Author: FMES

Mali : les conflits interethniques se multiplient

 

Le village de Sobane dans le centre du Mali, le 11 juin 2019. Tous droits réservés.

Dimanche 10 juin, un massacre visant des civils au Mali aurait causé la mort d’au moins 95 personnes selon un bilan provisoire. Il s’agit principalement de Dogon, habitants du village de Sobane, dans la région de Mopti au centre du pays. Toutefois, mardi 11 juin, le bilan a été revu à la baisse à l’issue d’une mission d’enquête. Selon le gouvernement, 35 personnes dont 24 enfants ont en réalité perdu la vie. En sus d’avoir causé la mort d’une trentaine de personnes, les assaillants – dont 6 ont été interpellés, 2 d’entre eux par la MINUSMA – ont procédé à de multiples incendies.

Le dossier malien est devenu un sujet de préoccupation majeure avec la multiplication des massacres intercommunautaires. La vague de meurtres s’étant déroulée le 10 juin contre les Dogon – dans une région particulièrement touristique – se rapproche de celle du 23 mars dernier à Ogossagou à l’encontre des Peuls.

La situation brûlante suscite l’inquiétude de la population. Le blogueur malien Adam Thiam déplore « une morgue à ciel ouvert » dans cette région du monde « qui brûle ». Le gouvernement s’inquiète également à juste titre de l’escalade des tensions. Le Premier ministre Boubou Cissé a déclaré : « Toutes ces victimes de l’horreur et de la barbarie nous rappellent la responsabilité qui nous incombe, en tant que dirigeants, de renforcer et d’accélérer les efforts sécuritaires, économiques et politiques entrepris en faveur de la paix et de la réconciliation. » Sur le même ton, le président Ibrahim Boubacar Keïta a dénoncé à la télévision nationale « un carnage » et a appelé à des « retrouvailles » qui « seules vont nous permettre de rebondir et permettre à notre nation de survivre ».

Toutefois, si plusieurs habitants de Sobane ont imputé l’attaque à des Peuls originaires de villages voisins et appartenant à des groupes djihadistes, la situation malienne ne s’explique pas seulement par des considérations communautaires. Il ne faudrait en effet pas omettre la capacité de nuisance des djihadistes dans la région, qui tirent profit des tensions en tentant de recruter des Peuls dans leurs groupes. Ils favorisent alors les stéréotypes autour de la violence concernant ce groupe ethnique.

La question malienne s’étend en dehors des frontières du pays et préoccupe la communauté internationale. Lundi 11 juin 2019, le Secrétaire général des Nations unies et la Mission des Nations unies au Mali (MINUSMA) ont « vivement condamné » le massacre. Tandis que le chef de la MINUSMA Mahamat Saleh Annadif a appelé à « un sursaut national », Antonio Guterres s’est dit « outré » et appelle les autorités maliennes « à enquêter rapidement (…) et à traduire les responsables en justice ». Alors que la situation est à déplorer dans le pays, la MINUSMA pour qui « le seuil de l’intolérable est atteint » est amenée à prendre « toute sa part de responsabilité ». La veille, la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini s’est exprimée sur les massacres au Mali et au Burkina Faso : «ces exactions contre des populations peuvent constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ». L’UE affiche son soutien à ces pays du Sahel pour « contribuer à la paix, la sécurité et la satisfaction des besoins des populations ». Quant à la France, le ministère des Affaires étrangères « condamne avec la plus grande fermeté les violences d’une ampleur particulièrement préoccupante ».

Le massacre de Sobane a conduit le pays à décréter un deuil national de 3 jours en hommage aux victimes et à émettre ses premières sanctions. L’une d’entre elles concerne la révocation du gouverneur de la région de Mopti, en tant que représentant exécutif.

Le Mali connait actuellement l’un des pires conflits ethniques de la planète. La série d’événements tragiques perce à jour l’incapacité des forces armées maliennes à protéger leurs ressortissants et accroit le ressentiment des Maliens envers les forces étrangères présentes sur le pays, en particulier la MINUSMA. Pourtant, face à la demande du ministre malien des Affaires étrangères d’une présence renforcée de l’ONU dans le centre du pays, la communauté onusienne considère que la MINUSMA ne peut être une force d’interposition et que la sécurité intérieure du pays incombe en premier lieu aux forces maliennes.

Regain de tensions autour des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le président turc Recep Tayyip Erdogan. Tous droits réservés.

 

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale a accru les tensions dans la région. Les réserves gazières au large de l’île de Chypre suscitent l’ire de la Turquie, qui occupe le nord de l’île depuis 1974 par le biais de la République turque de Chypre nord, non reconnue par la communauté internationale, et qui s’oppose à l’exploitation par la République de Chypre de ces gisements et revendique son droit de jouir des ressources sous prétexte d’en faire bénéficier la communauté chypriote turque.

Le 7 juin, le ministère des Affaires étrangères chypriote a publié une synthèse du différend opposant Nicosie et Ankara sur les délimitations des zones maritimes. Le même jour, Hami Aksoy, porte-parole du ministère des Affaires étrangères a réagi , évoquant les concessions accordées par Nicosie à « certaines compagnies pétrolières » : « Cet accord est un exemple concret de la poursuite par les Chypriotes grecs de la violation des droits des Chypriotes turcs jouissant des mêmes droits sur les ressources naturelles de l’île (…). Ceci est inacceptable pour la Turquie et la République turque de Chypre nord ». Sans surprise, Ankara, soutient la RTCN et revendique ses droits sur l’île : « L’Administration chypriote grecque du sud de Chypre et les sociétés internationales qui traitent avec elle ne peuvent ignorer le fait que les Chypriotes turcs sont copropriétaires de l’île et qu’ils ont des droits égaux sur les ressources pétrolières et gazières de l’île. » Et Ankara de menacer : « la Turquie ne laissera personne enfreindre les droits des Chypriotes turcs ». Les déclarations du ministère des Affaires étrangères font écho aux propos tenus par le Président Recep Tayyip Erdogan : « Nous ne ferons aucune concession de ces droits au profit des parties n’étant nullement concernées. Nous sommes déterminés à protéger jusqu’au bout les droits de nos congénères turcs, et surtout de nos frères Chypriotes turcs, dans les zones économiques exclusives ». Ankara alerte la communauté internationale : Chypre n’hésiterait pas « à risquer de manière irresponsable la sécurité et la stabilité de la Méditerranée orientale en méconnaissant les droits inhérents des Chypriotes turcs », Nicosie rejetant selon les Turcs « toutes les propositions de coopération et la poursuite des activités unilatérales » en dépit des avertissements.

Toutefois, la Turquie, si elle se montre agressive, est isolée sur la question chypriote à l’échelle internationale. Le 6 juin dernier, le Président chypriote Nicos Anastasiades a rencontré le secrétaire d’Etat américain Matthew Palmer afin d’évoquer les relations bilatérales et le problème chypriote. Les Etats-Unis se sont montrés « profondément concernés par les déclarations de la Turquie » et ont « pleinement reconnu la souveraineté de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Malgré les menaces d’Ankara, les compagnies pétrolières acceptent d’explorer les eaux chypriotes. Parmi elles, l’américaine ExxonMobil, la française Total ou encore l’italienne Eni. De plus, l’île, qui bénéficie du soutien de l’UE et des puissances occidentales, espère mettre un terme aux activités de forage turques. Nicosie a ainsi émis des mandats d’arrêt à l’encontre de l’équipage du navire de forage turc Fatih et de Turkish Petroleum. En réponse, Hami Aksoy a déclaré le 10 juin : « L’administration chypriote grecque ne peut pas engager une telle action en justice sur la base d’une prétendue loi nationale, pour une zone maritime revendiquée unilatéralement qui n’est pas délimitée conformément au droit international. Ceci est également incompatible avec le droit international. » Alors qu’elle invoque son interprétation du droit international et des zones économiques exclusives, la Turquie n’est pas signataire de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, adoptée en 1982 à Montego Bay.

Si tout oppose les deux structures étatiques, République de Chypre et RTCN, les populations chypriotes grecs et turcs aspirent à davantage de dialogue.

Le Soudan suspendu de l’Union africaine alors que la situation se détériore

Une situation explosive au Soudan.
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Jeudi 6 juin, conformément à ses textes en cas de coup d’Etat, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a suspendu avec effet immédiat le Soudan des activités de l’organisation jusqu’à la mise en place d’une transition. : « Nous décidons, en tant que Conseil, de suspendre à compter de ce jour la participation de la République du Soudan à toutes les activités de l’Union africaine jusqu’à la mise en place effective d’une autorité civile de transition, qui est la seule voie pour sortir de la crise actuelle. » Au nom de l’UA, l’ambassadeur du Sierra Leone et président du Conseil de paix et de sécurité Patrick Kapuwa a déclaré : « Le Conseil imposera automatiquement des mesures punitives sur les individus et les entités qui ont empêché l’établissement d’une autorité civile »

Le 30 avril dernier à Tunis, l’organisation panafricaine avait fixé une période de 60 jours au Conseil militaire soudanais afin de remettre le pouvoir aux civils, faute de quoi le pays serait soumis à des sanctions – des interdictions de visas ou des mesures commerciales en particulier. La suspension fait suite à la quatrième réclamation d’une transition de l’UA depuis le 15 avril – quatre jours après le renversement du président Omar el-Béchir par les militaires à l’issue d’un mouvement de contestation.

Née en décembre 2018 autour du prix de pain, la contestation a pris de l’ampleur, détériorant l’état du pays. La décision de l’UA intervient quelques jours après une vague de répression inédite. En trois jours, au moins 108 personnes ont perdu la vie et plus de 500 ont été blessées selon un comité de médecins proches de la contestation. Ces attaques, perpétrées à l’issue d’un sit-in devant le siège de l’armée lundi 3 juin dans la capitale, sont attribuées à des « milices » appartenant au Conseil militaire. Toutefois, ce dernier a justifié « une opération de nettoyage » et a minimisé le nombre de morts.

