Author: FMES

Israël : le dilemme de l’annexion – par Béatrice Veyrat-Masson

Benjamin Netanyahu (à droite) et Benny Gantz (à gauche) durant la prestation de serment le 17 mai 2020.

Porte-parole de la Knesset /AFP/Adina Valman.

 

Le feuilleton israélien n’aura pas perdu en intensité durant la crise du Coronavirus. Le virus de 125 nanomètres aura même, contre toute attente, permis à un gouvernement d’union de voir le jour et cristallisé un vif débat autour de l’annexion de la Cisjordanie, thématique récurrente dans le dossier israélo-palestinien.

L’Etat hébreux s’était fixé la date fatidique du 1er juillet 2020 pour définir sa stratégie de mise en œuvre du deal du siècle. L’institut FMES vous propose quelques clés pour décrypter la situation.

 

Le Covid-19 à l’origine du 35ème gouvernement israélien

Il aura fallu trois élections législatives et 17 longs mois de crise politique pour permettre à un gouvernement israélien de voir le jour. Les deux protagonistes que tout opposait il y a encore quelques mois, Benyamin Netanyahou et Benny Gantz, sont parvenus à un accord sur-mesure sur fond de pandémie.

Pour satisfaire les desiderata des deux parties, le gouvernement comptera à terme 36 ministres et 16 vice-ministres[1], doublant ainsi ses effectifs et entraînant par la même occasion des dépenses considérables[2] pour le contribuable dans un contexte économique difficile marqué par une hausse du chômage de 20 points due au Coronavirus[3]. Afin de contourner l’épineuse problématique du chef de ce nouveau gouvernement, il a été décidé que Netanyahou serait Premier ministre et Gantz ministre de la Défense et vice-Premier ministre pendant les 18 premiers mois et que les rôles s’inverseraient pour la seconde partie du mandat. Ces dispositions peuvent prêter à sourire lorsque l’on sait qu’un accord de coalition est habituellement un compromis douloureux entre des parties se répartissant les postes à pourvoir, et non la multiplication des portefeuilles du gouvernement et des avantages qui y sont associés.

Au-delà du caractère polémique de la situation, les citoyens israéliens voient d’un œil dubitatif l’alliance entre le Likoud de Netanyahou et le Kahol lavan de Gantz, lesquels avaient axé leurs campagnes électorales respectives autour de l’incapacité de leur rival à diriger dignement Israël. Evincer Benyamin Netanyahou du pouvoir constituant la raison d’être du mouvement Kahol lavan, l’annonce de l’accord a été vécue comme une trahison par les soutiens de Benny Gantz et a provoqué une scission au sein de son propre parti[4]. En effet, en acceptant finalement de former un gouvernement avec Netanyahou, l’ancien chef d’Etat-Major de l’armée israélienne Gantz lui confère un regain de légitimité publique après que celle-ci a été écornée par les lourdes accusations de corruption, fraude et abus de confiance dont il fait l’objet.

Les opposants à l’accord ont vu leur dernier espoir s’envoler avec la décision de la Cour suprême d’autoriser Benyamin Netanyahou à former un gouvernement malgré les inculpations citées plus haut. En effet, « si la loi israélienne interdit aux ministres de servir alors qu’ils font l’objet d’accusations criminelles, aucune loi de ce type ne s’applique aux Premiers ministres »[5]. Cette décision unanime rendue le 6 mai 2020 par la plus haute instance juridique du pays n’est certes pas une prise de position sur la gravité des charges qui pèsent sur Netanyahou, mais seulement sur la légalité de la formation d’un gouvernement autour de ce dernier.[6] Cette Cour pourrait néanmoins être amenée à se prononcer sur les trois chefs d’inculpation du Premier ministre si ce dernier était reconnu coupable en première instance et décidait de faire appel. Le procès qui a débuté le 24 mai 2020 rythmera désormais l’actualité israélienne, les médias prévoyant un feuilleton de trois ans dans l’éventualité où il n’y aurait pas de recours.[7] Précisons également que malgré l’aura du Premier ministre aux rênes depuis onze années consécutives, l’issue du procès n’est pas certaine. En effet, son prédécesseur Ehud Olmert avait été condamné en 2015 à 18 mois de prison ferme pour corruption par la Cour suprême[8], tout comme le président Moshe Katsav pour des faits de viols et d’harcèlement sexuel[9]. Si la machine judiciaire est désormais en marche, le vide juridique autour des conditions pour exercer le mandat de Premier ministre soulève un questionnement éthique. En effet, si des restrictions s’appliquent pour les ministres israéliens, le chef de gouvernement ne devrait-il pas à plus forte raison faire preuve d’exemplarité ? N’est-elle pas essentielle à la délégation de confiance des citoyens ? Au-delà d’un besoin juridique en ce domaine, les Israéliens peuvent-ils exiger de leurs Premiers ministres l’autonomie de jugement nécessaire à la mise en conformité de leur comportement au devoir qui leur incombe?[10] Si ce questionnement est loin de se limiter à l’Etat hébreu, il devra s’y poser une fois la crise sanitaire et économique passée.[11]

En effet, l’heure n’est plus aux querelles politiciennes, mais bien à l’union contre le Covid-19. Face à ce virus qui paralyse le monde entier et dont le nombre de victimes s’alourdit de jour en jour, Benyamin Netanyahou en tant que Premier ministre d’un gouvernement d’intérim, était limité dans les mesures qu’il souhaitait mettre en place, contraint notamment par le budget dont il disposait. Il ne pouvait donc décider des fonds d’urgence nécessaires pour limiter les effets néfastes de l’épidémie en Israël.[12] Dans ce contexte, l’échec de formation d’un gouvernement et une quatrième campagne électorale auraient représenté une perte de temps considérable dans la lutte contre le Coronavirus et auraient été très mal perçus par la population.

La marge de manœuvre était donc réduite car un gouvernement d’urgence était nécessaire pour affronter les épreuves actuelles. “Nous traversons une période inhabituelle qui appelle des décisions inhabituelles“, a affirmé Benny Gantz. “Avec tous mes collègues et partenaires politiques, nous mettrons tout notre temps, notre expérience et nos capacités à gérer la crise actuelle au nom des citoyens d’Israël… Le peuple d’Israël se tourne à juste titre vers nous et attend de nous que nous continuions à soutenir la lutte sacrée contre le coronavirus et ses effets.” Avant de conclure : “Joignons nos mains et sortons Israël de cette crise. Faisons passer Israël en premier“.[13]

Si la pandémie de Covid-19 a paralysé la vie politique de la plupart des pays, elle aura semble-t-il permis la formation d’un gouvernement d’union en Israël. Les citoyens n’y croyaient plus et ont patiemment attendu la prestation de serment qui a scellé l’alliance controversée. L’investiture du gouvernement avait été repoussée à deux reprises : la première fois car la date coïncidait avec la venue du Secrétaire d’Etat Mike Pompeo (13 mai)[14] et la seconde fois (14 mai) pour permettre aux deux hommes d’affiner la répartition des portefeuilles et ainsi de s’assurer de la majorité absolue lors du vote d’approbation de la Knesset[15]. Nétanyahou et Gantz auront tenu les Israéliens en haleine jusqu’au 17 mai 2020.

 

Quelles conséquences pour la Cisjordanie ?

Le nouveau mode de fonctionnement du gouvernement d’union reste mystérieux tant pour les Israéliens et que pour les observateurs internationaux. En effet, l’accord signé fait peu mention du programme de la mandature naissante. Bien que les portefeuilles de la défense et des affaires étrangères soient détenus par des membres de Kahol lavan (respectivement par Benny Gantz et Gabi Ashkenazi), il semble difficile de prédire la politique internationale d’Israël à court et moyen termes du fait de la nécessité d’accord entre les deux parties pour toute législation gouvernementale, même si la désignation de ces deux personnalités pragmatiques et maîtrisant les dossiers sécuritaires rassurent tout autant les partenaires d’Israël que ses adversaires. L’Iran et le Hezbollah savent ainsi que Gantz et Ashkenazi ne se laisseront pas entraîner dans une escalade que pourrait souhaiter certains ultras, tant en Israël qu’en Iran.

L’exception à la règle susmentionnée résidera dans l’extension de souveraineté israélienne, thématique fétiche de Benyamin Netanyahou qui ne pourra donc faire l’objet d’un véto de Benny Gantz. Cependant, l’article 29 du document stipule que la législation doit être en accord avec les Etats-Unis avant d’être portée au débat pour approbation à la Knesset à partir du 1er juillet[16]. Erigée en caution d’Israël face à la frilosité d’une grande partie de la communauté internationale, l’administration Trump avait déjà dévoilé le « deal du siècle » en présence des deux Premiers ministres israéliens, reconnaissant unilatéralement « Jérusalem comme capitale d’Israël et sa souveraineté dans la vallée du Jourdain, puis l’annexion définitive du plateau du Golan [et] la reconnaissance de la légalité du projet colonial en Cisjordanie (illégale au regard du droit international) »[17]. Actuellement préoccupé par la pandémie de Covid-19, par ses conséquences économiques et par les manifestations médiatisées en réaction aux conditions du décès de George Floyd, Washington explique aujourd’hui vouloir ralentir le processus d’annexion israélienne. Ce rétropédalage doit également être analysé à la lumière des sondages menés auprès des Américains, et notamment auprès de la communauté juive, qui expriment une opposition grandissante aux plans d’annexion israéliens. Ce rejet a pris une telle envergure que le puissant lobby pro-israélien AIPAC a fait savoir aux élus américains qu’ils étaient « libres de critiquer les plans d’annexion imminents d’Israël » tant qu’ils ne « touchent pas à l’aide américaine à l’Etat juif »[18]. Il convient également de souligner que la rhétorique plus réservée du gouvernement américain par rapport à l’annexion lui permet de soigner ses relations avec les monarchies du Golfe tout en limitant la posture de l’Iran, de la Turquie et de la Russie dans la région.

Ce revirement de situation a fait apparaître les premières divergences au sein du gouvernement d’union en Israël. Soucieux de ne pas froisser Washington et les Etats européens – pour une majorité ouvertement opposée aux projets de Netanyahou –, Gantz a exprimé ne pas soutenir d’annexion dans des localités de Cisjordanie « comptant une population palestinienne importante afin d’éviter les frictions ». Le ministre des Affaires étrangères Ashkenazi a quant à lui souhaité rassurer son homologue allemand en lui assurant que toute action se ferait « en coordination avec les Etats-Unis et dans le respect des accords de paix israéliens existants ».[19] Ces déclarations dénotent une volonté des ministres Kahol lavan de ne pas faire de vagues au sein de la communauté internationale et de soigner leurs relations avec les partenaires historiques d’Israël. Cette vision n’est pas partagée par Benyamin Netanyahou, lequel a fait savoir que l’annexion de pans de Cisjordanie était une condition sine qua non à l’existence du gouvernement d’union,[20] faisant peser sur la sphère politique israélienne la menace d’un retour aux urnes.

 

Il est toujours risqué de faire des prédictions quant à la probabilité d’un événement tel qu’une annexion, qui plus est dans le contexte décrit plus haut. Notons cependant que cette décision, si elle devait être prise et mise en application début juillet 2020, mettrait en péril de nombreux acquis israéliens pour, somme toutes, peu d’avantages réels. En effet, Israël s’attirerait les foudres de la communauté internationale pour acquérir – et à ses yeux seulement – de jure la continuité du contrôle israélien sur des territoires qu’elle maîtrise déjà de facto[21]. De nombreux palestiniens de Cisjordanie constatent une annexion de fait sur le terrain. Et chacun sait en Israël qu’une annexion de jure coûterait très cher puisque le gouvernement israélien devrait alors assumer intégralement la charge financière (services publics, etc…) de la gestion effective des territoires annexés. Chacun sait aussi qu’Israël n’aurait rien à gagner d’une nouvelle Intifada, d’autant que le puissant lobby des mères de soldats ne semble pas prêt à sacrifier la vie de jeunes recrues sur des checkpoints perdus au milieu de la Cisjordanie. Dans ces conditions, pourquoi donc Benyamin Netanyahou tient-il des propos si agressifs ? Pour comprendre, peut-être convient-il de rappeler que le Premier ministre israélien est coutumier des déclarations chocs à destination de son électorat, tout en étant averse aux risques vis-à-vis de l’international. En début d’année 2020, le changement de perception des Etats-Unis vis-à-vis de l’extension de souveraineté israélienne – et par ricochet d’une partie de la communauté internationale – débouchant sur le deal du siècle avait augmenté la probabilité d’une annexion formelle. Cette fenêtre d’acceptabilité internationale semble désormais s’être réduite, diminuant ainsi significativement la plausibilité de la survenue de l’annexion au 1er juillet 2020. Elle pourrait totalement se refermer d’ici novembre prochain dans l’éventualité d’une victoire démocrate aux élections présidentielles américaines. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le Premier ministre israélien semble prêt à accélérer le tempo et à jouer son va-tout.

 

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[1]https://www.jpost.com/israel-news/politics-and-diplomacy/why-is-the-new-coalition-deal-so-controversial-625332

[2]https://www.lepoint.fr/monde/israel-un-gouvernement-xxl-en-pleine-crise-18-05-2020-2375943_24.php

[3]http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200403-israël-chomâge-emploi-coronavirus

[4]https://fr.timesofisrael.com/kakhol-lavan-a-la-cour-supreme-linculpe-netanyahu-doit-etre-premier-ministre/

[5]https://www.timesofisrael.com/high-court-unanimously-rejects-petitions-against-netanyahu-coalition-deal/

[6] La Cour a d’ailleurs souligné que la décision « ne diminue en rien la gravité des charges » https://www.haaretz.com/israel-news/elections/.premium-high-court-of-justice-green-lights-netanyahu-gantz-coalition-deal-1.8826446

[7] https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/1590315173-le-nouveau-gouvernement-represente-tout-le-peuple-d-israel-b-netanyahou-devant-le-nouveau-cabinet

[8] https://www.challenges.fr/monde/moyen-orient/l-ex-premier-ministre-israelien-ehud-olmert-condamne-a-de-la-prison-ferme_46820

[9] https://www.lepoint.fr/monde/israel-la-cour-supreme-envoie-l-ex-president-katzav-en-prison-pour-7-ans-10-11-2011-1394788_24.php

[10] « Le bon exemple ne doit pas servir de modèle, mais seulement de preuve pour montrer que ce qui est conforme au devoir est praticable » – Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs.

[11] Environ 2000 personnes ont d’ores et déjà manifesté leur mécontentement face à l’accord d’union tout en respectant les mesures de distanciation physique – https://www.letemps.ch/monde/israeliens-se-mobilisent-sauver-democratie

[12]https://www.jpost.com/israel-news/gantz-put-netanyahus-career-on-a-respirator-because-of-coronavirus-622508

[13] Ibid.

[14]https://www.lefigaro.fr/international/israel-report-de-l-investiture-du-gouvernement-pour-la-visite-de-pompeo-20200511

[15]https://www.lorientlejour.com/article/1218071/la-prestation-de-serment-du-gouvernement-israelien-reportee-a-dimanche.html

[16] https://www.usmep.us/media/filer_public/7a/31/7a314ad8-49c2-496f-af73-156d2d854612/usmep_briefing_memo_-_israeli_annexation_in_the_west_bank.pdf

[17] https://fmes-france.org/deal-of-the-century-le-desaccord-du-siecle/

[18] https://fr.timesofisrael.com/ce-que-laipac-a-dit-aux-deputes-americains-sur-lannexion/

[19] https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/1592810707-israel-annexion-ou-elections-met-en-garde-b-netanyahou-media

[20] Ibid.

[21] Prise de parole de Daniel Levy lors d’une visioconférence organisée par le LSE Middle East Centre le 28 mai 2020 intitulée « An Israeli Political Crisis: Elections, Unity Government and Annexation ».

