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Mort du Sultan d’Oman, Qabous Ben Said

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Par Anne BOULNOIS, chargée de mission Afrique du Nord Moyen-Orient à l’institut FMES

Qui était feu Qabous ben Said ?

Qabous ben Said, Sultan d’Oman, est mort à l’âge de 79 ans le 10 janvier 2020 des suites d’un cancer. Le ministère de l’information omanais a exprimé sur Twitter que « c’est avec tristesse (…) que le sultanat d’Oman pleure notre Sultan Qabous ben Said qui a été rappelé à Dieu vendredi soir ».

Né le 18 novembre 1940 à Salalah, dans la province méridionale du Dhofar, fils unique du sultan Said ibn Taimour, Qabous vécut une enfance solitaire. A l’âge de 16 ans, il fut envoyé par son père en Angleterre à l’académie de Bury St Edmunds dans le Suffolk pour y bénéficier d’une une éducation occidentale ; il y devint excellent cavalier. Au cours de cette période, il se passionna pour la culture britannique et se découvrit un amour pour la musique classique, qu’il importera au Sultanat à son retour. Par la suite, il intégra l’académie royale militaire de Sandhurst, puis servit un an dans l’armée britannique en Allemagne. Une fois rentré à Oman en 1965, il entra en confrontation avec son père, particulièrement conservateur, qu’il renversa le 23 juillet 1970, avec l’aide des Britanniques, pour accéder au trône. Il modernisa le pays en s’appuyant notamment sur la manne pétrolière. Il proclama le Sultanat d’Oman en place du Sultanat d’Oman et Mascate, qui donnait un sentiment de désunion à son peuple. Il mobilisa les rares élites pour qu’elles s’investissent dans le développement du pays afin d’y construire des écoles, des hôpitaux et des universités, tout en professionnalisant son armée devenue l’une des plus crédibles de la péninsule Arabique.

 

Oman, un havre de neutralité

Le règne de Qabous débute avec la rébellion du mouvement marxiste du Dhofar qu’il parvient à juguler en 1975, notamment grâce à l’appui du Shah d’Iran qui envoie sur place un contingent de plus de 3000 soldats. Dès lors, il conservera d’excellents rapports avec l’Iran. Qabous a maintenu une posture de neutralité à l’égard des conflits dans la péninsule arabo-persique qui est devenue sa marque. Il n’a ainsi pas pris parti dans la guerre Iran-Irak de 1980-88. En 1994, il reçoit le premier ministre israélien Yitzahk Rabin, initiative qui aboutira à l’ouverture de bureaux commerciaux réciproques à Mascate et Tel Aviv. Il ne participe pas non plus à l’embargo mené depuis 2017 par l’Arabie-Saoudite et les Emirats Arabes Unis à l’encontre du Qatar, pas plus qu’il ne prend part à la coalition menée par l’Arabie-Saoudite au Yémen. Oman a abrité secrètement sur son territoire des délégations américaines et iraniennes lors des négociations préparatoires à la conclusion de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA). Qabous ben Said a toujours prôné la paix entre les religions – la majorité des Omanais sont ibadites – et les peuples a opté pour une politique de non-ingérence et de stricte neutralité. Il est le seul pays membre du Conseil de Coopération du Golfe à avoir maintenu des relations avec Damas pendant toute la durée de la guerre civile syrienne.

Lorsqu’Oman est très brièvement touché par le Printemps Arabe en 2012, Qabous choisit d’effectuer un important remaniement ministériel en limogeant des ministres accusés de corruption et en augmentant le salaire minimum de 40%, de même que les bourses universitaires. Il obtiendra ainsi le retour au calme. L’économie d’Oman reste cependant aujourd’hui dans une situation délicate. Particulièrement dépendante des rentes pétrolière et gazière, qui constituent avec le tourisme la principale ressource du Sultanat, elle est sensible à la baisse des cours du baril et s’appuie sur des réserves limitées de pétrole (évaluées à une quinzaine d’années), même si le sultanat dispose de réserves de gaz naturel ; selon l’IDE les flux financiers sembleraient être à la hausse (4.2Mds USD en 2018), même s’ils concernent avant tout les investissements dans le secteur gazier[1]. Avec un taux de chômage des jeunes particulièrement élevé et une dette nationale dépassant les 100% du PIB, Oman fait donc face à un contexte socio-économique précaire. Pour tenter de sortir de cette situation, le gouvernement omanais a élaboré un plan à horizon de 2040 pour rendre l’économie moins dépendante des hydrocarbures. Ce plan vise à réduire le poids considérable de l’Etat dans l’économie nationale et à stimuler le secteur privé en donnant une place plus importante aux investissements étrangers et au tourisme de qualité. Pour le moment, peu d’effets positifs imputables à cette nouvelle politique ont été observés et la politique d’omanisation des services publics a largement échoué.

La politique de neutralité de Qabous a permis au sultanat d’échapper aux crises les plus récentes du Moyen-Orient, même si la guerre au Yémen, à leur frontière sud, continue d’inquiéter les Omanais. Le sultanat redoute surtout Daech, de même que les pressions saoudiennes et émiriennes (les EAU faisaient auparavant partie d’Oman) pour contraindre Mascate à s’aligner sur la politique très anti-iranienne de Ryiad et d’Abu Dhabi. Le sultanat d’Oman est dominé par la religion Ibadite, dérivée du Kharijisme. L’ibadisme repose la vie islamique sur trois piliers : principe, égalité et travail. L’Ibadisme professe un islam pacifique qui correspond bien à la mentalité de la population. De nombreux messages sont d’ailleurs venus de toute part honorer la disparition du sultan reconnu unanimement comme une personnalité « pacifique » dans ses rapports avec la communauté internationale. Ce n’est pas un hasard si Mohammed Zarif, ministre des affaires étrangères iranien, a été le premier à venir s’incliner sur sa dépouille et saluer son successeur.

Comme le sultan n’avait pas d’héritier et était notoirement malade depuis de longues années, la question de sa succession s’est rapidement posée mais a été résolue par la désignation de son successeur, comme l’autorisait la constitution omanaise, par le sultan de son vivant. C’est Haitham ben Tariq, ancien ministre du Patrimoine et de la Culture et cousin du défunt, qui a été désigné pour succéder à Qabous. Le nouveau sultan a prêté serment le 11 janvier 2020 en annonçant d’emblée sa volonté d’inscrire son action dans le respect de la ligne de son prédécesseur, au grand soulagement de l’Iran et des Occidentaux.

 

Qui est le nouveau sultan Haitham ben Tariq ?

Haitham ben Tariq est né le 13 octobre 1954 à Mascate. Il est diplômé du Foreign service Program de l’Université d’Oxford en Angleterre. De 1986 à 1994, il fut sous-secrétaire d’état aux Affaires politiques auprès du ministre des Affaires étrangères, puis secrétaire général pour le ministère des Affaires étrangères de 1994 à 2002. De 2002 à 2004, il est ministre du Patrimoine et de la Culture avant d’être nommé ministre honoraire jusque 2020. Il est marié à l’une de ses cousines et père de quatre enfants. Il a promis, lors de son serment, de marcher dans les pas de son prédécesseur et de continuer à développer le pays tout en poursuivant la politique de neutralité en matière de politique étrangère. Il a déclaré ouvertement : « nous allons suivre la voie tracée par le Sultan défunt » et poursuivre « une politique étrangère basée sur la coexistence pacifique entre les nations (…) et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres, dans le respect de la souveraineté des nations et de la coopération internationale ». Il a ajouté que son pays continuerait « comme sous le règne du sultan Qabous à favoriser des solutions pacifiques aux crises régionales et mondiales ». Si ces déclarations ont rassuré les chancelleries occidentales, elles ont probablement agacé ses voisins émiriens et saoudiens. Très impliqué dans le développement culturel, le nouveau sultan Haitham a été le précurseur de nombreux projets touristiques impliquant la restauration de monuments historiques ; il a également initié la création d’une encyclopédie sur le sultanat d’Oman. Comme le sultan Qabous, il a mis l’accent sur le développement de l’Opéra Royal de Mascate qui allie culture islamique et musique classique. Il s’est également impliqué dans les affaires religieuses, ayant joué un rôle dans la construction de la très grande mosquée de Mascate dans un style faisant l’union de la modernité avec le style traditionnel omanais. Une question demeure : son pays va-t-il être en capacité de résister aux promoteurs immobiliers ?

Acteur discret dont la neutralité est unanimement reconnue, le sultanat d’Oman se trouve donc à la croisée des chemins, car si certains acteurs se réjouissent de cette politique de neutralité, d’autres au contraire, Arabie- Saoudite et Emirats Arabes Unis en tête, souhaiteraient le contraindre à prendre parti dans les multiples tensions opposant les deux rives du Golfe persique. Au bout du compte, il est probable que la stabilité de cet espace de dialogue essentiel dans une zone particulièrement agitée reste liée à la capacité du nouveau sultan à développer une économie aujourd’hui en panne.

 

[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/OM/situation-economique-et-financiere-du-sultanat-d-oman-septembre-2018

Séminaire toulousain de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES)

Une rentrée dans les étoiles en ce début d’année 2020 ! Dans un monde désormais connecté étendu à l’espace exo atmosphérique ou tout ou presque est géoréférencé, il n’était pas inutile de se rendre dans une région plus continentale pour y découvrir des savoir-faire d’exception dans le milieu aérospatial. Evoquer le géoréférencement apparaît ici pour souligner que nous devons la précision de nos systèmes de guidage à partir des multiples applications existantes issues de la constellation de satellites décidée par l’Union européenne et l’Agence spatiale européenne sous le nom de Galileo. Parmi les autres usages des satellites en orbites polaires ou géostationnaires, il faut naturellement souligner les équipements de télécommunication civils et militaires, les outils d’observation de la terre ou les capteurs exploratoires projetés dans notre système solaire au service de la recherche scientifique. L’espace reste donc un champ d’investigations extraordinaires et de compétitions entre les puissances. En cela, la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques avait matière à connecter cette visite d’études avec le thème relatif aux risques et opportunités des nouvelles routes de la soie. Car, à n’en pas douter, la Chine investit dans l’espace.

