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Le Sahel, un enjeu international – Résumé de la conférence de Mr Patrice GOURDIN prononcée le 11 mai 2017

Après un bref rappel des interventions militaires françaises (Libye en 2011, Mali en 2012/ 2013 auxquelles vient s’ajouter l’opération Barkhane au Sahel depuis 2014), Mr Patrice GOURDIN commence par une présentation  géographique et géopolitique du Sahel, puis il dresse un tableau des risques encourus.  En dernière partie, notre intervenant aborde les  actions en cours dans cette zone d’incertitudes.

Une zone défavorisée

Le Sahel géographique couvre un territoire de 3 millions de km2 qui s’étend sur une bande au sud du Sahara, d’Est en Ouest. La conférence traite du Sahel géopolitique, c’est-à-dire les pays constituant le G5 Sahel : Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger et Tchad. La zone sahélienne est l’une des plus pauvres du monde. Plusieurs facteurs expliquent cette pauvreté.

L’aridité du climat est l’un des facteurs déterminants, aggravé par les variations saisonnières et interannuelles qui peuvent engendrer des conséquences dramatiques pour la population. Au-delà de deux années consécutives de sécheresse, la situation peut rapidement entrainer une famine. En conséquence, ces éléments climatiques sont peu propices aux activités et le mode vie est essentiellement axé autour du  nomadisme.

Mais l’on ne peut attribuer au seul climat, les difficultés du Sahel. L’analyse spatiale montre que quatre pays sur cinq sont enclavés (seule la Mauritanie a une façade maritime). L’absence d’accès à la mer rend vulnérable la zone sahélienne au bon vouloir et/ou à la situation intérieure des pays voisins possédant des ports. Cet enclavement n’est pas sans poser problème, notamment en matière d’infrastructures, de communications.

Le Sahel est dépourvu des ressources naturelles ou bien alors, il ne peut les exploiter dans des conditions économiquement rentables.  Seules exceptions : la Mauritanie et le Tchad. Pour la première, il s’agit de l’exploitation du  fer, mais la production reste faible. Quant au Tchad, depuis 2010, il extrait du pétrole. Mais les revenus issus de ces ressources sont soumis aux variations des cours sur le marché mondial et sont mal distribués.

Le bilan démographique est très préoccupant. Actuellement le taux de fécondité est de 6 enfants par femme. Cette démographie galopante implique un doublement de la population tous les 20 ans. On prévoit dans 40 ans, 280 millions d’habitants au Sahel !  La jeunesse, qui  représente 40 à 60 % de la population, ne peut être valorisée. Une agriculture en ruine, une industrie inexistante et des services faiblement développés font que, en dehors de l’économie informelle (trafics, etc.),  les  jeunes  ont peu de perspectives d’avenir. Des efforts sont faits mais les progrès sont contrariés par cette explosion démographique. Depuis les années 1960, l’agriculture traditionnelle a été négligée, parfois au profit de la mécanisation. Les analyses récentes montrent qu’il est préférable de revenir à ces cultures traditionnelles pour maintenir la population dans les campagnes plutôt que de générer un exode massif vers les zones urbaines où le travail est rare.

La zone sahélienne est aussi confrontée à un grave problème de gouvernance. Globalement les gouvernements sont incapables de lutter contre la corruption, d’assurer la sécurité et la justice, ainsi que de corriger les inconvénients de la marginalité géographique. Néanmoins, l’émergence de jeunes talents africains, non corrompus,  pourrait faire bouger les  lignes. Dans les pays du G5-Sahel on observe une « démocratie en chantier ».

Une zone dangereuse

Contrairement à une idée  très répandue le risque djihadiste n’est pas la seule menace qui plane. Les premiers risques sont l’insécurité alimentaire (malnutrition, etc.) et le  risque sanitaire. Les ONG sont présentes sur ce terrain.

Les clivages ethniques accentués par la pauvreté peuvent, en période de pénurie, évoluer en rivalités voire en affrontements, notamment pour l’accès aux ressources.  Le banditisme est également un problème car les États sont défaillants en matière de sécurité.

