Author: FMES

Déploiements aéronavals américains: vers une souplesse géographique et doctrinale accrue ? – par Arnaud Peyronnet

USS Gerald R. Ford. Tous droits réservés.

Le secrétaire d’état à la marine des États-Unis a annoncé en mars 2020 qu’il allait demander à une commission d’experts d’évaluer le « futur » des porte-avions et de l’aéronavale embarquée à l’horizon 2030. La mise en place de cette commission d’études, au mandat de 6 mois, intervient alors même que le premier porte-avions de la série Ford suscite d’âpres débats, tant par son coût que par ses retards1. Or les concepts d’emploi et les zones de déploiement des groupes aéronavals américains illustrent les tendances profondes traversant la géopolitique navale américaine. Ces déploiements, signes majeurs de la stratégie américaine depuis la 2nde guerre mondiale, restent historiquement concentrés sur les régions du « Rimland », tenant ainsi en respect les puissances continentales (Chine et Russie notamment) composant le « Heartland »2. Cette situation perdure toujours, la marine américaine se concentrant résolument sur le Pacifique Ouest et s’ouvrant de nouveau sur l’Atlantique Nord dans une logique de lutte contre les « peer or nearpeer adversary » russe et chinois. Dans ce cadre, les déploiements de groupes aéronavals américains ont été marqués depuis 2018 par des « ruptures » particulièrement révélatrices tant en termes doctrinaux que géographiques: première escale d’un porte-avions américain au Vietnam depuis 1975, déploiements inédits en Atlantique Nord, absence historique de groupe aéronaval américain dans le golfe arabo-persique pendant la majorité de l’année 2018, entraînements réguliers aux « dual carrier operations », montée en puissance d’un concept de porte-avions « léger ». L’utilisation des groupes aéronavals évolue également, les déploiements longtemps programmés à l’avance s’estompant au profit d’une certaine imprévisibilité, tant dans la composition ou dans la durée des projections. La marine américaine fait ainsi désormais le pari du « temporary surge » naval via la concentration d’efforts navals multiples sur des zones précises et à des moments choisis, le tout devant permettre d’asseoir rapidement leur suprématie militaire dans les zones de crise. Quelle est donc la réalité de ces déploiements aéronavals américains et quelle est la portée des ajustements doctrinaux en cours ? Ces ajustements signifient-ils la fin des « super porte-avions » tels que connus ces dernières décennies ?

 

Une priorité géopolitique: contrer l’activisme des puissances « continentales »

La marine américaine a résolument pris l’option de se concentrer sur le Pacifique Ouest, en accord avec la « National Defense Strategy » et sa perception de la menace chinoise en Asie à l’horizon 2040 (« peer or near-peer adversary »). Ainsi, et outre les déploiements « symboliques » de type Freedom of Navigation Operations (FONOPS) en mer de Chine méridionale et la reprise depuis l’été 2018 de transits opérationnels mensuels dans le détroit de Taïwan, l’envoi régulier de groupes aéronavals et amphibies dans les zones disputées géopolitiquement par la Chine constitue une démonstration ostensible de la force navale américaine. La permanence et l’importance de ces déploiements, tant dans leur rythme que dans leur volume (avec des concentrations ponctuelles, depuis 2018, de plusieurs groupes aéronavals dans le cadre des « dual-carrier operations ») démontrent en effet clairement à la Chine la volonté américaine de défendre militairement ses intérêts à proximité de la « 1ère chaîne d’îles » (ligne virtuelle allant du Japon à Taïwan, aux Philippines et à l’Indonésie). De telles démonstrations de force rassurent évidemment les alliés régionaux des États-Unis, solidifiant ainsi l’architecture de sécurité asiatique face à la Chine, et s’inscrivent pleinement dans la stratégie de « pivot » asiatique initiée par l’administration Obama en 2011. L’irruption de la Russie en Méditerranée et en Atlantique Nord depuis la crise ukrainienne de 2014 a cependant ralenti ce « grand rééquilibrage » américain vers la zone Pacifique. Certains pays de l’OTAN, tout comme d’ailleurs le commandement américain pour l’Europe, ont en effet réclamé une présence renforcée de forces américaines en Europe afin de « dissuader » la Russie de tout nouvel aventurisme sur le vieux continent. Le renforcement des moyens navals consacrés à la 6ème flotte, notamment au travers du déploiement plus régulier de groupes aéronavals ou amphibies sur les façades maritimes européennes est dans ce cadre ardemment demandé. Les groupes amphibies et aéronavals américains, bien que non présents en permanence, ont effectivement accru depuis 2017 leurs déploiements sur les flancs Ouest et Sud de l’Europe, notamment pour de grands exercices avec les alliés de l’OTAN (exemple de Trident Juncture en 2018). Ces déploiements rassurent là aussi les alliés et permettent de démontrer à la Russie le maintien de l’implication navale américaine sur la façade Est de l’Atlantique, notamment pour la protection des convois logistiques transatlantiques, essentiels en cas de conflit majeur sur le théâtre européen. Les déploiements aéronavals américains pourraient par contre devenir plus imprévisibles qu’auparavant en Méditerranée et dans le golfe arabopersique, l’année 2018 symbolisant à ce titre une rupture avec l’absence de tout groupe aéronaval dans cette région pendant près de 9 mois de l’année. A contrario, le printemps 2019 a vu la réapparition, pour une longue durée, d’un groupe aéronaval américain en mer d’Oman, dans le contexte de la crise iranienne. En mars 2020, deux porte-avions y étaient même présents dans le cadre de « dual carrier operations », symptomatiques des démonstrations de force de la marine américaine. Toutefois, et dans les périodes d’absence de porte-avions, les groupes amphibies américains prennent le relais, certains d’entre eux étant d’ailleurs dotés d’une puissance de feu accrue (cas des groupes disposant d’aéronefs de type F-35B).

 

Les forces aéronavales, des acteurs essentiels de la puissance maritime américaine…

Pour faire face à ses responsabilités de puissance maritime mondiale, la marine américaine estime généralement ses besoins à 4 groupes aéronavals déployés en permanence, dont au moins deux dans la région Indopacifique. La marine américaine table en outre sur la possibilité de déployer 6 porte-avions dans le 1er mois d’une crise majeure, renforcés d’un 7ème dans les 3 mois suivant le déclenchement de ladite crise. D’où un besoin théorique total de 12 groupes aéronavals pour tenir compte des périodes d’entretien et d’entraînement. Le groupe aéronaval semble donc toujours perçu pour les années à venir comme le symbole par excellence de la projection de puissance américaine. Celui-ci reste en effet par essence une force navale capable d’infliger d’importants dégâts à une flotte adverse tout en étant une base aérienne et logistique projetable, disposant de capacités de détection et de renseignement avancées, dotés de capacités de frappe puissante et immédiate, y compris nucléaire. Si l’intérêt tant militaire que diplomatique (par sa seule présence dans une région donnée) du groupe aéronaval est bien établi, son emploi a été toutefois récemment soumis à plusieurs inflexions doctrinales. Ces évolutions ont été présentées en décembre 2018 par l’amiral John Richardson (chef d’état-major de la marine américaine à l’époque) dans une feuille de route ambitieuse afin de « maintenir la supériorité maritime » américaine face à la Chine et la Russie, y compris dans les « zones grises » de conflit. Ainsi, et si la marine américaine parie toujours sur l’idée de « létalité distribuée » (amélioration notable des capacités offensives de chaque unité), elle s’est également emparée du concept de « Dynamic Force Employment » qui vise à faire porter des efforts ponctuels et imprévisibles dans les zones de tensions géopolitiques. Ainsi, chaque flotte pourra se voir renforcée, en cas de besoin, de groupes aéronavals dont les déploiements ne seront ainsi plus forcément planifiés longtemps à l’avance. La marine américaine fait ainsi le pari du « temporary surge » naval via la concentration d’efforts navals sur des zones précises et à des moments choisis, le tout devant permettre d’asseoir rapidement leur suprématie militaire dans les zones de crise. Selon le même esprit, les concentrations ponctuelles de groupes aéronavals dans le cadre des « dual-carrier operations » seront privilégiées quand cela est possible3, afin de maintenir une suprématie navale absolue dans les éventuelles zones d’engagement. Le « coût » des porte-avions4 et leur vulnérabilité potentiellement accrue, notamment face aux missiles supersoniques et aux missiles balistiques guidés (tels les missiles balistiques « antinavires » mobiles de type DF21 et DF26 chinois, appelés aussi « carrier killers »), pourraient enfin pousser la marine américaine à protéger ses unités précieuses et donc à les éloigner davantage des zones de combat5 en les utilisant en « stand off » pour le lancement d’aéronefs alors nécessairement capables de raids à longue distance. De telles évolutions, si elles se réalisaient, pourrait alors changer la mission même de ces groupes puisque l’essentiel des frappes contre terre serait laissé aux seules unités dotées de missiles de croisière et aux aéronefs à long rayon d’action de l’armée de l’air. Les groupes aéronavals reviendraient alors à leur mission originelle, celui de la seule suprématie navale contre des forces adverses en mer, sauf évidemment à faire évoluer la composition de leur groupe aérien au profit d’aéronefs à très long rayon d’action.

 

Vers un retour des porte-avions « légers » ?

Si les déploiements aéronavals américains sont plus aléatoires qu’auparavant dans certaines zones considérées comme « secondaires », des groupes amphibies « améliorés » y semblent avoir pris le relais6, réactualisant alors progressivement le concept de « porteavions léger ». Le déploiement de l’USS Wasp au début de l’année 2019 dans le SudEst asiatique, ce dernier embarquant 10 F-35B, au lieu des 6 habituellement, en constitue un exemple majeur, sachant que les nouveaux LHA de classe America pourront embarquer chacun, dans les prochaines années, une vingtaine de F-35B. De telles unités, disposant de capacités versatiles et d’une puissance de feu conséquente par rapport à leurs potentiels adversaires, pourraient alors permettre à terme à la marine américaine de « conserver » le plus possible ses groupes aéronavals pour les seules zones de friction avec la Chine et la Russie.

Les groupes aéronavals constituent toujours l’ossature des forces navales américaines pour leur stratégie de puissance à l’échelle mondiale. Toutefois, en raison de l’émergence de nations concurrentes développant des stratégies de déni d’accès conséquentes (Russie et Chine notamment), ces groupes semblent plus vulnérables que dans les décennies passées et doivent donc voir leur doctrine d’emploi évoluer. Les déploiements des groupes aéronavals deviennent donc progressivement plus ponctuels, plus imprévisibles et potentiellement plus éloignés des zones de crise qu’auparavant. Enfin, l’adjonction de groupes amphibies dotés de moyens aériens conséquents et modernes renforce la « masse » existante des moyens de projection aéronavals, notamment dans les zones « secondaires »de crise. La puissance aéronavale couplée aux moyens amphibies va donc rester toujours aussi pertinente qu’auparavant tout en continuant de s’adapter logiquement aux stratégies de ses adversaires.

 

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1 L’USS Gerald R. Ford pourrait en effet effectuer son 1er déploiement opérationnel en 2024, soit 4 ans plus tard qu’escompté initialement.

2 Conformément aux théories géopolitiques de Mackinder, reprises par Spykman.

3 Y compris avec des alliés, notamment français et britanniques.

4 La marine américaine ne devrait d’ailleurs pas atteindre son objectif de 12 porteavions avant 2065 et la question du désarmement prématuré de l’USS Truman est régulièrement posée, la marine cherchant à dégager des marges de manœuvre budgétaires pour les autres programmes de construction… En outre, la série des porte-avions de type Ford pourrait s’arrêter à 4 unités seulement, en raison de coûts prohibitifs.

5 Entre 500 et 1000 milles nautiques en fonction de la menace.

6 Comme l’ont montré en 2018 certaines missions des groupes Iwo Jima et Essex, ce dernier ayant été d’ailleurs équipé de F-35B pour leur premier déploiement opérationnel, avec notamment des frappes en Afghanistan.

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Le retour du combat naval et le problème de l’engagement en premier – par Thibault Lavernhe

Ivan Aivazovsky (1848)

Capitaine de frégate Thibault LAVERNHE

Article retenu pour une publication dans le hors-série Défense et Sécurité Internationale (DSI) de l’Université d’Eté de la Défense.

On ne compte plus les analyses actant le retour des Etats-puissances, l’émergence des compétiteurs stratégiques de la thalassocratie américaine ou encore la fermeture de la parenthèse bénie de l’unipolarité du vainqueur de la guerre froide. Dans le même temps, ces études dressent le constat de la résurgence du navalisme comme étalon de la puissance étatique, et prophétisent, à juste titre, la possibilité d’un retour du combat entre forces navales symétriques, en haute mer ou en environnement littoral.

Partageant cette vision prospective, les marines occidentales se préparent à renouer avec cette conflictualité jusqu’ici en sommeil, conscientes que malgré le récent primat de l’action aéroterrestre à des fins de lutte contre le terrorisme d’inspiration djihadiste, la menace étatique n’a pas pris une ride.

Mais au-delà de cette lucidité dans les constats, les conséquences du retour du combat naval – c’est-à-dire de l’affrontement tactique entre forces aéronavales dans les trois dimensions, sur, au-dessus et en dessous de la surface – sont-elles toutes bien déclinées dans la pratique ? Il faut l’espérer. Pour favoriser cette dynamique et dépasser la seule espérance, il paraît utile de revenir sur les caractéristiques fondamentales du combat naval, forme singulière d’affrontement, en insistant plus particulièrement sur la clé du succès que constitue dans ce domaine la capacité à engager en premier.

Notre objet n’est pas ici de délivrer un concentré de tactique navale. Simplement, après avoir souligné quelques caractéristiques propres à l’affrontement en mer, nous nous attarderons sur le principe tactique central qu’est l’engagement en premier, avant de nous interroger sur les exigences qui en découlent en termes de préparation tactique.

A propos de combat naval

Si la stratégie navale est aujourd’hui un objet d’analyse récurrent et relativement bien cerné dans ses singularités par rapport aux autres stratégies de milieu1, force est de constater que le combat naval ne fait pas l’objet d’une réflexion équivalente. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer l’abondance des publications sur les thèmes de la géostratégie maritime et navale – dans les pays anglo-saxons et en France – avec l’indigence des productions traitant de tactique navale, singulièrement en France2. Dans ce paysage, à l’exception du magistral Fleet Tactics du capitaine de vaisseau Hughes3, il n’existe pas d’ouvrage récent traitant du sujet, là où la tactique terrestre dispose de solides références, y compris en langue française4. Parmi les multiples causes de ce désintérêt relatif pour un domaine particulièrement sensible aux évolutions technologiques, la faible occurrence de l’affrontement armé sur mer occupe une place de choix : depuis la fin du second conflit mondial, les engagements navals ont été peu nombreux et bien souvent d’ampleur limitée, à quelques exceptions notables près (guerres israélo-arabes, guerre des tankers et guerre des Malouines).

Pourtant, le combat naval possède des caractéristiques historiques solidement ancrées, qui n’ont pas varié au cours de l’histoire et qui emportent de nombreux corolaires. Elles tiennent en trois traits : la guerre navale est rapide, destructrice et décisive.

Rapide, elle l’est par la vitesse de l’armement délivré. Destructrice – et donc mortelle lorsque cela touche les hommes5 –, elle l’est par la concentration de puissance de feu nécessaire pour produire des effets sur l’adversaire, dès la recherche de la simple mise hors de combat de cet adversaire. Décisive, elle l’est par la grande difficulté à remplacer ou même remettre facilement en condition les moyens perdus après un engagement.

