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Enjeux stratégiques au Moyen-Orient

Par Simon Rousseau, étudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Introduction

Comme le souligne Charles Thépaut dans son récent ouvrage, Le monde arabe en morceaux, plusieurs biais peuvent constituer des freins à une réflexion pertinente et lucide concernant la situation d’un Moyen-Orient chaotique. Ils touchent tant à une perception erronée de l’Islam et de ses liens au politique qu’à la surestimation de certains facteurs, notamment tribaux et confessionnels. A ce titre, le présent article propose une analyse succincte, la plus objective possible, des différents enjeux stratégiques contemporains au Moyen-Orient.

Pour Pierre Vermeren, « le Moyen-Orient devient le théâtre de tous types de guerres : civiles, froides, internationales, idéologiques, confessionnelles, interétatiques, terroristes ». En effet, un certain chaos semble s’être emparé d’une région en proie à de très nombreux conflits, dont les conséquences, loin de se cantonner à leurs théâtres d’origine, débordent en Europe.

Les enjeux au Moyen-Orient sont complexes et imbriqués, et ne peuvent être expliqués ou analysés indépendamment d’un tableau plus global. Emile Hokayem souligne cinq tendances majeures aujourd’hui à l’oeuvre dans plusieurs Etats, notamment pour les cas syriens et irakiens :

  • Une opposition marquée entre gouvernements et citoyens
  • La montée en puissance des revendications ethniques et/ou nationalistes
  • Une opposition forte entre un islamisme grandissant et un sécularisme arabe souvent autoritaire ne laissant que peu de place à un troisième voie modérée
  • La fragmentation au sein même des mouvements d’opposition et donc le morcellement accru des territoires
  • Le retour de rivalités géopolitiques et des politiques de puissance

Reprenant les clefs d’analyse ainsi proposées, cette note dresse un bilan non exhaustif des principaux enjeux dans le Moyen-Orient contemporain.

I. Faillite des Etats

La question des Etats faillis constitue le premier enjeu stratégique de la région alors que l’Irak, la Syrie, le Yémen et la Libye sont en proie à de graves troubles internes qui remettent en cause leur intégrité et leurs prérogatives sécuritaires. L’absence d’entités supérieures et structurantes favorise considérablement la prolifération d’acteurs non étatiques et de flux illégaux dans la région, contribuant de fait à son instabilité.

La situation est également préoccupante au Liban, en Jordanie, à Bahreïn et en Egypte alors que les contestations internes, toujours vives, font planer le risque d’une dégradation rapide de la situation et, à terme, la possible déliquescence des Etats en question.

La première source de fragilité des Etats au Moyen-Orient concerne directement la gouvernance et le modèle politique. En effet, la faible légitimité des régimes, souvent militaires ou sécuritaires, et les inégalités économiques conséquentes entrent en contradiction avec les aspirations de la jeunesse de la région. La frustration politique et l’absence de perspectives économiques poussent certaines franges de la société, notamment les jeunes, vers la révolte radicale. En outre, les réponses étatiques violentes face aux contestations entretiennent des tensions qui peuvent dégénérer en conflit ouvert.

Durant les printemps arabes, les pays qui ont le mieux résisté disposaient de capacités financières importantes, du fait d’économies rentières basées sur les hydrocarbures et leur exportation. De cette manière, ils ont pu éteindre les contestations un temps en achetant la paix sociale par de coûteux programmes sociaux (130 Mds$ en Arabie saoudite en 2011). Ceux-ci ne peuvent cependant pas constituer une réponse de long terme, d’autant plus à l’heure où les cours du brut sont à la baisse.

II. Enjeux ethniques et confessionnels, fragmentation et morcellement des populations

Sur les bases précédemment évoquées, viennent se greffer différentes fractures ethniques et confessionnelles plus ou moins historiques et instrumentalisées. Faisant écho aux travaux de Robert Cooper, les bouleversements au Moyen-Orient semblent ainsi consacrer le retour vers des Etats « prémodernes » où les entités étatiques, ayant perdu le monopole de la violence légitime, tendent à disparaître au profit de différents groupes fondés sur des affinités ethniques, tribales ou confessionnelles. Le poids et les capacités de ces différents groupes supplantent alors des Etats incapables d’assurer leurs fonctions régaliennes ni de tenir leurs frontières.

Souvent instrumentalisées par les acteurs locaux et régionaux, ces fractures sont sources de nouvelles oppositions au sein même des territoires. Le risque d’enlisement des conflits apparaît dès lors très important, notamment en l’absence d’un arbitre étatique en capacité de gérer ces tensions. En Irak comme en Syrie, différents groupes s’opposent en jouant sur des facteurs confessionnels. En Libye, la relative stabilité des alliances tribales sous le régime Kadhafi a volé en éclat avec sa chute. Confessionnalisation et mobilisation du religieux expliquent ainsi les nouvelles configurations et les alliances sur le terrain. Dans certains Etats, cette nouvelle donne est inquiétante et peut remettre en cause l’avenir de l’unité étatique. Le cas libanais est à ce titre particulièrement préoccupant, du fait de l’histoire du pays comme de son organisation politique. Le Moyen-Orient dans son ensemble, lieu de rencontre des trois monothéismes, redevient le théâtre de tensions instrumentalisées.

Les acteurs non étatiques viennent donc combler un vide latent en jouant sur de nouveaux facteurs de regroupement. C’est notamment le cas pour les groupes islamistes terroristes comme les différentes milices qui parviennent à recruter de nouveaux membres en se servant d’un discours confessionnel ou ethnique.

III. L’enjeu global du terrorisme islamique

Le terrorisme islamique constitue aujourd’hui un enjeu mondial majeur qui prend directement sa source dans la situation au Moyen-Orient. Cette situation découle tant de facteurs structurels – tels la résurgence de l’islam politique, les faiblesses endémiques de certains pays ou les fractures consommées au sein de leurs populations– que de certains éléments de conjoncture à l’image de la chute d’Etats, notamment à la suite d’interventions occidentales.

Les différents groupes terroristes se nourrissent de la faillite des Etats ou de leur remise en question et de discours confessionnels ou ethniques afin d’enrôler de nouveaux membres et de croître. En Irak, Daesh a directement joué sur le ressenti sunnite contre le gouvernement al-Maliki afin de recruter dans ses rangs une part conséquente d’une population désabusée, notamment d’anciens militaires sunnites du régime de Saddam Hussein. Avec la chute du régime irakien, l’autoproclamé Etat islamique a ainsi pu asseoir son emprise sur un territoire délimité et mettre en oeuvre une stratégie d’expansion et de formation de combattants.

Le Moyen-Orient devient donc à la fois une terre d’implantation et d’opération pour différents groupuscules terroristes. Bien que le récent recul de l’Etat islamique en Syrie et en Irak constitue une victoire militaire sur le terrain, la situation n’en demeure pas moins très préoccupante alors que la Libye, perméable, accueille déjà certains combattants en fuite. Par ailleurs, la question du retour de certain djihadistes dans leurs Etats d’origine laisse présager de nouveaux défis de taille.