Cap sur Toulouse donc où prend forme l’aerospace space valley française. Il s’agit d’un véritable accélérateur d’innovations pour soutenir les entreprises développant une activité aérospatiale avec une forte composante technologique duale. Cet accélérateur se trouve donc au cœur d’un écosystème tourné vers l’aéronautique et l’espace. Toulouse, terre d’envol, s’était d’ailleurs largement illustré en d’autre temps avec l’essor d’une aviation postale et commerciale. Toulouse Montaudran n’est-il pas le fossile vivant de l’Aéropostale et de Latécoère ? Elle fut la plateforme aéronautique d’où Mermoz et Saint-Exupéry s’envolaient pour transporter le courrier en Afrique et en Amérique du Sud. Elle fut aussi le site où Latécoère construisait ses premiers avions. C’est à Toulouse que l’armée de l’air décide d’implanter sa première base aérienne militaire. Cette rentrée est donc un rendez-vous avec l’histoire mais aussi un rendez-vous avec l’avenir.

Présentation du CNES pour les auditeurs de la 30ème SMHES

La première visite qui s’est imposée à l’occasion de ce déplacement fut celle consacrée au centre national d’études spatiales le jeudi 16 janvier. Le CNES a été créé à l’initiative du Président Charles de Gaulle le 19 décembre 1961 afin de fournir une structure chargée de coordonner et d’animer les activités spatiales françaises centrées à l’époque sur le développement du lanceur-fusée Diamant. Ce lanceur fut le premier construit en dehors des Etats-Unis et de l’ex URSS. Le CNES est toujours aujourd’hui l’agence spatiale nationale la plus importante des pays de l’Union européenne. Cette initiative, pour le moins stratégique, souligne l’importance qu’il fallait et qu’il faut concéder au domaine spatial pour conserver sa souveraineté, celle de la France et celle de l’Europe. Le directeur d’établissement a ainsi pu présenter le site dans sa globalité d’une part et dessiner les perspectives d’un milieu très convoité d’autre part. Trois ateliers ont permis aux auditeurs de mesurer la performance des activités réalisées. L’un portait sur l’instrument principal de la mission martienne américaine InSight. Il s’agit d’un sismomètre permettant la mesure des vibrations sur une certaine épaisseur de la planète et tous les paramètres de pression ou de température. En entrant dans cette salle avec une vue de la planète rouge et le bruit du vent, inutile d’exprimer ici les sensations ressenties à l’occasion de cette séquence nous projetant à quelques 300 millions de kilomètres de la Terre. L’autre atelier, tout aussi fascinant, présentait l’international space station (ISS). Les présentations ont été réalisées avec une simplicité déconcertante par des spécialistes de renommée internationale. Ces spécialistes aux qualités inestimables ont consenti un énorme investissement, en recherche et développement, pour atteindre de tels résultats. Il ne faut surtout pas l’oublier. La présentation du microsatellite Taranis dédié à l’observation et à la caractérisation des phénomènes lumineux, radiatifs et électromagnétiques se produisant entre 20 et 100 kilomètres d’altitude a souligné les mêmes exigences et le même niveau de performance des équipes du CNES. Enfin, une présentation des enjeux du segment spatial consacré à la défense démontre que dans ce domaine beaucoup d’évolutions sont envisagées à moyen-terme et qu’elles caractérisent bien les engagements pris par les puissances disposant des capacités d’accès à l’espace.

Découverte de l’ISS

Au terme de cette visite, les auditeurs ont pu se rendre sur le site d’Airbus Defence & Space pour consolider leur appréciation sur la forte implication française et européenne dans les programmes spatiaux et les perspectives de ce secteur. La présentation complète des activités du groupe a souligné les principaux défis à relever et les tensions qui pèsent sur ce marché. Ces activités imposent ici aussi d’être très compétitif et de multiplier les offres répondant aux besoins rappelés précédemment dans les capacités de télécommunication civil ou militaire, d’observation de la terre et de recherche scientifique. Elles conduisent aussi à mieux gérer l’occupation de l’espace et le retrait du service des satellites en fin de vie en respectant au mieux la protection de notre environnement. Les équipes d’Airbus Defence & Space ont elles aussi démontré un niveau d’excellence hors du commun. Elles ont témoigné de l’attractivité de ce secteur où le renouvellement des ingénieurs ne semblent pas poser de difficulté particulière. Au terme de cette présentation, la visite des salles blanches a permis de mesurer l’ensemble des actions préalables au lancement d’équipements qui rejoindront prochainement des orbites polaires ou géostationnaires. Parmi ces actions, celles relatives à la mise en situation des satellites en condition de température dans des conteneurs spécifiques pouvant accueillir des plateformes de la gamme de 5 tonnes, celles aussi permettant des mesures spécifiques électromagnétiques dans des chambres anéchoïques ont été présentées aux auditeurs. Cette séquence industrielle, très complémentaire de celle réalisée au CNES, confirme la performance d’un groupe autour duquel constelle des petites et moyennes entreprises de cet aerospace valley toulousain.

Le lendemain, le vendredi 17 janvier, l’approfondissement de la connaissance du milieu spatial en se rendant à un autre rendez-vous industriel s’est confirmé. L’entreprise Thalès Alenia Space nous a donc ouvert ses portes, c’est un industriel qui s’affirme comme un référent européen et un compétiteur à l’échelle mondiale.

Evidemment, une certaine comparaison pourrait être faite avec la visite précédente car certaines actions se ressemblent. Certaines d’entre elles sont d’ailleurs conduites en coopération. Mais d’autres sont en revanche complémentaires. Le directeur de l’établissement de Toulouse a tenu à nous recevoir lui-même, accompagné de ses proches collaborateurs pour présenter le site. Il a également fait le lien avec le site « spatial » implanté sur les rives de la Méditerranée de Cannes. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur tient toute sa place dans les technologies de pointe lui conférant une place de choix dans l’écosystème des entreprises innovantes. La visite dynamique de l’établissement a replongé les auditeurs en salles blanches et leur a permis aussi d’apprécier l’évolution des techniques dans la fabrique des composants équipant les différents satellites. Cette séquence a aussi permis de présenter l’innovation cluster. Ce fut l’occasion d’appréhender des mécanismes spécifiques favorisant l’innovation au sein des équipes. Nous y avons découvert la sérendipité. Terme dont la compréhension saute aux yeux ! Car vous l’aurez compris, la sérendipité se rapporte à une découverte par chance et sagacité de résultats pertinents que l’on ne cherchait pas. Cela se rapporte au fait assez courant d’observer une donnée inattendue et stratégique qui donne l’occasion de développer une nouvelle théorie ou d’étendre une théorie existante. En somme, l’innovation ne se décrète pas et ne peut être imposée, elle se vit… Une visite exceptionnelle donc qui clôt le volet spatial proprement dit. Les auditeurs de la 30ème SMHES dispose désormais d’une vision assez complète des actions conduites dans un domaine stratégique. Ils pourront remettre tout cela en perspective dans la conduite de leurs travaux.

A la découverte de la salle blanche de Thalès Alenia Space.

Toulouse, terre d’envol ! Il nous fallait inévitablement revenir au berceau de l’aéronautique française et européenne. Un retour donc sur le site emblématique où est né l’avionneur Airbus. Que de chemin parcouru depuis l’Airbus A300 qui a marqué la naissance d’un pôle aéronautique dont personne n’imaginait qu’il allait devenir le numéro 1 mondial. Les auditeurs de la 30ème SMHES y ont été admirablement bien reçus. La présentation très complète nous a renvoyé au lendemain de la création de la Caravelle et du Concorde pour un élan aéronautique relevant, les uns derrière les autres, de très nombreux défis dans une compétition internationale très sévère. L’avenir apparaît serein au vu des carnets de commandes. Les perspectives ne se ferment pas et les innovations sont toujours au cœur des enjeux. Car il faut aujourd’hui répondre à de nouvelles exigences, celles des clients dont l’avion commercial constitue un outil à bord duquel il doit pouvoir maintenir toutes les connexions nécessaires, celles de la sécurité dont le niveau est aujourd’hui extraordinairement élevé et dont les conséquences industrielles peuvent être terribles à l’instar de celles vécues par le principal concurrent d’Airbus, celle enfin de l’environnement où la réduction des émissions de gaz à effet de serre est systématiquement recherchée . Alors, en se rendant sur le site de production où les bâtiments anciens aux couleurs de la ville rose côtoient des structures récemment sorties de terre, l’Airbus A350 sur sa chaîne de montage ressemble étrangement aux avions qui l’ont précédé. Mais ne nous y trompons pas ! Presque tout y est différent. Une structure en carbone conjuguant légèreté et résistance, un profil aérodynamique offrant un niveau de performance accru, des équipements satisfaisant la plupart des exigences des exploitants de toutes les compagnies aériennes et une motorisation réduisant drastiquement les coûts d’exploitation et s’inscrivant dans cette dynamique très volontariste de protection de l’environnement. Toulouse terre d’innovation ! C’est un peu le bilan que les auditeurs retiendront de ce séjour très dense consacré au fait aérospatial.

Sur le site d’Airbus

En passant devant le bâtiment B612, nom donné à ce lieu tourné vers le spatial dans ce bassin toulousain souvenir de l’astéroïde dont le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est originaire, ils se rappellent cette phrase du même auteur qui rappelle que « l’homme se découvre en se mesurant avec l’obstacle ». C’est le prix à payer pour innover, c’est le prix des efforts de la 30ème session pour relever le défi de leur thème d’étude sur les risques et opportunités des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Une belle année 2020 en perspective…

In Memoriam

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Grand officier de la Légion d’honneur, l’Amiral Pierre Lacoste vient de tirer discrètement sa révérence alors qu’il s’apprêtait à fêter son 96e anniversaire, à l’issue d’une vie bien remplie consacrée à la marine nationale, au renseignement, puis à la réflexion stratégique. Marin dans l’âme, il avait rejoint les Forces Françaises Libres dès 1943 et s’était engagé sur un escorteur, naviguant en Atlantique Nord et participant aux convois meurtriers de Mourmansk, expérience qui l’avait profondément marquée et lui inspirait volontiers quelques anecdotes. Dès la fin des hostilités, il avait rejoint le cursus de l’école navale et poursuivi une brillante carrière d’officier de Marine qui le conduisit en Indochine, puis sur la plupart des mers du Globe. Il termina sa carrière opérationnelle en 1980 à la tête de l’Escadre de la Méditerranée, après avoir été Chef du cabinet militaire du Premier ministre Raymond Barre.

