Afrique du Nord

Libye : un dossier complexe et une guerre qui s’éternise

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La situation en Libye est préoccupante. Depuis le printemps arabe et la chute du colonel Mouammar Kadhafi, le pays est plongé dans le chaos. Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar se disputent la légitimité à la tête de l’Etat depuis près de deux ans sans qu’aucune élection ne soit venue entériner le processus politique. Le premier, à la tête du Gouvernement d’union nationale (GNA) est officiellement soutenu par la communauté internationale tandis que le second, autoproclamé maréchal, dirige l’Armée nationale libyenne et bénéficie des appuis émirati et égyptien.

La communauté internationale et en particulier Ghassan Salamé, l’envoyé spécial pour la Libye pour les Nations unies tentent de réconcilier les deux parties et d’instaurer la paix. Pour autant, le général Haftar a lancé une offensive sur Tripoli – siège du GNA – le 4 avril alors qu’une conférence nationale devait être organisée à Ghadamès dix jours plus tard.

En six mois, la guerre a fait plus de 1 000 morts et a causé le déplacement d’environ 120 000 personnes, engendrant une situation humanitaire déplorable. De fait, lors d’une intervention devant les membres du Conseil de sécurité au début du mois de septembre, Ghassan Salamé a annoncé la volonté de l’ONU de se maintenir en Libye : « Plus la situation sur le terrain s’aggrave, plus notre présence, nos efforts de médiation et la fourniture de services humanitaires sont nécessaires ».

En dépit des trêves, dont celle de l’Aïd el-Adha, les combats se poursuivent. Et, si la ligne de front ne bouge quasiment plus, un cessez-le-feu se montre peu envisageable dans l’immédiat. En effet, dans un entretien accordé à Libération en septembre 2019 dans lequel il confie avoir vécu la guerre comme un « affront », Ghassan Salamé déclare qu’un cessez-le-feu apparaît « plus compliqué qu’une trêve ». En effet, ce dernier nécessite des observateurs et des équipements veillant au respect de l’accord. Pour les Nations unies, cela signifie un mandat élargi comprenant une mission de médiation politique.

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Si la situation militaire est figée, dans le ciel libyen une véritable guerre par procuration a vu le jour depuis le mois de juin. Bien qu’ils n’aient pas une influence sur l’équilibre des forces selon des analystes, les drones émiratis et turcs occupent les airs, faisant de la Libye « probablement le plus grand théâtre de guerre de drones au monde » selon Ghassan Salamé. Le GNA s’est tourné vers la Turquie tandis que l’ANL bénéficie de l’appui émirati. Idéologiquement et politique, les sponsors des deux parties libyennes ne cessent de s’opposer.

Aux problèmes internes s’ajoutent la question des migrants et le terrorisme. La Libye étant un pays de transit pour les migrants, ces derniers sont victimes de détention arbitraire et de mauvais traitements très souvent dénoncés par les ONG. Quant au sud du pays, il sert de repaire aux islamistes de Daesh. A ce titre, le 27 septembre, les forces aériennes américaines ont mené une opération qui a causé la mort de 7 islamistes affiliés à l’Etat islamique

Dans ce pays qui est la « cible d’interférences extérieures » Ghassan Salamé déplore le manque de soutien des puissances s’intéressant à la Libye. Dans ce contexte, l’Envoyé de l’ONU multiplie les contacts en Turquie, aux Emirats arabes unis, en Egypte, aux Etats-Unis et en Russie pour tenter de préparer l’adoption d’un accord inter libyen qui bénéficierait d’un appui international. Pour ce faire, une conférence internationale consacrée à la Libye doit se tenir au cours des mois qui viennent. Alors que la solution militaire renvoie à « une illusion couteuse », l’émissaire des Nations unies imagine trois scénarios. Le premier scénario imaginé prévoit un maintien de la situation actuelle avec une guerre d’intensité réduite qui aura tendance à décliner progressivement. Le deuxième cas de figure concerne une escalade des tensions où la Libye deviendrait le théâtre d’une guerre régionale. Cette solution, dangereuse pour la Libye aurait des répercussions internationales, causant de fait un impact direct dans tout le bassin méditerranéen. Enfin, le troisième scénario – le plus souhaitable – serait d’aboutir rapidement à un cessez-le-feu et à une reprise du dialogue. Impensable il y a quelques semaines, il semble dorénavant possible.  Dans un communiqué du 26 septembre 2019 paru avant la réunion des Nations unies à New York, Khalifa Haftar a affirmé sa volonté de dialogue avec la partie adverse. Contrairement aux mois précédents, le militaire met des conditions à un éventuel retrait. Il exige en l’occurrence que les « groupes terroristes et les milices criminelles qui contrôlent Tripoli » se retirent, faisant référence aux forces libyennes loyales au GNA.

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Toutefois, il ne faut omettre l’antagonisme entre les deux hommes. Devant l’ONU, Fayez al-Sarraj a qualifié son adversaire de « criminel assoiffé de sang » et a déploré l’ingérence des puissances étrangères, à l’instar des Emirats arabes unis, de la France et de l’Egypte qu’il accuse de soutenir le camp d’Haftar.

Si l’apaisement semble possible et atteignable à terme, la condition sine qua none à un retour à la paix est sans surprise la tenue d’élections qui permettront de trancher la légitimité du chef d’Etat. La conférence internationale sur la Libye, organisée par l’ONU à l’initiative notamment de Rome et Paris et qui devrait se tenir en Allemagne, poserait ainsi les bases de la paix. Le ministère des Affaires étrangères appelle à un cessez-le-feu et à un retour au processus politique et salue la réunion de l’ONU qui a permis à « la communauté internationale et aux acteurs régionaux d’exprimer leur unité et leur détermination à soutenir la médiation des Nations unies conduite par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies ».

Le bilan méditerranéen de Jacques Chirac

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Le jeudi 26 septembre, le président de la République française Jacques Chirac s’est éteint à l’âge de 86 ans. Après plus de 40 années de vie politique, celui qui a été maire de Paris, Premier ministre et Président a toujours porté un regard attentif au bassin méditerranéen.

Très actif dès son arrivée à la présidence pour infléchir la situation militaire en ex-Yougoslavie et redonner à la communauté internationale sa voix pour mettre un terme à ce conflit, il fut un artisan de la paix dans cette région de la Méditerranée. Il a d’ailleurs, obtenu des Américains, sous la présidence de Bill Clinton, une conférence de paix permettant la signature des Accords de Dayton.

De tradition gaulliste et cultivant un réel intérêt pour le monde arabe et sa culture, Jacques Chirac a perpétué la diplomatie française en Afrique du Nord et au Moyen-Orient du général de Gaulle. En communication politique, il apparait comme un ami des peuples arabes. Cette proximité avec ces pays de la rive Sud de la Méditerranée s’explique notamment par les liens interpersonnels noués avec certains dirigeants. Parmi eux, figurent le monarque chérifien Hassan II, Jacques Chirac ayant d’ailleurs réservé au Maroc ses premières visites d’Etat au cours de ses deux mandats en 1995 et 2002 ou encore le Syrien Hafez el-Assad. Il entretiendra également une relation très solide avec le Liban et une profonde amitié avec l’homme d’affaires libanais Rafic Hariri qui deviendra chef du gouvernement. Cette proximité née alors qu’il est maire de Paris pousse Jacques Chirac à ériger le Liban en dossier prioritaire lorsqu’il rejoint le palais de l’Elysée. Il est d’ailleurs le premier chef d’Etat à se rendre au Liban après la guerre civile. L’amitié et la confiance entre les deux hommes se traduit en 2001 par l’organisation à Paris d’une conférence internationale pour aider le Liban sur les plans financier et économique. De plus, en 2004, Jacques Chirac obtient à l’ONU une résolution obligeant l’armée syrienne à se retirer du pays.

Cette diplomatie s’applique également à l’Afrique de l’ouest.  En nouant des amitiés avec les chefs d’Etats africains et soutenu par Jacques Foccart, le « monsieur Afrique » du général de Gaulle, Jacques Chirac se constitue un réseau fort prenant essentiellement sa source dans la francophonie. Ses tournées et voyages réguliers dans les pays du sud de la Méditerranée et de l’Afrique sont les principaux vecteurs de la diplomatie choisie par Jacques Chirac.

Le chef de l’Etat était ainsi considéré comme « pro-arabe » et notamment pro-palestinien. La sensibilité à la question arabe de Jacques Chirac s’est manifestée dès le début de son mandat, lors de sa première tournée diplomatique dans le monde arabe en octobre 1996. Au Caire, il a annoncé vouloir donner un nouvel élan à la politique arabe et méditerranéenne de la France. Tout le monde se souvient de l’événement dans la vieille ville de Jérusalem où il interpelle la sécurité qui l’oppresse alors qu’il veut échanger avec la foule qui lui réserve un accueil particulièrement chaleureux.  Sa popularité monte en flèche dans le monde arabe, notamment parce qu’il se prononce en faveur d’un processus de paix israélo-palestinien : « Tant que les Palestiniens ne peuvent pas gérer leurs propres affaires, tant qu’ils n’ont pas droit à la dignité comme tous les autres peuples […], les frustrations et le ressentiment persisteront ». Il a par ailleurs opéré un rapprochement avec Yasser Arafat, le chef de file de l’OLP. Ce lien entre les deux hommes s’est maintenu jusqu’en 2004 jusqu’à la mort du Palestinien.

