Author: FMES

Les nouvelles routes de la soie

Par l’Ingénieur divisionnaire d’études et de fabrications Jean-Charles Colombani, auditeur de la 28ème session. 

Article inspiré de la conférence éponyme prononcée par Hugues Eudeline le 25 février 2018.

Eléments de contexte

Confrontée à une croissance économique en recul, la Chine cherche à maintenir cette dernière en dopant son commerce extérieur ; pour ce faire, elle recrée le modèle qui lui a permis de maintenir sa prospérité pendant des siècles : « les routes (commerciales) de la soie ».

Sous la dénomination « nouvelles routes de la soie » ou « la ceinture et la route » (stratégie aussi appelée OBOR / en anglais « One Belt ; One Road »), il s’agit de permettre et d’accroître le développement économique de l’Eurasie.

Pour exemple et démonstration, un train a rallié en janvier 2017 Londres depuis la  Chine après un périple long de 12 000 km accomplis en 18 jours. Ce train comportait 34 conteneurs là où les navires peuvent en transporter jusqu’à 20 000.

 

Situation économique

La Chine a longtemps été à travers les siècles, et cela jusqu’au XVIIIème siècle, une grande puissance économique notamment sur la base de l’agriculture. Il est considéré que la Chine avait à cette époque le niveau de vie le plus élevé au monde. La culture de l’opium et la révolution industrielle marquèrent le déclin de cette économie florissante.

Du XVIIIème siècle à 1949, la Chine se trouve confrontée à plusieurs reprises à des troubles d’ordre politique et géopolitique. En 1842, le traité de Nankin met fin à la première guerre de l’opium avec le Royaume-Uni qui se voit octroyé le comptoir de Hong-Kong. En 1937, la Chine rentre dans une guerre meurtrière avec le Japon et se rallie aux alliés dans la guerre du Pacifique. Bien que faisant partie des vainqueurs, la guerre civile débouche sur la constitution de la République Populaire de Chine (RPC).

De 1949 à 1973, sous l’ère de Mao Zedong, la RPC s’inscrit dans un régime communiste basé sur la planification économique dans l’agriculture, l’industrie et les grands travaux d’infrastructure. Cette politique mènera à l’isolationnisme du pays sur la scène économique internationale et se soldera par des famines et une guerre civile.

De 1976 à aujourd’hui se met en place une économie socialiste de marché. Une main d’œuvre importante et une industrialisation massive combinées à un taux de change favorable aux exportations et une stratégie d’ouverture progressive ont permis à la Chine de se hisser parmi les grandes nations. Ainsi la RPC adhère en 2001 à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

A compter des années 2000, la Chine, grâce à taux de change favorable, rentre dans le club des grandes économies et affiche une balance commerciale très excédentaire, ce qui se traduit par une réserve financière importante. Cette économie mondialisée affecte également la Chine lors de la crise de 2008 avec un taux de croissance passant de 12% à 6%, une politique de grands travaux permettant toutefois d’en réduire temporairement les effets.

Le troisième plénum du XVIIIème congrès du comité central du parti communiste chinois en 2013 instaure les réformes suivantes :

  • mesures réduisant l’interventionnisme de l’Etat,
  • mesures accroissant les investissements privés,
  • renforcement de l’indépendance de la justice,
  • réforme des terres agricoles au profit des agriculteurs,
  • orientation des profits de la croissance au profit du marché intérieur.

Pour gagner en indépendance et réduire les effets des investisseurs étrangers, la Chine crée en 2014 la Banque Asiatique d’Investissements pour les Infrastructures (AIIB) à laquelle adhèrent de nombreux pays Européens dont la France. Dotée de plusieurs dizaines de milliards de $, elle permet à la Chine d’imposer une diplomatie économique et de financer ses investissements massifs en infrastructure.

Les forces navales

Après avoir racheté en 2011 un porte-avions (PA) à l’Ukraine, remis au standard et rebaptisé LIAONING, la Chine a lancé en 2017 son premier porte-avions « indigène » sous le nom de SHANDONG. Si celui-ci est de taille supérieure au PA Charles DE GAULLE, 50 000 tonnes contre 42 000 tonnes, il demeure inférieur à ses concurrents américains : classe NIMITZ / 88 000 tonnes. Avec la volonté croissante de renforcer cette composante aéronavale, la Chine envisage d’équiper ses prochains PA de catapultes et de propulsion nucléaire.

Dotée de toutes les composantes, la marine chinoise compte dans ses rangs un SNLE, des SNA, des frégates, des pétroliers, qui constituent une force du niveau des grandes puissances avec une flotte de surface supérieure à celle de la Russie avec 712 000 tonnes contre 632 700 tonnes, se hissant au 3ème rang mondial.

Au-delà des composantes de surface et sous-marine, la Chine possède une infanterie de marine forte de 20 000 hommes pour 89 navires amphibie et de nombreux aéronefs dont 28 chasseurs de type SUKHOÏ SU-30 et Shenyang J-15 flying shark.

Un tel armement, sans volonté hégémonique affirmée, s’inscrit dans une volonté d’assurer une protection de ses côtes dont sa ZEE d’une part et d’autre part, sécuriser se voies maritimes commerciales, que ce soit par la voie Sud ou la Nord.

Résolution des crises, le jour d’après…

Si la Chine n’intervient pas militairement dans la gestion des crises, elle cherche avant tout à faire prospérer son économie. Pour se faire, elle adopte la technique des « petits pas » en dépassant légèrement les limites fixées par le droit international mais sans aller au-delà d’une situation conduisant au blocage et à l’affrontement.

Son modèle d’investissements, à l’instar des infrastructures ferroviaires construites et financées par 2 sociétés chinoises entre Djibouti et la capitale éthiopienne, consiste à établir des « routes » susceptibles de créer des réseaux de distribution de ses produits manufacturés et/ou profiter des niveaux salariaux inférieurs au sien et/ou permettre l’importation de produits agricoles.

Nonobstant une action en Libye ayant pour finalité l’exfiltration de ses ressortissants implantés. La Chine préfère des situations non conflictuelles afin de mettre en œuvre une stratégie « gagnant-gagnant » basée sur un deal « investissements en infrastructures » contre « matières premières ».