C’est le Président François Mitterrand qui assura sa notoriété en le nommant Directeur général de la sécurité extérieure. Cette dernière expérience professionnelle lui vaudra une célébrité médiatique dont il se serait bien passé, mais qu’il a toujours totalement assumée avec beaucoup de classe. C’est en effet sous sa responsabilité que se déroulera l’affaire du Rainbow Warrior qui le contraindra à la démission, en 1985. Moins nombreux sont ceux qui savent qu’il a joué un rôle clé, dans l’ombre, pour maintenir d’excellentes relations avec nos alliés américains et européens, pour contenir l’expansion soviétique et pour lutter contre les acteurs moyen-orientaux bien décidés à chasser la France du Moyen-Orient, tout particulièrement au Liban. C’est lui aussi qui entama le processus de civilianisation et de réforme de la DGSE.

Une fois à la retraite, Pierre Lacoste dirigea brièvement la Fondation pour les études de défense nationale et se consacra à la promotion de l’intelligence économique, mais aussi à la lutte contre les mafias, certain que ces deux défis étaient vitaux pour la défense des intérêts français et européens. Il appuya fortement la mise en place de cursus universitaires dédiés à l’étude du renseignement, permettant à plusieurs professeurs de forger une « école française » dans cette matière, à l’instar d’Olivier Forcade (Paris Sorbonne) et de Sébastien-Yves Laurent (université de Bordeaux) dont il était très proche. Il reste l’auteur de cinq ouvrages oscillant entre témoignage (Un amiral au secret, Flammarion, 1997) et essais consacrés à la stratégie (Stratégies navales du présent, JC Lattès, 1986) et à ce monde du renseignement qu’il connaissait si bien (Les maffias contre la démocratie, JC Lattès, 1992 ; Approches françaises du renseignement, La documentation française, 1997 ; Services secrets et géopolitique, Lavauzelle, 2001).

Malgré la différence d’âge, Pierre Lacoste était devenu l’ami de nombreux chercheurs. Son sourire espiègle, son humour caustique, sa bienveillance, son élégance, son sens du commandement, son extrême probité intellectuelle et son analyse toujours pertinente resteront à jamais gravées dans leurs mémoires. Il n’en était pas moins exigeant et savait convaincre avec passion ses subordonnés, ses amis et les chercheurs qui venaient recueillir ses avis éclairés. Il n’hésitait pas d’ailleurs à les réveiller pour échanger avec eux sur des questions d’actualité qu’il jugeait importantes. Sa voix chevrotante et malicieuse était reconnaissable entre toutes. L’un des auteurs de cet hommage lui reste profondément reconnaissant d’avoir accepté de préfacer plusieurs de ses ouvrages.

Nous nous associons à la peine de sa famille et de ses amis et les assurons de nos plus sincères condoléances.

 

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à la FMES

Amiral Pascal Ausseur, directeur de la FMES

 

 

 

 

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

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Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

*

En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

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Mission à Djibouti des auditeurs de la 5e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

Le vendredi 10 janvier 2020 dès cinq heures du matin, les auditeurs de la 5e session « Enjeux et stratégies maritimes » et leurs camarades des autres sessions nationales de l’IHEDN convergent dans la nuit sombre et le froid vers l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Ils décolleront à bord d’un A340 de l’armée de l’Air pour se poser en fin de journée dans l’un des pays les plus chauds de la planète : Djibouti.

Ce n’est pas un hasard si ce pays a été choisi au regard de son positionnement stratégique dans la corne de l’Afrique, sur une route maritime vitale pour l’économie mondiale et au cœur d’une région particulièrement instable. Toutes les grandes puissances s’y intéressent et certaines y ont établi des bases militaires. Enfin, des liens uniques l’unissent avec la France dont les armées bénéficient d’un théâtre unique d’entraînement, d’aguerrissement et de prépositionnement de ses forces. Djibouti constitue ainsi une destination privilégiée, permettant aux auditeurs de l’IHEDN d’appréhender un grand nombre de problématiques géopolitiques au cœur des enjeux de défense et de sécurité du monde d’aujourd’hui. C’était également pour eux l’occasion unique de découvrir les capacités de leurs armées dans un contexte très proche de celui des théâtres d’opérations. La représentation diplomatique françaises et les forces françaises stationnées à Djibouti (FFDJ) leur avaient donc concocté une mission particulièrement riche et dense, les faisant osciller entre débats stratégiques et démonstrations opérationnelles sur le terrain.

Très tôt le samedi matin, S.E. Monsieur Arnaud Guillois, ambassadeur de France à Djibouti et le général de division aérienne Éric Gernez, commandant des FFDJ ont chaleureusement accueilli les auditeurs pour les éclairer sur les intérêts et les ambitions de la France dans cette région du monde et le rôle majeur joué par nos forces armées. Puis sont intervenus successivement S.E. Monsieur Aidan O’Hara, ambassadeur de la délégation de l’Union européenne, S.E. Monsieur Larry Andre, ambassadeur des Etats-Unis et Madame Barbara Manzi, coordinatrice résidente du système des Nations unies pour donner la vision de leur pays ou de leur organisation sur les grands enjeux dans les domaines de la sécurité, du social, du développement économique et de l’environnement.

S.E. Monsieur Aidan O’Hara, ambassadeur de la délégation de l’Union européenne, s’adressant aux auditeurs

Ce fut ensuite l’embarquement dans des camions de transport de troupes, deux heures de piste et un frugal casse-croute avant d’assister à une démonstration de combat en zone désertique sur le fameux site de Koron. L’engagement coordonné d’un groupe tactique interarmes (GTIA) de l’armée de Terre, appuyé par un ballet aérien de Pumas, de Gazelles et de Mirage 2000 virevoltant autour d’une colonne de chars AMX 10 RC, de véhicules de l’avant blindés (VAB) et de véhicules blindés légers (VBL) faisaient feu de tout bois de leurs canons ou de leurs mitrailleuses lourdes. Le réalisme de l’engagement du 5e Régiment interarmes d’outre-mer ainsi que le professionnalisme et la pédagogie de ses soldats, tout autant que leur simplicité et leur gentillesse, ont particulièrement impressionné les auditeurs.

Tir réel d’AMX10 RC du 5e RIAOM sur le site de Koron

Mais la journée était loin d’être terminée. Deux nouvelles petites heures de piste ont permis aux auditeurs de rejoindre le mythique Grand Bara pour assister à une démonstration des capacités de l’armée de l’Air. Police du ciel, ravitaillement en vol, « Show off force », déposes par corde lisse et récupération en « grappe » de commandos marine par hélicoptère ou encore posé tactique sur piste d’atterrissage sommaire, autant d’opérations réalisées sous un magnifique soleil couchant qui ont émerveillé les auditeurs.

Ravitaillement en vol au coucher du soleil

La nuit tombée, ils ont réembarqué dans les camions pour rejoindre le lieu du bivouac où un camp éphémère leur avait été dressé par les FFDJ qui, à nouveau, leur ont fait une démonstration d’organisation. S’est alors manifestée une véritable fraternité d’armes autour d’un barbecue et de chants de soldats et de marins qui résonnèrent tard dans la nuit du désert djiboutien. Même la levée du fameux khamsin, ce vent de sable bien connu dans le pays qui a envahi les assiettes et forgé de magnifiques chevelures rouges aux auditeurs, n’a pu altérer l’enthousiasme ambiant, bien au contraire !

Ce fut donc une nuit particulièrement courte qui s’est brutalement arrêtée au son du clairon le dimanche matin à 4h30. Après le luxe d’une douche chaude (pour certains) et un rapide petit déjeuner, l’émotion fut à son comble lors de la levée des couleurs au son des hymnes djiboutiens et français. Les auditeurs se souviendront longtemps de la Mareillaise chantée a capella au lever du soleil en plein désert. Mais le ronronnement des camions se faisait déjà entendre et il fallait de nouveau embarquer pour deux nouvelles heures de piste afin d’arriver à Arta Plage pour une démonstration d’action antiterroriste de la mer vers la terre des commandos marine, appuyés par des moyens aériens des armées de Terre et de l’Air.

Lever des couleurs et Marseillaise a capella au Grand Bara

Largués en parachute avec tous leur équipement – embarcation rapide inclue – par un avion de transport tactique, les commandos marine investirent à la nage, la plage tenue par un groupe terroriste hostile pour sécuriser le « beachage » de navires amphibies qui mirent à terre des moyens de combat plus lourds. Les otages libérés, les commandos furent exfiltrés en grappe par Puma sous la protection de Mirage 2000 aussi rapidement qu’ils étaient venus. Cette découverte de capacités aussi insoupçonnées que spectaculaires des forces spéciales françaises restera pour les auditeurs un moment fort de leur mission. Le retour à Djibouti par mer à bord des bâtiments amphibies ou des embarcations rapides des commandos marines fut l’occasion de découvrir le golfe de Tadjourah. La fatigue commençant à se faire sentir, le doux bercement lié au roulis des bâtiments permit à certains d’auditeurs de s’offrir un court moment de récupération.

Dépose par Puma d’un groupe d’infanterie du 5e RIAOM

Car la journée n’était pas finie. Après ces moments uniques sur le terrain, le dimanche après-midi fut consacré à la visite de la base chinoise puis du poste de commandement et de l’avion de patrouille maritime espagnol de l’opération Atalante. Cette longue journée particulièrement riche et dense s’est conclue à la résidence du commandant des FFDJ pour un dernier moment d’échanges en présence de diverses personnalités françaises et étrangères présentes à Djibouti. Enfin, les auditeurs qui avaient encore un peu d’énergie ont pu faire un rapide passage en ville pour découvrir des djiboutiens toujours aussi accueillants, en particulier pour les Français.

