Afrique du Nord

La crise vénézuélienne : cristallisation des clivages du bassin méditerranéen

Nicolas MADURO, recevant son homologue turc Recep Tayyip ERDOGAN, à Caracas en décembre 2018.
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Le 23 janvier 2019, Juan GUAIDO, président social-démocrate de l’Assemblée nationale s’est autoproclamé Président par intérim de la République bolivarienne du Venezuela. Qualifiant le Président en place, Nicolas MADURO d’usurpateur, il conteste sa réélection et promet un « gouvernement de transition » et des « élections libres ». Depuis quelques semaines, le président autoproclamé de 35 ans tente de fédérer l’opposition aux dépens du régime chaviste.

Juan GUAIDO a reçu le soutien immédiat des Etats-Unis, du Canada et d’un grand nombre de pays d’Amérique latine. Le 4 février 2019, une déclaration conjointe déclare que 19 pays de l’Union européenne « reconnaissent et soutiennent M. Juan GUAIDO, président de l’Assemblée nationale démocratiquement élue, comme président par intérim du Venezuela, pour qu’il convoque des élections présidentielles libres, équitables et démocratiques ». Cette déclaration intervient après que les Etats européens ont demandé à Nicolas MADURO d’organiser une nouvelle élection présidentielle. Le Président en exercice, faisant fi de la fronde sociale et politique, n’a pas accepté d’organiser cette nouvelle élection.

La crise vénézuélienne s’étend au-delà des frontières du pays et devient un enjeu géopolitique. Le positionnement des Etats en faveur de l’un ou l’autre des deux camps illustre les jeux d’alliances et les clivages autour du bassin méditerranéen.

Emmanuel MACRON a pris position dans le dossier vénézuélien : « Les Vénézuéliens ont le droit de s’exprimer librement et démocratiquement. La France reconnait Juan GUAIDO comme président en charge pour mettre en œuvre un processus électoral ». Cependant, l’Union européenne est divisée : l’Italie, l’Irlande et la Grèce ont notamment bloqué l’adoption d’une déclaration commune de l’UE.

Le président MADURO est soutenu par Ankara et Téhéran, à l’instar de Pékin et de Moscou, l’un des principaux créanciers de Caracas. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri PESKOV, dénonce par ailleurs « l’ingérence » états-unienne et européenne dans les affaires du Venezuela. S’agissant de la Turquie, l’ensemble du spectre politique a affiché son soutien à Nicolas MADURO. Le 5 février, lors d’une réunion de son parti, l’AKP, Recep Tayyip ERDOGAN a partagé le point de vue russe concernant l’ingérence de la part des pays occidentaux dans les affaires intérieures de Caracas. Il a déclaré : « Maduro, mon frère, tiens bon. Nous sommes avec toi ! ». Le fossé se creuse entre la Turquie de Recep Tayyip ERDOGAN et ses « partenaires » de l’OTAN, le pays s’affranchissant davantage de ses alliances d’hier. Les liens entre les présidents turc et vénézuélien n’ont cessé de se renforcer ces dernières années et les visites diplomatiques se sont multipliées. Ankara est également devenue en 2018 le premier importateur d’or en provenance du Venezuela. Les deux chefs d’Etat partagent un même anti-américanisme et la vive prise de position turque exprime la peur qu’Ankara soit victime d’une tentative de déstabilisation semblable. Pays détenant les premières réserves pétrolières au monde, le Venezuela de MADURO a également reçu le soutien de l’Iran, les deux pays étant à l’origine de la création de l’OPEP. Les deux pays se rejoignent par la même dans leur idéologie prônée d’anti-impérialisme.

Concernant les pays arabes, le Maroc est le seul à s’être exprimé officiellement sur la question. Le royaume chérifien affiche son soutien à Juan GUAIDO, en réaction aux déclarations de ce dernier sur le Sahara occidental. Alors que le Venezuela a reconnu la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1982 et que les deux pays ont rompu leurs liens diplomatiques, Juan GUAIDO se montre plus enclin à reconsidérer cette reconnaissance. Pour sa part, Alger s’est abstenu de tout commentaire. Les deux pays sont toutefois liés historiquement et comparés du fait de la ressemblance de leurs structures économiques. L’Algérie et le Venezuela de MADURO partagent aussi de nombreux points communs idéologiques. Quant aux Emirats arabes unis et à l’Arabie saoudite, ils sont pour leur part dans une situation d’attentisme. Si le ministère de l’Energie saoudien se dit rassuré, la crise vénézuélienne a commencé à influer sur le prix du baril de pétrole.

Enfin, les Nations Unies, pour préserver leur « crédibilité », ont décidé de ne participer à aucun des groupes de discussion et de ne pas prendre parti. Le Secrétaire général Antonio GUTERRES se dit tout de même disposé à aider les deux parties à « trouver une solution politique ».

L’opération navale européenne Sophia, bouc émissaire du désaccord entre pays européens sur la politique migratoire ?

L’équipe d’intervention de la frégate française l’Aconit en opération Sophia.
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Créée en 2015, l’opération EUNAVFOR Méd, dite Sophia, réunissant vingt-deux Etats membres et chargée de lutter contre les réseaux de passeurs, serait-elle dans l’impasse ? Sur fond de désaccord depuis les dernières élections italiennes, cette mission militaire a néanmoins été prolongée jusqu’au 31 mars 2019. L’échéance de son éventuel renouvellement approche mais, les tensions étant vives au sein des pays côtiers européens, son avenir est loin d’être assuré.

Décidée lors d’un sommet européen extraordinaire à la suite d’un drame humain épouvantable[1] qui a marqué les opinions publiques,  l’opération SOPHIA[2] a pour mission de « contribuer à démanteler le modèle économique des réseaux de trafic de clandestins et de traite des êtres humains dans la partie Sud de la Méditerranée centrale ». Conduite dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) par un État-major international à Rome, il s’agit d’une mission de police accomplie par des unités militaires dans un cadre législatif précis.

Un trafic particulièrement lucratif difficile à endiguer

Anéantir le modèle économique extrêmement rentable[3] des passeurs est certes louable, mais c’est sans compter sur la perfide adaptabilité des trafiquants. Aussi, le bilan de l’opération Sophia est mitigé. Les militaires ont acquis une très bonne connaissance des réseaux de passeurs et permis de nombreuses arrestations, mais le trafic se poursuit. L’accès aux eaux territoriales libyennes, initialement prévu pour les forces de Sophia, n’a pu être obtenu. Ces eaux sont ainsi devenues un véritable refuge pour les passeurs qui, en outre, ne fournissent aux migrants que des embarcations très légères avec juste suffisamment de carburant pour franchir les eaux territoriales. Ainsi, en application des droits maritime et humanitaire, les navires militaires et civils se sont transformés en navires d’assistance aux personnes en détresse.