Quels qu’en soient les procédés, le combat naval est en effet centré sur l’attrition, obtenue au premier chef par la délivrance de l’armement : de la bataille d’Aboukir (1798) à la guerre des Malouines (1982) en passant par la mer de Corail et Midway (1942), les affrontements navals portent le sceau de la rapidité, de la destruction et l’emport sans appel de la décision. Proche de nous, le torpillage du croiseur argentin General Belgrano et la perte de la frégate britannique Sheffield durant la guerre des Malouines en sont des manifestations concrètes : loin d’être les symptômes d’une rupture tactique ou technologique, comme cela a pu parfois être dit à l’époque6, ces deux actions de combat sont en réalité symptomatiques de la nature du combat naval. Encore plus proche de nous, le torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en 2010 s’inscrit dans la même lignée.

Cette nature particulière du combat aéronaval – par rapport au combat aéroterrestre – emporte plusieurs conséquences majeures. Enumérons-les sommairement. Tout d’abord, un faible avantage tactique dans l’aptitude à délivrer de la puissance de feu en mer peut avoir de grands effets et emporter la décision, avec de grands avantages pour le vainqueur et une forte attrition pour le vaincu. Ensuite, en mer, une posture offensive est naturellement supérieure à une posture défensive : une opération navale basée sur la seule défensive est conceptuellement déficiente7. Toutes les forces disponibles doivent, de surcroît, être lancées dans la bataille (absence de réserve), d’autant que le milieu maritime, par son caractère « lisse », permet des manœuvres très nettes de concentration des forces et de la puissance de feu associée. Enfin, l’effet dissuasif lié à l’exposition ostensible de la capacité de frappe est particulièrement efficace en mer ; d’autant plus que la mer permet, dès le temps de paix, une telle exposition, parfois à de très faibles distances, comme le suggère à l’envie des interactions entre forces navales étatiques dans la partie orientale de la Méditerranée ou encore en mer de Chine méridionale.

Il est en outre intéressant de souligner que l’avènement du fait littoral (c’est-à-dire la propension des marines à conduire des opérations à proximité des côtés) ne fait qu’exacerber ces caractéristiques, dès lors que le combat naval implique des armements mis en œuvre depuis la terre (batteries missiles côtières notamment, soit l’équivalent moderne de ces fameux « forts » déjà redoutés à l’époque de la marine à voile).

Parmi ces corollaires découlant de l’attrition mutuelle qui est à la base de la tactique navale, un point se détache comme facteur de succès : la nécessité pour une force navale d’engager en premier, non seulement effectivement mais surtout décisivement. C’est cette « grande maxime de la guerre navale »8, qui va bien au-delà du simple principe général de l’offensive appliqué au terrain naval, que nous nous proposons de développer plus avant.

L’engagement en premier comme impératif catégorique du combat naval

L’histoire de la tactique navale suggère assez nettement que le problème central est celui de la capacité à attaquer en premier et effectivement l’adversaire, c’est-à-dire de mettre en œuvre la puissance d’attrition de l’ensemble de la force navale sur un ou plusieurs points d’application de la force adverse, de la manière la plus simultanée possible, avant d’avoir subi en retour l’effet du feu ennemi. Cela commence dès les vaisseaux de ligne (qui cherchaient à la fois une concentration horizontale par une navigation en ligne de file et une concentration verticale par un empilement des canons sur plusieurs ponts) aux XVIIème et XVIIIème siècle, se poursuit à l’ère de la torpille puis du canon au crépuscule du XIXème siècle,  se magnifie lors des engagements entre groupe aéronavals de la Seconde Guerre Mondiale, et se confirme à l’ère du missile antinavires à partir de son avènement les années 1960. La nature de la guerre navale restant inchangée, on peut raisonnablement prophétiser que cette aptitude restera centrale à l’ère des drones et des armes à énergie dirigée.

A chacune de ces périodes, ce principe tactique s’incarne à travers le modèle conceptuel développé par les tacticiens navals du moment. A l’ère du canon, c’est l’approche par les équations de l’érosion simultanée entre cuirassés, chaque partie cherchant alors à obtenir une concentration maximale du feu à la plus grande distance possible pour obtenir l’avantage du premier coup, exigence qui conduira à la course au calibre, au perfectionnement rapide des conduites de tir et à l’utilisation de la vitesse comme moyen pratique de masser les bâtiments en position favorable pour engager. A l’ère des affrontements de groupes aéronavals, le modèle évolue et l’obsession devient alors de localiser le ou les porte-avions ennemis dès la première pontée d’aéronefs et le plus loin possible, partant du principe que la force de frappe massive d’un raid pouvait endommager plusieurs porte-avions – faiblement défendus durant les premières années de la guerre9 – et ainsi éviter toute contre-attaque ennemie. A l’ère du missile – notre époque donc – où la problématique de la manœuvre des porteurs10 et de la concentration de la force ne se pose plus dans les mêmes termes, le principe de l’engagement en premier s’illustre désormais à travers le modèle de la salve (voir encadré infra), qui rend compte des nouveaux déterminants du succès d’un engagement entre deux forces navales. A chaque fois, une exigence domine malgré les variations : attaquer en premier pour bénéficier des avantages induits.

 

Focus – Une version simplifiée du modèle de la salve (d’après le capitaine de vaisseau Wayne P. Hughes)

Soit deux forces de surface A et B (où A et B représentent le nombre de bâtiments dans chaque force) avec les caractéristiques suivantes : – une capacité à encaisser les coups notée a1 et b1, correspondant aux nombres de missiles antinavires nécessaires pour mettre hors de combat A et B respectivement ; – une force de frappe notée α et β, correspondant aux nombres de missiles tirés par A et B respectivement, qui frapperont l’adversaire en l’absence de défense ; – un pouvoir défensif noté a3 et b3, correspondant au nombre de missiles que A et B respectivement parviennent à détruire ou à dévier.

ΔA et ΔB étant le nombre de bâtiments mis hors de combat après un engagement dans les forces A et B respectivement, on établit les relations suivantes (dans le cas basique où les deux forces se sont massées pour l’attaque et tiennent donc l’adversaire en portée) :

∆B = (α.A – b3.B) / b1

∆A = (β.B – a3.A) / a1

Le grand intérêt de ces équations est de leur donner vie avec des cas pratiques, pour en tirer des conclusions sur les déterminants du succès tactique à l’ère du missile. Prenons l’exemple simple d’une force B composée d’un unique bâtiment mais disposant d’un grand nombre de missiles (8 missiles) dont 6 sont correctement tirés (β = 6), face à une force A de 3 bâtiments sensible aux coups encaissés (a1 = 1) et dont chaque bâtiment est capable de ne traiter qu’un missile assaillant (a3 = 1). L’application numérique montre qu’en engagent en premier, le bâtiment B peut ainsi en théorie mettre à lui seul 3 bâtiments de A hors d’action (ΔA = 3). Maintenant, si A dispose d’une capacité à encaisser les coups du double de la force A (a1 = 2), le potentiel d’attrition de B contre A est diminué de moitié (ΔA = 1,5). Et si A avait un pouvoir défensif double (a3 = 2), alors B ne pourrait en théorie mettre aucun bâtiment de A hors d’action (ΔA = 0).

Plusieurs auteurs se sont adonnés à de nombreuses variations sur les données d’entrée du modèle de la salve, en faisant varier le format des flottes opposées. De manière simplifiée, il en ressort quatre grandes tendances : – le modèle de la salve est intrinsèquement porteur d’instabilité : de petits changements dans les facteurs peuvent engendrer une bascule significative des résultats en termes de bâtiments perdus ; – une faible capacité à encaisser les coups exacerbe l’instabilité, ce point ayant une résonance particulière à l’heure où les bâtiments modernes peuvent être mis rapidement hors d’action en cas d’impact ; – a contrario, une grande capacité à encaisser les coups permet d’atténuer fortement les effets des erreurs tactiques ; – la supériorité numérique est le facteur le plus avantageux. Pour lutter contre cet effet du nombre, la force adverse doit avoir plus de force de frappe, plus de capacité à encaisser les coups et plus de pouvoir défensif.

 

Mais si attaquer effectivement en premier est une chose, le faire de manière décisive, c’est-à-dire priver dès le début de l’engagement l’ennemi de toute capacité de frappe significative, en est une autre. Or, cette dernière exigence devient vitale à l’ère du missile en raison de l’instabilité qui résulte de la diffusion de la puissance de feu sur des porteurs de toutes tailles, qui plus est en environnement littoral.

Engager de manière décisive, telle est donc la maxime du combat naval moderne. Selon le rapport de force, y parvenir n’est pas toujours possible. Se mettre en condition de le faire est malgré tout un impératif. C’est cet aspect que nous allons désormais examiner.

Engager effectivement en premier : quelles implications ?

Être capable d’engager effectivement et décisivement en premier n’est pas neutre, qu’il s’agisse d’équipements, de tactique, d’entraînement ou d’état d’esprit. Sommes-nous prêts ? Tour d’horizon.

Equipements

Dans ce domaine, tout revient à la double question de l’allonge et de la précision, à la fois en termes de détection et de portées des armes11. Ici, on peut raisonnablement considérer que la dynamique adoptée par les marines occidentales est bonne, tant la recherche de ces deux caractéristiques – tout particulièrement dans le champ de la détection – détermine en grande partie les programmes d’armement navals et l’effort de recherche associé. Nous ne nous attardons donc pas sur ce point à ce stade, mais nous y reviendrons plus bas lorsque nous aborderons les aspects tactiques associés. Relevons toutefois que s’agissant de portée et de vitesse des armes antinavires, les marines occidentales affichent désormais un retard significatif par rapport aux deux compétiteurs stratégiques russe et chinois.

En revanche, dans l’ordre des équipements, l’aptitude à engager décisivement en premier pose par contraste la question de l’aptitude à encaisser les coups – ce que les anglo-saxons nomment le staying power – pour dénier à l’adversaire l’aspect décisif de l’engagement. Or, sur ce point, l’histoire récente des forces navales (c’est-à-dire depuis l’avènement des armes nucléaires dans le champ de la tactique navale au cours des années 1950-1960) se caractérise par un abandon progressif du blindage et un investissement important dans la « défense en couches » via la furtivité, les leurres et les missiles antimissiles pour assurer la survivabilité des bâtiments en traitant le vecteur hostile avant son impact. Du côté occidental, cette tendance à sacrifier le staying power dans la construction navale s’est par ailleurs exacerbée sous l’effet de l’absence d’opposition conventionnelle en mer durant les dernières décennies. Les tacticiens ne doivent pour autant pas perdre de vue que la capacité à encaisser les coups conditionne le temps gagné pour pouvoir mener une action offensive et permet ainsi d’atténuer l’effet d’erreurs tactiques, en particulier dans un environnement littoral où le risque de surprise tactique est particulièrement important12. Certes, comme le disait l’amiral Makarov (1848 – 1904), « un bon canon produit la victoire, une cuirasse ne fait que retarder la défaite » ; pour autant, la survivabilité est et restera un atout important dans le combat naval. Le choix d’assurer la survivabilité par d’autres solutions que le blindage est certainement pertinent, mais encore faut-il se souvenir que l’effectivité de la survivabilité est une condition sine qua none pour dénier à l’adversaire le volet décisif de l’engagement en premier, à défaut de lui dénier l’aspect effectif. Les solutions alternatives de survivabilité développées par les marines occidentales ont donc un impératif de résultat.

Tactique et entraînement

S’agissant de tactique et d’entraînement, la déclinaison de cette maxime en apparence très simple a de profondes implications, face auxquelles il est pertinent de questionner certaines pratiques après plusieurs décennies de déploiements du temps de crise en l’absence d’opposition symétrique.

Il s’agit tout d’abord de prendre acte que le déterminant majeur de l’engagement décisif en premier est la capacité à détecter et poursuivre son adversaire de manière précise avant qu’il n’en fasse autant. Dit autrement : tout se joue en amont de l’engagement, la manœuvre de la force pour engager et la portée des armes intervenant en aval du processus d’éclairage tactique (scouting dans la terminologie anglo-saxonne). Ce constat, s’il peut paraître trivial, porte néanmoins des conséquences significatives en termes d’effort pour une force navale ou plus simplement pour un commandant isolé à la mer : dans le partage des eaux entre l’information et l’action, c’est l’information qui doit mobiliser les énergies, non seulement pour se prémunir d’une surprise, mais surtout pour être en mesure de porter un coup décisif en premier. Sur cet aspect, le développement des concepts d’Information Dominance13 et d’Information Warfare14 suggère que cet impératif est d’ores et déjà largement pris en compte dans les marines alliées.

Ensuite, vient la question de la manœuvre de la force, sur fond de dilemme entre, d’une part, la dispersion des forces pour maximiser l’aptitude à l’établissement de situation tactique et, d’autre part, la concentration des forces pour favoriser l’aptitude à la défense et au soutien mutuel au sein de la force navale. Jusqu’à présent, la projection de puissance occidentale sans entrave a favorisé des dispositifs navals peu contraints par ce dilemme. Or, cette période est révolue et il est désormais nécessaire de se réapproprier l’analyse comparative entre les forces en présence dans l’optique d’un engagement, pour en déduire à chaque fois un mode d’action adapté selon que l’on s’estime en supériorité ou en infériorité15. Dans ce domaine, les concepts « d’engagement collaboratif » et de « léthalité distribuée »16 développés outre-Atlantique depuis une quinzaine d’année, pour séduisants qu’ils soient, ne sauraient apporter une réponse toute faite au défi posé par le retour du combat naval, en particulier pour une marine de taille moyenne comme la marine nationale : l’habitus de la réflexion tactique face à un concurrent symétrique doit reprendre ses droits.

Vient ensuite la question de la décision d’engagement, particulièrement délicate dans un contexte de temps de crise – contexte qui pourrait perdurer encore longtemps – caractérisé par une gestion parfois complexe des règles opérationnelles d’engagement (ROE). Indépendamment des aspects d’état d’esprit que nous examinerons plus bas, l’enjeu est ici celui de la gestion du temps, tant il est vrai que le génie consistera alors, étant en mesure d’engager en premier, à savoir quand le faire17. Or, la tendance générale à la compression du temps de l’information dans les opérations depuis plusieurs décennies ne s’est pas nécessairement accompagnée d’une compression symétrique du temps de décision. Le retour du combat naval doit donc nous interroger sur ce point : sommes-nous capables de décider rapidement d’un engagement, en « eaux troubles », pour faire basculer la balance de notre côté face à un adversaire symétrique, surtout lorsque celui-ci dispose a priori d’armement antinavires plus véloces et d’une plus grande portée ? Cette interrogation est d’autant plus pertinente que la tactique de « début de guerre », c’est-à-dire au moment où l’écorce des ROE commence à craquer, est un cas particulièrement complexe : une fois les premiers coups partis, tout est plus simple… mais il y a alors fort à parier que le sort de la bataille sera déjà scellé. In fine, la décision d’engager étant prise, l’enjeu du temps revient alors par le double prisme de la rapidité de la transmission de l’ordre d’engagement et de la capacité à concentrer les arrivées dans le temps, pour maximiser le volet décisif de l’engagement. A la question de savoir quelle était la différence entre un bon et un mauvais leader, l’amiral Arleigh Burke répondait déjà en son temps : « environ dix secondes »…

En dernier lieu, c’est l’entraînement des forces aéronavales qui détermine en grande partie l’aptitude à l’engagement effectif en premier, pour deux raisons principales : d’une part, car l’entraînement permet d’arracher ce surcroît de performance qui fait la différence, et, d’autre part, car une force mal entraînée et dispersée sur un théâtre naval moderne court à l’ère du missile un fort risque d’engagement fratricide.