IV. Le retour de la géopolitique au Moyen-Orient, stratégies de puissance régionale

Le Moyen-Orient est aujourd’hui marqué par un fort renouveau des calculs de puissance et des stratégies de rayonnement régional. Les Etats en crise ouverte ou latente font l’objet de stratégies d’influence plus ou moins directes par les différents grands acteurs régionaux ou internationaux. Ceux-ci vont jouer sur les fractures intérieures de tout type et sur les groupes en présence afin d’accroître leur influence régionale. Pis encore, certains Etats encore stables, à l’image du Liban, sont aujourd’hui en première ligne d’affrontements régionaux intensifiés, notamment entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Le conflit larvé entre l’Iran perse chiite et l’Arabie saoudite sunnite pour la suprématie sur le Moyen-Orient a pris une intensité toute particulière ces dernières années. Dans le même temps, cette situation profite aux deux Etats en ce qu’elle leur permet de justifier leur politique étrangère. En outre, l’imaginaire de la confrontation sunnite-chiite se développe d’autant plus facilement en l’absence d’autres courants structurants dans la région. En effet, les puissances arabes traditionnelles – Egypte, Syrie, Irak… – sont encore dans la gestion des printemps arabes voire de conflits ouverts, laissant la place libre pour les deux puissances concurrentes susmentionnés.

Toutefois, les divisions internes dans le monde sunnite ne doivent cependant pas être éclipsées. De grands Etats régionaux, à l’image de la Turquie, cherchent également à retrouver une place de choix. Dans le même temps, l’existence d’un arc chiite peut être nuancée.

Conclusion

En conclusion, plusieurs enjeux principaux caractérisent aujourd’hui le Moyen-Orient.

Le premier porte sur l’avenir de systèmes politiques dont les printemps arabes ont révélé les faiblesses endémiques, malgré des situations diverses. Les troubles en Libye, Irak et Syrie, ne sont toujours pas résolus et, semblent avoir été aggravés par des interventions occidentales hasardeuses – pensées sur une base militaire avant d’être politique. Aujourd’hui, il n’est pas certain que d’autres Etats de la région ne s’enfoncent, à leur tour, dans de graves crises intestines.

Dans le même temps, le retour de la géopolitique et de politiques de puissance dans la région inquiète alors que tous les acteurs exacerbent sans relâche les fractures ethniques ou confessionnelles à disposition dans une logique de guerre par procuration. Pourtant, les récents affrontements dans la région illustrent tout particulièrement les limites de la force pure au sein de conflits qui tendent à s’enliser, à l’image d’une guerre interminable au Yémen.

Enfin, l’absence de cohérence dans les politiques occidentales pour la région se paye aujourd’hui au prix fort. De fait, l’effacement occidental progressif et la lassitude américaine à l’égard de conflits interminables a contribué au grand retour de la Russie dans la région ; tandis que la question migratoire, pour ne citer qu’elle, rappelle chaque jour un peu plus l’urgence de la situation humanitaire.

  1. THEPAUT Charles, Le monde arabe en morceaux. Des printemps arabes à Daech, Armand Colin, 201
  2. VERMEREN Pierre, De Beyrouth à Damas, quarante ans de guerre au Moyen-Orient, quelles logiques ?, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  3. HOKAYEM Emile, La crise syrienne : un enjeu de sécurité régional, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  4. COOPER Robert, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Denoël, 2004

Ressources

  • CHUBIN Shahram, De la guerre froide au califat : transformations de l’environnement stratégique du Moyen-Orient, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • COOPER Robert, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Denoël, 2004
  • GAUTIER Louis, La stratégie à l’épreuve du Moyen-Orient, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • HOKAYEM Emile, La crise syrienne : un enjeu de sécurité régional, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • LE DRIAN Jean-Yves, Les grands enjeux stratégiques de 2016, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • VERMEREN Pierre, De Beyrouth à Damas, quarante ans de guerre au Moyen-Orient, quelles logiques ?, Revue Défense Nationale, Enjeux stratégiques au Moyen-Orient, Juin 2016
  • The Future of the Middle East, College and University Educators Workshop, Council on Foreign Relations, April 20 2017, consultable à l’adresse : https://www.cfr.org/event/future-middle-east
  • LE PAUTREMAT Pascal, Les pays du Golfe arabo-persique depuis 2011 : persistance d’une géopolitique conflictuelle, Diploweb, 11 novembre 2017, consultable à l’adresse : https://www.diploweb.com/Les-pays-du-Golfe-arabo-persique-depuis-2011-persistance-d-une-geopolitique-conflictuelle.html?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NL171131117&utm_medium=email

La 3ème session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN sur les rives de la Méditerranée

Les auditeurs de la 3ème session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » se sont rendus, les 10 et 11 novembre, à Toulon dans le cadre de leur 2ème séminaire, afin de réfléchir aux enjeux maritimes de la France en Méditerranée et découvrir la mise en œuvre opérationnelle de l’action de l’État en mer ainsi que les opérations aéronavales.

Ils ont été reçus par le préfet maritime, le vice-amiral d’escadre Charles-Henri LEULIER de LA FAVERIE du CHE, qui leur a présenté les grands enjeux de son action et de sa fonction et ont ensuite échangé avec ses adjoints et les amiraux commandant la force d’action navale et celle de l’aéronautique navale. Les directeurs en Méditerranée des administrations agissant en mer (affaires maritimes, douanes, gendarmerie maritime) ont également pu expliquer aux auditeurs leur rôle spécifique.

Les visites du CROSS Méditerranée, du porte-avions Charles De Gaulle, d’un sous-marin nucléaire d’attaque et du remorqueur de haute mer Abeille Flandre, ont illustré de façon très concrète les concepts et la théorie. Par ailleurs, la présentation de l’archéologie sous-marine par Michel L’Hour, directeur du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, a fait découvrir aux auditeurs que le monde extraordinaire des épaves sous-marines pouvait également comporter de véritables enjeux stratégiques.

La 3e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN sur le porte-avions Charles De Gaulle.

Enfin, au cours du samedi après-midi, les auditeurs ont pu poursuivre leurs travaux en comités et présenter l’avancée de leurs réflexions à l’encadrement de la session et à Valentin ANNANI, chef du bureau « Pédagogie » de l’IHEDN.

 

 

Une deuxième chance pour la communauté européenne de défense

Confirmant les conclusions du Conseil européen du 22 juin 2017, les ministres de 23 États membres de l’Union européenne ont signé le 13 novembre 2017 une notification conjointe sur la coopération structurée permanente, mieux connue sous le sigle anglo-saxon PESCO (permanent structured cooperation). Ce signal fort est une nouvelle étape vers une vraie politique européenne de défense et de sécurité, assortie de « projets capacitaires décidés en commun ».

Les trois priorités stratégiques de cette politique avaient été confirmées par le Conseil européen
du 15 décembre 2016 :

  • réaction aux crises et conflits extérieurs ;
  • renforcement des capacités des partenaires ;
  • protection de l’Union européenne et de ses citoyens.

Le Conseil a également mis en place une nouvelle approche stratégique au bénéfice de l’action extérieure de l’Union européenne, privilégiant une vision à long terme des défis mondiaux plutôt que les actions d’endiguement des crises, comme l’Union les pratiquait lors du conflit en ex-Yougoslavie, et telles que se déroulent aujourd’hui la petite vingtaine de missions civiles et militaires de l’Union européenne[1].

Les 23 États signataires établiront ainsi une liste commune d’engagements « contraignants », assortie d’un calendrier précis et de mécanismes d’évaluation spécifiques, afin de leur permettre de notifier leur intention de participer sans délai aux opérations de l’Union européenne.