 

 

Le secours en mer et la notion controversée de « port sûr »

Le secours en mer, réalisé par les navires de l’opération Sophia – comme tous ceux croisant dans la zone – a ainsi permis de sauver de plus en plus de vies humaines. Selon la convention SOLAS[4] « Il appartient au gouvernement responsable de la région SAR[5] dans laquelle les survivants ont été sauvés de fournir un lieu sûr pour le débarquement ou de veiller à ce qu’un tel lieu sûr soit fourni ». Il y est également stipulé que « l’Etat côtier doit garantir un lieu sûr[6] dans un délai raisonnable pour le débarquement des personnes ». Dans les deux cas, l’Italie est concernée et, lors de son débarquement, le rescapé va devenir un migrant. En vertu du règlement de Dublin[7], c’est alors l’État qui enregistre le premier son arrivée sur le sol européen qui prend la responsabilité de sa demande d’asile. L’Italie se retrouve donc en première ligne.

Depuis le changement de gouvernement, l’administration italienne remet en cause la règle relative aux débarquements des migrants. Elle propose une rotation des ports de débarquement, lui évitant ainsi de porter seule l’accueil des demandeurs d’asile. Bien évidemment, cela concerne les autres pays côtiers à savoir, Malte, la Grèce et surtout la France et l’Espagne.

Pour soutenir sa proposition et en contradiction avec le droit international, l’administration italienne n’a pas hésité à fermer ses ports aux navires humanitaires et à ceux[8] de l’opération Sophia.  En effet, l’Italie, état côtier en charge de la zone SAR concernée, n’a ni le droit de stopper un navire transportant des naufragés en eaux internationales, ni celui de fermer ses ports pour empêcher leur débarquement. En outre, distinguer les opérations de sauvetage de migrants des autres opérations de sauvetage est contraire au  principe de non-discrimination[9]. Enfin, les ports libyens ne peuvent être considérés comme sûrs[10]. Le secours en mer est une obligation consubstantielle du droit maritime dont l’attitude italienne bouleverse les fondements.

De surcroit, une des conditions essentielles inscrites dès le début de l’opération Sophia, était la prise en charge par l’Italie des migrants secourus en mer. Les Etats membres s’opposent donc à ce déroutement sous couvert du respect du droit européen et également pour des raisons pragmatiques (délai de navigation pour atteindre un port plus éloigné parfois peu compatible avec le degré d’urgence de certains soins délivrés aux rescapés).

Une solidarité européenne à l’épreuve

Mais la vraie raison est le désaccord des Européens sur le dossier de la répartition des demandeurs d’asile.  L’instauration de quotas passe mal.  Certains pays y sont opposés et, si d’autres acceptent de se charger des réfugiés, ils souhaitent que l’Italie gère les demandes d’asile et les éventuelles reconduites aux frontières des immigrés clandestins. La solidarité européenne trouve ainsi ses limites.

L’opération Sophia est donc surtout l’expression d’une crise politique européenne majeure sur l’immigration, ce qui explique que sa prorogation est toujours en suspens. Elle suppose l’adoption de nouvelles mesures qui tardent à venir. Certains signes ne trompent pas comme le non-remplacement de la frégate allemande Augsburg dans le dispositif opérationnel en attendant une hypothétique décision.

Puisse cette nouvelle crise être le catalyseur de la montée en puissance d’une véritable politique européenne en matière de migration qui ne se limite plus à traiter dans l’urgence les problèmes sécuritaires mais s’attaque véritablement aux racines du mal en étroite concertation avec les pays tiers, d’origine et de transit.

[1] 700 migrants se sont noyés au large des côtes libyennes le 18 avril 2015.
[2] « Elle a été conçue selon trois phases : la phase 1 était destinée à améliorer la compréhension du modèle économique des trafiquants et passeurs ; la phase 2, en cours, a pour but, d’abord en haute mer puis dans les eaux territoriales, de procéder à l’arraisonnement, à la fouille, à la saisie et au déroutement des embarcations soupçonnées d’être utilisées pour le trafic illicite de migrants ; la phase 3 sera l’occasion de prendre toutes les mesures nécessaires à l’encontre de ces embarcations et des ressources connexes, y compris en les éliminant ou en les mettant hors d’usage, sur le territoire libyen, au moyen d’opérations spéciales et amphibies limitées et temporaires » (Rapport Assemblée Nationale N°3563 du 9 mars 2016).
[3] Le coût de la traversée par migrant est de l’ordre de 500 à 1 000 €. Le passeur s’assure avec une centaine de passagers un chiffre d’affaire d’environ 75 000 € pour de frêles embarcations. Ce chiffre peut atteindre 480 000 € avec l’utilisation de grosses embarcations. « Pour les villes portuaires, ce trafic représente au moins la moitié de la production de richesses. Les revenus totaux tirés de l’exploitation de la misère des migrants ont été estimés, pour 2015, à 4,5 milliards d’euros, soit plus du tiers du PIB libyen » (Rapport Assemblée Nationale N°3563 du 9 mars 2016).
[4] Convention Internationale sur la Sauvegarde de la vie humaine en mer (Safety of life at sea) de  1974.
[5] Search and Rescue.
[6] « Le lieu sûr est un emplacement où les opérations de sauvetage sont censé́es prendre fin. C’est aussi un endroit où la vie des survivants n’est plus menacée et où l’on peut subvenir à leurs besoins fondamentaux (tels que des vivres, un abri et des soins médicaux). De plus, c’est un endroit à partir duquel peut s’organiser le transport des survivants vers leur prochaine destination ou leur destination finale. » (§ 6-12) « Les circonstances peuvent dans chaque cas être différentes. [Le] Gouvernement responsable [a] la latitude nécessaire pour traiter chaque situation au cas par cas tout en garantissant que les capitaines de navires qui prêtent assistance sont dégagés de leur responsabilité́ dans un délai raisonnable et avec le minimum d’impact sur le navire. » (§ 2-6).
[7] Le règlement européen dit « Dublin III » du 1er janvier 2014 détermine l’État membre de l’UE responsable d’examiner une demande d’asile en vertu de la Convention de Genève (art. 51).
[8] Le gouvernement italien n’a pas hésité à interdire l’accès à ses ports à son propre navire garde-côtes, le Diocitti, qui avait 177 personnes secourues à son bord. Suite à ces faits, une enquête a été ouverte le 25 aout contre le premier ministre Mattéo Salvani pour séquestrations de personnes, arrestations illégales et abus de pouvoir.
[9] L’Etat responsable d’une zone SAR doit s’assurer qu’une assistance est fournie à toute personne en détresse en mer sans discrimination c’est-à-dire sans tenir compte de sa nationalité, de son statut, ni des circonstances dans lesquelles celle-ci a été trouvée.
[10] « La nécessité d’éviter le débarquement dans des territoires où la vie et la liberté́ des personnes qui affirment avoir des craintes bien fondées de persécution seraient menacées est à prendre en compte dans le cas de demandeurs d’asile et de refugies récupères en mer. » (§ 6-17).