Après une nuit bien méritée et nourris de l’expérience du terrain, les auditeurs ont pu poursuivre le lundi matin leurs réflexions stratégiques avec un nouveau regard. M. Olivier Gasbarian du groupe RUBIS leur a permis de mieux appréhender les enjeux liés aux approvisionnements des flux pétroliers et gaziers dans la région de Djibouti. Puis, ce fut le bouquet final avec un dernier débat sans tabou autour du commandant des FFDJ et de l’ambassadeur de France. Les auditeurs ont ensuite pris l’avion pour rentrer en métropole avec un dernier au revoir d’un Mirage 2000 des FFDJ, encore des étoiles plein les yeux, impressionnés par la qualité de l’accueil qui leur a été réservé et fiers des capacités et du professionnalisme de leurs armées. Fatigués mais heureux, les auditeurs garderont longtemps dans leur mémoire cette mission unique sur le sol de Djibouti.

Derniers débats d’une grande franchise avec S.E. Monsieur Arnaud Guillois et le général Éric Gernez

G5 Sahel – l’incontournable Barkhane !

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Jean-Philippe PIERRE, Docteur en Géographie-géopolitique
Directeur recherche et relations académiques à l’Institut FMES

Le 17 décembre dernier, le général mauritanien Mohamed Znagui Sid Ahmed Ely, chef du département de défense et sécurité du G5 Sahel, confiait au journal Le Point que « sans la France, la situation dans la région serait bien pire ». Pourtant, nous assistons à une montée du sentiment antifrançais au sein des populations de la bande sahélo-saharienne.

Pour rappel, en janvier 2013, c’est bien à la demande des autorités maliennes que le président Hollande a engagé l’Armée française dans l’Opération Serval, pour arrêter l’avancée en direction de Bamako des forces djihadistes, sécuriser la capitale du Mali et permettre au pays de recouvrer son intégrité territoriale. Les troupes maliennes qui s’opposaient déjà depuis une année aux rebelles Touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) et au mouvement salafiste Ansar Dine, alliés à d’autres mouvements islamistes ne pouvaient plus en effet ni repousser, ni même contenir leur offensive, balayées dans l’Azawad et dans une grande partie nord du pays, ces dernières, en débâcle ne pouvaient plus garantir la sécurité de la capitale. C’est dans ce contexte que sont intervenues les forces françaises offrant aux Maliens l’opportunité de se réorganiser politiquement et militairement.

Le 1er Aout 2014, l’opération est étendue pour lutter contre les groupes armés salafistes djihadistes dans toute la région du Sahel. Elle prend le nom d’opération Barkhane.

En parallèle de l’opération Serval, l’Union Européenne déclenche la mission de formation de l’Union Européenne au Mali, (EUTM Mali – European Union Training Mission in Mali), pour permettre le rétablissement des capacités militaires et de commandement de l’armée malienne.

L’accident impliquant deux hélicoptères des forces françaises qui a causé la perte de 13 soldats en soirée le 25 novembre dernier a donné lieu à de nombreuses interrogations sur cet engagement de la France au Sahel. Accusées de « néocolonialisme », hier accueillies en sauveurs, les forces françaises sont de plus en plus critiquées. Et si ces qualificatifs de néocolonialisme, de djihadisme, de salafisme n’étaient que les faux nez d’une réalité moins manichéenne et moins honorable ?

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Il est légitime de s’interroger sur les raisons réelles de l’engagement de l’armée française au Sahel.

Cette région, lieu d’échange et de commerce depuis toujours offre aujourd’hui les mêmes avantages à l’Europe que les confins militaires d’autres époques. L’engagement français au sahel est la garantie de disposer d’une profondeur stratégique suffisante pour se prémunir des menaces les plus importantes du moment. Les nouvelles routes des trafics s’y croisent.

Venant du Sud, de l’Afrique sub-saharienne, des milliers de jeunes gens, migrants économiques sont les victimes d’une part de l’illusion d’un mieux vivre ailleurs, un ailleurs dans lequel il n’y a pas de place pour tout le monde et d’autre part, victimes des passeurs, nouveaux pachas de la traite des hommes.

Plus importante route du trafic de stupéfiants depuis que les Etats-Unis ont renforcé leur soutien à leurs voisins dans la lutte contre le narcotrafic, la voie africaine est devenue le chemin le plus sûr pour approvisionner l’Europe.

Nous pouvons également parler du trafic d’armes issus des stocks de Mouammar Kadhafi, mais également en provenance des nombreux conflits qui ont touché les rives de la Méditerranée et l’Afrique ces dernières années.

La main d’œuvre ne manque pas non plus dans cette région. Les enfants soldats des conflits de l’Ouest africain (souvent bannis) on grandit, mais ils restent des mercenaires prêts à épouser toutes les causes pour peu qu’ils puissent en vivre. La menace terroriste a plongé toute la région du Nord de la Mauritanie et du Mali dans la précarité. Autrefois, le tourisme d’aventure porté entre autres par le Paris-Dakar avait permis de créer de l’activité économique dans ces régions, de Nouadhibou à Zouerate en passant par Atar et Chinguetti. Maintenant, les familles laissent partir leurs fils avec des groupes armés qui sillonnent les villages et recrutent les jeunes garçons pour l’équivalent de 50 000 euros. Faute d’activité, les hommes vivent de rançonnage. Les coupeurs de route à temps partiel pour arrondir les fins de mois deviennent, faute de « clients » des djihadistes de circonstance. Enfin, les opposants de tout poil aux pouvoirs en place (Touaregs, Maures, Peuls…) viennent opportunément grossir les rangs de ceux qui pourraient faire tomber les hommes des capitales.

Il semble ainsi que les intérêts économiques de la région qui pèse moins de 0,25% du commerce extérieur de la France et extrait moins 5% de la production mondiale d’Uranium ne soient que très secondaires. Les accusations de néo colonialisme ne sont donc proférées que pour désigner un responsable autre que les pouvoirs africains incapables de se remettre en question et de prendre leur avenir en main malgré par exemple les 9 milliards d’euros de l’APD (Aide publique au développement) octroyés entre autres par la France en 2018 (0,43 % du PIB ). Face à ce genre d’accusation il faut notamment réfléchir à quels intérêts elles peuvent servir. Le président Macron, lors de la réunion de Pau le 13 janvier à clairement posé cette question aux chefs d’états du G5 en interpellant le président malien : « j’entends beaucoup de gens, dans votre pays, qui disent tout et n’importe quoi. Demandez-vous par qui ils sont payés ! Demandez-vous quels intérêts ils servent ! Moi, j’ai mon idée… ». Les concurrents de la France sont nombreux au Sahel, qu’il s’agisse de groupes terroristes ou de concurrents commerciaux, l’engagement français ne répond pas forcément à leurs agendas ou leurs objectifs.

 

Djihadisme, de quoi parle-t-on ?

La littérature récente, produite par ceux qui ont vraiment lu et étudié le Coran et les hadits met en évidence une crise profonde de l’Islam. L’absence de leadership légitime et d’un ijtihâd sincère a semé au sein des communautés les ferments de la déliquescence de la seconde religion la plus pratiquée dans le monde. Ainsi, chacun, sans même disposer des outils spirituels et intellectuels susceptibles de lui permettre de se forger de solides convictions, se revendique plus croyant que son voisin. La lecture simpliste de certaines sourates telle que « Vous êtes le meilleur peuple, suscité pour le bien de l’humanité ; vous enjoignez ce qui est bien, vous interdisez le mal, et vous croyez en Allāh. Et si les Gens du Livre avaient cru, cela aurait été meilleur pour eux. Certains d’entre eux sont croyants, mais la plupart d’entre eux sont des pervers. » (Coran, 3-111) incite donc à se revendiquer d’une pratique la plus authentique afin de prendre l’ascendant sur le mécréant. D’autres versets tels que : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce que Dieu et Son messager ont interdit et qui ne suivent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent l’impôt de la capitation et qu’ils se soumettent et s’humilient » (Coran, 9-29), encrés dans les esprits de gens simples, par des prédicateurs haineux, sont de véritables blanc-seing. Ils peuvent ainsi asseoir leur domination sans la moindre retenue pour déverser leur rancœur et compenser leurs frustrations.

Selon ce principe, les djihadistes en question ne sont donc pas des croyants de conviction mais plutôt des croyants de circonstance dont l’objectif est de renforcer leur appartenance au groupe et justifier leurs actes. Il est plus simple lorsque l’on est inculte et dans l’incapacité de changer son quotidien par un travail long et contraignant de sanctionner l’autre, de le tenir pour responsable de ses maux, de le dominer.

La foi est donc un prétexte mais en aucun cas une finalité. Il est vrai que le coran offre des pistes d’organisation de la société. Par exemple, la sourate numéro 2, Al baqara présente la plupart des codes de conduite qui guident la vie des musulmans. Mais cette organisation de la société sans effort d’adaptation ne permet pas d’organiser la vie de la cité au XXIème siècle. Les villes et villages qui se sont retrouvés sous la gouvernance de groupes terroristes tels que daesh en ont fait la difficile expérience. Incapables de produire, ces groupes ne fonctionnent que selon un système de prédation, levée d’impôts sur les non croyants, esclavage, vente des ressources naturelles. Une fois que l’ensemble de ces ressources est exploité, il ne reste rien. C’est un peu le principe du nomadisme qui se déplace de pâture en pâture au gré des saisons. A l’image des nomades, ces groupes ont besoin sans cesse de nouveaux espaces pour pouvoir exister. Le djihadisme sahélien n’est donc que l’expression de ce besoin de territoire pour survivre et non un idéal religieux. La composition de ces groupes majoritairement nomades de culture ou de circonstance (anciens enfants soldats, mercenaires libyens…) en est la preuve.