L’Union européenne participe à ce jour au financement de six opérations militaires, via le mécanisme « Athéna » : deux opérations maritimes, en Méditerranée (EUNAFOR MED) et au large de la Corne de l’Afrique (EUNAVFOR ATALANTA), une opération de stabilisation en Bosnie-Herzégovine (EUFOR ALTHEA) et trois actions de formation en Somalie, au Mali et en République Centrafricaine.

Parallèlement, l’Union européenne supervise plusieurs missions civiles, toujours dans le cadre unique de la politique de sécurité et de défense commune. La dernière en date concerne l’Irak, où la mission civile dirigée par Markus Ritter sera chargée d’assister les autorités irakiennes « dans la mise en œuvre des aspects civils de la stratégie nationale de sécurité de l’Iraq ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Le communiqué de presse =>

[1] Pour illustration, le mandat de Lars-Gunnar Wigemark, représentant spécial de l’Union européenne en Bosnie-Herzégovine, est fondé sur les objectifs généraux de l’Union à l’égard de la Bosnie-Herzégovine :

  • faire avancer le processus de stabilisation et d’association ;
  • parvenir à une Bosnie-Herzégovine stable, viable, pacifique, multiethnique et unie qui coopère pacifiquement avec ses voisins ;
  • faire en sorte que la Bosnie-Herzégovine s’engage de manière irréversible sur la voie de l’adhésion à l’Union.

Yémen : l’ONU exhorte la coalition à mettre fin au blocus humanitaire

Le conflit au Yémen trouve son origine dans la lutte qui oppose les partisans d’Ali Abdullah Saleh, déposé en 2011 après 33 années de règne sans partage, et ceux du président légitime Abd-Rabbu Mansour Hadi. Alliés aux troupes restées fidèles à l’ancien président Saleh, les rebelles Houthi, tribu chiite originaire des zones montagneuses du nord du Yémen, ont renversé le président Hadi et conquis la capitale Sanaa en septembre 2014, progressant jusqu’au port d’Aden, troisième ville du pays et capitale de l’ancien Yémen du Sud.

Une coalition de pays arabes et musulmans dirigée par l’Arabie saoudite a lancé en mars 2015 une campagne d’opérations aériennes puis terrestres, assorties d’un blocus naval[1], afin de restaurer le président Hadi. Malgré des années d’affrontements meurtriers et un rapport de force disproportionné, la coalition n’a pas réussi à atteindre ses objectifs. Les rebelles Houthi tiennent toujours la capitale Sanaa et le nord du pays. Le conflit a permis le développement d’al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), connu pour avoir commandité l’attentat de Charlie Hebdo, et l’émergence de l’Etat islamique en Irak et au Levant, dont la branche locale a revendiqué le 5 novembre 2017 le dernier attentat visant à Aden des militaires fidèles au président Hadi.

Confrontés à un conflit aux conséquences humanitaires terribles (plus de 5 000 morts, des millions de civils victimes de la famine et une épidémie de choléra touchant plus de 900 000 personnes), les pays occidentaux peinent à reconnaître le caractère disproportionné des frappes de la coalition et préfèrent condamner systématiquement les tirs de missiles lancés depuis le territoire yéménite vers l’Arabie saoudite que les bombardements saoudiens visant sans discrimination les populations yéménites.

Récemment, Nika Halley, représentante des Etats-Unis auprès des Nations-Unies, a condamné l’Iran, accusant le 7 novembre ce pays de violer les résolutions du Conseil de sécurité et de fournir des armes aux rebelles Houthi. Aucune mention n’a été faite des bombardements de la coalition sur les populations civiles ni des conséquences tragiques de l’embargo.

Le 5 novembre 2017, le ministre français de l’Europe et des affaires étrangères avait déjà condamné « avec la plus grande fermeté » le tir balistique contre Riyad revendiqué par les rebelles Houthis, rappelant que « la France se tient au côté de l’Arabie saoudite et réaffirme son plein soutien à la sécurité du Royaume face aux menaces auxquelles il est confronté. » Sans viser directement l’Iran, Jean-Yves Le Drian avait toutefois évoqué le danger que la prolifération balistique fait courir à l’ensemble de la région. Le 18 septembre, lors du point de presse quotidien, le porte-parole du ministère avait timidement « appelé à l’arrêt des attaques contre toutes les populations civiles, où qu’elles se trouvent ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

La dépêche sur le site des Nations-Unies =>

[1] Ce blocus naval a été l’occasion pour les Houthi de mettre en œuvre des vedettes explosives télécommandées, dont une a mis hors de combat le 30 janvier 2017 une frégate saoudienne restée sans réaction : https://www.youtube.com/watch?v=3dBfHEXLJlQ.

L’intérêt d’un deuxième porte-avions : assurer la permanence opérationnelle du GAN

Les travaux parlementaires réalisés sur les projets de lois de finances par la commission de la défense nationale et des forces armées sont une occasion unique de connaître le situation et l’évolution de nos forces armées. L’avis « marine » fait au nom de cette commission par Jacques Marilossian ne déroge pas à la règle.

Reprenant les arguments développés par le chef d’état-major de la marine durant son audition, le rapporteur confirme en particulier la nécessité de renforcer le nombre de frégates en le portant à 18 bâtiments (frégates « multimissions » et frégates « de taille intermédiaire ») dans le cadre de la prochaine loi de programmation militaire. Regrettant également les « réductions temporaires de capacités » constatées depuis 2010, qu’il qualifie non sans humour de « ruptures permanentes de capacités », il confirme également l’importance capitale du programme BATSIMAR (bâtiment de surveillance et d’intervention maritime), évoqué depuis le début des années 2000 et toujours repoussé. Confirmant là encore les recommandations de l’amiral Christophe Prazuck, Jacques Marilossian évoque un format « idéal » à 18 patrouilleurs repartis entre les territoires ultramarins et chacune des façades maritimes métropolitaines.

Lors de son audition, le président de la commission avait interpellé le chef d’état-major de la marine : « amiral, vous allez devoir revenir pour une audition spéciale sur cette question du porte-avions ! ». Opportunément, le rapporteur pour avis consacre près d’une quinzaine de pages à la place du porte-avions dans la stratégie militaire française, notant que le groupe aéronaval est un instrument politique et diplomatique avant d’être un outil militaire. Il met en avant son autonomie d’action, sa flexibilité et sa capacité à durer, trois avantages indéniables propres aux forces navales.

La revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 l’affirme clairement : « le maintien de la supériorité aéromaritime implique de préparer le renouvellement du groupe aéronaval ». Jacques Marilossian ouvre le dossier de ce renouvellement, rappelant les choix qui ne poseront sur le mode de propulsion, le choix du système de catapultage ou la proportion de drones dans la composition du groupe aérien embarqué. Il estime à 4,5 milliards d’euros le coût de construction du remplaçant du Charles de Gaulle, ce qui ne représente que le neuvième programme d’armement en termes de coût global, effort « non négligeable, mais parfaitement atteignable ».

Dans les dernières lignes du chapitre consacré à la place du porte-avions dans la stratégie militaire française, le rapporteur pose enfin la question du deuxième porte-avions permettant d’assurer la permanence opérationnelle, qui exista de 1963 à 1997. Sans trop s’avancer sur la priorité à donner à cette option, il propose toutefois un premier calendrier permettant de faire l’économie du troisième arrêt technique majeur du Charles de Gaulle.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie

Vers le site de l’Assemblée nationale =>

Le secteur russe de la défense bientôt mis sous embargo unilatéral par les Etats-Unis ?

