Afrique

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

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Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

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En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

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G5 Sahel – l’incontournable Barkhane !

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Jean-Philippe PIERRE, Docteur en Géographie-géopolitique
Directeur recherche et relations académiques à l’Institut FMES

Le 17 décembre dernier, le général mauritanien Mohamed Znagui Sid Ahmed Ely, chef du département de défense et sécurité du G5 Sahel, confiait au journal Le Point que « sans la France, la situation dans la région serait bien pire ». Pourtant, nous assistons à une montée du sentiment antifrançais au sein des populations de la bande sahélo-saharienne.

Pour rappel, en janvier 2013, c’est bien à la demande des autorités maliennes que le président Hollande a engagé l’Armée française dans l’Opération Serval, pour arrêter l’avancée en direction de Bamako des forces djihadistes, sécuriser la capitale du Mali et permettre au pays de recouvrer son intégrité territoriale. Les troupes maliennes qui s’opposaient déjà depuis une année aux rebelles Touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) et au mouvement salafiste Ansar Dine, alliés à d’autres mouvements islamistes ne pouvaient plus en effet ni repousser, ni même contenir leur offensive, balayées dans l’Azawad et dans une grande partie nord du pays, ces dernières, en débâcle ne pouvaient plus garantir la sécurité de la capitale. C’est dans ce contexte que sont intervenues les forces françaises offrant aux Maliens l’opportunité de se réorganiser politiquement et militairement.

Le 1er Aout 2014, l’opération est étendue pour lutter contre les groupes armés salafistes djihadistes dans toute la région du Sahel. Elle prend le nom d’opération Barkhane.

En parallèle de l’opération Serval, l’Union Européenne déclenche la mission de formation de l’Union Européenne au Mali, (EUTM Mali – European Union Training Mission in Mali), pour permettre le rétablissement des capacités militaires et de commandement de l’armée malienne.

L’accident impliquant deux hélicoptères des forces françaises qui a causé la perte de 13 soldats en soirée le 25 novembre dernier a donné lieu à de nombreuses interrogations sur cet engagement de la France au Sahel. Accusées de « néocolonialisme », hier accueillies en sauveurs, les forces françaises sont de plus en plus critiquées. Et si ces qualificatifs de néocolonialisme, de djihadisme, de salafisme n’étaient que les faux nez d’une réalité moins manichéenne et moins honorable ?

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Il est légitime de s’interroger sur les raisons réelles de l’engagement de l’armée française au Sahel.

Cette région, lieu d’échange et de commerce depuis toujours offre aujourd’hui les mêmes avantages à l’Europe que les confins militaires d’autres époques. L’engagement français au sahel est la garantie de disposer d’une profondeur stratégique suffisante pour se prémunir des menaces les plus importantes du moment. Les nouvelles routes des trafics s’y croisent.

Venant du Sud, de l’Afrique sub-saharienne, des milliers de jeunes gens, migrants économiques sont les victimes d’une part de l’illusion d’un mieux vivre ailleurs, un ailleurs dans lequel il n’y a pas de place pour tout le monde et d’autre part, victimes des passeurs, nouveaux pachas de la traite des hommes.

Plus importante route du trafic de stupéfiants depuis que les Etats-Unis ont renforcé leur soutien à leurs voisins dans la lutte contre le narcotrafic, la voie africaine est devenue le chemin le plus sûr pour approvisionner l’Europe.

Nous pouvons également parler du trafic d’armes issus des stocks de Mouammar Kadhafi, mais également en provenance des nombreux conflits qui ont touché les rives de la Méditerranée et l’Afrique ces dernières années.

La main d’œuvre ne manque pas non plus dans cette région. Les enfants soldats des conflits de l’Ouest africain (souvent bannis) on grandit, mais ils restent des mercenaires prêts à épouser toutes les causes pour peu qu’ils puissent en vivre. La menace terroriste a plongé toute la région du Nord de la Mauritanie et du Mali dans la précarité. Autrefois, le tourisme d’aventure porté entre autres par le Paris-Dakar avait permis de créer de l’activité économique dans ces régions, de Nouadhibou à Zouerate en passant par Atar et Chinguetti. Maintenant, les familles laissent partir leurs fils avec des groupes armés qui sillonnent les villages et recrutent les jeunes garçons pour l’équivalent de 50 000 euros. Faute d’activité, les hommes vivent de rançonnage. Les coupeurs de route à temps partiel pour arrondir les fins de mois deviennent, faute de « clients » des djihadistes de circonstance. Enfin, les opposants de tout poil aux pouvoirs en place (Touaregs, Maures, Peuls…) viennent opportunément grossir les rangs de ceux qui pourraient faire tomber les hommes des capitales.

Il semble ainsi que les intérêts économiques de la région qui pèse moins de 0,25% du commerce extérieur de la France et extrait moins 5% de la production mondiale d’Uranium ne soient que très secondaires. Les accusations de néo colonialisme ne sont donc proférées que pour désigner un responsable autre que les pouvoirs africains incapables de se remettre en question et de prendre leur avenir en main malgré par exemple les 9 milliards d’euros de l’APD (Aide publique au développement) octroyés entre autres par la France en 2018 (0,43 % du PIB ). Face à ce genre d’accusation il faut notamment réfléchir à quels intérêts elles peuvent servir. Le président Macron, lors de la réunion de Pau le 13 janvier à clairement posé cette question aux chefs d’états du G5 en interpellant le président malien : « j’entends beaucoup de gens, dans votre pays, qui disent tout et n’importe quoi. Demandez-vous par qui ils sont payés ! Demandez-vous quels intérêts ils servent ! Moi, j’ai mon idée… ». Les concurrents de la France sont nombreux au Sahel, qu’il s’agisse de groupes terroristes ou de concurrents commerciaux, l’engagement français ne répond pas forcément à leurs agendas ou leurs objectifs.

 

Djihadisme, de quoi parle-t-on ?

La littérature récente, produite par ceux qui ont vraiment lu et étudié le Coran et les hadits met en évidence une crise profonde de l’Islam. L’absence de leadership légitime et d’un ijtihâd sincère a semé au sein des communautés les ferments de la déliquescence de la seconde religion la plus pratiquée dans le monde. Ainsi, chacun, sans même disposer des outils spirituels et intellectuels susceptibles de lui permettre de se forger de solides convictions, se revendique plus croyant que son voisin. La lecture simpliste de certaines sourates telle que « Vous êtes le meilleur peuple, suscité pour le bien de l’humanité ; vous enjoignez ce qui est bien, vous interdisez le mal, et vous croyez en Allāh. Et si les Gens du Livre avaient cru, cela aurait été meilleur pour eux. Certains d’entre eux sont croyants, mais la plupart d’entre eux sont des pervers. » (Coran, 3-111) incite donc à se revendiquer d’une pratique la plus authentique afin de prendre l’ascendant sur le mécréant. D’autres versets tels que : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce que Dieu et Son messager ont interdit et qui ne suivent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent l’impôt de la capitation et qu’ils se soumettent et s’humilient » (Coran, 9-29), encrés dans les esprits de gens simples, par des prédicateurs haineux, sont de véritables blanc-seing. Ils peuvent ainsi asseoir leur domination sans la moindre retenue pour déverser leur rancœur et compenser leurs frustrations.

Selon ce principe, les djihadistes en question ne sont donc pas des croyants de conviction mais plutôt des croyants de circonstance dont l’objectif est de renforcer leur appartenance au groupe et justifier leurs actes. Il est plus simple lorsque l’on est inculte et dans l’incapacité de changer son quotidien par un travail long et contraignant de sanctionner l’autre, de le tenir pour responsable de ses maux, de le dominer.

La foi est donc un prétexte mais en aucun cas une finalité. Il est vrai que le coran offre des pistes d’organisation de la société. Par exemple, la sourate numéro 2, Al baqara présente la plupart des codes de conduite qui guident la vie des musulmans. Mais cette organisation de la société sans effort d’adaptation ne permet pas d’organiser la vie de la cité au XXIème siècle. Les villes et villages qui se sont retrouvés sous la gouvernance de groupes terroristes tels que daesh en ont fait la difficile expérience. Incapables de produire, ces groupes ne fonctionnent que selon un système de prédation, levée d’impôts sur les non croyants, esclavage, vente des ressources naturelles. Une fois que l’ensemble de ces ressources est exploité, il ne reste rien. C’est un peu le principe du nomadisme qui se déplace de pâture en pâture au gré des saisons. A l’image des nomades, ces groupes ont besoin sans cesse de nouveaux espaces pour pouvoir exister. Le djihadisme sahélien n’est donc que l’expression de ce besoin de territoire pour survivre et non un idéal religieux. La composition de ces groupes majoritairement nomades de culture ou de circonstance (anciens enfants soldats, mercenaires libyens…) en est la preuve.

Le Sahel, espace d’échange et de nomadisme est l’incubateur de philosophies moins nobles que la religion. C’est là également que les deux grandes tendances de l’islam sunnite se livrent une guerre d’influence pour s’imposer tant vis-à-vis des musulmans que pour peser vis-à-vis des occidentaux. Les Frères Musulmans tout d’abord, cela fait des années qu’ils occupent le terrain. Utilisant la situation d’échec des états post-coloniaux, les idéologues des Frères Musulmans proposent un projet global de régénération de la communauté musulmane contre l’occidentalisation de la société. Appuyée financièrement par le Qatar et politiquement par les turcs, l’organisation a su mobiliser de larges couches de population, en leur offrant un réseau caritatif et une utopie de rédemption. Face à eux, les salafistes, soutenus par l’Arabie Saoudite et les EAU entretiennent eux aussi leurs réseaux d’influence. En plus de soutenir des groupes armés, ces deux courants de l’Islam sunnite contribuent également à fractionner les sociétés. Les premiers conquièrent le pouvoir par « le bas », ils réislamisent l’individu, la famille, le quartier. Le second s’adresse aux élites, il soutient les projets économiques qui bénéficient essentiellement aux castes dirigeantes. Le sunnisme évolue en plein paradoxe, au nom de l’Oumma, la communauté des musulmans, chacun s’efforce de diviser pour s’imposer. C’est une situation ubuesque que connait l’Islam depuis ses origines mais qui aujourd’hui dépasse le simple conflit tribal en contaminant l’ensemble du Sahel.

 

Confins militaires ou cheval de Troie !

C’est un fait ! La France est durablement engagée au Sahel. L’annonce du président Macron de l’envoi de 220 soldats supplémentaires pour renforcer l’opération Barkhane montre effectivement qu’il est plus dangereux de se retirer que de maintenir une présence active.

Se résigner et se retirer aurait un double effet catastrophique. Tout d’abord, ce serait reconnaître que quelques bandes armées peuvent mettre en échec une armée puissante et organisée. La qualité des forces françaises ne saurait être mise en cause. Les difficultés qu’elles surmontent au quotidien sont nombreuses : immensité du théâtre des opérations, compromissions des populations, incurie des politiques locaux… La France est seule pour défendre les intérêts d’une Europe qui peut-être par méconnaissance de la région ou par frilosité refuse de voir la menace qui est en train de se structurer. Un retrait autoriserait également la mise en place d’une zone grise où pourraient se côtoyer sans limites, les activités les plus toxiques telles que trafics de drogues, d’armes, d’êtres humains et y proliférer des idéologies mortifères. Tout cela, serait installé sur les rives du plus grand et plus complexe espace frontalier : la mer Méditerranée. La bande Sahélienne pourrait donc être le cheval de Troie qui précipiterait par effet contaminant une grande partie de l’Europe dans une période d’instabilité durable.