De fait, les relations qu’entretient Jacques Chirac avec Israël sont complexes. En juillet 2000 pourtant, lors des négociations de Camp David examinant le statut de Jérusalem, le Président français partage la position d’Israël prenant acte du rejet des accords par Yasser Arafat. La mort du leader palestinien contribuera à une forme de stabilisation de la relation franco-israélienne.

En 2003, le refus de participer à la coalition américaine en Irak restera dans tous les esprits comme étant l’acte le plus fort du Président Jacques Chirac. La France, pour la première fois depuis 1956, a annoncé son intention d’utiliser son droit de véto concernant un projet de résolution américain et prévient sur les dangers de cette guerre : « Quelle que soit la durée de ce conflit, il sera lourd de conséquences pour l’avenir ». L’histoire retiendra le courage de ce chef d’Etat et de son ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin dont le discours en février 2003 aux Nations unies, est devenu célèbre. Dans un contexte post-Guerre froide et après les attentats du 11 septembre, ils ont su se délier de leurs alliés traditionnels et refuser une guerre qui ne bénéficiait pas de l’aval des Nations unies. Jacques Chirac connait bien l’Irak et Saddam Hussein, rencontré à Bagdad en 1974 alors qu’il était le Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing. Les relations entre l’homme politique français et le baasiste irakien ont même abouti à des relations économiques soutenues dans le domaine de la Défense et de l’énergie avec la création d’un réacteur nucléaire finalement détruit par Israël en 1981.

Isolé auprès de ses alliés et décrié dans la presse anglo-saxonne, ce choix a isolé diplomatiquement Paris. Dans les années suivantes, la position atlantiste de la France est moins tranchée et la politique arabe devient plus discrète.

L’Algérie tient une place particulière dans le bilan méditerranéen de Jacques Chirac. Il y fut sous-lieutenant puis haut fonctionnaire. Il connaissait le caractère singulier de la relation franco-algérienne au caractère passionnel où le passé pèse sur la nature des liens à construire.  Le Président Chirac a tenté de réconcilier les deux Etats. Il est, en 2001, le premier chef d’Etat français à se rendre en Algérie depuis 13 ans. Revenant dans le pays en 2003, il est salué pour sa position contre la guerre en Irak. Pour cet adepte des bains de foule, ce voyage en Algérie lui permet de cultiver son lien avec la rue arabe. Il devient l’instigateur, avec son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika, d’un traité d’amitié qui restera finalement mort-né.

En définitive, De très nombreux pays de la rive Sud de la Méditerranée ont suscité un vif intérêt de la diplomatie chiraquienne. Du Maroc à l’Irak en passant par l’Afrique, cette diplomatie s’est largement inspirée de celle de Charles de Gaulle. Des traces subsistent encore aujourd’hui et soulignent sans doute toute l’importance qu’il faut accorder aux interactions entre les pays des deux rives.

Egypte, l’interminable printemps arabe

Des manifestants en Egypte.
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Au Caire et dans d’autres villes du pays, des manifestations ont eu lieu les 20 et 21 septembre. Alors que depuis le coup d’Etat, qui a porté le maréchal Abdelfattah al-Sissi au pouvoir, tout rassemblement était formellement interdit, on a pu entendre ressurgir certains du printemps arabe de 2011. Les contestataires réclament le départ du Président Sissi et un changement de régime dénoncé comme « corrompu ». Dans ce pays de 100 millions d’habitants, la mobilisation demeure faible avec seulement quelques milliers de manifestants notamment sur le littoral et certaines villes industrielles. La portée de ces contestations revêt plus un caractère symbolique qu’un mouvement de masse.

C’est loin du printemps arabe porté par les Egyptiens en 2011, même si les manifestants s’appuient sur des slogans similaires. L’économie est sans aucun doute au centre des préoccupations. Elle est en chute libre. Presque 30% des Egyptiens vivent sous le seuil de pauvreté. Le Président Sissi maintient le cap d’un autoritarisme inflexible. Une révision constitutionnelle lui permettant de se présenter pour un troisième mandat en 2024 a d’ailleurs été approuvée, récoltant environ 90% des suffrages. Dans ce contexte, on ne peut nier la répression pesant sur les dissidents au pouvoir, blogueurs populaires, islamistes et militants des droits de l’homme.  Elle s’est également appliquée aux manifestants ces derniers jours. D’après le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, plus de 500 personnes ont été arrêtées et sont détenues depuis le vendredi 20 septembre. Pour d’autres ONG, le bilan s’établit à plus de 1 000, mercredi 25 septembre. Tandis que les vidéos des manifestations sont devenues virales sur Internet, le pouvoir a décidé de bloquer certaines plateformes à l’instar de la BBC ou de Messenger (la messagerie de Facebook). Le régime veut éviter que les Egyptiens répondent à l’appel de la « marche du million », devant se tenir le vendredi 27 septembre.

Mohamed Ali est l’instigateur de ce mouvement. Exilé en Espagne, ce réfugié politique et magnat de l’immobilier a publié une série de vidéo dans lesquelles il invite les Egyptiens à se mobiliser, accusant notamment les responsables politiques du pays d’enrichissement personnel en détournant l’argent public. Ayant collaboré avec le régime dans le cadre de ses activités professionnelles mais n’ayant pas reçu sa rémunération, Mohamed Ali prétend détenir des preuves de cette corruption à la tête de l’Etat.

Héros populaire pour certains, traitre à la nation pour d’autres, l’homme de 43 ans, méconnu du grand public il y a quelques semaines, suscite de vives réactions. Il soulève en effet la question taboue de la corruption dans l’armée.

Comme en 2011 mais à une échelle beaucoup plus faible, les Egyptiens réclament un changement de régime et ont fait des réseaux sociaux leur porte-voix en dépit des interdictions. Les motivations, slogans et revendications des contestataires sont par ailleurs très similaires à ceux invoqués il y a huit ans. Le chômage et les niveaux de vie n’ont en effet pas connu d’amélioration et les appels à la liberté et à la démocratie se multiplient. Le régime contre-révolutionnaire de Sissi devra prendre acte de ces revendications sociales.  Il convient de souligner toutefois qu’il bénéficie à l’échelle internationale d’un soutien de la part des puissances étrangères et notamment occidentales.

Sans doute faut-il observer les turbulences du Soudan et de l’Algérie où les mobilisations populaires appellent aux mêmes changements. Ces derniers mois, elles ont abouti aux évictions présidents Omar el-Béchir et Abdelaziz Bouteflika, respectivement au pouvoir depuis 29 et 19 ans. Une différence substantielle les distingue cependant de l’Egypte, ces pays n’ayant pas vécu de printemps arabe proprement dit ni subi les bouleversements qui en ont résulté. Si l’armée semble avoir pris le contrôle dans cette période de transition, les mobilisations en faveur de la liberté dans la région démontrent souvent le caractère transnational des soulèvements populaires.

Election présidentielle en Tunisie : un résultat surprenant

Kaïs Saïed et Nabil Karoui.
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Le dimanche 15 septembre, les Tunisiens étaient appelés à se rendre aux urnes. Après la mort du Président Béji Caïd Essebsi, l’heure était au bilan pour ce pays qui, plus de huit ans après la révolution, poursuit sa reconstruction. En dépit de son statut d’ « exception » dans le monde arabe, la situation politique, économique, sociale et sécuritaire du pays ébranle la jeune démocratie alors que le niveau de vie des Tunisiens ne progresse pas.

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Initialement prévues à la fin de l’année, les élections ont été anticipées en raison de la disparition du Président. Pour les deuxièmes élections présidentielles depuis la révolution, 26 candidats étaient en lice.

Les résultats présentés par l’Isie – l’Instance supérieure indépendante pour les élections en Tunisie –placent en tête le juriste Kaïs Saïed. N’appartenant pas à un parti politique, ce dernier a obtenu près de 19% des voix. Il est suivi par l’homme d’affaires Nabil Karoui (15%) à la tête du nouveau parti « Qalb Tounes » (Au cœur de la Tunisie) et actuellement incarcéré pour fraude fiscale et blanchiment d’argent. La troisième place est occupée par le candidat du parti islamiste Ennahdha, Abdelfattah Mourou. Quant à Youssef Chahed, actuel Premier ministre et représentant le parti Tahya Tounes, il est arrivé à la 5ème place.