Ambitions turques en Méditerranée : vers une accélération des frictions navales avec l’Europe ? – par Arnaud Peyronnet

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Le navire marchand turc Cirkin, un habitué des transits entre la Turquie et la Libye pour des livraisons de matériels militaires sous couvert d’ « acheminements humanitaires », est depuis le mois de mai escorté par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre. Or le 10 juin, peu après un premier face à face tendu entre cette escorte turque et un bâtiment grec appartenant à l’opération européenne Irini, un navire de combat turc a mené des « actions inamicales » (illumination à 3 reprises avec un radar de conduite de tir) à l’encontre d’une frégate française, pourtant intégrée dans une opération de l’OTAN, au large de la Libye. Cet incident inhabituel, qui représente clairement une nouvelle escalade dans les tensions déjà recensées dans cette zone, s’inscrit dans une logique plus profonde d’augmentation des crispations entre l’UE (et en premier lieu la France) et la Turquie. Ces frictions sont notamment causées par la problématique de la présence navale turque dans la ZEE chypriote et par les difficultés liées au contrôle de l’embargo sur les armes imposé à la Libye depuis 2011[1].

Le raidissement naval turc est quant à lui essentiellement dicté par la refondation profonde des perceptions géopolitiques turques depuis l’arrivée au pouvoir du Président Erdogan, ce dernier favorisant un vaste mouvement d’expansionnisme naval turc en Méditerranée. Ce mouvement semble en outre accéléré par la perception locale d’un possible retrait occidental du Moyen-Orient, doublé dans le même temps d’une irruption régionale de la puissance russe. Or ces deux changements sont des opportunités stratégiques d’importance pour Ankara qui se doit alors de les instrumentaliser pour conforter ses intérêts géopolitiques.

Dans ce contexte, quelles sont ces perceptions géopolitiques turques en Méditerranée ? Par quels moyens Ankara cherche-t-elle à les matérialiser ? L’affaiblissement de l’Europe est-il également un objectif turc ?

 

Des perceptions géopolitiques turques plutôt « expansionnistes » en Méditerranée

Les ambitions régionales turques sont d’abord apparues au cours d’un discours du Président Erdogan en 2011 et dans lequel il a proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ». Cette politique turque, centrée sur le renouveau de son influence au Moyen-Orient (Syrie, Qatar, Libye, Irak, corne de l’Afrique), pourrait alors être qualifiée de « pan-ottomane » tout en ayant pour caractéristique essentielle de mettre particulièrement en avant le fait naval, notamment en Méditerranée. En effet, Ankara appelle de ses vœux une extension de la présence géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan), développée par l’amiral Cihat Yayci[2]. L’objectif de cette doctrine est d’ailleurs d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Egée et la Méditerranée orientale, au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse. La recherche d’accords de délimitations maritimes avec les pays voulant bien « s’accommoder » des intérêts turcs est ainsi particulièrement mise en avant, cette démarche étant soutenue en amont par des déploiements de force permanents facilitant le « fait accompli » des revendications « naturelles » turques. La nouvelle empreinte turque en Libye est intégralement liée à de telles ambitions, transformant dès lors toute une zone méditerranéenne en un « continuum exclusivement turc » qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre du continent européen…

Pour à la fois mettre en œuvre cette vision géopolitique et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie a alors développé progressivement une stratégie de déni d’accès, que ce soit au large de Chypre ou désormais aussi le long des côtes libyennes. Cette stratégie s’observe notamment par le déploiement de forces navales conséquentes (groupes de plusieurs bâtiments) dans ses zones d’intérêt (protection des activités de forages turcs en ZEE chypriote, appui aux opérations terrestres en Libye) et la réservation récurrente de zones d’exercice en haute mer, l’ensemble rendant les activités des autres marines évidemment plus compliquées dans ces mêmes régions. En complément, la marine turque n’hésite également plus à s’engager délibérément dans une logique de frictions avec les marines concurrentes, faisant le pari que celles-ci éviteront toute escalade armée avec leur allié de l’OTAN…

Des frictions militaires accrues, symptômes d’un nouvel « unilatéralisme turc »

La Turquie a en effet mis en place depuis plusieurs années une logique de frictions avec ses adversaires, estimant de longue date que ceux-ci n’assumeront jamais pleinement le rapport de forces qui est imposé, et permettant dès lors l’imposition de « faits accomplis » turcs difficilement réversibles. Les frictions impliquant des unités turques avec des bâtiments européens se sont ainsi multipliées, tant en mer Egée, qu’au large de Chypre et maintenant le long des côtes libyennes. En parallèle, la marine turque multiplie les démonstrations de force au travers d’exercices d’ampleur de plus en plus réguliers.

En mer Égée, les épisodes de tensions sont certes sporadiques mais aussi bien réels, avec surtout des incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques. Au début du mois de mai 2020, l’aviation de chasse turque a tout de même effectué une démonstration de force (un acte « provocateur » selon la Grèce) au-dessus de l’île grecque d’Inousses lors d’une visite sur place du ministre de la Défense et du chef d’état-major des armées grecques. Cette affaire avait un précédent puisqu’en mars 2019, une visite du 1er ministre grec avait déjà été perturbée par des chasseurs turcs près de l’île d’Agathonissi, située au sud-est de la mer Egée… Les revendications territoriales d’Ankara en mer Égée, notamment celles portant sur l’archipel du Dodécanèse, expliquent évidemment ces incidents fréquents et parfois très sérieux[3].  Au large de Chypre, la Turquie exerce des pressions, voire des interférences, sur les entreprises internationales effectuant des forages[4]. Elle effectue également, sous protection navale, ses propres actions de recherche dans la ZEE chypriote, que la Turquie considère en partie comme sienne. La militarisation turque de Chypre-Nord (déploiement de drones de surveillance et future construction d’une base navale) pourrait exacerber cette tendance, ces nouveaux outils permettant alors d’appuyer davantage les moyens navals déployés tout autour de l’île. En Libye, les forces navales turques ont d’abord commencé par mener, au printemps 2019, une opération « précurseur » au large des côtes libyennes et tunisiennes. Puis, en novembre 2019, la Turquie a conclu un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations[5]. Cet accord s’est logiquement doublé d’un volet « coopération militaire » qui s’est concrétisée par la présence permanente d’unités navales turques au large de la Libye depuis le début de l’année 2020. Ces déploiements inédits et conséquents marquent le soutien direct de la Turquie au Gouvernement d’Accord National libyen, en complément de l’envoi de miliciens syriens pro-turcs et de la protection de ses livraisons de matériel militaire (drones, munitions) par voie maritime. En effet, les navires marchands habitués des transits entre la Turquie et la Libye sont dorénavant escortés par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre, notamment par les bâtiments français et grec…comme nous avons pu le constater le 10 juin.  Enfin, la création d’une base navale turque à Misrata, en Libye, serait envisagée à terme, tout comme l’envoi d’appareils de combat turcs, éventuellement sur la base d’al-Watiya. L’investissement turc en Libye deviendrait ainsi conséquent.

Outre cette logique de frictions, la marine turque conduit de plus en plus régulièrement des démonstrations de force en Méditerranée. En mars 2019, les forces navales turques ont organisé en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice Mavi Vatan 2019, leur plus importante séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique. Cet exercice a mobilisé une centaine d’unités dont la quasitotalité des bâtiments turcs de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Plus récemment, en juin 2020, la Turquie a effectué une nouvelle « démonstration de force » avec  l’exercice baptisé « Haute-mer » qui a vu la participation de 8 bâtiments et de 17 avions de combat en Méditerranée (raid de 2000 km depuis la Turquie).

Une instrumentalisation résolue de l’OTAN afin d’affaiblir l’Europe ?

Fort d’un certain désengagement des Etats-Unis de la scène moyenorientale (au profit de leurs « alliés locaux » à qui la puissance américaine semble vouloir sous-traiter la gestion des crises régionales), la Turquie verrait finalement ses ambitions « confortées » par Washington qui ne réfléchit plus qu’en termes « d’affrontement de puissance » avec la Chine et la Russie. De fait, la Turquie semble profiter depuis 2015 de l’émergence de la « menace russe » en Méditerranée pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et apparaître comme un allié fiable et indispensable au sein de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le camp libyen pro-turc tout en déplorant « l’escalade » représenté par la présence russe en Libye. Dans ce contexte, les forces navales turques ont tout intérêt à protéger leurs agissements en Libye au travers de l’OTAN : utilisation de codes et indicatifs de l’alliance y compris lors des missions d’escorte entre la Turquie et la Libye, refus de toute coopération entre l’opération Sea Guardian de l’OTAN et l’opération européenne Irini, opposition à toute implication de l’OTAN dans les opérations de contrôle de l’embargo au large de la Libye…

Fort de ce soutien a minima passif des Etats-Unis et de l’OTAN vis-à-vis de la Turquie, les forces européennes se retrouvent alors rapidement isolées et même parfois divisées quant à la stratégie à adopter….confortant une nouvelle fois la politique turque du fait accompli. L’opération Irini se résume ainsi bien souvent au seul couple franco-grec, en cohérence toutefois avec la montée en puissance du partenariat stratégique entre les deux pays. Or, la sécurité de l’Europe pourrait aussi se jouer en Libye vu la possibilité de réalisation d’un continuum géographique pro-turc inédit[6] en Méditerranée, qui faciliterait tant l’isolement de Chypre du continent européen que le chantage migratoire turc vis-à-vis de l’UE (la Turquie contrôlant alors à terme deux des trois points de passage principaux de migrants vers l’Europe)…

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Les frictions navales imposées par la Turquie en Méditerranée semblent ainsi dictées par une ambition géopolitique « néo-ottomane » qui chercherait à faire de l’Est de la Méditerranée un « lac pro-turc ». Fort du soutien passif des Etats-Unis et de la frilosité européenne à accepter pleinement le rapport de force, la Turquie pourrait alors chercher à poursuivre la mise en place de cette vision « expansionniste », en Libye et à Chypre, avant de se tourner ensuite plus résolument sur le Dodécanèse. Sauf changement politique majeur en Turquie (voire aux Etats-Unis) dans les prochaines années, il apparaît donc très probable qu’un rapport de force pérenne, consubstantiel d’ailleurs de la conception des relations internationales au Moyen-Orient, va s’instituer entre Ankara et les nations européennes. Ce contexte dégradé pourrait cependant offrir une belle opportunité pour l’Europe si celle-ci voulait briser la « logique » turque en relevant justement ce défi de la « force », défaisant alors une fois pour toutes le nœud gordien de la faiblesse militaire européenne.

[1] Cet embargo a d’ailleurs été prolongé pour une année supplémentaire le 5 juin 2020 par un vote à l’unanimité du Conseil de sécurité des Nations unies. Il autorise les inspections de navires en haute mer.

[2] Ex-chef d’état-major de la marine turque (d’ailleurs démis de ses fonctions le 18 mai 2020, apparemment pour de simples raisons de politique intérieure). Il est considéré comme le fondateur de cette doctrine et l’organisateur de l’engagement turc en Libye.

[3] Certains d’entre eux en 1987 et 1996 ont d’ailleurs provoqué des crises graves entre les deux pays.

[4] En mars 2018, des bâtiments turcs ont forcé un navire de la société ENI à interrompre ses forages dans l’Est de Chypre.

[5] Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entendre pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui torpillerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

[6] La dernière présence « turque » en Libye s’était achevée en 1911…peu avant l’effondrement de l’Empire ottoman

« Terminé barre et machines » pour la 5e Session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

Les auditeurs de la 5e Session nationale « Enjeux et stratégies maritimes »

autour du général de corps d’armée Patrick Destremau, directeur de l’IHEDN.

 

Quelle année pour les 35 auditeurs de la 5e Session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » depuis leur première escale parisienne en septembre 2019 et les restitutions de leur travaux de comité. Leur longue navigation les aura conduit le long du littoral français à Boulogne, Brest, Calais, Dunkerque, Lorient, Marseille, Nantes, Saint-Nazaire, mais aussi Djibouti. Et c’est un peu groggy par « le mal de terre » et dans la plus stricte application des gestes barrières contre le COVID 19 qu’ils se sont retrouvés le 18 juin à l’École militaire pour les restitutions de leurs travaux.

Ils y ont tenu le traditionnel « colloque des auditeurs », présidé par le Contre-amiral Jean-François Quérat, Secrétaire général de la mer par intérim, pour lui présenter ainsi qu’à l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine et à Frédéric Moncany de Saint-Aignan, président du Cluster maritime français, le résultat de leurs réflexions sur les sujets qui les ont animés toute l’année. Il s’agissait des politiques et des stratégies de la France en Arctique, des énergies offshores ainsi que sur la montée des eaux.

À l’image de l’investissement des auditeurs et de leur cohésion forgée au cours de l’année, les présentations et les débats furent particulièrement riches et intéressants entre les auditeurs et leurs invités. Parmi ces derniers, les auditeurs des anciennes sessions qui étaient présents n’étaient pas les derniers à pousser leurs successeurs dans leurs retranchements.

Après les interventions du général de corps d’armée Patrick Destremau, directeur de l’IHEDN, de Frédéric Moncany et de l’amiral Christophe Prazuck, le contre-amiral Jean-François Quérat a clôturé le séminaire en félicitant les auditeurs pour leurs travaux puis en leurs livrant ses réflexions sur les enjeux maritimes actuels et futurs de la France, notamment dans le cadre de prise par la France en 2022 de la présidence de l’Union Européenne. Que de pistes ainsi ouvertes pour les prochaines sessions ! Les futurs auditeurs ont du pain sur la planche.

C’est donc avec la satisfaction du devoir accompli, une cohésion encore renforcée et beaucoup de nostalgie que les auditeurs se sont quittés tard dans la nuit après le traditionnel buffet gaulois rythmé par des rires et des chants de marin. Pour autant, ils se retrouveront après les vacances pour effectuer leur mission Europe à Bruxelles, La Haye et Rotterdam et recevoir leur diplôme avec les auditeurs des autres sessions nationales.

Bien davantage qu’un aboutissement, ce diplôme d’auditeur de l’IHEDN représente une véritable lettre de mission pour l’avenir. C’est pourquoi, le contre-amiral Yves Postec, commandant de la marine à Paris et directeur du centre des études stratégiques de la Marine est venu leur présenter les réserves de la Marine. Jérôme de Labriffe, président de l’association des auditeur, et Hélène Mazeran leurs ont décrit les multiples possibilités d’action au sein de l’association. Autant de possibilités offertes aux auditeurs pour faire fructifier la formation reçue à l’IHEDN.

 

Ouverture du colloque par Didier Dillard, Président d’Orange Marine et fraîchement élu président de la session

 

Jérôme Bignon, sénateur de la Somme et auditeur d’une session précédente, en plein débat sur la montée du niveau des mers et des océans.

Jérôme Bignon, sénateur de la Somme et auditeur d’une session précédente, en plein débat sur la montée du niveau des mers et des océans.

Intervention de clôture de la session par le contre-amiral Jean-François Quérat, Secrétaire général de la mer par intérim.

De l’utilité des war studies et du wargaming pour décrypter les dilemmes stratégiques au Levant – par Pierre Razoux

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à la FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages de référence dont The Iran-Iraq War (Harvard UP-Belknap) et Tsahal, Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Perrin, Tempus) ; il vient de publier le wargame FITNA – Global War in the Middle East (NUTS publishing, 2020).

 

Alors que les conséquences stratégiques de la crise du Covid-19 paraissent encore incertaines au Levant et que les combats se poursuivent méthodiquement dans la poche d’Idlib en Syrie, plusieurs experts, commentateurs et politiciens israéliens profitent de la commémoration du vingtième anniversaire du retrait israélien du Liban[1] (juin 2000) pour s’interroger sur la pertinence des stratégies appliquées depuis 1982[2]. Fallait-il envahir le Liban et s’y maintenir ? N’aurait-il pas mieux valu privilégier une campagne aérienne sans présence de troupes au sol à l’exception de raids ponctuels de forces spéciales ? N’était-il pas préférable de conserver une bande tampon au Sud-Liban ?