Bouteflika : un cinquième mandat confirmé par son clan

Amara BENYOUNES, Ahmed OUYAHIA, Mouad BOUCHAREB et Amar GHOUL le 2 février à Alger.
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Samedi 2 février, à l’issue d’une réunion de l’Alliance présidentielle, les représentants des quatre partis de la coalition au pouvoir en Algérie – Mouad BOUCHAREB, coordinateur du Front de libération nationale, Ahmed OUYAHIA, secrétaire général du Rassemblement national démocratique et Premier ministre, Amara BENYOUNES, président du Mouvement populaire algérien (MPA) et Amar GHOUL, président de Tajamou’e El-Djazaïr (TJA) – ont apporté leur soutien officiel à un cinquième mandat du président Abdelaziz BOUTEFLIKA. Dans un communiqué conjoint, les quatre hommes déclarent : « Le moudjahid Abdelaziz BOUTEFLIKA sera notre candidat pour la présidentielle du 18 avril 2019, en signe de reconnaissance de ses choix éclairés et des acquis importants que l’Algérie a réalisés sous sa direction, et en soutien à son programme ambitieux de réformes et de développement pour une Algérie épanouie, unie, solide et réconciliée ».  Pressentie depuis quelques mois, cette candidature fait débat en raison de l’état de santé du Président.  Affaibli par un AVC survenu en 2013 qui l’a laissé lourdement handicapé, Abdelaziz BOUTEFLIKA n’a plus donné de discours en public et ses apparitions, en chaise roulante, se font rares. Son Premier ministre, Ahmed OUYAHIA a donc affirmé que le chef de l’Etat « n’animera pas, personnellement, sa campagne électorale ».

Au-delà de l’Alliance présidentielle pourtant, les soutiens en faveur du Président sont nombreux, écrit El Moudjahid. Ils émanent des syndicats, des organisations patronales ou des personnalités politiques qui considèrent que seul le Président en place est capable de mener à bien les réformes entamées.

A contrario, les voix dissidentes se multiplient. Plusieurs formations politiques de l’opposition ont annoncé qu’elles ne participeront pas à ce scrutin, à l’instar du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) qui dénonce une « mascarade » électorale. Le mouvement Mouwatana (Citoyenneté), créé en juin 2018 et composé d’intellectuels et d’hommes politiques, milite pour empêcher une nouvelle candidature et œuvre en faveur d’une transition démocratique. En effet, empêcher que le chef de l’Etat se représente revient à éviter un cinquième mandat, tant il parait impossible qu’il ne soit pas élu en cas de candidature. Le Front des forces socialistes (FFS) – plus vieux parti de l’opposition –  appelle quant à lui à « boycotter activement, massivement et pacifiquement » le scrutin.

La presse algérienne accuse également le coup. Pour le Matin d’Algérie,  un cinquième mandat est « sûrement la plus mauvaise des options qui s’offre au pays et à sa population ». Le journal, qui décrit le modeste bilan de BOUTEFLIKA en presque vingt ans de règne, considère cette décision comme « un passage en force » impopulaire. Alger serait perçue par ses voisins « comme une réelle menace pour la région » du fait de son « instabilité systémique causée par le régime liberticide ». D’ailleurs, le Premier ministre a fait savoir que les manifestations publiques en faveur du boycott seront interdites, le pouvoir ayant déjà « prouvé qu’il maitrisait la rue ». El Watan dénonce pour sa part l’ « élan d’absurdité stupéfiante » des partisans de la « continuité », cette dernière menant le pays « sur le chemin périlleux du statu quo ». L’« impensable », l’ « irréparable », l’ « invraisemblable » candidature du Président malade aura pour conséquence d’ « accélérer la désintégration nationale, d’accentuer les facteurs de dislocation sociale et de rendre irréversible l’effondrement de l’Etat ». Enfin, pour Tout sur l’Algérie, le boycott prôné par certains serait le « premier allié de BOUTEFLIKA », la population algérienne et notamment la jeunesse – majoritaire numériquement dans le pays –  s’étant désintéressée du fait politique.

Cette élection présidentielle illustre ainsi le non-renouvellement de la classe politique algérienne et exacerbe l’éloignement entre l’élite dirigeante et le peuple. La longévité du Président, malgré son état de santé préoccupant, s’explique par son passé : la génération des combattants de novembre 1954 monopolise le pouvoir depuis l’indépendance.

Les candidats ont jusqu’au 3 mars pour déposer leur candidature. S’il n’y a « aucun doute » selon Ahmed OUYAHIA, le président n’a officiellement pas fait part de ses intentions.

Le Maghreb central : bilan et perspectives

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Le « Maghreb central » est composé de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Il est situé au cœur de la Méditerranée occidentale et par le détroit de Gibraltar, 14 kilomètres le séparent de l’Europe. Une autre de ses caractéristiques : la langue française est pratiquée par des millions de Maghrébins, au point qu’il faut la considérer comme l’une des composantes de l’identité de ces peuples. Historiquement, cette zone était berbère jusqu’à l’arrivée de l’islam à la fin du VIIe siècle et surtout au début du VIIIe siècle. Le Coran étant rédigé en langue arabe, les conversions ont modifié de façon profonde la personnalité de cette zone, devenue arabo-berbère.

Le Maroc et la Tunisie sont indépendants depuis 1956 et l’Algérie depuis 1962. Ces trois pays réalisent moins de 2 % de leur commerce extérieur entre eux. Ils attirent moins de 1 % des investissements de l’Union européenne. La population de cette région est d’environ 90 millions d’habitants. Les moins de 30 ans représentent 70 % du total.

Les trois États, ou ce qui en tient lieu, font partie de l’Union du Maghreb arabe créée par le Traité de Marrakech de février 1989. Elle comprend également la Mauritanie et la Libye, mais reste, 30 ans après, une fiction.

Où en sont ces pays du Maghreb central par rapport aux espoirs suscités par le recouvrement de leur indépendance ? La réponse n’est malheureusement pas positive si l’on prend en compte les résultats dans un éventail de domaines.

 

  • Des défis hors de portée.