Aussi, même s’il est peu probable que le président français du moment ait totalement apprécié cette dimension lors du lancement de l’opération Serval, il semble essentiel pour l’avenir de l’Europe et de l’Afrique du Nord et de l’Ouest de considérer le Sahel comme un confins militaire qu’il faut stabiliser, sécuriser et développer pour éviter qu’il ne sombre. Cette nécessaire profondeur stratégique à un coût que la France à elle seule n’a pas les moyens d’assumer. Seule, elle est exposée aux accusations de néocolonialisme, seule, elle ne peut peser de manière significative que militairement. L’échec en matière de développement des états locaux est le premier ferment de leur instabilité. Faute d’une action réelle et volontariste des européens, 2020 risque d’être une année charnière au cours de laquelle la situation leur échappera totalement.
Le temps presse, les acteurs du désordre islamiste sont à l’œuvre et gagnent du terrain. Cela ne signifie pas que la situation soit désespérée, mais il est certain que l’Union Européenne risque de se retrouver dans l’incapacité de peser de quelque manière que ce soit dans la région et donc, de limiter les effets néfastes qu’elle pourrait avoir à son encontre.

En effet, d’autres acteurs s’implantent ou se sont implantés au sahel. Il s’agit en particulier de la Chine, des USA et de la Russie.
Les Chinois investissent régulièrement en Afrique du Nord et au Sahel dans le cadre de leur quête en matière premières et pour garantir des débouchées commerciales à leurs nouvelles routes de la soie. Parmi les dix plus gros bénéficiaires des IDE chinois ces vingt dernières années , figurent le Mali, La Mauritanie, le Nigéria, le Niger et Burkina-Faso. L’intervention en Libye le 25 novembre 2011 de la frégate Xushou et l’organisation d’un pont aérien pour évacuer leurs quelques 35 000 ressortissants a fait prendre conscience aux décideurs chinois qu’il fallait développer un volet sécuritaire pour garantir leurs investissements dans cette région. La Chine s’investit dans les actions de maintien de la paix en Afrique, en 2012 par exemple, le président Hu Jintao à lancé l’initiative on China-Africa Coopérative Partnership for Peace and Security. Au Mali, lors de l’été 2013, la MINUSMA a bénéficié d’un renfort de 400 soldats et ingénieurs chinois. Elle y a également multiplié ses ventes d’armes par dix entre 2006 et 2016. La société Norinco, entreprise publique d’armement, s’est progressivement substituée aux anciens pourvoyeurs d’armes en provenance de l’ex URSS. De ce fait, elle prend en charge la formation technique des cadres de la plupart des armées africaines ce qui lui garantit une influence durable au sein des Etats-Majors.

Les USA, bien qu’ils semblent militairement moins présents en Afrique de l’Ouest et au Sahel du fait de leur choix « d’empreinte légère », symbolisée par l’installation de nénuphars (lily pads) – c’est le nom que donne le Pentagone aux mini-bases américaines que l’on trouve notamment du golfe de Guinée à la Corne de l’Afrique – restent particulièrement influents sur les plans économique et social. L’Africa Grouth and Opportunity Act (AGOA), adopté en 2000 dans le cadre du trade and Developpment Act a permis d’établir des liens privilégiés avec les économies Africaines. Leur offrant des débouchées non ou peu taxées sur les marchés américains en échange de quoi, les entreprises d’extraction minières ou d’énergies fossiles ont bénéficié d’une plus grande complaisance dans l’attribution des concessions et des zones de prospection. Les églises évangéliques américaines réparties aux limites de cette région et dans les grands villes, contribuent à donner une image favorable des actions américaines. Les œuvres qu’elles conduisent en faveur de l’enfance ou de la santé se substituent aux systèmes locaux défaillants. Ces nouvelles églises jouent sur l’effervescence affective et l’oralité et, ainsi, servent de lien social. Leur implication auprès des populations contribue à donner un apriori plutôt favorable vis-à-vis des américains. Cet apriori positif se dégrade fortement dans les sociétés majoritairement musulmanes.

Enfin, la Russie effectue dans la région un retour discret mais bien réel. Le 26 juin dernier, en marge du salon « ARMY 2019 » de Moscou, la Russie et le Mali ont officialisé la signature d’un accord de défense. Cet accord porterait sur la formation de spécialistes militaires et la coopération dans les opérations de maintien de la paix et la lutte contre le terrorisme. Ces derniers mois, des hommes du groupe Wagner, société militaire privée russe qui s’est illustrée notamment en Syrie, ont commencé à évoluer au sahel. Dans cette région, la guérilla islamiste est devenue un véritable business pour les sociétés militaires privées. Certains pays et organisations dont l’ONU font appel à elles pour la collecte d’informations ou l’évacuation médicalisée. Mais la présence la plus significative de ces groupes est observée au plus près des zones de combat. Le 29 novembre dernier, le journal Le Monde ou le 22 décembre, Challenges rapportaient l’inquiétude des américains de la présence de soldats russes dans les rangs des forces du Gal Khalifa Haftar. Dernièrement, un groupe appelé « les patriotes du mali » aurait même recueilli 8 millions de signatures en faveur du départ des forces françaises et d’une coopération militaire avec la Russie.

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Il est donc illusoire d’imaginer que les seules forces françaises qui n’agissent que dans un cadre légal aient les moyens à elles seules de stabiliser cette région qui devrait passer de 135 millions de personnes en 2015 à 330 millions en 2050 si les taux de natalité actuels se maintiennent.

Les dirigeants des états sahéliens (Tchad, Niger, Mali, Burkina Faso, Mauritanie) sont dans l’incapacité de se mobiliser contre les menaces qui pèsent sur la région sans une aide ou un mentoring non seulement militaire, mais également dans tous les domaines de la gestion d’un Etat.

Le rejet de la présence des forces françaises au Mali mérite également d’être analysé plus finement. En effet, il est fortement médiatisé et très relayé par la presse notamment anglo-saxonne qui saisit toutes les occasions pour les interpréter et les analyser comme des retours à la Françafrique ou un nouveau néocolonialisme français. La presse française contribue également à amplifier ce phénomène, prenons le simple exemple de la manifestation de Bamako le Vendredi 10 janvier : « le drapeau français brûle sous les cris de près de 1 000 personnes rassemblées à l’appel d’organisations de la société civile et de personnalités politiques pour demander le départ de l’opération « Barkhane » et des forces internationales de leur pays ». Le choix même du vocabulaire – près de 1000 personnes – montre clairement l’intention d’amplifier l’évènement.

Il est donc urgent, comme l’a souligné le président Français à Pau que chacun assume sa part de responsabilité dans la région. Les habitants eux-mêmes doivent faire des choix clairs entre développement ou statuquo. Les Nations Unis et l’Union Africaine doivent revoir les concepts d’emploi de leurs forces. La communauté internationale au premier rang de laquelle l’Union Européenne doit prendre conscience que laisser le Sahel dans cette situation aura des effets bien plus dangereux à court et moyen terme. Ces idéologies prédatrices au nom desquelles les pseudo jihadistes se battent ne se contenteront pas du Sahel. Vides de projets et incapables de construire, leur survie dépend de leur capacité à s’étendre sur le plan territorial.

La chine, les USA ou la Russie n’apporteront pas de solution durable dans la région. La préservation de leurs intérêts (mercantiles et géopolitiques) n’est pas compatible avec une aide au développement réelle des pays partenaires. Il est vrai qu’ils ont les moyens financiers et matériels d’imposer un climat sécuritaire autour de leurs emprises et de leurs axes de communication. En revanche, le développement, véritable clé de voute d’une sortie de crise dans la région ne fait pas partie des modes d’action déployés jusque-là.

Les uns comme les autres ne sentant pas leurs territoires menacés directement par un enkystement des crises africaines n’ont pas d’intérêt particulier à contribuer au développement synonyme de hausse des coûts de main d’œuvre, de hausse des impôts et taxes et de limitation des activités par des règlementations plus strictes. Leur laisser le champ libre, c’est accepter qu’ils ne fassent que déplacer le problème dans le temps. Seule une politique éclairée visant à permettre un développement réel de ces régions est la garantie d’un apaisement durable.

Dans un récent entretien entre le Général Bruno Clément-Bollée, ancien directeur de la coopération de sécurité et de défense au ministère des affaires étrangères et Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS. Le général préconise de « rendre la gestion du Sahel aux Sahéliens, cette affaire est leur affaire ». Il est vrai que la classe politique en place n’a plus aucun crédit, elle est jugée corrompue et incapable. Pourtant, une solution durable ne peut effectivement venir que des Africains eux-mêmes et des organisations africaines. En attendant que les hommes et femmes capable de relever ce défi émergent des sociétés africaines, il n’y a d’autre solution que celle maintenir une force Barkhane, seule apte, si ce n’est rétablir la situation sécuritaire, à éviter qu’elle de devienne ingérable et que le sahel ne devienne une zone grise aux portes de l’Europe. Cette mission est difficile et nécessite des moyens importants dont le coût humain et matériel pourrait utilement être supporté par l’ensemble des partenaires Européens, premiers concernés après les Africains en cas de dégradation de la situation. Les contributions actuelles de l’UE sont essentiellement symboliques en comparaison de l’engagement de la France.

L’opération Barkhane est donc nécessaire mais elle n’est pas suffisante ? Il est urgent de contraindre les gouvernants sahéliens à prendre leurs responsabilités. A défaut, la position de la France et de ses forces au Sahel deviendra intenable.

 

Le golfe de Guinée, recrudescence de la piraterie et du brigandage maritime

Le 3 mars 2019, le pétrolier Histria Ivory, battant pavillon maltais, a subi une violente attaque de pirates[1] à une vingtaine de milles[2] au large de Lomé (Togo). Trois membres d’équipage roumains ont été enlevés. Quelques jours auparavant, deux autres attaques[3] visant des pétroliers ont fort heureusement été déjouées grâce à la présence à bord de gardes armés nigérians qui ont ouvert le feu contre les skiffs.  

La passerelle de navigation du pétrolier saccagée par les pirates

Une recrudescence confirmée des attaques dans le Golfe

Les actes de piraterie maritime dans le monde ont augmenté de 12% en 2018[4]. Cette hausse est essentiellement due à une recrudescence des attaques contre des navires transitant au large de l’Afrique de l’Ouest. Les attaques des pirates somaliens ont été réduites et la menace s’est déplacée de la Corne de l’Afrique vers les eaux du Golfe de Guinée.

En 2018, entre la Côte d’Ivoire et la République démocratique du Congo, 34 attaques ont été recensées dont deux kidnappings, deux vols qualifiés et trente tentatives infructueuses, soit quasiment le double par rapport à 2017. Ces attaques sont majoritairement commises dans les eaux territoriales ou tout au plus à 50km des côtes. Les pirates, souvent violents, détournent des navires, volent une partie de la cargaison – en règle générale du gazole – et prennent des marins en otage[5].

