensuivirent donnèrent lieu à la suspension de près de 100 000 fonctionnaires. Près de 60 000 (dont plus de 9300 policiers) ont été limogés. A ce jour, près de 40 000 personnes sont toujours détenues.

[2] Ana POUVREAU: « Les relations entre la Russie et la Turquie à l’épreuve du conflit en Syrie », Revue Défense Nationale, Tribune N°716, 3 décembre 2015. Outre les divergences sur la Syrie, des sujets tels que la reconnaissance du génocide arménien, la situation dans l’enclave du Nagorno-Karabakh ou bien celle des Tatars de Crimée après l’annexion de la péninsule par la Russie en mars 2014, constituent autant de pierres d’achoppement entre la Russie et la Turquie.

[3] La Russie est devenue le premier partenaire commercial de la Turquie à partir de 2008

 

 

 

Pour

Entrée en vigueur du code Polaire

Le Remorqueur de Haute Mer (RHM) Tenace (A669) passe devant un iceberg durant la mission Grand Nord 2014. Mer de Barents, le 10 septembre 2014.

Le Code polaire est effectif depuis le 1er janvier 2017.

L’application de ce Code international est rendue obligatoire par l’entrée en vigueur des amendements de la Solas et de la Marpol au 1er janvier 2017 et de ceux de la STCW à venir en juillet 2018.

Monsieur Hervé BAUDU, Professeur en Chef de l’Enseignement maritime et Membre de l’Académie de marine nous présente un résumé des objectifs de cette réglementation qui concerne tous les navires exploités dans les zones polaires :

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L’Administration a également anticipé l’entrée en vigueur du Code polaire en publiant dès le 19 décembre dernier au JO l’arrêté relatif à la délivrance des titres requis pour le service à bord des navires exploités dans les eaux polaires.

Pour consulter l’arrêté, cliquez ici.

Les guerres de la Turquie, par Ana Pouvreau

Spécialiste des mondes russe et turc, consultante en géopolitique, Ana Pouvreau est docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

 

Les guerres de la Turquie

L’état d’urgence, instauré en Turquie pour une durée de trois mois à la suite de la tentative de coup d’État militaire du 15 juillet 2016 (près de 250 morts et 1 500 blessés), a été prolongé pour 13 semaines supplémentaires – sans surprise – le 19 octobre 2016, permettant ainsi au président Recep Tayyip Erdogan de maintenir sous contrôle, « au nom de la démocratie », un pays et une société en guerre sur plusieurs fronts. Cette situation d’exception, bien différente de l’état d’urgence en France, confère au Président et au Conseil des ministres des pouvoirs très étendus, accélérant ainsi une concentration des pouvoirs voulue par le président turc. En ce qui concerne la procédure législative, le Conseil des ministres gouverne désormais par décrets-lois[1] (déjà au nombre de 8), utilisés pour purger l’appareil d’État de ses éléments jugés subversifs. Les forces de sécurité peuvent mener des perquisitions sans mandat. En province, les pouvoirs des 81 gouverneurs ont été renforcés de manière à resserrer le maillage sur l’ensemble du territoire national (couvre-feu ; interdictions de rallyes, meetings et manifestations, etc.). 28 mairies ont été placées sous la tutelle de l’État. L’annonce de la suspension provisoire de l’application de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH) en juillet 2016 et les discussions autour d’un possible rétablissement de la peine de mort – abolie en 2004, en vue de la candidature d’adhésion d’Ankara à l’Union européenne – ont suscité de vives inquiétudes dans le pays et au sein de la communauté internationale.

La guerre intérieure contre le gülenisme

Au plan intérieur, le président turc s’est engagé dans une guerre sans merci contre les partisans réels ou supposés du gülenisme, idéologie défendue par l’imam Fethullah Gülen par le biais du mouvement Hizmet (« Service »)[2]. Gülen, dont l’activisme, par le biais de ses réseaux, a pourtant joué un rôle primordial pour faciliter l’accession au pouvoir du président Erdogan en 2002, est accusé d’avoir fomenté le putsch. Malgré les demandes d’extradition formulées avec insistance par la Turquie auprès des États-Unis, celui-ci poursuit son exil américain. Depuis le 15 juillet 2016, au moins 40 000 personnes ont été placées en détention. Parmi les fonctionnaires, près de 100 000 ont été suspendus et près de 60 000[3] (dont plus de 9 300 policiers), ont été limogés, lors de purges visant à épurer l’appareil d’État d’éléments jugés nuisibles. 11 500 enseignants du primaire et du secondaire ont été limogés. Au niveau universitaire, les purges ont frappé 2 300 enseignants et doyens d’université. Tandis que l’on enregistre, en ce qui concerne les journalistes, 800 retraits d’accréditation, 2 500 limogeages et une centaine d’incarcérations. 47 quotidiens, 15 magazines, 18 stations TV, 23 stations de radio, 29 maisons d’édition et 3 agences de presse ont été fermés par le gouvernement.