Sur les plans économique et social, l’adaptation à l’économie de marché mondialisée constitue le plus grand défi. Pour le réussir, il aurait fallu de profondes réformes structurelles. Au cœur de ces réformes, il était impératif de placer un système éducatif performant. Cela signifie des maîtres compétents et intègres, capables de s’approprier et de transmettre la rationalité sous ses trois formes : théorique, critique et autocritique. Cette rationalité doit transparaître partout : dans les programmes, dans les méthodes pédagogiques et dans les comportements. Cela a permis à d’autres pays de faire face aux impératifs de la concurrence qui se déroule à l’échelle planétaire.

Dans la réalité, ces trois pays n’y arrivent pas. L’Algérie a disposé depuis son indépendance de dix fois l’équivalent du Plan Marshall, sans pour autant parvenir aux résultats escomptés. Si le Plan Marshall a bénéficié à l’Europe à partir de 1947 et a contribué à la reconstruction et à la modernisation de la quinzaine de pays qui l’ont accepté, c’est parce que, en Europe occidentale, étaient déjà réunies des conditions favorables : la rationalité avec ses bienfaits en termes d’organisation, de compétences, de sens de l’efficacité, de culture de l’effort et du travail…

Quelques chiffres permettent une illustration des difficultés que le Maghreb central ne parvient pas à surmonter : alors qu’il faudrait une croissance de 8 % sur 40 années afin de faire face au déficit dans le domaine de l’emploi, la croissance est de 3,5 % au Maroc, dans le meilleur des cas, de 2,8 % en Tunisie et de 3 % en Algérie. L’endettement de la Tunisie représente 24 % du PIB en 2018 et le Fonds Monétaire International (FMI) exige des réformes structurelles dont les conséquences immédiates seraient très douloureuses pour les catégories sociales les plus défavorisées. 35 % des diplômés sont au chômage. Le chaos qui prévaut en Libye est un problème supplémentaire pour les Tunisiens en terme de sécurité et de gestion de l’économie. Au Maroc, selon le FMI, un jeune sur quatre de 15 à 24 ans (1 685 000 jeunes) ne travaille pas, n’est pas à l’école et ne suit aucune formation. Cette proportion est de 44 % chez les femmes (1 319 000 femmes). Selon la Banque mondiale, le chômage des jeunes en milieu urbain était de 38,6 % en 2016. La révolte du Rif, région particulièrement déshéritée et négligée par le pouvoir, est révélatrice des dangers d’une explosion annoncée.

Après 56 années d’indépendance, l’Algérie n’exporte que son pétrole et son gaz : 97 % des recettes d’exportation proviennent de la vente de ces deux matières premières. Depuis 2014, le dinar algérien a perdu 48 % de sa valeur face au dollar américain.

 

  • Au plan politique : incertitudes et confusion

Si « printemps arabe » il y a eu, il n’a pas commencé en Tunisie en 2011, mais en Algérie lorsque, en octobre 1988, l’Armée nationale populaire (ANP) a tiré sur des manifestants. Le traumatisme a été si profond, que c’est le pouvoir qui a octroyé des libertés. En 1991, le Front islamique du salut (FIS) a été majoritaire au premier tour des élections législatives. L’armée est alors intervenue pour empêcher le déroulement du second tour. Des « islamistes » furent internés dans des camps au Sahara. Mais dès leur libération, beaucoup d’entre eux sont partis au maquis, optant pour la lutte armée. Le noyau dur de cette mouvance était constitué d’individus revenus d’Afghanistan où ils s’étaient battus au sein de la « Légion islamique » contre les troupes soviétiques qui avaient envahi ce pays en 1979.

La liberté d’expression est une réalité en Algérie. Pour le pouvoir, elle est une soupape de sécurité : par la parole, les mécontents s’ébrouent, puis rentrent chez eux regarder la télévision, de préférence, pour les uns, les chaînes françaises, pour les autres, les chaînes arabes du Moyen-Orient.

La succession du Président Bouteflika, gravement malade et incapable de gouverner, ne se fera pas dans le respect de la Constitution, mais en fonction des rapports de force entre les clans, l’armée elle-même étant divisée.

En Tunisie, il y a eu une révolte en 2011 contre la dictature du président Ben Ali. Comme en Algérie, les premières élections organisées après la fuite du dictateur ont été remportées par le parti « islamiste » Ennahda. Cependant, soumis à des pressions endogènes et exogènes, ce parti a renoncé – provisoirement – à exercer seul et directement le pouvoir, au profit d’une coalition à laquelle il participe.

Au Maroc, a démarré le 20 février 2011 un mouvement de protestation de nature politique, réclamant des réformes profondes du système en place et dénonçant les injustices dans tous les domaines. Le roi Mohamed VI s’est montré habile en lâchant du lest, acceptant de réviser la Constitution. Il s’est engagé à choisir le Premier ministre au sein du parti majoritaire aux élections législatives. La liberté d’expression est encadrée, les Marocains n’ayant pas le droit de remettre en cause le caractère monarchique du régime ou de critiquer le roi. Une autre « ligne rouge » est tracée par l’interdiction de contester la « marocanité » du Sahara occidental.  Les Marocains ne vivent plus sous la chape de plomb qu’était pour eux le régime de Hassan II.

Les régimes politiques des trois pays du Maghreb central ne sont plus des dictatures mais ne sont pas non plus des démocraties. Il leur manque, en effet, des composantes essentielles de la démocratie : une compétition ouverte et pacifique pour le pouvoir selon des règles très largement acceptées et strictement respectées. Un autre impératif figure au même rang que le précédent : l’État de droit. Cela signifie une justice indépendante du pouvoir, ce dernier étant lui-même soumis au droit. Ces conditions sont très loin d’être réunies car la culture démocratique n’est pas enracinée dans ces trois pays ni ailleurs, dans le « monde arabo-musulman ».

Dans les domaines de la sécurité, la Tunisie et le sud de l’Algérie sont sous la menace des terroristes de différentes obédiences « islamistes » qui bénéficient d’une liberté d’action en Libye où prévaut le chaos provoqué par l’intervention de l’OTAN contre Kadhafi. A l’ouest, l’affaire du Sahara occidental cristallise les rivalités entre l’Algérie et le Maroc. La communauté internationale fait preuve d’impuissance en n’imposant pas le respect du droit international qui préconise l’organisation d’un référendum d’autodétermination afin que les Sahraouis décident eux-mêmes de leur destin.

Les budgets de défense des trois pays augmentent sans que, pour autant, l’efficacité de leurs armées atteigne le niveau requis pour faire face à la gravité de la menace terroriste.

 

*  *  *

Compte tenu de l’ensemble de ces données, les flux migratoires du sud vers le nord de la Méditerranée s’accroîtront. La plupart des jeunes veulent aller en Europe, parfois en risquant leur vie. Du Sahel proviennent d’autres migrations que les États du Maghreb central tentent de refouler.