Au large du Nigéria, devenu l’épicentre de la piraterie mondiale, 41 enlèvements ont été perpétrés en 2018. Pour certains kidnappings, les navires ont été déroutés jusqu’à 100 milles des côtes[6]. Les pirates s’aventurent de plus en plus loin et élargissent leur champ d’action à d’autres types de navires.

Le climat de ce début d’année 2019 est toujours aussi délétère et les attaques affectant le transport maritime sont déjà nombreuses.

 

Le coût de l’insécurité maritime, une charge de plus en plus élevée pour les armateurs

En 2017, 818 million $ dont 367 million consacrés aux services de sécurité (personnel embarqué des états côtiers, escortes, patrouilles privées, etc.) auraient été consacrés par les pays côtiers et les acteurs internationaux à la lutte contre la piraterie en Afrique de l’ouest[7]. S’ajoutent à ces montants, les surcotes des primes d’assurances et les majorations des salaires des équipages. En effet, en 2017, 35% des exploitants de navires ont souscrit une assurance[8] au titre de la protection supplémentaire de l’équipage. Les marins peuvent également prétendre à des primes dès lors qu’ils se trouvent dans une zone à risque. En cas d’enlèvement, ils ont droit à une indemnité de captivité[9]. Quant à l’assurance fret, déjà couteuse du fait du risque élevé, elle pourrait encore subir une augmentation[10].

Le coût global de la piraterie est donc particulièrement élevé mais le contournement de ces zones dangereuses étant impossible, le transport maritime continue malgré les risques encourus.

 

Le golfe de Guinée, une route maritime commerciale importante mais menacée

Le Golfe de Guinée[11] est un espace maritime par lequel transitent de nombreuses richesses et notamment des ressources minières importantes. Le pétrole, première ressource du golfe, fait de celui-ci la première région pétrolière d’Afrique avec près de 50% de la production du continent[12]. Les immenses gisements offshore et côtiers de l’Afrique de l’Ouest sont d’un accès facile et se situent sur la grande route maritime Est Ouest de circumnavigation reliant les producteurs à l’Europe[13], les Etats Unis et l’Inde, principaux consommateurs. Cette région dispose également de gisements de minerais tels que le diamant, l’étain et le cobalt, ce dernier étant considéré comme stratégique pour l’industrie. Cette activité économique est totalement dépendante des échanges commerciaux qui s’effectuent pour la plupart par la mer. Cette zone de trafic maritime intense – près de 4000 navires de commerce transitant quotidiennement dans le Golfe – attise la convoitise des pirates. Installations pétrolières offshore ou navires de transport d’énergies, les pirates qui effectuaient traditionnellement leurs attaques au mouillage et le long des côtes opèrent désormais dans la zone hauturière. Après avoir pris le contrôle d’un navire, ils siphonnent le pétrole (bunkering) qui sera ensuite revendu au marché noir. Pour accroitre leurs revenus, ils n’hésitent plus à séquestrer les équipages afin d’obtenir une rançon.

 

Des causes diverses qui perdurent

Ces « activités » hautement lucratives interviennent dans un contexte politique, économique et social complexe. Dans le Golfe de Guinée (GOG), La gouvernance est souvent gangrénée par la corruption et les moyens de lutte des Etats sont insuffisants. En outre, des tensions sécuritaires importantes liées à des conflits ethniques, à des mouvements insurrectionnels[14] ou à des actes terroristes[15] y génèrent de grandes sources d’instabilité et un niveau élevé de pauvreté.

Pour certains pays, notamment le Nigéria, la manne pétrolière n’est pas synonyme de richesse. Si le secteur pétrolier représente plus de 8% du PIB du Nigéria, 75% des recettes de l’Etat et plus de 90% des exportations totales du pays, le Nigéria bat un triste record : celui du pays comprenant le plus grand nombre de personnes[16] vivant dans l’extrême pauvreté. Trop dépendant des recettes pétrolières, le Nigéria tout comme l’Angola, est particulièrement vulnérable aux variations du cours du brut.

Si la piraterie est évidemment condamnable, force est de constater qu’elle génère une industrie florissante dans des pays où les perspectives de développement économique sont extrêmement réduites et où l’Etat est défaillant. Cette activité génère tout un business : une opération nécessite une dizaine d’hommes armés, des vivres, du ravitaillement, des bateaux et une organisation à terre pour les otages. Les bénéfices sont conséquents et largement distribués dans les villages côtiers : chefs de village, responsables de l’administration locale, etc. Dans ces Etats « faillis » d’un niveau de pauvreté extrême, l’économie de la piraterie se mêlant à d’autres activités criminelles comme le terrorisme, est devenues une véritable rente pour survivre. Confrontés à ces défis et à une véritable explosion démographique, les pays du Golfe de Guinée devront offrir à ces jeunes générations des opportunités d’emplois et une éducation. A défaut, les réseaux de piraterie resteront très actifs et menaceront gravement la vie humaine et la sécurité maritime.

Pour faire face à ce fléau, un cadre juridique international existe déjà. Des actions de lutte contre la piraterie sont rendues possibles grâce à la Convention des Nations Unis sur le Droit de la Mer (CNUDM).

 

La CNUDM, un cadre juridique international pour traiter la piraterie

La CNUDM dans ses articles de 100 à 107 et de 110 à 111 propose un cadre juridique international pour lutter et réprimer les actes de piraterie.   Jugée trop restreinte pour certains car confinée à la haute mer, la convention offre tout de même un panel d’actions. Elle doit surtout inciter les Etats à la décliner dans leurs propres outils juridiques pour répondre à la violence maritime tant dans leurs eaux territoriales qu’au large.

En effet, l’article 101[17] définit un certain nombre d’exigences dimensionnantes. L’infraction, pour être qualifiée de « piraterie », doit être commise en haute mer dont la ZEE fait, à ce titre, partie. Le corollaire de cette condition est que tout Etat est légitime dans ce cas à agir à l’encontre de navires pirates et à juger les auteurs de l’acte. En revanche, les actes de même nature perpétrés dans les eaux territoriales, qualifiés de « vol à main armée en mer » ou de « brigandage maritime », ne relèvent pas de la compétence universelle de la CNUDM mais de la seule souveraineté des Etats côtiers. Aussi, dire que l’ensemble des attaques perpétrées par des pirates relève de la piraterie maritime est un abus de langage. Même s’il s’agit de la même action de violence, les juristes en donnent deux définitions qui n’impliquent pas la même réponse judiciaire.

S’il ne fait aucun doute que l’ensemble des Etats côtiers du Golfe de Guinée disposent dans leur arsenal pénal des incriminations pour les violences aux personnes et les atteintes aux biens commises sur leur territoire, donc a fortiori dans leur mer territoriale, il n’existe, à de rares exceptions près, aucune disposition législative de cette nature pour la haute mer. Or, il importe que le régime de la piraterie soit intégré dans le droit positif des Etats[18]. En effet, alors qu’ils éprouvent déjà des difficultés à gérer leurs eaux territoriales et répugnent à en permettre l’accès aux navires de pays tiers, ils ne seraient même pas en mesure de poursuivre les pirates appréhendés en haute mer qui leur seraient remis par un autre Etat[19]. Les pirates connaissent parfaitement ces subtilités à la fois juridiques et diplomatiques dont ils usent et abusent.

L’évolution des modes d’action et la généralisation de la prise d’otages soulèvent de nouvelles interrogations juridiques. De fait, si la détention est bien mentionnée dans la CNUDM, elle ne peut être qualifiée de piraterie que si l’acte est commis à des fins privées. Un kidnapping dont la finalité serait l’enrichissement d’une organisation terroriste ou politique relèverait de la convention SUA (ou convention de Rome  pour la répression d’actes illicites contre la sécurité de la navigation maritime de 1988. Les faits d’enlèvement et de séquestration ne doivent donc pas être jugés sur la seule base de la CNUDM mais au regard d’un ensemble de conventions internationales dont il importe d’inciter les Etats riverains du Golfe de Guinée à les ratifier et les décliner dans leur législation.

Enfin, l’article 100[20]détermine l’obligation pour les Etats de coopérer « dans la mesure du possible » à la répression de la piraterie, formulation absolument pas contraignant qui n’est même pas vraiment une injonction.

Les articles 110[21] et 111[22] fixent les conditions du droit de visite et du droit de poursuite de navires jugés comme potentiellement pirates. Si les actes de piraterie entraînent une compétence quasi-universelle des États – tous les Etats ont le droit de poursuivre, d’intercepter voire de saisir le navire et de juger l’équipage – celle-ci a une limite : les eaux territoriales qui deviennent une frontière infranchissable sauf si des pays tiers sont autorisés à y opérer[23]. Ce droit de poursuite se trouve au cœur des problématiques du golfe de Guinée.

Suite à la demande d’assistance des pays de la région pour faire face à ces difficultés et à l’augmentation des actes de piraterie, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a dépêché une mission d’évaluation et émis deux résolutions[24]. Celles-ci invitent la CEDEO (Communautés économiques des États de l’Afrique de l’Ouest), la CEEAC (Communautés économiques de l’Afrique centrale) et la commission du Golfe de Guinée (CGG)[25] à élaborer une stratégie régionale globale visant une interopérabilité optimale et des corpus législatifs nationaux adaptés à la piraterie.

 

La quête d’une gouvernance maritime régionale, de Yaoundé à Lomé

Réunis à Yaoundé en juin 2013, les dirigeants de la CEDEAO, et de la CEEAC ont établi les principes d’une stratégie régionale commune aux deux sous-régions. Sous l’égide de l’ONU, un code de conduite relatif à la prévention et à la répression des actes de piraterie, des vols à main armée à l’encontre des navires et des activités maritimes illicites en Afrique de l’Ouest et du centre a été adopté. Il précise l’organisation de la lutte et le partage des responsabilités. Créé à la suite du sommet de Yaoundé mais mis en place plus tardivement[26], le Centre interrégional de coordination (CIC) de Yaoundé dite « Architecture de Yaoundé » centralise les informations provenant des centres régionaux de l’Afrique centrale et de l’Afrique de l’Ouest[27] et est chargé de l’harmonisation des textes d’application du droit maritime, notamment ceux relatifs à la lutte contre la piraterie.

Cependant, le Code de conduite bien que signé par les parties prenantes n’est pas devenu contraignant et s’enlise. De surcroit, les états riverains rechignent à coopérer malgré le soutien des puissances étrangères et des instances internationales.

Aussi, et afin de relancer le processus de coopération, lors du Sommet extraordinaire de l’Union africaine sur « la sécurité et la sûreté maritimes et le développement en Afrique, les dirigeants africains ont adopté la Charte de Lomé le 15 octobre 2016. A l’inverse du sommet de Yaoundé, cette charte s’inscrit d’une part, dans l’optique de lier les enjeux sécuritaires aux enjeux économiques et par conséquent aux politiques préventives et d’autre part, dans la logique d’un traité international contraignant.