Le 2 août 2017, le président des États-Unis avait ratifié la loi « imposant des sanctions aux adversaires de l’Amérique » (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act). Donald Trump avait alors affiché son désaccord avec le Congrès, estimant que les dispositions visant la Corée du nord, l’Iran et la Russie pouvaient rapprocher ces trois pays et aller à l’encontre des intérêts des alliés européens des Etats-Unis.

Le 27 octobre 2017, des représentants du Deparment of States ont organisé une conférence de presse à l’occasion de la parution des directives de mise en œuvre de la section 231 visant les secteurs russes de la défense et du renseignement. Répondant aux journalistes qui notaient la nécessité pour des pays amis des Etats-Unis, dont l’Inde, mais aussi certains membres de l’OTAN, de poursuivre leurs acquisitions de pièces de rechange, ces représentants ont évoqué les seuils définissants des « transactions significatives » sans citer d’exemple concret. Ils ont éprouvé plus de difficulté pour annoncer les sanctions auxquelles pourraient être confrontés à partir du 29 janvier 2018 le Qatar ou la Turquie, pays alliés des Etats-Unis en passe de recevoir des systèmes sol-air S-400.

Les représentants du Deparment of States ont soutenu, suite à la question d’un journaliste, que ni le Congrès ni l’Administration américaine n’ont envisagé que ces sanctions soient utilisées comme un outil de compétition économique. Pourtant, dès le 15 juin 2017, réagissant au projet de loi initial à aux sanctions visant le secteur de l’énergie, le ministre allemand des Affaires étrangères Sigmar Gabriel et le chancelier fédéral autrichien Christian Kern avaient écrit : « le projet de loi américain détaille ce dont il s’agit véritablement : vendre des gaz liquéfiés américains et éloigner du marché européen les livraisons de gaz naturel russes. L’objectif affiché est de sauvegarder des emplois dans l’industrie gazière et pétrolière aux États-Unis. »

Le gouvernement français s’était également exprimé sur cette loi dès le 26 juillet, par la voix du porte-parole du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, notant que « la portée extraterritoriale de ce texte apparait illicite au regard du droit international ». L’extraterritorialité de la législation américaine avait déjà fait l’objet d’un rapport d’information enregistré le 5 octobre 2016 à la Présidence de l’Assemblée nationale, qui rappelait que c’est dans ce cadre que la banque BNP-Paribas avait été contrainte de payer un montant record de près de 9 milliards de dollars pour avoir violer les embargos financiers des Etats-Unis.

Le texte du Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act =>

Le rapport d’information 4082 du 5 octobre 2016 =>

L’Iran, un acteur majeur des conflits au Levant

Lors de son déplacement en Arabie saoudite, le 22 octobre 2017, le chef de la diplomatie américaine s’est prononcé pour un départ d’Irak des milices iraniennes (« Iranian militias that are in Iraq, now that the fight against Daesh and ISIS is coming to a close, those militias need to go home »). Il a ainsi implicitement reconnu le rôle tenu par ces milices, souvent déterminant dans les combats ayant opposés les forces irakiennes et celles de l’Etat islamique dans leur remontée vers Mossoul.

Le même jour, répondant à Doha à une question sur le rôle de ces milices dans la récente « reconquête » de Kirkuk, Richard Tillerson s’est montré moins affirmatif, reconnaissant au Premier ministre irakien le droit de mener ses opérations militaires comme il l’entend. Il a également reconnu que l’Iran était le grand bénéficiaire du conflit qui oppose le Qatar aux autres pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG). En écho, le ministre des affaires étrangères qatarien a rappelé que, lors de la réunion du CCG de décembre 2016, les dirigeants arabes avaient convenu qu’un dialogue devait être mis en place avec l’Iran, une décision qui avait volée en éclat lors du passage de Donal Trump en mai 2017.

L’Iran se tient également aux côtés du régime syrien dans sa lutte contre l’insurrection et l’Etat islamique, ce que dénonce Donald Trump dans sa nouvelle stratégie envers l’Iran. Présent aux côtes de la Russie et de la Turquie dans les pourparlers d’Astana, l’Iran a également officialisé la coopération des deux armées lors d’une cérémonie officielle le 21 octobre dernier.

Enfin, l’Iran peut se féliciter de l’unanimité de la communauté internationale pour conforter la pérennité du « Plan d’action global » relatif à l’accord nucléaire du 14 juillet 2015, marquée par une déclaration commune de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne, suivie d’un communiqué du Conseil européen. Le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique a d’ailleurs rappelé le 19 octobre que l’Iran respectait ses engagements relatifs à cet accord. Le Président Emmanuel Macron s’est lui-même exprimé clairement sur ce sujet (« J’ai insisté sur la nécessité au niveau européen de […] rouvrir les relations économiques avec l’Iran et de ne subir aucune pression d’extraterritorialité américaine, si le choix américain n’était in fine pas favorable à un maintien de l’accord de 2015 »).

Conformément à la stratégie américaine tendant à rapprocher l’Irak de ses voisins arabes, au détriment des liens tissés avec son voisin chiite (« a friendly and neighboring country »), Richard Tillerson s’était félicité le 22 octobre de la tenue du Conseil de coordination irako-saoudien, tout en évoquant les sanctions que son pays met en place à l’encontre des Gardiens de la révolution iraniens. Il en a profité pour menacer les entreprises européennes qui contreviendraient à cette politique (« [European companies] who conduct business with the Iranian Revolutionary Guard […] really do so at great risk »). Réagissant aux déclarations du Secrétaire d’Etat, le ministre des affaires étrangères iranien a rappelé que le peuple irakien n’avait aucun ordre à recevoir de quiconque.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

La conférence de presse de Richard Tillerson en Arabie Saoudite (en anglais) =>

La conférence de presse de Richard Tillerson au Qatar (en anglais) =>

Le ministre irakien du pétrole se félicite de la reprise des installations pétrolières de Kirkuk

Haider al-Abadi, premier ministre irakien, a annoncé solennellement le 16 octobre 2016 le lancement d’une opération visant à reprendre le contrôle de la ville de Kirkuk et de sa région, sous le contrôle des forces militaires kurdes des Peshmerga depuis la fuite des éléments de Daech. Le maintien du référendum du 25 septembre 2017, unanimement dénoncé par la communauté internationale, et la proclamation des résultats en faveur d’une indépendance du Kurdistan irakien, rendaient cette opération inévitable. La libération le 5 octobre de la ville d’Hawijah, dernier bastion djihadiste en Irak, et la disponibilité induite des forces de sécurité irakiennes, ont permis son déclenchement.

Le Département d’Etat américain s’était inquiété dès ce 16 octobre des escarmouches reportées par le commandement de l’opération Inherent Resolve, rappelant son soutien à une administration commune des « territoires disputés » par les gouvernements central et régional. Ces « territoires disputés », au cœur desquels se situent Kirkuk et les champs pétrolifères, sont un sujet d’affrontement entre Bagdad et Erbil depuis 2006. Le ministère irakien du pétrole s’est ainsi félicité ce jour de la reprise de Kirkuk par les forces armées irakiennes, soutenues par les milices chiites des Forces populaires de mobilisation. Il a annoncé la reprise immédiate des travaux permettant de relancer la production.

Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’est retrouvé au centre des polémiques, le gouvernement irakien accusant le gouvernement régional du Kurdistan d’avoir déployé des troupes du PKK aux abords de Kirkuk. Ce dernier a réagi officiellement, rappelant opportunément que le PKK s’était régulièrement opposé aux Peshmerga, en particulier dans la région de Sinjar. Le Conseil national de sécurité truc, toujours vigilant sur tout ce qui peut concerner une éventuelle autonomie ou indépendance de populations kurdes, s’est félicité du déclenchement de l’opération, qui permettra de restaurer la « composition ethnique de Kirkuk ». Le gouvernorat de Kirkuk abrite en effet une forte minorité turkmène.

Parallèlement, en Syrie, les conditions se mettent en place pour assister aux mêmes affrontements ethniques entre Kurdes et Arabes. La libération définitive de Raqqa par les Forces démocratiques syriennes (SDF), composées en grande partie de Kurdes appartenant aux Unités de protection du peuple YPG), entraîne déjà une joute verbale entre le Conseil civil de Raqqa, proche des SDF, et le Conseil provincial de Raqqa, émanation de l’insurrection syrienne basée en Turquie.

Le communiqué du ministère irakien du pétrole (en anglais) =>

La revue stratégique de défense et de sécurité nationale

« Dans un système international marqué par l’instabilité et l’incertitude, la France doit conserver sa capacité à décider et à agir seule pour défendre ses intérêts ».

En un peu plus d’une centaine de pages, la revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 apporte un éclairage complet sur le contexte stratégique, présente les nouvelles formes de guerres auxquelles nos forces armées sont ou peuvent être confrontées et s’achève par l’affirmation de la stratégie de défense nationale, basée sur l’autonomie stratégique et l’ambition européenne.

Le Président de la République dans sa préface, souligne que « nous sommes entrés dans une ère de grandes turbulences ». Si la plupart des risques et des menaces d’aujourd’hui étaient cités dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013, leurs manifestations se sont accélérées et leurs effets se sont amplifiés et rapprochés. Dans son avant-propos, la ministre des armées constate également que de nouveaux modes opératoires se sont développés, « basés sur l’ambiguïté, l’intimidation ou la déstabilisation ».

La Revue s’étend longuement sur le contexte stratégique, « en dégradation rapide et durable ». Au Levant, elle s’inquiète de la persistance de la fragmentation communautaire en Irak, qui pénalise la reconstruction et la restauration de l’Etat, et constate la dynamique de consolidation du régime syrien mais également sa dépendance à l’égard de ses alliés russe et iranien, « dont la présence est appelée à durer ». Reconnaissant que l’ensemble des recompositions à venir au Proche et au Moyen-Orient s’inscrit dans un contexte « dominé par l’influence de la Russie, de l’Iran et de la Turquie », la Revue note que la « rivalité entre Riyad et Téhéran entretient les tensions régionales ». Conséquence de luttes d’influence entre courants wahhabites et salafistes, le document dénonce une radicalisation islamiste visible des populations de l’Afrique subsaharienne, qui se traduit par le prosélytisme actif d’ONG religieuses et le financement extérieur de structures sociales de santé et d’éducation. Sur le règlement de la question intermalienne, il dénonce l’attentisme politique des parties et leur intérêt pour le statu quo.

La Revue s’inquiète également de l’évolution des capacités mises à la disposition des acteurs étatiques comme non-étatiques, évoquant un « nivellement technologique » qui rend la supériorité militaire occidentale « fragile et réversible ». Contrer les capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone (A2/AD) redevient ainsi un objectif préalable à toutes les opérations.

Sans évoquer le retour d’un service national obligatoire, la Revue appelle à affermir la cohésion nationale, en particulier au sein de la jeunesse, cohésion « qui conditionne la légitimité de l’action des armées par le soutien de la Nation aux décisions de recours à la force ». Cet axe d’effort prioritaire « doit mobiliser l’ensemble des moyens concernés de l’Etat et de la société ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES.

La revue sur le site du ministère des armées =>

Fractures intérieures pérennes et instabilité régionale contagieuse, le pays des cèdres face à la crise syrienne

Etudiant au sein du master 2 Défense Sécurité et Gestion de crise de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), Simon Rousseau s’intéresse tout particulièrement aux nouveaux enjeux de défense et de sécurité, notamment au rôle et à la place du renseignement à l’heure du big data, ainsi qu’au Moyen Orient dans son ensemble. Diplômé, il entamera une carrière d’analyste au sein de l’appareil de défense français.

Introduction

Après un blocage institutionnel majeur, il aura fallu trouver un compromis laborieux pour que Michel Aoun accède à la présidence de la république libanaise, le 31 octobre 2016, mettant fin à plus de deux ans de vacance du pouvoir suprême au Pays des Cèdres. Sur fond de divisions politiques tenaces, dans un contexte régional parasité par le conflit syrien, cette élection est porteuse d’espoir pour un pays dont l’histoire contemporaine oscille de problèmes en crises au gré de la conjoncture régionale et internationale.

Epargné par les printemps arabes, le Liban n’en demeure pas moins en proie à des tensions profondes, en atteste la crise des déchets de 2015, révélatrice de l’exaspération des Libanais face à une corruption endémique, à un dysfonctionnement chronique de l’État, à la paralysie des institutions politiques et enfin à une situation économique qui se dégrade. Plus petit Etat du Moyen-Orient avec ses 10 400 km2, le Liban constitue en effet un cas unique d’Etat composite où diverses communautés ethniques et religieuses – maronite, arménienne, grecque orthodoxe, sunnite, chiite et druze – coexistent au sein d’un système politique laissant la part belle aux appartenances confessionnelles et aux organisations traditionnelles. La vie politique libanaise s’organise en effet autour du Statut organique de 1926 – modifié par les Accords de Taëf d’octobre 1989 – qui prévoit un système multiconfessionnel où les sièges du parlement sont réservés en fonction des confessions tandis qu’une Troïka répartit les postes clefs du pays entre un président maronite, un premier ministre sunnite et un président de l’assemblée chiite. Par ailleurs, les statuts et droits des personnes sont encore régis par des tribunaux « religieux », empêchant, de fait, toute possibilité d’égalité entre un citoyen et un autre et favorisant les logiques communautaires. Fruit d’une histoire longue, ce système consociatif (1) est porteur de fragilités intrinsèques, l’impossibilité d’un Etat central fort ayant déjà plongé le pays dans des luttes intestines majeures, sur fond d’ingérences internationales, en 1958, entre 1975 et 1990 et plus récemment en 2005.

Dans le même temps, sa situation géographique sensible, en plein cœur du Moyen-Orient, en fait un lieu d’importance stratégique et très sensible à l’évolution du contexte régional. Dès lors, les luttes d’influence des XIXe et XXe siècles puis les différents bouleversements géopolitiques dans la région, de la naissance de l’Etat d’Israël, en mai 1948, aux printemps arabes contemporains, ont été lourds de conséquences pour le Liban. Comme le souligne Ghassan el Ezzi, deux éléments semblent ainsi contribuer à la déstabilisation pérenne du Liban, à savoir « une géopolitique complexe qui a fait de lui une arène de gladiateurs régionaux et internationaux, et un système politique confessionnel hypothéquant toute velléité de créer un Etat de droit moderne et démocratique » (2). Certains problèmes structurels libanais, socio-économiques comme constitutionnels, constituent un terrain fertile sur lequel viennent se répercuter les différentes crises régionales, du conflit israélo- arabe à la récente crise syrienne.