Le dossier soudanais suscite l’intérêt de la communauté internationale. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte ont appelé au dialogue entre les deux parties du pays – armée et contestataires. En tant que soutiens de taille du Conseil militaire, ces derniers n’ont pas condamné la répression. Le soutien politique et financier du camp mené par l’Arabie saoudite s’explique par ailleurs par des motifs religieux. En effet, le Conseil militaire entend préserver la charia, en vigueur depuis le coup d’Etat du président déchu Omar el-Béchir en 1989. Toutefois, le reste de la communauté internationale a unanimement dénoncé ce « massacre », à l’exception  de la Chine et de la Russie. En effet, vendredi 7 juin, l’ONU et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont dénoncé les attaques ,qui ont notamment visé « les personnes dans le besoin, les agents de santé et les installations médicales ». La veille, Washington avait dénoncé ces attaques auprès des autorités saoudiennes en réaffirmant l’engagement des Etats-Unis en faveur d’une solution pacifique pour le pays. Le ministère des Affaires étrangères français se dit quant à lui également « préoccupé par l’évolution de la situation au Soudan » et condamne les violences commises.

En dépit des répressions, le mouvement de contestation appelle à poursuivre la mobilisation. Dénonçant des crimes contre l’humanité commis par les milices et face à la violence du régime en place, les manifestants menés par l’Association des professionnels soudanais (APS) – fer de lance de la révolution – soutiennent la voie de la grève et de la désobéissance civile « jusqu’au renversement du régime ».

L’absence de dialogue entre l’institution militaire et la population civile plonge davantage le pays dans l’instabilité et rend la situation d’autant plus explosive.

Le processus d’élargissement de l’UE : les pourparlers avec la Turquie au « point mort »

Recep Tayyip Erdogan et Jean-Claude Juncker.
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La Commission européenne a adopté le 29 mai 2019 son évaluation annuelle sur la mise en œuvre des réformes institutionnelles, politiques, économiques et sociales de la Turquie, ainsi que des recommandations sur les prochaines étapes que doit franchir ce pays afin d’intégrer l’Union européenne (UE).

La Turquie est candidate à l’adhésion à l’UE depuis 1987 et les pourparlers ont débuté en 2005. Les négociations et recommandations sont entreprises chapitre par chapitre, afin que le pays réponde aux nombreux critères d’adhésion européens, tels que l’Etat de droit, la lutte contre la corruption, le respect des droits fondamentaux et des droits de l’Homme, le fonctionnement démocratique des institutions, etc… Ces réformes sont complexes et ne peuvent être atteintes que sur le long terme. Cependant, les négociations s’enlisent comme le démontre le rapport émis par la Commission : « le pays continue de s’éloigner toujours plus de l’UE, avec un sérieux recul dans les domaines de l’Etat de droit et des droits fondamentaux et un affaiblissement des contre-pouvoirs au sein du système politique résultant de l’entrée en vigueur de la réforme constitutionnelle ». Cette dernière a renforcé les pouvoirs présidentiels, faisant de Recep Tayyip Erdogan l’homme fort du pays.

La première préoccupation soulignée par le rapport pointe les mesures prises en réaction à la tentative de coup d’Etat perpétré à l’encontre du pouvoir le 15 juillet 2016. Tandis que l’UE condamne le putsch, la hausse d’arrestations et de détentions suscite de vives préoccupations. En effet, une loi a normalisé l’état d’urgence en vigueur depuis le coup d’état manqué et censé prendre fin le 18 juillet 2018. Plusieurs mesures ont été transposées dans le droit commun pour une durée de trois ans. Le rapport précise : « cette loi limite certains droits fondamentaux, permettant de licencier des fonctionnaires publics, de prolonger les détentions, de restreindre les libertés de circulation et de rassemblement public, et enfin d’étendre les pouvoirs des gouverneurs provinciaux nommés par le gouvernement ».

D’autres points du rapport insistent sur le recul démocratique concernant le système judiciaire turc et son manque d’indépendance : « les juges et les procureurs continuent de faire l’objet de pressions politiques ». Il déplore par la même l’absence de liberté d’expression ou d’association.

Du côté d’Ankara, le rapport de la Commission est mal perçu. Le vice-ministre des Affaires étrangères Faruk Kaymakci a déclaré : « il nous est impossible d’accepter les critiques injustes et disproportionnées ». Prônant l’idée d’une « pleine adhésion » à l’UE, Faruk Kaymakci précise que la « Turquie doit pouvoir être membre quand elle aura rempli les conditions d’adhésion ». Ce dernier juge qu’il n’y a aucun doute : « La Turquie garde sa position. Elle fait partie de l’Europe. La Turquie est l’Europe ». Quant au Président Erdogan, il confirme l’« attachement au processus d’adhésion à l’UE » et insiste sur l’importance « pour la Turquie comme pour l’Europe que le processus d’adhésion à l’UE, engagé en 2005, soit terminé dans les plus brefs délais ».

Pourtant, le Conseil européen constate à l’unanimité que les négociations d’adhésion avec la Turquie sont au « point mort » et que ni l’ouverture, ni la clôture d’aucun autre des 35 chapitres n’étaient envisageables. Le vice-ministre turc des Affaires étrangères dénonce « l’incohérence » et « les propos erronés » du rapport. Ankara considère que le document émis par la Commission « reflète la crise existentielle que vit l’UE ».

La possibilité d’une adhésion de la Turquie à l’UE se voit donc réduite et continue d’éloigner davantage la Turquie de l’UE, dans un contexte de tensions croissantes avec Chypre autour des questions d’hydrocarbures.

Méditerranée : Le partenariat nord-sud entre velléité et volonté – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Drapeaux des pays membres de l’Union pour la Méditerranée au Parlement européen.
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Pourquoi faire semblant, ou vouloir vraiment un partenariat entre les deux rives de la Méditerranée ? Après tout, les pays de la rive nord auraient pu penser, à propos du Sud : « C’est leur problème, tenons-nous éloignés de cette complexité »… Mais c’est justement la nature même des difficultés auxquelles se heurtent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui imposent aux États européens de porter une attention particulière à des événements qui se produisent à une heure d’avion de Marseille, à 147 kilomètres de la Sicile, à 14 kilomètres de Gibraltar…. En effet, l’onde de choc de ce qu’il se passe si près se propage partout en déroulant ses effets négatifs de diverses manières. Certains pays d’Europe ont pris conscience de cette réalité, en particulier la France et parfois l’Espagne, l’Italie, la Grèce. Ces États, dans le cadre de la construction européenne, ont pris plusieurs initiatives. Il est arrivé qu’ils soient soupçonnés d’arrière-pensées, entre autres, de vouloir gagner du temps. Qu’en est-il ? Pourquoi tant d’initiatives, et pourquoi autant d’échecs ?

Une prise de conscience ?

Pour comprendre pourquoi et comment les pays du Nord sont passés d’un « ordre » mondial qu’ils ont édifié à des propositions de dialogue, il faut avoir à l’esprit l’« électrochoc » qu’a été la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Déclenché par l’Égypte et la Syrie pour récupérer le Sinaï et le Golan occupés par l’armée israélienne depuis la « Guerre des six jours » en 1967, ce conflit a suscité une solidarité exceptionnelle dans le « Monde arabe », y compris de la part de l’Arabie saoudite et des Émirats producteurs de pétrole et pourtant alliés des États-Unis… Ces pays ont décidé de réduire leurs exportations d’hydrocarbures en direction des pays occidentaux et du Japon, tant que ces mêmes pays ne feraient pas le nécessaire pour imposer à Israël le respect du Droit international. Cette décision a frappé au cœur l’économie des pays développés et a provoqué des pénuries d’essence. Le prix des carburants étant depuis toujours bas, cela avait contribué aux « Trente glorieuses », donc à l’élévation du niveau de vie tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en partie en Asie.

Brutalement, l’Occident a pris conscience de sa dépendance énergétique et de sa vulnérabilité. C’est donc cet événement – la guerre de 1973 – qui va provoquer ce que l’on appellera désormais le « premier choc pétrolier » qui s’est traduit immédiatement par un quadruplement du prix de cette matière première, vitale pour toute la planète.

Le « Nord » va organiser dans l’urgence à Paris, une conférence dite « Nord-Sud » qui va durer une année et qui sera suivie par d’autres rencontres, notamment la réunion de Cancun, pour passer d’un ordre mondial défavorable au « Sud », à une situation nouvelle qui ressemblerait à une révolution pacifique. Si cette ambition affichée avait abouti, on aurait assisté, probablement pour la première fois dans l’Histoire, à un réajustement pacifique des relations internationales à l’échelle mondiale. En effet, les discussions ont porté sur tous les sujets, en particulier, la hausse des prix de toutes les matières premières et pas seulement le pétrole et le gaz. Le « Groupe des 77 » représentant le « Sud » (en réalité, ils étaient beaucoup plus nombreux) exigeait une refonte radicale du système financier, en ciblant prioritairement le FMI et la Banque mondiale, dominés par les États-Unis et leur dollar… Plus tard, les revendications ont concerné également les relations culturelles, et l’UNESCO a pris en charge des débats sur un « Nouvel ordre de l’information ».

Malheureusement, aucune promesse n’a été tenue, et le « Nouvel ordre mondial » s’est essoufflé avant d’être définitivement abandonné.

Que s’est-il passé ? En premier lieu, la solidarité arabe n’a duré que quelques semaines. Les intérêts de chaque État ont fini par prévaloir, sachant que certains d’entre eux dépendaient de Washington pour leur sécurité. Quant aux autres pays du « Tiers monde », ils ont été dans l’incapacité de parler durablement d’une seule voix. Les Occidentaux, de leur côté, leur frayeur étant passée, ont repris les habitudes, c’est-à-dire des relations fondées sur la vérité des rapports de force.

Dans le même contexte – premier choc pétrolier – à partir d’une idée émise par le président tunisien Habib Bourguiba, la France a proposé le « Dialogue euro-arabe » dont Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères disait : « c’est une sincérité et non une habileté ». Cette initiative impliquait deux parties : l’Europe représentée par ses instances bruxelloises et la Ligue des États Arabes. Ce « Dialogue » était de la même nature que le « Dialogue Nord-Sud » mais, à la différence de ce dernier, il ne concernait que l’Europe et le monde arabe. Cette fois-ci encore, ce fut un échec parce que ses initiateurs français – le Président Georges Pompidou et son ministre des affaires étrangères Michel Jobert – n’étaient plus là à partir de 1974 (décès de G. Pompidou et élection de V. Giscard d’Estaing). François Mitterrand, élu en 1981, n’y croyait pas.

D’autres causes ont concouru à cet échec : les divisions de la partie arabe et l’opposition des États-Unis.