La région a le soutien de nombreux pays ou instances régionales comme l’Union européenne et de nombreuses forces navales sont présentes. Les initiatives sont nombreuses. Ainsi, la France, très présente depuis 1990, déploie plusieurs bâtiments à l’occasion de la mission Corymbe[28] dont l’objectif est de protéger les intérêts français et de soutenir la lutte contre l’insécurité maritime. La coopération des marines riveraines s’est illustrée lors de l’exercice « Grand African Nemo » 2018[29] a réuni 15 pays. Cet entrainement a contribué à lutter contre l’insécurité maritime telle que défini par le processus de Yaoundé.

Quant à l’Union européenne, elle soutient, un programme, lancé depuis janvier 2013, « Routes maritimes critiques du golfe de Guinée » (CRIMGO) pour renforcer la formation des garde-côtes.

 

Une évolution juridique nécessaire

L’insécurité maritime, conséquence de la maritimisation du monde, se confirme comme l’une des menaces majeures à la stabilité économique des états côtiers du Golfe mais aussi des pays enclavés qui dépendent du transport maritime pour leurs exportations et importations. L’augmentation des actes de piraterie et de brigandage maritime et la violence accrue de ces attaques sont de vrais défis sécuritaires. Si le renforcement de l’équilibre politique et économique est une condition essentielle, il n’en demeure pas moins que le Golfe de Guinée doit favoriser la mise en œuvre d’une gouvernance maritime efficace. Celle-ci ne pourra être garantie sans l’adaptation des législations des différents pays côtiers autorisant les poursuites au-delà des limites maritimes des États. Cette priorité a été réaffirmée lors du 3ème symposium[30] sur la sécurité maritime dans le golfe de Guinée le 22 octobre 2018.

 

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[1] Le navire transportait des produits pétrochimiques du Togo au Libéria. L’équipage comportait 24 membres d’équipage dont 23 Russes et 1 Ukrainien. 18 d’entre eux ont trouvé refuge dans la citadelle. 7 à 9 pirates ont abordé le navire, armés d’AK-47 et de machettes. Ils ont saccagé le navire, volé l’équipage et emmené 6 otages en quittant le navire.

[2] 20 milles : environ 37 km.

[3] Les deux attaques ont eu lieu le 27 février à 70 milles au sud de Brass au Nigéria, l’une le matin et l’autre en soirée. Pour la première, deux skiffs armés de 16 pirates se sont approchés du bord en tirant sur le navire. L’équipage a donné l’alarme en se réfugiant dans la citadelle. Un navire de sécurité est alors intervenu faisant fuir les pirates. Pour le second, l’officier de quart a remarqué deux pistes suspectes sur son radar. Deux skiffs se sont approchés et ont tirés sur le navire. Ils ont été mis en fuite par les gardes nigérians présents à bord. [Données extraites du Bureau Maritime International (IMB) de la Chambre de Commerce International (ICC)].

[4] 201 attaques en 2018 contre 180 l’année précédente [Données extraites du Bureau Maritime International (IMB) de la Chambre de Commerce International (ICC)].

[5] En 2018, selon le Bureau Maritime International, 130 otages ont été enlevés dans le monde.

[6] 100 miles marins : environ 185 km.

[7] Évaluation économique établie par One Earth future ONG américaine référente dans l’étude des problématiques de sûreté maritime au travers de son programme Oceans Beyond Piracy, – http://oceansbeyondpiracy.org/reports/sop/west-africa – programme qu’elle a fermé en juin 2018

[8] Pour un total estimé à 20,7 millions $.

[9] En 2017, les 100 marins touchés par les enlèvements dans le golfe de Guinée ont eu lieu entre deux et trois semaines. Ils avaient droit en théorie, à une indemnité de captivité de 40 000 dollars.

[10]Le JCC (Joint Cargo Commitee) établit le niveau de risque attribué à chaque région. En 2017, le score de risque du golfe de Guinée demeurait classé comme «élevé» et le Nigéria continuait d’avoir le score de risque le plus élevé de tous les États du littoral.

[11] Deux approches pour délimiter le Golfe de Guinée : 1) la région géographique qui s’étend de la Guinée, au Nord-Ouest du continent africain, à l’Angola, au Centre- Sud du continent 2) la façade côtière atlantique allant du Sénégal à l’Angola. Généralement, c’est cette dernière option qui est la plus pertinente pour la coopération en matière de sûreté maritime.

[12] Le Nigéria, seul pays d’Afrique subsaharienne membre de l’OPEP et l’Angola sont les principaux pays producteurs de pétrole.

[13] Le Nigéria est le 5ème fournisseur d’hydrocarbures de la France.

[14] Comme, par exemple, le groupe des vengeurs du delta du Niger au Nigéria ou les Bakassi freedom fighters au Cameroun.

[15] Le mouvement islamiste radical Boko Haram est très présent dans le Nord du Nigéria.

[16] Population en extrême pauvreté estimée à 87 millions de personnes sur 190 millions d’habitants.

[17] Article 101 : On entend par piraterie l’un quelconque des actes suivants,

  1. a) tout acte illicite de violence ou de détention ou toute déprédation commis par l’équipage ou des passagers d’un navire ou d’un aéronef privé, agissant à des fins privées, et dirigé,
  2. contre un autre navire ou aéronef, ou contre des personnes ou des biens à leur bord, en haute mer,
  3. contre un navire ou aéronef, des personnes ou des biens, dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun État,
  4. b) tout acte de participation volontaire à l’utilisation d’un navire ou d’un aéronef, lorsque son auteur a connaissance de faits dont il découle que ce navire ou aéronef est un navire ou aéronef pirate,
  5. c) tout acte ayant pour but d’inciter à commettre les actes définis aux lettres a) ou b), ou commis dans l’intention de les faciliter.

[18]  Si la CNUDM établit bien le principe de la compétence quasi universelle des Etats, c’est une convention qui n’est pas d’application directe, ni pour les Etats ni pour les particuliers. Les Etats doivent impérativement adopter des textes (lois et décrets ou équivalents) pour “transposer” les dispositions de la convention dans leur droit interne. Par exemple, la France a intégré la piraterie avec la loi 2011-13 du 5 janvier 2011 relative à la lutte contre la piraterie et à l’exercice des pouvoirs de police de l’État en mer. Fondée sur la CMB, elle décline les grands principes applicables à la haute mer, et à la ZEE et a ajouté les eaux territoriales d’un État lorsque le droit international ou cet Etat l’autorise.

[19] Ce qui n’est pas sans poser problème pour les états qui auraient capturé des pirates. Un vrai dilemme : l’état en question doit-il faire juger ces individus sur son territoire comme la loi lui permet ou bien doit il les confier à l’état côtier où s’est déroulé l’action  même si l’on sait que la peine de mort (comme au Cameroun) est toujours d’actualité ?

[20] Article 100 : « Tous les Etats coopèrent dans toute la mesure du possible à la répression de la piraterie en haute mer ou en tout autre lieu ne relevant de la juridiction d’aucun Etat »

[21] Article 110 – droit de visite : Extrait : « Sauf dans les cas où l’intervention procède de pouvoirs conférés par traité, un navire de guerre qui croise en haute mer un navire étranger, autre qu’un navire jouissant de l’immunité prévue aux articles 95 et 96, ne peut l’arraisonner que s’il a de sérieuses raisons de soupçonner que ce navire se livre à la piraterie, etc. ».

[22] Article 111 Droit de poursuite : Extrait 1 : « Le droit de poursuite cesse dès que le navire poursuivi entre dans la mer territoriale de l’Etat dont il relève ou d’un autre Etat ».

Extrait 2 : « Cette poursuite doit commencer lorsque le navire étranger ou une de ses embarcations se trouve dans les eaux intérieures, dans les eaux archipélagiques, dans la mer territoriale ou dans la zone contiguë de l’Etat poursuivant, et ne peut être continuée au-delà des limites de la mer territoriale ou de la zone contiguë qu’à la condition de ne pas avoir été interrompue ».

Extrait 3 « La poursuite ne peut commencer qu’après l’émission d’un signal de stopper, visuel ou sonore, donné à une distance permettant au navire visé de le percevoir ».

[23] Ce fut le cas pour les eaux territoriales somaliennes grâce à l’autorisation donnée par le gouvernement fédéral de transition (GFT) qui a conduit à la résolution n° 1816 du 2 juin 2008 du conseil de sécurité des Nations Unies.

[24] La résolution 2018 du 31 octobre 2011 et la résolution 2039 du 29 février 2012.

[25] La CGG est un organisme international fondé le 3 juillet 2001 regroupant l’Angola, le Cameroun, la République du Congo, la République Démocratique du Congo, le Gabon, la Guinée Equatoriale La République, le Nigeria et São Tomé et Principe.

[26] Sa mise en œuvre a été retardée par l’insuffisance des ressources.

[27] Centre régional de sécurité maritime de l’Afrique centrale (CRESMAC) et le Centre régional de sécurité maritime de l’Afrique de l’Ouest (CRESMAO) comprenant l’Angola, le Congo, le Gabon, le Nigeria et Sao Tomé-et-Principe.

[28] Le déploiement de bâtiments français en mission Corymbe complète le dispositif français prépositionné en Afrique occidentale (Gabon, Côte d’Ivoire, Sénégal).

[29] Grand African Nemo  a réalisé 27 scénarios, du Cap-Vert à l’Angola, en impliquant 21 unités à la mer ainsi que 5 aéronefs. L’exercice a également bénéficié du soutien de marines partenaires (américaine et espagnole en particulier) ainsi que du programme « Gulf of Guinea Interegional Network » de l’Union européenne.

[30] Ce symposium a réuni 20 chefs d’états-majors des marines et des garde-côtes du golfe de Guinée (ou leurs représentants), des délégations de haut niveau des principaux pays impliqués dans la zone (États-Unis, Brésil, Royaume-Uni, Portugal, Espagne, Italie, Allemagne, Belgique, Danemark, Canada, Maroc), ainsi que les partenaires régionaux de l’architecture de Yaoundé.

Une situation explosive au Sahel

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Au Sahel, les attaques se multiplient. En dépit de l’opération Barkhane qui déploie près de 4 500 soldats français, les attaques djihadistes continuent de fragiliser cette région. Dans ce contexte difficile, la ministre française des Armées, Florence Parly a entamé, le lundi 4 novembre, une tournée au Tchad, au Burkina Faso et au Mali.

Le samedi 2 novembre, le soldat français Ronan Pointeau a été tué par un engin explosif, au cours d’un attentat revendiqué par la branche locale de l’Etat islamique, l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS). Depuis janvier 2013, il est le 28ème soldat français mort au Sahel. La veille, un camp militaire à Indelimane, dans le nord-est malien, a fait l’objet d’une attaque meurtrière comptant 49 victimes.  Le dimanche 3 novembre, au Burkina Faso, quatre personnes ont été tuées dans une embuscade. En quatre ans, le Burkina Faso est devenu une cible privilégiée avec plus de 600 victimes et le déplacement de près de 500 000 burkinabés fuyant les zones exposées, notamment sur les parties frontalières du Mali et du Niger.