Pour ce qui concerne les phénomènes migratoires, le Sahel est un lieu de passage très fréquenté. Peu de contrôles sont réalisés car les États sont défaillants. Certaines populations locales en tirent profit, parfois avec la complicité d’une partie des cadres étatiques (politiques, militaires, policiers voire judiciaires).

Quant aux divers trafics, ils sont sources de revenus et, à cause de la pauvreté, ces trafics augmentent d’année en année. Ils entretiennent l’insécurité, mais les populations locales (tout comme une partie des cadres étatiques) ne sont pas foncièrement favorables à un retour à la normale car ces trafics génèrent des revenus.

Face à la pauvreté, une partie de la population se radicalise.  Des rébellions (par exemple au Tchad contre le président Deby, ou les Touaregs au Mali) ont éclaté, mais les dissensions tribales et la diversité ethnique ne facilitent pas les  ralliements, au demeurant fluctuants.

La dégradation des conditions de vie, la partialité des gouvernements et une sécurité défaillante,  ont entrainé une montée en puissance des groupes salafistes. En mars 2017, est apparu, le « Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans ».  Cette formation résulte de la fusion d’Ansar Dine, d’al-Mourabitoune, du Front de libération du Macina et de l’émirat du Sahara (branche d’al-Qaïda au Maghreb islamique-AQMI). AQMI domine dans les cinq États sahéliens et accroit sa capacité opérationnelle. Il vise nettement à interdire l’implantation de Daech qui, voyant sa base territoriale en Syrie et en Irak sur le point de s’effondrer,  envisage de s’implanter au Sahel.

Cette menace fait que le Sahel est devenu un enjeu international.

Une zone d’incertitude

Confrontée à l’incertitude dans la zone sahélienne, la communauté internationale fournit de nombreuses aides, tant économiques (4 milliards de dollars par an) que militaires (1 milliard par an pour les opérations militaires de la force ONU, par exemple). Ces budgets sont élevés et équivalent à 10% du PIB de l’ensemble des pays du Sahel et à 40% de leurs recettes fiscales.

Cependant, une absence de coordination, voire une certaine compétition entre les donateurs, rendent moins efficaces ces soutiens. Et ces aides publiques, axées sur le développement, n’intègrent pas le volet sécurité, pourtant nécessaire.

Le G5 Sahel n’obtiendra de résultats que si, d’une part, les pays membres luttent contre la corruption et contre les inégalités et si, d’autre part, ils reçoivent l’aide des pays voisins. Or, ce n’est pas le cas actuellement, certains pays collaborent peu avec le G5 Sahel. Par exemple, l’Algérie, pays bordier du Sahel, ne s’implique pas dans le G5 et limite pour l’essentiel son assistance militaire au droit de passage des systèmes d’armes aériens venus de France et à la fourniture de quelques renseignements. AQMI a été créé sur son sol et elle  elle ne souhaite pas que les djihadistes chassés vers le Sahel reviennent sur son territoire.

L’intervention française (opération Barkhane) vise à contenir et réduire l’expansion géographique des djihadistes. Elle soutient également les opérations militaires menées par les forces africaines. Mais la zone contaminée est immense par rapport à la zone traitée. Le corps expéditionnaire ne pourra seul juguler le djihadisme. Il est nécessaire que des effectifs et des moyens plus substantiels soient engagés par les États de la région et qu’une politique de développement économique et social ainsi que de bonne gouvernance soit menée à bien.

Les intérêts de la France sont nombreux. En premier lieu, garantir sa sécurité : AQMI est “en guerre“ avec la France. Ensuite, protéger les ressources en uranium du Niger (approvisionnement de la filière énergétique nucléaire), ainsi que d’importants intérêts économiques au Sénégal et au Cameroun (ce pays exportateur de pétrole  est déjà touché au Nord par Boko Haram). En outre, protéger les ressortissants français dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest (20 000 personnes environ dans les pays du G5 Sahel, en premier lieu). Enfin, assurer sa crédibilité : le respect de ses engagements de défense conditionne la poursuite des coopérations militaires avec plusieurs pays de la région et, au-delà, le soutien d’une partie des pays africains dans les grandes instances (et durant les négociations) internationales

Il est à noter que, de manière générale, toute force militaire étrangère lorsqu’elle s’installe dans la durée finit par être vue comme une force d’occupation. Comme elle ne peut pourvoir aux besoins locaux en matière de sécurité, d’administration, de santé, d’alimentation etc.,  elle devient mal perçue par une partie de la population.