Pour illustrer cette volonté d’étendre son influence extérieure en créant des partenariats, une photo prise le 09/07/2017 à Marrakech lors du 2nd forum d’investissement de la Chine en Afrique confirmant la présence de 10 000 entreprises chinoises en Afrique et générant un chiffre d’affaires de 60Md de $.

Enfin, que ce soit à Djibouti avec une implantation militaire, ou avec l’achat du port du Pirée, la Chine cherche à positionner des « comptoirs » sur sa « route de la soie » maritime Sud. Ainsi, ce positionnement stratégique de la Chine sur les mers et ces investissements dans les pays émergents et/ou en proie à des difficultés financières, risque à terme non seulement de nous évincer des axes maritimes commerciaux d’acheminement et des plateformes logistiques, mais aussi, faute de ressources financières dévolues au développement et à l’investissement à l’étranger, de limiter les zones d’influence de la France, voire de l’Europe.

 

 

 

 

28° SMHES – A la découverte de l’Union européenne et de l’OTAN

Le séminaire bruxellois de la session 2017-2018 méditerranéenne des hautes études stratégiques, organisé sur le thème « l’Union européenne et l’OTAN », s’est déroulé les 14 et 15 février 2018.

Monté de main de maitre par le Centre des visiteurs, le programme du 14 février 2018 a donné en premier lieu la parole à monsieur Jo Vandercappellen, qui a présenté le rôle et le fonctionnement de la Commission européenne, dans un style vivant et donnant une grande place aux échanges (« que connaissez-vous de la Commission européenne ? »).

Exécutif politique fonctionnant de manière collégiale, la Commission européenne dirigée par Jean-Claude Juncker a la responsabilité de « promouvoir l’intérêt général de l’Union européenne ». L’exposé a permis à une grande majorité des auditeurs de s’initier aux règles issues des divers traités dont le dernier dit « de Lisbonne ». Tous savent désormais identifier les compétences de la Commission, exclusives, partagées ou d’appui, ou se retrouver dans le parcours d’élaboration du droit européen, réellement démocratique et écoutant la voix des citoyens (le Parlement européen), celle des Etats (le Conseil de l’Union européenne) comme celle de l’Union européenne (la Commission européenne).

A la demande de l’Institut FMES, monsieur Jo Vandercappellen a plus particulièrement développé la 6ème priorité de la Commission « Juncker », « le commerce pour tous ». Plus de 30 millions d’emploi, soit un emploi sur sept dans l’Union européenne, dépendent de l’Union européenne, et chaque milliard d’euros réalisé à l’exportation soutient 14 000 emplois dans l’Union européenne. L’accord de partenariat économique entre l’Union européenne et le Japon, dont les dernières discussions ont abouties favorablement le 8 décembre 2017, est un des multiples exemples de l’action de la Commission permettant l’ouverture des marchés publics étrangers aux entreprises de l’Union et la promotion d’une politique durable de l’environnement et du travail.

La matinée s’est prolongée par un exposé complet et très didactique de madame Daria Catalui, responsable de l’information et de la communication au sein de la direction générale de l’informatique (DIGIT). Cette dernière s’est fixée comme objectif de « mener la transformation numérique de la Commission européenne pour qu’elle puisse exercer son rôle plus efficacement en s’appuyant sur les opportunités offertes par les nouvelles technologies ».

Après un déjeuner offert par la Commission au Kafenio, les auditeurs ont eu le plaisir de retrouver madame Isabelle Mignucci, chargé de communication au Centre de Coordination de la Réaction d’Urgence (ERCC), qui avait participé le 14 décembre 2017 au cycle des conférences organisées par l’Institut FMES. Accueillis au cœur de l’ERCC, ils ont eu l’occasion de mesurer concrètement l’action de ce centre et de la DG ECHO au profit de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire européennes.

Les auditeurs au Centre de Coordination de la Réaction d’Urgence

Cette journée du 14 février 2018 s’est achevée place du Petit Sablon au siège du secrétariat général de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN. Madame Ruxandra Popa, secrétaire générale adjointe, et deux de ses collègues ont animé un débat passionnant portant sur le rôle de cette « organisation interparlementaire consultative » fondée en 1955. Composée de 266 délégués issus des 29 pays de l’Alliance (dont dix-huit parlementaires français), l’Assemblée associe également à ses travaux les parlementaires de pays d’Europe centrale et de l’Est et du pourtour méditerranéen et échange régulièrement avec les « observateurs parlementaires » du Japon, d’Australie, ou de Conseil national palestinien. Alors que des auditeurs s’inquiétaient de l’avenir de l’OTAN, une réponse a été opportunément apportée le même jour et à Bruxelles, où les ministres de la Défense de l’OTAN approuvaient la mise en place d’un commandement de forces interarmées pour l’Atlantique, qui aidera à protéger les voies de communication maritimes entre l’Amérique du Nord et l’Europe.

La journée du 15 février a débuté devant les portes du Parlement européen, malheureusement vide de ses députés en cette semaine de « carnaval ». En parfaite cohérence avec le discours tenu la veille, les auditeurs ont pu réviser leurs connaissances du fonctionnement législatif de l’Union européenne et visiter l’hémicycle que certains pensaient n’exister qu’au « Parlement de Strasbourg ». Constitué de 751 députés élus pour cinq ans et présidé depuis le 17 janvier 2017 par l’Italien Antonio Tajani, le Parlement européen, voix des citoyens de l’Union, dispose du même poids que le Conseil de l’Union et détient un pouvoir d’initiative politique réel.

Le séminaire s’est poursuivi place de Louvain, au siège de la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne. Monsieur Gaël du Bouëtiez, réserviste citoyen, y a présenté les derniers développements de la Politique de Défense et de Sécurité Commune (PSDC) de l’Union européenne, évoqués dans deux articles publiés sur le site de l’Institut FMES les 14 novembre et 28 décembre 2017. Les objectifs de la PSDC, définis par l’article 42 du Traité sur l’Union européenne, visent, via des missions en dehors de l’Union, à « assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale conformément aux principes de la charte des Nations unies ». En complément, le colonel (air) Stéphane Heurteaux a rappelé la stratégie globale de l’Union européenne, présentée en 2016 et qualifié de « chainon manquant » des précédents documents. Un rappel des différentes missions civiles et militaires menées en appui de cette PDSC a permis d’illustrer concrètement la réalité du renouveau de la politique européenne en la matière.