Lancée le 1er août 2014 sur demande du gouvernement malien, l’opération Barkhane déploie ses militaires dans cinq pays de la région du Sahel : le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad couvrant un périmètre presque égal à celui de l’Europe.  Il s’agit de la plus grosse opération extérieure dans laquelle l’armée française est engagée actuellement. Les lignes d’opérations, si elles ciblent en priorité la sécurité, couvrent également l’appui au profit des populations locales, notamment à travers des aides médicales, contribuant à favoriser le dialogue et l’acceptation des troupes étrangères sur le territoire sahélo-saharien. Pour autant, l’image de Barkhane souffre de la violence dont le niveau ne faiblit pas.

Six ans après cette intervention qui a suivi  l’opération Serval au Mali et Epervier au Tchad, les violences djihadistes persistent dans la région. Elles se sont d’ailleurs étendues au-delà des frontières maliennes pour se propager au Burkina Faso et au Niger, pays voisins. En effet, alors que le Mali représentait le principal théâtre des violences djihadistes, la situation au Burkina Faso s’est dégradée et l’insécurité s’accroît, notamment dans le nord du pays. Si la situation à Bamako reste explosive, le Niger est menacé à l’est avec la progression de Boko Haram, à l’ouest avec l’EIGS ainsi qu’au nord avec les conséquences que peut engendrer le chaos libyen.

En visite dans les pays du Sahel, Florence Parly a rendu hommage aux soldats tués et a réaffirmé l’engagement dans la France au Sahel. Consciente de l’importance des enjeux de l’opération Barkhane la ministre a déclaré : « Barkhane ne s’enlise pas, Barkhane s’adapte en permanence. Barkhane se transforme pour avancer plus loin, pour mieux accompagner les forces armées sahéliennes dans leurs opérations. » Et la ministre de prévenir que le combat contre les djihadistes sera long : « Il faudra du temps pour construire cette résilience des forces locales. Nous sommes armés de patience et malgré les attaques, ne détournons pas les yeux des signes encourageants : la force G5 Sahel monte en puissance, comme nous l’avons vu avec l’opération Amane ».

Créée en 2014, la force conjointe du G5 Sahel lutte aux côtés des armées nationales et des soldats de l’opération Barkhane, même si aujourd’hui les armées nationales peinent à enrayer les percées djihadistes. Selon le journaliste et spécialiste des mouvements djihadistes Wassim Nasr, « ces Etats ont aussi leurs prérogatives et ont leurs propres intérêts qui ne concordent toujours pas avec ce qu’on appelle la guerre contre le terrorisme ».

En 2019, la branche sahélienne de l’Etat islamique et d’autres groupes armés ont intensifié leur présence dans la région et tirent profit la crise politique profonde des pays du Sahel.

La situation catastrophique aux plans économique et politique de ces pays, parmi les Etats les plus pauvres du monde, font le lit des groupes djihadistes. Ces derniers en profitent pour recruter dans leurs rangs. Au-delà des difficultés, Barkhane reste un verrou excluant le risque de chaos dans cette bande sahélo-saharienne. En tout état de cause, ce verrou limite une expansion du terrorisme dont les effets sont évidemment ressentis sur la rive nord de la Méditerranée ne serait-ce que par le volume des flux migratoires.

Le bilan méditerranéen de Jacques Chirac

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Le jeudi 26 septembre, le président de la République française Jacques Chirac s’est éteint à l’âge de 86 ans. Après plus de 40 années de vie politique, celui qui a été maire de Paris, Premier ministre et Président a toujours porté un regard attentif au bassin méditerranéen.

Très actif dès son arrivée à la présidence pour infléchir la situation militaire en ex-Yougoslavie et redonner à la communauté internationale sa voix pour mettre un terme à ce conflit, il fut un artisan de la paix dans cette région de la Méditerranée. Il a d’ailleurs, obtenu des Américains, sous la présidence de Bill Clinton, une conférence de paix permettant la signature des Accords de Dayton.

De tradition gaulliste et cultivant un réel intérêt pour le monde arabe et sa culture, Jacques Chirac a perpétué la diplomatie française en Afrique du Nord et au Moyen-Orient du général de Gaulle. En communication politique, il apparait comme un ami des peuples arabes. Cette proximité avec ces pays de la rive Sud de la Méditerranée s’explique notamment par les liens interpersonnels noués avec certains dirigeants. Parmi eux, figurent le monarque chérifien Hassan II, Jacques Chirac ayant d’ailleurs réservé au Maroc ses premières visites d’Etat au cours de ses deux mandats en 1995 et 2002 ou encore le Syrien Hafez el-Assad. Il entretiendra également une relation très solide avec le Liban et une profonde amitié avec l’homme d’affaires libanais Rafic Hariri qui deviendra chef du gouvernement. Cette proximité née alors qu’il est maire de Paris pousse Jacques Chirac à ériger le Liban en dossier prioritaire lorsqu’il rejoint le palais de l’Elysée. Il est d’ailleurs le premier chef d’Etat à se rendre au Liban après la guerre civile. L’amitié et la confiance entre les deux hommes se traduit en 2001 par l’organisation à Paris d’une conférence internationale pour aider le Liban sur les plans financier et économique. De plus, en 2004, Jacques Chirac obtient à l’ONU une résolution obligeant l’armée syrienne à se retirer du pays.

Cette diplomatie s’applique également à l’Afrique de l’ouest.  En nouant des amitiés avec les chefs d’Etats africains et soutenu par Jacques Foccart, le « monsieur Afrique » du général de Gaulle, Jacques Chirac se constitue un réseau fort prenant essentiellement sa source dans la francophonie. Ses tournées et voyages réguliers dans les pays du sud de la Méditerranée et de l’Afrique sont les principaux vecteurs de la diplomatie choisie par Jacques Chirac.

Le chef de l’Etat était ainsi considéré comme « pro-arabe » et notamment pro-palestinien. La sensibilité à la question arabe de Jacques Chirac s’est manifestée dès le début de son mandat, lors de sa première tournée diplomatique dans le monde arabe en octobre 1996. Au Caire, il a annoncé vouloir donner un nouvel élan à la politique arabe et méditerranéenne de la France. Tout le monde se souvient de l’événement dans la vieille ville de Jérusalem où il interpelle la sécurité qui l’oppresse alors qu’il veut échanger avec la foule qui lui réserve un accueil particulièrement chaleureux.  Sa popularité monte en flèche dans le monde arabe, notamment parce qu’il se prononce en faveur d’un processus de paix israélo-palestinien : « Tant que les Palestiniens ne peuvent pas gérer leurs propres affaires, tant qu’ils n’ont pas droit à la dignité comme tous les autres peuples […], les frustrations et le ressentiment persisteront ». Il a par ailleurs opéré un rapprochement avec Yasser Arafat, le chef de file de l’OLP. Ce lien entre les deux hommes s’est maintenu jusqu’en 2004 jusqu’à la mort du Palestinien.

De fait, les relations qu’entretient Jacques Chirac avec Israël sont complexes. En juillet 2000 pourtant, lors des négociations de Camp David examinant le statut de Jérusalem, le Président français partage la position d’Israël prenant acte du rejet des accords par Yasser Arafat. La mort du leader palestinien contribuera à une forme de stabilisation de la relation franco-israélienne.

En 2003, le refus de participer à la coalition américaine en Irak restera dans tous les esprits comme étant l’acte le plus fort du Président Jacques Chirac. La France, pour la première fois depuis 1956, a annoncé son intention d’utiliser son droit de véto concernant un projet de résolution américain et prévient sur les dangers de cette guerre : « Quelle que soit la durée de ce conflit, il sera lourd de conséquences pour l’avenir ». L’histoire retiendra le courage de ce chef d’Etat et de son ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin dont le discours en février 2003 aux Nations unies, est devenu célèbre. Dans un contexte post-Guerre froide et après les attentats du 11 septembre, ils ont su se délier de leurs alliés traditionnels et refuser une guerre qui ne bénéficiait pas de l’aval des Nations unies. Jacques Chirac connait bien l’Irak et Saddam Hussein, rencontré à Bagdad en 1974 alors qu’il était le Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing. Les relations entre l’homme politique français et le baasiste irakien ont même abouti à des relations économiques soutenues dans le domaine de la Défense et de l’énergie avec la création d’un réacteur nucléaire finalement détruit par Israël en 1981.

Isolé auprès de ses alliés et décrié dans la presse anglo-saxonne, ce choix a isolé diplomatiquement Paris. Dans les années suivantes, la position atlantiste de la France est moins tranchée et la politique arabe devient plus discrète.

L’Algérie tient une place particulière dans le bilan méditerranéen de Jacques Chirac. Il y fut sous-lieutenant puis haut fonctionnaire. Il connaissait le caractère singulier de la relation franco-algérienne au caractère passionnel où le passé pèse sur la nature des liens à construire.  Le Président Chirac a tenté de réconcilier les deux Etats. Il est, en 2001, le premier chef d’Etat français à se rendre en Algérie depuis 13 ans. Revenant dans le pays en 2003, il est salué pour sa position contre la guerre en Irak. Pour cet adepte des bains de foule, ce voyage en Algérie lui permet de cultiver son lien avec la rue arabe. Il devient l’instigateur, avec son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika, d’un traité d’amitié qui restera finalement mort-né.

En définitive, De très nombreux pays de la rive Sud de la Méditerranée ont suscité un vif intérêt de la diplomatie chiraquienne. Du Maroc à l’Irak en passant par l’Afrique, cette diplomatie s’est largement inspirée de celle de Charles de Gaulle. Des traces subsistent encore aujourd’hui et soulignent sans doute toute l’importance qu’il faut accorder aux interactions entre les pays des deux rives.

Egypte, l’interminable printemps arabe

Des manifestants en Egypte.
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Au Caire et dans d’autres villes du pays, des manifestations ont eu lieu les 20 et 21 septembre. Alors que depuis le coup d’Etat, qui a porté le maréchal Abdelfattah al-Sissi au pouvoir, tout rassemblement était formellement interdit, on a pu entendre ressurgir certains du printemps arabe de 2011. Les contestataires réclament le départ du Président Sissi et un changement de régime dénoncé comme « corrompu ». Dans ce pays de 100 millions d’habitants, la mobilisation demeure faible avec seulement quelques milliers de manifestants notamment sur le littoral et certaines villes industrielles. La portée de ces contestations revêt plus un caractère symbolique qu’un mouvement de masse.

C’est loin du printemps arabe porté par les Egyptiens en 2011, même si les manifestants s’appuient sur des slogans similaires. L’économie est sans aucun doute au centre des préoccupations. Elle est en chute libre. Presque 30% des Egyptiens vivent sous le seuil de pauvreté. Le Président Sissi maintient le cap d’un autoritarisme inflexible. Une révision constitutionnelle lui permettant de se présenter pour un troisième mandat en 2024 a d’ailleurs été approuvée, récoltant environ 90% des suffrages. Dans ce contexte, on ne peut nier la répression pesant sur les dissidents au pouvoir, blogueurs populaires, islamistes et militants des droits de l’homme.  Elle s’est également appliquée aux manifestants ces derniers jours. D’après le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, plus de 500 personnes ont été arrêtées et sont détenues depuis le vendredi 20 septembre. Pour d’autres ONG, le bilan s’établit à plus de 1 000, mercredi 25 septembre. Tandis que les vidéos des manifestations sont devenues virales sur Internet, le pouvoir a décidé de bloquer certaines plateformes à l’instar de la BBC ou de Messenger (la messagerie de Facebook). Le régime veut éviter que les Egyptiens répondent à l’appel de la « marche du million », devant se tenir le vendredi 27 septembre.