Plusieurs décennies après leur indépendance, la réalité de ces pays démontre qu’ils n’ont pas été en mesure de gérer efficacement leurs affaires, ni de coopérer de façon transversale. L’indicateur le plus significatif à cet égard est la fermeture de la frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie depuis 1994. L’Europe, et la France en particulier, ont des raisons légitimes de s’inquiéter des conséquences de ces difficultés non surmontées sur la stabilité de la région euro-méditerranéenne.

Libye : Salamé « persona non grata » pour l’ANL

Ghassan SALAME. Tous droits réservés.

L’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa HAFTAR a déclaré l’envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies et chef de la Mission de soutien aux Nations unies en Libye (MANUL), Ghassan SALAME, « persona non grata » dans son pays.

Depuis la chute du « Guide suprême de la Révolution », la Libye s’est installée dans un régime de transition permanente avec deux gouvernements, deux parlements et deux hommes forts. D’un côté, Fayez el-SARRAJ, à la tête du gouvernement d’entente nationale et de l’autre le maréchal Khalifa HAFTAR. Ce dernier, à la tête de l’ANL, qui n’est ni une armée ni nationale, est surnommé l’homme fort de Cyrénaïque. Les deux hommes peinent à s’entendre mais ont convenu lors de la conférence de Palerme en novembre dernier de la tenue d’une conférence nationale, appuyée par les Nations unies.

Depuis 2011 et les débuts de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL), cinq représentants spéciaux se sont succédé. Depuis sa nomination, Ghassan SALAME tente de bousculer le statu quo dans ce pays où la crise politique s’est conjuguée à une crise économique et sécuritaire. Malgré les efforts entrepris par le représentant spécial et la MANUL, des combats se déroulent régulièrement en Libye entre factions rivales, dont l’ANL, qui mène également des opérations militaires dans le sud-ouest du pays.

Le 28 janvier 2019, Ahmad al-MISMARI, porte-parole de l’ANL, a déclaré Ghassan SALAME comme indésirable dans son pays. L’émissaire du secrétaire général de l’ONU fait en effet l’objet de critiques de la part des représentants de l’est libyen qui le décrivent comme un « opposant ». Ghassan SALAME est accusé de soutenir une partie des Libyens au détriment des autres, d’être incapable de ramener la paix, d’être à la fois juge et partie et enfin de prendre la défense des islamistes. Aguila SALEH, président du Parlement libyen qui siège à Tobrouk – en opposition avec le gouvernement de SARRAJ de Tripoli – l’accuse de s’être rangé du côté du Conseil présidentiel et du gouvernement d’entente nationale.

Toutefois, le 13 janvier 2019, l’émissaire s’était déjà défendu : « Nous sommes en Libye pour servir la population libyenne, pas les politiciens ». Le 18 janvier dernier, devant le Conseil de sécurité, Ghassan SALAME a déclaré que les acquis restaient « fragiles et réversibles » et fait la promotion de l’organisation d’une Conférence nationale qui permettrait d’ouvrir la voie à la tenue d’élections présidentielles. La réconciliation nationale escomptée est selon lui « un grand mot et un bel objectif » mais inadaptée à la situation du pays où le véritable enjeu consiste à « libérer les institutions pour que la volonté puisse s’exprimer ». Il considère en effet que la crise libyenne est due à la rivalité pour le contrôle des richesses nationales, notamment le pétrole. La conquête du sud par l’ANL en est une illustration. Quelques jours plus tard, il a estimé que ses déclarations ont été mal interprétées. Tandis que l’envoyé spécial se défend d’être « le premier à vouloir organiser ces élections », la date de ces dernières ne cesse d’être reculée, venant compliquer la mission de Ghassan Salamé.

La Libye est de plus en plus le théâtre de jeu des puissances étrangères qui soutiennent l’un ou l’autre camp. En Europe, Rome et Paris se disputent également le parrainage du processus de réconciliation.

Emmanuel MACRON en Egypte : renforcement des liens entre Paris et Le Caire

Les présidents Emmanuel MACRON et Abdel-Fattah al-SISSI et leurs épouses, Brigitte MACRON et Intissar AMER au palais présidentiel du Caire, le 28 janvier 2019.
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Le Président de la République française Emmanuel MACRON est en visite officielle en Egypte du 27 au 29 janvier 2019 afin de « renforcer le partenariat stratégique entre les deux pays » selon l’Elysée. Pour sa première visite dans le pays, il est accompagné de son épouse, d’une importante délégation de personnalités économiques et culturelles et de plusieurs ministres, dont Jean-Yves le DRIAN, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères.

L’Egypte est un allié stratégique de la France au Moyen-Orient, les relations entre Paris et le Caire étant fondées sur des liens historiques. Ces dernières années, les rencontres bilatérales se sont multipliées entre les chefs d’Etats tandis que la France considère l’Egypte comme un pôle de stabilité de la région. L’Elysée souligne que l’Egypte est « un pays de 100 millions d’habitants, absolument essentiel pour la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient et de l’Europe ».

La rencontre entre les deux présidents permettra d’aborder des dossiers centraux de la défense et de la sécurité, qui portent notamment sur la Syrie, sur la lutte contre le terrorisme ou encore sur la Libye. Ce déplacement permettra également d’aborder les dossiers économiques, une trentaine d’accords et de contrats devant être signés sur les transports, les énergies renouvelables ou la santé. En matière d’armement, l’Egypte se classe au 3ème rang mondial des pays importateurs entre 2013 et 2017 selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), la France étant son premier fournisseur. Récemment, Paris a livré 24 avions de combats Rafale au Caire et une corvette.

Ces contrats soulèvent interrogations et débats quant au respect des droits de l’Homme. Destiné à lutter contre le terrorisme dans la région, l’armement est accusé d’être utilisé pour réprimer l’opposition égyptienne. Yves PRIGENT, président d’Amnesty International déclare : « Nous attendons des messages forts et des changements en termes de pratique, tout particulièrement sur la question du transfert des armes françaises vers l’Egypte ». A l’issue de la visite à Paris du Président SISSI en octobre 2017, Emmanuel MACRON avait refusé de « donner des leçons » à son homologue égyptien sur la question des droits de l’homme. Aujourd’hui poussé par les ONG et l’opinion publique, le chef de l’Etat français affirme vouloir « mettre clairement sur la table » ces sujets très sensibles alors que « les choses sont empirées depuis octobre 2017 ». Le président français qui estime que l’Egypte a « besoin de moins d’autoritarisme », s’engage alors à « un dialogue de vérité » avec le président SISSI.