Etat d’esprit

C’est surtout en termes d’état d’esprit que le retour du combat naval et son corollaire de l’engagement effectif et décisif en premier doit interpeller. Car, outre l’absence de pratique récente de la guerre navale par les marines occidentales, c’est sans doute le pli mental du temps crise, que nous appellerons le « syndrome du premier coup », qui constitue le principal handicap : de longues décennies d’affrontement asymétrique et de « piqûres de moustiques »18 nous ont conforté dans la logique de répondre après avoir reçu le premier coup. Autrement dit, il s’agissait de détecter au plus tôt, mais pour engager au plus tard. Ce conditionnement, qui n’enlève rien à l’esprit combattif des équipages dès lors qu’il s’agit de réagir, est néanmoins inadapté au combat naval, qui exige de détecter au plus tôt, pour engager au plus tôt. Dans ce domaine, les ROE ne constituent pas un frein, mais doivent probablement être repensées et manœuvrées pour créer la liberté d’action nécessaire au combat naval. De la même manière, les critères de classification qui les accompagnent doivent être utilement calibrés pour permettre un engagement précoce lorsque cela est nécessaire. En tout état de cause, engager en premier ne signifie évidemment pas que l’on puisse s’affranchir des ROE.

Ces considérations renvoient à la recherche classique de l’équilibre entre les deux écueils de la surprise et de la méprise ; or, l’évolution du contexte de la conflictualité navale vers un plus grand durcissement devrait peut-être inciter à faire pencher le balancier vers l’évitement de la surprise, après avoir légitimement recherché à éviter prioritairement la méprise. Les récents cas d’engagements de bâtiments américains19, émiriens20 et saoudiens21 dans le détroit de Bab-El-Mandeb, dans un environnement côtier, à la frontière entre le combat naval et la lutte contre la menace asymétrique, donnent à réfléchir22. La réflexion est d’autant plus nécessaire que l’importance des charges mises en œuvre par les missiles ou les embarcations télécommandées utilisées par les rebelles houthis montrent que « prendre le premier coup » n’est pas une option viable, même pour un bâtiment de taille importante. S’ajoute enfin à cet aspect la question du pouvoir d’arrêt nécessaire à la destruction de tels vecteurs de surface lancés à grande vitesse et embarquant des charges importantes.

* * *

Le retour de la possibilité du combat naval est depuis quelques années sur toutes les lèvres. Lieu des démonstrations de puissance débridées, la scène maritime permet en effet d’observer le spectaculaire retour des uns et l’irrésistible montée en puissance des autres, avec à chaque fois une rhétorique qui suggère sans ambiguïtés la volonté de contrarier la liberté d’action des Occidentaux.

« Les rues de Leningrad m’ont appris une chose : si un combat est inévitable, il faut frapper en premier »23. Le maître du Kremlin en a fait une ligne de conduite stratégique, avec le succès que l’on sait en Crimée. Sur le plan stratégique, cette leçon n’a en réalité que peu de consistance, tant sont nombreux les contre-exemples d’attaques en premier qui causèrent la ruine de leurs promoteurs, qu’il s’agisse du Japon impérial à Pearl Harbor ou de l’Allemagne nazie en Union soviétique. En revanche, sur le strict plan de la tactique navale, cette nécessité de l’attaque en premier est un principe historique que l’actualité nous presse de réexaminer pour l’appliquer à nous-mêmes. Et ici, au-delà de l’indispensable effort à consentir en termes d’équipements et de pratique tactique, la principale bascule sera sans doute celle de l’état d’esprit.

Le plan Mercator24, qui fixe le cap de la marine nationale pour le monde qui vient, a fait très justement de la formule « une marine de combat » l’un de ses points cardinaux. Une marine de combat, certes. Y accoler l’adjectif « naval » doit désormais nous inciter à nous réapproprier les spécificités de cette conflictualité

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1 Dans ce domaine, parmi les publications récentes et facile d’accès, voir par exemple : MOTTE Martin, SOUTOU GeorgesHenri, LESPINOIS (de) Jérôme, ZAJEC Olivier, La mesure de la force – Traité de stratégie de l’Ecole de guerre, Tallandier, 2018, 415 p.

2 Le dernier auteur français d’envergure ayant traité spécifiquement de tactique navale est Gabriel Darrieus (1859 – 1931). Les auteurs plus récents, aussi brillants soient-ils (Castex, Barjot, Labouérie, Coutau-Bégarie…) tiennent avant tout des propos d’ordre stratégique.

3 HUGHES Wayne (capitaine de vaisseau) et GIRRIER Robert (contre-amiral), Fleet Tactics and Naval Operations, Third Edition, US Naval Institute Press, Annapolis, 2018, 370 p.

4 Par exemple : YAKOVLEFF Michel (général de corps d’armée), Tactique théorique, Paris, Economica, 2006.

5 Ce qui n’a pas toujours été le cas, et le sera vraisemblablement de moins en moins : au cours de l’histoire, les combats navals ont été de plus en plus destructeurs de matériels, pas d’hommes. La dronisation à l’œuvre accentuera cette tendance.

6 Une analyse étonnée a été de voir dans la mésaventure du croiseur argentin une rupture liée à l’emploi du sous-marin nucléaire d’attaque et dans celle du Sheffield une obsolescence des navires de surface face aux attaques aériennes.

7 Précisons ici pour éviter toute mauvaise interprétation que la tactique navale ne saurait toutefois se réduire au seul principe de l’offensive : les forces et les opérations défensives font partie, à juste titre, des plans opérationnels

8 HUGHES, op. cit., p. 30.

9 Ce point évoluera à partir de 1943 lorsque le pouvoir défensif des porte-avions américains sera devenu très nettement supérieur au pouvoir offensif de bombardiers japonais. D’où, notamment, le développement de la tactique des kamikazes par les Japonais. A titre d’illustration, en 1944, sur les 15 porte-avions sous les ordres de l’amiral Spruance, les deux tiers des avions sont dans des configurations de Combat Air Patrol à vocation défensive.

10 La dialectique des forces ne repose plus sur leur répartition géométrique mais sur leur capacité à créer du préavis de détection. De fait, la manœuvre des plateformes est donc moins centrale.

11 La portée d’une arme à prendre en compte est la portée « productive » ou « efficace ». Pour une force navale, la portée qui compte est celle à laquelle suffisamment d’armes peuvent être pointées pour frapper avec l’efficacité requise.

12 Sur ce point, Wayne P. Hughes considère d’ailleurs qu’envoyer un bâtiment cher et très évolué pour mener une action sous menace en zone littoral est une hérésie.

13 Voir par exemple le numéro de juillet 2015 de la revue Proceedings consacré à ce sujet.

14 DAHM Michael (commander, USN), “Information Warfare: Integrate to dominate”, Proceedings, Janvier 2017.

15 Schématiquement, à l’ère du missile, une force aux défenses intrinsèquement faibles aura intérêt à se disperser pour maximiser ses chances de détecter l’ennemi en premier et ainsi l’engager en premier, cette exigence étant alors vitale pour la force en infériorité qui n’a aucune marge de manœuvre pour encaisser les coups. Si cette même force ne peut espérer engager en premier, elle a alors plutôt intérêt à se masser pour se défendre. Enfin, si même le regroupement pour la défense n’est pas estimé efficace, cette force devra alors éviter toute attaque de l’ennemi, en se dispersant, dans une logique d’évasion et de survie, en cherchant lorsque cela est possible à éroder la force adverse.

16 ROWDEN Thomas (vice-amiral, USN), GUMATAOTAO Peter (contre-amiral, USN), et FANTA Peter (contre-amiral, USN), « Distributed Lethality », Proceedings, Janvier 2015.

17 Engager en premier ne veut pas nécessairement dire engager au plus tôt ou en limite de portée : selon le contexte, il tout à fait possible d’engager en premier en tirant à distance minimale.

18 Pour reprendre les mots de Gérard Chaliand évoquant les attentats terroristes comme prix dérisoire payé par l’Occident pour sa domination sans partage.

19 USS Mason, octobre 2016.

20 UAE Swift, octobre 2016.

21 Frégate Al-Madinah, janvier 2017.

22 Voir par exemple CORMAN François-Olivier (capitaine de corvette), « Comment préserver notre liberté d’action littorale ? », Revue Défense Nationale, n°805, décembre 2017.

23 Déclaration de Vladimir Poutine au forum de Valdai en 2015.

24 https://www.defense.gouv.fr/content/download/541495/…/PLAN-MERCATOR–.pdf

L’écosystème devra s’adapter demain… La dynamique de l’économie de défense en Région ouvre la voie – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

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Par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES

Personne n’avait prédit une crise mondiale d’origine exclusivement sanitaire ! Les ravages que la maladie avait propagé en Europe au début du 20ème siècle ne sont en effet plus dans la mémoire collective. Un événement d’une telle ampleur n’était donc plus envisagé malgré le signal donné par l’épisode du H1N1 entre 2009 et 2010.  Sans doute avions-nous sous-estimé les effets démultiplicateurs de la mondialisation. Paradoxe de cette mondialisation, où bien que l’information circule en temps réel, les effets produits à distance ne semblent pas pouvoir nous affecter avec la même ampleur et avec un temps de réponse au moins égal. Pourtant, une forme de fulgurance est bien présente. C’est sans doute ce qui explique la posture différenciée des États face à cette crise ; du temps perdu pour prendre collectivement conscience des enjeux. Personne n’avait prédit une telle situation à l’exception peut-être de certaines personnalités consacrant un peu de leur temps à la réflexion. Ainsi, Bill Gates en 2015 avait abordé ce thème au cours d’une mini-conférence[1] en annonçant que les sociétés n’étaient pas prêtes à faire face à ces risques pandémiques. Une nouvelle surprise stratégique donc que ce COVID 19 dont il ne faudra pas sous-estimer les conséquences sur le moyen et long terme. Mais il faut aussi prendre garde à ne pas exclusivement centrer les risques sur le cas sanitaire qui ne sera que ponctuel à l’échelle du temps. D’autres ruptures peuvent naître de ce désordre mondial dont les signaux sont aujourd’hui multiples. Des signaux économiques, sociétaux, environnementaux, des signaux culturels et plus globalement de civilisation aussi car ses différentes formes semblent s’opposer davantage désormais. Ces oppositions ou ces déséquilibres sont apparents entre le Nord et le Sud, entre l’Ouest et l’Est pour ne pas dire qu’ils se sont généralisés. Pourtant, l’impression est donnée de ne pas vouloir les voir. L’économie, centre d’intérêts des puissances, est tout aussi vulnérable. Et nous ne méprenons pas, une crise économique quelle que soit sa forme induirait des effets redoutables sur d’innombrables secteurs. Les enjeux de cette pandémie sont donc très importants et il importera de se relever très vite pour ne pas emballer ces déséquilibres, notamment au plan économique.  La réflexion d’ordre stratégique doit donc bien être pluridisciplinaire et les laboratoires d’idées doivent s’inscrire dans cette discipline.

En première analyse, deux éléments saillants pourraient être retenus au titre des futures « Lessons Learned ». Le premier est celui de la résilience. Cette capacité doit être comprise comme celle permettant d’endurer une crise et d’en supporter les épreuves tout en se projetant pour mieux rebondir. Une voie possible pour consolider cette capacité peut être celle de la diversification des sources d’approvisionnement nécessaires à la production du tissu industriel. Ce peut être la redondance aussi. Cette résilience doit également s’appuyer sur un réseau logistique suffisamment robuste pour garantir une continuité de service. Elle ne s’improvise pas et nécessite en amont d’y être préparée. Le second est celui de l’autonomie. Dans un monde globalisé, les interdépendances souvent bénéfiques dans le cours normal des choses, peuvent avoir des effets dévastateurs lorsqu’elles disparaissent de façon circonstancielle. L’autonomie est donc le garant absolu du maintien de sa capacité à produire. Elle est inévitablement associée à des coûts dont la maîtrise, bien que nécessaire, ne doit pas compromettre la production. Il s’agit notamment de prioriser les sources vitales d’approvisionnement. Elles concernent évidemment les composants indispensables à certains équipements de défense ou de sécurité mais aussi ceux garantissant toute forme de sécurité sanitaire ou alimentaire. Il est indispensable aussi de conserver les savoir-faire et de connaître précisément le temps nécessaire au rétablissement de certaines chaînes de production lorsque ce rétablissement est possible.  Là aussi, la capacité d’autonomie ne s’improvise pas et toute comparaison avec l’autonomie stratégique abordée dans les domaines de la défense ou de la sécurité ne serait pas fortuite. Là aussi, l’élaboration de plans de sauvegarde, de protection active et passive ainsi que des plans de continuité de l’action des entreprises est une voie à explorer pour mieux réagir face à un large éventail d’événements. Les conséquences de cette crise sanitaire soulèveront donc des questions fondamentales obligeant à repenser les processus dont la forme était essentiellement liée aux économies qu’ils généraient. Il faudra résolument élaborer des plans stratégiques dont la vocation sera in fine de garantir la sécurité dans sa dimension globale.

Donc oui, un changement profond va s’installer dans un monde globalisé où il faudra redéfinir de nouveaux contours. Oui, il faut se préparer dès maintenant à d’autres ruptures parce qu’à l’instar d’un cyclone qui s’alimente dans les eaux chaudes océaniques où nous contribuons, par le réchauffement climatique, à les maintenir à une température suffisante, nous agissons aussi artificiellement sur les paramètres qui accélèrent et alimentent les risques pouvant peser sur nos sociétés. Attention donc à ne pas jouer aux apprentis sorciers ! Alors, d’une manière presque simpliste, il faut réfléchir avant d’agir. Se redonner du temps car d’innombrables questions sont devant nous. Celles de l’environnement, celles du vivre ensemble dans un monde devenu multipolaire et où les sociétés s’archipélisent, celles de l’éthique prise sous son acception la plus large et concernant tous les grands sujets humains, celles d’une économie responsable et mieux équilibrée à l’échelle du monde, celles des sciences et techniques permettant aux hommes d’en garder le contrôle et de mieux vivre. C’est le sens de l’action des laboratoires d’idées dont les points d’application sont désormais multiples.

Au vu de ces quelques remarques préliminaires, une approche novatrice de l’appui à l’économie de défense en Région répond pour partie à ces questions de résilience et d’autonomie d’un écosystème industriel indispensable à l’autonomie globale de la Nation. Il s’agit par ailleurs non seulement d’un appui mais d’un élan donné au développement de cette économie en garantissant un environnement sûre confortant ainsi l’attractivité de nos territoires.

Le premier élément clé structurant l’ensemble des actions en appui à l’économie de défense est celui de la cartographie complète de notre écosystème. Bien exploitée, elle ne contrevient pas aux objectifs propres de chaque entreprise ou des organismes publics ou privés qui les accompagnent. En dehors du fait qu’elle fournit un aperçu réaliste et à jour de l’activité des entreprises, elle peut surtout servir judicieusement à apprécier les capacités critiques qu’il faut préserver et celles s’inscrivant dans la perspective de développement de l’écosystème régional voire national. Sur ce point, concédons que cela peut utilement contribuer à notre autonomie de production et donc d’indépendance qui semble cruellement faire défaut en matière d’approvisionnement aujourd’hui. De fait, elle constitue un outil extraordinairement précieux permettant d’accompagner au mieux les structures relevant de la base industrielle de technologie et de défense. C’est un outil au service des pôles de compétitivité et des structures régionales directement impliquées dans l’appui à l’économie compte tenu de la mise en œuvre de la loi portant sur la nouvelle organisation territoriale de la République plus connue sous le nom de loi NOTRe. Cette loi confirme bien la place centrale de la Région dans les mesures prises pour élaborer un schéma régional de développement économique, d’innovation et d’internationalisation. L’institut FMES, compte tenu de son originalité en qualité de centre ressources de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur qui l’exclut de toute forme de conflit d’intérêt, est un levier efficace dans la mise en œuvre de cette cartographie qui intègre par ailleurs les entreprises produisant des technologies duales. Cette cartographie étendue à moyen terme à la zone euro-méditerranéenne contribuera à mieux identifier les pistes de coopération industrielle européenne ainsi que celles ouvrant des perspectives de marché à l’exportation.