Mohamed Ali est l’instigateur de ce mouvement. Exilé en Espagne, ce réfugié politique et magnat de l’immobilier a publié une série de vidéo dans lesquelles il invite les Egyptiens à se mobiliser, accusant notamment les responsables politiques du pays d’enrichissement personnel en détournant l’argent public. Ayant collaboré avec le régime dans le cadre de ses activités professionnelles mais n’ayant pas reçu sa rémunération, Mohamed Ali prétend détenir des preuves de cette corruption à la tête de l’Etat.

Héros populaire pour certains, traitre à la nation pour d’autres, l’homme de 43 ans, méconnu du grand public il y a quelques semaines, suscite de vives réactions. Il soulève en effet la question taboue de la corruption dans l’armée.

Comme en 2011 mais à une échelle beaucoup plus faible, les Egyptiens réclament un changement de régime et ont fait des réseaux sociaux leur porte-voix en dépit des interdictions. Les motivations, slogans et revendications des contestataires sont par ailleurs très similaires à ceux invoqués il y a huit ans. Le chômage et les niveaux de vie n’ont en effet pas connu d’amélioration et les appels à la liberté et à la démocratie se multiplient. Le régime contre-révolutionnaire de Sissi devra prendre acte de ces revendications sociales.  Il convient de souligner toutefois qu’il bénéficie à l’échelle internationale d’un soutien de la part des puissances étrangères et notamment occidentales.

Sans doute faut-il observer les turbulences du Soudan et de l’Algérie où les mobilisations populaires appellent aux mêmes changements. Ces derniers mois, elles ont abouti aux évictions présidents Omar el-Béchir et Abdelaziz Bouteflika, respectivement au pouvoir depuis 29 et 19 ans. Une différence substantielle les distingue cependant de l’Egypte, ces pays n’ayant pas vécu de printemps arabe proprement dit ni subi les bouleversements qui en ont résulté. Si l’armée semble avoir pris le contrôle dans cette période de transition, les mobilisations en faveur de la liberté dans la région démontrent souvent le caractère transnational des soulèvements populaires.

Election présidentielle en Tunisie : un résultat surprenant

Kaïs Saïed et Nabil Karoui.
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Le dimanche 15 septembre, les Tunisiens étaient appelés à se rendre aux urnes. Après la mort du Président Béji Caïd Essebsi, l’heure était au bilan pour ce pays qui, plus de huit ans après la révolution, poursuit sa reconstruction. En dépit de son statut d’ « exception » dans le monde arabe, la situation politique, économique, sociale et sécuritaire du pays ébranle la jeune démocratie alors que le niveau de vie des Tunisiens ne progresse pas.

Lire aussi : Tunisie : mort du président Béji Caïd Essebsi

Lire aussi : Tunisie : 8 ans après

Initialement prévues à la fin de l’année, les élections ont été anticipées en raison de la disparition du Président. Pour les deuxièmes élections présidentielles depuis la révolution, 26 candidats étaient en lice.

Les résultats présentés par l’Isie – l’Instance supérieure indépendante pour les élections en Tunisie –placent en tête le juriste Kaïs Saïed. N’appartenant pas à un parti politique, ce dernier a obtenu près de 19% des voix. Il est suivi par l’homme d’affaires Nabil Karoui (15%) à la tête du nouveau parti « Qalb Tounes » (Au cœur de la Tunisie) et actuellement incarcéré pour fraude fiscale et blanchiment d’argent. La troisième place est occupée par le candidat du parti islamiste Ennahdha, Abdelfattah Mourou. Quant à Youssef Chahed, actuel Premier ministre et représentant le parti Tahya Tounes, il est arrivé à la 5ème place.

Les deux hommes en lice pour le second tour sont estampillés « anti-système ». Kaïs Saïed, constitutionnaliste et commentateur politique a mené sa campagne sur la base du porte-à-porte, sans moyens financiers ni meetings. S’étant fait connaitre en commentant l’actualité politique tunisienne sur les plateaux de télévision, ce néophyte en gouvernance politique apparait comme l’un des plus conservateurs de la campagne. Il s’est en effet exprimé contre l’abolition de la peine de mort, l’abrogation des textes punissant l’homosexualité mais également contre l’égalité hommes/femmes en matière d’héritage. Quant à Nabil Karoui, il est à la tête de la chaîne populaire Nessma TV qu’il a lui-même fondée. Ces derniers mois, la chaine a mis en scène les actions de charité menées par l’homme d’affaires, notamment dans les régions les plus reculées du pays. Auparavant proche de l’appareil politique et originaire du système, Nabil Karoui a fait le choix d’un virage populiste en se présentant comme l’homme du peuple. En faisant de la lutte contre la pauvreté son fer de lance, Nabil Karoui a réussi à convaincre l’opinion publique tunisienne. Une semaine avant le début de la campagne, il a été mis en détention provisoire, Nessma TV étant accusé d’un manque de transparence concernant son capital. Par trois fois, la justice tunisienne a refusé ses demandes de libération. Or, son incarcération n’a pas entrainé un arrêt de son ascension. Au contraire, sa détention est instrumentalisée pour dénoncer le manque de neutralité de la justice qui aurait cherché à l’évincer de la course au pouvoir. Ce qui confère, à Nabil Karoui, du point de vue de ses partisans le statut de « prisonnier politique ». En outre, l’élection tunisienne a démontré que le mélange des genres – entre argent, pouvoir et communication – a une incidence directe sur le débat public.

Le consensus apparu lors des précédentes élections entre Ennahdha et Nidaa Tounes – qui s’est délité par la suite – semble impossible dans la configuration actuelle avec la percée de candidats « outsiders ». Le résultat de cette élection est un camouflet asséné aux élites politiques traditionnelles et témoigne de la perte de confiance des Tunisiens envers la sphère politique. A ce titre, l’élection n’a mobilisé que 45% du corps électoral, contre 64 en 2014, ce qui témoigne de l’essoufflement du système électoral classique. Les jeunes, très actifs lors de la révolution, semblent s’investir davantage en dehors des urnes.

Amel Boubekeur, chercheure en sociologie à l’EHESS et Kmar Bendana, professeur émérite d’histoire à l’Université de La Manouba, nuancent la situation. Selon elles, Kais Saïed et Nabil Karoui incarnent la politique de transition opérée par le pays mais également des symboles du rejet des élites politiques traditionnelles.

Si la date du second tour n’est pas strictement fixée, il pourrait avoir lieu le 29 septembre, le 6 octobre ou le 13 octobre et coïncider avec les élections législatives du 6 octobre. Ces dernières auront une incidence directe sur la vie politique tunisienne. Avec l’élection d’un hyperconservateur ou d’un populiste à la tête du pays, le futur politique de la Tunisie soulève une incertitude sur les évolutions à venir. Elle pourrait d’ailleurs influer sur la nature même de la démocratie recherchée. Serait-ce alors la remise en cause de certains acquis constatés depuis 2011 ?

 

Sur le même sujet : Tunisie : une démocratie fragilisée ?

Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux est Directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) Chargé d’enseignement à Sciences Po Paris et à l’université Paris Dauphine.

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À la suite du sommet de Marseille sur la Méditerranée de juin 2019 et alors que les foyers d’incertitudes et de tensions se multiplient sur le pourtour méditerranéen, la France doit réfléchir à la formalisation d’une stratégie cohérente, coordonnée et interministérielle en direction de cet espace crucial, notamment à l’égard de ses rives sud (Maghreb) et est (Levant). Car à bien des égards, la Méditerranée constitue un laboratoire de la mondialisation, avec ses opportunités comme ses risques. Les États-Unis, la Chine et la Russie, sans compter de nombreux acteurs régionaux, l’ont parfaitement compris et accroissent leur présence et leur influence dans cet espace clé pour l’avenir de l’Europe, ne serait-ce que pour se positionner par rapport aux prometteuses ressources gazières et pétrolières offshore de Méditerranée orientale. Cette stratégie française doit prendre en compte les espaces aéromaritimes adjacents (mer Adriatique, mer Égée, mer Noire) et s’étendre en direction de la mer Rouge et de l’océan Indien de manière à protéger l’axe de communication maritime vital reliant l’Europe à l’Asie par la route la plus courte. Limiter la stratégie de la France à la seule Méditerranée, c’est se mettre des ornières en défendant son dernier périmètre de sécurité sans vision d’ensemble ; c’est la garantie d’un échec stratégique, géopolitique, économique et sécuritaire à long terme. Cette stratégie doit se fonder prioritairement sur les intérêts nationaux et non plus forcément sur la défense de valeurs libérales. Elle doit promouvoir une coopération économique et sécuritaire exigeante avec les pays de la rive sud de la Méditerranée, impliquant des investissements massifs et soigneusement contrôlés pour fixer les populations sur place et réduire le flot de migrants illégaux et de trafics en tous genres. C’est là que l’Union européenne (UE) peut jouer un rôle majeur et faire la différence. Cette stratégie globale doit projeter le plus loin possible vers le sud la frontière virtuelle d’endiguement des trafics et du terrorisme islamiste. Elle doit affirmer clairement qu’elle ne vise nullement à favoriser un type de régime politique, une religion ou l’une de ses expressions plutôt qu’une autre (sunnisme vs chiisme), mais qu’elle se définit au cas par cas en fonction des seuls intérêts nationaux et européens.

Le meilleur atout de la France est de montrer qu’elle est capable de parler avec tout le monde sans tabou, d’agir comme un intermédiaire crédible et légitime pour favoriser le dialogue entre États rivaux, en prenant des initiatives visant à stabiliser la zone ANMO, que ce soit au Levant ou plus loin dans le Golfe en promouvant une Conférence inclusive de sécurité et de coopération dans le Golfe (CSCG) entre les pétromonarchies, l’Iran et l’Irak, sur le modèle de ce que fut la CSCE en Europe. Les principaux intérêts de la France dans cette vaste zone consistent à éviter l’extension et l’unification des différents fronts djihadistes en leur interdisant l’accès aux littoraux maritimes, de même qu’à anticiper les effets déstabilisateurs du possible effondrement de certains États partenaires. Ces intérêts nous dictent également de maintenir ouvertes les portes d’entrée aériennes permettant à l’aviation française (armée de l’air et aéronautique navale) de se projeter vers la bande sahélo-saharienne, vers le Moyen-Orient, vers la péninsule Arabique et vers le pourtour de l’océan Indien. Pour y parvenir, la France a tout intérêt à renforcer ses liens avec la Tunisie, Chypre, l’Égypte, Israël, le Liban, l’Irak et le sultanat d’Oman, à intensifier le dialogue avec la Turquie, l’Iran et l’Inde, mais aussi à maintenir une relation étroite avec Djibouti comme avec les monarchies du Golfe en faisant clairement comprendre à nos interlocuteurs que nos intérêts continueront de converger tant que leur politique ne visera pas à mettre la France en porte-à-faux. La France doit pouvoir discuter avec franchise avec l’ensemble des acteurs concernés, notamment pour stabiliser la Libye et la Syrie et garantir l’accès au canal de Suez et au détroit de Bab el-Mandeb, à l’heure où de nouveaux foyers de tensions apparaissent en mer Rouge et où Russes, Chinois, Turcs et Iraniens se positionnent pour être capables d’agir militairement le long de ce long corridor maritime stratégique.