Les enjeux de cette visite prennent également une tournure stratégique pour la France et sa politique en Afrique. En effet, l’Egypte prendra la tête de l’Union africaine à partir du 1er février, succédant au Rwanda.

Après avoir quitté le Caire, Emmanuel MACRON se rendra à Chypre le 29 janvier pour le sommet des Etats membres méditerranéens (MED7).

Sommet arabe de Beyrouth : illustration des tensions entre sunnites et chiites – Arabie Saoudite et Iran

Photo de famille du sommet de Beyrouth, le 20 janvier.
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Après Koweït City (2009), Charm-el-Cheikh (2011) et Riyad (2013), Beyrouth a accueilli les 19 et 20 janvier 2019 la quatrième édition du Sommet arabe pour le développement économique et social.

A l’issue de la séance de clôture et devant Hussam ZAKI, secrétaire général de la Ligue arabe, Gebran Bassil a lu la « Déclaration de Beyrouth » : « Nous, dirigeants des pays arabes réunis au 4ème sommet socio-économique arabe de Beyrouth, réitérons notre engagement complet à réaliser les décisions des sommets précédents (…) et assurons la nécessité d’éliminer les obstacles qui entravent leur mise en œuvre, afin de poursuivre le processus économique, social et développemental arabe ».

La question des réfugiés a été très prégnante dans les débats. Le président libanais Michel Aoun, qui considère que les guerres ont des « conséquences destructrice sur l’économie et le développement des pays » a appelé les grandes puissances mondiales à « faire tous les efforts » afin que ces réfugiés puissent rentrer chez eux. La question des déplacés et réfugiés est essentielle pour le Liban qui en accueille environ 1,5 million, soit près d’un tiers de sa population totale. Parmi les orientations prises par la Déclaration de Beyrouth, l’accent a été mis sur le soutien au peuple palestinien et la préservation de l’identité de la ville de Jérusalem mais les Etats arabes se sont également penchés sur les progrès et besoins de l’union des Douanes, dans l’espoir d’établir un « marché arabe commun ».

Mais derrière cette unité de façade, les habituelles tensions ont marqué ce sommet. Seuls deux chefs d’Etat ont répondus à l’invitation du président libanais Michel Aoun : l’émir du Qatar, Cheikh Tamim ben Hamad al-Thani et le président mauritanien, Mohammad Ould Abdel Aziz. La présence de l’émir qatari, qui a permis d’éviter un camouflet total au Liban, se place dans un contexte de crise avec ses voisins du Golfe depuis presque deux ans. Ces derniers, menés par l’Arabie Saoudite, ont rompu leurs relations avec Doha, l’accusant de soutenir des mouvements islamistes radicaux et d’entretenir des liens étroits avec l’Iran. Les autres Etats ont fait le choix d’envoyer des délégations moins  prestigieuses. A l’issue du sommet, Gebran Bassil, ministre libanais des Affaires étrangères par intérim a constaté l’échec de cette rencontre : « Chaque pays a le droit de décider de son niveau de représentation. En toute franchise, je comprends que certains Présidents aient pris cette décision. Le Liban doit assumer ses responsabilités dans ce qui s’est passé. Il y a des façons de donner son avis ».

Si les chefs d’Etats et de gouvernements ont boudé ce sommet, c’est en raison de la question syrienne et de l’absence de délégation libyenne. Le positionnement du Liban sur l’axe syro-iranien déplait à de nombreux Etats arabes. Lors d’une rencontre préparatoire du sommet, Gebran Bassil avait ainsi plaidé pour une réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe : « la Syrie devrait revenir vers nous… Nous devrions prendre la Syrie dans nos bras plutôt que la jeter dans les bras du terrorisme ». Toutefois, le siège de la Syrie est gelé depuis la fin de l’année 2011, en réaction à la répression du régime de Bachar al-Assad et la question de sa réintégration ne fait pas encore l’objet d’un consensus. La guerre en Syrie oppose les pays de la région et accentue les tensions à Beyrouth entre les alliés de Bachar al-Assad incarnés majoritairement par le Hezbollah chiite, et les mouvances favorables aux rebelles, principalement sunnites. L’Arabie saoudite, poids lourd de la région, se montre réticente à une normalisation de ses relations avec la Syrie de Bachar el-Assad. Pourtant, les signes d’ouverture en faveur du président syrien, qui a repris le contrôle d’une très large partie du territoire grâce à ses victoires militaires et au soutien russe, se multiplient ces dernières semaines. Alors que les Emirats arabes unis – soutien des opposants au régime en place – ont rouvert leur ambassade à Damas, le président soudanais Omar el-Béchir a rencontré Bachar al-Assad en décembre dernier – première visite d’un chef d’Etat arabe à Damas depuis 2011.

Deuxième point de discorde : l’absence de la Libye. Gebran Bassil, ministre libanais des Affaires étrangères a déclaré : « En tant qu’Etat libanais, nous regrettons que la Libye n’ait pas participé ». La chaise vide de Tripoli est un signe de protestation après que des partisans du mouvement chiite libanais Amal, qui ont pour tête de file le président de la Chambre des députés Nabih Berri, ont brûlé un drapeau libyen à Beyrouth. Ils soupçonnent la Libye d’être à l’origine de la disparition de l’imam Moussa Sadr en 1978. Le mouvement Amal, soutenu par le Hezbollah, espérait aussi obtenir la participation de la Syrie.

Le pays hôte du sommet est apparu dans toutes ses divisions. Ces désaccords ont percé à jour l’absence d’un pouvoir central et ont accru la crise politique. Huit mois après les élections législatives, le Premier ministre Saad Hariri ne parvient toujours pas à former un gouvernement.

La coopération au cœur du dialogue 5+5

Les représentants du Dialogue 5+5 réunis à La Valette, le 18 janvier 2019.
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Les 17 et 18 janvier 2019 s’est tenue à La Valette la 15ème réunion des ministres des Affaires étrangères du dialogue 5+5 sous le thème « travailler ensemble : un avenir durable pour la Méditerranée occidentale ».

Le Dialogue 5+5, ou Forum de la Méditerranée occidentale a été lancé en 1990. Dialogue politique informel, il rassemble dix Etats de la région, cinq riverains du nord de la Méditerranée –Espagne, France, Italie, Malte et Portugal – et cinq du Sud – Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie et Tunisie. Cette 15ème réunion a été co-présidée par Carmelo ABELO, ministre maltais des Affaires étrangères et de la Promotion du commerce et Abdelkader MESSAHEL, ministre algérien des Affaires étrangères.