Ces débats font bien évidemment écho au dilemme stratégique opposant aujourd’hui Israël à l’Iran et au Hezbollah, à la fois au Liban et en Syrie[3]. Pour certains, l’approche frontale étant inéluctable à terme, l’armée israélienne doit se tenir prête à envahir, si nécessaire, des portions de territoires syriens et libanais. Pour d’autres, l’approche aérienne, fondée sur des frappes régulières d’aviation et de missiles de croisière, suffirait à juguler le défi posé par l’Iran et le Hezbollah. Pour d’autres encore, il conviendrait de privilégier l’approche indirecte basée sur les actions clandestines, la guerre cybernétique et les sanctions économiques. Pour une minorité enfin, la solution de ce dilemme stratégique passera forcément par un dialogue discret avec Téhéran permettant de concilier les attentes minimales des uns et des autres, qui n’empêche d’ailleurs pas la conduite en parallèle d’opérations « cinétiques » pour reprendre un terme à la mode chez les penseurs anglo-saxons[4].

Deux autres dilemmes divisent la communauté des experts scrutant l’évolution à court terme du Levant. Le premier concerne l’issue de la bataille d’Idlib qui stigmatise toutes les rivalités opposant les acteurs présents et influents au Levant. Le second a trait au déclenchement éventuel d’une troisième Intifada pour débloquer le dossier palestinien, après l’annonce de l’annexion probable de la vallée du Jourdain et de nouvelles portions de la Cisjordanie.

Face à ces dilemmes, les war studies et le wargaming sont deux approches académiques distinctes, mais complémentaires, qui apportent des réponses empiriques.

 

Que nous apprennent les war studies et l’histoire militaire récente ?

Les war studies, terme à la mode inventé par les universitaires anglo-saxons de sciences politiques[5], ne sont ni plus ni moins que la version relookée de la nouvelle histoire bataille –  héritière de l’histoire militaire classique – popularisée à la fin du XXe siècle par le Centre d’histoire militaire de l’université Paul Valéry de Montpellier sous les auspices du professeur André Martel, puis par la chaire d’histoire de la Défense de l’IEP d’Aix-en-Provence et le Centre d’études d’histoire de la défense (du ministère de la Défense) avant sa fusion avec le Service Historique de la Défense. Depuis, plusieurs universités et associations ont repris le flambeau et développent des enseignements et des programmes de recherche consacré à la polémologie. Au sein du ministère des Armées, l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire s’efforce de fédérer les études sur la guerre car cette discipline n’est pas reconnue par la nomenclature universitaire française, à l’inverse des pays anglo-saxons. Cette discipline est pourtant bien utile pour décrypter les conflits du moment au Levant.

Intéressons-nous d’abord aux interventions militaires conduites depuis Israël en direction du nord (paradigme actuel). Depuis la percée britannique en Palestine en 1918 face à l’armée ottomane, les fondamentaux restent inchangés. Compte-tenu du relief très compartimenté, il n’existe que trois axes de progression depuis le territoire israélien : le premier longe le littoral jusqu’à Beyrouth ; le second s’écarte légèrement vers le nord-est depuis le plateau du Golan pour atteindre Damas après avoir sinué à travers de hauts plateaux basaltiques ; le troisième s’enfonce entre les deux premiers, le long de la vallée de la Bekaa, entre deux chaînes montagneuses, pour couper l’axe transversal reliant Beyrouth à Damas.  A chaque fois, les stratèges ont dû arbitrer entre ces trois axes. En 1941, lorsque les troupes britanniques se sont lancées à l’assaut des territoires du Levant gérés par la France de Vichy, ils ont choisi d’avancer en parallèle le long de ces trois axes ; se heurtant à une résistance farouche, leur progression s’est avérée lente et coûteuse, mais la disproportion des forces et la supériorité aérienne britannique n’ont laissé aucune chance aux troupes françaises qui ne disposaient d’aucun renfort.

Pendant la guerre d’indépendance de 1948-49, la Haganah, sur la défensive sur le front nord, n’a pas été en mesure de percer les fronts libanais et syrien. En juin 1967, pendant la guerre des Six Jours, l’armée israélienne a privilégié l’axe syrien, s’emparant sans trop de difficultés du plateau du Golan. Lors de cette guerre, l’aviation israélienne a conquis la supériorité aérienne et ouvert la voie aux fantassins et aux blindés. Ce fut un remake de la blitzkrieg façon Deuxième Guerre mondiale. Pour prix de sa passivité, le Liban a dû accepter la présence massive de feddayin palestiniens sur son sol, enclenchant le cercle vicieux d’une longue et meurtrière guerre civile qui ne s’est achevée qu’en 1990.

En octobre 1973, lors de la guerre du Kippour, l’armée israélienne contre-attaque en direction de Damas, ignorant le Liban. Cette fois, ce sont ses chars et ses commandos qui ouvrent la voie à l’aviation en détruisant les batteries de missiles sol-air qui contestent la supériorité aérienne israélienne. Il s’agit de percer ce que l’on appelle aujourd’hui une bulle A2/AD[6]. La leçon qu’en tirent les Israéliens, c’est qu’aucune défense sol-air n’est invulnérable si l’on accepte d’y mettre le prix en consentant  un certain niveau de pertes. Malgré tout, la contre-offensive israélienne s’enlise par l’usure des combattants, une logistique limitée et les pressions des Soviétiques faisant très clairement comprendre à Israël qu’ils ne tolèreraient pas une menace directe sur la capitale syrienne. De fait, Tsahal doit rétropédaler et rendre les portions de territoire syrien conquis (sauf le plateau du Golan annexé huit ans plus tard).

En 1978, l’armée israélienne se lance prudemment dans une opération punitive contre l’OLP retranchée au Sud-Liban (à l’instar du Hezbollah aujourd’hui) le long de l’axe côtier jusqu’au fleuve Litani, mais elle doit se retirer sous pression de l’ONU.

En juin 1982, cette même armée, considérablement modernisée, se rue en direction de Beyrouth en empruntant cette fois les deux axes parallèles du littoral et de la vallée de la Bekaa, après avoir clairement signifié au pouvoir syrien qu’elle n’entendait pas porter les hostilités en Syrie. De fait, les Syriens, les Israéliens et les différentes milices libanaises et palestiniennes ne s’affrontent qu’au Liban. De nouveau, l’aviation israélienne conquiert la supériorité aérienne en jouant intelligemment de la combinaison des moyens, en utilisant massivement les drones (pour la première fois dans la région) et la guerre électronique, en détruisant préventivement les batteries de SAM et en étrillant la chasse syrienne après l’avoir aveuglée. Ce succès opérationnel n’empêchera pas une défaite stratégique, à l’instar de ce que connaîtront les forces armées américaines en Irak entre 2003 et 2011.

Après trois années de présence à Beyrouth (1982-85), puis quinze ans d’occupation d’une bande tampon à la frontière israélo-libanaise (1985-2000), les autorités israéliennes, épuisées par des combats de harcèlement incessants et par la détérioration de leur image sur la scène internationale, jettent l’éponge et se retirent du pays du Cèdre, emmenant dans leurs bagages leur supplétifs de l’Armée du Liban Sud[7]. En face, les combattants du Hezbollah crient victoire et se sentent pousser des ailes, multipliant les provocations qui vont conduire à la deuxième guerre du Liban.

A l’été 2006, Tsahal rebelote et se lance une nouvelle fois à l’assaut du Liban, délaissant volontairement le front syrien. Les stratèges israéliens hésitent sur la stratégie, le chemin, le choix des moyens et la meilleure manière de les coordonner. Pour la première fois, des combattants israéliens refusent de monter au feu face aux positions retranchées du Hezbollah et la milice chiite, même si elle doit céder du terrain, inflige de lourdes pertes à Tsahal, tout en harcelant la population israélienne à coup de roquettes et de missiles balistiques. Les Israéliens découvrent à leurs dépends l’efficacité d’une guerre asymétrique qu’ils ont pourtant longtemps pratiquée et maîtrisée. Comme les Américains face à l’Irak en 1991 et 2003, la puissance aérienne montre ses limites ; elle ne peut pas gagner toute seule une guerre, même si elle permet d’user l’adversaire. A un moment ou un autre, son action doit être combinée à celle de troupes terrestres, impliquant la décision cruciale d’engager des combattants au sol.

Depuis, les stratèges israéliens qui se sont lancés dans une discrète guerre d’usure contre le Hezbollah libanais et les gardiens de la révolution iraniens déployés en Syrie ne cessent de préparer leur revanche. Ils se demandent comment concilier à la fois le front libanais et le front syrien. Pour l’instant, ils se contentent d’un mélange de frappes aériennes ponctuelles, d’actions clandestines, de guerre informationnelle et cybernétique, mais surtout de guerre économique. Tant qu’aucun des deux belligérants ne souhaite l’escalade, cette recette semble fonctionner ; mais qu’en serait-t-il demain si l’un ou l’autre, pour des raisons de prestige, de cohésion nationale ou de survie politique, choisissait l’escalade ?

Evoquons maintenant la poche d’Idlib dans le nord-ouest de la Syrie, second point chaud du Levant. Les combats intensifs qui s’y déroulent semblent signifier la fin de la guerre civile qui ensanglante le pays depuis 2011. A maints égards, ce conflit n’est pas sans rappeler la guerre d’Espagne (1936-39). Il débute par une rébellion et une tentative de renversement du régime en place, puis s’internationalise et s’idéologise par l’implication progressive des acteurs régionaux et globaux. Chacun pousse de manière cynique – mais pragmatique – ses propres intérêts, y compris économiques. Les forces des uns et des autres s’entremêlent dans un puzzle qui ressemble davantage à un kaléidoscope qu’à une bataille rangée. Comme en Espagne, c’est le camp le plus implacable, mobilisant la majorité de la population et le plus soutenu militairement qui finira sans doute par l’emporter.

Aujourd’hui, quel est l’enjeu de la bataille d’Idlib ? Tout simplement l’avenir des rapports de forces au Levant[8]. Comme en Espagne à la fin des années 1930, chacun pousse ses propres pions. Le régime syrien souhaite reconquérir son territoire. Les rebelles et les djihadistes, discrètement soutenus par Ankara, défient Bachar el-Assad et poussent leur agenda islamiste radical, espérant ressusciter la guérilla sur d’autres portions du territoire. Le gouvernement turc y voit un outil de nuisance et de négociation pour contraindre le régime syrien et ses appuis russes et iraniens à des concessions en Syrie[9], mais aussi en Irak (comme le démontre l’opération turque « Serre de l’aigle ») et en Libye (face à la Russie, à l’Egypte et aux Emirats arabes unis). Les Iraniens cherchent pour leur part à sécuriser un corridor terrestre vers le Liban et le littoral méditerranéen pour approvisionner plus facilement leurs affidés libanais et exporter leurs hydrocarbures vers la Méditerranée en s’affranchissant d’Ormuz, du détroit de Bab el-Mandeb et du canal de Suez. Le maintien du statu quo leur permet de justifier leur présence militaire en Syrie pour aider Bachar el-Assad, tout en conservant un pouvoir de nuisance à l’encontre d’Israël, de la Turquie et surtout de la Russie. La présence de djihadistes à proximité immédiate des troupes du Kremlin n’est d’ailleurs pas pour leur déplaire, tant qu’elle ne menace pas leurs propres positions.

De son côté, le Kremlin cherche à repousser le plus loin possible les djihadistes de tous poils qui menacent la tête de pont russe en Syrie enracinée entre Tartous et Lattaquié. Il cherche aussi à démontrer que le régime syrien ne peut vaincre sans l’appui décisif de l’armée russe, tout en empêchant l’Iran d’accéder à la Méditerranée. Les monarchies du Golfe sont pour leur part divisées. Le Qatar soutient fermement la position turque par empathie avec les Frères musulmans. Les Emirats arabes unis se sont résolus à soutenir Damas par détestation de ces mêmes Frères musulmans. L’Arabie saoudite est écartelée ; tentée de soutenir les rebelles syriens, elle ne souhaite pas favoriser le président turc Erdogan qui se pose en héraut de la cause sunnite et qui reste un fervent avocat des républiques islamistes, menace vitale pour les monarchies absolues du Golfe.

Redescendons maintenant un peu plus au sud. La commémoration prochaine du vingtième anniversaire du déclenchement de la seconde Intifada (septembre 2000) laisse entrevoir le spectre d’une nouvelle insurrection en réaction au fameux « Plan de paix du siècle » concocté par la famille Trump. Là encore, que nous apprennent les études sur la guerre ? Que si la première Intifada (1987-1993) a permis de déboucher sur les Accords d’Oslo (aujourd’hui enterrés) parce que la violence était restée en-dessous d’un certain seuil, la seconde Intifada (2000-2005), qui avait pulvérisé ce seuil, n’a en revanche abouti qu’à l’affaiblissement mutuel des deux parties en présence. Dans chacun des cas et compte tenu de la réalité du rapport de forces, les Palestiniens ne pouvaient pas gagner et les Israéliens ne pouvaient pas perdre. Cela semble plus que jamais le cas aujourd’hui.

 

Que nous apprend le wargaming ?

Rappelons brièvement ce qu’est un wargame : c’est une forme élaborée de simulation stratégique sous forme de jeu de plateau interactif qui reproduit une situation de crise ou de confrontation armée passée, présente ou hypothétique. En s’identifiant à un camp, quel qu’il soit, chacun comprend ce que l’autre recherche vraiment, contribuant par là même à l’anticipation et à la prospective[10]. Il s’agit d’apprendre et de réfléchir en jouant, en testant des options et des stratégies avec un droit à l’erreur puisqu’aucune vie n’est réellement en jeu[11]. Les anglo-saxons[12], les Russes et les Israéliens pratiquent cette discipline depuis longtemps, ce qui ne les a pas empêché de se fourvoyer dans certaines opérations, car le wargaming n’est ni une boule de cristal, ni une baguette magique. Il s’agit d’un outil destiné à stimuler l’agilité intellectuelle des participants en les forçant à réfléchir comme leurs adversaires et leurs rivaux, dans un contexte marqué par une extrême incertitude et une grande imprévisibilité. C’est donc un outil pédagogique contribuant à forger le leadership en forçant les participants à prendre des décisions tout en priorisant leurs actions[13]. En France, le wargaming n’a réellement émergé dans les milieux institutionnels qu’à partir de 2014 à la suite d’une série de surprises stratégiques[14] (annexion de la Crimée, extension territoriale de Daech, interventions russe, puis turques en Syrie) aggravées en 2016 par l’élection d’un improbable président américain au tempérament impétueux.

Depuis 2017, le wargame FITNA – GLOBAL WAR IN THE MIDDLE EAST, conçu par l’auteur de cet article, est utilisé par des analystes, des militaires, des experts institutionnels et des universitaires pour réfléchir à l’évolution de la conflictualité et des rapports de forces au Moyen-Orient[15]. L’illustration ci-dessous donne un aperçu de l’état des forces qui prévaut aujourd’hui entre Israël et ses voisins libanais et syrien.

Une cinquantaine de parties test reproduisant une offensive aéroterrestre israélienne d’envergure en direction du Liban et de la Syrie, pour tenter d’annihiler le Hezbollah et repousser les contingents iraniens présents sur place vers le nord, aboutissent aux constats suivants :

  • En quelques semaines d’une offensive aéroterrestre déterminée appuyée de bombardements intensifs, l’armée israélienne parvient sans difficulté majeure, bien qu’avec des pertes significatives, dans la banlieue de Beyrouth ou de Damas (et dans 60 % des cas seulement s’il s’agit à la fois de Beyrouth et de Damas).
  • Tsahal ne peut s’emparer d’une de ces deux capitales que si elle fait l’impasse sur l’autre. En d’autres termes, conquérir à la fois Beyrouth et Damas lui est quasi-impossible, d’autant que la capitale syrienne bénéficie rapidement de renforts multiples en provenance d’Iran, de Russie et du monde arabe, appuyés par un nombre conséquent de milices de tous acabits comme le montre cette seconde illustration.