Pour conclure et permettre aux auditeurs de la session 2018-2019 de réfléchir au séminaire des 21 et 22 février 2019 et à l’évolution de l’Union européenne, la mise en garde du Secretary of Defense américain, James N. Mattis, exprimée récemment à Florence Parly, ministre des armées, montre que les Etat-Unis prennent au sérieux cette évolution positive de la PSDC : « Secretary Mattis stressed that a strong Europe is a better security partner, but that the EU defense initiatives should complement, not compete with NATO ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Escale en Méditerranée pour les auditeurs de la 3e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN

Transports et routes maritimes, marine marchande, technologies et industries navales, autant de grands thèmes de l’économie maritime ont conduit les auditeurs de la 3e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN à se déplacer à Marseille et à Toulon.

 

                 À la tour CMA CGM

Chez CMA CGM, outre les explications sur les grands enjeux du transport et de l’économie maritime, le « fleet centre » a permis aux auditeurs de percevoir la dimension stratégique et la précision de la gestion en temps réel de ses navires par le 3e armateur mondial. Ils ont également pu constater l’implication d’un grand armateur dans la préservation de l’environnement et la lutte contre les dérèglements climatiques.

Sur le site flambant neuf de Naval Group à Ollioules, les débats ont porté sur le positionnement stratégique d’un grand acteur régalien face à la concurrence internationale et aux ruptures possibles en matière de R&T navales. Puis, le tout nouveau centre de réalité virtuelle a plongé les auditeurs au cœur de la révolution numérique et dans le central « opérations » d’un sous-marin de dernière génération.

                        Autour de Julien MISFUD, directeur du site d’Ollioules de Naval Group

 

Enfin, après un exposé à la mairie de Toulon sur les grands projets maritimes de la métropole Toulon Provence Méditerranée (TPM), la visite de la rade a permis aux auditeurs de se rendre sur le chantier d’IMS et sur le site d’Orange Marine à La Seyne. Ils ont ainsi découvert les grandes potentialités, en termes d’économie et d’emplois, offertes par cette métropole. Désormais, les enjeux stratégiques et techniques de l’industrie du câble sous-marin n’ont plus de secret pour eux.

Accueil au salon Clémenceau par Monsieur Yannick Chenevard, adjoint d’Hubert Falco, maire de Toulon, vice-président de la Métropole Toulon Provence Méditerranée et vice-président du Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur

 

Devant les yachts en carénage chez IMS autour de Denis Pellégrino, son directeur.

À la Seyne sur Mer avec Frédéric Exertier, vice-président d’Orange Marine et Jean-Luc Vuillemin, vice-président d’Orange et auditeur de la deuxième session, qui a accueilli ses nouveaux camarades

 

 

 

Le non-respect du droit international au cœur du dernier accrochage syro-israélien

Via son porte-parole, le Secrétaire général des Nations Unies s’est alarmé le 10 février 2018 de l’escalade militaire « dans toute la Syrie » et de la « dangereuse contagion au-delà des frontières du pays ». Outre l’offensive meurtrière des forces armées syriennes contre les dernières zones tenues par les groupes insurgés à l’est de Damas et dans la région d’Idlib, sont visées l’opération « rameau d’olivier » lancée il y a plus de trois semaines et surtout la destruction d’un drone d’origine iranienne par un hélicoptère israélien puis d’un chasseur israélien par la défense antiaérienne syrienne.

Le rappel au respect du droit international et des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité formulé par António Guterres s’adresse à toutes les parties en Syrie et dans la région. Le ministère russe des affaires étrangères a été plus direct dans sa réaction au raid israélien, appelant au strict respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie et s’insurgeant contre des actions menaçant la vie et la sécurité du personnel des forces armées russes, « présent en Syrie à l’invitation du gouvernement légitime afin d’apporter son soutien dans la lutte contre les terroristes ».

Si l’origine iranienne du drone abattu ne fait aucun doute, la localisation précise des faits n’est pas connue, la seule vidéo disponible ne présentant pas en incrustation de coordonnées géographiques. Il est très probable que le drone ait été détruit sur les hauteurs du Golan syrien, territoire dont l’annexion en 1981 par Israël n’a pas été reconnue par la « communauté internationale », qui s’était exprimée par la résolution 497 votée à l’unanimité le 17 décembre 1981.

Si Benjamin Netanyahu justifie la destruction du drone par une violation de l’espace aérien, il est ainsi possible que ce drone ait uniquement survolé le territoire appartenant légalement à la Syrie[1]. Selon des sources officielles iraniennes, ces drones mènent « des actions de reconnaissance contre les groupes terroristes et jouent un rôle important dans le nettoyage de l’est de la Syrie ». Il est difficile dans ces conditions d’invoquer le droit naturel de légitime défense face à une agression armée prévu par l’article 51 de la charte des Nations unies.

Conséquence du conflit d’octobre 1973, la Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement (FNUOD) a été établie le 31 mai 1974 par la résolution 350, suite au recul négocié des forces syriennes et israéliennes de part et d’autre de la ligne de cessez-le-feu. Le mandat de cette force « déployée dans le Golan syrien » a été prolongé jusqu’au 30 juin 2018 par la résolution 2394. Les rapports régulièrement publiés, dont le dernier établi pour la période allant du 10 septembre au 24 novembre 2017, permettent de suivre les activités militaires qui « risquent d’exacerber les tensions entre Israël et la République arabe syrienne [et] de fragiliser le cessez-le-feu entre les deux pays ».

Ces rapports, comme la résolution 2394, confirment la présence de « groupes d’opposition armés non étatiques »[2] dans la zone de séparation, ce qui peut justifier les survols par un drone de surveillance. Le dernier rapport confirme également le soutien apporté par les Forces de défense israéliennes à des « individus » en provenance du secteur syrien[3] et s’inquiète des tirs de représailles en réaction aux « dérapages » (tirs d’obus ou de munitions d’artillerie à travers la ligne de cessez-le-feu). Enfin, ce rapport note en le regrettant que « les Forces de défense israéliennes tiennent le Gouvernement syrien responsable de tous les tirs provenant de son territoire en direction du secteur alpha, et ce, quelle que soit leur origine ».