  • La Ligue des États arabes n’est pas une organisation supranationale. Elle est le reflet fidèle de la fragmentation du « Monde arabe ». La discorde a très vite prévalu et cette partie arabe s’est trouvée dans l’incapacité d’articuler ne serait-ce qu’un intérêt commun.
  • Il y a eu aussi l’hostilité des États-Unis qui ne voulaient pas la réussite de cette tentative de rapprochement des deux rives. Michel Jobert rapporte dans son livre L’Autre Regard les propos du chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer». H. Kissinger et le Président Nixon pouvaient compter sur la Grande-Bretagne et sur l’Arabie saoudite pour être les relais de cette politique négative. Washington a obtenu que ne soient pas abordés ni les questions relatives à l’énergie ni le conflit israélo-arabe qui étaient pourtant au centre des préoccupations des parties au « Dialogue ».
  • L’Europe et le monde arabe ont ainsi démontré qu’ils n’avaient pas d’existence autonome, victimes d’eux-mêmes, parce que divisés et dépourvus d’une volonté politique.

C’est là l’essentiel de ce qui différencie velléité et volonté.

D’autres initiatives ont été prises, toujours par l’Europe, en direction du « Sud ».

Sont-elles de nature différente des précédentes ? Ont-elles tiré les leçons de l’expérience ? Ont-elles tenu compte du conseil d’André Malraux qui disait à propos de la vie en général : « Il faut transformer l’expérience la plus large possible en conscience » ?

Le partenariat, une défaillance de la méthode et de la volonté

L’Europe a proposé lors de la Conférence de Barcelone en novembre 1995, le partenariat euro-méditerranéen.

Il s’agissait d’une approche structurée, globale et s’inscrivant dans la durée. Elle comprenait trois corbeilles (ou domaines) : la politique et la sécurité, l’économie et la culture. Le but était de créer un vaste espace de libre-échange, une zone de « prospérité partagée ».

Un autre intérêt de cette initiative réside dans l’implication des sociétés civiles, parties au partenariat au même titre que les États. Mais on a négligé le lien pourtant évident entre sécurité et développement. Il a fallu attendre le Sommet de Malte en 1997 pour que les pays du Sud fassent admettre cette relation aux pays européens.

Dix années après le lancement de ce projet, une Conférence s’est tenue en 2005 à Barcelone pour cet anniversaire. La plupart des chefs d’État du Sud ne s’y sont pas rendus. Ils entendaient ainsi exprimer leur déception. Ils reprochaient à l’Europe d’être intéressée uniquement par les problèmes d’immigration et de sécurité et de négliger l’aide au développement et la question israélo-palestinienne. S’agissant de l’aide au développement, lorsque l’Europe consacrait 10 dollars au profit de l’Europe centrale et orientale, elle investissait 1 dollar en faveur du partenariat de Barcelone. S’agissant de la question palestinienne, il convient d’avoir à l’esprit que Barcelone n’a été possible que dans le contexte des accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993, porteurs – du moins le croyait on – d’espoir de règlement équitable et définitif de ce conflit. Mais le Premier ministre I. Rabin a été assassiné par un extrémiste israélien et la droite représentée par B. Netanyahou et les partis religieux se sont opposés avec véhémence et virulence aux accords d’Oslo. Du côté palestinien, la déception est devenue désespoir, ce qui a relancé le recours au terrorisme en même temps que Tel Aviv poursuivait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, occupées militairement par Israël depuis 1967. Entre 1993 – accords d’Oslo – et la première « Intifadah » en 2000, le nombre de colons et de colonies a doublé dans les territoires occupés sans que la communauté internationale ne réagisse.

Finalement, le partenariat euro-méditerranéen a été abandonné après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Son conseiller Henri Guaino l’a convaincu qu’il fallait proposer autre chose : « l’Union méditerranéenne ».

Cette proposition, dès le départ, a souffert d’un manque de discernement et de maladresses : les pays européens non riverains de la Méditerranée n’ont pas été invités à en faire partie. Cela les a fortement contrariés , en particulier l’Allemagne qui a soupçonné la France de vouloir l’exclure afin de se constituer une zone d’influence en Méditerranée. L’initiative française s’est faite sans concertation avec les pays du Sud à qui l’on proposait ce projet, sans expliquer ce qu’il adviendrait du processus de Barcelone. L’UM devait concerner la dépollution de la Méditerranée, l’accès à l’eau, le développement de l’énergie solaire, la sécurité maritime. C’étaient de grands axes, sans détermination de projets concrets qui devaient être identifiés plus tard. Or, quelle était l’urgence au Sud ? Elle était de rétablir la confiance dans un lendemain meilleur. Pour ce faire, il aurait fallu proposer un projet conçu après concertation, avec la certitude de résultats concrets à court terme, puis à moyen terme, et enfin à long terme.

Afin de corriger certaines de ces erreurs, N. Sarkozy modifia une partie de son approche : les pays européens non riverains de la Méditerranée furent intégrés dans la démarche, et l’Union Méditerranéenne devint l’« Union pour la Méditerranée » (UpM), avec un secrétariat permanent situé à Barcelone afin de contenter l’Espagne.

Si l’on dresse le bilan de cette initiative démarrée en 2008, on ne peut que faire un constat : elle a échoué et plus personne ne se réfère à l’UpM…

De tous les projets lancés par l’Europe, un seul donne satisfaction à ceux qui y participent : le « 5+5 », initiative française lancée en 2003 pour pallier les insuffisances du volet politique et sécurité du Partenariat de Barcelone. Y participent la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie et Malte. Cela ne couvre que le bassin occidental de la Méditerranée, afin de s’éloigner du Moyen-Orient et de ses complexités. Les domaines de coopération sont entre autres la surveillance maritime, la protection civile et la sécurité aérienne.

La plupart des initiatives, démarches, projets, ont échoué parce qu’il n’y a eu ni concertation, ni étude de faisabilité. La méthodologie de conduite de projet a été ignorée. Elle consiste, en particulier, à identifier la nature des problèmes, à fixer des objectifs à atteindre, mais des objectifs réalistes, stimulants, suscitant l’adhésion. A cet égard, il convient d’avoir à l’esprit la phrase de Sénèque : « Celui qui ne sait pas vers quel port il se dirige, ne trouve pas de vent favorable »…

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Le dernier mot reviendrait-il à l’amiral Américain A. Mahan qui affirmait : « La Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions ou sera le théâtre d’un combat permanent »…

Il n’y a pas de fatalité en la matière si les pays qui en sont les riverains prennent conscience de l’existence d’intérêts vitaux communs et s’ils traduisent cette prise de conscience par des actions concertées et solidaires.

Journée mondiale de l’environnement : Point sur la pollution en Méditerranée

Plage de plastique sur le littoral grec.
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Le 5 juin est la Journée mondiale de l’environnement. Instaurée par l’Organisation des Nations unies lors de la Conférence sur l’environnement de Stockholm en 1972, cette journée a pour but de « développer les bases nécessaires pour éclairer l’opinion publique et donner aux individus, aux entreprises et aux collectivités le sens de leurs responsabilités en ce qui concerne la protection et l’amélioration de l’environnement. » La Méditerranée, zone de trafic maritime intense – concentrant 25% du trafic mondial – et une des principales destinations touristiques, est particulièrement concernée par les problématiques environnementales.

Le thème retenu pour l’année 2019 par la Chine – hôte des célébrations de la journée – concerne la pollution de l’air, problème mondial majeur et l’un des principaux dangers écologiques actuels. Une étude réalisée par l’Union pour la Méditerranée (UpM), estime à environ 7 millions le nombre de décès annuels causés parla pollution atmosphérique, dont un million dans les régions d’Europe et de Méditerranée orientale. La pollution de l’air causée par les navires traversant la mare nostrum est à elle seule responsable de la mort de 6 000 personnes chaque année. Sans surprise, trois ports français méditerranéens figurent parmi les 50 ports les plus pollués d’Europe, selon les résultats d’une enquête de l’ONG Transport et Environnement. Il s’agit de Marseille, Nice et Toulon, respectivement à la 8ème, 39ème et 49èmeplaces. Si ces résultats s’expliquent par la forte présence de navires de croisière, ils sont également dus au « carburant très soufré » utilisé. Toutefois, des efforts sont mis en œuvre en faveur de la réduction de la pollution atmosphérique des navires. En ce sens, Paris entend soumettre au début de l’année 2020 un projet international de réduction de la teneur en soufre des carburants marins utilisés avec la création d’une nouvelle zone ECA (Zone d’émission contrôlée, Emission Control Area) en Méditerranée.

Aux problèmes atmosphériques se greffent les problèmes de pollution menaçant les espèces marines et la santé humaine. 8 à 10% de la biodiversité est concentrée en Méditerranée. Or, cette dernière est actuellement en grand danger. En juin 2018, l’ONG WWF avait déjà alerté sur ce phénomène : la mer Méditerranée se transformerait « en un dangereux piège de plastique ». L’organisation déplore un taux de concentration de plastique anormalement élevé alors que la mer Méditerranée ne représente qu’1% des eaux marines du monde. Le tourisme de masse et la mauvaise gestion des déchets contribuent à la pollution en Méditerranée et font de cette mer l’une des plus polluées au monde en termes de plastique. Tandis que 60 millions de tonnes de plastique sont produites par an en Europe, près de 500 mille tonnes de macroplastiques et 130 de microplastiques sont rejetés dans la mer, les principaux pays concernés étant la Turquie, l’Espagne, l’Italie, l’Egypte et la France. Si la récente directive de la Commission européenne concernant le plastique à usage unique symbolise une prise de conscience et un effort considérable, elle devra s’accompagner pour les Etats membres de l’UE, d’efforts supplémentaires en faveur d’une réduction de la pollution marine.

A cela s’ajoute un stress hydrique de plus en plus important. En effet, l’accès à l’eau et son utilisation sont des préoccupations de taille, les zones bordant les rives sud et est de la région comptant « parmi les plus pauvres en eau du monde ». Plus de 150 millions de personnes sont victimes de stress hydrique et sont confrontées à des problèmes liés à la pollution de l’eau.