Dans le cadre d’une “Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel“ (démarche intégrée, adoptée en 2010, révisée en 2015 et 2016), des programmes européens sont engagés. Il s’agit d’aide économique et militaire non combattante. S’ajoutent les missions d’assistance technique EUCAP Sahel Niger, (lutte contre la criminalité organisée et le terrorisme), EUCAP Sahel Mali (réforme du secteur de la sécurité) et EUTM-Mali (restructuration et réorganisation des forces armées). Il apparaît nécessaire d’améliorer la coordination entre les divers intervenants de l’UE.

Depuis les années 1990, les États-Unis s’impliquent davantage en Afrique, perçue dorénavant comme un continent d’avenir et un fournisseur de matières premières avec qui coopérer, notamment dans le cadre de l’African Growth Opportunities Act-AGOA (2000). Des coopérations, matérialisées  en particulier par l’exercice annuel « Flintlock »,  sont mises en place depuis 2001 afin de lutter contre le terrorisme.

L’ONU est aussi largement engagée au travers d’actions civilo-militaires : par la résolution n° 2100 (2013), le Conseil de sécurité a autorisé la mise sur pied de l’ambitieuse “Mission multidimensionnelle intégrée des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali“-MINUSMA. Parallèlement, une “Stratégie intégrée pour le Sahel“ a été adoptée.

En conclusion, près de trois ans après la fin de son intervention au Mali, la France demeure engagée au Sahel, dans le cadre de l’opération Barkhane. Al Qaïda a survécu et semble se renforcer tandis que Daech tente de s’implanter. La lutte contre le terrorisme suppose un minimum de soutien dans la population, ce que les gouvernements locaux s’avèrent incapables de réaliser. Le soutien des États africains, de l’Union européenne, des États-Unis et de l’ONU reste indispensable pour la recherche de solutions pérennes. Faute de quoi, le Sahel risque de devenir un nouvel Afghanistan.

 

La détérioration de la sûreté maritime autour de Bab el-Mandeb, une menace immédiate pour le Yémen par Hugues Eudeline

Hugues EUDELINE  – Ancien officier de marine, docteur en Histoire et vice-président du centre de réflexion maritime Téthys CSMA

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La famine menace les populations du Yémen sous le double effet de la sécheresse et de la guerre ;  l’ONU estime à sept millions le nombre de personnes faisant face à un grave risque de famine.

L’exportation de ses hydrocarbures s’est progressivement tarie (elle représentait 70 % de ses ressources) du fait des attaques terroristes incessantes contre les oléoducs et gazoducs. Le pays est à présent déchiré entre quatre forces qui se combattent : un État de droit soutenu par la coalition menée par l’Arabie saoudite, une révolte chiite menée par les Houthis, le mouvement sunnite al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) dont, en 2015, une partie a fait allégeance à l’État islamique (EI). L’insécurité est généralisée.

La violence qui se développe autour du détroit de Bab el-Mandeb menace l’accès aux principaux ports du pays. Ce passage obligé et les deux espaces maritimes qu’il relie, la mer Rouge et le golfe d’Aden, constituent un maillon indispensable de la chaîne logistique qui alimente l’économie mondiale. Unique passage entre l’océan Indien et la Méditerranée, il est le théâtre de tous les trafics, en particulier celui des armes et des êtres humains…Lire la suite

Les perspectives d’évolution des relations russo-turques, par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc. Écrivain et chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

 

Les perspectives d’évolution des relations russo-turques dans le nouvel environnement géostratégique – Revue Défense nationale – N°798 – mars 2017