[1] L’aviation militaire israélienne viole régulièrement l’espace aérien libanais (ministère de la défense libanais)

[2] dont le Jabhat Fatah el-Cham (Front el-Nosra), groupe terroriste inscrit sur la liste établie par le Conseil de sécurité, et le Jaysh Khaled ibn el-Walid, qui a prêté allégeance à l’État islamique d’Iraq et du Levant (Daech)

[3] « La FNUOD ne peut confirmer ni vérifier la nature de l’interaction qui généralement fait intervenir des individus non identifiés du secteur bravo accompagnés de mules déchargées qu’on voit s’approcher de la barrière technique israélienne ainsi que des positions des Forces de défense israéliennes et repartir vers le secteur bravo avec des mules transportant des fournitures de caractère indéterminé. »

L’opération « rameau d’olivier » se prolonge malgré de timides appels à la retenue

Les forces turques ont lancé le 20 janvier 2018 une opération baptisée « rameau d’olivier » en vue de supprimer la menace représentée par les « terroristes » présents dans le canton d’Afrin, situé dans le nord-ouest de la Syrie. Cette opération, annoncée depuis plusieurs mois, a été précipitée par la volonté affichée des Etats-Unis de former des « forces de sécurité locales », considérée par la Turquie comme une confirmation du soutien apporté à l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Pourtant, le 17 janvier, un communiqué de presse diffusé par le Department of Defense insistait sur la mission limitée de ces forces, garantes de la sécurité des populations civiles, et reconnaissait le droit à la Turquie, « partenaire de la coalition et allié au sein de l’OTAN[1] », de garantir sa sécurité. Selon le président turc, l’opération a permis au 8 février « la neutralisation de 1 028 terroristes ».

Le 6 février, dans un discours devant les députés du Parti de la justice et du développement, le président Recep Erdoğan s’en est violemment pris aux Etats-Unis, n’hésitant pas à accuser les présidents Barack Obama et Donald Trump d’avoir menti en promettant de retirer leurs forces de la région de Manbij, une ville du nord de la Syrie libérée à l’été 2016 par les Forces démocratiques syriennes soutenues par la coalition occidentale dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant (Daesh). Rappelant à ceux qui pressent la Turquie de mettre un terme à ses opérations que les Etats-Unis sont présents en Irak et en Afghanistan depuis dix-huit ans, il a confirmé que l’opération « Rameau d’olivier » se poursuivra « avec détermination » et qu’elle se prolongera jusqu’à Manbij, où les forces turques rendront la ville à leurs habitants légitimes et chasseront les terroristes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) « amenés et installés là » par les Etats-Unis.

Le 8 février, le Président turc a repris la même rhétorique devant l’assemblée des mukhtars (équivalent des maires). Rappelant que la Turquie partageait une frontière de 911 km avec la Syrie, il s’est étonné que les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, la France ou la Grande-Bretagne puissent être présents sur le terrain, qu’Israël puisse impunément mener des raids sur la Syrie mais que les forces turques soient enjointes de quitter immédiatement le territoire syrien.

Le Secretary of States, Rex Tillerson, se rendra prochainement à Ankara afin de tenter de rassurer les autorités turques sur la réalité de l’alliance entre les deux pays et d’évoquer les sujets régionaux, de la campagne contre Daesh à la lutte contre le PKK. Lors de la conférence de presse préparatoire à ce déplacement, un officiel américain a confirmé le 9 février que les échanges relatifs à l’intervention turque dans le nord de la Syrie seraient difficiles (« Turkish rhetoric has obviously been very hot on this topic ») mais que la position officielle restait inchangée. Dès le 21 janvier, dans un communiqué de presse, le Department of States apportait son soutien à la Turquie, allié de l’OTAN et partenaire essentiel dans la lutte contre Daech mais appelait à la retenue, demandant que les opérations dans le nord de la Syrie restent limitées dans leur portée et dans leur durée et évitent toute perte civile. Le 25 janvier, le Department of Defense réagissait également par la voix de sa porte-parole, s’inquiétant ses conséquences négatives de l’opération sur le succès de la lutte contre Daech et affirmant que les Etats-Unis n’avaient jamais livré d’armes ni d’équipements aux Kurdes du canton d’Afrin.

Les Etats-Unis préfèrent cantonner leurs critiques envers le gouvernement turc sur les modalités d’application de l’état d’urgence et les conséquences sur les ressortissants américains. Serkan Golge, scientifique de la NASA, arrêté en juillet 2017, a ainsi été condamné le 8 février « sans preuve crédible » pour appartenance à une organisation terroriste. De même, les principaux Etats européens ont jusqu’à présent évité toute polémique, appelant à la retenue tout en reconnaissant le droit de la Turquie à « sécuriser sa frontière ».[2][3][4]

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

[1] Le 23 janvier, trois jours après le déclenchement de l’opération, Rose Gottemoelle , secrétaire générale déléguée de l’OTAN, dans un discours prononcé à l’Université nationale de défense d’Istanbul, a souligné le rôle essentiel de la Turquie, se gardant bine d’évoquer l’opération.

[2] Entretien téléphonique de Jean-Yves Le Drian, 21 janvier 2018

[3] Communiqué de Sigmar Gabriel, 21 janvier 2018

[4] Entretien téléphonique de Theresa May, 26 janvier 2018

Enjeux stratégiques au Moyen-Orient

Par Simon Rousseau, étudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Introduction

Comme le souligne Charles Thépaut dans son récent ouvrage, Le monde arabe en morceaux, plusieurs biais peuvent constituer des freins à une réflexion pertinente et lucide concernant la situation d’un Moyen-Orient chaotique. Ils touchent tant à une perception erronée de l’Islam et de ses liens au politique qu’à la surestimation de certains facteurs, notamment tribaux et confessionnels. A ce titre, le présent article propose une analyse succincte, la plus objective possible, des différents enjeux stratégiques contemporains au Moyen-Orient.

Pour Pierre Vermeren, « le Moyen-Orient devient le théâtre de tous types de guerres : civiles, froides, internationales, idéologiques, confessionnelles, interétatiques, terroristes ». En effet, un certain chaos semble s’être emparé d’une région en proie à de très nombreux conflits, dont les conséquences, loin de se cantonner à leurs théâtres d’origine, débordent en Europe.