S’agissant des technologies duales, il apparaît ici qu’elles sont souvent à la croisée des chemins pour ce qui concerne leur champ d’applications. Ainsi, pour la protection de l’environnement il serait absurde d’établir des frontières entre le monde civil et le monde de la défense. De fait, l’innovation et les technologies duales seront mises à profit pour proposer des pistes visant à mieux protéger l’environnement par l’emploi de multiples moyens. Cela impose d’innover en matière de mobilité notamment sur des emprises de défense où les mouvements terrestres sont considérables. Cette étude n’a évidemment de sens que si elle conduite en coordination avec les organismes du territoire impliqués dans l’émergence de nouveaux moyens de transport. En la matière, c’est la cohérence globale de l’action régionale qui prévaut. L’institut FMES en sera l’un des défenseurs au bénéfice du plus grand nombre.

A partir de la cartographie étendue à la zone euro-méditerranéenne dans un premier temps puis élargie pour couvrir une zone géographique de plus en plus large, il était naturel d’accompagner cette démarche par de multiples rendez-vous visant à soutenir l’activité des PME de la BITD à l’export. Ces rendez-vous se multiplieront et l’institut FMES au regard de son expertise dans les domaines de la défense et de la sécurité favorisera toutes les rencontres où le potentiel de l’écosystème de défense sera mis en avant.

Plus généralement, cette vision précise de l’écosystème régional conduit à mieux structurer les offres de service vers le tissu économique, qu’il soit industriel ou non. Au-delà de la présence des grands groupes, cet écosystème compte entre 200 et 300 PME et ETI identifiées dans la BITD et plus de 2000 PME de sous-traitance, plaçant ainsi la région Provence-Alpes-Côte d’Azur au deuxième rang après la région Ile de France en termes d’activités liées à la défense. C’est aussi une région très bien placée en termes de capacités d’innovation technologique. Cela conduit à disposer de très nombreux centres d’essai où sont réalisées des expérimentations de technologies nouvelles dont certaines sont duales avec de nombreuses applications civiles. Cette richesse est à mettre en perspective de la nécessaire cohérence des actions à mettre en œuvre pour venir en appui de cet écosystème.  A cet égard, les synergies et la structuration de cet appui sera déterminante au lendemain d’une crise aux conséquences économiques sans doute encore sous-évaluées.

La cartographie y participe, les acteurs économiques en charge de l’accompagnement des entreprises se trouvant mieux armés pour proposer des prestations adaptées aux besoins des entreprises et pouvant accroître de fait leur aptitude à mieux encourager le développement d’acteurs industriels mieux positionnés sur le marché. Il s’agit bien ici, en s’appuyant sur cet outil cartographique, d’établir un « parcours défense » qui permettra d’accroître les moyens d’entreprises dont le potentiel ouvre d’indéniables perspectives. C’est aussi un parcours dans lequel, les sources de financement d’origine européenne seront recherchées. Cette dynamique régionale est donc un facteur consolidant la robustesse des entreprises régionales offrant pour certaines d’entre elles une dimension européenne. Ici aussi, l’autonomie industrielle devra s’appuyer sur une cohérence des actions menées à l’échelle européenne ; c’est une manière efficace et pragmatique de relancer une dynamique industrielle où l’Europe pourrait, si elle s’en donne les moyens, réindustrialiser des filières et renforcer des branches d’activité délaissées parce que la production faite à l’extérieur était jugée plus rentable. Ce sujet d’interdépendance est terriblement d’actualité dans le contexte de la crise sanitaire que nous traversons. Les absences d’approvisionnement de certains groupes industriels vont inévitablement induire une hystérésis dans la reprise des cycles de production. Le jour d’après verra donc une reprise économique avec une inévitable inertie induisant des coûts supplémentaires se surajoutant aux coûts de cette crise sanitaire. Le parcours défense devrait favoriser cette reprise en optimisant le soutien aux entreprises

A l’évidence, l’écosystème régional est devenu plus vulnérable face au pillage ou à l’agression des systèmes d’information. La digitalisation des processus et leur numérisation expose davantage le monde économique, en particulier les TPE et les PME technologiques. Il semblerait d’ailleurs que les cyberattaques capitalisent sur le coronavirus. L’organisation mondiale de la santé prévient d’ailleurs sur ses risques constatant une hausse des pratiques frauduleuses.  C’est donc bien le premier risque pour l’écosystème de défense et dual dont l’intégrité est rendue plus fragile. Les attaques se multiplient et, sans jouer les Cassandre, des attaques massives pourraient paralyser certaines activités vitales. Les conséquences seraient à l’évidence stratégiques. Si le réseau d’acteurs existants est particulièrement mobilisé pour lutter contre ces menaces, il est sans doute insuffisamment organisé et probablement trop dispersé. A l’échelle nationale, l’agence nationale de sécurité des systèmes d’information a considérablement développé ses capacités. Elle ne peut cependant répondre à toutes les sollicitations. Elle a besoin de relai sur le territoire et doit pouvoir s’appuyer sur des organismes publics ou privés pour créer un réseau de confiance qui saura animer efficacement les opérateurs en charge de sécuriser et de rétablir, le cas échéant, des systèmes d’information neutralisés ou affectés par des attaques cyber. La création prochaine du centre ressource régional cyber (C2RC) porté par l’institut FMES s’inscrit dans cette logique. Ce centre, qui s’appuiera sur l’outil cartographique, deviendra le véritable poumon de l’intelligence économique régional. Il importera de protéger au mieux l’ensemble des acteurs économiques de la BITD et duales et bien sûr tous les autres acteurs économiques le moment venu. Il est entendu que certains acteurs ne relevant pas du périmètre de la BITD présentent une sensibilité de nature équivalente et que d’inévitables dispositions doivent être prises pour les protéger. Il va là aussi de l’enjeu de notre autonomie. Cette autonomie passe inévitablement par la formation de spécialistes et la sensibilisation de tous ceux qui sont exposés quotidiennement à cette nouvelle menace. Les conséquences « sanitaires » d’une attaque cyber de grande ampleur pourraient être considérables pour un écosystème dépassant très largement celui de la BITD. Il était donc légitime d’adosser à ce centre régional un centre de formation associant les meilleures écoles de notre territoire, notamment l’ISEN-Yncréa dont la vocation digitale en fait la renommée.  Là encore, la protection des entreprises sensibles de la Région Sud les aidera à mieux rebondir après la crise.

Lorsque l’on évoque la vulnérabilité du tissu industriel face à ces menaces, elle est intimement liée à l’emploi massif des outils numériques et à la capacité de gérer un volume considérable de données. Ces données, à elles seules, représentent un enjeu considérable. Elles sont assurément un facteur de souveraineté. Elles doivent donc être protégées à la hauteur de leur valeur stratégique. Une réflexion profonde devra être conduite sur l’identité de ces données au sens de la propriété intellectuelle mais aussi au sens de l’éthique. Beaucoup reste à faire dans ces domaines. Tout un champ du droit reste à bâtir. La « manipulation » de ces données et l’utilisation croissante d’outil telle que l’intelligence artificielle vont considérablement modifier le paysage numérique avec la nécessité de lui associer des frontières évitant de perdre des savoir stratégiques indispensables au fonctionnement d’une économie souveraine. Plus modestement à l’échelle du territoire, il est apparu important d’encourager les universités et leurs écoles d’ingénieurs de développer leurs capacités propres en analyse de données massives. Un premier laboratoire verra bientôt le jour pour se consacrer à la gestion des données maritimes. C’est une première étape qui, ici sur les bords de la Méditerranée, s’imposait pour répondre au besoin d’un écosystème dont les actions maritimes sont nombreuses. Cette étape en appellera d’autres qui seront coordonnées avec tous les organismes impliqués dans l’intelligence artificielle et l’Internet of Things en Région.

Enfin, cette cartographie, véritable socle de l’appui à l’économie de défense en Région, est aussi un outil permettant de cerner plus précisément les besoins des entreprises en ressources humaines. Elle permet en effet de visualiser précisément les métiers indispensables au développement. Elle permet de renforcer certaines filières de formation pour répondre à des besoins aujourd’hui insatisfaits. Elle permet aussi de renforcer les synergies entre les acteurs responsables de formation pour répondre à temps et non pas de façon dispersée à ces besoins. Dans ce domaine humain, où l’excellence est de mise, la formation revêt là aussi une dimension stratégique car elle conditionne l’indépendance de notre tissu industriel. La cible de cet exercice d’optimisation des formations à l’échelle régionale s’inscrit dans des logiques faisant prévaloir la complémentarité, l’économie des moyens, la mutualisation des efforts. Cet exercice vise à rendre nos outils de formation plus réactifs et davantage tournés vers l’avenir avec de vraies visions prospectives.  Le terreau régional est fertile et riche. Mais assurément, la formation est un domaine stratégique qui permet d’accéder à l’autonomie et d’être le moment venu résilient. Elle est aussi le facteur clé pour l’essor d’un écosystème industriel à même de relever les défis à venir. Enfin, elle concentre cette dimension humaine qui réaffirme que « la vraie grandeur d’un métier, ce sont les relations humaines [2]».

[1] https://www.youtube.com/watch?time_continue=3&v=6Af6b_wyiwI&feature=emb_title

[2] Antoine de Saint-Exupéry

Vers une sortie de crise en Tunisie ? – par Sarah Sriri

Elyes Fakhfakh, chef du gouvernement tunisien.

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Par Sarah SRIRI, chef de projet analyse et stratégie à l’institut FMES.

Comme de nombreux pays, la Tunisie est elle aussi confrontée à la pandémie liée au virus Covid-19. Après des mois d’impasse politique, le pays, plongé dans une crise protéiforme, s’est enfin doté d’un gouvernement, mais à peine installé, celui-ci doit gérer en priorité cette crise sanitaire sans précédent. Dans ce contexte, l’espoir que placent les Tunisiens dans ce gouvernement est à la hauteur des défis structurels et conjoncturels auxquels celui-ci fait face.

UN PARLEMENT FRAGMENTE

A la mort du président Béji Caïd Essebsi le 25 juillet 2019, les Tunisiens ont été appelés à se rendre aux urnes pour des élections législatives qui se sont tenues en septembre 2019, puis présidentielles le mois suivant. Au terme de la campagne, Kaïs Saïed a été élu président avec près de 73% des voix au second tour le 23 octobre 2019. Expert en droit constitutionnel, cet homme de 62 ans qui n’est issu d’aucun parti politique, est devenu une figure médiatique après l’exil de l’ancien président Ben Ali en prenant position pour un processus de justice transitionnelle. Si sa position paraît peu claire sur le plandéologique, elle semble s’inscrire dans une logique populiste puisque le nouveau président tunisien a forgé sa campagne autour du slogan « le peuple veut », érigeant ce dernier au rang d’acteur politique de référence. Les deux autres éléments moteurs de sa campagne demeurent la lutte contre la corruption des élites et la promotion d’une indépendance économique de la Tunisie.

S’agissant des élections législatives et contrairement à celles de 2014, aucune coalition ne s’est dégagée, faisant du Parlement tunisien un organe émietté sans consensus évident. Les deux formations arrivées en tête, Ennahdha (parti d’obédience islamiste) et Qalb Tounes (parti du magnat Nabil Karoui, principal concurrent de Kaïs Saïed) n’ont obtenu respectivement que 54 et 38 sièges sur un total de 217 (soit respectivement 24 % et 17,5 %)[1]. Dans ce contexte, aucune de ces deux formations n’était en mesure a priori de former une coalition majoritaire stable, rappelant les affres de la IVe République en France. A contrario, cet émiettement a fait émerger une nouvelle classe politique dite « souverainiste » à l’agenda flou. En effet, l’affaiblissement de l’Etat depuis 2011, sa perte progressive de souveraineté, notamment en termes économiques (la Tunisie étant tenue de respecter ses engagements internationaux) mais aussi la querelle entre islamistes et anti-islamistes – les premiers s’étant rapprochés des pays du Golfe contre l’avis des seconds – ont nourri les revendications populaires et ont permis l’émergence d’une nouvelle frange de politiques moins idéologisés, mais davantage populistes. Pour l’ONG International Crisis Group, l’émergence de ces discours souverainistes a favorisé « l’installation d’un climat de surenchère populiste »[2] qui a accru les tensions politiques et fracturé la population.

Cette fracture tunisienne s’est ressentie jusqu’à l’Assemblée nationale. Comme le dispose l’article 89 de la Constitution tunisienne de 2014[3], il incombe au parti ayant remporté le plus grand nombre de sièges de former le gouvernement du pays. Toutefois, Ennahdha n’a pas pu, malgré sa position de force parlementaire dominante, garantir l’intronisation d’Habib Jemli, son candidat issu du parti d’inspiration islamiste. Dans ce contexte particulièrement crispé, il aura fallu plus de quatre mois à la Tunisie pour se doter d’un gouvernement et mettre fin à l’impasse politique. C’est Elyes Fakhfakh qui va être nommé nouveau chef du gouvernement tunisien. Ancien ministre du tourisme et des finances, il est issu du parti social-démocrate Ettakatol qui appartenait à la coalition formée par les partis Ennahdha (islamiste) et Congrès pour la république aux lendemains de la révolution tunisienne. Elyes Fakhfakh a fini par obtenir, après 18 heures de débat, la confiance de l’Assemblée tunisienne, le 26 février 2020 (par une majorité de 129 voix sur 217). Ancien candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2019 – il n’avait recueilli que 0,34% des suffrages – le nouveau chef du gouvernement a finalement trouvé un consensus avec Ennahdha pour obtenir la confiance du Parlement autour d’une équipe largement composée de technocrates.

Ce dénouement, vécu comme un soulagement par les Tunisiens, invite toutefois à questionner la capacité réelle du pays à sortir de l’impasse, compte tenu d’une situation intérieure inquiétante aggravée par la crise du Covid-19. Selon Michaël Ayari, senior analyst chez International Crisis Group, « les causes de la crise sont toujours là » et « la nature du régime a changé mais pas l’Etat »[4].

UNE SITUATION INTERIEURE INQUIETANTE

La nomination d’un nouveau gouvernement, en sus de satisfaire le peuple, était espérée avec impatience d’un point de vue économique. Si d’importants progrès ont été réalisés en termes de transition démocratique, faisant de la Tunisie l’exception positive des pays ayant vécu la vague des printemps arabes, l’économie reste en berne et l’activité économique tourne au ralenti. Le Fonds monétaire international attendait la nomination d’un nouveau gouvernement pour négocier les modalités d’un nouvel accord de prêt. En 2016, 3 milliards de dollars avaient déjà été accordés à la Tunisie en échange de réformes importantes. Ces dernières ont engendré une augmentation sensible du prix des produits de première nécessité, réduisant drastiquement le pouvoir d’achat des Tunisiens. De plus, le déficit budgétaire ne cesse de se creuser : 2,4 milliards de dinars tunisiens pour le premier trimestre de 2019 (763 millions d’euros) contre 1,8 l’année précédente[5]. Toutefois, cette somme ne représente pour l’heure que 2% du PIB national.