Les deux hommes en lice pour le second tour sont estampillés « anti-système ». Kaïs Saïed, constitutionnaliste et commentateur politique a mené sa campagne sur la base du porte-à-porte, sans moyens financiers ni meetings. S’étant fait connaitre en commentant l’actualité politique tunisienne sur les plateaux de télévision, ce néophyte en gouvernance politique apparait comme l’un des plus conservateurs de la campagne. Il s’est en effet exprimé contre l’abolition de la peine de mort, l’abrogation des textes punissant l’homosexualité mais également contre l’égalité hommes/femmes en matière d’héritage. Quant à Nabil Karoui, il est à la tête de la chaîne populaire Nessma TV qu’il a lui-même fondée. Ces derniers mois, la chaine a mis en scène les actions de charité menées par l’homme d’affaires, notamment dans les régions les plus reculées du pays. Auparavant proche de l’appareil politique et originaire du système, Nabil Karoui a fait le choix d’un virage populiste en se présentant comme l’homme du peuple. En faisant de la lutte contre la pauvreté son fer de lance, Nabil Karoui a réussi à convaincre l’opinion publique tunisienne. Une semaine avant le début de la campagne, il a été mis en détention provisoire, Nessma TV étant accusé d’un manque de transparence concernant son capital. Par trois fois, la justice tunisienne a refusé ses demandes de libération. Or, son incarcération n’a pas entrainé un arrêt de son ascension. Au contraire, sa détention est instrumentalisée pour dénoncer le manque de neutralité de la justice qui aurait cherché à l’évincer de la course au pouvoir. Ce qui confère, à Nabil Karoui, du point de vue de ses partisans le statut de « prisonnier politique ». En outre, l’élection tunisienne a démontré que le mélange des genres – entre argent, pouvoir et communication – a une incidence directe sur le débat public.

Le consensus apparu lors des précédentes élections entre Ennahdha et Nidaa Tounes – qui s’est délité par la suite – semble impossible dans la configuration actuelle avec la percée de candidats « outsiders ». Le résultat de cette élection est un camouflet asséné aux élites politiques traditionnelles et témoigne de la perte de confiance des Tunisiens envers la sphère politique. A ce titre, l’élection n’a mobilisé que 45% du corps électoral, contre 64 en 2014, ce qui témoigne de l’essoufflement du système électoral classique. Les jeunes, très actifs lors de la révolution, semblent s’investir davantage en dehors des urnes.

Amel Boubekeur, chercheure en sociologie à l’EHESS et Kmar Bendana, professeur émérite d’histoire à l’Université de La Manouba, nuancent la situation. Selon elles, Kais Saïed et Nabil Karoui incarnent la politique de transition opérée par le pays mais également des symboles du rejet des élites politiques traditionnelles.

Si la date du second tour n’est pas strictement fixée, il pourrait avoir lieu le 29 septembre, le 6 octobre ou le 13 octobre et coïncider avec les élections législatives du 6 octobre. Ces dernières auront une incidence directe sur la vie politique tunisienne. Avec l’élection d’un hyperconservateur ou d’un populiste à la tête du pays, le futur politique de la Tunisie soulève une incertitude sur les évolutions à venir. Elle pourrait d’ailleurs influer sur la nature même de la démocratie recherchée. Serait-ce alors la remise en cause de certains acquis constatés depuis 2011 ?

 

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Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux est Directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) Chargé d’enseignement à Sciences Po Paris et à l’université Paris Dauphine.

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À la suite du sommet de Marseille sur la Méditerranée de juin 2019 et alors que les foyers d’incertitudes et de tensions se multiplient sur le pourtour méditerranéen, la France doit réfléchir à la formalisation d’une stratégie cohérente, coordonnée et interministérielle en direction de cet espace crucial, notamment à l’égard de ses rives sud (Maghreb) et est (Levant). Car à bien des égards, la Méditerranée constitue un laboratoire de la mondialisation, avec ses opportunités comme ses risques. Les États-Unis, la Chine et la Russie, sans compter de nombreux acteurs régionaux, l’ont parfaitement compris et accroissent leur présence et leur influence dans cet espace clé pour l’avenir de l’Europe, ne serait-ce que pour se positionner par rapport aux prometteuses ressources gazières et pétrolières offshore de Méditerranée orientale. Cette stratégie française doit prendre en compte les espaces aéromaritimes adjacents (mer Adriatique, mer Égée, mer Noire) et s’étendre en direction de la mer Rouge et de l’océan Indien de manière à protéger l’axe de communication maritime vital reliant l’Europe à l’Asie par la route la plus courte. Limiter la stratégie de la France à la seule Méditerranée, c’est se mettre des ornières en défendant son dernier périmètre de sécurité sans vision d’ensemble ; c’est la garantie d’un échec stratégique, géopolitique, économique et sécuritaire à long terme. Cette stratégie doit se fonder prioritairement sur les intérêts nationaux et non plus forcément sur la défense de valeurs libérales. Elle doit promouvoir une coopération économique et sécuritaire exigeante avec les pays de la rive sud de la Méditerranée, impliquant des investissements massifs et soigneusement contrôlés pour fixer les populations sur place et réduire le flot de migrants illégaux et de trafics en tous genres. C’est là que l’Union européenne (UE) peut jouer un rôle majeur et faire la différence. Cette stratégie globale doit projeter le plus loin possible vers le sud la frontière virtuelle d’endiguement des trafics et du terrorisme islamiste. Elle doit affirmer clairement qu’elle ne vise nullement à favoriser un type de régime politique, une religion ou l’une de ses expressions plutôt qu’une autre (sunnisme vs chiisme), mais qu’elle se définit au cas par cas en fonction des seuls intérêts nationaux et européens.

Le meilleur atout de la France est de montrer qu’elle est capable de parler avec tout le monde sans tabou, d’agir comme un intermédiaire crédible et légitime pour favoriser le dialogue entre États rivaux, en prenant des initiatives visant à stabiliser la zone ANMO, que ce soit au Levant ou plus loin dans le Golfe en promouvant une Conférence inclusive de sécurité et de coopération dans le Golfe (CSCG) entre les pétromonarchies, l’Iran et l’Irak, sur le modèle de ce que fut la CSCE en Europe. Les principaux intérêts de la France dans cette vaste zone consistent à éviter l’extension et l’unification des différents fronts djihadistes en leur interdisant l’accès aux littoraux maritimes, de même qu’à anticiper les effets déstabilisateurs du possible effondrement de certains États partenaires. Ces intérêts nous dictent également de maintenir ouvertes les portes d’entrée aériennes permettant à l’aviation française (armée de l’air et aéronautique navale) de se projeter vers la bande sahélo-saharienne, vers le Moyen-Orient, vers la péninsule Arabique et vers le pourtour de l’océan Indien. Pour y parvenir, la France a tout intérêt à renforcer ses liens avec la Tunisie, Chypre, l’Égypte, Israël, le Liban, l’Irak et le sultanat d’Oman, à intensifier le dialogue avec la Turquie, l’Iran et l’Inde, mais aussi à maintenir une relation étroite avec Djibouti comme avec les monarchies du Golfe en faisant clairement comprendre à nos interlocuteurs que nos intérêts continueront de converger tant que leur politique ne visera pas à mettre la France en porte-à-faux. La France doit pouvoir discuter avec franchise avec l’ensemble des acteurs concernés, notamment pour stabiliser la Libye et la Syrie et garantir l’accès au canal de Suez et au détroit de Bab el-Mandeb, à l’heure où de nouveaux foyers de tensions apparaissent en mer Rouge et où Russes, Chinois, Turcs et Iraniens se positionnent pour être capables d’agir militairement le long de ce long corridor maritime stratégique.

Pour définir cette nouvelle stratégie, la France doit dresser le diagnostic des crises qui peuvent survenir dans la région ANMO en intégrant l’agenda et les contraintes des acteurs locaux et globaux, et en envisageant les conséquences des Game Changer susceptibles de modifier la donne dans la région (chapitre 4 de cette étude). Sur le plan militaire, la France devra prendre en compte les tensions croissantes en Méditerranée orientale liées aux rivalités engendrées par l’exploration et l’exploitation des gisements gaziers offshore (notamment avec la Turquie), l’arrivée quasi certaine d’un nombre croissant de navires russes, chinois et iraniens en Méditerranée, de même que l’établissement probable de nouvelles bases russes et chinoises (et par là même de bulles A2/ AD1 –  Anti Access / Area Denial – associées) à proximité de détroits vitaux. De fait, la France devra déterminer quelle pourrait être la plus grande menace à son indépendance sur le long terme (la Russie ou la Chine ?) en se fondant sur des critères objectifs et non idéologiques, afin de concevoir la stratégie globale la plus pertinente possible. Elle aura tout intérêt à s’appuyer militairement sur les États-Unis et le Royaume-Uni qui restent les seuls à disposer de capacités critiques en Méditerranée, que ce soit via l’OTAN ou dans un cadre ad hoc, mais aussi sur l’Italie qui reste un partenaire de choix pour agir militairement le long du continuum Méditerranée mer Rouge. L’Union européenne ne peut fournir pour sa part aujourd’hui que 20 % des moyens militaires susceptibles d’être mobilisés le long de cet axe aéro-maritime ; elle ne dispose que d’un nombre restreint de capacités cruciales. Pour éviter que ses adversaires potentiels ne disposent de ces mêmes capacités cruciales, la France aurait intérêt à maintenir en cohérence sa stratégie d’exportation de matériels militaires et ses intérêts stratégiques, favorisant l’acquisition de systèmes permettant d’accroître la surveillance, la transparence, le contrôle des frontières (y compris maritimes) et les communications entre pays riverains, tout en évitant la prolifération de sous-marins, de missiles de croisière, d’avions ravitailleurs en vol et de systèmes sol-air et surface-surface à longue portée.