Les enjeux au Moyen-Orient sont complexes et imbriqués, et ne peuvent être expliqués ou analysés indépendamment d’un tableau plus global. Emile Hokayem souligne cinq tendances majeures aujourd’hui à l’oeuvre dans plusieurs Etats, notamment pour les cas syriens et irakiens :

  • Une opposition marquée entre gouvernements et citoyens
  • La montée en puissance des revendications ethniques et/ou nationalistes
  • Une opposition forte entre un islamisme grandissant et un sécularisme arabe souvent autoritaire ne laissant que peu de place à un troisième voie modérée
  • La fragmentation au sein même des mouvements d’opposition et donc le morcellement accru des territoires
  • Le retour de rivalités géopolitiques et des politiques de puissance

Reprenant les clefs d’analyse ainsi proposées, cette note dresse un bilan non exhaustif des principaux enjeux dans le Moyen-Orient contemporain.

I. Faillite des Etats

La question des Etats faillis constitue le premier enjeu stratégique de la région alors que l’Irak, la Syrie, le Yémen et la Libye sont en proie à de graves troubles internes qui remettent en cause leur intégrité et leurs prérogatives sécuritaires. L’absence d’entités supérieures et structurantes favorise considérablement la prolifération d’acteurs non étatiques et de flux illégaux dans la région, contribuant de fait à son instabilité.

La situation est également préoccupante au Liban, en Jordanie, à Bahreïn et en Egypte alors que les contestations internes, toujours vives, font planer le risque d’une dégradation rapide de la situation et, à terme, la possible déliquescence des Etats en question.

La première source de fragilité des Etats au Moyen-Orient concerne directement la gouvernance et le modèle politique. En effet, la faible légitimité des régimes, souvent militaires ou sécuritaires, et les inégalités économiques conséquentes entrent en contradiction avec les aspirations de la jeunesse de la région. La frustration politique et l’absence de perspectives économiques poussent certaines franges de la société, notamment les jeunes, vers la révolte radicale. En outre, les réponses étatiques violentes face aux contestations entretiennent des tensions qui peuvent dégénérer en conflit ouvert.

Durant les printemps arabes, les pays qui ont le mieux résisté disposaient de capacités financières importantes, du fait d’économies rentières basées sur les hydrocarbures et leur exportation. De cette manière, ils ont pu éteindre les contestations un temps en achetant la paix sociale par de coûteux programmes sociaux (130 Mds$ en Arabie saoudite en 2011). Ceux-ci ne peuvent cependant pas constituer une réponse de long terme, d’autant plus à l’heure où les cours du brut sont à la baisse.

II. Enjeux ethniques et confessionnels, fragmentation et morcellement des populations

Sur les bases précédemment évoquées, viennent se greffer différentes fractures ethniques et confessionnelles plus ou moins historiques et instrumentalisées. Faisant écho aux travaux de Robert Cooper, les bouleversements au Moyen-Orient semblent ainsi consacrer le retour vers des Etats « prémodernes » où les entités étatiques, ayant perdu le monopole de la violence légitime, tendent à disparaître au profit de différents groupes fondés sur des affinités ethniques, tribales ou confessionnelles. Le poids et les capacités de ces différents groupes supplantent alors des Etats incapables d’assurer leurs fonctions régaliennes ni de tenir leurs frontières.

Souvent instrumentalisées par les acteurs locaux et régionaux, ces fractures sont sources de nouvelles oppositions au sein même des territoires. Le risque d’enlisement des conflits apparaît dès lors très important, notamment en l’absence d’un arbitre étatique en capacité de gérer ces tensions. En Irak comme en Syrie, différents groupes s’opposent en jouant sur des facteurs confessionnels. En Libye, la relative stabilité des alliances tribales sous le régime Kadhafi a volé en éclat avec sa chute. Confessionnalisation et mobilisation du religieux expliquent ainsi les nouvelles configurations et les alliances sur le terrain. Dans certains Etats, cette nouvelle donne est inquiétante et peut remettre en cause l’avenir de l’unité étatique. Le cas libanais est à ce titre particulièrement préoccupant, du fait de l’histoire du pays comme de son organisation politique. Le Moyen-Orient dans son ensemble, lieu de rencontre des trois monothéismes, redevient le théâtre de tensions instrumentalisées.

Les acteurs non étatiques viennent donc combler un vide latent en jouant sur de nouveaux facteurs de regroupement. C’est notamment le cas pour les groupes islamistes terroristes comme les différentes milices qui parviennent à recruter de nouveaux membres en se servant d’un discours confessionnel ou ethnique.

III. L’enjeu global du terrorisme islamique

Le terrorisme islamique constitue aujourd’hui un enjeu mondial majeur qui prend directement sa source dans la situation au Moyen-Orient. Cette situation découle tant de facteurs structurels – tels la résurgence de l’islam politique, les faiblesses endémiques de certains pays ou les fractures consommées au sein de leurs populations– que de certains éléments de conjoncture à l’image de la chute d’Etats, notamment à la suite d’interventions occidentales.

Les différents groupes terroristes se nourrissent de la faillite des Etats ou de leur remise en question et de discours confessionnels ou ethniques afin d’enrôler de nouveaux membres et de croître. En Irak, Daesh a directement joué sur le ressenti sunnite contre le gouvernement al-Maliki afin de recruter dans ses rangs une part conséquente d’une population désabusée, notamment d’anciens militaires sunnites du régime de Saddam Hussein. Avec la chute du régime irakien, l’autoproclamé Etat islamique a ainsi pu asseoir son emprise sur un territoire délimité et mettre en oeuvre une stratégie d’expansion et de formation de combattants.

Le Moyen-Orient devient donc à la fois une terre d’implantation et d’opération pour différents groupuscules terroristes. Bien que le récent recul de l’Etat islamique en Syrie et en Irak constitue une victoire militaire sur le terrain, la situation n’en demeure pas moins très préoccupante alors que la Libye, perméable, accueille déjà certains combattants en fuite. Par ailleurs, la question du retour de certain djihadistes dans leurs Etats d’origine laisse présager de nouveaux défis de taille.