  • La capture de Beyrouth par l’armée israélienne entraîne généralement l’intervention militaire directe de l’Iran, de même qu’une rafale de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • L’assaut ou le siège de Damas provoque l’intervention militaire directe de la Russie appuyée par la Chine et l’Iran. Dans ces conditions, la conquête de la capitale syrienne par Israël devient très compliquée.
  • Comme à chaque fois dans l’histoire récente, une offensive visant à la fois Beyrouth et Damas (ou leurs banlieues sud) impose de progresser le long de trois axes clés et par là-même de diviser ses forces en trois. Il est alors très difficile pour l’armée israélienne d’être suffisamment puissante le long de ces trois axes tout en protégeant ses bases-arrières du Golan et de Galilée. Les adversaires d’Israël peuvent dès lors contre-attaquer avec un certain succès en direction de l’axe le plus faible.
  • Si en revanche les stratèges israéliens limitent leurs ambitions et renoncent d’emblée à s’emparer de Beyrouth et de Damas, ils peuvent aisément progresser le long de ces trois axes stratégiques pour établir une zone tampon suffisamment large (mais pas trop) pour protéger le territoire israélien des attaques terrestres et des tirs de roquettes de leurs principaux adversaires, notamment le Hezbollah. Mais cette bande tampon ne les protège pas des tirs de missiles balistiques. On comprend dès lors pourquoi le gouvernement israélien s’acharne à intégrer l’arsenal balistique iranien dans les négociations entre la communauté internationale et Téhéran.
  • Si elle parvient dans la banlieue de Beyrouth et de Damas, l’armée israélienne n’a pas les moyens de s’y maintenir durablement dès que les adversaires d’Israël engagent massivement leurs milices pour harceler et user à peu de frais les unités de pointe de Tsahal. Assez rapidement, le niveau de pertes israéliennes augmente et cette guerre d’usure oblige l’état-major israélien à roquer d’un front à l’autre (Syrie-Liban) et à procéder à un retrait progressif vers Israël pour raccourcir à la fois ses lignes de défense et ses lignes logistiques.
  • L’armée israélienne ne parvient à se maintenir durablement dans la banlieue de Damas et de Beyrouth que dans 10 % des cas, à la suite d’erreurs grossières des Syriens, des Russes et des Iraniens. Elle se maintient en revanche au Sud-Liban dans les deux-tiers des cas si elle ne s’est pas lancée simultanément dans une offensive en direction de la Syrie.
  • En cas d’offensive israélienne en Syrie, l’armée syrienne ne peut survivre que si elle opère une retraite stratégique rapide vers le centre de gravité de la Syrie (quadrilatère Quseir-Homs-Palmyre-Bir Basin), confiant la défense de Damas à la Garde républicaine et à la 4e division blindée syriennes, aux parachutistes russes et à la force Al-Qods iranienne.
  • Dans tous les cas, la Russie a les moyens de contester localement la supériorité aérienne israélienne, limitant l’impact de la puissance aérienne israélienne et forçant les stratèges israéliens à épuiser rapidement leur stock de missiles de croisière et d’autres missiles à longue portée. De même, la présence de troupes russes au sol joue le rôle de bouclier dissuasif, Israël renâclant à affronter directement un Etat doté de l’arme nucléaire, qui plus est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • Dans les deux-tiers des cas où Israël envahit le Liban ou la Syrie, les Palestiniens profitent de l’éparpillement des forces israéliennes et de l’émoi de la communauté internationale pour déclencher une troisième Intifada, affaiblissant la posture stratégique israélienne et contraignant Tsahal à des choix cruciaux.
  • Si les Israéliens choisissent une stratégie de harcèlement du Hezbollah en refusant une offensive terrestre et en privilégiant un recours massif à leur puissance de feu (aviation, missiles de croisière, drones armés, artillerie) combinée à des offensives cybernétiques et à des raids aéromobiles de leurs troupes d’élite (option haute de la stratégie pour l’instant retenue par Tsahal), ils peuvent tenir tête à l’Iran et au Hezbollah tant que ces deux acteurs ne déploient qu’une fraction de leurs forces face à Israël. Si le Hezbollah engage l’essentiel de ses forces dans une confrontation avec Israël, quel que soit le camp responsable du déclenchement des hostilités, et si l’Iran envoie des renforts conséquents en Syrie, voire même au Liban, cette stratégie n’est plus suffisante pour réduire la menace. D’autant que l’emploi massif de l’arsenal balistique de l’Iran et du Hezbollah attire généralement les Israéliens dans une intervention aéroterrestre massive (confer ci-dessus…).

Nul doute que l’état-major de Tsahal, qui pratique le wargaming de longue date, a dû lui aussi tirer ses propres conclusions des nombreuses sessions de simulation qu’il conduit depuis des années.

Intéressons-nous maintenant aux offensives en cours autour de la poche d’Idlib pour le contrôle du nord-ouest de la Syrie. L’illustration ci-dessous montre l’état des forces en présence au début de l’année 2020, avant la crise du Covid-19.

Les résultats d’une quarantaine de parties test impliquant plus de 200 participants au total aboutissent aux constats suivants :

  • Si la Turquie cesse d’approvisionner la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes finissent inéluctablement par en reprendre le contrôle. La reconquête d’Idlib prend moins d’une année (généralement six mois) une fois que les rebelles et djihadistes retranchés autour d’Idlib sont effectivement isolés.
  • Même si la Turquie continue d’aider les combattants retranchés dans la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes en reprennent le contrôle dans 80 % des cas. En contre-attaquant, l’armée turque et ses supplétifs locaux reconquièrent Idlib dans deux cas sur trois, ouvrant un nouveau cycle de confrontation qui prolonge le conflit et accroît brutalement la tension internationale, Turcs, Russes et Syriens se retrouvant face-à-face. Dans la plupart des cas, Syriens et Russes finissent alors par reconquérir et sécuriser durablement la poche d’Idlib, avec de lourdes pertes cependant.
  • Tant que la poche d’Idlib est active, les Syriens, appuyés ou non par les Russes, n’ont pas les moyens militaires de chasser l’armée turque de ses têtes de pont d’Afrine et de Jaraboulous (en territoire syrien) qui permettent à la Turquie d’avoir un levier contre Bachar el-Assad, le Kremlin et les Kurdes.
  • Une fois la poche d’Idlib reconquise, les Syriens, discrètement appuyés par les Russes, voire par les Iraniens, reprennent le contrôle d’une de ces deux têtes de pont turques dans les deux-tiers des cas ; ils ne reconquièrent toutefois les deux têtes de pont que dans seulement 10 % des cas. En d’autres termes, le gouvernement turc a 90 % de chances de conserver au moins une emprise militaire en Syrie, quel que soit le déroulement des combats. C’est certainement ce que vise le président turc Erdogan pour flatter l’ego nationaliste de sa population, occuper son armée, empêcher la création d’un sanctuaire kurde et se maintenir au pouvoir jusqu’en 2023, lorsque son pays célèbrera le centenaire de la République turque née des cendres de l’empire Ottoman.
  • Dans huit cas sur dix, la Russie s’impose comme l’acteur incontournable du conflit et parvient à remplir ses objectifs : sauver le régime syrien, éradiquer la poche d’Idlib, sécuriser ses bases militaires de même que l’axe Alep-Damas tout en empêchant l’Iran d’accéder au littoral Syrien.
  • Plus le conflit dure dans le temps, plus l’Iran a de chances de se maintenir en Syrie en y améliorant ses positions.
  • C’est finalement le régime syrien qui a le plus de difficultés à remplir ses objectifs de victoire ou d’indépendance. Il ne peut l’emporter qu’en restant étroitement allié à la Russie et à l’Iran. S’il perd l’un de ses deux soutiens, il ne peut plus vaincre, même s’il peut encore éviter une défaite en sécurisant la Syrie utile.
  • Une fois la bataille d’Idlib terminée, le seul moyen d’éradiquer durablement Daech de Syrie (et donc d’éviter qu’il ne gangrène le Liban, la Jordanie et la Turquie) consiste en une entente entre le régime syrien, le Kremlin, Téhéran et Ankara (processus d’Astana).
  • Les grands perdants de cet aggiornamento stratégique sont les Kurdes qui n’ont de toute façon aucun moyen de rompre leur enclavement et leur isolement logistique. Car en l’absence de port majeur, ni la Syrie, ni la Turquie, ni l’Irak, ni l’Iran qui les enserrent ne laisseront jamais personne les ravitailler durablement.

 

Bien évidemment, au-delà des affrontements évoqués dans cet article, le wargaming peut s’appliquer à bien d’autres théâtres de tensions ou de conflictualité, qu’il s’agisse du détroit d’Ormuz, de l’Irak, de la péninsule arabique ou de manière plus proche de la Libye et de la bande sahélo-saharienne. Les armées françaises l’ont bien compris puisqu’elles mettent sur pied des programmes de wargaming adaptés à leur besoin.

C’est pourquoi l’Institut FMES organisera dès la rentrée universitaire de l’automne 2020 des ateliers mensuels de wargaming-réflexion stratégique destinés aux étudiants, universitaires, industriels, institutionnels, militaires, élus ou journalistes qui souhaitent acquérir des clés de compréhension différentes pour mieux décrypter la complexité des conflits en cours, tout particulièrement au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen. La FMES organisera également, à la demande, des sessions de wargaming taillées sur mesure.

Enfin, afin de contribuer à la réflexion stratégique, la FMES regroupera dans un onglet dédié les articles, les études et les mémoires de recherche émanant d’universitaires et d’officiers qui analysent des conflits en cours ou susceptibles d’éclater, et qui questionnent les guerres passées pour éclairer celles du présent sous un œil neuf et original.

 

**

[1] En juin 2000, Ehud Barak, Premier ministre et ministre de la défense d’Israël, ordonne le retrait de Tsahal du Sud-Liban occupé depuis l’opération « Paix en Galilée » lancée le 6 juin 1982. Cette première guerre du Liban a démoralisé la société israélienne et lui a coûté 1 220 morts, et près d’un millier d’autres à ses supplétifs de l’Armée du Liban Sud.

[2] Efraim Karsh, “Israel’s flight from South Lebanon 20 years on”, BESA Perspective Paper n° 1577, 22 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israels-south-lebanon-withdrawal/ ; Gershon Hacoen, “Israel’s frustrating experience in South Lebanon”, BESA Perspective Paper n° 1581, 25 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israel-south-lebanon/ ; Udi Dekel, “Unilateral moves as game changers: 20 years since the withdrawal from Lebanon”, INSS, 26 mai 2020, https://www.inss.org.il/publication/annexation-and-the-withdrawal-from-lebanon/ ; Hanan Shai, The 1982 Lebanon “War and its repercussions for Israel’s National Security”, BESA Perspective Paper n° 1596, 4 juin 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/1982-lebanon-repercussions/

[3] Yaakov Lappin, “Gantz’s challenges and agenda as Israel’s new Defense Minister”, BESA Perspective Paper n° 1582, 26 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/benny-gantz-defense-minister/ ;

[4] “Ex-Mossad Chiefs discuss the Iranian threats”, Atlantic Council, 2018, https://www.atlanticcouncil.org/blogs/iransource/q-a-ex-mossad-chiefs-discuss-the-iranian-threat/

[5] Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Le tournant des études sur la guerre en France », RDN n° 800, mai 2017, pp. 51-61.

[6] Anti-Access/Area Denial, que l’on peut traduire par « déni d’accès, déni de zone ».

[7] L’ALS comprend une majorité de chrétiens libanais, mais également un nombre significatif de combattants chiites en provenance des villages du Sud-Liban, qui vivent aujourd’hui en Israël.

[8] Pierre Razoux, « Quelle sortie de crise au Levant ? », RDN n° 822, été 2019, pp. 71-76.

[9] Notamment le maintien des têtes de pont de l’armée turque à Afrine et Jaraboulous (en territoire syrien), de même que l’établissement d’un corridor permettant d’isoler les combattants kurdes de Syrie de ceux du PKK de Turquie.

[10] Pierre Razoux, « Le wargaming, outil pédagogique pour une réflexion innovante », Défense n° 198, IHEDN, pp. 36-37.

[11] Pour un aperçu complet du wargaming, confer l’excellent ouvrage d’Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre : histoire du wargame, Passé composé / Ministère des Armées, 2020.

[12] Comme en témoigne le Wargaming Handbook publié en 2017 par le Development, Concepts & Doctrine Centre du ministère de la Défense britannique (UK MOD).

[13] Guillaume Levasseur, « De l’utilité du wargaming », Note n° 47 de l’IRSEM, 2017, https://www.irsem.fr/data/files/irsem/documents/document/file/2449/NR_IRSEM_n47_2017.pdf

[14] Comme en témoignent les débats tenus à l’Ecole militaire à l’occasion des deux Serious Games Forum organisés les 9 novembre 2018 et 27 janvier 2020 par l’association Serious Games Network France (https://sgnfr.wordpress.com/) et sponsorisés par l’IRSEM et l’IHEDN.

[15] https://www.dropbox.com/s/btjhjht69i0wynt/Bon%20de%20commande%20Fitna%20-%20Flyer%20fr-en.pdf?dl=0 ; https://www.nutspublishing.com/eshop/fitna-en ; les règles et cartes en français sont téléchargeables sur le site de l’éditeur.

Russie et Turquie, une « cogestion concurrente » des conflits en Syrie et Libye – par Arnaud Peyronnet

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Selon le Ministre des affaires étrangères français, la crise libyenne s’accentuerait et se transformerait lentement en une guerre ouverte de proxies qui rappellerait fortement la crise syrienne. De plus, et encore plus que la crise syrienne, ce conflit libyen pourrait déstabiliser la région entière, à une encablure des côtes européennes, et ce alors même que les frictions navales s’accentuent déjà dans cette zone.

Cette sous-traitance des affrontements de puissance, déjà entrevue en Syrie, est devenue une nouvelle forme des « zones grises de conflit », parfaitement maitrisée par les deux puissances révisionnistes de la région, la Russie et la Turquie. Ces deux puissances non arabes ont en effet des intérêts géopolitiques dynamiques visant à renverser le statu quo actuel pour le remplacer par « leur » ordre bipolaire régional. Les deux pays veulent ainsi tous deux s’imposer sur la scène moyen-orientale afin de tirer parti tant du retrait américain, que de l’impuissance européenne et de la division chronique des nations arabes. La Russie cherche un accès sûr et pérenne aux mers chaudes tandis que la Turquie poursuit inlassablement son rêve pan-ottoman.

Ces deux puissances, à la fois concurrentes et complaisantes entre-elles, ont toutefois fait le choix de ne pas s’affronter directement tout en maintenant un niveau de tensions élevé. Leurs intérêts « concurrents » conduisent alors tant à des frictions qu’à des compromis qui illustrent cependant toute la primauté de la force et de l’initiative géopolitique sur la scène moyen-orientale. Le statu quo ante semble ainsi définitivement brisé sur les dépouilles de l’impuissance stratégique occidentale. Un accord Erdogan/Poutine pourrait-il ainsi finalement succéder aux accords Sykes/Picot ? Quels sont donc ces intérêts turcs et russes ? Leur compétition en Syrie voit-elle effectivement un prolongement en Libye ?