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Les relations entre la Russie et la Turquie, qui étaient en voie de détérioration rapide depuis la destruction d’un avion Sukhoi, par l’armée de l’air turque en novembre 2015, à la frontière turco-syrienne, ont connu un revirement inattendu après la tentative de putsch en Turquie du 15 juillet 2016[1]. En dépit de visions stratégiques antagonistes qui, à première vue, paraissaient irréconciliables, notamment sur le conflit syrien[2], les deux puissances poursuivent à nouveau, avec une nouvelle vigueur, le rapprochement qu’elles avaient progressivement amorcé dès la fin de l’Union soviétique en 1991[3]… Lire la suite

 

[1] Le bilan officiel révisé est de 290 morts. Il y eut 1500 blessés. Les purges qui s’ensuivirent donnèrent lieu à la suspension de près de 100 000 fonctionnaires. Près de 60 000 (dont plus de 9300 policiers) ont été limogés. A ce jour, près de 40 000 personnes sont toujours détenues.

[2] Ana POUVREAU: « Les relations entre la Russie et la Turquie à l’épreuve du conflit en Syrie », Revue Défense Nationale, Tribune N°716, 3 décembre 2015. Outre les divergences sur la Syrie, des sujets tels que la reconnaissance du génocide arménien, la situation dans l’enclave du Nagorno-Karabakh ou bien celle des Tatars de Crimée après l’annexion de la péninsule par la Russie en mars 2014, constituent autant de pierres d’achoppement entre la Russie et la Turquie.

[3] La Russie est devenue le premier partenaire commercial de la Turquie à partir de 2008

 

 

 

Pour

Entrée en vigueur du code Polaire

Le Remorqueur de Haute Mer (RHM) Tenace (A669) passe devant un iceberg durant la mission Grand Nord 2014. Mer de Barents, le 10 septembre 2014.

Le Code polaire est effectif depuis le 1er janvier 2017.

L’application de ce Code international est rendue obligatoire par l’entrée en vigueur des amendements de la Solas et de la Marpol au 1er janvier 2017 et de ceux de la STCW à venir en juillet 2018.

Monsieur Hervé BAUDU, Professeur en Chef de l’Enseignement maritime et Membre de l’Académie de marine nous présente un résumé des objectifs de cette réglementation qui concerne tous les navires exploités dans les zones polaires :

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L’Administration a également anticipé l’entrée en vigueur du Code polaire en publiant dès le 19 décembre dernier au JO l’arrêté relatif à la délivrance des titres requis pour le service à bord des navires exploités dans les eaux polaires.

Pour consulter l’arrêté, cliquez ici.

Les guerres de la Turquie, par Ana Pouvreau

Spécialiste des mondes russe et turc, consultante en géopolitique, Ana Pouvreau est docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

 

Les guerres de la Turquie

L’état d’urgence, instauré en Turquie pour une durée de trois mois à la suite de la tentative de coup d’État militaire du 15 juillet 2016 (près de 250 morts et 1 500 blessés), a été prolongé pour 13 semaines supplémentaires – sans surprise – le 19 octobre 2016, permettant ainsi au président Recep Tayyip Erdogan de maintenir sous contrôle, « au nom de la démocratie », un pays et une société en guerre sur plusieurs fronts. Cette situation d’exception, bien différente de l’état d’urgence en France, confère au Président et au Conseil des ministres des pouvoirs très étendus, accélérant ainsi une concentration des pouvoirs voulue par le président turc. En ce qui concerne la procédure législative, le Conseil des ministres gouverne désormais par décrets-lois[1] (déjà au nombre de 8), utilisés pour purger l’appareil d’État de ses éléments jugés subversifs. Les forces de sécurité peuvent mener des perquisitions sans mandat. En province, les pouvoirs des 81 gouverneurs ont été renforcés de manière à resserrer le maillage sur l’ensemble du territoire national (couvre-feu ; interdictions de rallyes, meetings et manifestations, etc.). 28 mairies ont été placées sous la tutelle de l’État. L’annonce de la suspension provisoire de l’application de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH) en juillet 2016 et les discussions autour d’un possible rétablissement de la peine de mort – abolie en 2004, en vue de la candidature d’adhésion d’Ankara à l’Union européenne – ont suscité de vives inquiétudes dans le pays et au sein de la communauté internationale.