IV. Le retour de la géopolitique au Moyen-Orient, stratégies de puissance régionale

Le Moyen-Orient est aujourd’hui marqué par un fort renouveau des calculs de puissance et des stratégies de rayonnement régional. Les Etats en crise ouverte ou latente font l’objet de stratégies d’influence plus ou moins directes par les différents grands acteurs régionaux ou internationaux. Ceux-ci vont jouer sur les fractures intérieures de tout type et sur les groupes en présence afin d’accroître leur influence régionale. Pis encore, certains Etats encore stables, à l’image du Liban, sont aujourd’hui en première ligne d’affrontements régionaux intensifiés, notamment entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Le conflit larvé entre l’Iran perse chiite et l’Arabie saoudite sunnite pour la suprématie sur le Moyen-Orient a pris une intensité toute particulière ces dernières années. Dans le même temps, cette situation profite aux deux Etats en ce qu’elle leur permet de justifier leur politique étrangère. En outre, l’imaginaire de la confrontation sunnite-chiite se développe d’autant plus facilement en l’absence d’autres courants structurants dans la région. En effet, les puissances arabes traditionnelles – Egypte, Syrie, Irak… – sont encore dans la gestion des printemps arabes voire de conflits ouverts, laissant la place libre pour les deux puissances concurrentes susmentionnées.

Toutefois, les divisions internes dans le monde sunnite ne doivent cependant pas être éclipsées. De grands Etats régionaux, à l’image de la Turquie, cherchent également à retrouver une place de choix. Dans le même temps, l’existence d’un arc chiite peut être nuancée.

Conclusion

En conclusion, plusieurs enjeux principaux caractérisent aujourd’hui le Moyen-Orient.

Le premier porte sur l’avenir de systèmes politiques dont les printemps arabes ont révélé les faiblesses endémiques, malgré des situations diverses. Les troubles en Libye, Irak et Syrie, ne sont toujours pas résolus et, semblent avoir été aggravés par des interventions occidentales hasardeuses – pensées sur une base militaire avant d’être politique. Aujourd’hui, il n’est pas certain que d’autres Etats de la région ne s’enfoncent, à leur tour, dans de graves crises intestines.

Dans le même temps, le retour de la géopolitique et de politiques de puissance dans la région inquiète alors que tous les acteurs exacerbent sans relâche les fractures ethniques ou confessionnelles à disposition dans une logique de guerre par procuration. Pourtant, les récents affrontements dans la région illustrent tout particulièrement les limites de la force pure au sein de conflits qui tendent à s’enliser, à l’image d’une guerre interminable au Yémen.

Enfin, l’absence de cohérence dans les politiques occidentales pour la région se paye aujourd’hui au prix fort. De fait, l’effacement occidental progressif et la lassitude américaine à l’égard de conflits interminables a contribué au grand retour de la Russie dans la région ; tandis que la question migratoire, pour ne citer qu’elle, rappelle chaque jour un peu plus l’urgence de la situation humanitaire.

  1. THEPAUT Charles, Le monde arabe en morceaux. Des printemps arabes à Daech, Armand Colin, 201
  2. VERMEREN Pierre, De Beyrouth à Damas, quarante ans de guerre au Moyen-Orient, quelles logiques ?, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  3. HOKAYEM Emile, La crise syrienne : un enjeu de sécurité régional, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  4. COOPER Robert, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Denoël, 2004

Ressources

  • CHUBIN Shahram, De la guerre froide au califat : transformations de l’environnement stratégique du Moyen-Orient, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • COOPER Robert, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Denoël, 2004
  • GAUTIER Louis, La stratégie à l’épreuve du Moyen-Orient, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • HOKAYEM Emile, La crise syrienne : un enjeu de sécurité régional, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • LE DRIAN Jean-Yves, Les grands enjeux stratégiques de 2016, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • VERMEREN Pierre, De Beyrouth à Damas, quarante ans de guerre au Moyen-Orient, quelles logiques ?, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • The Future of the Middle East, College and University Educators Workshop, Council on Foreign Relations, April 20 2017, consultable à l’adresse : https://www.cfr.org/event/future-middle-east
  • LE PAUTREMAT Pascal, Les pays du Golfe arabo-persique depuis 2011 : persistance d’une géopolitique conflictuelle, Diploweb, 11 novembre 2017, consultable à l’adresse : https://www.diploweb.com/Les-pays-du-Golfe-arabo-persique-depuis-2011-persistance-d-une-geopolitique-conflictuelle.html?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NL171131117&utm_medium=email

Une « Nuclear Posture Review » qui confirme la stratégie d’affrontement avec la Chine et la Russie

Les Etats-Unis ont publié le 2 février 2018 un nouvel examen de la posture nucléaire (Nuclear Posture Review – NPR), huit ans après le dernier examen commandé par Barack Obama, daté du 6 avril 2010.

Ce document d’une centaine de pages, demandé par Donald Trump dès le 27 janvier 2017, rappelle que les Etats-Unis ont été les précurseurs dans le domaine de la réduction des armements nucléaires, marqué par la signature en 1991 du traité portant sur la réduction des armements stratégiques (Strategic Arms Reduction Treaty START), renouvelé en 2010 (New START) et limitant à 700 vecteurs et à 1 550 ogives le nombre d’armes nucléaires stratégiques déployées par les Etats-Unis et la Russie[1].

Dès la préface signée par le Secretary of Defense, ce nouvel examen dénonce la Russie, accusée d’avoir conservée un grand nombre d’armes nucléaires tactiques et de moderniser sa triade nucléaire stratégique, et la Chine, accusée quant à elle de vouloir concurrencer la supériorité militaire américaine « traditionnelle » dans le Pacifique Ouest. Le document justifie ce retour de la compétition entre les grandes puissances en évoquant pêle-mêle la violation par la Russie du traité sur l’élimination des forces nucléaires à portée intermédiaire (traité FNI) ou le rejet par la Chine de l’arrêt de la cour permanente d’arbitrage de la Haye sur le conflit l’opposant à la République des Philippines.