Une « paix froide » imposée en Syrie malgré des ambitions diamétralement opposées

En Syrie, une « paix froide » est maintenue dans et autour de la zone de désescalade d’Idlib où une trêve « forcée » est en place depuis le mois de mars 2020. La Russie y exerce toutefois une pression régulière afin que la Turquie désarme les multiples groupes combattants qu’elle continue de soutenir. Des patrouilles conjointes russo-turques sont d’ailleurs effectuées pour vérifier le bon respect des accords par les belligérants. Cette zone reste ainsi le « thermomètre » des relations entre les deux pays, chaque rupture de la trêve étant un signal envoyé à l’autre partie1. La Turquie continue également sa lutte contre les kurdes de Syrie (à la suite de ses opérations « Bouclier de l’Euphrate » en 2016 et « Branche d’Olivier » en 2018) et même d’Irak (déclenchement de l’opération « Serre d’Aigle » mi-juin dans la région de Sinjar et des monts Kandil)2. Ces opérations visent certes à affaiblir le PKK, ennemi traditionnel de la Turquie mais cherchent également à créer le long des frontières turques une zone « tampon » de plusieurs dizaines de kilomètres de large. Une telle zone éloignerait la menace du PKK mais pourrait également être aussi utilisée par Ankara pour « turciser » de vastes espaces géographiques en favorisant l’implantation de populations qui lui sont favorables. Le rêve pan-ottoman d’Ankara pourrait alors se réaliser dans ces zones, au profit d’un démembrement partiel de l’intégralité territoriale syro-irakienne.

Or, cette ambition géopolitique entre en conflit direct avec la stratégie russe qui vise à intégrer les kurdes dans une solution politique favorable au régime syrien et qui soutient avant tout l’idée « d’intégrité territoriale » de la Syrie. Face à de telles velléités turques, la Russie cherche désormais à consolider sa présence en Syrie via l’obtention d’un plus grand nombre d’emprises militaires. Elle a d’ailleurs commencé à établir une base en zone kurde du nord-est syrien, ce qui lui permet bien évidemment de préempter sa présence vis-à-vis de la Turquie mais aussi d’occuper le « vide sécuritaire » laissé par les Etats-Unis3. Moscou continue également de renforcer l’armée syrienne (en lui livrant d’ailleurs plusieurs aéronefs de type Mig-29 ces dernières semaines) afin que celle-ci redevienne un acteur de premier plan par rapport à ces voisins….et notamment la Turquie.

Une course de vitesse russo-turque en Libye

La stratégie pan-ottomane de la Turquie actuelle appelle de ses voeux une extension de la domination géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée et de la mer Egée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan). L’implication turque en Libye est directement liée à de telles perceptions, le soutien turc au régime de Fayez Sarraj devant permettre la pénétration des intérêts économiques (pétrole) et politiques turcs en Libye. Son empreinte en Libye est ainsi clairement liée à ses ambitions maritimes et de prospection offshore en Méditerranée, faisant de toute une zone méditerranéenne un continuum turc qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre… En outre, la Turquie pourrait s’affirmer alors comme une puissance régionale de poids vis-à-vis de l’Europe mais également vis-à-vis des autres puissances sunnites concurrentes, développant en Afrique du Nord son modèle d’Islam politique déjà véhiculé en partie par la mouvance des frères musulmans.

La Turquie a ainsi intensifié depuis novembre 2019 son soutien au GAN (Gouvernement d’Accord National dirigé par Fayyez Sarraj), en lui livrant des drones, des munitions et plusieurs milliers de miliciens venant de la province syrienne d’Idlib. Ce soutien a d’ailleurs permis au GAN de remporter des victoires importantes autour de Tripoli (notamment la base aérienne d’al-Watiya), desserrant largement l’étau que faisait poser les forces de l’ALN (Armée nationale libyenne dirigée par la maréchal Haftar) et ramenant ces dernières à leurs positions d’avril 2019. Cette base pourrait éventuellement accueillir un jour des aéronefs turcs4, surtout si la suprématie aérienne devait pencher inexorablement du côté de l’ALN suite aux récentes livraisons russes d’aéronefs (Mig-29 et Su-24) au maréchal Haftar. Ce dernier, soutenu entre autres par la Russie, est déjà épaulé sur le terrain par le groupe paramilitaire russe Wagner. De plus, Moscou pourrait envisager l’utilisation de groupes paramilitaires syriens pro-régime auprès du LNA, contribuant alors encore plus à la guerre des proxies et à la « syrianisation » du conflit libyen. Les intérêts russes en Libye sont quant à eux surtout motivés par l’opportunité d’établir de nouveaux points d’appui militaires sur la rive Sud de la Méditerranée….

Vers un « conflit gelé » en Libye selon l’exemple syrien

Comme en Syrie, les deux protagonistes pourraient cependant finalement coopérer afin que chacun préserve ses intérêts et son aura politique. L’épouvantail d’une présence russe en Libye a en effet un certain nombre d’avantages pour les deux protagonistes :

La Russie réaffirme ainsi sa propre perception de « puissance mondiale » qui joue un jeu égal à celui des Etats-Unis, en étendant son influence dans des « zones grises » laissées vacantes par le camp occidental. La Russie dispose alors de sa « revanche » de la guerre de 2011 et peut retrouver une position stratégique le long des côtes de la Méditerranée centrale. De fait, la Libye est devenue en 2020 la projection territoriale de ses emprises militaires existantes en Syrie depuis 2015…

La Turquie profite de la « menace russe » pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et fissurer l’alliance de plusieurs pays européens, grâce à son statut de membre privilégié de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le GAN et la Turquie tout en déplorant « l’escalade russe » en Libye. Le Commandement américain pour l’Afrique a même surenchéri en déclarant que la prochaine étape recherchée par la Russie en Libye serait la mise en place de systèmes de déni d’accès sur les côtes sud de l’OTAN (ce qui est de surcroît parfaitement envisageable). Dans tous les cas, les Etats-Unis ont pris parti et semblent désormais vouloir « contenir » les agissements russes en Libye. L’Europe se retrouve de son côté divisée et isolée, ses intérêts devenant contradictoires tant avec la Turquie, la Russie que les Etats-Unis sur ce sujet… Dans tous les cas, la légitimité de la position turque, vue à Washington comme « force de blocage de la Russie » (en Libye comme en Syrie) s’est sans nul doute affermie avec ce soutien américain et affaiblit davantage les positions européennes. D’ailleurs, et dans le même cadre, un engagement américain plus conséquent en Tunisie est envisagé, ce que la Turquie voit évidemment d’un bon oeil…

Les intérêts maritimes turcs en Méditerranée centrale et orientale font également le jeu de la Russie qui a tout intérêt à ce que le projet gréco-israélo-égyptien EASTMED d’approvisionnement en gaz de l’Europe échoue. La Russie pourrait en effet alors garder le monopole de livraison du gaz vers l’Europe….y compris via la Turquie.

Ces intérêts finalement partagés pourraient ainsi inciter tant la Russie que la Turquie à trouver une issue, même temporaire, à ce conflit, à l’instar de ce qui a été fait en Syrie. La Russie explore ainsi désormais les possibilités de dialogue et de négociation avec les différentes composantes des forces libyennes, envisageant d’ailleurs le retrait partiel (ou à l’inverse le renforcement massif) de forces paramilitaires comme moyen de pression sur les récalcitrants. L’abandon du maréchal Haftar au profit d’un autre homme politique plus aligné sur les intérêts russes pourrait être d’actualité. Le soutien égyptien à des négociations pourrait être également recherché par la Russie, consacrant alors une nouvelle fois le retour majeur de Moscou dans cette région. La Turquie n’abandonne pas non plus l’idée d’une trêve de longue durée en Libye, ce qui lui permettrait d’asseoir définitivement son influence sur la partie occidentale du pays. Cela lui permettrait en outre et surtout de préserver son accord de délimitation maritime signé avec le GAN en novembre 2019. De fait, un mécanisme similaire à celui en place en Syrie semble se mettre doucement en oeuvre, chacun poursuivant ses intérêts via des initiatives tactiques et des compromis aléatoirement durables, tout en limitant au maximum les possibilités de confrontation ouverte.

***

Via les exemples syrien et libyen, il semble assez clair que tant la Russie que la Turquie ont une politique géopolitique régionale fondée sur l’exploitation du vide laissé par un retrait occidental considéré comme « inéluctable ». Dans les perceptions de ces deux pays, les initiatives militaires unilatérales permettent ainsi systématiquement d’obtenir des succès stratégiques, le pari étant fait que l’Occident n’assumera jamais pleinement le rapport de forces qui lui est imposé5. En outre, ces conflits sont devenus « indirects » via l’emploi massif de la sous-traitance milicienne régionale et la privatisation de la force armée. Ces deux méthodes permettent d’éviter au maximum les possibilités de confrontation ouverte tout en facilitant l’initiative sur le terrain. Via l’utilisation intensive de proxies et la technique du « conflit gelé », ces deux pays gèrent ainsi désormais conjointement mais indirectement tant la Syrie que la Libye, et y sont devenus les médiateurs incontournables de toute solution politique.

 

[1] Et éventuellement relié à l’autre théâtre libyen, comme le 8 juin 2020, quand des frappes pro-russes ont visé des positions pro-turques à la fois en Syrie et en Libye.

[2] Cette opération a pour le moment vu des frappes aériennes, des tirs d’artillerie et l’emploi de forces spéciales contre des positions du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), allié aux milices kurdes syriennes…. elles-mêmes engagées contre Daesh et soutenues par l’Occident.

[3] Cette nouvelle présence russe dans cette région alimente aussi périodiquement des tensions avec les forces américaines encore présentes sur place…La Russie a en effet clairement l’ambition de remplacer sur place les forces occidentales quand celles-ci décideront finalement de partir.

[4] Et le port de Misrata accueillir éventuellement une base navale turque, l’activisme naval turc au large de la Libye montant progressivement en puissance.

[5] Et ce d’autant plus que le camp occidental est divisé, l’exemple libyen tendant à montrer que les intérêts européens en Méditerranée sont à la fois combattus par la Russie, la Turquie…et par les Etats-Unis.

 

Rien n’est jamais perdu pour la France …

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Edito du Président de l’Institut FMES, l’Amiral Benoit le MASNE de CHERMONT

 

18 juin 1940, 18 juin 2020 … Quatre-vingts ans ont passé depuis l’appel lancé depuis Londres par le général de Gaulle. De Gaulle est alors quasiment seul, mais il ose dire, alors que la défaite face aux armées allemandes était largement consommée, que celle-ci n’était pas « définitive ». « Rien n’est perdu pour la France. » En 2020, rien ne doit être jamais perdu.

Rien n’était perdu en 1940 sur le plan militaire car, cinq ans après, les 7 et 8 mai 1945, le Général s’imposait à la table des vainqueurs à Reims puis à Berlin.

Rien n’était perdu non plus sur le plan politique. Nommé président du gouvernement provisoire de la République en novembre 1945, contraint de se retirer en janvier 1946, rappelé par le président Coty en 1958, il est élu président de la République en 1959.

Dès 1958, il met un terme au régime des partis et rénove profondément les institutions de la République par la constitution de 1958. En 1959, il accorde la priorité absolue à la fabrication de l’arme nucléaire, garantie fondamentale à ses yeux de l’indépendance de la France. En 1963, il signe avec le chancelier Adenauer, au grand dam des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, un accord de coopération entre la France et l’Allemagne. En 1964, il reconnaît la République populaire de Chine. En 1966, il procède au retrait de la France des organismes intégrés de l’OTAN.

Sur le plan économique et social, il instaure des réformes capitales pour la société française et cela dès 1944. Entre 1944 et 1946, il signe les ordonnances de création de la sécurité sociale, de l’institut d’études politiques et de l’Ecole nationale d’administration. Il met en place les comités d’entreprise et instaure l’assurance sociale obligatoire pour tous les salariés. Il octroie le droit de vote aux femmes.

En 1967, il signe l’ordonnance sur « la participation des salariés aux fruits de l’expansion des entreprises ». L’idée était ancienne dans l’esprit du Général, elle était inspirée par sa méfiance envers le « loi d’airain » du capitalisme.

En 1968, après les « événements », les accords de Matignon accordent aux syndicats les plus représentatifs un rôle national. Une loi sur le droit syndical dans l’entreprise est votée en décembre 1968. Deux mois plus tard est signée une convention entre le patronat et les syndicats sur les garanties sociales assurées aux travailleurs frappés d’un licenciement collectif.

En 1969, la quatrième vague de réformes voulue par le Général échoue après l’échec du référendum sur la décentralisation, la réforme de Sénat et la suppression du Conseil économique et social. Cet échec entraîne son retrait définitif de la scène politique.

Dans l’esprit des Français, le Général reste un très grand homme d’Etat. Il incarnait le courage, la ténacité et la volonté absolue de servir la France. Pour lui, rien n’était jamais perdu.

Institut FMES : Séminaire de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) – Au rendez-vous de la sécurité intérieure et d’acteurs économiques du territoire

Ce devait être le clap de fin de la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques ! Le contexte très particulier d’aujourd’hui en a voulu autrement et les auditeurs, pour leur plus grande satisfaction, pourront se retrouver au mois de septembre prochain pour leur mission d’études à Genève. Il est souvent dit que ses sessions rassemblant des auditeurs d’horizon très différent sont sans doute l’ultime endroit où l’on peut encore se faire des amis. Oui, assurément des liens se tissent et le réseau au sens humain se consolide au fil des séminaires. Le sentiment d’appartenir à une communauté singulière appelée à échanger au-delà même des périodes réalisées au cours du cycle académique est évidemment un très bel objectif. Il me parait être atteint. Il est peut-être même l’un des principaux objectifs car il permettra à des cadres responsables de partager des réflexions couvrant d’autres domaines que celui de l’incidence des nouvelles routes de la soie en Méditerranée, thème retenu pour le cycle 2019 – 2020. C’est ce partage qui permettra de relever les défis de demain. C’est ce partage qui permettra de ne pas être approximatif dans l’analyse d’un contexte, d’une situation et qui permettra d’en dessiner les perspectives. Si le contexte sanitaire pèse lourdement aujourd’hui sur nos vies professionnelles et privées et qu’il a résolument pris une dimension mondiale, certains événements eux-aussi se répandent comme une traînée de poudre avec de potentiels troubles à la sécurité publique. Cet homicide commis aux Etats-Unis, au-delà de son caractère inadmissible, a placé sur le devant de la scène les violences policières pouvant conduire à de telles issues. Assurément condamnable, il ne faut pour autant pas caricaturer les actions de nos forces de sécurité intérieure.

Ce n’était pas le thème de ce séminaire mais la rencontre programmée avec la gendarmerie nationale a évidemment abordé ce sujet. Cette force armée est un acteur clé de la sécurité intérieure et se distingue des forces de police par son attachement historique au ministère des armées même si elle aujourd’hui placée sous la tutelle du ministère de l’intérieur. C’est d’ailleurs l’une des plus ancienne institution française, héritière de la Maréchaussée, et dont certains pays se sont inspirés. Si dans les institutions de défense et de sécurité, l’homme reste, quelle que soit sa spécialité, l’acteur central, il est incontestable que cette dimension humaine revêt un caractère encore plus déterminant au sein des forces de la gendarmerie. Le général de corps d’armée Marc Lévêque a tenu lui-même à venir à la rencontre des auditeurs de la 30ème SMHES le jeudi 11 juin en y consacrant une matinée entière. Il a particulièrement souligné ce caractère dans les actions menées par ses unités sur le territoire dont il a la responsabilité.  Il faut d’ailleurs ici préciser l’importance du périmètre géographique car il ne se limite à la seule Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur en s’étendant à l’Occitanie et la Corse au titre des responsabilités exercées pour la Zone de Défense et de sécurité Sud. C’est donc 6 groupements de gendarmerie départementale, 3 groupements de gendarmerie mobile stationnés à Hyères, Nîmes et Toulouse ainsi que des détachements aériens qui lui sont rattachés pour emploi pour ne citer que quelques éléments ; des composantes essentielles utilisées au quotidien pour assurer notre sécurité. Le spectre des missions est très large allant des missions de police administrative, judiciaire et des celles de sécurité publique et d’assistance portée aux populations. C’est aussi de nouveaux enjeux face à la multiplication des nouvelles menaces. La lutte contre le terrorisme a marqué les esprits et continue d’être une priorité.  La lutte aujourd’hui pour contrer les menaces de la cybercriminalité constitue un enjeu de poids pour sécuriser l’utilisation des outils connectés qui irriguent désormais les particuliers et les professionnels dans une transition numérique en plein essor.