Le Sahel, espace d’échange et de nomadisme est l’incubateur de philosophies moins nobles que la religion. C’est là également que les deux grandes tendances de l’islam sunnite se livrent une guerre d’influence pour s’imposer tant vis-à-vis des musulmans que pour peser vis-à-vis des occidentaux. Les Frères Musulmans tout d’abord, cela fait des années qu’ils occupent le terrain. Utilisant la situation d’échec des états post-coloniaux, les idéologues des Frères Musulmans proposent un projet global de régénération de la communauté musulmane contre l’occidentalisation de la société. Appuyée financièrement par le Qatar et politiquement par les turcs, l’organisation a su mobiliser de larges couches de population, en leur offrant un réseau caritatif et une utopie de rédemption. Face à eux, les salafistes, soutenus par l’Arabie Saoudite et les EAU entretiennent eux aussi leurs réseaux d’influence. En plus de soutenir des groupes armés, ces deux courants de l’Islam sunnite contribuent également à fractionner les sociétés. Les premiers conquièrent le pouvoir par « le bas », ils réislamisent l’individu, la famille, le quartier. Le second s’adresse aux élites, il soutient les projets économiques qui bénéficient essentiellement aux castes dirigeantes. Le sunnisme évolue en plein paradoxe, au nom de l’Oumma, la communauté des musulmans, chacun s’efforce de diviser pour s’imposer. C’est une situation ubuesque que connait l’Islam depuis ses origines mais qui aujourd’hui dépasse le simple conflit tribal en contaminant l’ensemble du Sahel.

 

Confins militaires ou cheval de Troie !

C’est un fait ! La France est durablement engagée au Sahel. L’annonce du président Macron de l’envoi de 220 soldats supplémentaires pour renforcer l’opération Barkhane montre effectivement qu’il est plus dangereux de se retirer que de maintenir une présence active.

Se résigner et se retirer aurait un double effet catastrophique. Tout d’abord, ce serait reconnaître que quelques bandes armées peuvent mettre en échec une armée puissante et organisée. La qualité des forces françaises ne saurait être mise en cause. Les difficultés qu’elles surmontent au quotidien sont nombreuses : immensité du théâtre des opérations, compromissions des populations, incurie des politiques locaux… La France est seule pour défendre les intérêts d’une Europe qui peut-être par méconnaissance de la région ou par frilosité refuse de voir la menace qui est en train de se structurer. Un retrait autoriserait également la mise en place d’une zone grise où pourraient se côtoyer sans limites, les activités les plus toxiques telles que trafics de drogues, d’armes, d’êtres humains et y proliférer des idéologies mortifères. Tout cela, serait installé sur les rives du plus grand et plus complexe espace frontalier : la mer Méditerranée. La bande Sahélienne pourrait donc être le cheval de Troie qui précipiterait par effet contaminant une grande partie de l’Europe dans une période d’instabilité durable.

Aussi, même s’il est peu probable que le président français du moment ait totalement apprécié cette dimension lors du lancement de l’opération Serval, il semble essentiel pour l’avenir de l’Europe et de l’Afrique du Nord et de l’Ouest de considérer le Sahel comme un confins militaire qu’il faut stabiliser, sécuriser et développer pour éviter qu’il ne sombre. Cette nécessaire profondeur stratégique à un coût que la France à elle seule n’a pas les moyens d’assumer. Seule, elle est exposée aux accusations de néocolonialisme, seule, elle ne peut peser de manière significative que militairement. L’échec en matière de développement des états locaux est le premier ferment de leur instabilité. Faute d’une action réelle et volontariste des européens, 2020 risque d’être une année charnière au cours de laquelle la situation leur échappera totalement.
Le temps presse, les acteurs du désordre islamiste sont à l’œuvre et gagnent du terrain. Cela ne signifie pas que la situation soit désespérée, mais il est certain que l’Union Européenne risque de se retrouver dans l’incapacité de peser de quelque manière que ce soit dans la région et donc, de limiter les effets néfastes qu’elle pourrait avoir à son encontre.

En effet, d’autres acteurs s’implantent ou se sont implantés au sahel. Il s’agit en particulier de la Chine, des USA et de la Russie.
Les Chinois investissent régulièrement en Afrique du Nord et au Sahel dans le cadre de leur quête en matière premières et pour garantir des débouchées commerciales à leurs nouvelles routes de la soie. Parmi les dix plus gros bénéficiaires des IDE chinois ces vingt dernières années , figurent le Mali, La Mauritanie, le Nigéria, le Niger et Burkina-Faso. L’intervention en Libye le 25 novembre 2011 de la frégate Xushou et l’organisation d’un pont aérien pour évacuer leurs quelques 35 000 ressortissants a fait prendre conscience aux décideurs chinois qu’il fallait développer un volet sécuritaire pour garantir leurs investissements dans cette région. La Chine s’investit dans les actions de maintien de la paix en Afrique, en 2012 par exemple, le président Hu Jintao à lancé l’initiative on China-Africa Coopérative Partnership for Peace and Security. Au Mali, lors de l’été 2013, la MINUSMA a bénéficié d’un renfort de 400 soldats et ingénieurs chinois. Elle y a également multiplié ses ventes d’armes par dix entre 2006 et 2016. La société Norinco, entreprise publique d’armement, s’est progressivement substituée aux anciens pourvoyeurs d’armes en provenance de l’ex URSS. De ce fait, elle prend en charge la formation technique des cadres de la plupart des armées africaines ce qui lui garantit une influence durable au sein des Etats-Majors.

Les USA, bien qu’ils semblent militairement moins présents en Afrique de l’Ouest et au Sahel du fait de leur choix « d’empreinte légère », symbolisée par l’installation de nénuphars (lily pads) – c’est le nom que donne le Pentagone aux mini-bases américaines que l’on trouve notamment du golfe de Guinée à la Corne de l’Afrique – restent particulièrement influents sur les plans économique et social. L’Africa Grouth and Opportunity Act (AGOA), adopté en 2000 dans le cadre du trade and Developpment Act a permis d’établir des liens privilégiés avec les économies Africaines. Leur offrant des débouchées non ou peu taxées sur les marchés américains en échange de quoi, les entreprises d’extraction minières ou d’énergies fossiles ont bénéficié d’une plus grande complaisance dans l’attribution des concessions et des zones de prospection. Les églises évangéliques américaines réparties aux limites de cette région et dans les grands villes, contribuent à donner une image favorable des actions américaines. Les œuvres qu’elles conduisent en faveur de l’enfance ou de la santé se substituent aux systèmes locaux défaillants. Ces nouvelles églises jouent sur l’effervescence affective et l’oralité et, ainsi, servent de lien social. Leur implication auprès des populations contribue à donner un apriori plutôt favorable vis-à-vis des américains. Cet apriori positif se dégrade fortement dans les sociétés majoritairement musulmanes.

Enfin, la Russie effectue dans la région un retour discret mais bien réel. Le 26 juin dernier, en marge du salon « ARMY 2019 » de Moscou, la Russie et le Mali ont officialisé la signature d’un accord de défense. Cet accord porterait sur la formation de spécialistes militaires et la coopération dans les opérations de maintien de la paix et la lutte contre le terrorisme. Ces derniers mois, des hommes du groupe Wagner, société militaire privée russe qui s’est illustrée notamment en Syrie, ont commencé à évoluer au sahel. Dans cette région, la guérilla islamiste est devenue un véritable business pour les sociétés militaires privées. Certains pays et organisations dont l’ONU font appel à elles pour la collecte d’informations ou l’évacuation médicalisée. Mais la présence la plus significative de ces groupes est observée au plus près des zones de combat. Le 29 novembre dernier, le journal Le Monde ou le 22 décembre, Challenges rapportaient l’inquiétude des américains de la présence de soldats russes dans les rangs des forces du Gal Khalifa Haftar. Dernièrement, un groupe appelé « les patriotes du mali » aurait même recueilli 8 millions de signatures en faveur du départ des forces françaises et d’une coopération militaire avec la Russie.

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Il est donc illusoire d’imaginer que les seules forces françaises qui n’agissent que dans un cadre légal aient les moyens à elles seules de stabiliser cette région qui devrait passer de 135 millions de personnes en 2015 à 330 millions en 2050 si les taux de natalité actuels se maintiennent.

Les dirigeants des états sahéliens (Tchad, Niger, Mali, Burkina Faso, Mauritanie) sont dans l’incapacité de se mobiliser contre les menaces qui pèsent sur la région sans une aide ou un mentoring non seulement militaire, mais également dans tous les domaines de la gestion d’un Etat.

Le rejet de la présence des forces françaises au Mali mérite également d’être analysé plus finement. En effet, il est fortement médiatisé et très relayé par la presse notamment anglo-saxonne qui saisit toutes les occasions pour les interpréter et les analyser comme des retours à la Françafrique ou un nouveau néocolonialisme français. La presse française contribue également à amplifier ce phénomène, prenons le simple exemple de la manifestation de Bamako le Vendredi 10 janvier : « le drapeau français brûle sous les cris de près de 1 000 personnes rassemblées à l’appel d’organisations de la société civile et de personnalités politiques pour demander le départ de l’opération « Barkhane » et des forces internationales de leur pays ». Le choix même du vocabulaire – près de 1000 personnes – montre clairement l’intention d’amplifier l’évènement.

Il est donc urgent, comme l’a souligné le président Français à Pau que chacun assume sa part de responsabilité dans la région. Les habitants eux-mêmes doivent faire des choix clairs entre développement ou statuquo. Les Nations Unis et l’Union Africaine doivent revoir les concepts d’emploi de leurs forces. La communauté internationale au premier rang de laquelle l’Union Européenne doit prendre conscience que laisser le Sahel dans cette situation aura des effets bien plus dangereux à court et moyen terme. Ces idéologies prédatrices au nom desquelles les pseudo jihadistes se battent ne se contenteront pas du Sahel. Vides de projets et incapables de construire, leur survie dépend de leur capacité à s’étendre sur le plan territorial.

La chine, les USA ou la Russie n’apporteront pas de solution durable dans la région. La préservation de leurs intérêts (mercantiles et géopolitiques) n’est pas compatible avec une aide au développement réelle des pays partenaires. Il est vrai qu’ils ont les moyens financiers et matériels d’imposer un climat sécuritaire autour de leurs emprises et de leurs axes de communication. En revanche, le développement, véritable clé de voute d’une sortie de crise dans la région ne fait pas partie des modes d’action déployés jusque-là.