Pour s’assurer que cette nouvelle stratégie puisse être appliquée sur le long terme, la France pourrait enfin repenser son système de bases et de points d’appui, pourquoi pas en les mutualisant avec certains partenaires européens, car elle sera amenée immanquablement à intervenir loin du territoire national en direction de l’océan Indien et de l’Asie. S’il lui faut impérativement s’appuyer sur la Corse pour le contrôle de la Méditerranée occidentale et renforcer sa présence à Djibouti pour la défense du détroit de Bab el-Mandeb et du corridor aérien de la mer Rouge, les autorités françaises pourraient étudier la faisabilité de nouvelles bases ou points d’appui en Tunisie, à Chypre, en Égypte, au sultanat d’Oman et en Inde.

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Emmanuel Macron reçoit Vladimir Poutine : les crises mondiales au cœur des discussions

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, le 29 mai 2017 au château de Versailles.
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Ce lundi 19 août, le président de la République Emmanuel Macron reçoit son homologue russe Vladimir Poutine dans sa résidence de Brégançon dans le Var pour un entretien en tête à tête suivi d’un dîner.

Alors que se tiendra le G7 à Biarritz du 24 au 26 août, le chef de l’Etat français souhaitait s’entretenir avec Vladimir Poutine sur les grands sujets internationaux. En effet, le président russe ne participe plus à ce Sommet depuis son exclusion avec l’annexion de la Crimée en 2014. Cette rencontre bilatérale souligne la volonté de la France de maintenir le dialogue avec la Russie, acteur majeur sur la scène internationale. Il s’agit d’ailleurs de la troisième rencontre entre les deux chefs d’Etats.

Les thèmes abordés lors de cet entretien concernent, pour l’essentiel les dossiers libyen, syrien, iranien et ukrainien.  En définitive, il s’agit de thèmes axés autour du bassin méditerranéen, zone sensible où Moscou et Paris jouent un rôle important. Sur le dossier syrien, la France demande à la Russie « d’user de son influence » sur ses alliés pour que cesse l’offensive du régime sur Idleb, ces derniers étant soutenus par l’aviation russe. S’agissant de la République islamique d’Iran, l’enjeu est de préserver l’accord sur le nucléaire iranien que la France s’efforce de maintenir en vie malgré le départ des Etats-Unis et le rétablissement des sanctions.

Cette rencontre permet aussi à la Russie de défendre ses intérêts hors du G7 et de montrer que le pays n’est pas isolé. Une façon de confirmer que le pays reste un acteur incontournable dans la résolution des crises d’autant plus qu’il bénéficie d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la France, partisane du multilatéralisme, il s’agit de réintroduire la Russie dans les débats en se posant en pays médiateur capable de s’entretenir avec ses voisins.

C’est aussi un moyen de renforcer la position internationale de la France dans sa capacité à peser sur les décisions des grands partenaires.

Après s’être entretenu avec Vladimir Poutine, Emmanuel Macron recevra pour la première fois le Premier ministre britannique Boris Johnson, à l’heure où la question du Brexit – dont Boris Johnson est un fervent partisan – constitue un réel enjeu pour l’Union européenne. A Biarritz, le Président français s’entretiendra bien sûr avec son homologue américain Donald Trump. Paris qui multiplie donc ses rencontres avec des chefs d’Etats aux intérêts divergents se fait le porte-voix d’une Union européenne qui peine à s’affirmer à l’échelle internationale. Dans cette démarche, la France, à défaut d’un multilatéralisme désormais inexistant, fait valoir ses valeurs et ses idées dans ses rencontres bilatérales.

Ainsi, si les désaccords entre Paris et Moscou sont multiples, notamment concernant les droits de l’homme, les intérêts communs n’en restent pas moins nombreux, en témoignent les relations ininterrompues avec la Russie depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

75ème anniversaire du débarquement en Provence

Goumiers d’Afrique du Nord, défilant sur le port de Marseille, quelques jours après le débarquement. Août 1944.
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Ce jeudi 15 août est célébré le 75ème anniversaire du débarquement en Provence.

A la nécropole nationale de Boulouris dans la commune de Saint-Raphaël, le Président Emmanuel Macron accompagné des présidents ivoirien et guinéen Alassane Ouattara et Alpha Condé, ont rendu hommage aux 464 combattants de la 1ère armée française débarqués en Provence. Parmi « ces héros », des « Français d’Afrique du Nord, pieds noirs, tirailleurs algériens, marocains, tunisiens, zouaves, spahis, goumiers, tirailleurs que l’on appelait sénégalais mais qui venaient en fait de toute l’Afrique subsaharienne, et parmi eux des Guinéens ainsi que des Ivoiriens ».

C’est le 15 août 1944 que débutait l’opération « Dragoon » quelques mois après l’opération « Overlord » ayant permis la libération de la Normandie. Ces deux opérations n’ont pas été déclenchées simultanément faute de moyens suffisants. Codirigée par les Français et les Américains, cette opération comptait 450 000 hommes dont 250 000 Français issus majoritairement de l’armée d’Afrique – commandée par le maréchal de Lattre de Tassigny. Ils se sont lancés à l’assaut des troupes ennemies allemandes avec pour objectif de produire un effet de surprise. La libération de la région s’est alors faite progressivement ; les 27 et 28 août, les villes de Toulon et Marseille étaient libérées. La reconquête de ces ports stratégiques ouverts sur la Méditerranée était l’un des objectifs majeurs de l’opération, Toulon et Marseille permettant notamment le ravitaillement des troupes.

Afin de commémorer cette histoire collective et parce que « la France a une part d’Afrique en elle », le chef de l’Etat a appelé les maires de France à rendre hommage à ceux qui ont « ont fait l’honneur et la grandeur de la France » en nommant les rues et les places à la mémoire de ces combattants. Des lieux rendant hommage à l’histoire et à la mémoire du débarquement du 15 août 1944 et de la libération de la Provence existent telle que la Tour Beaumont au sommet du Mont-Faron, rénovée en 2017. Moins populaire que le débarquement en Normandie, le débarquement en Provence et notamment les soldats qui y ont participé ont souffert d’un manque de reconnaissance.

Le débarquement en Provence fait référence à une histoire partagée. Des soldats français, africains, américains et canadiens se sont mobilisés pour défendre et libérer une terre qu’ils n’avaient pour la plupart jamais foulée. C’est donc cette dimension mondiale de l’histoire de la France qui s’est gravée au travers de cet épisode militaire méditerranéen. Le débarquement en Provence revêt ainsi à la fois une importance symbolique et stratégique dans sa libération.

Algérie : année 57 – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Alger, le 15 mars.
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Il est beaucoup question de l’Algérie depuis le 22 février dernier, date à partir de laquelle le mouvement d’opposition au cinquième mandat du Président Bouteflika a rassemblé des millions d’Algériens dans les rues des villes du pays. Ceux qui ne veulent pas quitter le pouvoir ont tout fait pour imposer un homme gravement malade, dans l’incapacité d’exercer les responsabilités de sa charge, ce qui a mis le feu aux poudres. Pourtant, rien ne laissait prévoir une telle révolte. Depuis la fin de la décennie 90, marquée par les méfaits des terroristes « islamistes », ce peuple semblait comme pétrifié, optant pour un statu quo, pourvu que cela le protège du retour de la violence dont il a tant souffert. Mais trop, c’est trop et, comme le disait le leader chinois Mao Tsé Toung, « une étincelle suffit à mettre le feu à la plaine ».

L’Algérie a fêté le 57ème anniversaire de son indépendance le 5 juillet. D’où l’intérêt de dresser le bilan de la politique du régime. Quelle était la situation de ce pays avant 1962, et quelles sont les réalisations, les succès et les échecs des politiques menées en toute souveraineté ?

Un bilan contrasté

Si l’on veut comparer la situation de l’Algérie actuelle à ce qu’elle était en 1962, cet exercice nous permet de découvrir deux pays totalement différents.

Au plan démographique, 9 millions d’Algériens en 1962, 42 millions aujourd’hui. 85% d’analphabètes en 1962, 97,77% des 15 à 24 ans alphabétisés en 2019. Le taux de scolarisation est de 98,5%. Deux universités en 1962, une quinzaine actuellement. Une faible protection sociale pour les “indigènes” avant l’indépendance, la sécurité sociale et une médecine gratuite pour tous maintenant. Un habitat précaire avant, des millions de logements construits par l’État depuis les dernières décennies.

Au plan politique et symbolique, un peuple sous emprise et, à partir de 1962, un drapeau, un hymne national, une politique tant au dedans qu’au dehors décidée de façon endogène, des ambassades partout dans le monde, une place originale sur l’échiquier international, une compagnie aérienne aux couleurs du pays, une armée nationale, l’ascenseur social…Ces dernières années, des investissements massifs pour construire l’autoroute Est-Ouest sur plus de mille kilomètres, l’électrification des campagnes, les subventions pour un habitat rural digne, l’aide financière de l’État au profit des jeunes qui veulent créer leur propre entreprise, la politique de « réconciliation » qui a vidé les maquis « islamistes » et a permis le retour de la sécurité…Cette liste des effets positifs de l’indépendance n’est pas exhaustive.