Cette rencontre avec la gendarmerie nationale a donc complété la formation dispensée au cours de ce cycle académique. Il a permis d’être au contact de tous les acteurs institutionnels de la défense et de la sécurité. Les auditeurs, dans l’exercice de leurs responsabilités actuelles et futures, sauront faire la part des choses et pourront faire valoir leur appréciation le cas échéant. C’est l’esprit de défense en somme qu’ils ont acquis ou consolidé au cours de leur session.

En début d’après-midi, ils avaient un autre rendez-vous régional. Monsieur Philippe Vitel, vice-président du conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, ancien auditeur des sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques, a tenu à échanger avec la 30ème SMHES après une intervention présentant les formidables atouts régionaux et les grands enjeux de demain. Cette personnalité, particulièrement bien placée pour aborder les questions de défense et de sécurité compte tenu des son engagement politique qui l’avait conduit à être vice-président de la commission de la défense nationale et des forces armées, a permis aux auditeurs de mieux appréhender le rôle régional au profit d’un écosystème industriel de défense et de technologie duale qui place la région au deuxième rang national. Ce rôle devrait s’accroître dans le temps et la volonté de décentraliser les actions de l’Etat y concourra significativement.  Ce temps d’échange fut précieux et particulièrement apprécié des auditeurs.

Le vendredi 12 juin, nous avions programmé une rencontre avec un acteur économique régional et institutionnel pour le ministère des armées. Il s’agit de l’atelier industriel de l’aéronautique (AIA) de Cuers-Pierrefeu. Cette visite, nous la devons au directeur de l’établissement, l’ingénieur général Nicolas Frager, qui nous a ouvert ses portes tout en adoptant les mesures s’imposant compte tenu du contexte sanitaire. Les auditeurs ont été sensibles à cette démarche et n’ont pas regretter le déplacement. Cet AIA relève du service industriel de l’aéronautique, service de soutien de l’armée de l’air à vocation interarmées, dont les actions sont centrées sur le maintien en condition opérationnelle des moyens aéronautiques du ministère des armées. Il intervient plus particulièrement pour la maintenance des aéronefs de la marine nationale, des équipements missiles et assure également la fabrication et la réparation des radômes et structures en composite. S’agissant des radômes, c’est véritablement un domaine d’excellence, qui équipent des aéronefs de combat et des aéronefs de la gamme commerciale. Enfin, au regard de son statut, l’AIA de Cuers-Pierrefeu est une véritable entreprise qui compte plus de mille personnes sur le site. Son caractère exceptionnel mérite le détour pour y découvrir les indispensables savoir-faire garantissant la disponibilité opérationnelle des équipements militaires durement éprouvés dans les opérations actuelles.

Pour clore ce séminaire de « territoire », il nous était impossible de ne pas s’attarder un instant sur une pépite industrielle plus que centenaire. Il s’agit de la CNIM, ou entreprises de constructions navales et industrielles de la Méditerranée dit aujourd’hui de constructions industrielles de la Méditerranée. Les auditeurs n’ont pas eu l’opportunité de se rendre sur le site car les conditions d’accueil n’auraient permis de respecter les mesures barrières prescrites. Alors l’un des leurs, Pierre Jérôme Acquaviva, lui-même ingénieur et chef de projet au sein du groupe, a réalisé une présentation complète soulignant les implications industrielles dans de multiples domaines tels que ceux de l’environnement, l’énergie mais aussi bien sûr ceux de la défense et des hautes technologies. La CNIM, c’est aussi l’histoire d’une famille tournée vers l’innovation. C’est l’histoire d’une équipe qui traverse le temps avec parfois quelques obstacles dressés sur le chemin. Mais, c’est l’innovation qui fait la différence et qui assoie cette crédibilité inaltérable dans le temps. Les technologies développées apparaissent précieuses pour ne pas dire stratégique, notamment dans le domaine du nucléaire. La diversité des actions menées ouvre aussi de nouvelles perspectives. La CNIM est, pour faire court, une fierté du territoire ancrée à la ville de la Seyne sur mer qui en fut le berceau. Ce groupe est en quelque sorte le fruit d’hommes qui ont su rêver à des choses inédites[1]. C’est ce rêve qu’il faut porter pour relever les défis à venir. C’est donc un exemple à suivre.

Nous avons donc terminé notre cycle de séminaires ici à Toulon là où nous avions commencé en octobre dernier l’étude du thème relatif aux risques et opportunités des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. C’est passé le temps d’un éclair avec, il est vrai, quelques obstacles dans la réalisation de la 30ème SMHES qui a tenu bon. Je remercie les auditeurs de la confiance qu’ils ont accordé à leur équipe pédagogique et leur donne rendez-vous pour livrer les conclusions de leur étude le 5 septembre prochain après leur mission d’étude à Genève.

 

[1]John Fitzgerald Kennedy

The Makhlouf case, a turning point for the Syrian regime? – by Chloé Berger

Click here to read the original (French) version of this article

An article written by Chloé Berger, Faculty Adviser and Researcher at the NATO DEFENSE COLLEGE

At the end of April, Bashar al-Assad’s maternal cousin, Rami Makhlouf, posted two videos in quick succession on Facebook denouncing the “inhumane” pressure of the security apparatus on his employees and himself. In a regime where the media is tightly controlled and the appearances of members of the Assad clan are exceptional and carefully choreographed, these videos showing the son of the Assad clan’s top money-maker officially confessing his key role in financing the regime’s war effort are surprising. Showing Rami Makhlouf first addressing the President in a plaintive and victimising tone, then accusing and threatening the security services and those who run them, these videos have stirred up the Syrian blogosphere. Rumours are circulating in both loyalist and opposition circles about the tensions that are agitating Syrian power at the highest level and raise the question of the future of the economic and financial empire of the Assad clan.

 

  1. A simple family quarrel?

On 30 April, a first video was posted on the Facebook account of Rami Makhlouf [1], the holder of a tremendous economic empire that has ramifications throughout all Syria’s economic sectors. Nicknamed “Mr. 5%”, he has become over the years the key lock for any entry into the Syrian market. In this video, he publicly asks the President to intercede with the Ministry of Telecommunications, which is claiming more than 170 million dollars in unpaid bills from the State Treasury for the profits made by Syriatel since 2015. Two days later, a second video was put online and this time the victimising tone gave way to accusatory verve. Pointing out the “inhuman” abuses of the security services towards its employees, he warned the President against those who try to take money from the “poor”. Makhlouf refuses to give in to pressure, arguing that he is in reality merely the depositary and guarantor of wealth that is not his own, but destined to Bashar al Assad’s “people”, all those loyalists who have supported the regime during the last ten years of war.

By addressing the people loyal to the regime – the families of martyrs, the shabiha [2], the subordinate officers of the army and the security services and more generally all those who have benefited from the support of the Jama’at al-Bustan [3] – Rami Makhlouf is trying, without really believing it himself, to play the community card against the coterie of the regime’s great businessmen, the vast majority of whom are Sunni and some of whom are close to Asma al Assad, the president’s wife. The state has moreover regained control of the Jama’at al-Bustan [4] in recent months, the main competitor of the Syrian Trust for Development charity network sponsored by the First Lady, thus depriving Makhlouf of one of its main vectors of legitimacy among the “people of the regime”. The Syrian Trust also supervises the associations distributing the aid allocated by the regime in the context of the COVID-19 crisis.

Despite Rami Makhlouf’s encouragements to support him on social networks [5], his message was received in a very mixed way among the loyalists and the Alaouite community. The aid distributed within the community by the al-Bustan association was not enough to make people forget Rami Makhlouf’s extravagant lifestyle, even though the Alaouite community has paid a high price for defending the regime. Moreover, the following day, President Assad released a video calling on government officials to find solutions to mitigate rising prices and fight corruption.

The skirmishing of the last few days thus reveals the considerable influence gained by the First Lady within the Palace over the past year [6]. She has thus benefited from the fading of the presence of the “Patriarch”, Mohamad Makhlouf. Severely ill, the latter, the last representative of the generation of “founders” since the death of his sister Anissa in 2016, is no longer able to influence the economic destiny of the regime. Despite her discretion, the wife of Hafez al Assad played a key role in maintaining the cohesion of the Assad/Makhlouf clan in recent years. Between Rami Makhlouf and the First Lady, things are worsening and the president is forced to settle a conflict of interest between members of his own family.

 

  1. A fight against economic predators

The pressure against Rami Makhlouf has steadily intensified in recent months as the socio-economic situation in the country has deteriorated, causing popular demonstrations to resurface here and there in the provinces controlled by the regime, denouncing the corruption of war profiteers of which Rami Makhlouf is the most prominent symbol. But it is also that Rami Makhlouf’s appetite no longer knows any limits, as the Takamol affair has revealed [7]. The latter allegedly put pressure on the Minister of Commerce to prevent the Takamol company owned by the cousin of the president’s wife from entering the market for electronic cards giving access to subsidised products. Predation and a sense of omnipotence have reached such a level at the head of the Makhlouf’s empire in recent months that he and some of his close associates no longer hesitate to put pressure on ministers and stand up to the security apparatus. The discovery of narcotics in Egypt in the middle of a shipment of dairy products produced by the MilkMan [8] company belonging to him also underlines the links that the largest Syrian fortunes maintain with organised crime.

The Abar Petroleum affair[9] lifted the veil on part of the sums collected by Rami Makhlouf for his sole benefit, betraying the political-economic pact linking the Assad and Makhlouf families, at the heart of the system for more than thirty years. At the end of 2019, the Syrian General Directorate of Customs seized the assets of the Abar Petroleum SAL company linked to Rami Makhlouf and suspected of illegally importing oil into Syria from the port of Baniyas. The Syrian authorities seem ready to seize all of Rami Makhlouf’s assets in Syria; the reins of his economic empire could thus be handed over to his younger brother, Ihab Makhlouf, Vice-President of Syriatel [10]. However, in the context of the new European and American sanctions, in particular the entry into force in June of the Caesar law [11], it will be much more difficult to recover assets placed abroad. By bringing the pressure on him to the public square, Rami Makhlouf certainly hopes to be able to negotiate his exit as Hafez al-Assad’s brother, Rifa’at, did in the 1980s. However, he is unlikely to get the same compensation from his cousins after publicly defying them. The other “big cases” in the history of the regime have generally served to distance embarrassing elements from the clan. By bringing the dispute to the public square, Rami Makhlouf certainly hopes to escape the tragic end reserved to Mahmoud al Zorbi, Ghazi Kanaan or Assef Shawkat.

 

  1. Rami Makhlouf, a threat to Russian interests?

The passing of the Caesar law, the military situation in Idlib and the COVID-19 crisis [12] have created an unprecedented emergency for the regime. The Syrian State is bled dry and desperate for funds. From autumn 2019, the launch of an anti-corruption campaign with a large media support allows the Syrian authorities to “fine” the richest businessmen in the country [13] in an attempt to appease the growing popular discontent. The collapse of the Syrian Pound dramatically reduced wages and galloping inflation tripled or quadrupled the price of essential goods. But the worsening Syrian economic situation, the crisis in the banking sector in Lebanon and international sanctions are also weighing on the profits of the economic elites and their ability to bail out the regime’s treasury.

The regime’s stubbornness towards Turkey undermines Russian efforts towards a political settlement supported by the West and the Gulf monarchies. The Kremlin wants to get rid of the Syrian problem, whose military cost has become prohibitive, as soon as possible so that it can devote itself to other matters. The Kremlin’s barely veiled frustration [14] permeates the Russian media, which are denouncing the weakness of the Syrian President and are questioning his ability to reform the country [15]. The corruption of ‘war profiteers’, supporters of the status quo, undermines Russian hopes, especially those of the heads of the paramilitary companies present in Syria [16] who hope to reap the economic benefits of reconstruction.

Heavily constrained by the collapse of the price of hydrocarbons and the consequences of COVID-19, the Russian oligarchs seem to be getting impatient and are asking for guarantees. However, Rami Makhlouf, who owns most of the country’s economy, has become an obstacle to the establishment of Russian investors in Syria. Tehran for its part, to which Maher al-Assad is reputedly close, has already obtained access to a certain number of resources, in addition to the economic influence guaranteed to him by Lebanese businessmen close to Hezbollah who have already acquired licences for the import of raw materials necessary for the reconstruction of destroyed houses. The ousting of Rami Makhlouf could allow a re-composition, at least partial, of the economic elite in Syria with the rise of new entrepreneurs benefiting from the support of Russian oligarchs. While some believe that the fall of Rami Makhlouf is only a matter of time, for the moment he retains control of a large part of his empire. The coming weeks will determine the conditions under which Rami Makhlouf’s departure will be negotiated. For the latter, leaving Syria will not be easy.

To conclude, the fall of Rami Makhlouf, which seems to be confirmed by the resignation at the beginning of the week of the head of the MTN company[17], would break the last lock on the implementation of a transition that the Kremlin is urgently calling for. However, the Kremlin will find it difficult to come to terms with the Iranian politico-military presence in Syria, which is viewed very negatively by the Gulf monarchies and Israel. At the very least, Tehran will seek to remain in the shadows in order to preserve opportunities in certain critical economic sectors such as raw materials (oil, gas, phosphates) or infrastructures (telecommunications, air transport). The Iranian regime considers them to be just compensation for the considerable financial and military support [18] it has given to the Syrian regime. However, these sectors are also coveted by businessmen close to the Kremlin.

The COVID-19 crisis caused a postponement of the Syrian parliamentary elections and pushed back the presidential elections to an unknown date. The weeks to come will therefore test the will of the Syrian authorities to undertake the reforms expected by the Russians [19]. If necessary, the Kremlin could be tempted to seek alternative solutions. However, replacing Bashar al Assad in the current context proves remarkably difficult, if not impossible. Who today has sufficient political support on the Syrian political scene (in Syria or abroad) to guarantee the Russians the repayment of the Syrian debt, estimated at more than 3 billion dollars? Meanwhile, time is running out while the regime’s financial resources continue to dwindle drastically.

In Damascus, some would like to be able to obtain a political settlement before the American elections, fearing the arrival in power of a leader closer to the policies of Barack Obama. The economic prospects promised by Syrian reconstruction are stirring up covetousness and as we move closer to a political compromise, it will become increasingly difficult for Damascus to reconcile the contradictory interests of its main allies; all the more so as other influential players in the region, such as the United Arab Emirates or China, intend to preside over Syria’s economic future.

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[1] For an analysis of the best parts of the two videos posted by Rami Makhlouf on his Facebook account (video in Arabic, url : https://m.facebook.com/RamiMakhloufSY/videos/2819609551407554/?refsrc=http%3A%2F%2Fwww.mei.edu%2Fpublications%2Frami-makhlouf-saga-poses-dangerous-challenge-assad&_rdr), read Caroline Hayek, « Rami Makhlouf réitère ses attaques contre les services de sécurité », L’Orient le Jour, 03/05/2020, url : https://www.lorientlejour.com/article/1216673/rami-makhlouf-reitere-ses-attaques-contre-les-services-de-securite.html

[2] The shabiha are paramilitary groups ultra-loyalist to President Assad. Gathered in the People’s Committees (Lijan Sha’bieh) formed from the first demonstrations in spring 2011 to participate in the repression of demonstrations, intimidate opponents and lead the regime’s propaganda, the shabiha became from 2012 onwards real paramilitary movements such as the National Defence Forces (Qowat al Difa’ al Watani). Integrated into the Syrian Armed Forces, the NDF, mostly recruited from among the Alaouites and Christians from the coast, represent between 50,000 and 60,000 men and serves as an operational reserve. The Ba’th Party and its satellite parties (SSNP, PFLP-GC, etc.) and some Syrian businessmen (including Rami Makhlouf) have also formed militias which serve as territorial defence. Read Aron Lund, « Who are the Pro-Assad Militias ? », Diwan, Carnegie Middle-East, March 2, 2015,url: https://carnegie-mec.org/diwan/59215

[3] On the US sanctions list since 2017, the al-Bustan Association is a charity that is supposed to finance humanitarian aid programs for war victims and displaced persons, but in reality it finances the salaries of the shabiha as well as the aid given to the families of the martyrs. Linked to the Air branch of the Security Services, it also serves as a screen for financing paramilitary forces (Liwa Dir al Watan – Homeland Shield ; Fahud Homs – Leopards of Homs). Read “Assassination attempt targets the head of “al-Bustan Association” which belongs to Rami Makhlouf near the Syrian Border with the Occupied Golan”, SOHR, 27/09/2019, url: https://www.syriahr.com/en/?p=142104

[4] On the takeover of the Al-Bustan Association by the Syrian authorities in the context of the seizure of some of Rami Makhlouf’s assets by order of the Syrian President in the autumn of 2019, read Trent Schoenborn, « The Syrian Regime Turns On Its Patrons: Rami Makhlouf’s Fall From Grace », International Review, 11/11/2019, url : https://international-review.org/the-syrian-regime-turns-on-its-patrons-rami-makhloufs-fall-from-grace/

[5] Several directors and deputy directors of the Syriatel company, the jewel of Rami Makhlouf’s economic empire, have been reprimanded by the security apparatus for having pressured their employees to post their support for Rami Makhlouf on social networks.