Les uns comme les autres ne sentant pas leurs territoires menacés directement par un enkystement des crises africaines n’ont pas d’intérêt particulier à contribuer au développement synonyme de hausse des coûts de main d’œuvre, de hausse des impôts et taxes et de limitation des activités par des règlementations plus strictes. Leur laisser le champ libre, c’est accepter qu’ils ne fassent que déplacer le problème dans le temps. Seule une politique éclairée visant à permettre un développement réel de ces régions est la garantie d’un apaisement durable.

Dans un récent entretien entre le Général Bruno Clément-Bollée, ancien directeur de la coopération de sécurité et de défense au ministère des affaires étrangères et Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS. Le général préconise de « rendre la gestion du Sahel aux Sahéliens, cette affaire est leur affaire ». Il est vrai que la classe politique en place n’a plus aucun crédit, elle est jugée corrompue et incapable. Pourtant, une solution durable ne peut effectivement venir que des Africains eux-mêmes et des organisations africaines. En attendant que les hommes et femmes capable de relever ce défi émergent des sociétés africaines, il n’y a d’autre solution que celle maintenir une force Barkhane, seule apte, si ce n’est rétablir la situation sécuritaire, à éviter qu’elle de devienne ingérable et que le sahel ne devienne une zone grise aux portes de l’Europe. Cette mission est difficile et nécessite des moyens importants dont le coût humain et matériel pourrait utilement être supporté par l’ensemble des partenaires Européens, premiers concernés après les Africains en cas de dégradation de la situation. Les contributions actuelles de l’UE sont essentiellement symboliques en comparaison de l’engagement de la France.

L’opération Barkhane est donc nécessaire mais elle n’est pas suffisante ? Il est urgent de contraindre les gouvernants sahéliens à prendre leurs responsabilités. A défaut, la position de la France et de ses forces au Sahel deviendra intenable.

 

Algérie: les élections présidentielles, solution ou impasse ? – par Mustapha Benchenane

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Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Dans les pays démocratiques, les élections sont une dimension essentielle de la vie politique car elles interviennent dans le cadre d’une compétition pacifique pour l’accès au pouvoir, dans le respect de règles très largement acceptées et strictement respectées. C’est donc une pratique courante dont les résultats sont rarement contestés et il s’agit toujours d’une démocratie représentative.

S’agissant de l’Algérie, il faut adopter une approche différente : des manifestations mobilisants des centaines de milliers de femmes et d’hommes, entendaient, au contraire, empêcher le déroulement de l’élection présidentielle voulue par le chef d’état-major de l’armée algérienne, le Général Gaïd Salah. Ce même Général (mort d’une crise cardiaque le 23 décembre 2019), avait soutenu auparavant la candidature pour un cinquième mandat du Président Bouteflika, pourtant gravement malade et dans l’impossibilité d’assumer les devoirs de sa charge. Face à la détermination des opposants qui, chaque vendredi depuis le 22 février 2019, rejetaient cette démarche jugée humiliante pour le peuple Algérien, l’armée a fini par “déposer” A. Bouteflika, mais a maintenu l’objectif d’élections présidentielles, même si la date de celles ci a été modifiée à plusieurs reprises. Elles se sont effectivement déroulées le 12 décembre 2019 et ont abouti à l’ « élection » d’un ancien Premier ministre de A.Bouteflika, Abdemadjid Tebboune, 74 ans, « élu » au premier tour avec 58,15% des voix…Le “Hirak” qui signifie “mouvement” ne reconnaît aucune légitimité au nouveau “président” et entend poursuivre ses manifestations jusqu’à la disparition du “système ” en place depuis 1962.

Comment expliquer cet antagonisme entre une armée qui se prétend “légaliste” et le peuple qui refuse tout ce qui peut venir de cette même armée et de la classe politique dans son ensemble?

Les apparences de la démocratie sans la démocratie 

Les militaires ont organisé les élections présidentielles du 12 décembre en prétendant respecter la constitution alors que celle ci ne leur reconnaît aucun rôle politique. Ils ont fait en sorte que cinq candidats se présentent pour faire apparaître le caractère « pluraliste » de cette consultation. Ont donc été autorisés à se présenter : Abdelmadjid Tebboune, ancien Premier ministre; Abdelkader Bengrina, de tendance islamiste, qui a été ministre du tourisme de 1997 à 1999 ; Ali Benflis qui a dirigé la première campagne présidentielle de A. Bouteflika et que celui ci a nommé Premier ministre; Abdelaziz Mihoubi, qui a détenu le portefeuille de la Culture, soutenu par les deux partis fidèles au pouvoir en place, le FLN et le RND; Abdelaziz Bélaïd, le seul à n’avoir jamais été ministre.

Le taux de participation officiel à cette élection serait de 39,83%, inférieur de 10 points à celui de 2014.

Le nouveau président est diplômé de l’ENA d’Alger (1969). Il a exercé la fonction de Wali (préfet) et a occupé plusieurs postes ministériels: la communication et la culture, les collectivités territoriales, l’habitat et l’urbanisme, le Commerce. Il fut aussi un éphémère Premier ministre du 24 mai 2017 au 15 août de la même année. Il a été limogé à cause, dit on, d’une déclaration par laquelle il entendait s’attaquer à la corruption et de sa décision de limiter sérieusement les importations qui représentent 35 milliards d’euros par an. Or ceux qui contrôlent ce secteur sont des gens très puissants et ils perçoivent des commissions pour chaque contrat signé avec des firmes étrangères.

Cette “élection” ne règle aucun problème de l’Algérie. Elle est révélatrice des rapports de force qui restent les mêmes depuis l’indépendance acquise en Juillet 1962. Cela signifie que l’armée détient la réalité du pouvoir. Cet état de chose est dû aux conditions dans lesquelles le pays est passé de la phase coloniale à la séquence de la souveraineté. En effet, après sept années d’une guerre qui a profondément marqué et traumatisé tous les acteurs de cette tragédie, les militaires, qui étaient la seule force organisée, conservent, 57 années après, leur position dominante et dirigeante.

C’est par l’armée, grâce à l’armée et autour de l’armée que s’est constitué ce qui a les apparences d’un État, lequel se confond avec cette même armée. Elle a été et elle reste à l’origine de tout ce qui s’est accompli en Algérie dans ce qu’il y a de meilleur, mais aussi de pire. Le parti FLN n’a jamais été que la façade civile d’un régime militaire.

Jusqu’à la fin de la décennie 80, il y avait le parti unique, le candidat unique aux élections présidentielles, “élu” avec 99% des suffrages exprimés, le journal unique et la télévision unique….Cela s’appelle une dictature.

Il y a eu des émeutes en octobre 1988 au cours desquelles l’armée a tiré sur les manifestants. Ces événements se sont déroulés dans un contexte de crise économique et sociale qui marque l’échec de la stratégie de développement, aggravée par l’effondrement du prix du baril de pétrole, et la chute de la valeur du dollar.

Les dirigeants avaient fait croire que le parti unique et le dirigisme étatique en matière économique, étaient le prix à payer pour parvenir au développement et à la prospérité…Octobre 1988 est une prise de conscience du non respect de ces promesses par le pouvoir. Ce dernier,n’étant pas en mesure d’apporter des réponses immédiates aux revendications à caractère économique et social, a octroyé des libertés: liberté d’expression, financement d’un semblant de pluralisme politique par la création de plusieurs partis politiques, et organisation, pour la première fois, d’élections municipales (21 juin 1990), puis législatives (26 décembre 1991) dont le contrôle a partiellement échappé aux militaires qui en étaient pourtant les initiateurs. Ces consultations électorales ont été remportées par les islamistes du Front Islamique du Salut (FIS) au niveau des communes (953 communes sur 1539 et 32 départements sur 48), puis à une échelle nationale à l’occasion du premier tour des législatives (188 sièges sur 430). Les militaires ont fait un coup d’État pour empêcher le déroulement du second tout qui aurait vu le FIS prendre le pouvoir par les urnes. Le pays a dès lors basculé dans une tragédie qui a duré toute la décennie 90, un conflit armé interne qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes et qui a vidé l’Algérie d’une partie importante de ses élites. Ce sont les militaires qui ont permis l’élection de A. Bouteflika en 1999 et ce sont eux qui ont décidé de le congédier en 2019 car il ne pouvait plus sauvegarder leurs intérêts.

Le “Hirak”,qui mobilise chaque vendredi des centaines de milliers d’Algériens, est un phénomène nouveau et important dans la mesure où le peuple montre qu’il a pris conscience, plus que jamais, du jeu de dupe que représentent les “élections”. C’est la raison pour laquelle elles ont été largement boycottées, les manifestants réclamant la fin du “système”, qui ne peut se traduire à leurs yeux que par le retrait de l’armée du champ politique et la mise à l’écart de tous ceux qui sont compromis avec le pouvoir depuis l’indépendance. Cette revendication est en même temps irréaliste car le “Hirak” n’a ni organisation, ni programme, ni leaders et n’est pas porteur d’un projet politique pour le pays. En politique, où seuls comptent les rapports de force, il ne suffit pas de manifester en exigeant que l’on fasse table rase de ce qui constitue la réalité du pays depuis 57 ans, pour parvenir à réaliser une “révolution “.

La situation est d’autant plus préoccupante que l’économie du pays est entrain de s’effondrer dans un contexte régional et international défavorable.

Une situation économique et régionale, facteur aggravant.

Dans la décennie 80, la crise économique s’est traduite pas la perte de 50% des recettes d’exportation à cause de la chute du prix du pétrole et du gaz et de la baisse de la valeur du dollar. De plus, l’Algérie était lourdement endettée au point que 90% des recettes d’exportation étaient absorbées par le service de la dette. Ajoutons à cela que 97% des recettes d”exportation provenaient de la vente des hydrocarbures. L’Algérie s’est trouvée contrainte de recourir au FMI dont on connaît les “remèdes”, toujours les mêmes : dévaluation de la monnaie, baisse ou suppression des subventions aux produits de première nécessité, privatisations, etc…Les dirigeants algériens ont essayé d’adapter ces prescriptions du FMI sans y parvenir. Ce n’est pas un hasard si, durant la même période, le Front Islamique du Salut (FIS), s’est considérablement renforcé, tant il est vrai que la montée de l’extrémisme est l’expression politique du désespoir.. C’est aussi dans ce contexte que se sont produites les émeutes d’octobre 1988.