Evoquant également les provocations nord-coréennes, les ambitions iraniennes et la menace terroriste, l’examen de la posture nucléaire milite pour une stratégie de dissuasion nucléaire flexible, permettant au Président des Etats-Unis de disposer d’une réponse adaptée aux circonstances[2], quitte à reprendre l’héritage de la Guerre froide. Se justifiant par la nouvelle doctrine russe supposée cautionner l’usage limité d’armes nucléaires à faible charge, l’examen de la posture nucléaire annonce le développement de nouvelles capacités nucléaires non-stratégiques : charges militaires à effet limité montées sur les missiles embarqués sur sous-marins, nouveau missile de croisière lancé depuis la mer, chasseur multi-rôles F-35…

L’administration américaine s’oppose de plus en plus ouvertement aux deux autres puissances mondiales que sont la Chine et, dans une moindre mesure, la Russie. Durant son intervention devant l’université du Texas, le 1er février 2018, le Secretary of State a qualifié ces deux pays de « prédateurs » pouvant mettre en danger la souveraineté des nations du continent américain, plus particulièrement de l’Amérique latine. La Chine, premier partenaire commercial du Chili, de l’Argentine, du Brésil et du Pérou, a en particulier été visée, Rex Tillerson dénonçant ses pratiques qualifiées de déloyales. La Russie à quant à elle été accusée de fournir des équipements militaires à des régimes « inamicaux ». Moscou a répondu le 5 février à cette intervention, regrettant que la doctrine Monroe, vieille de près de 200 ans, soit toujours en vigueur et veuille garantir le « pré carré » des Etats-Unis sur le continent américain. Moscou avait également répondu le 3 février à la publication de la NPR, réfutant l’ensemble des accusations portées contre la Russie. Pékin s’est également prononcé officiellement, que ce soit à propos de la NPR, demandant aux Etats-Unis d’abandonner leur mentalité de « guerre froide », et en réaction à l’intervention de Rex Tillerson, dénonçant une vision en totale contradiction avec la réalité et une absence de respect vis-à-vis des pays d’Amérique latine.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Nuclear Posture Review 2018 (en anglais) =>

[1] https://www.un.org/press/fr/2018/sgsm18883

[2] La triade nucléaire américaine est composée de quatorze sous- marins de la classe Ohio, de 400 missiles Minuteman III, de 46 bombardiers B-52H et de vingt bombardiers furtifs B-2A. La modernisation de cette triade est entamée, avec le lancement prévu d’au moins douze sous-marins de la classe Columbia, le remplacement des Minuteman III à l’horizon 2029 et le développement du bombardier stratégique B-21 Raider.

Lancement du « Dialogue stratégique » entre les Etats-Unis et le Qatar.

Les Etats-Unis et l’émirat du Qatar ont officialisé le 30 janvier 2018 le lancement d’un « Dialogue stratégique » marqué par une réunion coprésidée du côté outre-Atlantique par le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson et le Secrétaire à la Défense James Mattis. Les discussions ont porté sur de nombreux domaines, dont la défense et la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme.

D’une superficie de 11 600 km², le Qatar abrite une population de 2 300 000 habitants dont près de 90% de ressortissants étrangers. Gouverné par la famille al-Thani depuis le milieu des années 1800, le Qatar est connu pour ses réserves de gaz naturel mais aussi pour sa chaine d’information internationale al-Jazeera et l’attribution de la Coupe du monde 2022. Le soutien que le Qatar a apporté aux révolutions du printemps arabe de 2011 et le rapprochement avec l’Iran et la Turquie se sont traduits par une rupture des liens diplomatiques et économiques avec les principaux pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG)[1].

Sans jamais citer l’Arabie saoudite, le communiqué commun publié à l’issue de la réunion du 30 janvier appelle justement à une résolution immédiate de cette crise au sein du CCG et au respect de la souveraineté du Qatar. Rex Tillerson avait lors de la conférence de presse organisée en amont de la réunion souligné l’impact négatif de celle-ci, regrettant la rhétorique utilisée dans les médias et les réseaux sociaux. Le même jour, en écho à cette requête, les quatre pays impliqués (Arabie saoudite, Emirats arabes unis et Egypte) ont au contraire publié un communiqué dénonçant un rapport du Haut-commissariat aux droits de l’homme portant sur les conséquences humanitaires du blocus et confirmant le soutien supposé du Qatar au terrorisme.

Les discussions du 30 janvier ont également porté sur les conflits mettant en danger la stabilité régionale (Syrie, Irak, Libye, Afghanistan), mais ni le conflit au Yémen ni l’Iran ne sont nommés. Rex Tillerson avait pourtant annoncé que le rôle de l’Iran et son « influence néfaste » seraient au menu des discussions. La Turquie fait également partie des grands absents de ces échanges « stratégiques », alors que le départ des forces armées turques stationnées au Qatar est une des exigences préalables à la levée du blocus.

11 000 membres des forces armées américaines sont présents au Qatar au travers des états-majors avancés du Central Command et de sa composante aérienne ainsi que du Combined Air Operations Center, d’où sont dirigées toutes les opérations aériennes au-dessus des territoires syrien et irakien. A l’horizon 2040, selon le ministre de la défense qatarien, la base aérienne d’al-Udeid deviendra une base de stationnement permanente des Etats-Unis, disposant de toutes les facilités d’hébergement et de formation.

Outre les 100 Mds $ d’investissements dans l’économie américaine, le Qatar a signé 24,7 Mds $ de contrats d’armement avec les Etats-Unis. Le dernier contrat porte sur le soutien au programme d’acquisition de chasseurs multirôle F-15 QA pour un montant de 1,1 Mds $. Le 4 mai 2015, le Qatar avait déjà signé avec la France un contrat portant sur l’acquisition de 24 avions de combat Rafale. Le Qatar suit également une politique de rapprochement avec l’OTAN, qui s’est traduit par la signature le 16 janvier 2018 d’un accord de sécurité autorisant l’échanges d’informations classifiées.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Déclaration commune à l’issue de la réunion du 30 janvier 2018 (en anglais) =>

[1] Cf. article du 8 septembre 2017

A la rencontre des centres de décision de l’action extérieure de la France

Le séminaire parisien de la session 2017-2018 méditerranéenne des hautes études stratégiques s’est déroulé du 18 au 20 janvier 2018. Organisé sur le thème « les centres de décision de l’action extérieure de la France », il a permis aux auditeurs d’approfondir leurs réflexions sur les évolutions du monde des prochaines années.

Dans le cadre prestigieux de l’Ecole militaire, un officier de la direction du renseignement militaire (DRM) a tout d’abord décrit la menace probable à l’horizon 2030, dans un monde qui verrait les puissances chinoise et russe concurrencer l’hyperpuissance américaine, alors que les pays émergents auraient réussi à s’affirmer et à dénier l’accès à leurs espaces maritimes et aériens et que d’autres mouvements violents non étatiques auront succéder à Daech et al-Qaïda.