Pour autant, l’Algérie n’est pas devenue la « Californie du Maghreb ».

En effet, dans la plupart des cas, ce qui a été édifié par le régime militaire depuis 1962 porte la marque de l’incompétence et de la corruption, ce qui ne signifie pas que tous les militaires sont incompétents et corrompus.

Au plan de la politique intérieure, les deux premiers dirigeants – Ben Bella de 1962 à 1965, puis Boumédiène, de 1965 jusqu’à sa mort en 1978 – ont opté pour le socialisme, le tout-Etat, ce qui a freiné considérablement le développement du pays. Ils ont ruiné l’agriculture par une révolution agraire conçue et menée de façon dogmatique, rendant l’Algérie dépendante de l’étranger pour se nourrir au prix d’une hémorragie de devises. Ils ont créé une bureaucratie pléthorique et budgétivore. Ils ont choisi de financer un pseudo développement, non par la culture du travail, mais par l’argent tiré de la vente du pétrole et du gaz. Au plan politique, ils ont imposé une dictature avec tous ses oripeaux : parti unique, journal unique, radio et télévision uniques, élections dont les résultats étaient décidés à Alger et non par les urnes.

Quant à la politique étrangère, ils ont choisi le « camp anti impérialiste », donc Cuba avec Fidel Castro et Che Guevara, Pékin et Moscou, Alger devenant la « Mecque des révolutionnaires ».

Chadli Bendjedid, successeur de Boumédiène à partir de 1978, a renoncé à l’option « socialiste », mais a maintenu les orientations diplomatiques du pays.

Au plan politique, des changements se sont produits après les émeutes d’octobre 1988.
Le régime, qui ne pouvait pas satisfaire les revendications économiques et sociales, a eu recours à une diversion consistant à octroyer des libertés et en finançant un pseudo multipartisme, des journaux d’opposition, et la liberté d’expression conçue comme une soupape de sécurité.

Indirectement, la France a contribué à l’arrivée au pouvoir de l’« armée des frontières » en 1962.
En effet, le “plan Challe” (6 février  1959 au 6 avril 1961) qui consistait en un ensemble d’opérations militaires contre les maquis de l’Armée de Libération Nationale (ALN) a été dévastateur pour les combattants Algériens. Dans le même temps, l'”armée des frontières” constituée au Maroc et en Tunisie, commandée par le colonel Boumédiène, se préparait à prendre le pouvoir en violation du principe adopté au Congrès de la Soumam, (13 au 20 août 1956) selon lequel, l’intérieur commande à l’extérieur. Cette « armée des frontières » a pris le pouvoir en 1962 par un coup d’État contre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) et contre le peu de forces de l’intérieur qui avaient survécu au « Plan Challe ». Quant à la dictature, elle n’a pas été mise en place à partir du 5 juillet 1962, mais pendant la guerre d’indépendance, le Front de Libération Nationale (FLN) ayant décrété dès le 1er novembre 1954 : « quiconque n’est pas avec nous est contre nous », donc était exécuté. Tout ce qui s’est passé par la suite n’est que la conséquence des conditions dans lesquelles l’Algérie a acquis son indépendance, et d’une réalité qui est pérenne, à savoir que ce sont les individus et les groupes détenteurs de la force armée qui gouvernent le pays depuis l’indépendance. C’est donc l’armée qui constitue l’épine dorsale du régime, elle est l’État, elle est omnipotente. Tout le reste n’est que péripétie.

Quelques indicateurs éloquents de l’incompétence du régime depuis 1962 : grâce à la vente du pétrole et du gaz, l’Algérie a disposé de l’équivalent de dix fois le plan Marshall, sans parvenir à amorcer le processus de développement ; depuis des décennies, 97% des recettes d’exportation proviennent de la vente du pétrole et du gaz. Le système éducatif est sinistré, si bien que les parents qui le peuvent inscrivent leurs enfants dans des écoles privées, certaines enseignent en français, avec le même programme que les écoles françaises. Les étudiants qui parviennent à s’inscrire dans des universités françaises ne retournent plus dans leurs pays une fois leur formation achevée ; des jeunes tentent de traverser la Méditerranée dans des embarcations de fortune, et il y a des morts au cours de ces traversées ; le régime n’a pas été capable d’assurer la sécurité des citoyens massacrés durant la décennie 90 par les “islamistes” qui sont le produit de sa politique; la corruption affecte tous les secteurs, à tous les échelons, etc…..

Le meilleur ou le pire ?

On doit avoir à l’esprit cette réalité si l’on veut essayer de comprendre la nature des événements qui se déroulent de l’autre côté de la Méditerranée depuis le 22 février 2019. Le mouvement de protestation contre un cinquième mandat présidentiel par Bouteflika alors qu’il est gravement handicapé, se heurte à une partie de l’armée représentée par le chef d’état-major, le général Gaïd Salah. Cette armée a perdu une partie de sa cohésion depuis une dizaine d’années et des clans s’y sont formés. Cela explique ce qui se passe actuellement, notamment que des généraux mettent en prison d’autres généraux, ainsi que des “oligarques” qui ne seraient jamais parvenus à la position qui est la leur, sans l’appui de “parrains” au cœur du système.

Que va-t-il se passer ? Si le mouvement qui réclame un changement de régime reste ce qu’il est -sans organisation, sans programme, sans leaders – il finira par s’essouffler parce que, en politique, les rapports de force sont déterminants. Cette orientation est possible car le peuple algérien ne veut plus le retour de la violence. Il a été profondément traumatisé par la tragédie de la décennie 90, les “islamistes” étant toujours là. Ils n’ont jamais renoncé à leur projet de faire de l’Algérie une “République islamique”.…

En dernière analyse, il n’y a pas d’un côté les “méchants” qui seraient les gouvernants” et, de l’autre, les “âmes pures” qui seraient les gouvernés.

En effet, on doit à la vérité de relever que A. Bouteflika n’a pas été le tyran que l’opposition décrit. Le régime qu’il a incarné pendant vingt ans n’était ni une dictature, ni une démocratie. Les Algériens bénéficiaient de la liberté d’expression dont ils ont usé parfois avec excès. Les journaux de l’opposition étaient et restent virulents dans leur critique du système politique. Pour autant, il ne s’agit pas d’une démocratie car il n’y a pas d’État de droit. Celui-ci signifie, notamment, une justice indépendante du pouvoir, et un État lui-même soumis au Droit. Or, l’Algérie reste encore très loin de cette qualité de régime démocratique. Elle n’en est même pas à l’étape des élections loyales puisque les consultations sont entachées de fraudes systématiques. La seule fois où les Algériens ont voté librement, c’était en 1991, et ils ont donné majoritairement leurs suffrages aux “islamistes” du Front Islamique du Salut (FIS) alors même que ce parti était porteur d’un projet politique totalitaire.

A. Bouteflika a mené une diplomatie active et efficace qui a consisté à briser l’isolement du pays. A partir de décembre 1994 et le détournement d’un avion d’Air France par un commando du GIA, plus aucune compagnie aérienne occidentale ne desservait les aéroports algériens. De surcroît, aucun de ces pays n’a apporté une aide quelconque à l’armée algérienne en lutte contre les terroristes. Le président a su tirer parti de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 contre l’Amérique pour se rapprocher des États Unis et entamer avec Washington, une collaboration fructueuse dans les domaines du renseignement.

D’aucuns, en Occident, prétendent que la solution consiste à mettre en place des institutions démocratiques, c’est à dire une Constitution qui établirait des règles du jeu. Ceux-là ignorent que les constitutions existent et leur seule application serait un progrès prodigieux. Mais elles ne sont pas respectées, d’où des révisions fréquentes de ces lois fondamentales. L’Algérie est, à cet égard, un cas éclairant : par exemple, l’interdiction pour le Président d’effectuer plus de deux mandats était inscrite dans la Constitution algérienne. Cela n’a pas empêché A. Bouteflika de procéder à la révision de la Constitution, de rester au pouvoir pendant vingt ans et de prétendre faire un cinquième mandat. C’est que le concept même de Constitution et ce qu’il implique en termes de conduites politiques, restent étrangers aux mœurs, aux mentalités des peuples du sud de la Méditerranée.

L’Algérie indépendante a fait ses choix en toute souveraineté. Pourtant, certains Algériens continuent de penser que leurs difficultés et leurs échecs sont dus à la colonisation et que l’ancien colonisateur ne peut pas leur vouloir du bien.