            On retrouve aujourd’hui certains facteurs qui viennent d’être rappelés: perte d’une partie considérable des recettes d”exportation, pour les mêmes raisons que durant la décennie 80; taux de chômage élevé -29,1%- des 16-24 ans- épuisement des réserves de change; chaque année, 150000 nouveaux diplômés arrivent sur le marché du travail: il y avait 300000 diplômés en 1995, il y en a aujourd’hui 1,5 million..L’arrestation de plusieurs dirigeants de grandes entreprises par une « justice » aux ordres de l’armée ces derniers mois a eu des conséquences désastreuses au plan économique: plus de 60% des entreprises du BTP ont cessé leur activité, aggravant ainsi le taux de chômage qui était déjà important. On avance le chiffre de 3200 entreprises qui auraient fermé et 265000 salariés licenciés.Par ailleurs, l’Algérie importe 70% des produits qu’elle consomme.

            La faiblesse structurelle de l’économie algérienne contribue grandement au climat d’insécurité qui affecte tous les secteurs de la vie des citoyens algériens.

            Pour l’heure, le “Hirak” se déroule pacifiquement car ni le peuple, ni l’armée ne veulent de la violence, tant les uns et les autres restent définitivement marqués par la décennie 90 durant laquelle le conflit interne a causé la mort de dizaines de milliers de personnes tous âges et toutes conditions confondus.

            Tout cela se déroule dans un contexte régional inquiétant car l’insécurité prévaut aux frontières de l’Algérie. En effet, la Libye est détruite en tant qu’ État et peuple depuis l’intervention militaire de l’OTAN qui a mis fin au régime de Kadhafi. Le Mali est déstabilisé par des contradictions internes chroniques exacerbées par le chaos Libyen. Le Niger est affecté par ces événements et, comme le Mali, il ne pourrait pas faire face aux extrémistes armés sans la présence militaire de la France. Quant à la Tunisie, son expérience démocratique est trop récente pour la mettre à l’abri de ces menaces. Le Burkina Faso est la proie des terroristes et, même s’il n’a pas de frontières communes avec l’Algérie, il convient de l’inclure dans les problèmes du Sahel.  Les frontières Sud de l’Algérie ne sont donc pas sécurisées et c’est tout le Sahel qui est devenu une zone de non-droit sans que se produise une prise de conscience de la nécessité d’une solidarité de tous ces pays, seule démarche en mesure de faire face à une menace globale.

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            Les “élections” présidentielles qui viennent de se dérouler en Algérie ne règlent donc aucun des problèmes auxquels est confronté ce pays. La politique ne connaissant que les rapports de force, le mouvement ou “Hirak” a  été, jusqu’à présent, dans l’incapacité de représenter une alternative. En effet, l’exigence de faire table rase de tout ce qui rappelle de près ou de loin le “système” qui prévaut depuis 1962, est une utopie. C’est le mythe de la “feuille blanche” qui consisterait à repartir du début de l’indépendance pour construire une Algérie nouvelle… Le réalisme consisterait à tenir compte de ce passé en le corrigeant et à se rassembler, à s’organiser, afin de présenter un vrai projet politique attractif pour le peuple algérien.

Perspectives navales : La Mer noire, une future mer fermée russe ? – par Arnaud Peyronnet

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La « libération » fin novembre 2019 de trois unités navales ukrainiennes par les forces russes, un an après leur arraisonnement en mer d’Azov, semble mettre fin à une suite d’incidents navals1 qui faisaient craindre une escalade de plus grande envergure entre les deux pays. Toutefois, ces tensions de l’année 2019 ont mis en exergue l’ampleur des ambitions navales russes en Mer noire. En effet, depuis 2008 et le conflit en Géorgie mais surtout depuis 2014 et la conquête de la Crimée par la Russie, la Mer noire est redevenue un des épicentres de la géopolitique russe qui renoue avec ses ambitions historiques d’accès « aux mers chaudes ». Dans ce cadre, la Russie a opté pour un net renforcement de ses moyens dans la région, la flotte de la Mer Noire devant également être capable de véritables « bascules d’effort » vers la Méditerranée. En outre, elle cherche à exclure toute présence occidentale dans ses approches et poursuit dans ce but tant un rapprochement avec la Turquie, maître des détroits depuis 1936, qu’un affaiblissement progressif des autres puissances riveraines. La Russie cherche donc à faire de la Mer noire une véritable zone « bastion » mais également un pivot de sa projection de puissance vers la Méditerranée et le MoyenOrient. Dans ce contexte, la Mer noire pourrait-elle devenir à terme une véritable mer fermée sous tutelle russe ?

La Mer noire russe: entre déni d’accès et velléité de projection de puissance….

Une priorité de la stratégie navale russe

Parmi les quatre flottes de la marine russe, la flotte de la mer noire était celle qui était, depuis 1991, dans la situation la plus délicate, en raison d’un manque de financement patent et d’une absence de renouvellement de matériels. La guerre russo-géorgienne de 2008 a renversé cette tendance en faisant prendre conscience à la Russie toute l’importance de cette zone pour lutter contre la perception d’un « encerclement occidental » grandissant…. L’annexion de la Crimée en 2014 était alors une étape supplémentaire essentielle, lui permettant d’avoir un accès illimité à sa flotte de Sébastopol et surtout de militariser cette région pour en faire le cœur de sa stratégie régionale de déni d’accès. Depuis, la Russie a déployé en Crimée des batteries de missiles Bastion-P, des missiles anti aériens S300/S400, d’une chaîne radar renforcée et des bombardiers à long rayon d’action Tu-22M. Cette stratégie a été en outre officialisée en 2017 par la création d’« un groupe combiné des forces armées » en Crimée qui veut assurer un rôle régional de « prévention des conflits et de dissuasion stratégique ».

Un renforcement net de moyens

La flotte russe, essentiellement basée à Sébastopol, en Crimée, comprend environ 21 bâtiments de surface de 1er rang et 7 sous-marins. Cette flotte, auparavant capable uniquement d’opérations littorales en raison de d’unités vieillissantes (25 à 30 ans) a connu un renouvellement important et est devenue une priorité de Moscou : 18 bâtiments modernes (6 frégates, 6 corvettes et 6 sous-marins Kilo 636-3 la plupart dotés de missiles de croisière Kalibr) et deux bâtiments amphibies devraient finir d’y être basés d’ici 2020. Comme ailleurs et conformément à la doctrine russe, elle assure une défense « par couches » : sousmarins et frégates en ligne de défense avancée contre les bâtiments lance-missiles occidentaux, défense côtière via les batteries côtières de missiles anti navires. L’aviation basée à terre joue également un rôle important d’intimidation vis à vis des unités occidentales (passages à basse altitude simulant des tirs). En outre, des transferts d’unités auparavant déployées en mer Caspienne ont été observés en mer d’Azov, via le canal Volga/Don. Enfin, les capacités de construction navale militaire existantes en Crimée devraient être modernisées.

Un point d’appui essentiel pour la Méditerranée et le Moyen-Orient

Une des missions de la Flotte de la Mer Noire, notamment depuis 2013, est de pouvoir se projeter en Méditerranée, afin d’y assurer le commandement opérationnel et logistique des unités russes déployées. Les capacités amphibies russes de la flotte de la Mer Noire ont été ainsi mobilisées pour soutenir les opérations militaires en Syrie, mettant en œuvre un pont logistique maritime baptisé « Syrian Express ». La Russie déploie également depuis septembre 2017 deux sous-marins de type Kilo à Tartous, ceux-ci appartenant organiquement à la flotte de la mer Noire. Depuis 2015 et l’intervention militaire russe en Syrie, la Méditerranée orientale est ainsi le théâtre de nombreuses bascules d’effort de la marine russe, notamment en provenance de Mer noire : démonstrations de puissance via des tirs réguliers de missiles de croisière Kalibr en 2016 et 2017, renforcements ponctuels en fonction de sa perception de la « menace » américaine sur zone.

Une volonté d’affaiblissement des pays de la région

Le lent étranglement maritime de l’Ukraine L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait perdre à l’Ukraine

70 % de ses forces navales. De plus, et suite à cette annexion, la Russie a inauguré en mai 2018 le pont de Kertch, qui relie la Crimée à la Russie tandis que la marine russe a accentué son emprise sur la mer d’Azov en y contrôlant quasiment systématiquement tous les navires de commerce à destination de ports ukrainiens (Marioupol et Berdiansk). Le trafic des ports ukrainiens s’en ressent immanquablement, affaiblissant d’autant l’économie de la façade maritime ukrainienne. Dans ce contexte déjà tendu, Moscou a saisi militairement fin novembre 2018 trois navires ukrainiens transitant en mer d’Azov sous prétexte que ceux-ci n’avaient pas respecté les procédures idoines d’information préalable… La Russie pourrait à terme poursuivre cette stratégie d’étranglement de l’Ukraine en s’appropriant les ressources de la ZEE ukrainienne en Mer noire. Le scénario d’un blocus russe du port d’Odessa, voire même d’un débarquement amphibie russe sur les côtes est du pays est considéré comme particulièrement « plausible » par Kiev en cas de détérioration supplémentaire de la situation politique entre les deux pays. Face à ces présumées velléités russes, les forces navales ukrainiennes sont dans l’impossibilité d’agir malgré un plan ambitieux de remontée en puissance d’ici 2035. Les priorités ukrainiennes se fondent pour le moment logiquement sur le « déni d’accès », via le développement d’un système de surveillance côtier et de batteries de missiles antinavires, couplées à des systèmes lance-roquettes multiples et de mines. De plus, avec des moyens désormais uniquement légers, la marine ukrainienne pourrait utiliser sa trentaine de vedettes rapides en « essaims » afin de protéger ses ports et effectuer des attaques asymétriques contre toute force navale russe la menaçant. Dans ce cadre, les ambitions annoncées de voir des bâtiments ukrainiens assurer un jour, à l’horizon 2030, des missions de police dans la ZEE du pays semblent encore très lointaines.