Face à ces enjeux, la région méditerranéenne tente d’œuvrer en faveur d’un développement durable et respectueux de l’environnement. A ce titre, l’UpM, les ONG et les mobilisations citoyennes encouragent le dialogue et la coopération au niveau régional dans le dessein de tendre vers « une économie durable et inclusive » et d’œuvrer en faveur d’un environnement moins pollué.

Alors que tous les pays du bassin méditerranéen – des rives Nord et Sud – s’accordent à affirmer que les questions climatiques et environnementales se sont érigées en véritables enjeux, les efforts en la matière demeurent insuffisants malgré la prise de conscience amorcée par les gouvernements et les organisations internationales. Toutefois, une frange grandissante de la société civile entend faire évoluer les positions sur ces questions, cruciales pour l’avenir.

Entretien exclusif avec Jean-Luc Vuillemin, Directeur général Orange International Networks

Le Centre méditerranéen « Enjeux et stratégies maritimes » (CMESM) de l’Institut FMES vous présente un entretien exclusif avec
Jean-Luc VUILLEMIN
Directeur général Orange International Networks

Enjeux de la mondialisation de l’information, les câbles sont devenus l’épine dorsale de l’économie mondiale en assurant 99 % des échanges intercontinentaux de données numériques. Devenus un enjeu stratégique et de souveraineté, ils suscitent les convoitises et sont sources de conflits. Si les Etats-Unis et la Chine, particulièrement conscientes de ces enjeux conduisent des politiques déterminées de protection de leurs intérêts nationaux, l’Union européenne et ses Etats membres n’ont pas encore mis en place de politique sérieuse dans ce domaine. Il est grand temps d’agir en espérant qu’il n’est déjà pas trop tard.

Jean Luc VUILLEMIN : Historiquement, la France a toujours démontré un grand intérêt pour les câbles sous-marins. Ainsi le premier câble sous-marin télégraphique, posé en 1851, reliait la France à l’Angleterre. Quelques années plus tard, aux environs de 1911, on compte 250 câbles installés dans le monde dont une soixantaine atterrissent en France. Dans l’histoire du développement de cette technologie, la France a été un point important de concentration des câbles sous-marins.

Il importe de préciser qu’un câble sous-marin n’est jamais que la matérialisation de flux d’informations sous forme de texte, de voix, d’images, de données, etc. que des personnes ou des entités ont une nécessité d’échanger. En fait, on parle désormais de route maritime ou plutôt d’une route géographique qui présente la particularité d’être maritime et d’être posée sur le fond des mers. Dès lors, il nous suffit de raisonner en terme de routes et d’analyser les connexions qu’elles permettent. La première route considérée comme majeure dans le réseau mondial est celle reliant l’Europe aux Etats Unis. Bien que la voix aurait pu passer par quelques satellites existants, le volume des données échangées – l’Internet Mondial – est tel qu’il n’existe pas d’alternative technologique au câble sous-marin.

CMESM Institut FMES : Lorsque l’on consulte la carte mondiale des câbles sous-marins, il ressort que les Etats-Unis sont leur passage obligé

Jean Luc VUILLEMIN : Oui, l’Internet mondial est essentiellement centré sur les Etats-Unis et le réseau de câbles reflète cette topologie d’échanges intercontinentaux. Certaines économies, notamment européennes, sont ainsi devenues très sensibles au risque d’interruption des liaisons assurées par les câbles sous-marins dont une grande partie des flux internet qu’elles génèrent sont acheminés vers des serveurs et des data centers situés aux Etats-Unis.

A l’inverse, un Etat comme la Chine, qui a conçu et mis en œuvre une politique d’autosuffisance en matière de stockage de données serait relativement peu affecté par une telle situation. En effet, dans la mesure où la quasi-totalité de ses données est stockée sur son territoire, une rupture ou une coupure de câble sous-marin affecterait peu son économie. C’est également le cas, mais dans une moindre mesure, pour la Russie qui s’attache à développer un écosystème de données indépendant. A l’inverse, les Etats européens – extrêmement dépendants de leurs flux Internet et, par voie de conséquence, de flux vers et à partir des Etats Unis – en seraient profondément affectés. A titre d’illustration, 70 à 80% des flux générés par les internautes français sont à destination des Etats Unis, ce qui est absolument considérable et facteur de vulnérabilité !

CMESM Institut FMES : En revanche il semblerait que la Chine souhaite sortir de son territoire en se positionnant comme un nouvel opérateur ?

Jean Luc VUILLEMIN : En effet, la Chine ambitionne de fournir à ses entreprises qui se développent à l’international un réseau chinois indépendant afin de supporter les échanges économiques dont ces entreprises ont besoin. Jusqu’à présent elles utilisent plutôt les réseaux des entreprises occidentales ce qui, manifestement, ne convient pas à la Chine. C’est la raison pour laquelle, à l’instar des nouvelles infrastructures créées dans le cadre des routes de la soie destinées à favoriser ses exportations, la Chine souhaite désormais maitriser la transmission des données au travers de nouveaux réseaux de câbles sous-marins. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de conquête de territoires extérieurs et ne vise pas le développement du réseau interne. Ce dernier, totalement autonome, est entièrement sanctuarisé et protégé.

Dans ces conditions, écartés des réseaux chinois et dépendants à 80% des États-Unis pour leurs trafics de données, les Etats européens seraient donc très largement impactés par une rupture de câbles entre l’Europe et les Etats unis.

CMESM Institut FMES : Cette dépendance pose la question de la sécurité informationnelle ?

Jean Luc VUILLEMIN : Les câbles sous-marins ne sont qu’une conséquence de cette dépendance. Certes, ils y participent dans une certaine mesure, mais l’origine de cet état de fait est bien la localisation des stockages de données aux Etats-Unis et, surtout, l’absence de politique nationale ou européenne privilégiant le stockage des données françaises ou européennes sur leur territoire. Nous nous retrouvons donc dépendants pour l’accès de données stockées à l’étranger. Pour remédier à cette situation, la solution ne se trouve pas dans une nationalisation  schématique voire triviale de câbles sous-marins mais dans la mise en place d’une politique de stockage des données en Europe et en France. De ce point de vue, il est indéniable que la politique de souveraineté nationale numérique en matière de stockage de données n’est pas une grande réussite.

CMESM Institut FMES : Cela génère-t-il d’autres vulnérabilités que l’accès aux données ?

Jean Luc VUILLEMIN : Oui, indéniablement et le problème peut être abordé sous plusieurs angles. Sur le plan technologique, vous avez de nombreuses interrogations : Qui possède la maitrise des techniques ? Quelles sont les entreprises compétentes ? Qui possèdent ces câbles ? Sont-ils français ou américains ? Sont-ils des  opérateurs ou des GAFAM[1] ?  Ces interrogations sont importantes et soulèvent de nombreux problèmes de souveraineté.

Ensuite, on doit aussi s’interroger sur les conséquences d’une rupture de câble, sur les risques d’occurrence et sur la capacité de résilience des réseaux.

Malheureusement, la situation est bien celle qui vient d’être décrite et on ne voit poindre aucune amélioration, bien au contraire.

CMESM Institut FMES : Vous avez évoqué l’apparition de nouveaux acteurs tels que les GAFAM. Pour quelles raisons et quel sera leur représentation au sein des opérateurs ? La majorité de nos câbles pourrait-elle un jour appartenir aux GAFAM ?  

Jean Luc VUILLEMIN : Je réponds très clairement oui. Depuis l’installation des premiers câbles sous-marins, la situation a radicalement changé. Les premiers câbles étaient le reflet et l’illustration de relations diplomatiques entre Etats qui se concrétisaient par des opérations strictement étatiques. Quand le premier câble transatlantique a été réalisé, en 1858, le message envoyé depuis l’Angleterre a été rédigé par la reine Victoria à destination du président James Buchanan. L’empire Britannique se connectait à la jeune République d’Amérique. Par la suite, cette compétence a progressivement été transférée à des opérateurs qui, à l’époque, étaient tous des opérateurs d’Etats. Le modèle a ensuite évolué vers des consortiums permettant de mettre en commun des moyens, des ressources afin d’assurer le partage des risques financier et technologique.  Ce modèle a été prédominant jusqu’aux années 2000 et l’arrivée de la dérèglementation. La transformation des opérateurs étatiques en opérateurs de télécommunication privés a ensuite contribué à la constitution d’une bulle Internet qui a affecté l’économie de l’industrie des câbles sous-marins. En effet, de nombreux câbles sous-marins ont alors été installés par des opérateurs non étatiques principalement motivés par la perspective de revenus lucratifs. Ces opérateurs ont fait faillite deux ans plus tard lorsque la bulle de l’Internet a explosé. Cependant, les câbles sous-marins en service n’ont pas été supprimés[2] et fonctionnent encore aujourd’hui. Quelques années plus tard, dans les années 2007/2008, de nouveaux Etats, notamment ceux du golfe, ont relancé cette activité. Aujourd’hui, la situation est particulièrement délicate avec des opérateurs traditionnels qui, à quelques exceptions près comme Orange, n’investissent plus.

Le manque d’investissement dans l’économie des câbles s’explique en partie  par les énormes besoins financiers que nécessitent de nouvelles technologies de communication comme la téléphonie mobile. Aujourd’hui les télécommunications sont devenues des industries très capitalistiques, en particulier avec les mobiles et la succession de générations 2G, 3G, 4G, 5G qui représente un coût financier élevé, de l’ordre de milliards d’euros à chaque transition technologique.

Le manque d’investissement s’explique aussi par la disponibilité des nombreux câbles installés dans les années 2000 qui offrent sur le marché des capacités de transmission à un prix raisonnable. Par conséquent, il n’y avait pas réellement d’incitation pour les opérateurs à investir dans les câbles sous-marins.

La situation évolue à nouveau avec l’augmentation de la performance des câbles. Un câble traditionnel possède 4 à 6 paires de fibres. Or, aujourd’hui, on sait faire des câbles de 16 paires. Dans un futur proche, ils seront constitués de 20 puis 24 paires. Le débit s’est aussi considérablement amélioré. Traditionnellement, une paire de cuivre permettait un débit de 4 à 6 terabit /seconde. Aujourd’hui on y faire passer jusqu’à 30 terabit /seconde. En parallèle, le coût d’installation d’un câble sous-marin a beaucoup baissé. Le SEA ME WE 3[3], par exemple, avait couté 1 milliard d’euros alors qu’aujourd’hui un câble transatlantique ne coûterait probablement pas plus de 200 millions d’euros. Ainsi, de nos jours, une opération de pose de câble sous-marin est plus facilement accessible par une seule entité.