En dépit de la fin de la guerre civile, le Liban semble aujourd’hui miné par des faiblesses endémiques. Très sensible aux évolutions de l’environnement régional proche, la configuration politique libanaise reste marquée par de profondes divisions internes, non résolues par les Accords de Taëf, tandis que des difficultés économiques majeures, fruits d’une reconstruction laborieuse, continuent de maintenir le pays dans l’immobilisme. La crise syrienne exacerbe les défis du pays des cèdres tandis que plane le spectre d’un retour des déchirements confessionnels et de leurs malheurs au sein d’une société fragile et crispée.

Cependant, le maintien de l’unité du pays depuis son indépendance, en dépit de toutes ces difficultés, pousse à croire en la résilience d’une population inventive, notamment portée par une diaspora dynamique et prospère.

Une histoire complexe de divisions internes et de jeux d’influence extérieurs

L’histoire libanaise s’est écrite au gré de divisons internes et d’enjeux internationaux indissociables, empêchant toute indépendance véritable du pays. Théâtre d’influences multiples et d’instrumentalisation des fractures communautaires, le Liban a subi bon nombre d’ingérences qui continuent de peser aujourd’hui encore.

Province de l’Empire ottoman jusqu’aux traités de San Remo le 25 avril 1920 puis de Sèvres le 10 août 1920, signés entre les Alliés et la Turquie, le pays des cèdres a déjà connu deux épisodes sanglants au XIXe siècle, opposant druzes et chrétiens, entre 1840 et 1842 puis entre 1858 et 1860, conclus par la mise en place du « Règlement organique » porté par la Grande Bretagne, la France, la Russie, l’Autriche et la Prusse. Durant l’entre-deux guerres, le Liban se trouve pris dans le Grand Jeu qui oppose Paris et Londres au Levant. En dépit du partage des Accords Sykes Picot du 16 mai 1916, les deux pays, pourtant alliés, se livrent une lutte féroce. Jouant tour à tour sur les leviers du nationalisme arabe ou de la défense des minorités, notamment chrétiennes et juives, les deux puissances contribuent à diviser les différentes communautés libanaises, prises dans la confrontation d’intérêts nationaux étrangers divergents. Après d’âpres négociations avec une France réticente, le Liban gagne son autonomie et, en septembre 1943, le pays s’unit autour du « Pacte national ». Les chrétiens acceptent alors l’arabité du Liban tandis que les musulmans concèdent la séparation du Liban avec la Syrie. Le retrait des dernières troupes françaises le 7 avril 1946 consacre l’indépendance d’un pays au lourd legs historique. L’indépendance ne résout rien, confirmant la préscience du journaliste George Naccache (« deux négations ne font pas une nation ») (3). Le pays se fracture durablement entre partisans, majoritairement chrétiens, d’un Liban autonome, et défenseurs arabistes d’une Grande Syrie qui l’inclurait. La rupture advient en 1958 alors que la République Arabe Unie, regroupant l’Egypte et la Syrie est proclamée. La société libanaise se déchire et il faut une intervention directe des Etats Unis pour apaiser les violences. Dans le même temps, les différents conflits israélo-arabes de 1948, 1956 et 1967 compliquent un peu plus la donne. Les tensions se cristallisent autour des nombreux réfugiés palestiniens alors que le pays devient le théâtre d’affrontements entre l’OLP, qui se sert des camps de réfugiés comme sanctuaires, et Israël. Différents éléments de tensions endémiques caractérisent ainsi le Liban à la veille de la guerre civile qui secoue le pays de 1975 à 1990. Aux jeux de pouvoir internes, marqués par des rivalités communautaires fortes pour l’accès au pouvoir, se superposent des tensions économiques alors que le pays est inégalement développé par le pouvoir central minimal. Enfin, les questions internationales pèsent lourdement : le Liban se partage entre partisans du combat palestinien en faveur d’un arabisme transnational et défenseurs d’un Liban autonome, résolus à lutter contre les fauteurs de troubles palestiniens. Fracture sociale et conflit régional se conjuguent et divisent le pays entre le Mouvement national – une coalition de partis et de mouvements politiques majoritairement musulmans, solidaire des Palestiniens et favorable à un rééquilibrage confessionnel des pouvoirs – et le Front libanais, un mouvement principalement chrétien et partisan d’un État sécuritaire fort et ultra-libéral qui désarmerait les Palestiniens.

De 1975 à 1990 une violente guerre civile éclate, combinant des formes de violences régulières, des attaques terroristes et bon nombre d’exactions individuelles. Les lignes se brouillent rapidement sur fond de tensions confessionnelles séculaires tandis que le conflit prend une tournure régionale avec l’intervention d’Israël et de la Syrie. Pour l’Etat hébreux, il s’agit de mater le mouvement palestinien et de sécuriser sa frontière en s’alliant un temps avec les chrétiens libanais. Damas poursuit l’objectif double de prévenir une alliance entre un petit Liban chrétien et Israël, et d’empêcher l’invasion de la Syrie par l’armée israélienne en soutenant dès lors les mouvements arabistes et pro palestiniens. L’armée israélienne et l’armée syrienne interviennent directement au Liban tandis que différentes milices se font face à l’image des Phalanges chrétiennes, de la milice Amal ou du Hezbollah (chiites). Cependant, les alliances demeurent fragiles et la domination syrienne est mal acceptée, même par les alliés arabistes. Ainsi, la longue durée de la guerre civile s’explique avant tout par la multiplicité des interventions externes en faveur de chaque camp et par les divisions internes au sein des courants chrétiens comme musulmans. Les accords de Taëf du 22 octobre 1989 doivent mettre fin à la guerre sans remettre en cause le système politique multiconfessionnel tout en actant une forte tutelle syrienne sur le pays tandis qu’Israël continue d’occuper le sud Liban. Malgré les oppositions, notamment celle du général Aoun, chef des forces armées libanaises, rapidement matées par l’armée syrienne, l’accord met fin au conflit. Celui-ci aura fait approximativement 145 000 morts et 185 000 blessés, sans compter les très nombreuses disparitions. Il s’est accompagné de milliers de viols tandis que 800 000 personnes ont été déplacées de force. S’ouvre une période de reconstruction sous tutelle syrienne alors que les fractures sociétales demeurent, accentuées un peu plus par un conflit qui laisse un pays exsangue et aux cicatrices multiples. Une loi d’amnistie, adoptée en août 1991, fait le silence sur les nombreux crimes de guerre perpétrés au long de la guerre.

Comme il en a été décidé à Taëf, puis à la suite d’un accord bilatéral entre les deux pays en mai 1991, le Liban accepte d’harmoniser sa politique extérieure et culturelle ainsi que son économie avec la Syrie. L’armée syrienne, malgré les décisions prises à Taëf, reste au Liban pour faire face aux Israéliens, toujours présents au Sud, et pour garantir l’ordre tant que toutes les réformes constitutionnelles ne seront pas mises en place. Le pays affronte de nombreux défis qui incluent la reconstruction de l’Etat et la question des populations déplacées tandis que la conjoncture économique libanaise, sévèrement touchée par le conflit, demeure très préoccupante. La majorité des milices sont désarmées et les miliciens sont intégrés dans l’armée. En dépit de cette reprise de contrôle de l’armée libanaise, le Sud Liban reste fragilisé par les combats menés par le Hezbollah (un groupe islamiste chiite politique et paramilitaire) contre Israël, qui réplique militairement. Plus généralement, le pays tout entier souffre des divisions profondes qui tiennent à la tutelle syrienne et à l’occupation israélienne et l’histoire contemporaine du Liban est émaillée de crises et de tensions politiques.