A l’issue de la rencontre, les ministres présents, Nasser KAMEL, Secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée (UpM) et Federica MOGHERINI, cheffe de la diplomatie de l’UE, tous deux ayant participé à cette rencontre, s’engagent à « adopter une vision commune pour un avenir durable ». Ils ont affirmé leur volonté de renforcer la coopération dans plusieurs domaines, en l’occurrence le développement durable, les migrations et la lutte contre le terrorisme. L’accent a été mis sur la jeunesse, considérée comme le potentiel le plus important pour « un avenir meilleur » pour la région. En effet, les jeunes de moins de 30 ans représentent 60% de la population euro-méditerranéenne, essentiellement au sein de la rive sud. Au cours des deux jours d’échanges, les ministres ont également débattu les questions de politique régionale, dont la situation en Libye, en Syrie, dans le Sahel mais également le processus de paix au Moyen-Orient. L’interconnexion des problèmes régionaux nécessite une compréhension commune de leur nature et origine.

La déclaration officielle stipule que « le dialogue politique est le moyen idéal de trouver des solutions efficaces aux crises en cours qui affectent négativement la région ». A cet égard, « la poursuite et l’approfondissement du dialogue et de la consultation sur toutes les questions d’intérêt commun en vue d’une plus grande cohésion des positions dans les instances régionales et internationales » est nécessaire. A cette occasion, Abdelkader MESSAHEL a déclaré le vendredi 18 janvier : « la présente situation en mer Méditerranée conforte malheureusement toujours l’idée d’une mer ligne de fracture en raison des tensions et crises qui y persistent ». Toutefois, il précise que « la sécurité en région méditerranéenne, en tant qu’espace commun entre les pays des deux rives, est indivisible et interdépendante ».

Le Dialogue 5+5 s’est érigé au fil des années en véritable instance de dialogue recouvrant de multiples domaines. A Marseille se tiendra le 24 juin 2019 le « Sommet des deux rives ». Annoncée par le président français Emmanuel MACRON, cette rencontre a été présentée par le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves le DRIAN qui a appelé ses homologues à « s’engager dans cet exercice de manière à faire du sommet de Marseille un succès et à renouer le fil d’une politique méditerranéenne plus inclusive ». Les ministres se sont félicités de cette réunion qui verra se rencontrer les chefs d’Etat et de gouvernement de la Méditerranée occidentale et des représentants de la société civile.

Tunisie : 8 ans après

Le président tunisien Beji Caid ESSEBSI. Tous droits réservés.

Lundi 14 janvier 2019, les Tunisiens ont commémoré le huitième anniversaire de la chute de l’ancien Président, Zine el-ABIDINE BEN ALI, en place depuis 1987. Quelques années après les soulèvements ayant conduit à la fin du régime et qui ont fait 340 morts et plus de 2 000 blessés, la question du bilan se pose.

Depuis les révolutions qui ont ébranlé plusieurs régimes en place, la « Révolution du Jasmin » – nom donné aux événements tunisiens par les rédactions étrangères – a laissé place à une transition démocratique. Bien que fragile, cette transition est l’une des plus abouties dans les pays ayant connu les « printemps arabes ». Des élections libres se sont déroulées et une nouvelle Constitution a été adoptée. Le pays a par la même connu des avancées considérables en termes de droits de l’homme.

Lors de son discours au musée du Bardo commémorant l’anniversaire de la révolution, Beji Caïd ESSEBSI, le président tunisien, qui avoue ne pas avoir participé aux émeutes de 2011, déclare : « la révolution a été spontanée, conduite par des jeunes non encadrés ». A 93 ans, le plus vieux président élu au monde a énuméré les acquis de la révolution et a fait l’éloge de la liberté de la presse et de la liberté d’expression. Il considère tout de même que la démocratie est « en péril », malgré un bon départ.

De fait, le processus de transition n’est pas achevé, remettant pour certains le terme de révolution en cause, tant les promesses attendues n’ont pas eu lieu. Le coût de la vie augmente dans le pays et le taux d’inflation est proche des 8%. Le dinar tunisien a chuté de 60% par rapport au dollar ; Beji Caïd ESSEBSI s’est même fendu d’une sortie étonnante en affirmant que « le dinar ne vaut plus rien ».  Le taux de chômage est d’environ 15,5% et celui des jeunes diplômés est supérieur à celui des non-diplômés, ce qui engendre une fuite de cerveaux préoccupante pour l’avenir du pays. L’intérieur de la Tunisie est plus sensible à cette crise aux multiples facettes et les écarts avec la côte ne font que se creuser davantage. S’ajoute à cette crise économique une crise politique et sociale. Le président et le Premier ministre Youssef CHAHED, issus du parti Nidaa Tounes, sont entrés dans une logique de rupture et l’alliance avec les autres partis, en l’occurrence Ennahda ne permet pas d’avancées. Pour beaucoup de Tunisiens, cette situation résulte en partie de la politique d’austérité imposée par le FMI et les tensions internes subsistent.

La révolution avait débuté par l’immolation par le feu de Mohamed BOUAZIZI, vendeur ambulant en situation de détresse à Sidi Bouzid en décembre 2010. Huit ans après, le suicide est resté la seule issue pour le journaliste Abderrazak ZORGUI qui s’est infligé le même sort le 24 décembre dernier à Kasserine, faisant de son sacrifice un acte militant : « Pour les chômeurs de Kasserine, je vais commencer une révolution, je vais m’immoler par le feu ! (…) Ce mensonge promettant une vie meilleure n’est jamais venu ». Le geste du journaliste a entrainé d’autres Tunisiens à faire de même. La Tunisie éprouve des difficultés à amorcer sa transition économique et les lendemains de la révolution ne sont pas parvenus à répondre à la crise économique qui avait amené la jeunesse dans la rue.

L’espoir d’une Tunisie plus sereine s’amenuise, tandis qu’une grève générale relayée massivement par les syndicats est annoncée pour le 17 janvier 2019, un mouvement qui aura, selon le président de la République, des « conséquences néfastes » pour le pays.

Alors que se tiendront à la fin de l’année 2019 avec des échéances cruciales pour la Tunisie à travers les élections législatives et présidentielles, le pays reste partagé entre le pessimisme et l’inachevé concernant sa révolution.

 

Les États-Unis et la Méditerranée – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Les États-Unis sont présents en Méditerranée depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne le pense… Cela est peu connu, y compris par des « experts » : Philip Golub affirme, « l’intérêt stratégique des États-Unis pour cette région remonte à l’après guerre comme ce fut le cas pour d’autres régions sensibles du point de vue géopolitique » (1). En réalité, les États-Unis s’intéressent à la région depuis le 18éme siècle et leur implication ne s’est quasiment jamais démentie, y compris de nos jours.