Enfin, une fois posé, un câble présente le même coût d’exploitation qu’il produise quelques gigabit ou plusieurs terabit. Il en résulte que les câbles installés dans les années 2000 vont bientôt atteindre leur limite de performance financière d’exploitation. La baisse du coût d’installation des câbles conjuguée à l’augmentation de leurs performances va donc rendre leur installation à nouveau concurrentielle. Par conséquent, la tendance actuelle est au renouvellement de ces vieux câbles par des installations plus performantes, plus rapides et plus efficaces financièrement.

Toutefois, les investisseurs traditionnels manifestent toujours peu d’appétence alors que de nouveaux acteurs apparaissent dans le paysage des câbles sous-marins : les GAFAM.  Il est pratiquement acquis que les nouvelles structures des câbles sous-marins deviendront la propriété des GAFAM. Je me suis livré à un rapide calcul du montant des projets annoncés notamment par Facebook et par Google dans le domaine des câbles. Si tous se réalisent, le montant cumulé de leurs investissements sera au moins de 3 milliard d’euros.

CMESM Institut FMES : A moyen terme, 10 à 20 ans, quelle est la tendance pour les GAFAM ?

Jean Luc VUILLEMIN : Elle est exponentielle.  Il y a 5 ans la capacité contrôlée par les GAFAM sur l’Atlantique était de l’ordre de 3 à 4 % ; aujourd’hui elle est de 50% et, d’ici 4 ans, elle sera supérieure à 90 %.

CMESM Institut FMES : Le monde des opérateurs change mais est-ce aussi une forme d‘appropriation ?

Jean Luc VUILLEMIN : Ce sont surtout les relations entre acteurs qui vont évoluer. Pour les GAFAM, les câbles sous-marins représentent une incroyable opportunité. Au regard de l’importance de leurs revenus, l’investissement est presque marginal et leur permet d’optimiser leurs coûts internes de transmission d’information entre leurs data centers.

Et, en parallèle, il convient de souligner qu’aucune régulation n’existe sur les câbles sous-marins. A titre de comparaison, si en France le plus petit morceau de fibre optique est régulé et archi régulé, l’installation d’un câble sous-marin n’est en revanche soumise à aucune régulation sectorielle et la neutralité du Net ne s’y applique pas alors même qu’il s’agit d’une infrastructure fondamentale dont le rôle va être conforté dans les années à venir. Cette mainmise des GAFAM ajoute à la liste des moyens de pression qu’ils exercent déjà sur les opérateurs, la préemption des infrastructures internationales et le contrôle total des échanges internationaux de données.

CMESM Institut FMES : Les BATX[4] chinois sont-ils sur la même ligne stratégique ?

 

Jean Luc VUILLEMIN : Oui et non, il y a une différence. Les BATX essayent de jouer la même partition mais ces géants chinois du web sont relativement peu utilisés en Europe et, surtout, les opérateurs chinois ont bien identifié la menace. Ils ne veulent donc pas laisser les BATX préempter les ressources télécom à partir de la Chine. A la différence de leurs homologues européens, les opérateurs chinois – en particulier le premier d’entre eux China Mobil – possèdent un nombre colossal d’abonnés – 1 milliard – et une excellente santé financière. Ils possèdent donc les moyens de conduire une stratégie de présence dans toutes les infrastructures construites au départ de la Chine afin de ne pas en laisser le contrôle aux BATX. Il devient évident que, par manque d’investissement, nous sommes en train de détruire les industries européennes de télécom.

CMESM Institut FMES : Pour continuer sur la Chine, n’est-elle pas en train de faire évoluer sa stratégie d’infrastructure par rapport à Singapour ? 

Jean Luc VUILLEMIN : Historiquement, une espèce de « gentlemen  agreement » a été mis en place entre Singapour et la Chine : d’un côté les Européens installent des câbles qui aboutissent à Singapour, de l’autre les Chinois font atterrir leurs câbles à  Singapour. Cette dernière est ainsi devenue la plateforme naturelle d’échange ou d’interconnections de ces câbles.

Ce principe a déjà commencé à voler en éclats lorsque des investisseurs chinois ont pris des parts dans les câbles qui allaient vers l’Europe depuis Singapour.  Par exemple, SEA WE 5[5] est un câble dans lequel sont présents les trois opérateurs chinois (China Mobil, China Telecom et China Unicom). Pour le futur SEA ME WE 6, non seulement vous retrouverez les trois opérateurs chinois mais ceux-ci y seront très largement majoritaires en terme de capacités et d’investissements. Ainsi même les câbles venant de l’Europe qui atterrissent à Singapour deviennent des câbles majoritairement chinois.

En outre, sont installés de nouveaux câbles totalement chinois : propriété chinoise, technologie chinoise, opérateur chinois. C’est le cas de PEACE[6], premier câble des routes de la soie partant du Pakistan vers l’Europe via l’Afrique.

CMESM Institut FMES : Pourtant Orange est partenaire de ce câble ?

Jean Luc VUILLEMIN : Effectivement, Orange a souhaité être partenaire de ce câble pour son atterrissage en France. De la même façon, nous avons pris une participation et avons souhaité être partenaire du prochain câble de Google qui arrivera en France. Cette position centrale de notre territoire au cœur des routes stratégiques fait la valeur de la France en tant que territoire d’atterrissage des câbles sous-marins et ce, quelle que soit la destination finale de ces câbles.

CMESM Institut FMES : Face à cette problématique de gouvernance, certains avancent l’idée d’un patrimoine mondial de l’humanité pour les câbles ?  La France sous l’égide de l’IUT réalise–t-elle des actions dans ce cadre ? 

Jean Luc VUILLEMIN : A mon sens, il ne se passe rien. Je suis assez réservé sur l’idée de déclarer les câbles sous-marins « patrimoine mondial de l’humanité », d’autant plus qu’il existe un bien mondial de premier rang qui n’a jamais été déclaré : Internet. A partir du moment où Internet est un conglomérat américain, je ne vois pas comment les câbles sous-marins pourraient être un bien mondial. Je rappelle qu’il n’y a aujourd’hui aucune régulation.

Certains Etats ont pris conscience de leur vulnérabilité par rapport à ces infrastructures et mis en place des politiques à la fois d’attractivité et de sécurité. Ces infrastructures doivent être correctement protégées afin d’éviter des actes de sabotage. Pour ma part, je considère que la bonne réponse se situe à ce niveau et je ne crois pas à une politique globale en la matière. En France, dès lors que l’on ne sait pas traiter un problème, on se plait à penser qu’on le traitera au niveau européen. A chaque fois que l’on parle de souveraineté numérique, on explique que la réflexion doit être menée dans le cadre européen !

CMESM Institut FMES : Ne parlons donc plus de gouvernance internationale !

Jean Luc VUILLEMIN : Historiquement, les câbles ont été des instruments de pouvoir. Je rappelle souvent que les États-Unis se sont opposés pendant des décennies à l’arrivée de tout câble sous-marin à Cuba.  Le seul câble sous-marin existant à Cuba a été payé par le Venezuela. Il porte le très joli surnom de câble « anticapitaliste ». Les Etats-Unis étaient dans une logique de guerre économique et stratégique.

CMESM Institut FMES : Est-ce la même chose au niveau du Brésil ? Les Brésiliens n’ont-ils pas voulu se soustraire au passage obligé par les Etats-Unis en installant leur propre câble entre le Brésil et le Cameroun ?

Jean Luc VUILLEMIN : Non, on ne peut pas dire cela car de nombreux câbles sous-marins américains arrivent à la pointe du Brésil. Effectivement, il y a quelques années  – 3 à 4 ans -, le Brésil a communiqué de manière intensive sur sa volonté de détenir des câbles totalement indépendants des Etats unis. Mais cet affichage est avant tout un positionnement idéologique car la majorité de son trafic remonte vers les Etats-Unis.

En effet, pour la petite histoire, il existe un câble Atlantis 2 – installé depuis longtemps, qui part de l’Argentine, remonte le Brésil et traverse l’Atlantique en biais pour aller vers le Sénégal puis en France. Ce câble de très faible capacité n’a jamais été « upgradé » pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de besoin de capacité supplémentaire.

En outre, deux câbles ont été réalisés récemment entre l’Afrique et le Brésil : le premier, Angola – Brésil (cadeau du Japon) et le deuxième, Cameroun – Brésil (financé par China Unicom avec les Camerounais dans le cadre de la réélection du président de la République). Sur ces deux câbles, l’intensité des échanges entre les deux continents est extrêmement faible !

CMESM Institut FMES : Parlons technologie. Envisagez-vous que les nouveaux câbles SMART soient capables d’embarquer des capteurs environnementaux pour surveiller les océans et diffuser des alertes ? 

Jean Luc VUILLEMIN :  Non, nous ne l’envisageons pas. Il faut distinguer les approches théoriques des réalisations concrètes. Les premières annoncent qu’il est possible d’identifier la présence de bâtiments, d’objets ou de gros animaux grâce à une mesure de la modification de pression sur les fibres des câbles sous-marins. C’est en effet faisable mais de là à combiner cette technologie avec celle d’un câble sous-marin opérationnel, il y a une marge que je ne franchirais pas. Je n’y crois pas et pense que de telles détections continueront à être obtenues par le déploiement de barrières phoniques comme celles qui actuellement utilisées dans le domaine militaire.

CMESM Institut FMES : Dans cet environnement particulièrement évolutif, quelle est la stratégie d’Orange ? 

Jean Luc VUILLEMIN :  Orange reste très présent dans le domaine des câbles sous-marins à la fois à travers sa filière Orange marine et via une politique d’investissement importante dans les câbles sous-marins. Porté par la géographie du territoire maritime français qui se prête au développement des câbles sous-marins, Orange agit sur toutes les mers.

Nous assurons la connectivité des départements d’outre-mer, avec la plaque caraïbe d’un côté, et la plaque de l’Océan indien de l’autre de sorte que tous nos départements d’outre-mer y compris la Guyane[7] et Mayotte[8] soient connectés. Les échanges sont sécurisés par au moins deux câbles sous-marins de grande capacité, chacun étant capables d’assurer la totalité de l’activité si l’autre est défaillant.