Plus grave, le PIB ne cesse de chuter depuis 2014 pour tomber à moins de 40 milliards de dollars (contre 47 en 2014) en 2018[6]. Au premier semestre de l’année 2019, la croissance tunisienne a connu un léger rebond mais n’a atteint qu’un taux de 1,1%, tandis qu’elle avoisinait les 2,5% en 2018. Le nouveau gouvernement, qui tablait sur une remontée du taux de croissance aux alentours de 1,5% pour l’année 2020, a toutefois été obligé de revoir ses ambitions à la baisse car l’impact du coronavirus a frappé durement la Bourse de Tunis, déjà fragilisée, qui a perdu 7 points au mois de mars 2020.

L’effondrement des cours du pétrole[7], secteur prisé par l’économie tunisienne même s’il reste très loin du niveau de production de l’Algérie et de la Libye, tombe au plus mauvais moment alors que la Tunisie a considérablement accru ses investissements dans l’industrie pétrolière, ceux-ci étant passés de 72 millions de dollars en 2018 à 254 en 2019[8] ; or, elle doit désormais les rentabiliser.

Le phosphate, l’une des pierres angulaires de l’économie tunisienne, est exploité par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et se trouve principalement au sud du pays. En 2009, la CPG figurait au 5ème rang mondial des producteurs de phosphates. Pour autant, la production est passée de 8 millions de tonnes en 2010 à moins de 4 millions en 2019. Le secteur se heurte à des mouvements importants de grèves réclament la régulation de leur situation professionnelle.

Quant au tourisme, vital pour l’économie du pays, celui-ci peinait à se rétablir depuis les attentats du Bardo de mars 2015, mais il va souffrir durement des conséquences de la pandémie.

A ces difficultés économiques s’ajoutent également des inégalités sociales et territoriales.. Les élites citadines sont considérées comme liées aux puissances extérieures occidentales, tandis que les ruraux et les montagnards y sont historiquement opposés (lutte contre la domination ottomane, puis française). Le chômage, estimé à 15%, concerne en particulier les jeunes diplômés (28,2%), les femmes (22,6%)[9] et les populations rurales. Il illustre les difficultés du pays et expose la Tunisie à un risque d’exode des populations.

De fait, cette situation économique dégradée nourrit les revendications populaires et donne du crédit aux nationalistes, aux ultra-religieux et aux thèses conspirationnistes visant les puissances étrangères. Omniprésentes dans le débat public, ces frustrations incarnent un véritable enjeu de pouvoir pour le gouvernement. Si le chef de l’exécutif a fait campagne sur ces thèmes, ceux-ci handicapent gravement la gestion quotidienne du pays.

Enfin, malgré les réformes institutionnelles permettant une démocratisation du pays, des sujets de frustrations subsistent : lois privatives de libertés, inégalités hommes-femmes en termes d’héritage ,clientélisme, corruption…

LE CORONAVIRUS, PREMIER DEFI DU GOUVERNEMENT

A l’instar des pays touchés par le covid-19, dont le voisin algérien, la Tunisie a dû prendre des mesures autoritaires pour limiter la propagation du coronavirus, telles que le confinement des personnes (sauf celles concourant aux activités économiques essentielles du pays), la fermeture des souks et de tout lieu de regroupement. Ces mesures, apparemment prises à temps, semblent avoir permis de ralentir la propagation du covid-19. Mais la suspension des liaisons internationales qu’elles impliquent handicapent gravement l’économie tunisienne. Game changer géopolitique, le covid-19 refaçonne les relations de la Tunisie avec le reste du monde. Cette crise sanitaire, inédite dans nos sociétés contemporaines, apparaît comme un test de vérité pour la jeune démocratie tunisienne, car elle met à l’épreuve l’ensemble de l’appareil étatique. Pour le journaliste Thierry Brésillon, « une mauvaise gestion favoriserait le retour d’une solution autoritaire[10] ». Elle aurait aussi pour conséquence d’accroître les contestations populaires, contraintes de subir un confinement, le gouvernement se heurtant à une frange de la population rechignant à respecter ces règles. Comme le soulignent certains experts, ces mesures indispensables et nécessairement restrictives de liberté pourraient faire le jeu, au bout du compte, de tous ceux qui appellent à la réémergence de pouvoirs autoritaires dans le monde arabo-musulman, à l’instar de ce que semble appeler de ses vœux l’émir Mohamed Ben Zayed des Emirats arabes unis[11].

LA CRISE LIBYENNE

L’évolution de la situation interne en Tunisie reste intrinsèquement liée à la situation de la Libye voisine. Deux hommes s’y disputent le pouvoir dans un pays en proie au chaos depuis 2011. D’un côté, Fayez al-Sarraj, président du gouvernement d’union nationale (GNA) qui siège à Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par des pays tels que la Turquie, le Qatar et, dans une moindre mesure l’Italie. De l’autre, l’autoproclamé maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’armée nationale libyenne (ANL), qui contrôle l’essentiel de la Libye et qui est soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Russie. Tunis surveille d’autant plus son voisin que la frontière entre les deux pays reste fermée, qu’un raid de djihadistes tuniso-libyens contre la bourgade tunisienne de Ben Gardane (février 2016) avait choqué la population tunisienne, et que la Tunisie accueille de très nombreux réfugiés libyens. En 2011 déjà, elle en avait accueilli près d’un million, mais nombre d’entre eux étaient ensuite retournés dans leur pays. S’il n’y a pour l’heure pas d’afflux massif de réfugiés, la situation pourrait devenir explosive en cas d’aggravation de la crise libyenne. Tunis craint toujours une montée du terrorisme en provenance de Libye sur son territoire, crainte renforcée par l’envoi en renfort du GNA de milices islamistes syriennes par le président turc.

L’intervention récente de la Turquie en Libye en appui au camp de Sarraj contre celui de Haftar est de fait suivie de près par les médias tunisiens. En effet, la Tunisie pourrait être l’un des premiers pays à subir les conséquences d’une escalade de la confrontation. Dans ce conflit, Tunis opte officiellement pour un principe de neutralité, n’octroyant son soutien à aucun des deux hommes, même s’il s’évertue à faciliter les négociations entre eux. En soignant dans ses hôpitaux des combattants issus des deux camps, le pays affiche sa neutralité. Pour la communauté internationale comme pour le gouvernement tunisien, la solution au conflit libyen doit être politique, permettant ainsi à la Tunisie de continuer à jouer un rôle de médiateur.

Toutefois, la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan en Tunisie (décembre 2019) et sa connivence affichée avec son homologue tunisien réputé proche des milieux islamistes, ont semé le doute et ont fait l’objet de polémiques au sein de la classe politique tunisienne. Celle-ci a réclamé une position d’affirmation de la souveraineté tunisienne plus claire, demandant au président Saïed de se distancier de son homologue turc.

UNE DIPLOMATIE SINGULIERE A L’ECHELLE REGIONALE

L’élection de Kaïs Saïed visait aussi à défendre l’identité tunisienne en mettant au premier plan la dimension arabo-musulmane d’un pays qui serait, selon lui, menacé par de possibles interventions étrangères occidentales. C’est ce qui explique les déclarations à la tonalité très anticolonialiste et très pro-palestinienne du président tunisien, peu après son élection. Toutefois, la dépendance de la Tunisie aux aides internationales et la proximité traditionnelle de ce pays avec les pays occidentaux l’ont amené à mettre de l’eau dans son thé.

A l’échelle régionale, la Tunisie est éclipsée par son voisin algérien en termes de politique internationale. Pour autant, si l’Algérie espère incarner le leadership en Afrique du nord, ses relations avec la Tunisie restent cordiales. Les deux pays partagent des préoccupations communes, notamment sécuritaires au regard du voisin libyen, mais aussi la nécessité de sécuriser leurs frontières[12]. Toutefois, si les deux pays se targuent de partager d’excellents rapports, il n’en reste pas moins que les échanges économiques entre Tunis et Alger restent faibles au niveau inter-étatiques, même s’ils sont importants au niveau des populations, de nombreux Algériens venant faire leurs courses et passer leurs vacances en Tunisie. Les autorités tunisiennes craignent également un effondrement du pouvoir algérien qui provoquerait des vagues de migrations massives en direction de la Tunisie.

Comme leurs voisins, les Tunisiens constatent que le bassin méditerranéen est devenu un théâtre de rivalités entre puissances globales et qu’il leur faut interagir avec chacune d’entre elles. De fait, les relations avec la Chine se sont approfondies après la révolution avec la signature en juillet 2011 d’un mémorandum d’entente avec Pékin dans le cadre des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Cet accord permet à la Tunisie de bénéficier d’une coopération économique, commerciale et touristique plus approfondie, en échange de positions privilégiées concédées aux compagnies chinoises[13]. Il est intéressant de noter également la présence renforcée de touristes chinois, mais surtout d’étudiants et de cadres de l’industrie qui viennent apprendre sur place à la fois le français et l’arabe, afin de pouvoir être ensuite insérés pus facilement dans le tissu économique nord-africain[14].

L’Union européenne reste l’un des partenaires internationaux les plus importants de la Tunisie, même si elle est souvent pointée du doigt par les Tunisiens eu égard à la détérioration de leur niveau de vie qu’ils imputent aux fluctuations touristiques et économiques européennes. Dans le cadre de sa politique européenne de voisinage (PEV), l’UE fournit pourtant un important soutien financier à la Tunisie. La nomination d’un nouvel exécutif européen préoccupé par la gestion du Coronavirus questionne sur l’éventuelle redéfinition de cette aide, de même que sur les modalités de l’assistance technique et du dialogue politique. Cette aide pourrait se concentrer à l’avenir sur des projets plus modestes, davantage en adéquation avec les priorités de Bruxelles[15].

S’agissant de Washington, la Tunisie revendique une relation de plus de 200 ans avec les Etats-Unis. Toutefois, l’attaque terroriste du 6 mars 2020, qui s’est déroulée devant l’ambassade américaine à Tunis, a fait resurgir le spectre de celle qui avait déjà frappé cette ambassade en 2012. Bien qu’isolée, cette attaque est intervenue alors que le gouvernement d’Elyes Fakhfakh débutait son mandat, alimentant les tensions persistantes entre Tunis et Washington, même si celles-ci restent officiellement cordiales. En 2015, le président américain Barack Obama avait d’ailleurs qualifié la Tunisie d’allié majeur non-membre de l’OTAN des Etats-Unis[16]. Les militaires tunisiens, de leur côté, rappellent discrètement l’étroitesse de leur coopération avec les forces armées américaines qu’ils perçoivent comme l’ultime garantie de sécurité de leur pays en cas de déstabilisation extérieure de celui-ci[17].

La Russie accroît elle aussi son périmètre d’action en Méditerranée, même si elle semble se tenir pour l’instant à l’écart de la Tunisie avec laquelle elle entretient des relations cordiales depuis les années 1990.

C’est en fait avec les pays du Golfe que les relations de la Tunisie sont le plus ambiguës. Si elle a accueilli le 30ème sommet de la Ligue arabe en mars 2019, ce qui lui a permis de retrouver un rôle de premier plan au sein du monde arabe, les relations avec les monarchies du Golfe ont connu de fortes fluctuations. Pour le ministère des Affaires étrangères tunisien, les relations avec le Qatar, soutien des réseaux des frères musulmans, sont « un exemple de relations bilatérales réussies et développées au niveau arabe »[18]. Doha s’impose en effet comme le second investisseur en Tunisie. Depuis 2011, les deux pays se sont étroitement rapprochés, notamment lors de la période dominée par la coalition menée par Ennahdha, proche idéologiquement du régime qatari. A contrario, la révolution tunisienne a éloigné le pays des Emirats arabes unis, pourtant deuxième partenaire arabe de la Tunisie au début des années 2000. Après l’affaiblissement d’Ennahdha, les relations se sont quelque peu apaisées, mais la proximité de la Tunisie avec le rival qatari freine le rapprochement avec Abou Dhabi. Les relations paraissent en revanche meilleures avec l’Arabie saoudite. La Tunisie s’est en effet engagée, du moins sur le papier, dans la coalition saoudienne au Yémen, avant d’inscrire le Hezbollah dans sa liste d’organisations terroristes. Elle a en outre accueilli le prince héritier Mohammed ben Salman après l’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, en octobre 2018. En retour, Tunis a bénéficié d’une enveloppe financière importante.

QUELQUES PISTES POUR SORTIR DE LA CRISE

Pour l’heure, le bilan post-révolutionnaire de la Tunisie reste modeste. Des réformes ont été accomplies, mais bien d’autres restent en chantier. Il appartient au nouveau gouvernement de les mener à bien en renonçant à toute approche idéologique, dans un pays où les syndicats restent forts (poids de l’UGTT – l’Union générale des travailleurs tunisiens) et le conservatisme religieux très présent. Ce gouvernement doit calmer les revendications populaires et faire face aux défis du covid-19, tandis que médias et partis politiques doivent faire preuve de réalisme. A défaut, la Tunisie pourrait basculer dans une nouvelle instabilité délétère. Au bout du compte, le défi principal consiste à redéfinir un modèle de développement adapté et acceptable par la population. Le pays doit définir une véritable stratégie nationale en vue de renégocier sa place au sein d’une économie mondialisée, mais aussi se doter d’une Cour constitutionnelle (dont la création était annoncée pour 2014) qui permettrait de légitimer les réformes engagées. Au niveau politique, il s’agirait de mettre en place des mécanismes de dialogue afin de favoriser le consensus de long terme, permettant ainsi de limiter les blocages entre factions politiques rivales.

Sur le plan international, l’Union européenne et le FMI pourraient soutenir les orientations prises par la Tunisie afin de participer à la consolidation de sa stabilité, alors même que ces deux acteurs sont pointés du doigts par les Tunisiens qui leur reprochent des mesures d’austérité lourdes à supporter et n’ayant pas permis la relance de l’économie. Quant aux Etats européens très attachés à la réussite de l’expérience démocratique tunisienne, France, Italie et Allemagne en tête, leur plus grande utilité consisterait non pas à chercher à influencer le modèle sociétal tunisien qui suit le processus d’éloignement du modèle occidental qui touche le monde arabo-musulman, mais bien au contraire à coordonner davantage leurs efforts pour dresser une « cage de Faraday » virtuelle autour de la Tunisie destinée à neutraliser les ondes négatives véhiculées par tous ceux qui rêvent de faire échouer cette expérience démocratique. Dans un bassin méditerranéen de plus en plus divisé, la Tunisie gagnerait enfin à retrouver sa place historique de médiateur du monde arabo-musulman en adoptant une posture plus nuancée sur les grands dossiers du moment, tout en réaffirmant sa volonté de discuter avec tous les acteurs de la scène régionale.

[1]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[2]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[3]http://www.legislation.tn/sites/default/files/news/constitution-b-a-t.pdf

[4]https://www.lepoint.fr/afrique/tunisie-les-causes-de-la-crise-sont-toujours-la-04-03-2020-2365799_3826.php

[5]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[6]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[7] Au 26 mars 2020, le prix du baril de pétrole Brent s’élevait à 23 dollars, contre 67 dollars au 7 janvier 2020 ; https://prixdubaril.com/

[8]https://www.jeuneafrique.com/mag/811776/economie/hydrocarbures-un-nouveau-souffle-pour-le-petrole-tunisien/

[9]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[10]https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/la-gestion-de-la-pandemie-due-au-coronavirus-un-crash-test-pour-la-democratie-tunisienne

[11]« Mohammed bin Zayed’s Dark Vision of the Middle East’s Future », The New York Times Magazine, 9 janvier 2020.