 

Un intérêt s’inscrivant dans l’Histoire

Dès 1786, le roi de France a manifesté sa préoccupation dans une directive adressée au Consul de France à Alger. Ce dernier devait mettre en œuvre des moyens appropriés  afin de contrarier les ambitions américaines au Maghreb.

Washington avait ouvert des représentations commerciales dans ces pays à partir de 1783. Le premier consulat ouvre à Tanger en 1791 et le premier navire de guerre américain entre en Méditerranée en 1794.

Entre 1801 et 1805, un différend a opposé les États-Unis et la Libye. Les américains ont alors commencé à créer, à partir de l’Égypte, un corps expéditionnaire dont le but était d’attaquer la Libye. Le chant des « Marines » américains y fait allusion : «  Des salles de Montezuma, Aux rives de Tripoli… »

Dans les années 1830, Washington a donné l’impression d’avoir d’autres priorités. La France va en profiter pour conquérir l’Algérie, et la Grande Bretagne pour s’installer à Aden…. Mais cette « pause » ne va pas durer très longtemps. On va vite retrouver la continuité de la stratégie américaine, concurrencée autant que faire se peut, par Londres et par Paris.

Pour comprendre cette politique, il faut avoir à l’esprit ce que Francis Bacon, Chancelier d’Angleterre écrivait en 1612 dans son ouvrage «  The Greatness of kingdoms » : « Celui qui commande sur mer est libre ; il peut faire la guerre dans la mesure qui lui convient, alors que les plus puissants sur terre se trouvent souvent dans des situations difficiles » (2). Un document plus récent, datant de l’immédiate après seconde guerre mondiale précise : « Les rivages de l’Afrique du Nord prolongent les rivages de l’Europe atlantique et de l’Afrique méditerranéenne. Nous ne pouvons donc tolérer que ces régions tombent sous le contrôle d’une puissance hostile. Ou même sous influence indirecte. Nous sommes donc directement concernés par la stabilité de ces régions ». (3).

Cette formulation a pour finalité la légitimation d’une politique de puissance sous couvert de garantie de « stabilité » d’une région à laquelle les États-Unis n’appartiennent pas structurellement. Cette conception de la « mission stabilisatrice » sera utilisée par le Président Eisenhower avec la théorie du « vide » : cela signifie que si les américains ne sont pas présents, il y aura le « vide » que les adversaires combleront.

La politique américaine s’appuie aussi sur la relation « spéciale » que Washington entretient avec Tel-Aviv. Israël est le destinataire prioritaire des armements les plus sophistiqués produits par les États-Unis.

 

Les intérêts avant les alliés

Dès la présidence de F. Roosevelt, Washington a marqué sa préférence en faveur d’une politique de décolonisation en général, et en particulier pour les possessions françaises. C’est ainsi qu’à partir du débarquement des troupes américaines en Afrique du Nord (1942), les nationalistes ont été encouragés dans leurs revendications indépendantistes. Le Président Kennedy était ouvertement favorable à l’Indépendance de l’Algérie. Dans ce même pays, lorsque l’on a assisté à l’éclatement du conflit interne qui a duré de 1991 à 2000, les dirigeants américains ont penché du côté du Front Islamique du Salut (FIS) au moins jusqu’en 1996. Philip Golup dit que le FIS a été « considéré par beaucoup de cercles diplomatiques comme étant une possible alternative réformiste et peu dangereuse pour les intérêts américains ». Il ajoute : « Les Islamistes n’ont jamais manifesté un anti-américanisme important et ils ont même choisi Washington comme siège de l’une de leurs représentations à l’étranger » (4). C’est seulement à partir de 1996 que, constatant que le FIS et son bras armé, l’Armée Islamique du Salut (AIS), ne pourraient pas prendre le pouvoir par les armes, que les américains, par pragmatisme, ont relancé leurs relations avec le régime algérien… Auparavant, l’enjeu était le contrôle du pétrole et du gaz d’Algérie, ce qui passait, notamment, par l’affaiblissement des positions françaises dans ce pays…

C’est aussi à une initiative française que se sont ouvertement opposés les États-Unis : le Dialogue Euro-arabe lancé en 1973 par le Président Georges Pompidou et son ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert. Ce dernier apporte son témoignage dans l’un de ses livres, « L ‘autre regard », à propos de Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer ». Il a fini par obtenir des Européens qu’ils n’abordent pas avec les pays arabes les questions de l’énergie et le conflit « Israélo-arabe ».

C’est pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui encore, Monsieur Trump s’oppose à une Europe de la Défense qui permettrait à l’Europe de parvenir à une vraie indépendance stratégique.

Cette situation est facilitée par les faiblesses de nature structurelle des pays riverains de la Méditerranée qui se sont toujours montrés incapables de s’exprimer d’une seule voix à propos de quelques intérêts communs qu’ils auraient préalablement identifiés.

***

            Les États-Unis pourront-ils maintenir leur présence militaire en Méditerranée sur une longue durée ? A l’époque de la « guerre froide » il y étaient en rivalité avec l’URSS qui prétendait être un « pays méditerranéen ». La propagande de Moscou présentait la Mer Noire comme une dépendance de la Méditerranée… Après leur défaite de 1989 et 1991 (fin de la  « guerre froide »), Moscou a eu d’autres priorités à gérer… Mais se plaçant dans la continuité de la politique des Tsars, V. Poutine est en train de donner à son pays les moyens d’un retour remarqué dans cette région. La Chine, également, a des ambitions qui consistent à devenir une vraie grande puissance, ce qui implique une présence militaire sur les mers et océans, la Méditerranée n’étant pas négligée par les dirigeants de Pékin.

Depuis la guerre du Vietnam qui s’est achevée de façon peu glorieuse pour les Etats-Unis, et l’attaque qu’ils ont subie le 11 septembre 2001, cette super puissance semble avoir perdu une partie de son prestige et de sa capacité à mener des opérations militaires victorieuses loin de ses frontières.

La question donc se pose de savoir si les États-Unis ont encore les moyens de conserver leur statut de puissance globale ou s’ils seront contraints de reconnaître que le Monde devient multipolaire, ce qui signifie que d’autres acteurs prétendent eux aussi à leur part de puissance et sont en train de s’en donner les moyens. C’est une des donnée fondamentale qui marquera la réalité géopolitique des cinquante prochaines années.

 

1)         Philip Golub, interview, revue « Arabies », décembre 1996, p.20

2)         Francis Bacon, « Of the True Greatnesse of Kingdomes and Estates », Essai XXIX, traduit         par Maurice Castelin, Éditions Aubier, Paris 1940, pp 166-167.

3)         Conseil National de Sécurité, document classé N.12 – NSC.