Câble Kanawa offre un lien direct entre la Guyane et le continent américain

Orange poursuit également ses investissements dans le raccordement de ses filiales en Afrique. Cette action est importante car ce continent ne comportant aucun réseau intérieur, le seul moyen de communication est le câble sous-marin. Le câble « Main One » se situera sur la côte Ouest tandis que le câble « PEACE[9] » sera localisé sur la côte Est. Ces deux câbles permettront d’assurer la connectivité vers les zones africaines.

Orange poursuit ses investissements vers l’Asie pour permettre de compléter la couverture de la zone africaine. Le groupe annoncera également bientôt sa participation à un consortium pour la construction d’un nouveau câble sous-marin vers Singapour.

Enfin, nous restons très attentifs à ce qu’il se passe sur l’Atlantique. Nous avons annoncé un partenariat avec Google[10] pour construire un câble sous -marin entre la France et les Etats-Unis et nous annoncerons très bientôt une autre initiative dans ce domaine sur cette route.

CMESM Institut FMES :   Clairement, vous investissez dans les câbles des GAFAM

Jean Luc VUILLEMIN : Nous sommes très soucieux de maintenir notre indépendance stratégique dans les câbles sous-marins.

 


 

[1] Acronyme pour les géants du Web : Google, Apple, Amazon, et Microsoft (Note du CMESM).

[2] Ceci grâce à la loi américaine sur les faillites, plus particulièrement le chapitre 11.

[3] Câble, d’une longueur de 39 00 Km qui part de Marseille et qui va jusqu’à Singapour et au-delà jusqu’en Australie a été posé par un consortium qui regroupait 92 investisseurs et mis en service en mars 2000 (Note du CMESM).

[4] BATX désigne, face aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), les géants du Web chinois dans les années 2010 : BaiduAlibabaTencent et Xiaomi.

[5] D’approximativement 20 000 km de long, il reliera la France, l’Italie, la Turquie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, Djibouti, le Yémen, le Qatar, les Émirats arabes unis, Oman, le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh, la Birmanie, l’Indonésie, la Malaisie et Singapour (Note du CMESM).

[6] Pakistan & East Africa Connecting Europe), câble long de 12 000 km avec un atterrissement à Marseille (Note du CMESM).

[7] https://www.orange.com/fr/Press-Room/communiques/communiques-2019/Orange-inaugure-son-nouveau-cable-sous-marin-Kanawa-a-Kourou-et-renforce-la-connectivite-en-Guyane-et-aux-Antilles

[8] https://www.orange.com/fr/Press-Room/communiques/communiques-2019/Le-cable-sous-marin-tres-haut-debit-FLY-LION3-atterrit-a-Mayotte

[9] https://www.orange.com/fr/Press-Room/communiques/communiques-2018/Orange-et-PCCW-Global-s-associent-pour-deployer-le-nouveau-cable-sous-marin-PEACE-qui-atterrira-en-France

[10] https://www.orange.com/fr/Press-Room/communiques/communiques-2018/Orange-et-Google-s-associent-pour-un-nouveau-cable-sous-marin-a-travers-l-Ocean-Atlantique

 

Méditerranée : Le partenariat nord-sud entre velléité et volonté – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Drapeaux des pays membres de l’Union pour la Méditerranée au Parlement européen.
Tous droits réservés.

Pourquoi faire semblant, ou vouloir vraiment un partenariat entre les deux rives de la Méditerranée ? Après tout, les pays de la rive nord auraient pu penser, à propos du Sud : « C’est leur problème, tenons-nous éloignés de cette complexité »… Mais c’est justement la nature même des difficultés auxquelles se heurtent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui imposent aux États européens de porter une attention particulière à des événements qui se produisent à une heure d’avion de Marseille, à 147 kilomètres de la Sicile, à 14 kilomètres de Gibraltar…. En effet, l’onde de choc de ce qu’il se passe si près se propage partout en déroulant ses effets négatifs de diverses manières. Certains pays d’Europe ont pris conscience de cette réalité, en particulier la France et parfois l’Espagne, l’Italie, la Grèce. Ces États, dans le cadre de la construction européenne, ont pris plusieurs initiatives. Il est arrivé qu’ils soient soupçonnés d’arrière-pensées, entre autres, de vouloir gagner du temps. Qu’en est-il ? Pourquoi tant d’initiatives, et pourquoi autant d’échecs ?

Une prise de conscience ?

Pour comprendre pourquoi et comment les pays du Nord sont passés d’un « ordre » mondial qu’ils ont édifié à des propositions de dialogue, il faut avoir à l’esprit l’« électrochoc » qu’a été la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Déclenché par l’Égypte et la Syrie pour récupérer le Sinaï et le Golan occupés par l’armée israélienne depuis la « Guerre des six jours » en 1967, ce conflit a suscité une solidarité exceptionnelle dans le « Monde arabe », y compris de la part de l’Arabie saoudite et des Émirats producteurs de pétrole et pourtant alliés des États-Unis… Ces pays ont décidé de réduire leurs exportations d’hydrocarbures en direction des pays occidentaux et du Japon, tant que ces mêmes pays ne feraient pas le nécessaire pour imposer à Israël le respect du Droit international. Cette décision a frappé au cœur l’économie des pays développés et a provoqué des pénuries d’essence. Le prix des carburants étant depuis toujours bas, cela avait contribué aux « Trente glorieuses », donc à l’élévation du niveau de vie tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en partie en Asie.

Brutalement, l’Occident a pris conscience de sa dépendance énergétique et de sa vulnérabilité. C’est donc cet événement – la guerre de 1973 – qui va provoquer ce que l’on appellera désormais le « premier choc pétrolier » qui s’est traduit immédiatement par un quadruplement du prix de cette matière première, vitale pour toute la planète.

Le « Nord » va organiser dans l’urgence à Paris, une conférence dite « Nord-Sud » qui va durer une année et qui sera suivie par d’autres rencontres, notamment la réunion de Cancun, pour passer d’un ordre mondial défavorable au « Sud », à une situation nouvelle qui ressemblerait à une révolution pacifique. Si cette ambition affichée avait abouti, on aurait assisté, probablement pour la première fois dans l’Histoire, à un réajustement pacifique des relations internationales à l’échelle mondiale. En effet, les discussions ont porté sur tous les sujets, en particulier, la hausse des prix de toutes les matières premières et pas seulement le pétrole et le gaz. Le « Groupe des 77 » représentant le « Sud » (en réalité, ils étaient beaucoup plus nombreux) exigeait une refonte radicale du système financier, en ciblant prioritairement le FMI et la Banque mondiale, dominés par les États-Unis et leur dollar… Plus tard, les revendications ont concerné également les relations culturelles, et l’UNESCO a pris en charge des débats sur un « Nouvel ordre de l’information ».

Malheureusement, aucune promesse n’a été tenue, et le « Nouvel ordre mondial » s’est essoufflé avant d’être définitivement abandonné.

Que s’est-il passé ? En premier lieu, la solidarité arabe n’a duré que quelques semaines. Les intérêts de chaque État ont fini par prévaloir, sachant que certains d’entre eux dépendaient de Washington pour leur sécurité. Quant aux autres pays du « Tiers monde », ils ont été dans l’incapacité de parler durablement d’une seule voix. Les Occidentaux, de leur côté, leur frayeur étant passée, ont repris les habitudes, c’est-à-dire des relations fondées sur la vérité des rapports de force.

Dans le même contexte – premier choc pétrolier – à partir d’une idée émise par le président tunisien Habib Bourguiba, la France a proposé le « Dialogue euro-arabe » dont Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères disait : « c’est une sincérité et non une habileté ». Cette initiative impliquait deux parties : l’Europe représentée par ses instances bruxelloises et la Ligue des États Arabes. Ce « Dialogue » était de la même nature que le « Dialogue Nord-Sud » mais, à la différence de ce dernier, il ne concernait que l’Europe et le monde arabe. Cette fois-ci encore, ce fut un échec parce que ses initiateurs français – le Président Georges Pompidou et son ministre des affaires étrangères Michel Jobert – n’étaient plus là à partir de 1974 (décès de G. Pompidou et élection de V. Giscard d’Estaing). François Mitterrand, élu en 1981, n’y croyait pas.

D’autres causes ont concouru à cet échec : les divisions de la partie arabe et l’opposition des États-Unis.

  • La Ligue des États arabes n’est pas une organisation supranationale. Elle est le reflet fidèle de la fragmentation du « Monde arabe ». La discorde a très vite prévalu et cette partie arabe s’est trouvée dans l’incapacité d’articuler ne serait-ce qu’un intérêt commun.
  • Il y a eu aussi l’hostilité des États-Unis qui ne voulaient pas la réussite de cette tentative de rapprochement des deux rives. Michel Jobert rapporte dans son livre L’Autre Regard les propos du chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer». H. Kissinger et le Président Nixon pouvaient compter sur la Grande-Bretagne et sur l’Arabie saoudite pour être les relais de cette politique négative. Washington a obtenu que ne soient pas abordés ni les questions relatives à l’énergie ni le conflit israélo-arabe qui étaient pourtant au centre des préoccupations des parties au « Dialogue ».
  • L’Europe et le monde arabe ont ainsi démontré qu’ils n’avaient pas d’existence autonome, victimes d’eux-mêmes, parce que divisés et dépourvus d’une volonté politique.

C’est là l’essentiel de ce qui différencie velléité et volonté.

D’autres initiatives ont été prises, toujours par l’Europe, en direction du « Sud ».

Sont-elles de nature différente des précédentes ? Ont-elles tiré les leçons de l’expérience ? Ont-elles tenu compte du conseil d’André Malraux qui disait à propos de la vie en général : « Il faut transformer l’expérience la plus large possible en conscience » ?

Le partenariat, une défaillance de la méthode et de la volonté

L’Europe a proposé lors de la Conférence de Barcelone en novembre 1995, le partenariat euro-méditerranéen.

Il s’agissait d’une approche structurée, globale et s’inscrivant dans la durée. Elle comprenait trois corbeilles (ou domaines) : la politique et la sécurité, l’économie et la culture. Le but était de créer un vaste espace de libre-échange, une zone de « prospérité partagée ».

Un autre intérêt de cette initiative réside dans l’implication des sociétés civiles, parties au partenariat au même titre que les États. Mais on a négligé le lien pourtant évident entre sécurité et développement. Il a fallu attendre le Sommet de Malte en 1997 pour que les pays du Sud fassent admettre cette relation aux pays européens.