[12]https://www.elwatan.com/edition/actualite/entre-lalgerie-et-la-tunisie-des-preoccupations-communes-02-02-2020

[13]https://www.jeuneafrique.com/594707/politique/la-tunisie-rejoint-a-son-tour-linitiative-chinoise-one-belt-one-road/

[14]Témoignage de Pierre Razoux lors d’une conversation privée le 31 mars 2020.

[15]https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/tunisia-looks-reset-west

[16]https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/07/10/presidential-memorandum-designation-republic-tunisia-major-non-nato-ally

[17]Comme le rappelle Pierre Razoux, directeur de recherche associé à la FMES, qui interagit fréquemment avec l’Institut de défense tunisien (conversation privée le 31 mars 2020).

[18]https://www.diplomatie.gov.tn/mission/pays-daccreditation/relation-bilaterale/etranger/ambassade-de-tunisie-a-doha-qatar/

 

Après la crise – par le VAE (2s) Pascal Ausseur

Cas de Covid-19 confirmés cumulés – source: Johns Hopkins 

 

Par l’amiral (2s) Pascal Ausseur

Directeur général de l’Institut FMES.

Nous vivons une période très particulière. Sans être une peste noire ou une guerre mondiale, la pandémie du Covid-19 qui place plus du tiers de l’humanité en restriction de mouvement est une crise qui marquera une rupture supplémentaire dans un monde déjà en plein bouleversement. Cette crise peut être, si nous savons en tirer les enseignements, l’occasion de nous sortir de notre torpeur intellectuelle et d’identifier les pistes qui nous permettront d’affronter avec succès les défis de la France et de l’Europe.

 

  • Une crise de rupture

Le Covid-19 marquera une rupture, non pas seulement par ses conséquences sanitaires directes, mais parce qu’elle cristallise les limites et les fragilités, déjà perceptibles, d’un système qui s’est emballé depuis cinq décennies.

Le rapport à la technologie d’abord. Elle a été libératrice pour l’humanité depuis le fond des âges, en domestiquant la nature (agriculture, élevage, mobilité, …) et en nous protégeant de ses dangers (habitat, santé, …). Bien entendu, en renforçant l’homme, la technologie lui avait également permis de développer ses capacités destructrices, le désignant désormais comme la principale menace pour sa propre espèce. Mais au moins la nature, soumise par la technique, n’était-elle plus un danger existentiel. Le fait que nous devions nous référer à la grippe espagnole de 1918 pour comparer l’épidémie actuelle, montre que le terrible 20ème siècle ne l’a pas été à cause de la nature.
Nous observons aujourd’hui que la technologie livrée à elle-même, au lieu de nous protéger des dangers naturels peut au contraire les amplifier. Le réchauffement climatique en est une illustration, les manipulations du vivant une autre. La mobilité effrénée des humains dans un monde globalisé vient, en diffusant un virus à une vitesse inconnue jusqu’alors, confirmer l’idée que la technique, lorsqu’elle est hors de contrôle, constitue un facteur de risque et d’aliénation.

Le paradigme de la mondialisation fondée sur le marché ensuite. Le siècle passé et surtout les trente dernières années ont vu l’explosion des échanges économiques, portés par la technologie, qui ont permis de sortir de la pauvreté des centaines de millions d’êtres humains et qui ont pu laisser penser à la convergence de l’humanité dans une communauté de destin orientée vers la prospérité individuelle. Cette vision mondialisée du « doux commerce » chère à Montesquieu rendait improbables les conflits, inutiles les Etats, caduques les nations et considérait que l’efficience et la bonne gestion économique étaient la clé de la prospérité et donc du bonheur des individus.
La montée des inégalités, le retour des tensions interétatiques, la généralisation des aspirations religieuses, identitaires ou nationales étaient autant de signaux indiquant les limites de cette analyse post-historique. La crise du Covid-19 nous confirme que l’économie n’est pas l’alpha et l’oméga de l’action politique : en amont, les choix purement économiques favorisant les déplacements et réduisant les capacités d’urgence ont favorisé la pandémie. En aval, la mobilisation de milliards d’euros ou de dollars est impuissante à réellement contrôler son expansion.

Enfin cette crise révèle la fragilité de nos sociétés à la fois en paix, interdépendantes et morcelées. Elles perdent l’autonomie nécessaire à la gestion de leur destin et la cohésion essentielle à la solidarité en temps de tension. Dépossédées d’un sentiment d’appartenance et des outils qui leur permettent de maîtriser leur avenir, les populations européennes sont déstabilisées et inquiètes.
Là encore, les populismes, l’archipélisation de la société, la crise de la représentativité, la perception d’impuissance vis-à-vis des délocalisations ou de l’immigration étaient autant de signaux faibles qui entrent en résonance avec la crise actuelle qui démontre à la fois l’importance de l’Etat, de la cohésion nationale et de la réappropriation d’une forme d’autonomie.

 

  • L’Histoire continue

Cette crise nous place dans une posture de fragilité à un moment où le monde se transforme dangereusement. Alors qu’elle cristallise nos impasses, elle est également un accélérateur de la déstabilisation sécuritaire autour de la France et de l’Europe.

Ainsi, la désoccidentalisation du monde, en cours depuis une quinzaine d’année, pourrait s’accélérer. Le retrait américain de la gestion du monde, déjà patent sous Obama, se renforce sous Trump et devient évident dans la crise du Covid-19. De son côté, la Chine a montré son poids au sein de l’OMS et sa volonté d’exploiter la crise pour affermir son positionnement, notamment en Europe par une diplomatie humanitaire vigoureuse. De son côté, l’Union européenne a confirmé sa difficulté à peser, en Europe et dans le monde. La dégradation probable de son économie risque de fragiliser son seul point fort. Après la pandémie, le monde sera encore moins occidental et européen qu’avant.

Les tensions Nord/Sud risquent de leur coté de s’amplifier. Les inégalités perceptibles par tous, la remise en cause du modèle occidental et la diffusion d’un ressentiment, exacerbé par un islamisme radical, plaçaient déjà l’Europe et en particulier la France et ses voisins sud-européens dans une posture délicate. L’impact sociétal et politique d’une crise sanitaire mal gérée, s’ajoutant aux tensions et aux guerres de notre voisinage proche, pourrait déstabiliser encore plus l’est et le sud de la Méditerranée avec des conséquences dramatiques, pour la rive sud mais également pour la rive nord.

Enfin les puissances (ré-)émergentes pourraient profiter du désordre actuel pour accélérer leur politique d’expansion nationaliste et mettre ainsi la communauté internationale devant des faits accomplis : la Russie a ainsi contraint dans l’indifférence le gouvernement ukrainien à reconnaitre les entités séparatistes du Dombass. La pression sur les pays Baltes ou en Syrie pourrait s’accroitre. La Chine pourrait renforcer sa mainmise sur la mer de Chine du sud qu’elle s’approprie progressivement. La Turquie pourrait faire de même au large de Chypre pour y acquérir les ressources gazières… pendant que les occidentaux se concentrent sur leur crise sanitaire.

 

  • Une opportunité ?

Ce constat plutôt sombre pourrait occulter les aspects positifs de cette crise. En apportant une clarté nouvelle sur des enjeux que l’on refusait de voir et en nous obligeant à nous adapter brutalement pour survivre, elle est l’occasion d’imaginer des organisations et des modes de fonctionnement nouveaux qui seront davantage aptes à répondre aux défis futurs, au moins aussi perturbants, notamment ceux liés au réchauffement climatique.

Cette crise nous donne l’occasion d’adapter la mondialisation : la marche de l’Histoire ne se limite pas à l’économie et l’être humain n’est pas qu’un acteur productif ou consommateur. Les enjeux sociaux, sociétaux, écologiques et identitaires ont leur légitimité. La crise actuelle (milliers de morts, hôpitaux saturés, etc..) nous conduit à revoir la hiérarchie des enjeux et priorités qui orientaient les choix d’organisation de notre société. Nous devons réapprendre à sacrifier une efficience immédiate pour prendre en compte des risques que nous considérons comme humainement ou socialement inacceptables.

Cette crise sanitaire nous rappelle l’importance de la réflexion, de l’anticipation, de la science et de la raison dans un monde de plus en plus marqué par l’instantanéité, l’émotion, la crédulité et l’irrationalité. Le phénomène de rejet des vaccins qui s’est développé au sein des sociétés occidentales et en Afrique notamment en a été l’illustration récente. La remise en cause du modèle occidental, les courants de pensée relativistes de la déconstruction et le bouleversement lié aux technologies de l’information ont fragilisé ce qui a fait le succès de notre modèle : une aptitude à analyser les problèmes, à identifier les erreurs, à imaginer les solutions et à les mettre en œuvre. Cette pandémie doit être l’occasion de rappeler l’importance de la démarche scientifique et les premiers vaccins contre le Covid-19 en seront les marqueurs.

La science n’est pas le scientisme et cette réhabilitation doit s’accompagner d’une éthique de la modération vis-à-vis du progrès technologique. Face à une nouvelle capacité technique, nous devons apprendre à réfréner notre désir de profiter des gains en termes économique ou de bien-être et à nous préoccuper de l’impact social, sociétal ou humain de long terme. Jusqu’à présent les comités éthiques ont été impuissants, face aux pressions économiques ou sociétales, à remettre de la « conscience rabelaisienne » en regard de la science. Tout ce qui est techniquement faisable n’est pas souhaitable.

Cette crise, par un réflexe anthropologique face à l’adversité, nous impose également de repenser notre collectif. Dans un monde qui promeut l’individu au sein d’une humanité virtuelle et désincarnée, les communautés familiales, de proximités, nationales et européenne paraissent plus que jamais nécessaires et doivent être articulées pour répondre aux besoins d’attachement, d’enracinement et de solidarité. La crise du Coronavirus, par la solidarité qu’elle a suscitée, a montré l’importance de l’Etat-nation en tant que collectivité de destin partagé et dernier rempart protecteur et, en creux, le rôle essentiel que devrait jouer l’Union européenne.

Sur le plan économique, cette crise laissera des traces profondes en raison de l’arrêt presque total de l’activité du pays pendant de longues semaines. Les aides à la relance en cours d’élaboration ne permettront probablement pas un retour au statu quo ante. En revanche nous pouvons tirer les leçons en termes de protection, de résilience et d’autonomie de nos entreprises pour les rendre moins vulnérables à l’agression ou au pillage des données et aux ruptures d’approvisionnement.

Enfin d’une manière générale, une place nouvelle s’ouvre pour un retour du politique qui dépasse et transcende la simple gestion rigoureuse de « l’entreprise France » ou l’application de règles supposées apporter une réponse technique aux problèmes d’une communauté. Les tempêtes qui s’annoncent imposent à l’Etat de délaisser son rôle de gestionnaire économico-social pour s’impliquer plus dans son rôle régalien en charge de la sécurité des citoyens, qu’elle soit alimentaire, sanitaire, intérieure ou extérieure.

 

  • Une place pour la réflexion stratégique

Après la crise, il faudra rebondir. Il faudra reconstruire sur des bases différentes qui nous permettront d’affronter le monde tel qu’il est. D’autres pandémies, d’autres tensions, d’autres guerres se profilent que nous pourrons surmonter voire éviter si nous savons profiter de cette opportunité pour nous refonder. Pour cela, il faut rompre avec le divertissement au sens pascalien qui nous rive à l’instantané, à l’émotion et au superficiel … et accepter de prendre le temps de réfléchir et de débattre. Des think tanks comme l’institut FMES peuvent y contribuer.

Sur les enjeux des mondes méditerranéens d’abord, qui représentent un concentré des défis mondiaux actuels, à nos portes. Sur les enjeux maritimes ensuite, qui sont une des pistes de survie écologique et économique de l’humanité. Sur l’économie de défense et duale, en particulier en Région Sud, Provence-Alpes-Côte d’Azur enfin, tant elle est stratégique pour notre pays.

Le brassage des intelligences universitaires, militaires, économiques et administratives (avec l’observatoire stratégique des mondes méditerranéens ou les sessions méditerranéennes d’études stratégiques par exemple) et le croisement des perspectives régionales (Afrique sahélienne, mer Rouge, Proche et Moyen-Orient, océan Indien, Balkans …) sont au cœur de l’ADN de l’institut FMES qui cherche à mieux comprendre le monde et à identifier des options qui nous permettrons, collectivement, de rebondir. Après la crise.

Consultation en cours: Accompagnement en communication

Communication: en cours (date butoir modifiée: 10 avril 2020 à 17h30)

Fort de son expérience maritime et motivée par le thème de la sécurité maritime, l’institut FMES souhaite partager largement les résultats de son étude auprès des partenaires du projet SICOMAR Plus, mais aussi auprès des acteurs majeurs de la sécurité maritime, des autorités locales, régionales françaises et italiennes. Au travers de ses actions, l’institut FMES souhaite également développer sa visibilité en tant qu’acteur majeur des cercles de réflexions maritimes et renforcer sa notoriété.  L’institut FMES souhaiterait être accompagné dans sa démarche d’information et de promotion auprès de ses partenaires et hautes autorités institutionnelles.

Pilotage et gestion de l’équipe projet : clos

Expertise technique : clos

Remontée des dépenses : clos

Expertise juridique : clos

Scientifique et qualité : clos

 

Portrait d’Hosni Moubarak – par Anne Boulnois

Tous droits réservés

Par Anne BOULNOIS, chargée de mission Afrique du Nord Moyen-Orient à l’institut FMES

L’ancien président égyptien Hosni Moubarak est mort, à l’âge de 91 ans, le 25 février 2020 à l’hôpital militaire Galaa du Caire. Cet homme politique a dirigé l’Egypte pendant trois décennies de 1981 à 2011 date à laquelle il a été évincé par la vague des Printemps Arabes. L’annonce de son décès a été relayée par la presse locale égyptienne ainsi que par la présidence qui s’engage à organiser ses funérailles et a décrété trois jours de deuil national.

L’homme décrié lors du printemps arabe a reçu quelques hommages de la part des dirigeants de ce monde, à l’instar de Benjamin Netanyahou qui décrit un « ami personnel, un leader qui a conduit son peuple vers la paix et la sécurité ainsi qu’à l’apaisement avec Israël ». Néanmoins les rapports avec Israël restent particulièrement froids tout au long de son règne. Le président palestinien Mahmoud Abbas a salué son engagement en « faveur de la liberté et de l’indépendance du peuple palestinien ». Du côté des hommes politiques égyptiens, Mohamed el-Baradei, figure de proue de l’opposition libérale à l’ancien président, a présenté toutes ses condoléances à sa famille. Ayman Nour, ancien candidat à la présidentielle de 2012 et opposant en exil en Turquie a formulé ses condoléances et déclaré « pardonner personnellement » l’ex-président.

 

Retour sur le parcours d’Hosni Moubarak

Hosni Moubarak est né en 1928 à Kafr Al-Masilhah à Menoufia. Diplômé de l’Académie militaire égyptienne en 1948, puis de l’Académie égyptienne de défense aérienne en 1950, il était pilote de bombardier, avant d’être nommé chef d’état-major de l’armée de l’air égyptienne, puis de devenir vice-ministre de la défense pendant la guerre israélo-arabe d’octobre 1973.

En 1975, le président Anwar el-Sadate le choisit comme vice-président. Il prêtera serment en tant que président après l’assassinat de Sadate en octobre 1981 et signe dans la foulée les accords de paix avec Israël de Camp David, négociés par son prédécesseur.