La guerre intérieure contre le gülenisme

Au plan intérieur, le président turc s’est engagé dans une guerre sans merci contre les partisans réels ou supposés du gülenisme, idéologie défendue par l’imam Fethullah Gülen par le biais du mouvement Hizmet (« Service »)[2]. Gülen, dont l’activisme, par le biais de ses réseaux, a pourtant joué un rôle primordial pour faciliter l’accession au pouvoir du président Erdogan en 2002, est accusé d’avoir fomenté le putsch. Malgré les demandes d’extradition formulées avec insistance par la Turquie auprès des États-Unis, celui-ci poursuit son exil américain. Depuis le 15 juillet 2016, au moins 40 000 personnes ont été placées en détention. Parmi les fonctionnaires, près de 100 000 ont été suspendus et près de 60 000[3] (dont plus de 9 300 policiers), ont été limogés, lors de purges visant à épurer l’appareil d’État d’éléments jugés nuisibles. 11 500 enseignants du primaire et du secondaire ont été limogés. Au niveau universitaire, les purges ont frappé 2 300 enseignants et doyens d’université. Tandis que l’on enregistre, en ce qui concerne les journalistes, 800 retraits d’accréditation, 2 500 limogeages et une centaine d’incarcérations. 47 quotidiens, 15 magazines, 18 stations TV, 23 stations de radio, 29 maisons d’édition et 3 agences de presse ont été fermés par le gouvernement.

Dans les forces armées, 4 600 militaires ont été limogés. 13 000 ont été arrêtés. Une centaine d’officiers généraux en activité ont été incarcérés, amputant ainsi d’un tiers la haute hiérarchie militaire, dans une volonté d’éliminer, selon le Président, « les virus présents au sein des forces armées » et d’éviter « les métastases » que représenterait « le cancer du gülenisme »[4]. A noter également le rapatriement, suivi de l’arrestation et de la mise en détention de 149 militaires turcs qui étaient en poste à l’OTAN dans plusieurs pays alliés[5].

La guerre contre l’Etat profond

Opérant un virage inattendu, le pouvoir islamiste et les ultranationalistes du Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP)[6] ont récemment noué une alliance de circonstance, dans un effort commun de refonte de la Constitution qui renforcerait les pouvoirs du Président de la République.

Mais la lutte entamée, par le président Erdogan et ses partisans du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), continue contre les structures parallèles réelles ou imaginaires de « l’État profond » (Derin devlet). Ce supposé « État dans l’État » serait constitué par des forces kémalistes et ultranationalistes clandestines, des membres des forces de sécurité et des services de renseignement en collusion avec des groupes criminels. Son essor aurait été favorisé par la guerre froide et par les besoins de la lutte contre l’expansion du communisme. Encouragé dès 2002, par l’UE à s’engager tous azimuts dans la démocratisation du pays, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, s’est depuis lors attaché à démilitariser la société turque et à mettre fin à la prééminence de l’institution militaire sur le pouvoir civil, prééminence qu’avait voulue Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République de Turquie (1923). A partir de 2007, au fil de procès spectaculaires (dans le cadre des affaires « Ergenekon » et « Masse de forgeron ») et de vagues d’arrestations massives, visant la vieille garde kémaliste, au sommet des forces armées, systématiquement suspectée de fomenter des putschs contre le pouvoir islamiste, le pouvoir s’est assuré que les militaires ne seraient plus jamais en mesure d’organiser de coups d’État en réaction à une islamisation du pouvoir et de la société (en 1960, 1971, 1980 et 1997, la Turquie fit l’expérience de quatre coups d’État). Ces développements préfiguraient ainsi les purges récentes.