Dix années après le lancement de ce projet, une Conférence s’est tenue en 2005 à Barcelone pour cet anniversaire. La plupart des chefs d’État du Sud ne s’y sont pas rendus. Ils entendaient ainsi exprimer leur déception. Ils reprochaient à l’Europe d’être intéressée uniquement par les problèmes d’immigration et de sécurité et de négliger l’aide au développement et la question israélo-palestinienne. S’agissant de l’aide au développement, lorsque l’Europe consacrait 10 dollars au profit de l’Europe centrale et orientale, elle investissait 1 dollar en faveur du partenariat de Barcelone. S’agissant de la question palestinienne, il convient d’avoir à l’esprit que Barcelone n’a été possible que dans le contexte des accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993, porteurs – du moins le croyait on – d’espoir de règlement équitable et définitif de ce conflit. Mais le Premier ministre I. Rabin a été assassiné par un extrémiste israélien et la droite représentée par B. Netanyahou et les partis religieux se sont opposés avec véhémence et virulence aux accords d’Oslo. Du côté palestinien, la déception est devenue désespoir, ce qui a relancé le recours au terrorisme en même temps que Tel Aviv poursuivait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, occupées militairement par Israël depuis 1967. Entre 1993 – accords d’Oslo – et la première « Intifadah » en 2000, le nombre de colons et de colonies a doublé dans les territoires occupés sans que la communauté internationale ne réagisse.

Finalement, le partenariat euro-méditerranéen a été abandonné après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Son conseiller Henri Guaino l’a convaincu qu’il fallait proposer autre chose : « l’Union méditerranéenne ».

Cette proposition, dès le départ, a souffert d’un manque de discernement et de maladresses : les pays européens non riverains de la Méditerranée n’ont pas été invités à en faire partie. Cela les a fortement contrariés , en particulier l’Allemagne qui a soupçonné la France de vouloir l’exclure afin de se constituer une zone d’influence en Méditerranée. L’initiative française s’est faite sans concertation avec les pays du Sud à qui l’on proposait ce projet, sans expliquer ce qu’il adviendrait du processus de Barcelone. L’UM devait concerner la dépollution de la Méditerranée, l’accès à l’eau, le développement de l’énergie solaire, la sécurité maritime. C’étaient de grands axes, sans détermination de projets concrets qui devaient être identifiés plus tard. Or, quelle était l’urgence au Sud ? Elle était de rétablir la confiance dans un lendemain meilleur. Pour ce faire, il aurait fallu proposer un projet conçu après concertation, avec la certitude de résultats concrets à court terme, puis à moyen terme, et enfin à long terme.

Afin de corriger certaines de ces erreurs, N. Sarkozy modifia une partie de son approche : les pays européens non riverains de la Méditerranée furent intégrés dans la démarche, et l’Union Méditerranéenne devint l’« Union pour la Méditerranée » (UpM), avec un secrétariat permanent situé à Barcelone afin de contenter l’Espagne.

Si l’on dresse le bilan de cette initiative démarrée en 2008, on ne peut que faire un constat : elle a échoué et plus personne ne se réfère à l’UpM…

De tous les projets lancés par l’Europe, un seul donne satisfaction à ceux qui y participent : le « 5+5 », initiative française lancée en 2003 pour pallier les insuffisances du volet politique et sécurité du Partenariat de Barcelone. Y participent la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie et Malte. Cela ne couvre que le bassin occidental de la Méditerranée, afin de s’éloigner du Moyen-Orient et de ses complexités. Les domaines de coopération sont entre autres la surveillance maritime, la protection civile et la sécurité aérienne.

La plupart des initiatives, démarches, projets, ont échoué parce qu’il n’y a eu ni concertation, ni étude de faisabilité. La méthodologie de conduite de projet a été ignorée. Elle consiste, en particulier, à identifier la nature des problèmes, à fixer des objectifs à atteindre, mais des objectifs réalistes, stimulants, suscitant l’adhésion. A cet égard, il convient d’avoir à l’esprit la phrase de Sénèque : « Celui qui ne sait pas vers quel port il se dirige, ne trouve pas de vent favorable »…

*        *

*

Le dernier mot reviendrait-il à l’amiral Américain A. Mahan qui affirmait : « La Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions ou sera le théâtre d’un combat permanent »…

Il n’y a pas de fatalité en la matière si les pays qui en sont les riverains prennent conscience de l’existence d’intérêts vitaux communs et s’ils traduisent cette prise de conscience par des actions concertées et solidaires.

La liberté de navigation, un thème récurrent du 2019 Shangri-La Dialogue

 

La ministre française des Armées, Florence Parly. Tous droits réservés.

Organisée par l’International Institute for Strategic Studies, la 18ème conférence internationale consacrée à la sécurité et à la défense en Asie, plus connue sous le baptême « 2019 Shangri-La Dialogue », du nom de l’hôtel accueillant l’évènement, a réuni à Singapour du 31 mai au 2 juin 2019 une quarantaine de délégations et donné la parole à une quinzaine de ministres de la défense ainsi qu’à Federica Mogherini, s’exprimant au nom de l’Union européenne.

La ministre des armées Florence Parly y a prononcé le 1er juin un discours mettant en avant l’intérêt de Paris pour l’espace Indopacifique, dont la France représente un acteur « légitime et reconnu », avec près d’1,6 million de ressortissants, des territoires abritant plusieurs bases militaires permanentes et des intérêts économiques majeurs dans la zone. S’exprimant en anglais, la ministre a débuté son intervention en s’adressant sur un ton humoristique à Penny Mordaunt, la nouvelle secrétaire à la défense britannique. Se référant à la concurrence « amicale » entre les deux pays, elle a rappelé qu’elle n’était pas venue seule, mais accompagnée d’un groupe aéronaval complet, le Charles de Gaulle et son escorte faisant escale à Singapour dans le cadre du onzième déploiement de longue durée depuis 2001, baptisé Clémenceau.

Le 3 mai 2018, Emmanuel Macron avait déjà exprimé lors de son discours au sein de la base navale de Sydney sa volonté de créer un axe indopacifique constitué autour de la France, de l’Inde et de l’Australie et associant les autres pays de la région. Florence Parly a insisté sur la nécessité de cette forte coopération dans une région où prennent forme « les fondements d’une confrontation mondiale », illustrés par « les guerres commerciales, les guerres de technologie, les guerres de devises, les guerres de mots et, à l’occasion, les escarmouches entre deux avions ou deux navires ». S’adressant au ministre de la défense malaisien, et citant un de ces prédécesseurs qui se moquait des discours sur la liberté de navigation d’Occidentaux qui retournaient assurer la sécurité de Toulon ou d’Honolulu, laissant les pays de la région gérer « leurs encombrants voisins », Florence Parly a fait état de la stratégie de défense française en indopacifique, publiée en mai 2019.

La France se veut en effet garante du respect du droit international et « rejette toute interprétation qui ne serait pas conforme à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer ». Sans citer la Chine, mais se comparant à un éléphant dans un magasin de porcelaine (« I wag the elephant in the room »), Florence Parly a confirmé que la Marine nationale poursuivra ses transits en mer de Chine méridionale, invitant les nations européennes à embarquer des officiers sur les navires de la Marine durant ces opérations. Aucun fait accompli ne sera accepté, malgré les intimidations ou les objections, car « comment pourrions-nous fermer les yeux sur ce que condamne le droit international ? ». Sans que le sujet ne soit jamais évoqué, la ministre faisait certainement référence à la frégate de surveillance Vendémiaire, interceptée par la marine chinoise le 7 avril 2019 durant son transit par le canal de Formose, revendiqué par la Chine en tant qu’eaux intérieures, qui avait conduit à l’annulation de sa participation aux commémorations des 70 ans de la marine populaire chinoise.

Le secrétaire à la défense américain Patrick M. Shananan s’est également exprimé le 1er juin, au moment où était publié le premier rapport sur la stratégie indopacifique du Department of Defense. Le même jour, un communiqué commun des ministres de la défense des Etats-Unis, de l’Australie et du Japon exprimait leur « préoccupation devant toute action déstabilisante ou dangereuse en Mer de Chine méridionale ». Durant son intervention consacrée à « la Chine et à la coopération internationale en matière de sécurité », le général Wei Fenghe, ministre de la défense nationale, a répondu indirectement en arguant qu’aucun des 100 000 bâtiments de commerce qui traversaient cette zone chaque année n’avait été menacé. Confirmant ainsi que le dialogue de sourds n’était pas près de cesser, il a affirmé que « c’est le droit légitime d’un État souverain de construire sur son propre territoire. La Chine a construit des installations de défense limitées sur les îles et les récifs pour se défendre ».

Méditerranée : Le partenariat nord-sud entre velléité et volonté – par Mustapha BENCHENANE

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Drapeaux des pays membres de l’Union pour la Méditerranée au Parlement européen.
Tous droits réservés.

Pourquoi faire semblant, ou vouloir vraiment un partenariat entre les deux rives de la Méditerranée ? Après tout, les pays de la rive nord auraient pu penser, à propos du Sud : « C’est leur problème, tenons-nous éloignés de cette complexité »… Mais c’est justement la nature même des difficultés auxquelles se heurtent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui imposent aux États européens de porter une attention particulière à des événements qui se produisent à une heure d’avion de Marseille, à 147 kilomètres de la Sicile, à 14 kilomètres de Gibraltar…. En effet, l’onde de choc de ce qu’il se passe si près se propage partout en déroulant ses effets négatifs de diverses manières. Certains pays d’Europe ont pris conscience de cette réalité, en particulier la France et parfois l’Espagne, l’Italie, la Grèce. Ces États, dans le cadre de la construction européenne, ont pris plusieurs initiatives. Il est arrivé qu’ils soient soupçonnés d’arrière-pensées, entre autres, de vouloir gagner du temps. Qu’en est-il ? Pourquoi tant d’initiatives, et pourquoi autant d’échecs ?

Une prise de conscience ?