Hosni Moubarak est élu président de l’Organisation de l’union africaine en 1989 et 1993. Sous sa mandature, l’Egypte fait son retour dans la Ligue arabe après en avoir été expulsée à la suite de la signature de l’accord de paix avec Israël. En 2005, il demande au Parlement égyptien de modifier l’article 76 de la Constitution pour procéder à l’élection du Président au scrutin direct. Il est toutefois accusé d’ouvrir la voie à son fils ainé Gamal qu’il imagine lui succéder. En réaction, plusieurs mouvements d’opposition, tels que Kefaya et le Mouvement des jeunes du 6 avril, se forment et deviennent actifs contre la politique du régime à la fin de son mandat. En prenant la décision de modifier la Constitution, le peuple égyptien lui a reproché d’être corrompu et de ne pas mener à bien les réformes nécessaires. Lors de sa destitution, il sera notamment jugé avec son fils pour corruption.

 

Le défi de la place de l’islamisme pendant sa présidence

Trois factions islamistes luttent pour le pouvoir religieux en Egypte : l’université Al Azhar qui représente l’islam sunnite traditionnel ayant fait alliance avec le pouvoir ; celle des Frères musulmans nés en Egypte dans les années 1920, qui prône un islam politique visant la mise en place d’une république islamique en opposition avec le pouvoir « militaire » ; et celle des salafistes, qui se décline en un mouvement quiétiste sans ambition politique, mais qui cherche à réislamiser la société et imposer la Chariah (alors que l’Egypte dispose d’un Code civil inspiré du code Napoléon) et en un mouvement salafiste dit djihadiste, tel la Jama’a al Islamiya qui a assassiné Sadate. La lutte de Hosni Moubarak contre ces organisations islamistes lui a permis de gagner le soutien de divers segments de la société égyptienne et donc de consolider son règne.

Au milieu des années 1990, son appareil sécuritaire parvient à éradiquer largement les organisations islamistes terroristes. La répartition du pouvoir entre les différentes agences de sécurité protège le clan de Moubarak. Celui-ci s’est appuyé alternativement sur les Services de Renseignements intérieurs, mais surtout sur les Services de Renseignements militaires dont étaient issus de nombreuses personnalités appartenant à « son premier cercle ».

Ce sont les militaires qui reprennent progressivement les choses en main après le décès de Sadate ; mais on assiste à des querelles de généraux instrumentalisées par Moubarak. Selon Pierre Razoux, « de l’avis de ses pairs aviateurs, Hosni Moubarak était un médiocre pilote et un piètre général qui s’est attaché à marginaliser tous ceux de ses anciens collègues militaires qui lui faisaient de l’ombre, en s’appuyant sur les services de renseignements militaires qu’il a longtemps protégés ». Certains, tels Saad el-Shazli, l’artisan du succès de la traversée du Canal de Suez en octobre 1973, sont envoyés en exil à l’étranger.

Les succès de Moubarak contre la menace interne des Frères musulmans n’ont cependant pas marqué la fin de son investissement contre l’islamisme radical. Au contraire, ils ont continué d’alimenter et d’exacerber les craintes locales et occidentales en nourrissant l’idée que toute opposition radicale à son régime – ou toute démocratisation – aboutirait à une prise de contrôle de l’Egypte par les islamistes. Dans cette équation, les Frères musulmans, perçus à l’extérieur comme une mouvance modérée finalement acceptable, se sont progressivement imposés comme les adversaires politiques les plus redoutables du clan Moubrak.

Agiter le spectre de la menace « frériste » sur la société égyptienne impliquait que ces derniers soient toujours présents sur la scène politique, même de manière discrète. C’est ce qui explique que cette mouvance politique, bien que théoriquement interdite, ait été tolérée dans les faits et qu’elle ait été autorisé, en sous-main, à s’engager dans la compétition politique. Cette stratégie a permis à Moubarak de diviser la mouvance islamiste, tout en achetant la paix sociale, car l’aide sociale et de nombreux services publics étaient tenus par les Frères musulmans, notamment à travers les syndicats professionnels et les unions étudiantes[1]. Ainsi, tout au long de son mandat, Moubarak a permis à la Fraternité de se présenter aux suffrages des syndicats étudiants, des conseils de syndicats professionnels et du Parlement, ce qui n’a pas empêché sa police d’orchestrer des vagues d’arrestations visant à l’affaiblir, mais sans jamais la démanteler. Partout, les stratégies de Moubarak ont empêché l’émergence d’alternative politique laïque ou religieuse à son régime.

En 2005, sous fortes pressions américaines et européennes, Moubarak a permis aux Frères musulmans de remporter une victoire électorale sans précédent. Leurs candidats ont remporté 88 des 444 sièges contestés et sont devenus le plus grand bloc d’opposition de l’Assemblée populaire, dominée par le parti démocratique national de Moubarak.

 

Une politique étrangère fondée sur des relations personnelles

Alarmée par les victoires électorales des islamistes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, les pressions occidentales initiales visant à démocratiser le « Grand Moyen-Orient »[2] se sont progressivement tues, redonnant à Moubarak une marge de manœuvre pour réprimer ses islamistes. Fin 2006, sa police a arrêté trente-trois hauts dirigeants des Frères musulmans, dont Khairat al-Shater, et les a envoyés devant un tribunal militaire qui les a condamnés à de lourdes peines de prison.

L’utilisation par Moubarak de la menace islamiste pour justifier le maintien d’un État autoritaire et répressif lui a longtemps permis de conserver ses soutiens étrangers. D’après Pierre Razoux, « François Mitterrand, président de la France entre 1981 et 1995, était devenu l’ami de Hosni Moubarak[3] Ils se voyaient régulièrement que ce soit en France ou en Egypte où François Mitterrad se rendait souvent en déplacement privé. »

Lorsque Moubarak devient président, il hérite également d’une relation étroite avec les États-Unis et l’Occident, tout comme d’une paix froide avec Israël. Ces relations sont restées les mêmes tout au long de son règne grâce à d’excellents contacts personnels et à des intérêts mutuels. Au cours de sa présidence, les relations avec la Syrie restent tout aussi bonnes qu’à l’époque de Nasser qui avait vu la fondation d’une République Arabe Unie. Sans oublier que ces deux états ont toujours fait front commun contre Israël durant les guerres de 1948-49, la guerre des six jours (1967), puis celle du Kippour (1973). De par ses responsabilités militaires, Moubarak avait tissé des liens de proximité avec le clan Assad. En 2016, alors que la plupart des pays arabes rompent leurs relations diplomatiques avec la Syrie, l’Egypte continuera de soutenir Bachar Al Assad.

Les rapports entre l’Egypte et l’Irak sont fluctuants tout au long du mandat de Moubarak. Initialement unis dans les guerres contre Israël, les deux pays rompent leur alliance après la signature des accords de Camp David. Un rapprochement s’opère lors de la guerre Irak-Iran, mais qui ne durera pas. En 2013, l’Irak dominé par les Américains et l’Egypte s’unissent de nouveau face à un ennemi commun : le terrorisme islamiste.

Les relations de l’Egypte avec ses voisins africains sont également inégales. Le Soudan et l’Egypte connaissent des querelles récurrentes de nature frontalière, alors qu’avec l’Ethiopie les dissensions portent sur l’exploitation du Nil et la construction récente du fameux barrage de la Renaissance.

Selon le politologue Hassan Nafaa[4], l’Egypte et la Lybie partageaient des intérêts mutuels. Selon ce politologue, la Lybie et l’Egypte étaient deux régimes corrompus. Les proches de Mouammar Kadhafi investissaient dans des entreprises égyptiennes et bénéficiaient de la protection du pouvoir. Pour lui, « cette proximité se manifestait notamment par la venue fréquente d’officiels libyens au Caire ». La démission de Hosni Moubarak et la mort du guide libyen bouleversent des liens politiques et économiques tissés pendant trois décennies.

L’Egypte se rapproche des Etats-Unis à partir des années 70 et devient récipiendaire de l’aide financière américaine après la rupture du traité d’amitié avec l’URSS et la signature des accords de paix signé avec Israël. Selon le service de recherche du Congrès (CRS), depuis 1979 « l’Egypte est le plus gros bénéficiaire, après Israël, de l’aide bilatérale américaine ». Celle-ci est essentiellement militaire mais s’élèverait à 1.3 milliard de dollars annuels – le même montant depuis 1987 – pour 250 millions d’aide économique.[5] L’Egypte de Hosni Moubarak opère un bref rapprochement avec l’URSS dans la seconde partie des années 80, mais aucun chef d’Etat russe ne visitera l’Egypte jusqu’en 2005. Depuis, cette relation, mutuellement profitable avec le Kremlin permet à l’Egypte d’acheter des armes russes pour équilibrer ses approvisionnements militaires, permettant en contrepartie à Moscou de bénéficier du soutien égyptien dans sa démarche visant à rejoindre progressivement l’organisation mondiale du commerce.

Enfin, les rapports qu’entretient Moubarak avec la Turquie sont cordiaux, les deux pays restant proches des Etats-Unis et s’investissant mutuellement dans un rôle de médiateurs du conflit israélo-palestinien.

 

Une économie fragile qui n’a pas achevé sa mue libérale

Moubarak a hérité du système économique de Sadate qui avait entamé un processus d’infitah (ouverture) et de privatisations prudente – un héritage du socialisme arabe de Gamal Abdel Nasser – vers un modèle de marché libre. Moubarak a poursuivi ce programme, permettant au secteur privé de dominer l’économie égyptienne. Les chantiers entamaient par Moubarak on t un but précis privatiser bet diversifier l’économie. Les rentes traditionnelles de l’Egypte sont le Canal de Suez, le tourisme, le pétrole, Moubarak souhaite privatiser l’électricité et les télécommunications. Il a voulu faire également de son fer de lance le développement des entreprises informatiques.

L’adhésion sans réserve de Moubarak aux politiques économiques néolibérales occidentales est intervenue à la fin des années 1980, alors que la situation budgétaire de l’Égypte s’était affaiblie après la chute des prix du pétrole. À partir de 1986, Moubarak a signé des accords de prêt qui ont créé l’espace nécessaire pour l’investissement d’institutions extérieures, telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’USAID, créant par là-même une dépendance à leur égard.

Il convient de conserver en mémoire que si Sadate a fait la guerre à Israël en 1973, c’était pour in fine prendre des gages qui allaient lui permettre de ramener Israël à la table des négociations, dans le but de tourner le dos aux Soviétiques et de nouer une alliance avec les Américains, vitale pour le développement de l’économie égyptienne. Sadate pariait sur l’argent et les aides américaines, de même que sur les dividendes du tourisme et de l’exploitation du canal de Suez rendus possibles par la paix, pour redresser la situation économique égyptienne. Il avait compris que l’URSS déclinante ne serait jamais en mesure de sortir l’Egypte de son ornière financière.

Moubarak n’a toutefois pas su développer une économie de marché véritablement libre qui permette une croissance continue et équilibrée suffisante pour fournir suffisamment d’emplois à une population jeune et en croissance rapide ; environ 13.9% des jeunes âgés entre 15 et 24 ans sont au chômage, selon les chiffres de l’OIT[6] en 2000.

Le développement des inégalités économiques, le népotisme et la corruption ont accru l’opposition à Hosni Moubarak au début des années 2000. Cette opposition s’est transformée en un soulèvement de masse le 25 janvier 2011, qui a abouti à sa destitution par l’armée le 11 février 2011. Le bilan de Moubarak demeure donc controversé, tant sur le plan intérieur qu’extérieur.

* * *

Au bilan, que retenir de la présidence de Hosni Moubarak (1981-2011) ? Que celle-ci a été marquée par la logique des blocs à la fin de guerre froide, puis par les intérêts personnels de celui qui se percevait comme le Raïs une fois celle-ci finie. Ce parcours s’inscrit finalement dans une trajectoire commune à de nombreux dirigeants d’Afrique du nord et du Moyen-Orient, mêlant autoritarisme, corruption et volonté de s’accroche au pouvoir, comme l’ont montré ses contemporains : Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, le clan al-Assad.

Cela n’a pas empêché Hosni Moubarak d’œuvrer contre la menace islamiste en donnant de forts gages à l’Occident, tout en participant activement à la recherche d’une solution dans le conflit Israélo-palestinien. Au bout du compte, l’ancien Raïs égyptien n’a pas échappé au destin de ses coreligionnaires. Les frères Musulmans ont cru y voir une opportunité lors de sa destitution, suivie de l’élection de Mohammad Morsi, mais ses outrances et son agenda trop ouvertement islamiste ont favorisé le retour des généraux, rappelant à ceux qui l’avaient oublié le poids des militaires en Egypte, des pharaons aux Mamelouks.

 

 

[1]Sarah Ben Nefissa et Mahmoud Hamdy Abo EL Kassem appuyé des travaux de Hossam Tammam (2010)(https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2015-2-page-103.htm

[2]http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-957_en.html

[3]Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, conversation privée le 11-03-2020

[4]Hassan Nafa, Docteur en science politique, professeur de sciences-politiques à l’Université du Caire

[5]https://www.lapresse.ca/international/dossiers/crise-dans-le-monde-arabe/legypte-sous-tension/201308/15/01-4680203-laide-militaire-americaine-a-legypte-etat-des-lieux.php

[6]https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.1524.ZS

 

Mobilité et technologies duales

Au cours de l’année 2019, l’institut FMES a mené une étude sur l’intérêt de la défense dont les emprises sont nombreuses en Région sur le développement d’une filière sur les véhicules terrestres du futur.

Plutôt connue pour ses filières navale et aéronautique, la région Sud dispose aussi de la capacité industrielle à développer des solutions innovantes pour l’automobile. Les constructeurs ont par ailleurs accès à des centres d’essai particulièrement adaptés. Les capacités technologiques dans les domaines de l’énergie ou du numérique développées en Région sont des atouts permettant d’influer sur l’empreinte environnementale et l’autonomie des véhicules du futur. Si des leaders industriels existent pour les filières navale et aéronautique tels que Naval Group ou Airbus Helicopter, ils font cependant défaut pour celle liée à la mobilité terrestre.

Pour autant, le caractère dual des technologies développées autorise à démultiplier l’emploi d’une brique technologique indépendamment de la filière. Ainsi de nombreux domaines technologiques comme la robotique ou l’intelligence artificielle, pour lesquels la région Sud est en pointe, peuvent autant intéresser l’industrie automobile du futur et les services qui lui seront associés que les forces armées.

Cette dualité intéresse d’autant plus le ministère des Armées qu’il fait appel lui aussi à des technologies d’application civile. En conséquence, l’innovation centrée sur les nouvelles technologies est bénéfique au développement durable d’une part et s’inscrit en cohérence avec les politiques locales de mobilité d’autre part.

 

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

Cet article, rédigé par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES, a été publié dans le numéro de mars 2020 de la Revue défense nationale.

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire. S’y soumettre est un gage d’autonomie, la dénier conduirait à subir.

 

Tous droits réservés.