Dans les forces armées, 4 600 militaires ont été limogés. 13 000 ont été arrêtés. Une centaine d’officiers généraux en activité ont été incarcérés, amputant ainsi d’un tiers la haute hiérarchie militaire, dans une volonté d’éliminer, selon le Président, « les virus présents au sein des forces armées » et d’éviter « les métastases » que représenterait « le cancer du gülenisme »[4]. A noter également le rapatriement, suivi de l’arrestation et de la mise en détention de 149 militaires turcs qui étaient en poste à l’OTAN dans plusieurs pays alliés[5].

La guerre contre l’Etat profond

Opérant un virage inattendu, le pouvoir islamiste et les ultranationalistes du Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP)[6] ont récemment noué une alliance de circonstance, dans un effort commun de refonte de la Constitution qui renforcerait les pouvoirs du Président de la République.

Mais la lutte entamée, par le président Erdogan et ses partisans du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), continue contre les structures parallèles réelles ou imaginaires de « l’État profond » (Derin devlet). Ce supposé « État dans l’État » serait constitué par des forces kémalistes et ultranationalistes clandestines, des membres des forces de sécurité et des services de renseignement en collusion avec des groupes criminels. Son essor aurait été favorisé par la guerre froide et par les besoins de la lutte contre l’expansion du communisme. Encouragé dès 2002, par l’UE à s’engager tous azimuts dans la démocratisation du pays, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, s’est depuis lors attaché à démilitariser la société turque et à mettre fin à la prééminence de l’institution militaire sur le pouvoir civil, prééminence qu’avait voulue Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République de Turquie (1923). A partir de 2007, au fil de procès spectaculaires (dans le cadre des affaires « Ergenekon » et « Masse de forgeron ») et de vagues d’arrestations massives, visant la vieille garde kémaliste, au sommet des forces armées, systématiquement suspectée de fomenter des putschs contre le pouvoir islamiste, le pouvoir s’est assuré que les militaires ne seraient plus jamais en mesure d’organiser de coups d’État en réaction à une islamisation du pouvoir et de la société (en 1960, 1971, 1980 et 1997, la Turquie fit l’expérience de quatre coups d’État). Ces développements préfiguraient ainsi les purges récentes.

Dès 1923, Atatürk confia à l’armée, sortie victorieuse de la guerre de libération (Kurtuluş Savaşı, 1919-1922), le rôle de défendre le pays contre tout péril intérieur ou extérieur. Cette exhortation est gravée dans le marbre du hall du monumental Mausolée d’Atatürk à Ankara. Forte de ce legs moral et jusqu’en 2013, l’armée s’appuyait dans son action, sur l’article 35 de son Code de service interne qui stipulait que : « Le devoir des forces armées turques consiste à protéger et à surveiller la mère patrie et la République turques, comme énoncé dans la Constitution ». L’article 35, principale base légale permettant à l’armée d’intervenir en cas de menace intérieure pour la République, constituait donc un obstacle constitutionnel de taille pour l’AKP au pouvoir. Qu’à cela ne tienne : en juillet 2013, le gouvernement a fait adopter par le parlement un amendement constitutionnel visant à réécrire l’article 35. Dans la nouvelle version, le rôle des forces armées se limite désormais à protéger la patrie uniquement de menaces extérieures[7], rendant anticonstitutionnelle toute tentative de coup d’État au nom d’un péril d’origine intérieure.

La triple guerre contre le PKK, les YPG et l’Etat islamique

Accusée de complaisance vis-à-vis de l’État islamique (EI), la Turquie s’est engagée plus activement dans la lutte menée par la coalition contre l’EI, constituée en 2014 sous l’égide des États-Unis, en mettant à disposition des forces américaines la base aérienne turque d’Incirlik, dans le sud du pays, à partir de juillet 2015, pour frapper plus efficacement des objectifs de l’EI.

Parallèlement, le processus de paix qui avait été amorcé par le gouvernement AKP vis-à-vis des Kurdes depuis 2012, en vue de mettre un terme à une guerre atroce s’étendant sur plusieurs décennies (plus de 40 000 morts depuis 1984), a volé en éclats avec l’attentat de Suruç (juillet 2015), à la frontière turco-syrienne. L’attaque terroriste avait fait 32 morts et une centaine de blessés parmi de jeunes Kurdes qui s’apprêtaient à aller reconstruire Kobane. On ne sut jamais qui avaient été les commanditaires et un flou continue de persister.

Depuis cette date-charnière, la Turquie s’est engagée avec détermination à éviter par tous les moyens la mise en place d’une région autonome kurde dans le nord de la Syrie et tente d’empêcher la montée en puissance des forces combattantes kurdes de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD), parti affilié au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) Le rôle des YPG dans la lutte contre l’EI en Syrie est crucial. Les Turcs ont tenté de bloquer la participation de ces milices à la prise de villes-clés aux mains de l’EI en Syrie.

La situation est particulièrement complexe attendu que les États-Unis soutiennent les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), appuyés par Ankara dans le cadre de l’opération «Bouclier de l’Euphrate»[8], tandis que la CIA apporte son soutien aux miliciens kurdes de l’YPG[9].