[6] Firas Tlass, the son of the former Minister of Defense of Hafez al Assad, gave RT in Arabic a remarkable interview on the tensions within the Assad/Makhlouf clan, unveiling the system of commissions and shareholdings on which Mohamad Makhlouf built the family’s economic empire. Largely charged against the First Lady, all links to the interview have been removed from the Net. Read « Il y a parlé de la corruption de la famille Makhlouf  … RT efface l’interview avec Firas Tlass », Enab Baladi (in Arabic), 11/05/2020, url : https://www.enabbaladi.net/archives/383028

[7] On the Takamol case that gave Rami Makhlouf an advantage over a relative of Asma al-Assad, read Adnan Abdelrazak, « Rami Makhlouf and His Father Respond ‘With Two Scandals’ to Asmaa al-Assad », The Syrian Observer, 21/04/2020, url : https://syrianobserver.com/EN/news/57501/rami-makhlouf-and-his-father-respond-with-two-scandals-to-asmaa-al-assad.html

[8] Read ”Are Assad and Haftar mutually benefiting from the drug illicit trade?”, TRTWorld, 06/05/2020, url: https://www.trtworld.com/magazine/are-assad-and-haftar-mutually-benefiting-from-the-illicit-drug-trade-36080

[9] Read Albin Skazola, “Rami Makhlouf Asset Freeze Points to Oil Smuggling Role”, Levant Networks, 26/12/2019, http://www.levantnetworks.com/2019/12/26/rami-makhlouf-asset-freeze-points-to-oil-smuggling-role/

[10] Syriatel, the country’s leading mobile telecommunications company, is overwhelmingly owned by Rami Makhlouf. A part of the capital belongs to the State and allows the monitoring of calls, especially to foreign countries. On the Makhlouf’s economic empire, read the report « Assad Henchmen’s Russian Refuge », Global Witness, 11/11/2019, url : https://www.globalwitness.org/en/campaigns/corruption-and-money-laundering/assad-henchmens-russian-refuge/

[11] The Caesar Law, named after the former Syrian Military Intelligence officer who fled the country with more than 50,000 photographs of arrested persons, promulgates additional sanctions and travel restrictions against anyone supporting the regime. Read Press Statement Michael R. Pompeo, « Passage of the Caesar Syria Civilian Protection Act of 2019”, US Department of State, 20/12/2019, url: https://www.state.gov/passage-of-the-caesar-syria-civilian-protection-act-of-2019/

[12] On the socio-economic consequences of the COVID-19 crisis in Syria, read Murad Abdul Jalil, ”Syrian economy resumes activity… Poverty and bankruptcy outweigh coronavirus”, Enab Baladi, 10/05/2020, url: https://english.enabbaladi.net/archives/2020/05/syrian-economy-resumes-activity-poverty-and-bankruptcy-outweigh-coronavirus/

[13] Read Paul Halabi, “Ces Huit hommes d’affaires qui se partagent le gâteau syrien », L’Orient le jour, 04/10/2019, url : https://www.lorientlejour.com/article/1189382/ces-huit-hommes-daffaires-qui-se-partagent-le-gateau-syrien.html

[14] Read Henri Meyer et Ilya Akhripov, “Putin Has a Syria ‘Headache’ and the Kremlin’s Blaming Assad”, Bloomberg, 28/04/2020, url: https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-04-28/putin-has-a-syria-headache-and-the-kremlin-s-blaming-assad;

[15] The main charge against President Assad was led by Yevgeny Pregozhin, known for his links with the Wagner group, which would have enabled the Russian companies Mercury and Velada to obtain two oil contracts in December 2019. Read Amr Salahi, “Is Assad now a liability? The mysterious Russian media campaign against Syria’s dictator”, The New Arab, 01/05/2020, url: https://english.alaraby.co.uk/english/indepth/2020/5/1/is-syrias-assad-now-a-liability-to-russia

[16] Read the forthcoming article from Abdel Naser al Ayiad, « Où est le Colonel russe Zourin », al-Jisr (in Arabic).

[17] MTN is the other mobile phone company present on the Syrian market. Rami Makhlouf also holds a share of its capital.

[18] According to Akbar Velayati, who is close to the Iranian Supreme Leader, Tehran reportedly has provided financial, economic and military support worth $8 billion a year to the Syrian regime since the beginning of the war, not counting the men who have fallen in Syria. At the same time, Russia’s military commitment since 2015 (logistical support and support from the Russian air force) is estimated at between $2.5 and $4.5 billion. Read Sinan Hatahet, « Russia and Iran. Economic Influence in Syria”, Chatham House Research Paper, 8 mars 2019, url: https://reader.chathamhouse.org/russia-and-iran-economic-influence-syria?preview=1#introduction

[19] In the transitional scenario supported by Moscow, the election of a new Chamber should allow for the constitution of a Constituent Assembly responsible for drafting a new constitution and determining the stages of the political transition. In this context, Bashar al-Assad, as President of the Republic, would accompany the process until the next presidential elections.

 

La démission du chef d’état-major de la marine turque marque-t-elle une pause dans l’escalade des tensions entre Turcs et Occidentaux en Méditerranée orientale ? – décryptage de Jean Marcou

 

Le 15 mai 2020, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a signé un décret par lequel il a démis de ses fonctions de chef d’état-major de la marine, le contre-amiral Cihat Yaycı, en l’affectant à l’état-major général. Celui qui apparaissait notamment comme l’architecte de l’accord maritime turco-libyen de novembre dernier, a finalement démissionné, trois jours plus tard, après avoir expliqué qu’il percevait cette réaffectation comme une sanction.

Ce départ suscite bien sûr des interrogations. Spécialiste de la Turquie, Jean Marcou, professeur des universités et titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble, nous livre son analyse.

 

Cette démission a-t-elle une incidence sur la politique intérieure turque ?

Même si on l’a peu fait observer, cette rétrogradation du contre-amiral Cihat Yaycı est un indice qui concerne aussi la politique intérieure et le régime politique turc en lui-même. En effet, pour la première fois, le président de la République limoge en quelque sorte un militaire de haut rang. Certes, depuis 2010-2011, par sa forte prégnance désormais sur le Conseil militaire suprême – YAŞ – (qui pourvoit aux nominations et aux avancements, chaque année, lors d’une session qui se tient traditionnellement fin juillet-début août), Recep Tayyip Erdoğan avait déjà pris la main sur l’armée et réduit son influence politique. Toutefois, cette domination n’entamait pas un cursus honorum assez routinier au sommet du commandement, assurant la succession à l’état-major de militaires, formés avant que l’AKP ne vienne au pouvoir. Le 15 mai, il a rétrogradé un militaire de premier plan. Même s’il est dans la suite logique de l’épuration et des réformes ayant eu lieu après le coup de 2016, l’événement a une autre portée, car il témoigne d’une sorte de normalisation des interventions du pouvoir civil sur le commandement militaire. On peut ajouter que la mesure est assez habile, car elle frappe un militaire considéré comme proche de la présidence. Semblant ainsi ne pas devoir prêter le flanc à l’accusation de partialité, elle accroît en fin de compte un peu plus le contrôle du commandement militaire par l’exécutif.

 

Que nous dit cette affaire sur l’armée turque en elle-même ?

S’agissant de l’armée turque, cet événement montre qu’elle est désormais traversée par des divisions et des rivalités. Le contre-amiral Yaycı fait d’ailleurs allusion à des « calomnies » et même à un « complot », dans sa lettre de démission, présentée le 18 mai et rendue publique. Il faut rappeler que Cihat Yaycı est considéré comme l’un des chefs de fil d’une tendance, gagnée à des idées “eurasistes”, donc plutôt anti-occidentales, qui a eu le champ libre ces derniers mois, notamment lors de la campagne de prospections gazières turques au large de Chypre ou lors des accords maritimes et de défense avec la Libye, signés le 27 novembre 2019. Il est vu surtout comme étant à l’origine de la doctrine maritime de “patrie bleue” (Mavi Vatan), une thèse prétendant défendre les droits de la Turquie en Méditerranée orientale et en mer Noire que la présidence n’a pas hésité à faire sienne pour justifier les derniers développements de sa politique étrangère. Recep Tayyip Erdoğan a en outre publiquement rendu hommage au contre-amiral Yaycı pour son rôle en Libye, mais aussi pour sa lutte contre les gülenistes, considérés comme à l’origine du coup d’État de 2016.

Pour autant, cette personnalité militaire trop médiatique et trop politique exaspère passablement le bloc de militaires légitimistes qui dirigent actuellement l’armée turque et qui est composé principalement du général Hulusi Akar, chef d’état-major (2015-2018), devenu ministre de la défense en 2018, du général Yaşar Güler, chef d’état-major (depuis 2018) et du général Ümit Dündar, commandant de l’armée de terre. Recep Tayyip Erdoğan a conclu une alliance avec ces cadres militaires de la vieille école certes, mais qui ont accepté son régime et qui lui sont restés fidèles en 2016, lors de la tentative de putsch. Il a, à ce titre, encore besoin d’eux dans le contexte actuel (d’interventions militaires en Syrie et en Libye), notamment de Hulusi Akar. Ce dernier apparait comme la figure clef des nouvelles relations entre l’armée et le gouvernement. Après le coup de 2016, l’armée a été placée sous l’autorité du ministre de la défense, mais ce dernier n’est autre qu’un général qui était antérieurement le chef d’état-major de cette armée.

Ce n’est pas la première fois qu’Erdoğan sacrifie des militaires qui lui sont apparemment proches pour préserver sa relation avec la tendance dominante de l’armée. Déjà, le 31 décembre 2018 une rétrogradation déguisée avait mis à l’écart le général Metin Temel, commandant de la 2e armée qui avait dirigé l’opération militaire à Afrine, en janvier-mars 2018. Très populaire, très médiatique, ce dernier s’était permis de prendre publiquement des positions politiques pro-gouvernementales.

Il convient de noter tout de même que les généraux Güler et Dündar vont bientôt partir à la retraite… À cet égard, il sera intéressant d’observer ce que fera le prochain Conseil militaire suprême, de fin juillet-début août, et d’analyser ceux qui seront alors promus à l’état-major.

 

Quelle conséquence a l’événement sur le plan stratégique ?

Au-delà des raisons liées aux équilibres politiques intérieurs et aux relations du pouvoir politique avec l’armée, la mise à l’écart du contre-amiral Yaycı donne opportunément l’impression que la Turquie recherche une pause dans l’escalade des tensions observées, ces derniers mois, en Méditerranée orientale, notamment au large de Chypre. Ankara a mesuré, lors de la dernière crise d’Idlib en Syrie, en février 2020, à quel point son jeu de convergence avec la Russie pouvait être dangereux, s’il n’était pas contrebalancé par le maintien d’une relation crédible avec les Occidentaux. Malgré les actuelles patrouilles conjointes russo-turques et le cessez-le-feu établi, la situation y reste fragile. En Libye, bien sûr, la Turquie peut se targuer d’avoir sauvé le gouvernement de Tripoli, en damant le pion au système de défense russe Pantsir qui équipe les forces du général Haftar, mais cela a agacé les Russes et la situation demeure incertaine. La Russie a souvent fait payer très cher ce genre d’incartades à la Turquie. Recep Tayyip Erdoğan a eu plusieurs conversations téléphoniques avec Vladimir Poutine, ces dernières semaines, il cherche aussi à maintenir le dialogue avec la Russie.

Mais dans ce cadre, raviver les liens avec Occidentaux, prouver que l’on est un allié de l’OTAN toujours susceptible d’intercepter les avions russes en mer Noire – à l’instar du 21 mai dernier, en compagnie d’avions bulgares et roumains – reste également important. La rétrogradation du contre-amiral Cihat Yaycı, tenant de la théorie de la « patrie bleue », principalement dirigée contre la Grèce et Chypre, peut être aussi un signe en direction de l’Europe pour calmer les tensions provoquées par les campagnes turques de prospection gazières en Méditerranée orientale. Plusieurs fois, ces dernières semaines, le général Hulusi Akar ministre de la défense, a dit sa conviction que le différend avec la Grèce ne pouvait pas déboucher sur un conflit armé. Économiquement il ne faut pas oublier que les liens avec l’UE sont en outre capitaux pour Ankara. Et, dans le contexte de la sortie de crise post-Covid-19, le pays a intérêt à soigner ses fondamentaux avec Bruxelles et à poursuivre sa politique du grand écart, cultivant une convergence d’intérêts avec la Russie tout en préservant la sécurité que lui apporte son appartenance à l’Alliance atlantique. Un autre indice à observer, à cet égard, sera l’activation du système russe S-400 par la Turquie. Cette activation a été repoussée, en prenant prétexte de la crise épidémique. Que se passera-t-il ensuite ?

Covid in the Mediterranean: an accelerator of ruptures

Research team of the FMES institute

Click here to read the original (French) version of this article

 

It’s still too early to tell if the Covid-19 crisis is going to change the world. However, we can be assured that it will accelerate the changes already underway. Indeed, it acts as a catalyst which, because it highlights the differences between societies and between States, because it highlights dysfunctions and because it worsens imbalances and tensions, provokes points of inflection and ruptures.

The Mediterranean, which concentrates most of the challenges of globalisation, is, as it is often the case, an excellent laboratory of historical acceleration. Due to its particular situation, the Mediterranean brings together very diverse civilisational areas on which the impact of the pandemic, as well as its perception and consequences, remain very different. To update the summer 2019 issue of the RDN magazine devoted to the strategic Mediterranean[1], the FMES research team analyses the impact of the Covid crisis at this stage around this area in order to assess its strategic consequences for the security of France and Europe.

 

Global panorama: a single virus, different answers

Even if the measures to combat this virus are more or less identical in all countries (collective quarantine and social distancing), the reality of their application differs significantly. An analysis of responses to a common crisis gives a true picture of societies and their differences. The foreseeable consequences of this crisis, whether social or economic, will exacerbate the divergences and inequalities already at work in this region of frictions between two worlds. People’s perception of these differences is also a key point that will influence future representations, which will be a determining factor in the resulting frustrations and tensions.

 

Europe: transparency, heterogeneity and Latin states’ fragility

The first characteristic of the European continent has been, in accordance with its culture, to apply total transparency with regard to its sometimes critical health situation, which has placed it at a delicate stage in the global competition of narratives that has arisen over the pandemic.