Pour définir cette nouvelle stratégie, la France doit dresser le diagnostic des crises qui peuvent survenir dans la région ANMO en intégrant l’agenda et les contraintes des acteurs locaux et globaux, et en envisageant les conséquences des Game Changer susceptibles de modifier la donne dans la région (chapitre 4 de cette étude). Sur le plan militaire, la France devra prendre en compte les tensions croissantes en Méditerranée orientale liées aux rivalités engendrées par l’exploration et l’exploitation des gisements gaziers offshore (notamment avec la Turquie), l’arrivée quasi certaine d’un nombre croissant de navires russes, chinois et iraniens en Méditerranée, de même que l’établissement probable de nouvelles bases russes et chinoises (et par là même de bulles A2/ AD1 –  Anti Access / Area Denial – associées) à proximité de détroits vitaux. De fait, la France devra déterminer quelle pourrait être la plus grande menace à son indépendance sur le long terme (la Russie ou la Chine ?) en se fondant sur des critères objectifs et non idéologiques, afin de concevoir la stratégie globale la plus pertinente possible. Elle aura tout intérêt à s’appuyer militairement sur les États-Unis et le Royaume-Uni qui restent les seuls à disposer de capacités critiques en Méditerranée, que ce soit via l’OTAN ou dans un cadre ad hoc, mais aussi sur l’Italie qui reste un partenaire de choix pour agir militairement le long du continuum Méditerranée mer Rouge. L’Union européenne ne peut fournir pour sa part aujourd’hui que 20 % des moyens militaires susceptibles d’être mobilisés le long de cet axe aéro-maritime ; elle ne dispose que d’un nombre restreint de capacités cruciales. Pour éviter que ses adversaires potentiels ne disposent de ces mêmes capacités cruciales, la France aurait intérêt à maintenir en cohérence sa stratégie d’exportation de matériels militaires et ses intérêts stratégiques, favorisant l’acquisition de systèmes permettant d’accroître la surveillance, la transparence, le contrôle des frontières (y compris maritimes) et les communications entre pays riverains, tout en évitant la prolifération de sous-marins, de missiles de croisière, d’avions ravitailleurs en vol et de systèmes sol-air et surface-surface à longue portée.

Pour s’assurer que cette nouvelle stratégie puisse être appliquée sur le long terme, la France pourrait enfin repenser son système de bases et de points d’appui, pourquoi pas en les mutualisant avec certains partenaires européens, car elle sera amenée immanquablement à intervenir loin du territoire national en direction de l’océan Indien et de l’Asie. S’il lui faut impérativement s’appuyer sur la Corse pour le contrôle de la Méditerranée occidentale et renforcer sa présence à Djibouti pour la défense du détroit de Bab el-Mandeb et du corridor aérien de la mer Rouge, les autorités françaises pourraient étudier la faisabilité de nouvelles bases ou points d’appui en Tunisie, à Chypre, en Égypte, au sultanat d’Oman et en Inde.

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75ème anniversaire du débarquement en Provence

Goumiers d’Afrique du Nord, défilant sur le port de Marseille, quelques jours après le débarquement. Août 1944.
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Ce jeudi 15 août est célébré le 75ème anniversaire du débarquement en Provence.

A la nécropole nationale de Boulouris dans la commune de Saint-Raphaël, le Président Emmanuel Macron accompagné des présidents ivoirien et guinéen Alassane Ouattara et Alpha Condé, ont rendu hommage aux 464 combattants de la 1ère armée française débarqués en Provence. Parmi « ces héros », des « Français d’Afrique du Nord, pieds noirs, tirailleurs algériens, marocains, tunisiens, zouaves, spahis, goumiers, tirailleurs que l’on appelait sénégalais mais qui venaient en fait de toute l’Afrique subsaharienne, et parmi eux des Guinéens ainsi que des Ivoiriens ».

C’est le 15 août 1944 que débutait l’opération « Dragoon » quelques mois après l’opération « Overlord » ayant permis la libération de la Normandie. Ces deux opérations n’ont pas été déclenchées simultanément faute de moyens suffisants. Codirigée par les Français et les Américains, cette opération comptait 450 000 hommes dont 250 000 Français issus majoritairement de l’armée d’Afrique – commandée par le maréchal de Lattre de Tassigny. Ils se sont lancés à l’assaut des troupes ennemies allemandes avec pour objectif de produire un effet de surprise. La libération de la région s’est alors faite progressivement ; les 27 et 28 août, les villes de Toulon et Marseille étaient libérées. La reconquête de ces ports stratégiques ouverts sur la Méditerranée était l’un des objectifs majeurs de l’opération, Toulon et Marseille permettant notamment le ravitaillement des troupes.

Afin de commémorer cette histoire collective et parce que « la France a une part d’Afrique en elle », le chef de l’Etat a appelé les maires de France à rendre hommage à ceux qui ont « ont fait l’honneur et la grandeur de la France » en nommant les rues et les places à la mémoire de ces combattants. Des lieux rendant hommage à l’histoire et à la mémoire du débarquement du 15 août 1944 et de la libération de la Provence existent telle que la Tour Beaumont au sommet du Mont-Faron, rénovée en 2017. Moins populaire que le débarquement en Normandie, le débarquement en Provence et notamment les soldats qui y ont participé ont souffert d’un manque de reconnaissance.

Le débarquement en Provence fait référence à une histoire partagée. Des soldats français, africains, américains et canadiens se sont mobilisés pour défendre et libérer une terre qu’ils n’avaient pour la plupart jamais foulée. C’est donc cette dimension mondiale de l’histoire de la France qui s’est gravée au travers de cet épisode militaire méditerranéen. Le débarquement en Provence revêt ainsi à la fois une importance symbolique et stratégique dans sa libération.

Algérie : année 57 – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Alger, le 15 mars.
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Il est beaucoup question de l’Algérie depuis le 22 février dernier, date à partir de laquelle le mouvement d’opposition au cinquième mandat du Président Bouteflika a rassemblé des millions d’Algériens dans les rues des villes du pays. Ceux qui ne veulent pas quitter le pouvoir ont tout fait pour imposer un homme gravement malade, dans l’incapacité d’exercer les responsabilités de sa charge, ce qui a mis le feu aux poudres. Pourtant, rien ne laissait prévoir une telle révolte. Depuis la fin de la décennie 90, marquée par les méfaits des terroristes « islamistes », ce peuple semblait comme pétrifié, optant pour un statu quo, pourvu que cela le protège du retour de la violence dont il a tant souffert. Mais trop, c’est trop et, comme le disait le leader chinois Mao Tsé Toung, « une étincelle suffit à mettre le feu à la plaine ».

L’Algérie a fêté le 57ème anniversaire de son indépendance le 5 juillet. D’où l’intérêt de dresser le bilan de la politique du régime. Quelle était la situation de ce pays avant 1962, et quelles sont les réalisations, les succès et les échecs des politiques menées en toute souveraineté ?

Un bilan contrasté

Si l’on veut comparer la situation de l’Algérie actuelle à ce qu’elle était en 1962, cet exercice nous permet de découvrir deux pays totalement différents.

Au plan démographique, 9 millions d’Algériens en 1962, 42 millions aujourd’hui. 85% d’analphabètes en 1962, 97,77% des 15 à 24 ans alphabétisés en 2019. Le taux de scolarisation est de 98,5%. Deux universités en 1962, une quinzaine actuellement. Une faible protection sociale pour les “indigènes” avant l’indépendance, la sécurité sociale et une médecine gratuite pour tous maintenant. Un habitat précaire avant, des millions de logements construits par l’État depuis les dernières décennies.

Au plan politique et symbolique, un peuple sous emprise et, à partir de 1962, un drapeau, un hymne national, une politique tant au dedans qu’au dehors décidée de façon endogène, des ambassades partout dans le monde, une place originale sur l’échiquier international, une compagnie aérienne aux couleurs du pays, une armée nationale, l’ascenseur social…Ces dernières années, des investissements massifs pour construire l’autoroute Est-Ouest sur plus de mille kilomètres, l’électrification des campagnes, les subventions pour un habitat rural digne, l’aide financière de l’État au profit des jeunes qui veulent créer leur propre entreprise, la politique de « réconciliation » qui a vidé les maquis « islamistes » et a permis le retour de la sécurité…Cette liste des effets positifs de l’indépendance n’est pas exhaustive.

Pour autant, l’Algérie n’est pas devenue la « Californie du Maghreb ».

En effet, dans la plupart des cas, ce qui a été édifié par le régime militaire depuis 1962 porte la marque de l’incompétence et de la corruption, ce qui ne signifie pas que tous les militaires sont incompétents et corrompus.

Au plan de la politique intérieure, les deux premiers dirigeants – Ben Bella de 1962 à 1965, puis Boumédiène, de 1965 jusqu’à sa mort en 1978 – ont opté pour le socialisme, le tout-Etat, ce qui a freiné considérablement le développement du pays. Ils ont ruiné l’agriculture par une révolution agraire conçue et menée de façon dogmatique, rendant l’Algérie dépendante de l’étranger pour se nourrir au prix d’une hémorragie de devises. Ils ont créé une bureaucratie pléthorique et budgétivore. Ils ont choisi de financer un pseudo développement, non par la culture du travail, mais par l’argent tiré de la vente du pétrole et du gaz. Au plan politique, ils ont imposé une dictature avec tous ses oripeaux : parti unique, journal unique, radio et télévision uniques, élections dont les résultats étaient décidés à Alger et non par les urnes.

Quant à la politique étrangère, ils ont choisi le « camp anti impérialiste », donc Cuba avec Fidel Castro et Che Guevara, Pékin et Moscou, Alger devenant la « Mecque des révolutionnaires ».

Chadli Bendjedid, successeur de Boumédiène à partir de 1978, a renoncé à l’option « socialiste », mais a maintenu les orientations diplomatiques du pays.

Au plan politique, des changements se sont produits après les émeutes d’octobre 1988.
Le régime, qui ne pouvait pas satisfaire les revendications économiques et sociales, a eu recours à une diversion consistant à octroyer des libertés et en finançant un pseudo multipartisme, des journaux d’opposition, et la liberté d’expression conçue comme une soupape de sécurité.