Le départ de l’armée israélienne en mai 2000 est perçu comme une importante victoire pour le Hezbollah qui devient un acteur politique incontournable et gagne une influence décisive. Or, une profonde fracture s’exprime dans la société libanaise entre partisans du désarmement du Hezbollah et de la fin de la tutelle syrienne et défenseurs de la résistance armée du Hezbollah, nécessaire pour protéger le Liban des agressions israéliennes répétées.

Cette ligne de clivage va être renforcée par des interventions extérieures de l’Iran, la Syrie, la France et les Etats-Unis notamment. Ces derniers, après avoir exprimé un profond différend au moment du déclenchement de la guerre en Irak, s’accordent pour faire adopter, le 2 septembre 2004, par le Conseil de sécurité, la Résolution 1559, demandant le retrait des forces syriennes du Liban et le désarmement des milices, autrement dit le Hezbollah. Cette offensive diplomatique est le détonateur d’une nouvelle détérioration de la situation politique au Liban qui atteint un paroxysme avec l’assassinat de Rafik Hariri (chef de file des opposants au Hezbollah et à la Syrie) le 14 février 2005, considéré comme un 11 septembre libanais. A l’unanimité, la Syrie est alors désignée comme coupable et ne peut ainsi plus justifier sa présence au pays des cèdres. Cette pression étrangère s’ajoute au rejet d’une partie désormais importante de la société libanaise qui n’hésite pas à descendre massivement dans la rue en février 2005. De son côté, le camp pro-syrien organise, le 8 mars 2005, une manifestation d’un million de personnes pour soutenir et remercier la Syrie. En réponse, les « souverainistes » répliquent en organisant un autre rassemblement le 14 mars, qui réunit aussi plus d’un million de personnes. Ces deux dates marquent la naissance des deux grands courants qui divisent désormais la société libanaise, l’un, celui du 14 mars, soutenu par l’Occident et l’Arabie saoudite défendant un Liban véritablement indépendant, l’autre, celui du 8 mars, comptant essentiellement sur la Syrie et l’Iran en vertu d’une histoire commune et de liens culturels forts. Les blocages politiques sont nombreux, le système confessionnel consensuel prévoyant la participation de l’opposition au gouvernement, et les tensions avec Israël persistent, à l’image de la guerre d’été de 2006 entre l’armée israélienne et le Hezbollah qui détruit massivement les infrastructures libanaises.

Les fragilités libanaises intrinsèques et les divisions anciennes sont un terrain sur lequel la crise syrienne va se répercuter avec force.

Crise syrienne et faiblesses libanaises endémiques, contagion et défis multiples

La crise syrienne constitue aujourd’hui un défi majeur pour le pays alors qu’elle exacerbe les fractures politiques et identitaires au sein d’une population aux allégeances partagées. Ses conséquences sont triples : tandis que l’afflux de réfugiés syriens ressuscite peurs et fantasmes liés à un précédent palestinien présent dans toutes les têtes, l’implication d’acteurs régionaux dans le conflit syrien – avec des stratégies d’influence touchant également le Liban – accentue les divisions internes. Enfin, la situation socio-économique se détériore. De ce fait, le pays, déjà fragilisé par un système politique faible, est pris dans un jeu d’oppositions complexes et cristallisées autour de la question syrienne.

La guerre civile en Syrie a de nombreux effets sur le territoire libanais. En premier lieu, l’afflux massif de réfugiés syriens fait planer le spectre des camps palestiniens et d’un possible retour à la guerre civile. En raison de ses divisions internes, le Liban s’est d’abord efforcé de rester neutre vis-à-vis de la révolte syrienne. Le pays s’est abstenu de voter sur les résolutions visant la Syrie dans les instances régionales et internationales tandis que les parlementaires ont convenu à l’été 2012 d’une « politique de dissociation » (4) afin de protéger le pays du conflit. Cependant, devant la dureté de la répression du régime Assad et l’aggravation des violences de part et d’autre, de très nombreux Syriens ont trouvé refuge au pays des cèdres (1,1 millions en mai 2016 selon les Nations Unies), posant un problème de taille pour les autorités. Le gouvernement libanais refuse ainsi la création de camps sur le modèle jordanien ou turc, ne souhaitant pas une installation pérenne des réfugiés. Le syndrome palestinien est dans tous les esprits. Chiites comme chrétiens sont les plus défavorables à la construction de camps, car l’installation durable de réfugiés syriens, essentiellement sunnites, modifierait sensiblement la répartition communautaire du Liban et risquerait de fragiliser un peu plus un système confessionnel déjà grippé.

En outre, les actions des deux pôles politiques libanais antagoniques, le 8 et le 14 Mars, à l’égard de cette révolte syrienne produisent un effet d’importation des logiques du conflit au Liban autour de la polarisation sunnito-chiites. Cette montée en force au Liban du différend sunnito-chiite résulte de la confessionnalisation du conflit syrien, qui résonne particulièrement avec une histoire libanaise encore sensible. Plusieurs mouvements politiques libanais, dont Courant du Futur, composante principale du mouvement du 14 mars, et le Hezbollah, prennent position en se servant d’une grille de lecture confessionnelle afin de rassembler les sunnites ou les chiites sous leur drapeau, en assimilant alors les chiites aux alaouites et les sunnites aux salafistes. Cette division, antérieure au conflit, est donc renforcée par certains acteurs politiques libanais mais également par les puissances régionales, parties prenantes au conflit. En effet, la géopolitique du Moyen-Orient est aujourd’hui dominée par l’opposition entre l’Iran et l’Arabie Saoudite sur une base confessionnelle souvent instrumentalisée. En Syrie, cette confrontation trouve un terreau particulièrement fertile avec un régime en place, soutenu par l’Iran en tant que fer de lance de l’axe chiite, et une opposition sunnite radicale portée par l’Arabe Saoudite. Le Liban n’est pas en reste puisque différents leaders politiques ou partis se servent également d’une conscience communautaire forte afin de conserver leur leadership et de justifier leur position vis-à-vis de la Syrie. Cette situation est délicate pour le pays alors que la violence déborde du cadre syrien. Notamment, les interventions directes du Hezbollah en Syrie, en soutien du régime Assad, ont entraîné un enchaînement dangereux. En réponse à ces incursions, des combattants sunnites sont entrés au Liban afin de combattre le Hezbollah, tentant de « de lui faire renoncer à la violence en Syrie…par la violence au Liban » (5). Somme toute, et selon les mots de Daniel Meier :

« Tout comme les bombardements de l’armée syrienne sur quelques villages libanais susceptibles d’abriter des insurgés, les attentats de groupuscules liés à l’insurrection contre le Hezbollah sont une preuve que l’option de la neutralité libanaise et de la dissociation n’a été au mieux qu’un voeu pieu (6)».