Algérie-France, une relation marquée par le passé

On ne peut pas parler de l’Algérie sans évoquer la relation algéro-française. Comment pourrait-il en être autrement alors que la France a été présente dans ce pays pendant 132 années ? Ce fut d’abord une conquête militaire avec la violence inhérente à ce type d’entreprise. On pourrait croire que cette séquence de l’Histoire relève du passé dont il ne faudrait plus parler. Ce serait ignorer le traumatisme causé par l’occupation de cette « terre musulmane » par une « puissance chrétienne ». C’est ce qui la différencie de la présence ottomane qui n’était pas de nature coloniale. Il s’agissait du califat et cela change tout car ce pouvoir avait vocation à s’exercer sur l’ensemble de la communauté musulmane. Les 132 années de souveraineté française sur l’Algérie sont perçues de façon négative par les Algériens. La France a une autre perception de la même réalité. Le Parlement français est allé jusqu’à voter une résolution en 2005 vantant les “aspects positifs de la colonisation”…La France est revenue sur cette initiative contestée par une partie de sa classe politique et considérée par Alger comme une provocation. En France, on pense que le problème sera résolu lorsque la génération qui a participé à la guerre d’indépendance aura disparu et quand ceux qui sont nés après 1962 seront aux commandes à Alger. Or, la psychologie des jeunes algériens est plus complexe qu’on veut bien le croire. En effet, leur comportement à l’égard de la France est fait d’attirance et de réticences. Mais force est de constater que le premier sentiment l’emporte sur le second. D’où leur désir de traverser la Méditerranée pour vivre chez l’ancien colonisateur.

La langue française est parlée par des millions d’Algériens. Quand on sait que la langue n’est pas neutre mais quelle est porteuse de symboles, de valeurs, et qu’elle contribue à structurer jusqu’ à l’inconscient de ceux qui la pratiquent, on se rend compte qu’elle fait partie de l’identité de beaucoup d’Algériens. Mais cette identité est fragmentée. On constate, en effet, une régression du sentiment national au profit de systèmes d’appartenance réducteurs : arabes/berbères, l’est/l’ouest du pays, les confréries, les tribus, etc. Il s’agit du plus grand et du plus périlleux des défis auquel est confronté l’Algérie d’aujourd’hui et de demain. Mais c’est là un problème algéro-algérien…

Du côté français, certes, ceux qui n’ont connu ni l’époque coloniale, ni participé à la guerre qui a alourdi le contentieux entre les deux pays, ont un regard neutre sur l’Algérie. Ce regard est différent s’agissant de l’immigration algérienne en France. En outre, des associations composées de nostalgiques de l’« Algérie française », alimentent la dimension passionnelle de la relation franco-algérienne. Ces personnes reçoivent le renfort de quelques Algériens francophones qui, bien qu’étant des produits de l’Algérie indépendante, se consacrent au dénigrement tous azimuts sans aucune nuance, ce qui leur vaut les faveurs des plateaux de télévision et des facilités pour éditer et écouler leurs “littératures”.

Du côté algérien, ce n’est pas mieux : des associations d’anciens « moudjahidines » (anciens combattants), font de même à l’égard de la France. Leurs membres font du passé leur fonds de commerce et cela d’autant plus que les vrais combattants ne sont plus, pour leur immense majorité, de ce monde.

La défiance à l’égard de la France a inspiré aux dirigeants algériens soucieux de plaire à ce lobby, une révision de la constitution par laquelle l’accès à des postes de responsabilités administratives et politiques est interdit aux binationaux.

On ne peut que regretter à cet égard, qu’il n’y ait pas eu un Mandela dans chacun de ces deux camps au sein desquels des extrémistes poursuivent à leur manière la guerre d’Algérie..

Globalement jusqu’à présent, les deux pays n’ont pas réussi à trouver un équilibre permettant de sortir l’un du déni, l’autre du ressentiment. D’où la nécessité urgente de faire un travail essentiel visant à une convergence des perceptions et, pourquoi pas, à une écriture commune de l’Histoire.

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Il ne s’agit pas de faire le bilan de l’indépendance car celle-ci ne peut être remise en cause : chaque peuple a droit à la souveraineté. Ce que les peuples en font est de leur seule responsabilité.
On ne peut établir le bilan des politiques conduites en Algérie depuis 1962 sans tenir compte du passé et des conditions tragiques dans lesquelles est né cet État nouveau. Le départ des “pieds noirs” et des juifs en quelques semaines alors qu’ils étaient les cadres compétents de l’ « Algérie française », a laissé le pays livré à lui-même, sachant que 85% des Algériens étaient analphabètes.
Cela étant dit, on ne peut pas non plus occulter la responsabilité considérable des Algériens eux-mêmes dans les erreurs stratégiques qu’ils ont faites tant durant la guerre d’indépendance qu’après, sans que jamais il y ait la moindre velléité d’autocritique.

Le mouvement né le 22 février dernier est porteur de toutes les frustrations et de tous les espoirs accumulés depuis 57 années. Il constitue un test historique de la capacité du peuple algérien à franchir une étape qualitative décisive vers une émancipation d’une autre nature.

 

Libye : les combats se poursuivent malgré la trêve

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En Libye, les combats entre les deux parties du pays – menées par Khalifa Haftar et Fayez al-Sarraj – se poursuivent. A l’occasion de l’Aïd al-Adha – fête religieuse se déroulant du dimanche 11 août au mardi 13 août – et sur recommandation de l’Envoyé spécial de l’Organisation des Nations unies en Libye Ghassan Salamé, une trêve avait été réclamée. La gravité, la violence et la longévité des combats   implique une nécessaire présence de l’ONU sur le dossier libyen et suscite une légitime inquiétude de la communauté internationale. Dans une déclaration conjointe du 11 août 2019, les Emirats arabes unis, les Etats-Unis, la France, l’Italie et le Royaume uni ont salué l’annonce de cette trêve et ont « invité les parties à cesser les hostilités sur l’ensemble du territoire libyen ». Les Etats signataires se disent « prêts à appuyer les Nations unies pour assurer le respect de la trêve et à prévenir toute tentative de la rompre » et rappellent qu’« il ne peut y avoir d’option militaire en Libye ».

Mais en dépit de ces efforts, l’accord de la trêve a pris fin au bout de 24 heures. En effet, le lundi 12 août, des tirs de roquettes ont visé l’aéroport de Mitiga, le seul aéroport opérationnel à Tripoli. Le trafic aérien a donc été suspendu « jusqu’à nouvel ordre ».

L’armée nationale libyenne (ANL) de l’autoproclamé Khalifa Haftar et les forces du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnues par la communauté internationale, s’affrontent depuis plus de quatre mois autour de la capitale. En effet, depuis le 4 avril dernier, le maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est libyen a lancé une offensive pour conquérir Tripoli. L’aéroport de Mitiga, sous contrôle du GNA, est souvent visé par les milices d’Haftar. Face à l’enlisement de la bataille pour le contrôle de la capitale – ses forces ont multiplié les raids aériens.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les combats dans la région ont fait 1 093 morts, 5 752 blessés et ont provoqué le déplacement de plus de 120 000 personnes.

Le porte-parole du GNA, Moustafa al-Mejii, accuse les forces d’Haftar d’avoir violé la trêve à deux reprises et prévient que les forces du GNA « détiennent tous les moyens de riposte à tout moment ».

Le raid contre l’aéroport survient dans un contexte d’escalade de tensions dans le pays. En effet, il succède à l’attentat contre un convoi de l’ONU à Benghazi, causant la mort de trois agents de la Mission des Nations unies en Libye (MANUL) le samedi 10 août. Cette attaque à la voiture piégée, condamnée par l’ONU, révèle une fois encore le chaos régnant dans le pays. Toutefois, elle n’a pas été revendiquée par l’ANL.

Depuis 2011 et la révolte populaire libyenne ayant entrainé la chute du dictateur le colonel Mouammar Kadhafi, la Libye est en proie à l’insécurité avec la présence de groupes armés et rivaux qui ne cessent de s’affronter. Depuis 2014, le pays s’enfonce progressivement dans une guerre entre les deux parties menées par deux hommes forts que tout semble opposer. Les élections envisagées ne semblent pas ouvrir de perspectives rassurantes malgré les efforts de la communauté internationale. A ce conflit s’ajoute celui d’un risque de crise migratoire affectant l’ensemble du pourtour méditerranéen.

L’insécurité en Libye a donc de quoi inquiéter les rives Nord et Sud de la région.

L’instabilité méditerranéenne : fatalité ou défi à relever ?

Par Mustapha Benchenane,

Docteur d’État en science politique. Conférencier au Collège de défense de l’Otan et à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. Éditorialiste à l’institut FMES.

Article publié dans le numéro d’été 2019 de la Revue Défense Nationale.

 

La plupart des études portant sur la Méditerranée se concentrent sur son importance stratégique au regard de sa configuration et de ses ressources énergétiques : plus de 600 millions de tonnes de pétrole y transitent (un tiers du trafic mondial). On insiste aussi sur le problème israélo-palestinien dont on affirme tantôt qu’il est central, tantôt qu’il est devenu secondaire. On y ajoute un phénomène nouveau : les câbles sous-marins dont l’importance stratégique est au moins aussi grande que celle qui concerne l’énergie. En effet, ces câbles constituent l’ossature d’Internet. Qui plus est, il y a des approches différentes selon que l’on considère la Méditerranée comme un tout, ou comme deux bassins, l’un occidental, l’autre oriental. De surcroît, cette région du monde reste le berceau des civilisations monothéistes, exacerbant passions et antagonismes, même si les peuples qui y vivent ne sont pas des étrangers les uns pour les autres. Plus que tout, la Méditerranée souffre de faiblesses structurelles, géographiques et politiques, qui facilitent les ingérences des puissances étrangères.