Indirectement, la France a contribué à l’arrivée au pouvoir de l’« armée des frontières » en 1962.
En effet, le “plan Challe” (6 février  1959 au 6 avril 1961) qui consistait en un ensemble d’opérations militaires contre les maquis de l’Armée de Libération Nationale (ALN) a été dévastateur pour les combattants Algériens. Dans le même temps, l'”armée des frontières” constituée au Maroc et en Tunisie, commandée par le colonel Boumédiène, se préparait à prendre le pouvoir en violation du principe adopté au Congrès de la Soumam, (13 au 20 août 1956) selon lequel, l’intérieur commande à l’extérieur. Cette « armée des frontières » a pris le pouvoir en 1962 par un coup d’État contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) et contre le peu de forces de l’intérieur qui avaient survécu au « Plan Challe ». Quant à la dictature, elle n’a pas été mise en place à partir du 5 juillet 1962, mais pendant la guerre d’indépendance, le Front de Libération Nationale (FLN) ayant décrété dès le 1er novembre 1954 : « quiconque n’est pas avec nous est contre nous », donc était exécuté. Tout ce qui s’est passé par la suite n’est que la conséquence des conditions dans lesquelles l’Algérie a acquis son indépendance, et d’une réalité qui est pérenne, à savoir que ce sont les individus et les groupes détenteurs de la force armée qui gouvernent le pays depuis l’indépendance. C’est donc l’armée qui constitue l’épine dorsale du régime, elle est l’État, elle est omnipotente. Tout le reste n’est que péripétie.

Quelques indicateurs éloquents de l’incompétence du régime depuis 1962 : grâce à la vente du pétrole et du gaz, l’Algérie a disposé de l’équivalent de dix fois le plan Marshall, sans parvenir à amorcer le processus de développement ; depuis des décennies, 97% des recettes d’exportation proviennent de la vente du pétrole et du gaz. Le système éducatif est sinistré, si bien que les parents qui le peuvent inscrivent leurs enfants dans des écoles privées, certaines enseignent en français, avec le même programme que les écoles françaises. Les étudiants qui parviennent à s’inscrire dans des universités françaises ne retournent plus dans leurs pays une fois leur formation achevée ; des jeunes tentent de traverser la Méditerranée dans des embarcations de fortune, et il y a des morts au cours de ces traversées ; le régime n’a pas été capable d’assurer la sécurité des citoyens massacrés durant la décennie 90 par les “islamistes” qui sont le produit de sa politique; la corruption affecte tous les secteurs, à tous les échelons, etc…..

Le meilleur ou le pire ?

On doit avoir à l’esprit cette réalité si l’on veut essayer de comprendre la nature des événements qui se déroulent de l’autre côté de la Méditerranée depuis le 22 février 2019. Le mouvement de protestation contre un cinquième mandat présidentiel par Bouteflika alors qu’il est gravement handicapé, se heurte à une partie de l’armée représentée par le chef d’état-major, le général Gaïd Salah. Cette armée a perdu une partie de sa cohésion depuis une dizaine d’années et des clans s’y sont formés. Cela explique ce qui se passe actuellement, notamment que des généraux mettent en prison d’autres généraux, ainsi que des “oligarques” qui ne seraient jamais parvenus à la position qui est la leur, sans l’appui de “parrains” au cœur du système.

Que va-t-il se passer ? Si le mouvement qui réclame un changement de régime reste ce qu’il est -sans organisation, sans programme, sans leaders – il finira par s’essouffler parce que, en politique, les rapports de force sont déterminants. Cette orientation est possible car le peuple algérien ne veut plus le retour de la violence. Il a été profondément traumatisé par la tragédie de la décennie 90, les “islamistes” étant toujours là. Ils n’ont jamais renoncé à leur projet de faire de l’Algérie une “République islamique”.…

En dernière analyse, il n’y a pas d’un côté les “méchants” qui seraient les gouvernants” et, de l’autre, les “âmes pures” qui seraient les gouvernés.

En effet, on doit à la vérité de relever que A. Bouteflika n’a pas été le tyran que l’opposition décrit. Le régime qu’il a incarné pendant vingt ans n’était ni une dictature, ni une démocratie. Les Algériens bénéficiaient de la liberté d’expression dont ils ont usé parfois avec excès. Les journaux de l’opposition étaient et restent virulents dans leur critique du système politique. Pour autant, il ne s’agit pas d’une démocratie car il n’y a pas d’État de droit. Celui-ci signifie, notamment, une justice indépendante du pouvoir, et un État lui-même soumis au Droit. Or, l’Algérie reste encore très loin de cette qualité de régime démocratique. Elle n’en est même pas à l’étape des élections loyales puisque les consultations sont entachées de fraudes systématiques. La seule fois où les Algériens ont voté librement, c’était en 1991, et ils ont donné majoritairement leurs suffrages aux “islamistes” du Front Islamique du Salut (FIS) alors même que ce parti était porteur d’un projet politique totalitaire.

A. Bouteflika a mené une diplomatie active et efficace qui a consisté à briser l’isolement du pays. A partir de décembre 1994 et le détournement d’un avion d’Air France par un commando du GIA, plus aucune compagnie aérienne occidentale ne desservait les aéroports algériens. De surcroît, aucun de ces pays n’a apporté une aide quelconque à l’armée algérienne en lutte contre les terroristes. Le président a su tirer parti de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre l’Amérique pour se rapprocher des États Unis et entamer avec Washington, une collaboration fructueuse dans les domaines du renseignement.

D’aucuns, en Occident, prétendent que la solution consiste à mettre en place des institutions démocratiques, c’est à dire une Constitution qui établirait des règles du jeu. Ceux-là ignorent que les constitutions existent et leur seule application serait un progrès prodigieux. Mais elles ne sont pas respectées, d’où des révisions fréquentes de ces lois fondamentales. L’Algérie est, à cet égard, un cas éclairant : par exemple, l’interdiction pour le Président d’effectuer plus de deux mandats était inscrite dans la Constitution algérienne. Cela n’a pas empêché A. Bouteflika de procéder à la révision de la Constitution, de rester au pouvoir pendant vingt ans et de prétendre faire un cinquième mandat. C’est que le concept même de Constitution et ce qu’il implique en termes de conduites politiques, restent étrangers aux mœurs, aux mentalités des peuples du sud de la Méditerranée.

L’Algérie indépendante a fait ses choix en toute souveraineté. Pourtant, certains Algériens continuent de penser que leurs difficultés et leurs échecs sont dus à la colonisation et que l’ancien colonisateur ne peut pas leur vouloir du bien.

Algérie-France, une relation marquée par le passé

On ne peut pas parler de l’Algérie sans évoquer la relation algéro-française. Comment pourrait-il en être autrement alors que la France a été présente dans ce pays pendant 132 années ? Ce fut d’abord une conquête militaire avec la violence inhérente à ce type d’entreprise. On pourrait croire que cette séquence de l’Histoire relève du passé dont il ne faudrait plus parler. Ce serait ignorer le traumatisme causé par l’occupation de cette « terre musulmane » par une « puissance chrétienne ». C’est ce qui la différencie de la présence ottomane qui n’était pas de nature coloniale. Il s’agissait du califat et cela change tout car ce pouvoir avait vocation à s’exercer sur l’ensemble de la communauté musulmane. Les 132 années de souveraineté française sur l’Algérie sont perçues de façon négative par les Algériens. La France a une autre perception de la même réalité. Le Parlement français est allé jusqu’à voter une résolution en 2005 vantant les “aspects positifs de la colonisation”…La France est revenue sur cette initiative contestée par une partie de sa classe politique et considérée par Alger comme une provocation. En France, on pense que le problème sera résolu lorsque la génération qui a participé à la guerre d’indépendance aura disparu et quand ceux qui sont nés après 1962 seront aux commandes à Alger. Or, la psychologie des jeunes algériens est plus complexe qu’on veut bien le croire. En effet, leur comportement à l’égard de la France est fait d’attirance et de réticences. Mais force est de constater que le premier sentiment l’emporte sur le second. D’où leur désir de traverser la Méditerranée pour vivre chez l’ancien colonisateur.

La langue française est parlée par des millions d’Algériens. Quand on sait que la langue n’est pas neutre mais quelle est porteuse de symboles, de valeurs, et qu’elle contribue à structurer jusqu’ à l’inconscient de ceux qui la pratiquent, on se rend compte qu’elle fait partie de l’identité de beaucoup d’Algériens. Mais cette identité est fragmentée. On constate, en effet, une régression du sentiment national au profit de systèmes d’appartenance réducteurs : arabes/berbères, l’est/l’ouest du pays, les confréries, les tribus, etc. Il s’agit du plus grand et du plus périlleux des défis auquel est confronté l’Algérie d’aujourd’hui et de demain. Mais c’est là un problème algéro-algérien…

Du côté français, certes, ceux qui n’ont connu ni l’époque coloniale, ni participé à la guerre qui a alourdi le contentieux entre les deux pays, ont un regard neutre sur l’Algérie. Ce regard est différent s’agissant de l’immigration algérienne en France. En outre, des associations composées de nostalgiques de l’« Algérie française », alimentent la dimension passionnelle de la relation franco-algérienne. Ces personnes reçoivent le renfort de quelques Algériens francophones qui, bien qu’étant des produits de l’Algérie indépendante, se consacrent au dénigrement tous azimuts sans aucune nuance, ce qui leur vaut les faveurs des plateaux de télévision et des facilités pour éditer et écouler leurs “littératures”.

Du côté algérien, ce n’est pas mieux : des associations d’anciens « moudjahidines » (anciens combattants), font de même à l’égard de la France. Leurs membres font du passé leur fonds de commerce et cela d’autant plus que les vrais combattants ne sont plus, pour leur immense majorité, de ce monde.

La défiance à l’égard de la France a inspiré aux dirigeants algériens soucieux de plaire à ce lobby, une révision de la constitution par laquelle l’accès à des postes de responsabilités administratives et politiques est interdit aux binationaux.

On ne peut que regretter à cet égard, qu’il n’y ait pas eu un Mandela dans chacun de ces deux camps au sein desquels des extrémistes poursuivent à leur manière la guerre d’Algérie..

Globalement jusqu’à présent, les deux pays n’ont pas réussi à trouver un équilibre permettant de sortir l’un du déni, l’autre du ressentiment. D’où la nécessité urgente de faire un travail essentiel visant à une convergence des perceptions et, pourquoi pas, à une écriture commune de l’Histoire.

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Il ne s’agit pas de faire le bilan de l’indépendance car celle-ci ne peut être remise en cause : chaque peuple a droit à la souveraineté. Ce que les peuples en font est de leur seule responsabilité.
On ne peut établir le bilan des politiques conduites en Algérie depuis 1962 sans tenir compte du passé et des conditions tragiques dans lesquelles est né cet État nouveau. Le départ des “pieds noirs” et des juifs en quelques semaines alors qu’ils étaient les cadres compétents de l’ « Algérie française », a laissé le pays livré à lui-même, sachant que 85% des Algériens étaient analphabètes.
Cela étant dit, on ne peut pas non plus occulter la responsabilité considérable des Algériens eux-mêmes dans les erreurs stratégiques qu’ils ont faites tant durant la guerre d’indépendance qu’après, sans que jamais il y ait la moindre velléité d’autocritique.

Le mouvement né le 22 février dernier est porteur de toutes les frustrations et de tous les espoirs accumulés depuis 57 années. Il constitue un test historique de la capacité du peuple algérien à franchir une étape qualitative décisive vers une émancipation d’une autre nature.