Dès 1923, Atatürk confia à l’armée, sortie victorieuse de la guerre de libération (Kurtuluş Savaşı, 1919-1922), le rôle de défendre le pays contre tout péril intérieur ou extérieur. Cette exhortation est gravée dans le marbre du hall du monumental Mausolée d’Atatürk à Ankara. Forte de ce legs moral et jusqu’en 2013, l’armée s’appuyait dans son action, sur l’article 35 de son Code de service interne qui stipulait que : « Le devoir des forces armées turques consiste à protéger et à surveiller la mère patrie et la République turques, comme énoncé dans la Constitution ». L’article 35, principale base légale permettant à l’armée d’intervenir en cas de menace intérieure pour la République, constituait donc un obstacle constitutionnel de taille pour l’AKP au pouvoir. Qu’à cela ne tienne : en juillet 2013, le gouvernement a fait adopter par le parlement un amendement constitutionnel visant à réécrire l’article 35. Dans la nouvelle version, le rôle des forces armées se limite désormais à protéger la patrie uniquement de menaces extérieures[7], rendant anticonstitutionnelle toute tentative de coup d’État au nom d’un péril d’origine intérieure.

La triple guerre contre le PKK, les YPG et l’Etat islamique

Accusée de complaisance vis-à-vis de l’État islamique (EI), la Turquie s’est engagée plus activement dans la lutte menée par la coalition contre l’EI, constituée en 2014 sous l’égide des États-Unis, en mettant à disposition des forces américaines la base aérienne turque d’Incirlik, dans le sud du pays, à partir de juillet 2015, pour frapper plus efficacement des objectifs de l’EI.

Parallèlement, le processus de paix qui avait été amorcé par le gouvernement AKP vis-à-vis des Kurdes depuis 2012, en vue de mettre un terme à une guerre atroce s’étendant sur plusieurs décennies (plus de 40 000 morts depuis 1984), a volé en éclats avec l’attentat de Suruç (juillet 2015), à la frontière turco-syrienne. L’attaque terroriste avait fait 32 morts et une centaine de blessés parmi de jeunes Kurdes qui s’apprêtaient à aller reconstruire Kobane. On ne sut jamais qui avaient été les commanditaires et un flou continue de persister.

Depuis cette date-charnière, la Turquie s’est engagée avec détermination à éviter par tous les moyens la mise en place d’une région autonome kurde dans le nord de la Syrie et tente d’empêcher la montée en puissance des forces combattantes kurdes de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD), parti affilié au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) Le rôle des YPG dans la lutte contre l’EI en Syrie est crucial. Les Turcs ont tenté de bloquer la participation de ces milices à la prise de villes-clés aux mains de l’EI en Syrie.

La situation est particulièrement complexe attendu que les États-Unis soutiennent les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), appuyés par Ankara dans le cadre de l’opération «Bouclier de l’Euphrate»[8], tandis que la CIA apporte son soutien aux miliciens kurdes de l’YPG[9].

Le 20 octobre 2016, l’armée turque a annoncé avoir tué entre 160 et 200 miliciens kurdes dans un bombardement dans le nord de la Syrie[10]. L’alliance de l’AKP au pouvoir avec les ultranationalistes du parti d’extrême-droite MHP, foncièrement anti kurdes, a achevé d’enflammer la situation. Le gouvernement est désormais soupçonné d’utiliser en Syrie des miliciens issus des « Loups gris » du MHP alliés aux rebelles turkmènes syriens[11].

Au nord de l’Irak, la situation est encore plus complexe[12]. La Turquie y défend les Arabes sunnites ainsi que la minorité turkmène d’Irak, également sunnite. En ce qui concerne les Kurdes, elle apporte un soutien politique, militaire et économique au Gouvernement régional du Kurdistan (KRG) en accord avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dirigé par Massoud Barzani, actuel président du Kurdistan irakien, en échange d’un soutien dans la lutte contre le PKK. En effet, l’armée de l’air turque mène régulièrement des frappes aériennes contre le PKK au nord de l’Irak. En représailles, le PKK attaque les forces de sécurité, partout où l’occasion se présente dans le sud-est de la Turquie en particulier.