Une géographie et une géopolitique complexes

La Méditerranée est une mer étroite et compartimentée. Le Monde occidental et le Sud sont séparés par les 14 km du détroit de Gibraltar.  La Tunisie est à 147 km de la Sicile. Cette proximité a entraîné des relations particulières entre les pays des deux rives, marquées par de nombreux conflits mais aussi par des périodes de coopération, voire même d’alliances entre musulmans et chrétiens (1). Deux porte-avions avec leurs navires d’accompagnement, l’un en Méditerranée occidentale, l’autre en Méditerranée orientale, suffisent aujourd’hui à contrôler la Méditerranée.

La complexité qui caractérise la Méditerranée reste la fragmentation des populations et les difficultés qu’elles éprouvent à vivre en paix, chacune dans sa construction « nationale ».

On parle communément de « Monde arabe » qui commence en Mauritanie et qui se termine aux frontières de la Turquie et de l’Iran. Cette affirmation ne correspond pas à la réalité, qui est beaucoup plus complexe. Le Maghreb est arabo-berbère. Il comprend la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye. Cette région était berbère jusqu’à l’arrivée des Arabes et de l’Islam. Elle le reste pour ceux qui n’ont pas adopté la langue arabe, soulignant la « panne » du sentiment national dans certains pays qui privilégient les systèmes d’appartenance ethnique, régionaliste et tribale. Les pays maghrébins font moins de 2,5 % de leur commerce extérieur entre eux, malgré la tentative de création de l’Union du Maghreb arabe qui reste une fiction. Cette absence d’intégration leur coûte plusieurs points de croissance annuelle. On prétend que cela est dû au problème du Sahara occidental qui cristallise les rivalités entre le Maroc et l’Algérie ; pourtant, même s’il n’y avait pas ce contentieux, il n’y aurait pas davantage de coopération entre ces États car les différentes composantes des peuples qui s’y trouvent ont du mal à cohabiter pacifiquement. La situation n’est pas meilleure au Machrek, c’est-à-dire au Levant, où la fragmentation est encore plus grave. Le pays le plus important, l’Égypte, vit sous perfusion américaine depuis que le président Sadate a signé une paix séparée avec Israël (1978-1979). Il est confronté au puissant mouvement des Frères musulmans et au terrorisme qui sévit dans le Sinaï. Le Liban ne s’est jamais remis de la guerre civile qui a fracturé ce pays de 1975 à 1990. L’Irak et la Syrie sont ravagés par des guerres civiles. La Jordanie ne survit que grâce à l’aide extérieure. L’Arabie saoudite est obsédée par ce qu’elle perçoit comme la « menace iranienne » et par des contradictions internes. Mais le Machrek, c’est aussi la question nationale palestinienne, même si on n’en parle presque plus. Un peuple vit sous occupation militaire depuis plusieurs décennies sans que la communauté internationale s’en émeuve. Le sentiment d’impuissance et d’humiliation favorise la propagande des islamistes qui dénoncent « le deux poids, deux mesures » des Occidentaux.

S’agissant de la rive Nord, le problème concerne surtout les Balkans, l’Europe occidentale ayant su préserver la paix grâce à la construction européenne. Malgré l’accord de Dayton (1995) qui a mis fin à la guerre en ex-Yougoslavie, les tensions restent vives, notamment entre le Kosovo et la Serbie. Entre Orient et Occident, Chypre reste une île divisée depuis 1974. L’Union européenne a commis une faute en admettant une moitié de cette île comme État-membre, au lieu de surseoir la décision d’admission en l’assortissant d’une condition : réunification d’abord, admission ensuite.

Pour l’heure, l’attention est fixée sur le Moyen-Orient où les populations éprouvent des difficultés à trouver des facteurs qui les rassemblent. Car tout semble les opposer, compte tenu de la diversité qui les caractérise. Toutes les tentatives d’unification ont échoué, qu’elles aient eu recours à la religion, au nationalisme arabe ou encore au socialisme. Les initiatives venues d’Europe pour établir des partenariats Nord-Sud ont échoué. Il en a été ainsi du Dialogue euro-arabe voulu par le président Pompidou et son ministre des Affaires étrangères Michel Jobert en 1973. Le Partenariat euro-méditerranéen lancé à Barcelone en novembre 1995 a connu le même sort. Il en a été de même pour le projet d’Union pour la Méditerranée porté par Nicolas Sarkozy en 2008, qui n’a atteint aucun de ses objectifs. L’une des raisons principales de ces échecs renvoie à l’incapacité des pays du Sud à identifier, ne serait-ce qu’un seul intérêt commun. À aucun moment et sur aucun sujet, ceux-ci n’ont pu parler d’une seule voix. Une autre raison de cette désillusion tient aux mentalités qui prévalent au Sud, consistant à croire que le Nord, anciennement colonisateur, ne peut vouloir de bien à l’ancien colonisé.

Des pays menacés d’implosion

Plusieurs États du monde musulman ont implosé, principalement à cause de contradictions internes aggravées par des interventions étrangères, tels le Yémen, le Soudan, l’Irak, la Libye et la Syrie où se déroulent des guerres civiles. D’autres États ont été affectés par le « Printemps arabe » à partir de 2011, tels la Tunisie et l’Égypte. Les responsables occidentaux ont éprouvé des difficultés à identifier la nature de ces événements : révoltes, révolutions ou guerres civiles ? En Syrie, même si Bachar el-Assad peut être qualifié de « tyran sanguinaire qui massacre son propre peuple », il reste soutenu par une partie du peuple syrien, dont la plupart des minorités, y compris chrétiennes. Les Alaouites, auxquels il appartient, représentent 8 % de la population. S’il n’avait bénéficié que de l’appui des siens, aurait-il été en mesure de mener un combat si long et si coûteux à tous égards ? Même le soutien militaire de la Russie et de l’Iran n’aurait pas suffi à le maintenir au pouvoir. En Libye, l’intervention de l’Otan a provoqué la mort de Mouammar Kadhafi, entraînant une guerre civile dont on ne voit pas comment elle prendrait fin. En Irak, la guerre déclenchée illégalement par les Américains en 2003 a provoqué la chute du régime, mais aussi une guerre civile. Au Yémen, les bombardements de la coalition menée par l’Arabie saoudite aggravent la situation.

Ce qui se passe en Algérie depuis quelques mois est une révolte dont le détonateur a été la candidature de Bouteflika pour un cinquième mandat, alors que gravement malade, il était incapable d’assurer sa charge. Pendant trop longtemps, le peuple algérien a subi le chantage du régime consistant à faire croire que c’était lui ou le retour à la tragédie des années 1990. En dépit de sa désorganisation, l’opinion publique a obtenu le départ du Président. Quant au changement de régime, ce sont les rapports de force qui en décideront. À cet égard, l’acteur principal est l’armée mais celle-ci a perdu sa cohésion. Il y a, en son sein, des clans qui s’affrontent. Contrairement à bien des idées reçues, tous les généraux ne sont pas corrompus ; la société est, elle aussi, atteinte par la corruption.

Au bout du compte, le « Printemps arabe » aura été une illusion, y compris en Tunisie souvent présentée comme exemple de transition réussie. La culture démocratique en Tunisie comme dans le reste du monde arabe est très loin d’être enracinée. Une fois encore, on constate que la démocratie ne se décrète pas ; elle n’est pas un bien « d’import-export » et l’imposer par la force a mené chaque fois au désastre. Mais les difficultés insurmontables auxquelles se heurtent ces peuples ne sont pas dues essentiellement à ces ingérences étrangères. Elles s’expliquent aussi par l’effondrement du mythe de l’État-Nation, par l’échec des stratégies de développement et par la défaillance du facteur religieux.

Lorsque ces pays ont accédé à l’indépendance, il fut décidé de conserver les frontières de la colonisation. Cette méthode arbitraire consistait à nier l’histoire de peuples qui ont vécu ensemble dans d’autres limites territoriales. La seconde faute a consisté à décréter que ces nouveaux États seraient des « États-Nations », ignorant que ce concept européen correspondait peu à l’histoire du monde arabe. Les peuples décolonisés et leurs élites se sont fait un point d’honneur de démontrer qu’ils avaient toujours vécu dans un cadre national qui correspondait très peu en réalité à la vérité historique renvoyant à des structures tribales, ethniques et claniques.