Vers une marginalisation de l’OTAN ?

L’activisme russe inquiète la Roumanie et la Bulgarie. La pression russe sur la Roumanie s’est ainsi accentuée depuis 2014, des problématiques liées aux limites de ZEE respectives resurgissant depuis l’annexion de la Crimée par la Russie. Or les forces navales roumaines sont vieillissantes (époque soviétique ou achats d’occasion) tandis que les perspectives de modernisation ou de renouvellement de matériels sont systématiquement repoussées pour des raisons budgétaires. Au final, la Roumanie ne dispose que d’unités sous-armées seulement capables de missions de surveillance le long des côtes. Quant à la Bulgarie, si le maintien de forces navales de 1er rang a toujours été une ambition, les difficultés budgétaires l’ont toutefois également conduit à reporter la modernisation de ses unités. En outre, le projet d’achat de nouveaux sous-marins ayant été abandonné en 2011, la Bulgarie a de facto fermé

sa composante sous-marine. Ces deux pays cherchent donc désespérément à réinvestir l’OTAN dans cette région, tant pour pallier leurs propres carences capacitaires que pour maintenir un niveau d’interopérabilité minimum2. L’OTAN a dans ce contexte renforcé ses activités en mer Noire, via une « présence avancée adaptée » et des patrouilles navales plus fréquentes. En 2018, l’activité des groupes maritimes de l’OTAN a ainsi augmenté significativement, avec 120 jours de présence, contre 80 un an plus tôt. Se focalisant sur le renforcement des capacités des pays membres de la zone (Bulgarie et Roumanie), sur l’Ukraine et la Géorgie, les actions de coopération et les séries d’exercices de l’OTAN restent toutefois d’ampleur limitée. Les Etats-Unis réinvestissent aussi ce théâtre avec, depuis le début de l’année 2019, un franchissement des détroits turcs selon un rythme quasi mensuel. Ces franchissements américains sont d’ailleurs étroitement surveillés par la marine russe qui y déploie systématiquement un bâtiment à titre « d’escorte ».

Vers la neutralisation de la Turquie, maître des détroits ?

Depuis la fin du 19ème siècle, l’Empire Ottoman puis la Turquie ont joué, via le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, un rôle de verrou face au désir d’expansion de la Russie vers les mers chaudes. Ce statut, consacré par la géographie, a été juridiquement confirmé en 1936 par la Convention de Montreux3 qui fait de la Turquie le gestionnaire des flux empruntant cette voie stratégique d’accès de l’Europe vers l’Asie. Avec l’effondrement de l’Union soviétique, la Turquie a perdu le monopole du seul Etat riverain de la mer Noire appartenant à l’OTAN et craint désormais de se voir imposer par les Etats-Unis (dans le cadre d’une politique d’endiguement de la Russie) un assouplissement de la convention de Montreux…Cette hypothèse inquiète évidemment la Russie qui ne cesse de vouloir se rapprocher de la Turquie afin que celle-ci conserve son rôle de verrou des détroits et protège ainsi la mer noire de toute influence occidentale. De cette façon, la Russie pourra développer et maintenir son hégémonie en mer noire. De plus et même si elle est toujours membre de l’OTAN, la Turquie cherche à maintenir des liens cordiaux avec la Russie via des escales de bâtiments turcs en Russie et la conduite ponctuelle d’exercices bilatéraux. En effet, et même si la marine turque est toujours la 2ème marine la plus importante en Mer noire, celle-ci se modernise à un rythme moindre que la marine russe et surtout se concentre désormais sur la Méditerranée, laissant le champ libre aux velléités russes.

De fait, les marines « occidentales » peuvent difficilement y faire des démonstrations de puissance massives, laissant le champ libre à la Russie et à la Turquie.

Le caractère éminemment stratégique de la Mer noire conduit la Russie à y renforcer ses moyens et à y développer une stratégie progressive de déni d’accès sous toutes ses formes. En conséquence, le risque d’une transformation de cette région en mer fermée sous tutelle russe semble réel à moyen terme (2030). Pour l’Occident, la meilleure des réactions pourrait se faire par une augmentation continue de sa présence navale, associée à une détermination collective pour le renforcement, tant qualitatif que quantitatif, des moyens des pays alliés riverains de la mer noire.

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1 En juillet 2019, Kiev avait annoncé avoir arraisonné, en rétorsion, un pétrolier russe dans la région d’Odessa. Ce pétrolier aurait en effet participé à l’interdiction du détroit de Kertch et à la saisie de 3 bâtiments ukrainiens en novembre 2018.

2 Dans ce cadre, la marine bulgare a accueilli l’exercice Sea Breeze en 2018 tandis que la Roumanie était l’hôte en 2019 de l’exercice Sea Shield.

3 La convention de Montreux stipule que le tonnage maximal et cumulé des navires de guerre des pays non riverains ne peut dépasser, en mer noire, 30 000 tonnes (ou 45 000 tonnes selon certaines conditions). Ces derniers, en outre, ne peuvent y rester plus de 21 jours.

Forte tempête pour le séminaire breton de la 5e Session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

Les auditeurs de la 5e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » ont dû naviguer par gros temps, à la fois social et météorologique, pour leur séminaire breton des 13 et 14 décembre 2019. Mais ces vents contraires n’ont pas réussi à émousser leur détermination. Le covoiturage a donc remplacé le rail malgré les embouteillages et davantage d’heures de route que de sommeil sous les giboulées. La session s’est donc retrouvée quasiment au complet pour un départ dès potron minet le vendredi matin vers l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER).

Ils furent accueillis par la directrice adjointe du centre de Brest, Valérie Mazauric, qui leur a présenté les missions de cet institut de renommée mondiale, référence française pour la connaissance du milieu marin et ses ressources. Son caractère stratégique a été rappelé début décembre par le président de la République lors des dernières assises de la Mer.

A l’Ifremer avec Madame Valérie Mazauric

Ensuite, lors d’une table ronde sur les grands enjeux de la connaissance des océans, ils ont échangé avec l’ingénieur général de l’armement Laurent Kerléguer, directeur du Service hydrographique de la Marine (SHOM) et deux chercheurs de l’IFREMER, Jean-Marc Daniel et Stéphane Jorry.  Les auditeurs ont alors découvert à quel point les mers et les océans étaient peu connus – beaucoup moins que la surface de la lune –, ainsi que leurs extraordinaires potentiels et leurs grandes fragilités face aux excès de l’activité humaine. Démonstration concrète de l’apport de la recherche à un secteur économique, la pêche, les travaux du laboratoire de recherche halieutique de José Zambonino ont captivé les auditeurs, qui seraient bien restés plus longtemps s’ils n’étaient pas été attendus à la préfecture maritime.

Devant le laboratoire de José Zambonino

En effet, ils purent visiter le MICA Centre qui permet une mise à jour permanente de la situation mondiale du trafic maritime et une grande réactivité d’intervention en cas d’incidents ou d’accidents, notamment face à la piraterie dans le golfe de Guinée. Le vice-amiral d’escadre Jean-Louis Lozier, commandant la zone maritime Atlantique, a exposé aux auditeurs les grands enjeux de ce théâtre. Tant lors des débats suivant sa présentation que lors du déjeuner avec ses principaux collaborateurs auquel il les a conviés, les auditeurs ont été impressionnés par la largeur du spectre de ses responsabilités et sa grande liberté de ton.

Intervention du VAE Jean-Louis Lozier

Puis les auditeurs se sont rendus à l’Ile Longue où ils ont été accueillis par le contre-amiral Lecoq, adjoint au commandant des forces sous-marines et de la force océanique stratégique (FOST). Ils ont pu débattre avec lui des grands enjeux de la dissuasion nucléaire française avant l’aller visiter le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Le Vigilant.

C’est la tête pleine d’images et de rencontres inoubliables avec des marins passionnés auxquels est confié le cœur de l’indépendance stratégique de la France, que les auditeurs ont terminé la journée dans le bus qui les amena tard le soir à Lorient pour un rapide dîner et un repos bien mérité.

Les auditeurs étaient ainsi à pied d’œuvre pour se rendre tôt le lendemain matin sur la base de l’aéronautique navale de Lann-Bihoué où le contre-amiral Christophe Lucas, commandant la force maritime des fusiliers marins et commandos, puis le capitaine de vaisseau Serge Bordarier, commandant la base, leur ont fait partager les défis auxquels ils sont confrontés.

A Lann-Bihoué avec le contre-amiral Christophe Lucas et le capitaine de vaisseau Serge Bordarier

Les auditeurs ont ensuite visité un Atlantique 2, avion de patrouille maritime dont les capacités opérationnelles – en particulier l’armement qu’il met en œuvre (missiles, torpilles, bombes…) – et la grande variété de ses missions, conduites sur mer mais aussi sur terre, les a fortement impressionnés.  Mais surtout, comme la veille, c’est le professionnalisme et l’enthousiasme de ces « marins du ciel » qui les a le plus marqués.

Après la visite de l’Atlantique 2

Laurent Moser, directeur de Naval Group Lorient, a ensuite accueilli la session au sein du site de production des Frégates Européennes Multi-Missions (FREMM) où il a présenté la dimension technologique de ces bâtiments et les défis relevés par ses équipes pour respecter les délais de livraisons imposés. Les échanges se sont poursuivis à bord de la FREMM Alsace et dans la forme de construction de la FREMM Loraine, ces deux derniers bâtiments de la série disposant de performances antiaériennes accrues.

Les auditeurs ont enfin terminé cette escale bretonne en poursuivant leurs travaux de comités dans la Maison de l’Agglomération de Lorient mise à leur disposition pour l’occasion. Puis, en l’absence de train, ce fut pour la majorité, des retours par la route, certes longs mais animés par l’ambiance traditionnelle des équipages de marins, oubliant ainsi la fatigue de deux journées particulièrement denses.

Chez Naval Group après la visite du chantier et de la FREMM Alsace