Par ailleurs, la Turquie, qui est présente militairement au nord-est de Mossoul (Bashika), apporte son soutien – notamment en matière d’entraînement des forces – aux Gardes régionaux kurdes d’Irak, les Pechmergas, dans la lutte contre l’EI[13] et s’est déclarée en faveur de livraisons d’armes par les États-Unis à leur profit, ce qu’elle a toujours refusé pour ce qui concerne les combattants kurdes de Syrie. L’ensemble de ces éléments complexifient la situation et renforcent les tensions entre la Turquie et l’Irak. La bataille de Mossoul, déclenchée le 17 octobre 2016, pour reconquérir la ville tombée aux mains de l’EI en juin 2014, illustre bien les divergences d’intérêts entre les protagonistes, derrière l’affichage d’une unanimité dans la lutte face à l’EI[14]. Le gouvernement irakien a exprimé son opposition à la participation de la Turquie à cette offensive.

En conclusion, la Turquie, actuellement en lutte sur de multiples fronts, demeure animée d’une volonté de montée en puissance et poursuit toujours son objectif de devenir une grande puissance mondiale, selon le souhait du président Erdogan, dans le nouvel ordre global, qui résultera du dénouement des luttes actuelles. Il est peu probable, cependant, que l’état final obtenu corresponde aux souhaits que formule l’UE depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002.

 

[1] Anne Andlauer : « Turquie : le «contre-coup d’État» s’intensifie », Le Figaro, 16 septembre 2016 (le figaro.fr).

[2] Prédicateur sunnite charismatique, Gülen a créé des centaines d’établissements scolaires et un réseau d’entreprises prospères dans différents secteurs en Turquie et dans de nombreux pays, dont l’Allemagne et la France. Le gülenisme se présente comme un mouvement progressiste mettant l’accent sur l’importance du progrès scientifique et sur la nécessité de construire des passerelles entre l’islam et les autres confessions.

[3] Hilal Koylu: “Turkey’s state of emergency enters new phase”, Die Welt, 20 octobre 2016 (welt.de).

[4] Abdi Sheikh: “Turkey’s anti-Gulen crackdown ripples far and wide”, Reuters, 30 juillet 2016. (reuters.com)

[5]Turkey fires NATO military envoys after failed coup: Report”, Hürriyet Daily News, 12 octobre 2016 (hurriyetdailynews.com).

[6] “AKP, MHP leaders discuss new charter, presidential bid”, Hürriyet Daily News, 17 octobre 2016 (hurriyetdailynews.com).

[7] Hürriyet Daily News, 14 juillet 2013 (hurriyetdailynews.com).

[8] En août 2016, la Turquie a lancé l’opération “Bouclier de l’Euphrate” dans le nord de la Syrie officiellement pour aider les combattants de l’Armée Syrienne Libre à conquérir des territoires aux mains de l’EI à la frontière turco-syrienne.

[9] Delphine Minoui : « Le chef du Pentagone à Ankara pour débattre de la Syrie », Le Figaro, 21 octobre 2016 (http://premium.lefigaro.fr).

[10] “Turkish jet strikes PYD in Syria, ‘up to 200 killed’”, Hürriyet Daily News, 20 octobre 2016. (hurriyetdailynews.com)

[11] En novembre 2015, ce sont des combattants turkmènes de Syrie qui capturèrent un pilote russe qui s’était éjecté de son appareil Soukhoï Su-24 détruit par deux F-16 turcs non loin de la frontière turco-syrienne. Alparslan Celik, fils d’un haut responsable du MHP, qui combat depuis 2014 aux côtés des rebelles turkmènes, a été accusé d’avoir abattu le pilote.

[12] Krzysztof Strachota: “Iraq- A new front for Turkey?”, Center for Eastern Studies (OSW), 9 décembre 2015 (osw.waw.pl).

[13] “Turkish military reveals peshmerga training details”, Anadolu Agency, 4 décembre 2015, (aa.com.tr).

[14] Zalmay Khalilzad: “Are Turkey and Iraq headed for war in Mosul?”, The National Interest, 20 octobre 2016 (nationalinterest.org).