La greffe de l’État-Nation n’a donc pas pris, pas plus que la façon dont les gouvernants s’y prennent pour diriger leur pays. Les pays du Sud de la Méditerranée, y compris ceux disposant d’importantes ressources d’hydrocarbures, n’ont pas réussi à sortir leur peuple du sous-développement. L’Algérie et la Libye ont bénéficié chacun de l’équivalent de dix fois le plan Marshall sans atteindre les résultats escomptés à la hauteur des sommes englouties dans des stratégies hasardeuses. Outre la corruption, les mentalités des gouvernants comme des gouvernés se caractérisent par l’absence de rationalité et le manque de professionnalisme. Parmi les indicateurs de cette défaillance, citons le rapport au temps qui n’est pas une priorité pour les peuples du Sud. L’absence de motivation et de culture du travail a lourdement pesé dans l’échec de leurs stratégies de développement. Ces mêmes pays sont confrontés à un chômage de masse qui frappe lourdement les jeunes qui constituent l’immense majorité de la population (70 % ont moins de trente-cinq ans), y compris les diplômés. La démographie de ces pays, loin d’être un atout, ajoute aux difficultés. En Égypte, la population augmente de 1,3 million de personnes chaque année. Il faudrait pour l’ensemble de ces pays une croissance annuelle de 8 % sur quarante ans pour faire face au défi démographique et au déficit d’emplois qu’il implique. Or, dans le meilleur des cas, le taux moyen ne dépasse pas 4 %.

Plus grave encore, le système éducatif est largement défaillant. Alors que l’éducation devrait être le vecteur du changement pour s’adapter aux exigences de la mondialisation, ce secteur est l’enjeu de batailles idéologiques et religieuses qui l’empêchent d’évoluer. La religion, ayant pour finalité originelle de relier les hommes les uns aux autres par l’adhésion à une foi commune et à des valeurs partagées, devrait se traduire par un code de conduite permettant de vivre en paix ensemble. Or, la religion ne parvient plus à remplir cette finalité. Elle est devenue l’habillage de la dis- corde. Au nom de la même religion, certains tuent leurs propres coreligionnaires, comme en Algérie durant la décennie 1990, alors que les Algériens sont tous musulmans sunnites. Au Levant, l’accent est mis sur l’antagonisme chiites-sunnites pour expliquer le recours à la violence. Mais ce clivage n’est que le masque d’une opposition entre Perses et Arabes dont le but est la conquête du leadership régional. Dans les pays du Sud de la Méditerranée, les musulmans ont abîmé l’Islam dont la pratique est dévoyée par une partie de ceux qui s’en réclament.

Ces trois faiblesses structurelles favorisent les ingérences étrangères.

La Méditerranée convoitée par des puissances étrangères

La France, l’Espagne et l’Italie sont des pays méditerranéens. Leur présence est légitime. Mais cette légitimité a disparu dès lors que ces pays ont pratiqué une politique de puissance et de colonisation. Toutefois, il n’y a pas lieu de faire le procès de cette politique pour la simple raison que les relations entre les peuples, tout comme entre les États, ont toujours été régies par les rapports de forces. Quand un pays possède les moyens de la puissance, il est rare qu’il ne s’en serve pas au détriment de ceux qui sont plus faibles que lui.

Dès 1794, le gouvernement américain envoie un navire de guerre en Méditerranée. À la même époque, afin de contrecarrer la volonté française de s’établir en Afrique du Nord, Washington signe avec Tunis un traité commercial par lequel le bey (roi) s’engage à protéger les ressortissants américains et à ouvrir la Tunisie à leurs produits, en échange de quoi les États-Unis arment gratuitement les troupes du bey. Des pressions de la même nature sont exercées sur le Maroc, la Libye et l’Algérie qui finissent par conclure des accords similaires. Avec la doctrine Monroe, les Américains s’intéressent moins à la Méditerranée, contribuant à convaincre la France que le moment était venu de se lancer à la conquête de l’Algérie (1830). Les Anglais en profitent pour s’installer à Aden (1839). Mais Washington revient en Méditerranée après la Première Guerre mondiale en élaborant la doctrine Wilson du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ils encouragent les peuples arabes à se dresser contre la France et la Grande-Bretagne. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, un document du Conseil national de sécurité (2) reconnaît que la propagande des États-Unis a contribué à la montée du nationalisme chez les « indigènes ». Cette politique sera poursuivie par John Kennedy qui écrivait à propos de l’Algérie dans un « ordre exécutif » du 20 février 1963 : « Les intérêts des États-Unis constituent le facteur primordial de notre nouvelle ligne envers ce pays qui est la clé de l’Afrique du Nord. […] Notre souci essentiel est l’accroisse- ment de notre propre influence. Le départ de la France de l’Algérie comme celui de l’Indochine sont des faits positifs ». L’intérêt des États-Unis pour la Méditerranée est donc très antérieur à la découverte du pétrole moyen-oriental et à la création d’Israël. Depuis, l’appui de Washington à Tel-Aviv est quasi inconditionnel, a fortiori avec Donald Trump à la Maison-Blanche. Ce dernier ne trouve rien à redire à la colonisation juive des territoires palestiniens occupés depuis 1967, autorisant le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem alors que selon le droit international, Jérusalem-Est est un territoire occupé. Il a fermé la représentation palestinienne à Washington et coupé la contribution de son pays à l’agence de l’ONU chargée d’aider les réfugiés palestiniens. Le 21 mars 2019, il a reconnu l’annexion par Israël du plateau du Golan, territoire incontestablement syrien. Son prédécesseur, Barack Obama, réputé réticent à l’égard d’Israël, a lui aussi apporté un appui sans précédent à l’État d’Israël en lui livrant des bombardiers F-35, faisant voter une aide de 36 milliards de dollars sur dix ans en faveur de Tel-Aviv. Cette politique est menée sans aucun égard pour les Arabes dont le poids sur l’échiquier international est faible au regard de leur nombre, du pétrole et du gaz que recèle leur sous-sol, tout comme de leur position géostratégique.

La Russie nourrit, elle aussi depuis longtemps, des ambitions méditerranéennes. Depuis les tsars, Moscou a toujours eu la volonté de se ménager un accès aux mers chaudes. D’où l’importance vitale que Moscou accorde à la mer Noire et à la Crimée que Poutine a annexée en 2014. L’URSS, en son temps, se présentait comme pays méditerranéen en affirmant que la mer Noire était une dépendance   de la Méditerranée. L’URSS avait réussi à renforcer sa présence au Moyen-Orient en aidant l’Égypte à construire le barrage d’Assouan et en équipant les armées égyptiennes, syriennes, algériennes et libyennes. Aujourd’hui, la Russie affirme que l’Islam fait partie de son identité, obtenant un siège d’observateur au sein de l’Organisation de la conférence islamique. Ce faisant, Vladimir Poutine ne fait que mettre ses pas dans ceux des tsars. Tous ont poursuivi les mêmes objectifs : conjurer le sentiment de claustrophobie par une ouverture sur la Méditerranée et sur l’océan Indien. L’intervention militaire russe en Syrie en faveur du régime de Bachar el-Assad s’explique notamment par cette obsession. Elle manifeste aussi la volonté de retrouver des positions perdues en 1991 après la dislocation de l’URSS.

La Chine s’intéresse également à la Méditerranée. Cela se traduit par des investissements importants dans des infrastructures de transport maritime, comme le port grec du Pirée. Les Chinois organisent de nouveaux forums régionaux. Ils investissent également dans les câbles sous-marins. Le tout s’inscrit dans une stratégie globale de « nouvelles routes de la soie » qui constituent un vecteur de la plus haute importance. La Chine et la Russie ont mené, en mars 2015, des exercices militaires conjoints pendant dix jours en Méditerranée orientale. La Chine veut devenir une puissance maritime afin d’assurer la sécurité de ses axes de communication. Pékin affirme que ses intentions sont pacifiques et prétend que, historiquement, sa politique n’a pas été agressive. Ce propos doit être reçu avec circonspection. En effet, on assiste à une compétition planétaire pour la suprématie commerciale, financière, scientifique, technologique, militaire et culturelle.

En termes de puissance globale, les États-Unis disposent d’une avance importante. En effet, ils maîtrisent toutes les dimensions de la puissance au sens où on l’entend habituellement, à quoi s’ajoute la capacité à produire et à exporter sa culture, au moyen de sa langue, de son idéologie, de ses mœurs, de son mode de pensée, de consommer, de s’habiller, bref à être un modèle dont on s’inspire et que l’on veut reproduire chez soi. C’est là un domaine dans lequel les Américains ont magistralement réussi. Ce n’est pas le cas de la Russie, pas plus que de l’URSS communiste en son temps. Reste à voir si la Chine parviendra à exporter son modèle.

L’instabilité n’est pas une fatalité car elle s’explique par des causes identifiées. Quant au défi à relever, il ne semble pas pour l’instant à la portée de ces pays et de ces peuples. Le demi-siècle écoulé indique clairement que ceux qui dirigent n’ont pas été en mesure de faire face aux problèmes vitaux pour leurs populations. Ils ne pourront donc pas s’en sortir seuls. Mais leur idéologie et leur mentalité les empêchent d’en convenir. Or, la rive Sud de la Méditerranée n’étant qu’à quelques kilomètres de l’Europe, ce qui l’affecte, produit des conséquences négatives sur la rive Nord. D’où la nécessité de prendre conscience que si le Sud va mal, le Nord ne peut pas aller bien. Les deux rives gagneraient à traduire en actions communes ce constat. Cela pourrait se concrétiser par l’élaboration d’une stratégie de développement solidaire.

(1). Citons pour exemple le Traité d’alliance conclu entre Soliman le Magnifique et François Ier en 1525.

(2). Classé N.12.NSC.

 

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