Pour comprendre pourquoi et comment les pays du Nord sont passés d’un « ordre » mondial qu’ils ont édifié à des propositions de dialogue, il faut avoir à l’esprit l’« électrochoc » qu’a été la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Déclenché par l’Égypte et la Syrie pour récupérer le Sinaï et le Golan occupés par l’armée israélienne depuis la « Guerre des six jours » en 1967, ce conflit a suscité une solidarité exceptionnelle dans le « Monde arabe », y compris de la part de l’Arabie saoudite et des Émirats producteurs de pétrole et pourtant alliés des États-Unis… Ces pays ont décidé de réduire leurs exportations d’hydrocarbures en direction des pays occidentaux et du Japon, tant que ces mêmes pays ne feraient pas le nécessaire pour imposer à Israël le respect du Droit international. Cette décision a frappé au cœur l’économie des pays développés et a provoqué des pénuries d’essence. Le prix des carburants étant depuis toujours bas, cela avait contribué aux « Trente glorieuses », donc à l’élévation du niveau de vie tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en partie en Asie.

Brutalement, l’Occident a pris conscience de sa dépendance énergétique et de sa vulnérabilité. C’est donc cet événement – la guerre de 1973 – qui va provoquer ce que l’on appellera désormais le « premier choc pétrolier » qui s’est traduit immédiatement par un quadruplement du prix de cette matière première, vitale pour toute la planète.

Le « Nord » va organiser dans l’urgence à Paris, une conférence dite « Nord-Sud » qui va durer une année et qui sera suivie par d’autres rencontres, notamment la réunion de Cancun, pour passer d’un ordre mondial défavorable au « Sud », à une situation nouvelle qui ressemblerait à une révolution pacifique. Si cette ambition affichée avait abouti, on aurait assisté, probablement pour la première fois dans l’Histoire, à un réajustement pacifique des relations internationales à l’échelle mondiale. En effet, les discussions ont porté sur tous les sujets, en particulier, la hausse des prix de toutes les matières premières et pas seulement le pétrole et le gaz. Le « Groupe des 77 » représentant le « Sud » (en réalité, ils étaient beaucoup plus nombreux) exigeait une refonte radicale du système financier, en ciblant prioritairement le FMI et la Banque mondiale, dominés par les États-Unis et leur dollar… Plus tard, les revendications ont concerné également les relations culturelles, et l’UNESCO a pris en charge des débats sur un « Nouvel ordre de l’information ».

Malheureusement, aucune promesse n’a été tenue, et le « Nouvel ordre mondial » s’est essoufflé avant d’être définitivement abandonné.

Que s’est-il passé ? En premier lieu, la solidarité arabe n’a duré que quelques semaines. Les intérêts de chaque État ont fini par prévaloir, sachant que certains d’entre eux dépendaient de Washington pour leur sécurité. Quant aux autres pays du « Tiers monde », ils ont été dans l’incapacité de parler durablement d’une seule voix. Les Occidentaux, de leur côté, leur frayeur étant passée, ont repris les habitudes, c’est-à-dire des relations fondées sur la vérité des rapports de force.

Dans le même contexte – premier choc pétrolier – à partir d’une idée émise par le président tunisien Habib Bourguiba, la France a proposé le « Dialogue euro-arabe » dont Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères disait : « c’est une sincérité et non une habileté ». Cette initiative impliquait deux parties : l’Europe représentée par ses instances bruxelloises et la Ligue des États Arabes. Ce « Dialogue » était de la même nature que le « Dialogue Nord-Sud » mais, à la différence de ce dernier, il ne concernait que l’Europe et le monde arabe. Cette fois-ci encore, ce fut un échec parce que ses initiateurs français – le Président Georges Pompidou et son ministre des affaires étrangères Michel Jobert – n’étaient plus là à partir de 1974 (décès de G. Pompidou et élection de V. Giscard d’Estaing). François Mitterrand, élu en 1981, n’y croyait pas.

D’autres causes ont concouru à cet échec : les divisions de la partie arabe et l’opposition des États-Unis.

  • La Ligue des États arabes n’est pas une organisation supranationale. Elle est le reflet fidèle de la fragmentation du « Monde arabe ». La discorde a très vite prévalu et cette partie arabe s’est trouvée dans l’incapacité d’articuler ne serait-ce qu’un intérêt commun.
  • Il y a eu aussi l’hostilité des États-Unis qui ne voulaient pas la réussite de cette tentative de rapprochement des deux rives. Michel Jobert rapporte dans son livre L’Autre Regard les propos du chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer». H. Kissinger et le Président Nixon pouvaient compter sur la Grande-Bretagne et sur l’Arabie saoudite pour être les relais de cette politique négative. Washington a obtenu que ne soient pas abordés ni les questions relatives à l’énergie ni le conflit israélo-arabe qui étaient pourtant au centre des préoccupations des parties au « Dialogue ».
  • L’Europe et le monde arabe ont ainsi démontré qu’ils n’avaient pas d’existence autonome, victimes d’eux-mêmes, parce que divisés et dépourvus d’une volonté politique.

C’est là l’essentiel de ce qui différencie velléité et volonté.

D’autres initiatives ont été prises, toujours par l’Europe, en direction du « Sud ».

Sont-elles de nature différente des précédentes ? Ont-elles tiré les leçons de l’expérience ? Ont-elles tenu compte du conseil d’André Malraux qui disait à propos de la vie en général : « Il faut transformer l’expérience la plus large possible en conscience » ?

Le partenariat, une défaillance de la méthode et de la volonté

L’Europe a proposé lors de la Conférence de Barcelone en novembre 1995, le partenariat euro-méditerranéen.

Il s’agissait d’une approche structurée, globale et s’inscrivant dans la durée. Elle comprenait trois corbeilles (ou domaines) : la politique et la sécurité, l’économie et la culture. Le but était de créer un vaste espace de libre-échange, une zone de « prospérité partagée ».

Un autre intérêt de cette initiative réside dans l’implication des sociétés civiles, parties au partenariat au même titre que les États. Mais on a négligé le lien pourtant évident entre sécurité et développement. Il a fallu attendre le Sommet de Malte en 1997 pour que les pays du Sud fassent admettre cette relation aux pays européens.

Dix années après le lancement de ce projet, une Conférence s’est tenue en 2005 à Barcelone pour cet anniversaire. La plupart des chefs d’État du Sud ne s’y sont pas rendus. Ils entendaient ainsi exprimer leur déception. Ils reprochaient à l’Europe d’être intéressée uniquement par les problèmes d’immigration et de sécurité et de négliger l’aide au développement et la question israélo-palestinienne. S’agissant de l’aide au développement, lorsque l’Europe consacrait 10 dollars au profit de l’Europe centrale et orientale, elle investissait 1 dollar en faveur du partenariat de Barcelone. S’agissant de la question palestinienne, il convient d’avoir à l’esprit que Barcelone n’a été possible que dans le contexte des accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993, porteurs – du moins le croyait on – d’espoir de règlement équitable et définitif de ce conflit. Mais le Premier ministre I. Rabin a été assassiné par un extrémiste israélien et la droite représentée par B. Netanyahou et les partis religieux se sont opposés avec véhémence et virulence aux accords d’Oslo. Du côté palestinien, la déception est devenue désespoir, ce qui a relancé le recours au terrorisme en même temps que Tel Aviv poursuivait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, occupées militairement par Israël depuis 1967. Entre 1993 – accords d’Oslo – et la première « Intifadah » en 2000, le nombre de colons et de colonies a doublé dans les territoires occupés sans que la communauté internationale ne réagisse.

Finalement, le partenariat euro-méditerranéen a été abandonné après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Son conseiller Henri Guaino l’a convaincu qu’il fallait proposer autre chose : « l’Union méditerranéenne ».

Cette proposition, dès le départ, a souffert d’un manque de discernement et de maladresses : les pays européens non riverains de la Méditerranée n’ont pas été invités à en faire partie. Cela les a fortement contrariés , en particulier l’Allemagne qui a soupçonné la France de vouloir l’exclure afin de se constituer une zone d’influence en Méditerranée. L’initiative française s’est faite sans concertation avec les pays du Sud à qui l’on proposait ce projet, sans expliquer ce qu’il adviendrait du processus de Barcelone. L’UM devait concerner la dépollution de la Méditerranée, l’accès à l’eau, le développement de l’énergie solaire, la sécurité maritime. C’étaient de grands axes, sans détermination de projets concrets qui devaient être identifiés plus tard. Or, quelle était l’urgence au Sud ? Elle était de rétablir la confiance dans un lendemain meilleur. Pour ce faire, il aurait fallu proposer un projet conçu après concertation, avec la certitude de résultats concrets à court terme, puis à moyen terme, et enfin à long terme.

Afin de corriger certaines de ces erreurs, N. Sarkozy modifia une partie de son approche : les pays européens non riverains de la Méditerranée furent intégrés dans la démarche, et l’Union Méditerranéenne devint l’« Union pour la Méditerranée » (UpM), avec un secrétariat permanent situé à Barcelone afin de contenter l’Espagne.

Si l’on dresse le bilan de cette initiative démarrée en 2008, on ne peut que faire un constat : elle a échoué et plus personne ne se réfère à l’UpM…

De tous les projets lancés par l’Europe, un seul donne satisfaction à ceux qui y participent : le « 5+5 », initiative française lancée en 2003 pour pallier les insuffisances du volet politique et sécurité du Partenariat de Barcelone. Y participent la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie et Malte. Cela ne couvre que le bassin occidental de la Méditerranée, afin de s’éloigner du Moyen-Orient et de ses complexités. Les domaines de coopération sont entre autres la surveillance maritime, la protection civile et la sécurité aérienne.

La plupart des initiatives, démarches, projets, ont échoué parce qu’il n’y a eu ni concertation, ni étude de faisabilité. La méthodologie de conduite de projet a été ignorée. Elle consiste, en particulier, à identifier la nature des problèmes, à fixer des objectifs à atteindre, mais des objectifs réalistes, stimulants, suscitant l’adhésion. A cet égard, il convient d’avoir à l’esprit la phrase de Sénèque : « Celui qui ne sait pas vers quel port il se dirige, ne trouve pas de vent favorable »…

*        *

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Le dernier mot reviendrait-il à l’amiral Américain A. Mahan qui affirmait : « La Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions ou sera le théâtre d’un combat permanent »…

Il n’y a pas de fatalité en la matière si les pays qui en sont les riverains prennent conscience de l’existence d’intérêts vitaux communs et s’ils traduisent cette prise de conscience par des actions concertées et solidaires.