Cette situation a entraîné un blocage politique majeur pour le pays alors que les lignes de fractures issues de l’histoire sont renforcées aujourd’hui par la crise syrienne. Le pays a ainsi vécu plus de deux ans sans président de la République alors que le gouvernement n’avait qu’un pouvoir très limité. Avec l’accession à la présidence de Michel Aoun, le pays semble avoir surmonté le blocage, cependant, nombreux sont les obstacles qui demeurent. En effet, le compromis n’a été possible qu’après le ralliement miraculeux et surprenant du leadeur de la communauté sunnite, Saad Hariri, à Michel Aoun. Aujourd’hui premier ministre, Saad Hariri a justifié son choix par la nécessité de « préserver le système politique, renforcer l’Etat, relancer l’économie, prendre nos distances avec la crise syrienne » notamment pour lutter efficacement contre les groupes djihadistes installés au Liban. Bien que l’action conjointe de l’armée et du Hezbollah ait permis, à l’été 2017, de chasser les différents groupes extrémistes présents depuis trois ans dans la région frontalière avec la Syrie, les dissensions persistent quant à la question syrienne et le compromis reste fragile. Les élections législatives prévues au printemps 2018 seront un véritable test pour le pouvoir politique libanais (7).

Enfin, la situation économique du pays est également préoccupante. Alors qu’elle était très soutenue, la croissance économique libanaise a chuté, passant de 8% entre 2008 et 2010 à 0% en 2012. Alors que l’économie libanaise semblait repartir dès 2007, profitant des différents programmes de reconstruction mais également de l’apaisement des tensions avec Israël, le conflit syrien a perturbé une dynamique trompeuse. Ainsi, il apparaît que cette croissance en trompe l’oeil relevait avant tout de facteurs spécifiques, aujourd’hui remis en cause, tandis que l’économie réelle souffre et que les conditions socio-économiques se dégradent pour la majorité de la population. La croissance de la fin des années 2010 résultait de différents facteurs externes et conjoncturels sans que la politique économique nationale ne joue un rôle véritable. Le tourisme et l’afflux de capitaux étrangers, notamment en provenance des pays du Golfe persique donnait un sentiment de prospérité au pays. Dans les faits, les inégalités de développement se sont accentuées entre le littoral touristique et prospère, sujet à de nombreux investissements immobiliers de la diaspora et des riches familles du Golfe tandis que les secteurs primaires et secondaires n’ont pas connu de croissance véritable. Aujourd’hui, alors que plus d’un million de réfugiés s’additionnent à une population majoritairement assez pauvre, le pays se retrouve dans une situation tendue. Avec la réduction du tourisme et des flux de capitaux depuis le début de la crise syrienne, l’économie du pays s’essouffle. Comme le déplore Charles Abdallah, le Liban n’a pas su profiter des entrées exceptionnelles de capitaux pour œuvrer dans les secteurs de production de biens. Selon lui :

 «Outre que cela aurait permis le développement des régions périphériques du pays et la lutte contre la pauvreté qui sévit dans ces régions, source d’instabilité politique, cela aurait permis de profiter bien plus qu’aujourd’hui de la demande en produits de base qui émane du marché syrien et, sur le marché libanais lui-même, de la demande accrue due à l’arrivée de réfugiés syriens (8) ».

La demande de biens et de services est très forte alors même que le pays peine à produire suffisamment et ces tensions se traduisent par des insuffisances dans les secteurs du logement, de la santé et de l’éducation. En outre, la masse de réfugiés cherchant à s’intégrer économiquement fait peser une forte tension sur les emplois, notamment pour les activités les moins qualifiées. Du fait de cette nouvelle manne disponible, certains entrepreneurs cherchent à réaliser de plus grands profits en diminuant les rémunérations, ce qui entraîne le départ de nombreux jeunes diplômés. Enfin, le pays repose également sur les aides internationales qui soutiennent notamment l’éducation et le logement face à la question des réfugiés. Ce « business des réfugiés » (9) voit de nombreux acteurs et intermédiaires non étatiques prendre part au processus, ce qui diminue considérablement l’efficacité des aides. Pour répondre à ces défis, l’absence d’un gouvernement fort et véritablement en mesure d’agir porte préjudice au développement du pays. Les réfugiés syriens sont en outre pointés du doigt et désignés comme responsables de la dégradation de l’économie libanaise. Comme le souligne Daniel Meier, les réfugiés constituent les boucs émissaires idéaux d’un gouvernement et d’une classe politique conscients de leur inaction.

Perspectives : entre optimisme et immobilisme

La crise syrienne accentue certaines faiblesses libanaises endémiques sans avoir pour autant replongé le pays dans la violence totale, comme ce fut le cas lors de la guerre civile. Malgré différents défis de taille, l’unité du pays n’a jamais été remise en cause tandis que plusieurs indicateurs poussent à l’optimisme. Cependant, pour garantir la pérennité et la stabilité du pays des cèdres, des réformes politiques semblent plus que jamais nécessaires, ainsi qu’un règlement régional du conflit syrien.

Malgré les divisions politiques et confessionnelles à l’oeuvre, le Liban conserve son unité dans un système qui, bien que sujet à blocage, continue de fonctionner a minima, à l’image de la récente accession au pouvoir de Michel Aoun à la faveur d’un compromis politique. Les différentes confessions continuent de s’entendre afin de garantir un minimum de stabilité nécessaire aux activités dans le pays. Cependant, pour aller plus loin, une véritable réforme serait nécessaire, peut être sur le modèle du projet Boutros de juin 2006 prévoyant notamment un système mixte ainsi qu’un mécanisme de surveillance garantissant une plus grande transparence. Cette réforme pourrait transformer un système aujourd’hui accaparé par certaines élites confessionnelles qui, craignant de perdre en influence et en représentation, font le choix de l’immobilisme.

Le pays n’est cependant pas dans une situation critique, à l’image de plusieurs de ses voisins. Elizabeth Picard donne plusieurs éléments explicatifs quant à la résilience libanaise face aux différents conflits (10). Pour elle, l’individualisme libanais dans un pays multi-confessionnel couplé au dynamisme de la population garantissent encore aujourd’hui des possibilités de sortie de crise. En outre, le pays continue d’être porté par une diaspora prospère qui contribue pour plus de 30% au PIB du pays. Ainsi, malgré les difficultés, le Liban continue d’exister et de prospérer, au moins à l’extérieur.

Finalement, le règlement du conflit syrien à un niveau régional pourrait permettre de sortir le pays de la crise polymorphe dans laquelle il semble aujourd’hui pris. Avec la fin d’un conflit source de fractures, sur fond de rivalités irano-saoudiennes sous-jacentes, et de l’afflux permanent de réfugiés, le pays pourrait concentrer ses forces sur des réformes économiques et sociétales majeures en atteignant plus facilement certains compromis.

BIBLIOGRAPHIE

(1) Arend Lijphart, The Politics of Accommodation. Pluralism and Democracy in the Netherlands, Berkeley, University of California, 1968
(2) Ghassan El-Ezzi, « Le Liban. De problèmes en crises », Confluences Méditerranée 2009/3 (N°70)
(3) Georges Naccache, « Deux Négations ne Font pas une Nation ! », L’Orient, 1949
(4) Are J. Knudsen, « Violence et déplacement : la crise des réfugiés syriens au Liban », Maghreb – Machrek 2013/4 (N° 218)
(5) (6) Daniel Meier, « Réfugiés de Syrie et tensions sunnito-chiites. Le Liban entre défis et périls », Maghreb – Machrek 2013/4 (N° 218)
(7) Daniel Meier, « Liban », Moyen Orient n°35 Juillet – Septembre 2017
(8) Charles Abdallah, « Les mutations de l’économie libanaise sous l’impact de la crise syrienne », Maghreb – Machrek 2013/4 (N° 218)
(9) (10) Elizabeth Picard, « Regard sur le Liban », Moyen Orient n° 31 Juillet – Septembre 2016