Le 20 octobre 2016, l’armée turque a annoncé avoir tué entre 160 et 200 miliciens kurdes dans un bombardement dans le nord de la Syrie[10]. L’alliance de l’AKP au pouvoir avec les ultranationalistes du parti d’extrême-droite MHP, foncièrement anti kurdes, a achevé d’enflammer la situation. Le gouvernement est désormais soupçonné d’utiliser en Syrie des miliciens issus des « Loups gris » du MHP alliés aux rebelles turkmènes syriens[11].

Au nord de l’Irak, la situation est encore plus complexe[12]. La Turquie y défend les Arabes sunnites ainsi que la minorité turkmène d’Irak, également sunnite. En ce qui concerne les Kurdes, elle apporte un soutien politique, militaire et économique au Gouvernement régional du Kurdistan (KRG) en accord avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dirigé par Massoud Barzani, actuel président du Kurdistan irakien, en échange d’un soutien dans la lutte contre le PKK. En effet, l’armée de l’air turque mène régulièrement des frappes aériennes contre le PKK au nord de l’Irak. En représailles, le PKK attaque les forces de sécurité, partout où l’occasion se présente dans le sud-est de la Turquie en particulier.

Par ailleurs, la Turquie, qui est présente militairement au nord-est de Mossoul (Bashika), apporte son soutien – notamment en matière d’entraînement des forces – aux Gardes régionaux kurdes d’Irak, les Pechmergas, dans la lutte contre l’EI[13] et s’est déclarée en faveur de livraisons d’armes par les États-Unis à leur profit, ce qu’elle a toujours refusé pour ce qui concerne les combattants kurdes de Syrie. L’ensemble de ces éléments complexifient la situation et renforcent les tensions entre la Turquie et l’Irak. La bataille de Mossoul, déclenchée le 17 octobre 2016, pour reconquérir la ville tombée aux mains de l’EI en juin 2014, illustre bien les divergences d’intérêts entre les protagonistes, derrière l’affichage d’une unanimité dans la lutte face à l’EI[14]. Le gouvernement irakien a exprimé son opposition à la participation de la Turquie à cette offensive.

En conclusion, la Turquie, actuellement en lutte sur de multiples fronts, demeure animée d’une volonté de montée en puissance et poursuit toujours son objectif de devenir une grande puissance mondiale, selon le souhait du président Erdogan, dans le nouvel ordre global, qui résultera du dénouement des luttes actuelles. Il est peu probable, cependant, que l’état final obtenu corresponde aux souhaits que formule l’UE depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002.

 

[1] Anne Andlauer : « Turquie : le «contre-coup d’État» s’intensifie », Le Figaro, 16 septembre 2016 (le figaro.fr).

[2] Prédicateur sunnite charismatique, Gülen a créé des centaines d’établissements scolaires et un réseau d’entreprises prospères dans différents secteurs en Turquie et dans de nombreux pays, dont l’Allemagne et la France. Le gülenisme se présente comme un mouvement progressiste mettant l’accent sur l’importance du progrès scientifique et sur la nécessité de construire des passerelles entre l’islam et les autres confessions.

[3] Hilal Koylu: “Turkey’s state of emergency enters new phase”, Die Welt, 20 octobre 2016 (welt.de).

[4] Abdi Sheikh: “Turkey’s anti-Gulen crackdown ripples far and wide”, Reuters, 30 juillet 2016. (reuters.com)

[5]Turkey fires NATO military envoys after failed coup: Report”, Hürriyet Daily News, 12 octobre 2016 (hurriyetdailynews.com).

[6] “AKP, MHP leaders discuss new charter, presidential bid”, Hürriyet Daily News, 17 octobre 2016 (hurriyetdailynews.com).

[7] Hürriyet Daily News, 14 juillet 2013 (hurriyetdailynews.com).

[8] En août 2016, la Turquie a lancé l’opération “Bouclier de l’Euphrate” dans le nord de la Syrie officiellement pour aider les combattants de l’Armée Syrienne Libre à conquérir des territoires aux mains de l’EI à la frontière turco-syrienne.

[9] Delphine Minoui : « Le chef du Pentagone à Ankara pour débattre de la Syrie », Le Figaro, 21 octobre 2016 (http://premium.lefigaro.fr).

[10] “Turkish jet strikes PYD in Syria, ‘up to 200 killed’”, Hürriyet Daily News, 20 octobre 2016. (hurriyetdailynews.com)

[11] En novembre 2015, ce sont des combattants turkmènes de Syrie qui capturèrent un pilote russe qui s’était éjecté de son appareil Soukhoï Su-24 détruit par deux F-16 turcs non loin de la frontière turco-syrienne. Alparslan Celik, fils d’un haut responsable du MHP, qui combat depuis 2014 aux côtés des rebelles turkmènes, a été accusé d’avoir abattu le pilote.

[12] Krzysztof Strachota: “Iraq- A new front for Turkey?”, Center for Eastern Studies (OSW), 9 décembre 2015 (osw.waw.pl).

[13] “Turkish military reveals peshmerga training details”, Anadolu Agency, 4 décembre 2015, (aa.com.tr).

[14] Zalmay Khalilzad: “Are Turkey and Iraq headed for war in Mosul?”, The National Interest, 20 octobre 2016 (nationalinterest.org).