« L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne suit pas l’avenir, on le fait ». Autant dire que cette affirmation de Georges Bernanos conserve toute sa pertinence en ce début de 21ème siècle. Le monde d’aujourd’hui entre, c’est le moins que l’on puisse dire, dans une mutation sans précédent. Inquiétante ou rassurante, telle est la question ? D’abord, il va plutôt mieux. Sans doute s’agit-il d’un effet de la mondialisation, n’en déplaise à ses détracteurs, mais en tout état de cause, nul ne peut contester qu’une amélioration sensible est enregistrée qu’il s’agisse de l’allongement de la durée de vie, de la baisse de la mortalité infantile, divisée par deux en moins d’un quart de siècle, ou de l’accès aux ressources vitales même si des inégalités existent encore dans certaines parties du monde. Ces inégalités induisent des tensions pour l’accès aux ressources indispensables. Elles concernent prioritairement les populations déplacées avec un accroissement substantiel du nombre de migrants d’origine économique ou menacés sur leur territoire. Le monde a changé aussi dans sa forme géopolitique. Ce changement est sans doute moins positif. L’après-guerre avait été marqué par une bipolarisation du monde. En cela, la chute du mur de Berlin à lui seul représente une véritable rupture stratégique en effaçant brutalement deux pôles en confrontation. Succès absolu des instances internationales avec des organisations qui ont su, au prix du dialogue, préserver la paix en Occident et ailleurs. Succès aussi de la dissuasion qui continue d’être un rempart à toute forme de guerre totale. Pour autant, il n’est pas sûr que nous en ayons tiré toutes les conséquences. Le monde est donc devenu multipolaire. Cette multipolarité n’a d’ailleurs pas simplifié les rapports de puissance. Le multilatéralisme, facteur clé du dialogue entre les nations, a cédé la place à des actions désormais unilatérales plaçant les uns et les autres devant le fait accompli. L’échiquier des acteurs internationaux rend le jeu plus complexe et les interactions entre eux plus difficiles.  Ces dix dernières années soulignent cette mutation. Elle est d’importance.

Cette mutation du monde impose donc qu’on y réfléchisse. Elle légitime sans conteste les laboratoires d’idées ou les observatoires qui peuvent y concentrer les efforts de recherche dont nous aurons besoin demain. Ces laboratoires sont nombreux et s’agrègent souvent autour des centres de décisions.  C’est un peu l’esprit jacobin qui ressort diront certains. Ces centres de réflexion sont pour autant indispensables et très utiles à la réflexion stratégique. En France, une nette croissance est relevée puisque nous sommes désormais au sixième rang mondial en nombre même si la concentration la plus forte est enregistrée aux Etats-Unis. Alors, par extension, il est légitime de les multiplier pour fertiliser cette réflexion. Il est légitime aussi d’encourager les dynamiques régionales.  A cet égard, la montée en puissance progressive de l’institut Fondation méditerranéenne (Fmes) des hautes études stratégiques mérite d’être soulignée.

D’abord parce qu’il constitue un laboratoire d’idées qui s’intéresse à cette mutation du monde. La vocation régionale de l’institut est un atout. C’est la raison pour laquelle, pour ce qui concerne la dimension géopolitique, l’horizon méditerranéen est privilégié. Ce fut aussi une raison suffisante pour créer en collaboration avec les universités de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur un observatoire stratégique des mondes méditerranéens. Les universités de Nice, Marseille, Toulon, et l’institut d’études politiques d’Aix en Provence ont rejoint cet observatoire, aux côtés d’officiers de nos trois armées. Cette démarche contribuera à générer un vivier de chercheurs se concentrant sur les grands enjeux méditerranéens. Voici donc une belle manière de ne pas subir en axant les recherches sur les déterminants géopolitiques de demain. Voici donc une belle manière d’apporter aux décideurs une réflexion de fond neutralisant ainsi les analyses bâclées résultant de la spirale de l’information continue et instantanée. Il faut parfois donner du temps au temps.

Au-delà de cet observatoire, l’institut Fmes dispense, depuis trente ans déjà, des formations centrées sur les questions méditerranéennes à des officiers et des cadres dirigeants de la société civile des secteurs publics ou privés. L’ambassadeur Francis Gutmann, alors président de l’institut, déclarait toute l’importance de renforcer la coopération des pays de la Méditerranée occidentale sur les plans culturel, économique et scientifique à un moment où l’histoire semblait hésiter entre l’Est et le Sud. Si l’histoire hésite, c’est à l’avenir que nous le devons. Et cet avenir, si nous n’avons pas à le prévoir, il nous faut le permettre comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry. Quant à l’histoire, elle nous permet tout simplement de mieux voir et donc de mieux écrire notre avenir. Mais monsieur Francis Gutmann avait vu juste. Il faut réfléchir et les domaines de réflexion à couvrir en Méditerranée sont larges.

Il faut donc se réjouir de l’accroissement du nombre de ces laboratoires d’idées et consolider leur coopération. D’ailleurs, dans la continuité des propositions faites à l’occasion du « Sommet des deux rives » réalisé à Marseille au mois de juin dernier, il paraît opportun de favoriser le rapprochement de l’Institut FMES avec les instituts partenaires de l’espace méditerranéen dans l’esprit du dialogue dans le format des pays du 5+5. Finalement, cela répond au besoin de coopération régionale. L’implication de jeunes chercheurs contribuera à partager les analyses sur des sujets d’intérêt commun et ils sont nombreux.

C’est dans le même esprit que l’institut Fmes a projeté de réaliser, dès 2020, une session méditerranéenne des hautes études stratégiques destinée aux jeunes diplômés des écoles ou universités des pays du 5+5. C’est une façon d’ancrer plus profondément la coopération régionale, une façon de favoriser la compréhension mutuelle et de développer une perception commune des grands enjeux d’un espace partagé. Ces initiatives seront d’ailleurs prolongées par celle soutenue par les chefs d’état-major de la marine réunis en format 5+5 au mois de décembre dernier pour entreprendre une session réservée aux « Young Leaders » pour reprendre les termes de l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de notre marine nationale. Ce sont autant d’initiatives qu’il faut saluer car elles contribueront toutes à redonner une dimension multilatérale à nos échanges avec les pays du Sud. Cette dimension est d’autant plus indispensable qu’elle palliera ce défaut de dialogue sur l’axe Nord -Sud qui ouvre la voie à d’autres acteurs. Ainsi, la Chine qui lance sa « Belt and Road Initiative » à un moment opportun mesure bien la vulnérabilité de la région méditerranéenne qui délaisse les coopérations au profit d’intérêts nationaux de court terme. Son action illustre directement la vulnérabilité de l’Union européenne.

A ce laboratoire d’idées stratégique s’adosse celui se consacrant aux questions maritimes. La mutation sans précédent du monde affecte à tout le moins les espaces maritimes. Les rapports de puissance opèrent ici presque de façon pure faisant abstraction des contraintes que l’on peut rencontrer sur des territoires, ne seraient ce que les frontières physiques. L’adaptation ou l’interprétation des droits de la mer sont autant d’artifices pour faire faire face aux enjeux d’ordre économique, environnemental et ceux liés à l’accès aux ressources vitales nécessaires aux puissances émergentes ou ré-émergentes. Quelques situations critiques où les tensions s’exacerbent sur fond de contentieux anciens émergent. L’exploitation des gisements d’hydrocarbure en Méditerranée orientale nous le rappelle avec force les risques potentiels des protagonistes de ce dossier.

La session nationale sur les enjeux et stratégies maritimes réalisée à l’institut Fmes au profit de l’institut des hautes études de la défense nationale (Ihedn) souligne cette nécessité absolue de réfléchir aux perspectives, qu’elle qu’en soit la forme, des contributions de la mer et de leurs interactions avec le monde terrestre. Dans ce domaine, presque tout est à faire. De nombreux organismes s’intéressent aux questions maritimes. Ils le font avec détermination et portent des messages dont l’écho est parfois dilué alors qu’ils posent les questions fondamentales d’ordre économique ou écologique. Comme l’a souligné l’institut français de la mer (Ifm) au lendemain des assises de la mer à Montpellier le 3 décembre dernier, un engagement est pris marquant une évolution profonde de la perception de l’importance majeure dans la régulation des grands équilibres climatiques et écologiques de la planète. Une déclaration jugée fondatrice où le président de la République Emmanuel Macron annonce que « la vision maritime que la France doit développer est claire : l’océan est un bien commun de l’humanité … Un bien placé sous notre responsabilité collective et individuelle de la haute mer aux eaux territoriales ». D’autres organismes comme l’institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) mettent en exergue ces questions fondamentales.

Pour le domaine maritime pris à son échelle mondiale, un laboratoire d’idées s’impose pour concrétiser la prise de conscience des enjeux maritimes intéressant notre pays. L’institut Fmes s’engagera sur cette voie en liaison avec des partenaires. La main est donc tendue vers les centres qui affirment la même ambition. La mise en œuvre d’un tel laboratoire s’inscrit désormais avec un réel degré d’urgence.  Pourquoi pas en 2020 ! Car en sa qualité de deuxième puissance maritime au sens des quelques 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, cette ambition paraît non seulement utile mais indispensable au regard des intérêts de la France.

Un autre domaine s’inscrit clairement dans le périmètre des laboratoires d’idées, celui de la technologie. Si la mondialisation a changé la face du monde, elle le doit assurément à la croissance exponentielle des technologies. La dimension du monde a elle aussi changé ! Ne pas s’intéresser aux grandes mutations technologiques est aujourd’hui un risque évident. « We need men who dream about things that never were » ce que disait John Fitzgerald Kennedy dans son discours de Dublin le 28 juin 1963 pour faire « avancer » l’Amérique… reste évidemment d’actualité. Cette compression du monde, notamment dans sa dimension temporelle, où le temps réel s’impose désormais dans les communications et la circulation de l’information, affectera en profondeur la réflexion stratégique. Le Battle Rythm des chercheurs va donc radicalement changer. Les Think Tank doivent travailler plus vite et être en mesure d’analyser plus de données en temps contraint. Pour être au rendez-vous des décideurs, cette exigence est incontournable.

L’institut Fmes, par son ancrage régional, connaît bien le tissu industriel. Il concourt ainsi à l’élaboration d’une cartographie des entreprises de défense et celles traitant de technologies duales en étroite collaboration avec la direction générale de l’armement. Il contribue également à sécuriser ce tissu à partir d’une formation centrée sur la sécurité économique adressée aux entreprises sensibles de la Région.

Cette connaissance du tissu industriel conjuguée à une culture de défense et de sécurité dont l’institut se veut le promoteur dans les formations qu’il dispense l’amène naturellement à réfléchir aux grandes questions technologiques et industrielles. En l’occurrence, il ne peut faire l’économie d’une réflexion approfondie sur la transformation numérique. Cette transformation modifiera considérablement l’emploi des équipements, notamment pour ce qui concerne les équipements militaires. Nous risquons de faire face à une véritable rupture stratégique en la matière. Au moment où ressurgit les zones qualifiées de A2AD (anti access /aeria denial) interdisant l’engagement de capacités militaires au risque de les perdre, les confrontations militaires semblent déjà obéir à de nouvelles règles où la suprématie acquise d’emblée par un simple rapport de force ou des équipements plus performants ne suffisent plus. En conséquence, il faudra aller plus vite, traiter plus rapidement les informations, disposer de capteurs avec de très courts temps de réponse et d’armement de précision hypervéloce pour contrer ces dénis d’accès. Les étapes classiques d’acquisition de la supériorité aérospatiale, aéroterrestre ou aéromaritime seront par nature transformées. L’agilité s’imposera désormais et cette qualité prévaudra sur le rapport de force proprement dit. La stratégie elle-même sera conditionnée par la capacité à analyser un flux de données considérables en un minimum de temps. Car les données vont vites. Et lorsqu’elles circuleront optiquement en espace libre, elles iront encore plus vites altérant de façon substantielle les processus de décision. La DATA a donc un bel avenir devant elle. Les débats récents sur les groupes ayant misé sur la gestion de données massives montrent l’avantage qu’ils ont acquis dans leur processus de développement et la maîtrise d’informations industrielles et économiques stratégiques. La transposition de ces avantages dans les champs de la défense et de la sécurité s’applique et la maîtrise du numérique sera un atout indéniable dans l’acquisition d’une suprématie qu’elle qu’en soit la nature.

Il importe donc, au-delà du soutien qu’il faut apporter aux acteurs qui veulent accélérer cette transition numérique, de créer des cercles de réflexion associant des chercheurs aux compétences pluridisciplinaires pour développer des stratégies nouvelles au service des décideurs. Ici aussi, les laboratoires d’idées doivent prendre toute leur place. L’institut Fmes préconise cette nouvelle voie complémentaire des réflexions stratégiques menées par ailleurs pour d’autres domaines.

La capacité de gestion des données massives et de leur traitement participera à l’accélération des processus de décision. L’utilisation d’algorithmes contribuera à augmenter l’intelligence des systèmes et à prédéterminer certains choix stratégiques. C’est une forme de révolution dans la conduite des opérations militaires. Il faut malgré tout prendre garde car l’apport de l’intelligence artificielle (IA), si elle est un atout, ne reste qu’un apport humain modélisé. Tout ne se fera pas sans garantir avant tout une appréciation de situation contribuant à écrire mathématiquement ces algorithmes. Pour s’y préparer, le wargaming pourrait revenir à la mode. Comme le souligne l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem) le wargame est « a warfare model or simulation that does not involve the operation of actual forces, and in which the flow of events shapes and is shaped by the decisions made by a human player or players ». Il s’agit tout simplement de placer les joueurs dans un environnement incertain mais suffisamment réaliste pour qu’ils puissent améliorer la qualité de leur prise de décisions. Ce jeu papier pourrait, à terme, être numérisé et il le sera sans doute. Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’ampleur et le coût d’un système numérique se substituant au wargame traditionnel.

Si en l’état, le wargame paraît moins spectaculaire, il n’en demeure pas moins extraordinairement flexible et constitue un outil de formation très utile pour la planification et la conduite des opérations. L’institut Fmes souscrit à la démarche initiée par l’Isem de mettre en commun les expériences de wargaming et considère cet exercice comme un élément précieux de la réflexion stratégique. D’ailleurs, les exercices réalisés aujourd’hui seront très utiles à la construction de modèles qui seront transposés dans les outils de simulation par le biais d’algorithmes. Sans doute l’heure est-elle donc venue de mettre en synergie les acteurs français en y associant des experts militaires et des chercheurs universitaires. Ici aussi, le laboratoire d’idées tient toute sa place. Ici aussi la réflexion stratégique combinant les sciences humaines et les sciences pures en référence à la technologie prend tout son sens.

Au bilan, ces centres de réflexion, ces laboratoires d’idées ou Think Tank ont acquis au fil du temps une belle maturité. Loin de l’image désuète d’organisateurs de colloques en quête de subventions, ils sont devenus de véritables outils d’aide à la décision au service des décideurs qu’ils soient militaires, politiques ou plus largement de la société civile. C’est dans cette perspective que se place l’institut Fmes. Enfin, dans un environnement où la logique de performance est légitimement recherchée, les laboratoires d’idées ont un devoir de résultat. En conséquence, la qualité des travaux qu’ils conduisent ne peut être mise en défaut. C’est donc l’esprit d’innovation qui doit animer les acteurs qui ont fait le choix d’y servir. Ces laboratoires ne sont pas là pour rédiger des synthèses, des articles journalistiques, des revues techniques… Ils existent pour mettre des analyses en perspective. Ils existent pour déterminer des options déterminantes au plan stratégique. De ces options naîtra la décision.  C’est cette décision qui engage le décideur. Lorsqu’elle est prise au plan militaire, elle ne saurait être remise en cause. Lorsqu’elle est prise dans d’autres domaines, elle engage le décideur de la même manière. Il ne faut alors plus accepter de compromis. Ce n’est pas toujours facile mais la difficulté n’attire-t-elle pas l’homme de caractère ? Car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même… C’est ce que disait un « certain » Charles de Gaulle…