While all States have set up quarantines, of varying degrees of magnitude, in an attempt to prevent the spread of the virus, these measures have proved insufficient in the Mediterranean countries. The imperfect state of preparedness of health systems has proved to be an aggravating factor. The assessment of the pandemic’s management is therefore rather negative, especially in the Latin countries where the economic impact is likely to be considerable. The more or less strict containment measures have a strong impact on economic life and have imposed unprecedented public spending measures. This is particularly the case in France, Italy and Spain, which have been highly confined even though their public indebtedness exceeded 100%.

The crisis has thus exacerbated the divide that was already noticeable during the 2010 eurozone crisis, highlighting the cultural, political and economic differences between the countries of northern and southern Europe[2].

If the measures taken by the European Union have been deemed insufficient, weakening an image already tarnished by the management of the 2015 migration crisis and the Brexit, they are nevertheless consistent with the functioning of the EU health policy, which falls within the internal competence of the member states. Nevertheless, the European Union has taken a series of financial support measures since mid-March (purchase of government securities amounting to €750 billion), supplemented by a package of financial measures decided by the Eurogroup on April 9, 2020 amounting to €540 billion[3]; it has announced that it will invest more than €138 million in research on Covid-19, targeting vaccine, treatment and diagnostic projects through the “Horizon 2020” programme. While the economic recovery support plan and the loan pooling project (Coronabonds) are not the subject of agreements, it is difficult to deny the crucial role of the EU in its favourite sector, namely economic aid.

Thus, despite the imperfection and lack of unity in the responses of the countries on the northern shore, they could rely on functional health systems. The latter guaranteed them the availability of skills as well as operational means to provide an initial series of precautionary measures designed to make the influx of patients into their health systems bearable. The worst, i.e. the collapse of hospital systems, has been avoided and, even if emergency measures remain necessary, the EU can focus on finding therapeutic solutions (vaccines, treatment, etc.) and managing the post-Covid economic and social crisis, which will be significant, especially for the most affected European countries.

The situation is quite different on the other two shores of the Mediterranean.

 

Authoritarianism and economic revival outweigh health protection in the South and East

From the Maghreb to the Levant, with the exception of Israel, which applies the same type of health policy as European countries and to a lesser extent Turkey, which is close to it, data on Covid-19 seems incomplete or dissimulated. Situations of economic, social or security crisis largely explain this lack of reliable information. Authoritarian governments (or fragile governments such as Tunisia), are aware that they will indeed be judged rather on the absence of unrest than on the number of deaths. Nevertheless, it is possible to identify the broad outlines of the policies for managing this crisis, the main aim of which is to avoid the total collapse of the systems in place by maintaining, as far as possible, economic activity.

The first parameter common to the countries on the southern shore concerns a lower vulnerability to the pandemic, which is antithetical to the northern shore: a younger less fragile population despite a less efficient health organisation.

The second point to be stressed remains the mimetismof reactions. Governments have all taken more or less strict containment measures (for instance, in Egypt restaurants or cafés can remain open; in Turkey containment measures only apply to weekends and numerous countries tolerate their informal sector). These measures enable, it should be noted, increased social control (the Algerian Hirak has thus been suspended) and strengthen the lead weight effect sought by many leaders.

The more traditional social organization, centered around the family unit, is conducive to the mutual aid and community support that is essential to manage this health and economic crisis. It is certainly a shock absorber.

Finally, it is likely that the economic crisis that is now beginning will have a greater impact than the health crisis in the countries of the southern shore. The weakness of local economic activity combined with the global recession, the decline of tourism and the collapse of oil prices has created a situation that is particularly difficult to handle for governments subject to perennial social and political tensions, especially in Algeria which is highly dependent on oil and natural gas incomes.

Lastly, in a region shaped by chronic anti-Western postures the psychological impact of the closure of the borders with the North could, by removing the valve represented by the access to the diaspora, to the economy and to health care in Europe, reinforce the latent resentment towards the former colonial powers.

The level of tensions created by these frustrations will reinforce the impact of federating anti-Western or Islamist statements on the populations of the southern and eastern Mediterranean, unless Europe measures the extent of what is at stakes and considers the strengthening of ties with its southern shore as a priority.

 

A reinforced security challenge

The Covid-19, as much by the reactions it arouses as by its sanitary impacts, is a major factor of security destabilisation in an area that was already one of the most crisis-prone regions in the world.

The first security impact is linked to the consequences of the pandemic in the societies of the countries on the southern shore, already weakened by a malaise linked to economic difficulties, political blockages and societal destabilisation accelerated by Internet access. The tightening of security hide behind the the pandemic lockdown, the economic crisis caused by the Covid and the blocking of borders on the northern shore will reinforce internal tensions which will, as is customary, be channelled towards anti-European and anti-French resentment.

There is a different kind of impact, linked to the protective measures implemented by the armed forces engaged in this theatre, which have led to the punctual repatriation of military assets, starting with warships (even though France has maintained a permanent presence in the Eastern Mediterranean). This operational withdrawal, which is linked to the difficulty our societies have in accepting losses considered unjustified, is shared by Russia, which also seems to have reduced the activity of its forces deployed in the Mediterranean and Syria. Meanwhile, China, which is less present in the Mediterranean, does not seem to be making such operational withdrawals, as evidenced by the military activity it is deploying in the China Sea or near its Djibouti base.

Overall military activity is thus reduced in the Mediterranean, with a positive effect in Idlib where fighting has stopped, even if, conversely, fighting has resumed in Libya around Tripoli. The reduction in the size of the Western armed forces has other negative consequences when they participate in stabilisation operations (Sahel) or the preservation of international law (immigration, sovereignty).

The pandemic therefore favours the most resilient entities, those with the least to lose and who are able to benefit from the temporary withdrawal of powers. Turkey or the Syrian regime could thus take advantage of the situation to impose a fait accompli (drilling in the Cypriot EEZ for Erdogan, reduction of the Idlib pocket for Bashar). Terrorist groups and mafia organisations, for their part, can more easily develop their actions and trafficking (destabilisation, armaments, drugs, migrants).

We are thus entering a period in which traditional powers are retreating, societies are under stress, and the spoilers, who have less to lose, are unrestrained. It is important that this phase be as short as possible.

 

Geopolitical consequences

Thus, it must be noted that European countries have occasionally withdrawn, petrified by the management of the pandemic. It is not only a question of the civilian and military ships that have returned to their home ports, but also of the massive repatriation of expatriates and the reduction of cooperation. The Brussels authorities have indicated their willingness to increase aid to African countries, but have remained cautious with regard to the countries on the southern shore, from Morocco to Egypt.

This drawdown leaves the field open to global actors greedy for influence and propaganda, starting with China, which appears, for the time being, to be the main beneficiary of this crisis even though it is at its origin. Using an uninhibited softpower and a resolutely aggressive diplomacy[4], the Chinese authorities have scored points all around the Mediterranean (Italy, Greece, Turkey, Egypt, Tunisia, Algeria) by delivering batches of sanitary equipment, even if some seem to be of poor quality, by affirming their unfailing support to the regimes in place and by openly denigrating the posture of European countries[5]. But it is in a second stage that China intends to prevail when these weakened countries, threatened by excessive debt, will be in search of liquidity and investments to revive their atonic economy, without having to carry out the painful reforms imposed by the traditional institutional donors. However, Beijing’s battle is not won, as China’s attitude is also generating criticism and frustration at the very heart of the regimes it intends to help. The very lively debates in Iran, a country increasingly dependent on China, between the municipality of Tehran and the Ministry of Health on one hand and the Ministry of Foreign Affairs on the other are the best example of this[6]. It is not unlikely that voices critical of Chinese opportunism will be heard in both Europe and North Africa. Moreover, it is not certain that the Middle Kingdom will not experience some internal setbacks that could limit its ambitions.[7]

Like China, Russia has also taken advantage of the pandemic to provide over-mediated health assistance to several Mediterranean countries (notably Italy). It has left its airlines open, allowing many Europeans to be repatriated, while holding its positions firmly. The subliminal message is clear: you can count on Moscow. A second implicit message, which lost its force after Russia was hit harder: thanks to its authoritarian regime, the Kremlin has managed to contain the pandemic while freeing up resources to assist you. These messages are intended both to reassure autocratic regimes and to divide European countries. It remains to be seen whether the Kremlin will be able to continue the effort in the long term, given the difficulties it is facing in Russia.[8]

Turkey appears as the third beneficiary of this crisis, which is taking advantage of the withdrawal of the Western navies to maintain a naval presence around Cyprus in order to support its offshore energy claims inside the Cypriot exclusive economic zone, facing the Aegean Sea in order to impress Greece and the European Union which are threatened by migratory waves from Turkey, and close to the Libyan coast in order to support an advanced base enabling Turkish leadership to spread the ideology of the Muslim Brotherhood in the direction of the Maghreb and the Sahel.[9]

For their part, the United States are torn between their desire to reduce their involvement in the region in reaction to their over-involvement in the 2000s on the one hand, and the growing weight of Asian challenges on the other hand. As a matter of fact, their strategic lines of communication are of key importance in this area to continue to weigh on the world oil market and to counter Russia and China. It is therefore likely that Donald Trump or Joseph Biden will continue to be involved, more strongly than we think, in the Mediterranean and the Middle East.

More worrying for the long term, the reactions of all sides underline the questioning of multilateralism (largely demonetised WHO, silent UN Security Council) and the lack of credibility of the European Union. They exacerbate the logic of the balance of power as well as the Sino-American rivalry.

But Covid-19 could also bring some good news.

The relocation of part of the value chain close to Europe is an opportunity to initiate a strengthened industrial partnership with the North African States, which could replace hydrocarbons, tourism and diasporas, areas that maintain complex psychological relations with the former colonising countries.

With a touch of optimism, there is reason to believe that once the stocks of ammunition have been exhausted, the effects of the pandemic will dry up rival camps in Libya, forcing them to agree on a negotiated way out of the conflict. Most of their sponsors seem to be ready for this. It remains to convince Turkey on one side, the United Arab Emirates on the other, which for the moment is maintaining its armament flow.

To conclude this geopolitical overview, it is possible that this pandemic will help facilitating the resumption of dialogue between the three most influential regional players in the Middle East: Iran, Saudi Arabia and Israel, which have all strengthened their regional position and need to revive their economies after the triple punishment of the pandemic, the halt in economic activity and the collapse of oil prices. This is particularly true for Iran and Israel, which have an interest in easing tensions in the Levant so that they can serenely export their hydrocarbons (offshores for Israel) to the countries of the Mediterranean area, because they both know they have the military means to stop the flow of hydrocarbons from the other.

 

Consequences and proposals for France and the European Union

All these developments require France and the European Union not to sacrifice the geopolitical stakes of their southern shore to the health and economic emergency. The boomerang would return quickly and violently: terrorism, migration, destabilisation …

Therefore, a crucial question arises: on whom can we rely to stabilise a Mediterranean basin that has been greatly weakened by the pandemic?

On the riparian states? This would be the answer of common sense, but they are embroiled in their counterproductive rivalries. If nothing is done to mitigate them, Covid-19 will have fragmented the Mediterranean area even further.

What about China? This would make sense, because unlike the United States and Russia, China, like the European Union, has an objective interest in rapidly easing tensions around the Mediterranean area, even if for different reasons. Beijing needs to take advantage of the current floating situation to rapidly pursue its economic and geopolitical expansion towards the Atlantic Ocean. For Xi Jinping’s OBOR (One Belt, One Road) project is part of a global strategy. Conversely, Moscow and Washington have an interest in maintaining a certain level of tension in North Africa and the Middle East to justify their role as protector, arms supplier and diplomatic sponsor. But by playing the Chinese card, the European Union would be playing with an impressive competitor, adept at predation, and would give Beijing a considerable trending advantage in its arm wrestling with the White House, which Washington would make Brussels pay dearly for.

Russia then? After all, Europe and Russia share many common strategic interests in the Mediterranean, including holding back China and Iran, making Turkey listen to reason and stabilising Syria and Libya. But the Kremlin is today trapped in its vindictive spiral and is highly divisive : many do not want a rapprochement with an autocratic power accused of carrying computer viruses and fake news.

Should we then finally rely on the United States? This option, desired by those whom China and Russia frighten, remains inaudible in the era of Donald Trump. It can only be resurrected after the result of the November 2020 presidential election, if the New York real estate magnate were to slip away and his successor were to open up to a truly balanced cooperation. The geopolitical landscape should therefore become clearer next autumn, since many signals are converging by that time.

In the meantime, Paris and Brussels would benefit from reviving initiatives for naval cooperation between European navies in order to reinvest as soon as possible the central and eastern Mediterranean, so as to show all local and global players that this is a vital maritime area for Europe. Above all, they must strengthen the process of European integration, because this crisis will have proved that, at the end of the day, Europe can only count on itself and that it has a duty to project the image of a credible and responsible player.

France and the European Union must also tackle the field of perceptions that have been poisoning relations between the two shores for decades. The battle of the narrative related to the management of the pandemic and its consequences is an illustration and an opportunity. Active, preventive and straightforward communication is essential to counter the biased and propagandistic discourse of autocratic regimes that seek to discredit European states, France in the lead, and use them as scapegoats to camouflage their own shortcomings and structural weaknesses. This implies countering each fake news by demonstrating its inanity and the interest of those who propagate it. It also means forging an alternative narrative based on common sense and the crossed interests of the northern, eastern and southern shores of the Mediterranean. Universities, think tanks as well as politicians concerned with the future of the Mediterranean have a role to play in this area.

Two Mediterranean states are in a weak position and deserve the support of Europeans because of their strategic positioning: Cyprus, the eastern tip of the European Union in the Mediterranean, which is facing Turkey; Tunisia, the most open Maghreb state towards Europe, target of the Muslim Brotherhood who wants to promote an assertive political Islam.

A better understanding of the Arab-Muslim world is essential. This is why it seems essential to strengthen cooperation with the Moroccan, Egyptian and Lebanese intelligence services, i.e., those who best understand the strategies of infiltration of the Islamist movement around the Mediterranean, as Professor Pierre Vermeren suggests in an notable interview on the Diploweb website.[10]

Without appearing alarmist or wishing that such scenarios would occur, it would be prudent to anticipate the consequences of the resurgence of massive demonstrations in Algeria and Egypt, since these two countries, very much threatened by Covid-19, although they defend themselves against it, could very soon demonstrate their socio-economic and political fragility.

It is undoubtedly vis-à-vis Turkey that France and the European Union must act as a matter of priority. They must discreetly but firmly inform President Erdogan of the economic, political and diplomatic retaliatory measures that the European Union would take if he crossed the red lines of European interests; Washington, Moscow and Beijing, for their part, have not hesitated to draw their own red lines for him, demonstrating in practice the harmful consequences of crossing them. The aim is not to make him lose face, but to make him understand that the European Union does not intend to be the useful idiot of history, to paraphrase Lenin, and that it knows how to wield the stick as well as the carrot when its vital interests are at stake. Finally, at the sub-state level, multilateral dialogue between the regions of southern Europe and their counterparts on the eastern and southern shores should be stepped up, by invigorating academic exchanges and meetings between think tanks. This is why the FMES institute stands ready to assess the consequences of this crisis with all those of its partners who would like to do so.

 

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[1]Special Issue of the RDN “The Mediterranean Laboratory of Globalization” Summer 2019.

[2] Maxime Lefebvre Thucyblog 33.

[3]SURE instrument proposed by the Commission to finance short-time working measures; European Investment Bank loans, guaranteed by the States, to companies; credit line from the European Stability Mechanism, created in 2012, to help States to meet expenditure linked to the coronavirus crisis. Maxime Lefebvre Thucyblog 33

[4] « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, April 24, 2020.

[5]Benoît Delmas, « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, April 5, 2020.

[6]Anne-Bénédicte Hoffner, « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine »,La Croix, April 7, 2020.

[7]Minxin Pei, “Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping”, Foreign Affairs May/june 2020.

[8]Emil Avdaliani, « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper n° 1534, April 17, 2020.

[9]Irina Tsukerman, « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper n° 1528, April 14, 2020.

[10]Pierre Vermeren, « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, April 19, 2020.