Sans transition, monsieur Henri Carlos a initié les auditeurs à l’intelligence économique en leur présentant la « vision décalée » de cette fonction essentielle au sein du groupe Total, entièrement orientée vers l’amélioration de l’efficacité opérationnelle du groupe afin de lui permettre de répondre aux trois grands défis de ce début du XXI° siècle : satisfaire les besoins en énergie d’une population mondiale plus nombreuse ; préserver la planète et limiter le réchauffement climatique ; s’adapter aux nouveaux modes de consommation et anticiper l’évolution des attentes des clients.

Dans le cadre encore plus prestigieux de la « chambre du roi », monsieur Gurvan Le Bras, conseiller des affaires étrangères, a fait découvrir aux auditeurs l’action du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie du ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères (CAPS). Se plaçant comme son collègue de la DRM à l’horizon 2030, il a décrit les mondes possibles, où la puissance pourrait être concentrée ou dispersée et la coopération entre les divers mondes totale ou impossible. Cette revue des huit mondes, du monde du tyran au village global, fait l’objet du hors-série Eté-automne 2017 des Carnets du CAPS.

 

Le 19 janvier, l’éclairage de madame Lioudmila Vilarrasa, conseillère Russie (entre autres pays) à la Chambre de Commerce et d’Industrie Paris Ile-de-France a permis aux auditeurs de mesurer les difficultés auxquelles sont confrontées les entreprises souhaitant travailler avec des pays « sous sanctions ». La présentation « comprendre pour mieux vendre et travailler ensemble », assortie d’un nombre impressionnant d’articles de presse et de textes réglementaires, restera un moment fort de ce séminaire parisien.

La matinée s’est achevée par un entretien avec le général de division Gaëtan Poncelin de Raucourt, secrétaire général de la garde nationale. Les auditeurs, qui avaient consulté le compte-rendu de l’audition du général par la commission de la défense nationale et des forces armées, ont pu ainsi débattre des grandes évolutions récentes, des facilités apportées aux entreprises comme des mesures adoptées en faveur des réservistes, qui contribuent à la constitution d’une réserve opérationnelle forte de 70 000 hommes et femmes.

 

L’après-midi, alors que le Président de la République dévoilait à Toulon les grandes lignes de la future loi de programmation militaire, les auditeurs ont bénéficié d’une description des grandes lignes de cette loi, réponse cohérente aux menaces et mondes évoqués la veille, exposée par un colonel de la division « études-synthèse-management général » de l’état-major des armées, avant de parcourir le site de Balard, un site mis à la disposition des armées par la ville de Paris en 1890 dans le cadre d’un échange avec le Champ-de-Mars.

Enfin, les préparant aux travaux de comité du samedi matin, le professeur Jean-Jacques Roche, directeur de la formation, des études et de la recherche de l’Institut des hautes études de la défense nationale, dans une présentation « à l’encontre du sens commun » de la « guerre en chiffres », a clos la journée en poussant les auditeurs à remettre en cause leur approche de « réalistes pessimistes », décrivant un monde où il est bien plus probable de gagner le gros lot du loto que de périr dans un attentat terroriste.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Escale parisienne pour les auditeurs de la 3e session nationale «Enjeux et stratégies maritimes»

Après les ports de Brest, Lorient et Toulon, la 3e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » a fait escale à Paris les 12 et 13 janvier derniers. Bien que loin de la mer, la capitale française est en effet le haut lieu de la gouvernance de la politique et des stratégies maritimes françaises.

Les auditeurs ont ainsi bénéficié d’interventions du secrétaire général de la Mer adjoint, le contre-amiral Patrick Augier et de grands responsables de l’action de l’Etat en mer (AEM), Thierry Coquil, directeur des Affaires Maritimes, Lionel Fend, chef du bureau des moyens d’intervention de la direction générale des douanes et droits indirects, le commissaire en chef de la marine Thierry de La Burgade, chef du bureau AEM de l’état-major de la marine, et le Colonel Florian Manet, commandant la section de recherche de la gendarmerie maritime.  Les débats furent riches et animés.

Mais le passage à Paris a également été mis à profit pour aborder des problématiques maritimes d’importance stratégiques avec en premier lieu le droit de la mer et ses enjeux de développement durable. Serge Ségura, ambassadeur en charge des océans et Elie Jarmache du secrétariat général de la mer, tous deux au cœur des négociations à l’ONU, ainsi que Francis Vallat, président d’honneur du cluster maritime français et de l’European Network of Maritime Clusters, mais aussi président de SOS Méditerranée, ont apporté aux auditeurs des éclairages de première main parfaitement complémentaires sur les évolutions en cours du droit de la mer, souvent méconnues, et dont les enjeux sont majeurs pour les Etats comme pour les entreprises.

Les auditeurs ont ensuite pu approfondir le grands enjeux de l’outre-mer, étroitement liés à ceux des mers et des océans, avec la participation de Charles Giusti, sous-directeur des outre-mer, du vice-amiral d’escadre Hervé de Bonnaventure, sous-directeur de la DGRIS[1] et du vice-amiral (2s) Anne Cullère, spécialiste des océans Indien et Pacifique.

Enfin, les grands enjeux de la recherche parapétrolière ont également été abordés, grâce à la présence de Jean-Georges Malcor, président de CGG. Puis sont intervenus sur les perspectives de développement offshore des énergies fossiles et des énergies marines renouvelables (EMR) François Kalaydjian, directeur Economics & Technology Intelligence de l’IFPEN, Olivier Appert, ancien président de l’IFP, Bruno Ferreol, vice-président « stratégie » de Subsea7 et Jérôme Ferrier, ancien directeur de Total et président d’honneur de l’Association Internationale du Gaz et de l’association française du gaz. Le discours franc d’intervenants disposant d’une expertise de très haut niveau a été très apprécié par les auditeurs et donné lieu à des débat animés et passionnés autour du mix énergétique.

Le samedi après-midi, traditionnellement consacré aux travaux de comités a permis aux auditeurs de présenter l’avancée de leurs réflexions à l’encadrement de l’IHEDN.

[1] Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées.